A une époque où sévissait dans sa plus grande intensité la mode des

cheveux rouges, où tant de femmes gâtaient et perdaient de belles

chevelures noires, blondes et brunes, les empoisonnant de drogues

corrosives, un homme de ma connaissance s'éprit jusqu'à la frénésie

d'une jeune fille à la crinière orange qu'il rencontrait dans le

monde.--Il faut dire que nous étions en pays italien,--et que, au

milieu des teints d'ivoire d'un blanc mat, des cheveux d'un noir

reflété de bleu,--des yeux de velours noir, cette peau de l'étoffe et

de la couleur des roses pâles comme «le Souvenir de la _Malmaison_ ou

le _Captain Christy_, ces yeux de turquoise, cette abondante

chevelure rutilante, il était impossible d'être plus «autre» et d'en

bénéficier davantage, et, à ce titre, elle excitait plus d'admiration

qu'il ne lui en était légitimement dû.--Un des amis de l'amoureux

s'avisa, dans une intention qu'il croyait bonne, de le conduire un

jour sans l'avertir, dans un jardin où il savait que la belle rousse

avait coutume de se promener tous les matins pour prendre l'air avec

toute sa famille; là, il vit non seulement l'objet adoré, mais aussi

la mère qui n'allait plus dans le monde et qu'il ne connaissait pas,

de même que deux soeurs de la belle qui n'y allaient pas encore, âgées

l'une de seize ans, l'autre de quatorze;--plus encore, deux autres

petites filles et deux petits garçons, tous avec la même chevelure

enflammée; là, au milieu d'eux, tous en restant une jolie fille, comme

elle l'était en effet, elle perdit l'avantage de l'étrangeté et du

contraste, elle ne restait plus «autre».

L'ami se vanta plus tard d'avoir guéri l'amoureux.

Je ne l'eusse pas fait ni même tenté--estimant, comme je le fais, que

l'amour, loin d'être une maladie qu'on doive s'efforcer de guérir,

est, au contraire, l'état le plus complet de la pleine et heureuse

santé du corps, de l'esprit et de l'âme--et qu'il vaut cent fois mieux

un amour, même fou, même malheureux, que pas d'amour.

De même que ce vrai savant, le centenaire Chevreul, avec autant

d'esprit que de bon sens en constatant que la science est un chemin

dont personne n'a vu la fin,--se dit «le doyen des étudiants» de même,

pour ceux qui ont étudié la femme, on est obligé de s'avouer qu'on ne

sait pas grand'chose et qu'il faut se dire étudiant de première, de

seconde, de trentième, de centième année, ès problèmes sans solution,

ès hiéroglyphes indéchiffrables, ès énigmes sans mot dans cette

charmante, terrible et périlleuse étude.

On a beau apprendre tous les jours quelque chose, on finit par

découvrir qu'on ne sait à peu près rien; cependant, m'étant quelque

peu livré à l'attrait de cette étude ardue et vertigineuse, je ne me

lasse pas de chercher partout des lumières et même des lueurs; j'en

demande même aux saints, et je veux communiquer à mes lecteurs ce que

m'ont enseigné et ce que m'ont appris à ce sujet saint Bernard et

surtout saint François de Sales.

Saint Bernard tenait pour une oeuvre plus miraculeuse que de

ressusciter les morts, de converser souvent en termes familiers avec

des femmes sans perdre quelque chose de la chasteté du coeur ou

quelquefois sans la perdre tout entière.

Un jour, raconte l'évêque de Belley, Pierre Camus, on parlait à saint

François de Sales d'une _dame_ de son pays et un peu sa parente, et,

comme on disait que c'était la plus belle femme de cette contrée, il

se tourna vers moi et me dit: «Je l'ai déjà ouï dire à plusieurs.»--Je

lui répondis un peu brusquement: «Vous la voyez souvent, elle est

votre parente d'assez proche; comment en parlez-vous ainsi sur le

rapport d'autrui?

Il me répondit avec sa simplicité ordinaire:

«--Il est vrai que je l'ai vue souvent et que je lui ai parlé beaucoup

de fois; mais je puis vous assurer que je ne l'ai pas encore regardée.

--Mon père, lui dis-je, comment faut-il faire pour voir les gens sans

les regarder?

--Cette personne, me répondit-il, est d'un sexe qu'on peut voir, mais

qu'il ne faut pas regarder; il le faut voir superficiellement et en

général pour distinguer que c'est une femme à qui on parle, et se

tenir sur ses gardes pour ne la regarder pas fixement et d'un regard

trop arrêté et trop discernant.»

Au fond, François de Sales aimait les femmes--au moins avec une

tendresse et une indulgences paternelles,--mais il se défiait d'elles

et surtout de lui-même;--ce que je viens de citer en est la preuve.

Quelqu'un lui disait un jour qu'on était surpris qu'une personne de

«grande qualité» et de grande dévotion, qui était sous sa conduite,

n'avait pas seulement quitté les pendeloques et les diamants aux

oreilles. Il répondit:

«--Je vous assure que je ne sais pas seulement si elle a des oreilles;

ces pendeloques, ce sont mondanités féminines de l'essence de ce sexe,

et puis je crois que la sainte femme Rébecca, qui était bien aussi

vertueuse que cette dame, ne perdit rien de sa sainteté pour porter

les pendants d'oreilles qu'Éliézer lui apporta de la part d'Isaac.»

Comme il était bienveillant, modeste et ne craignait pas la vérité ni

les observations, quelqu'un lui dit un jour assez indiscrètement que

l'on ne voyait que des femmes autour de lui.

«--Sans comparaison, répondit-il, il en était de même de Jésus-Christ,

et les pharisiens en murmuraient.

--Mais, répliqua la même personne, je ne sais pourquoi ni à quoi elles

s'amusent autour de vous; car je ne m'aperçois pas que vous jasiez

beaucoup avec elles, ni que vous leur disiez grand'chose.--Et

comptez-vous pour rien, repartit François de Sales, de les laisser

tout dire? Elles ont plus de besoin et de désir d'oreilles pour les

écouter que des langues qui leur parlent et leur répondent;--elles en

disent pour elles et pour moi;--c'est cette facilité à les écouter qui

les fait s'empresser autour de moi.--Les femmes seraient trop faibles

et désarmées, sans la langue qui est leur épée, et elles ne la

laissent pas se rouiller.»

Quelqu'un que j'ai quelques raisons de ne pas nommer ajoute à ce

secret, pour se concilier les femmes, de les écouter, de les

encourager à parler et à tout dire, et aussi de faire semblant de les

croire.

On a pu voir longtemps, en consultant les archives et les statistiques

de la justice, que les femmes commettaient moins de crimes que les

hommes, et cela dans une proportion assez grande; quelques-uns

attribuaient cette différence à la douceur naturelle du beau sexe;

d'autres, avec plus de raison, l'attribuaient à ceci, que la plupart

des crimes commis par les hommes étaient commis pour les femmes;--d'où

cet aphorisme généralement adopté par la justice: «Quand un crime est

commis, cherchez la femme.» Mais il faut constater aujourd'hui que

cette proportion n'est déjà plus la même et tend encore tous les jours

à se rapprocher de l'égalité,--c'est une conséquence fatale d'une

modification dans le caractère féminin.--Les femmes tendent à se

_masculiniser_,--elles veulent être médecins, avocats, savants;--le

nombre des femmes de lettres s'est prodigieusement accru.

Autrefois, elles inspiraient des vers et des crimes; aujourd'hui,

elles commettent les vers et les crimes elles-mêmes; sur ce second

point, encouragées qu'elles sont par l'indulgence singulière du

jury,--qui acquitte ou ne frappe que de peines légères les femmes qui

déclarent digne de mort l'infidélité des hommes; elles défigurent, à

l'aide du vitriol, les hommes qui cessent de les aimer et leur crèvent

les yeux, jugés inutiles et coupables, lorsqu'ils ne sont plus

consacrés uniquement à les admirer.

Le mariage légal était autrefois indissoluble;--le divorce aujourd'hui

y a mis ordre.

Il n'y a plus d'insolubles que les unions illégitimes, grâce à la

crainte du vitriol et à l'indulgence de la justice envers les Arianes

abandonnées.

Et, partant de ce point, je terminerai aujourd'hui par une histoire

qui m'a été contée il y a longtemps.

«Le fils du roi--on ne disait pas de quel roi--possédait un joli

pavillon de chasse. Au milieu d'un parc distant de la ville de

quelques heures;--un jour les paysans, qui cultivaient la terre autour

du pavillon, et les gardes-chasse virent avec étonnement, à un

kilomètre du pavillon, une chaumière qu'il n'avaient jamais vue et

qu'aucun des plus anciens ne se souvenaient d'avoir vu bâtir.

»Elle était habitée par une femme d'un âge mûr et par une jeune fille

d'une extraordinaire beauté; elles étaient servies uniquement par un

homme très basané--qui faisait toutes leurs provisions au village,

mais ne répondait à aucune question. Cet homme, qui vécut jusqu'à près

de cent ans et survécut beaucoup à tous ceux qui vivaient au moment où

se passe cette histoire--se voyant près de mourir, demanda un prêtre

et lui fit d'étranges révélations sur ses maîtresses.

»--La mère, dit-il, était une puissante sorcière qui avait fait un

pacte avec le diable, de ces femmes qui, comme dit Lucien, sont

expertes dans les «charmes thessaliens», faisant à sa volonté

descendre la lune sur la terre

[Grec: tên selênhên chatagousa].

Tous les vendredis, elle montait à cheval sur un manche à balai équipé

d'une riche housse comme un palefroi,--disparaissait dans les airs et

allait au sabbat,--d'où elle était toujours revenue avec le chant du

coq.

»Longtemps auparavant, comme il allait être pendu pour un crime qu'il

avait commis dans un pays bien loin de là, elle l'avait fait

disparaître et l'avait enlevé:--par reconnaissance, il lui avait

consacré la vie qu'elle lui avait sauvée.

»Quant à la fille, on ne lui avait jamais connu de père; on n'avait,

non plus, jamais connu de mari ni d'amant à sa mère,--dont la

grossesse avait paru dater d'une nuit passée au sabbat.

»Toujours est-il qu'un jour, le fils du roi, se promenant dans la

forêt, fut surpris par un orage subit--tonnerre, pluie et grêle,--et

que, se trouvant devant la chaumière, il avait dû y demander asile.

»Il fut frappé de l'extrême beauté de la fille.--On lui offrit

des fruits et du lait;--l'homme basané croyait que la mère avait

versé clandestinement un philtre dans le lait que but le

prince;--mais Proserpine--c'est le nom étrange que sa mère lui

avait donné,--Proserpine était si belle, que le philtre était

peut-être inutile.

»Le fils du roi revint plusieurs fois à la chaumière, se déclara

amoureux et ne trouva pas Proserpine insensible;--mais, sans en

obtenir les preuves qu'il aurait désirées.--Il avertit un jour la mère

et la fille qu'il serait quelques jours sans les voir, à cause d'un

voyage qu'il était obligé de faire;--il demanda un gage de souvenir,

et Proserpine lui offrit et lui donna une mèche de ses cheveux.

»Il faut dire que ces cheveux étaient une merveille; ils étaient d'un

noir refleté de bleu, si épais et si longs, que, éployés sur ses

épaules, ils la revêtaient tout entière comme d'un vaste manteau

royal, et si fins, qu'il en fallait cinq pour faire le volume d'un

cheveu d'une autre femme.--On enferma la boucle de cheveux dans un

joli petit sachet de soie que le prince plaça sur son coeur.

»De ce moment, dit l'homme basané au prêtre, il était perdu;--ces

cheveux étaient un talisman, un amulette, un prophylactère fabriqué

par Satan.

»Or il n'avait pas dit le but de son absence:--c'est qu'il allait se

marier avec la fille d'un prince voisin. Ces gens-là, pour mieux dire

ne se marient pas, on les marie;--il parut froid et préoccupé,--sembla

insensible à la grande beauté de sa femme et s'empressa de revenir

auprès de celle qui l'avait ensorcelé. Mais l'homme basané, en allant

aux provisions dans le village, avait appris et rapporté à ses

maîtresses ce qui se passait.--Leur désappointement fut terrible et

leur colère menaçante; mais elles ne firent paraître que de la

tristesse--et Proserpine se contenta de supprimer les quelques

familiarités et privautés quasi innocentes qu'elle avait précédemment

permises.

»Le prince protesta de son amour,--parla des nécessités de son

rang,--d'alliance politique inévitable, etc. On sembla lui pardonner,

mais avec des restrictions graduées juste au point nécessaire pour

exaspérer sa passion. Proserpine était peu susceptible de tendresse,

mais elle était ambitieuse et aimait le luxe. Sa mère lui persuada que

tout n'était pas perdu si elle continuait à se conduire avec une

réserve... relative.

»Le prince les logea dans le pavillon de chasse, les entoura de

toutes sortes de magnificences et faisait de très fréquentes

visites;--parfois il lui semblait qu'il gagnait quelque chose sur les

savantes et stratégiques résistances de la belle; mais, le lendemain,

il avait perdu le terrain gagné, et c'était à recommencer.

»Quant à la pauvre princesse qu'il avait épousée de si mauvaise grâce,

il s'était conduit et se conduisait avec elle d'une façon

incroyable.--Dominé, enchanté, ensorcelé par la funeste mèche de

cheveux, par ce diabolique talisman, il éprouvait pour cette très

belle, très charmante personne un éloignement, une répugnance qu'on

pourrait dire miraculeuse, si bien que, dans son honnête et adorable

innocente naïveté, à une de ses dames qui risquait quelques questions

sur les chances de voir bientôt un héritier de la couronne, elle

répondit:

»Je ne sais pas, je ne sais rien; mon mari, tous les soirs, me donne

un baiser sur le front et s'en va dormir chez lui; je pense que c'est

ainsi que se font les enfants.

»Proserpine faisait des questions au prince sur sa femme; il essayait

d'éluder les réponses, puis finissait par les faire.

»--Est-elle laide?

»--Non; elle est, dit-on, très belle, mais je ne la regarde pas; je

vous aime uniquement et je ne vois que vous.

»--Comment a-t-elle les pieds, dit un jour Proserpine en allongeant

son ravissant petit pied.

»--Très jolis, je crois, je n'y ai pas fait attention,--on me l'a dit.

»--Apporte-moi un de ses souliers.

»Il refusa, puis obéit. Le soulier était si petit, que Proserpine,

malgré l'exiguïté de son pied, ne put le chausser. Sa haine et son

désespoir furent à leur comble.--Elle parla à sa mère de se

tuer;--celle-ci la calma par une promesse solennelle de la venger et

lui traça un plan de conduite.

»--Je suis vaincue quant aux pieds, dit-elle avec un doux

sourire,--mais peut-elle lutter avec moi pour la chevelure?

»--Personne ne peut lutter en aucun point avec vous aux yeux de

l'homme qui vous adore,--elle passe pour avoir de très beaux

cheveux.--mais j'y ai fait peu d'attention;--ils m'ont paru de la

couleur et presque de l'éclat des vôtres.

»--Je veux les comparer, dit-elle, couleur, longueur et finesse, et,

si je suis encore vaincue, je me résignerai à accepter le second

rang;--car, pour ce qui est des femmes, le premier rang, la royauté

légitime appartiennent à la plus belle.

»--Mais c'est impossible... Comment lui demander une mèche de ses

cheveux?--avec le peu de familiarité qui existe entre nous.

»--Arrangez-vous;--cette mèche de cheveux sera le prix de ce que vous

appelez un bonheur que vous sollicitez avec tant d'instances.

»Le prince partit tout perplexe--demander à sa femme une boucle de ses

cheveux; elle lui répondrait: «Pourquoi une boucle? Ils sont tous à

vous», avec la tête et le reste.

»Il était tout à fait impossible de faire dérober cette mèche par une

des dames d'atours.

»Cependant le prix qu'avait promis Proserpine était bien séduisant,

bien enivrant;--il s'avisa d'une idée;--elle sait déjà que la

princesse a les cheveux de la même couleur que les siens,--je vais lui

porter ses propres cheveux que j'ai dans le petit sachet;--je n'ai

plus besoin de ce gage, puisqu'en le sacrifiant je conquiers

Proserpine tout entière. Il ouvrit le sachet, prit la mèche de cheveux

et les porta à son tyran.--Il ne s'aperçut pas du sourire de haine

satisfaite qui se dessina sur le beau visage de Proserpine.

»--Ils sont très beaux, dit-elle; laissez-les-moi pour que, ce soir,

quand je serai décoiffée, je les compare aux miens pour la longueur.

A demain la récompense.

»Le prince parti,--elle courut à sa mère:

»--J'ai les cheveux.

»--C'est bien, cette nuit, tu seras débarrassée de ta rivale;--je

ferai des incantations, des conjurations qui mettront fin à sa vie en

quelques instants, dans d'horribles souffrances. Mais tu verras ce que

c'est que l'amour d'une mère; car c'est le dernier prodige que je puis

demander à Satan, et, dès lors, je lui appartiendrai.

»A minuit--la mère et la fille gagnèrent un certain carrefour de la

forêt; j'avais ordre de les suivre d'assez loin.

»Là, la mère traça un cercle,--y entassa certaines herbes sèches,--y

mit le feu--et prononça d'horribles paroles, des malédictions, des

promesses au diable, etc;--puis elle alluma les herbes et y jeta la

mèche de cheveux; mais, au premier crépitement que firent les cheveux

en brûlant, celle à qui ils appartenaient et contre laquelle la

conjuration était faite, Proserpine tomba en poussant un grand cri, se

roula dans d'épouvantables convulsions et expira. Une main invisible

saisit la vieille par les cheveux et l'enleva.--Je tombai évanoui de

terreur.

»Quant au prince, aussitôt qu'il eut quitté le talisman, il fut

délivré de l'obsession;--ses yeux s'ouvrirent,--il vit la beauté et le

charme de sa femme.

»Et la naissance d'un héritier coïncida, quant à la conception, avec

cette même nuit où Proserpine avait promis de se donner.»

C'est ainsi que l'homme basané raconta l'histoire avant de mourir avec

l'absolution du prêtre qui l'assistait.

_P.-S._--J'ai voulu, moi aussi, célébrer le fameux Centenaire de 1789

à 1889.

J'ai condensé en CINQ CENTS LIGNES la véritable histoire de France

depuis cent ans, _par un vieux spectateur désintéressé qui n'a jamais

voulu être rien dans rien_.

Ces cinq cents lignes sont la réfutation des mensonges effrontés

publiés sur cette époque en tant de volumes par Thiers, Louis Blanc

Michelet et tant d'autres.

Mensonges qui ont empoisonné tant d'esprits et infligé à la France

tant de désastres et de misères.

Ça se vend cinq centimes et ça se trouve à Paris, boulevard

Victor-Hugo, 104, à la Librairie nationale.

UNE FEMME DANS UN SALON

Vos regards rencontrent dans un salon une femme d'une si parfaite et

splendide beauté qu'ils ne peuvent plus s'en détacher: à la régularité

des traits, à la magie de la physionomie en même temps douce, fière et

spirituelle,--elle joint la majesté et la souplesse de la taille, la

noblesse et l'harmonie de la démarche, une voix mélodieuse et

doucement vibrante et pénétrante. «Ah! la belle, la charmante

créature! elle est mariée?--Oui.» Et on vous montre après, dans un

coin, à une table de jeu, un homme gros, court, ventru, épais, mal

bâti--vulgaire, grossier, la physionomie effacée, présomptueuse et

bête.

--Ah! mon Dieu, vous écriez-vous, quelle profanation! quel crime

d'avoir livré cette admirable créature à cet immonde personnage!

Mais l'on vous dit: «On ne l'a pas livrée, c'est elle qui l'a choisi,

c'est un mariage d'amour.» Vous êtes désenchanté, et vous cherchez à

démêler sur ce visage qui vous charmait des signes de vulgarité,

d'inintelligence, de bêtise ou de vice,--et vos regards se détournent

avec dégoût.

C'est l'impression que doivent ressentir en ce moment les étrangers

qui viennent à Paris, à l'Exposition. Ils voient la France grande,

riche, puissante, embellie de toutes les magnificences, de tous les

miracles de l'intelligence et du génie.

Oh! la grande, la merveilleuse nation!

Quels sont les hommes supérieurs, les grands hommes, les génies, les

demi-dieux, dignes de la diriger, de la commander?

Et on leur montre un ramassis d'hommes vulgaires dont les meilleurs

sont des médiocres, dont la plupart ont déjà été plus d'une fois

renversés du pouvoir comme incapables et dangereux,--dont aucun n'est

recommandable par aucune supériorité en aucun genre, dont la moralité

a subi de vives attaques. Celui-ci est un bijoutier en faux, cet autre

un vidangeur ayant fait de mauvaises affaires;--celui-là, du temps

que le petit Thiers se faisait leur complice pour devenir leur maître,

a été publiquement accusé par lui d'avoir son incapacité et sa

présomption infligé à la France la moitié de ses pertes en hommes, en

argent et en territoire; tel autre a participé aux crimes de la

Commune, pillage, assassinats, incendies. Chacun d'eux se sentant

petit, ayant soin de ne pas laisser arriver auprès de lui au pouvoir

des hommes moins petits qu'eux qui dénonceraient l'exiguité de leur

taille;--mais, pour porter un jugement plus certain, moins suspect,

sur les maîtres actuels de la France, laissons parler un homme qui a

été un peu étourdiment leur ami et leur complice et paraît s'en être

fort dégoûté: je copie textuellement, dans le journal de M. Rochefort,

_l'Intransigeant_ du 31 mai:

--_Ces fripouilles, ces bandits, ces tire-laine, ces crapules, ces

escarpes, et ces souteneurs qui ont fait de la France leur marmite._

--Oh! la pauvre grande nation! quelle tristesse de la voir avilie,

déshonorée par une pareille horde de tyrans!

Ce ne sont pas des tyrans; elle les a choisis, elle les soutient, elle

les aime.

Ah! la malheureuse! quelle déplorable prostitution! comment allier

tant de grandeur et tant de bassesse!

_A M. Q. de Beaurepaire_,

C'est encore moi, Monsieur, je tiens ma parole; vous ne m'avez pas

dérangé, et je vous ai promis, en retour, de vous aider de mon petit

mieux par des renseignements et des avis dans la besogne ingrate et

peu facile que vous êtes peut-être aux regrets d'avoir assumée.

Savez-vous, Monsieur, que le brav' général, MM. Rochefort et Dillon

n'ont pas eu tort de se dérober à l'arrestation préventive que vous

aviez décrétée contre eux, qu'il y a déjà longtemps qu'ils seraient à

Mazas, sans pouvoir deviner pour combien de temps ils y seraient

encore renfermés avant d'être jugés.

A vrai dire, je ne comprends les lenteurs étranges de cette

instruction, que par l'espoir que vous aurez conçu d'en fatiguer la

légèreté et d'exciter l'amour du nouveau caractère français. Le public

finira par dire: «Quoi! encore le procès Boulanger! Ah! c'est vieux,

c'est une rengaîne, donnez-nous autre chose.» Et alors on pourrait

tout doucement n'en plus parler et laisser tomber l'affaire.

En attendant, je viens aujourd'hui vous manifester mon étonnement d'un

oubli bien étrange que vous avez fait.--Eh quoi! vous avez dérangé,

ennuyé tant de gens qui ne tenaient ni de près ni de loin à l'affaire,

et vous n'avez pas pensé au cheval noir, au fameux cheval noir qui a

contribué pour une si large part à la popularité du général!

Où est ce cheval? Est-il en fourrière? ou a-t-il, comme son maître,

réussi à gagner la Belgique ou l'Angleterre?

N'avez-vous pas compris, ne comprenez-vous pas le rôle important que

ce cheval a joué dans le complot? Savez-vous seulement son nom? ce nom

destiné à l'immortalité, comme celui du _Bucéphale_ d'Alexandre, du

_Bayard_ de Roland, de l'_El-Borach_ sur lequel Mahomet monta au ciel

pour jaser avec Dieu, d'_Incitatus_, qui fut nommé consul par

Caligula.

De _Rossinante_.

_La fleur des coursiers d'Ibérie._

Les historiens n'ont-ils pas dû regretter d'ignorer le nom du cheval

de Darius, fils d'Hystape, qui donna l'empire à son maître par un

hennissement fait à propos. Et ce cheval pour lequel Richard III

offrait son royaume. Et le cheval de Job, qui disait: «Allons!» Et

l'âne de Balaam qui donnait de si bons conseils au prophète, lequel se

repentit amèrement de ne pas les avoir suivis. Et l'ânesse sur

laquelle le fils de la vierge Marie fit son entrée à Jérusalem. Et

_Pégase_, qui porte les poètes, parfois dans l'empyrée, plus souvent à

l'hôpital.

Savez-vous si le cheval noir sait hennir à propos; s'il peut dire:

_Allons!_ à son maître irrésolu; s'il est capable de le porter au ciel

ou à l'hôpital; s'il est en état de lui donner de sages avis; si,

contrairement à Richard III, le brav'général pourrait le troquer

contre un royaume. S'il a, en réalité, annoncé le désir de le nommer

consul, sénateur ou procureur de la République. Et le cheval de Troie,

_Instar montis equum_,

à l'instar de «la Montagne», c'est-à-dire feignant d'être républicain.

_Machina foeta armis_,

machine grosse d'armes et de périls, à laquelle le peuple français,

peuple aussi jobard que les Troyens, s'attelle pour l'introduction

dans la ville et dans la République.

N'avez-vous pas à jouer en cette circonstance le rôle de Laocoon?

_Equo ne credite teneri._

Troyens, défiez-vous du cheval noir!

La Maison de l'Ogre · 第 12 / 16 段