C'était une immense révolution que celle qui avait lieu dans le

gouvernement, dans les moeurs, dans la liberté,--comparée aux deux

règnes précédents; c'était bien au delà de ce qu'on avait pu espérer,

même désirer: c'était l'entrée dans une ère nouvelle--d'égalité, de

liberté, d'amour du peuple,--d'économie, de prospérité. La sagesse, le

bon sens, la justice étaient d'arrêter là--et d'attendre de l'avenir

les progrès peut-être désirables, mais non encore définis qu'on

pourrait désirer.

Mais l'audace qu'on n'avait pas eue contre le despotisme humiliant,

contre les scandales ruineux, se montra contre un roi honnête,

vertueux, ami du peuple--qui avait eu l'imprudence de dire, un jour

d'émeute: «Je ne consentirai jamais à ce qu'une goutte de sang

français coule pour ma défense.» Alors on l'attaqua.

C'était bête, c'était lâche,--deux des éléments constitutifs de la

cruauté.

Cela rappelle un vaudeville joué autrefois par le célèbre acteur

Potier--_les Inconvénients de la diligence_.--Un voleur a établi à un

tournant de la route trois manches à balai fichés en terre et coiffés

d'un vieux chapeau, vêtus d'une vieille capote et armés d'un

bâton étendu comme un fusil en joue. Cela fait, il arrête la

diligence qui passe le soir, et les voyageurs, effrayés par le

nombre des agresseurs, n'opposent pas une inutile et dangereuse

résistance,--Potier tombe la face à terre devant un des manches à

balai--et sans oser relever la tête lui dit:

--Monsieur le voleur, honorable voleur, ne me tuez pas, ne me faites

pas de mal, je ne pense même pas à me défendre; voici ma montre; c'est

un bréguet que je vous recommande; je la monte tous les soirs à neuf

heures; elle n'avance ni ne retarde pas d'une minute en six mois;

vous en serez content. Voulez-vous mon habit, voulez-vous ma culotte?

Mais, comme la main offrant la bourse et la montre ne sent pas une

autre main qui les prenne, il lève la tête, regarde l'ennemi et

s'aperçoit de sa supercherie;--alors il se relève furieux, tombe sur

le mannequin à coups de parapluie. Ah! coquin! ah! voleur! tu n'es

qu'un mannequin?--Je vais t'arranger, tu sauras que tu as affaire à M.

Prud'homme, je ne suis pas quelqu'un qu'on effraye--et, en s'adressant

à moi, on trouve à qui parler.

Les coquins, les bavards, les ambitieux, les avides persuadèrent à la

populace qu'elle était le peuple, et que ce peuple avait héroïquement

pris et détruit la Bastille, laquelle n'existait plus depuis treize

ans, c'est-à-dire depuis que le roi et Malesherbes avaient ouvert les

portes aux prisonniers et supprimé les lettres de cachet; le bâtiment

de la Bastille était non défendu, mais gardé par quelques invalides

qui furent massacrés.

Pendant ce temps, que faisait le roi?

Il écrivait à un de ses amis:

«Sous le gouvernement des rois qui m'ont précédé, monsieur, des

circonstances malheureuses et imprévues ont formé la dette publique;

j'ai cherché tous les moyens de l'éteindre; j'ai consulté les hommes

qui joignirent la théorie à la pratique; j'ai confié les places

administratives, en cette partie, aux financiers les plus habiles: ils

ne m'ont offert pour remède que des emprunts, des impôts, ou la

banqueroute; des projets désastreux de banque, ou des actes

frauduleux... Ruiner l'État ou pressurer le peuple, voilà tout leur

secret! Ce n'est pas ainsi que Sully acquittait les dettes contractées

par le bon Henri, après une guerre longue et sanglante, lorsque les

forfaits de la Ligue, la haine des catholiques et la méfiance des

protestants semblèrent ôter toute confiance. Sully ne se borna point à

de bizarres spéculations, il méprisait les esprits systématiques: ce

n'est que dans l'économie qu'il trouvait des ressources. Exciter

l'industrie, protéger l'agriculture, encourager le commerce: voilà

toute sa politique, toutes ses ressources et tous ses moyens

financiers. Je ne m'étonne plus si mon aïeul, le grand Henri, que mon

coeur chérit et révère, avait acquis, par les services de cet

excellent ministre, le coeur des Français. Henri était adoré, et

cependant j'ose vous assurer qu'il ne pouvait pas aimer le peuple

d'un amour plus tendre que celui que je porte à tous mes sujets.»

Il écrivait à Malesherbes:

«Entouré, comme je le suis, d'hommes qui ont intérêt à égarer mes

principes, à empêcher que l'opinion publique ne parvienne jusqu'à moi,

il est de la plus haute importance, pour la prospérité de mon règne,

que mes yeux se reposent avec satisfaction sur quelques sages de mon

choix; que je puisse appeler les amis de mon coeur, et qui

m'avertissent de mes erreurs avant qu'elles aient influé sur la

destinée de vingt-quatre millions d'hommes.

»Mon cher Malesherbes, vous me demandez votre retraite? Non, je ne

vous l'accorderai pas, vous êtes trop nécessaire à mon service; et,

quand vous aurez lu cette lettre en entier, je connais assez votre âme

sensible pour ne pas croire que vous cesserez de me la demander.

»Vous balançâtes longtemps à venir respirer à la cour un air qui

convenait peu à la touchante simplicité de vos moeurs; mais Turgot

vous fit entendre qu'il ne pouvait pas sans vous opérer un bien

durable: il vous décida, et je l'en estimai davantage.

»Vous avez commencé votre ministère avec une vigueur qui ne

contrariait pas mes principes: on se plaignait des lettres de cachet,

dont votre prédécesseur disposait au gré de ses favorites, et vous

avez refusé d'en faire usage. La Bastille regorgeait de prisonniers

qui, après plusieurs années de détention, ignoraient quelquefois leurs

crimes; et vous avez rendu à la liberté tous les hommes à qui on ne

reprochait que d'avoir déplu à ces messieurs en faveur, et tous les

coupables qui avaient été trop punis.

»Temps plus heureux, le moment si cher à mon coeur, où, bannissant une

vaine pompe, je n'aurai plus d'autre maison que les hommes de bien,

tels que vous, qui m'entourent; et pour gardes les coeurs des

Français.»

Voyons maintenant comment, dans l'éducation de son fils, il préparait

un roi pour la France.

A l'instituteur du dauphin:

«Vous avez à former le coeur, l'esprit et le corps d'un enfant.

»L'exemple, de sages conseils, des louanges accordées avec art et des

réprimandes toujours faites avec douceur feront naître dans le coeur

de votre jeune élève la douce sensibilité, la honte de la faute,

l'envie de bien faire, une louable émulation et le désir de plaire à

son instituteur.

»Peu de livres, mais bien choisis; des livres élémentaires, clairs,

précis et méthodiques; une aimable occupation qui ne fatigue point la

mémoire, qui excite la curiosité, donne le goût de l'étude et l'amour

du travail doivent former bientôt l'esprit d'un enfant bien organisé,

docile et studieux.

»Je ne serais pas fâché que mon fils s'occupât d'un état mécanique

dans les moments de loisir ou pendant les récréations. Je sais bien

que certaines gens me blâment, qu'ils trouvent plaisant de me voir

joindre les instruments de la serrurerie au sceptre des rois. Je tiens

ce goût de mes aïeux; un de nos sages philosophes par excellence a

fait mon apologie: mon fils ne sera que trop tenté d'imiter un jour

ceux de ses ancêtres qui ne furent recommandables que par des exploits

guerriers. La gloire militaire tourne la tête. Eh! quelle gloire que

celle qui répand des flots de sang humain et ravage l'univers!

Apprenez-lui, avec Fénelon, que les princes pacifiques sont les seuls

dont les peuples conservent un religieux souvenir. Le premier devoir

d'un prince est de rendre un peuple heureux: s'il sait être roi, il

saura toujours bien défendre le peuple et sa couronne.

»Il faut le familiariser avec nos bons auteurs français, afin de

développer dans ses facultés intellectuelles cette pureté d'expression

que doit avoir, dans ses paroles et ses écrits, un prince que tous les

sujets auront droit un jour de juger.

»Ce n'est point des exploits d'Alexandre ni de Charles XII dont il

faut entretenir votre élève: ces princes sont des météores qui ont

protégé le commerce, agrandi la sphère des arts, enfin des rois tels

qu'il les faut aux peuples, et non tels que l'histoire se plaît à les

louer.

»En attendant que votre jeune élève apprenne l'art de régner, faites

réfléchir sur lui le miroir de la vérité sur tout ce qui peut lui

rappeler qu'il n'est au-dessus des autres hommes que pour les rendre

heureux.

»Je me réserverai certains moments pour apprendre à mon fils la

géographie, bientôt les premiers éléments de l'histoire lui seront

développés, nous déroulerons devant lui les annales des peuples

anciens et modernes.

»Souvenez-vous de lui enseigner que c'est lorsqu'on peut tout qu'il

faut être très sobre de son autorité. Les lois sont les colonnes du

trône: si on les viole, les peuples se croient déliés de leurs

engagements.»

Il semble que Louis XVII eût été mieux élevé pour être un grand et

bon roi que ne l'ont été MM. Ferry, Constans, Lockroy, Rouvier,

Freycinet, Tirard, Floquet, Laguerre, Vergoin, sans compter la horde

des affamés qui se disputent les lambeaux de la France.

On a guillotiné Louis XVI, sa femme et sa sainte soeur, et on a fait

mourir le dauphin de misère dans une prison.

Vous mentez!

Ce n'est pas 1789, mais 1792 et 1793 que vous voulez célébrer,

rappeler et ramener, parce que là seulement vous voyez satisfaction à

vos ambitions, à vos vanités, à vos appétits.

Les gouvernements étrangers ne s'y trompent pas et ne permettent pas à

leurs ambassadeurs d'assister à cette comédie, à cette mascarade.

Aujourd'hui, après un siècle de guerres étrangères et intestines,

après des pillages, des ruines, des misères de tout genre, nous sommes

moins avancés dans la liberté que nous l'étions après la nuit du 4

août.

Si Louis XVI avait alors--et la France et l'impartiale histoire

peuvent lui reprocher de ne pas l'avoir fait--si Louis XVI avait

fait pendre une demi-douzaine de scélérats et de monstres et envoyé

pérorer dans quelques colonies une cinquantaine de bavards,--monstres

et bavards qui, plus tard, mais trop tard, se sont entre

guillotinés,--quelques-uns se réservant pour l'antichambre

de Napoléon!--Louis XVI eût épargné à la France neuf cent

quatre-vingt-neuf mille huit cent seize femmes, hommes, enfants,

guillotinés, mitraillés, noyés, massacrés avec des raffinements de

cruauté sauvage,--le pillage, le gaspillage effréné de la fortune

publique,--la banqueroute. Il eût épargné les cinq millions de

cadavres français laissés sur les champs de bataille--et deux

invasions. Il nous eût épargné la haine et la défiance de l'Europe

dont nous souffrons encore aujourd'hui.

Combien eût été différent le sort de la France si Louis XVI, finissant

ses jours sur le trône, eût laissé pour continuer son oeuvre le fils

qu'il élevait si soigneusement pour le bonheur de la France!

En 1830, la Providence nous permit de renouer le fil de la tradition

et de repartir de 1789.

Nous dûmes à cette phase heureuse dix-huit années d'une prospérité,

d'un éclat en tous genres; dix-huit années dont on ne trouverait

peut-être pas l'équivalent dans toute notre histoire,--la haine et la

rancune de l'Europe s'étaient calmées, presque effacées. Les Français

ont préféré une parodie de l'Empire avec une troisième invasion et un

nouvel isolement de la France, puis une parodie de 1792 et 1793.

--C'est là que vous voulez en revenir, car vous élevez des statues à

Étienne Marcel, assassin et traître qui allait livrer Paris à Charles

le Mauvais, lorsqu'il eût la tête fendue par un bourgeois; à Danton,

l'instigateur des massacres de Septembre.--Mais, pour célébrer

justement, honnêtement, heureusement le centenaire de 1789, c'est aux

quatre victimes assassinées,--Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame

Elisabeth et le petit dauphin, qu'il faudrait élever un monument

national, symbole de regrets et d'expiation. C'est à Malesherbes,

à Turgot qu'il faudrait élever des statues. Il faudrait renouer

encore une fois le fil de la tradition de 1789.--Vous avez encore

cette belle, noble et surtout si française famille d'Orléans; ses

membres n'ont aucun besoin de vous, ni comme fortune ni comme

illustration,--mais ils sont prêts à se dévouer au salut de la France.

Si j'avais l'honneur--ça s'appelle-t-il encore comme cela--d'être

député,--je monterais à la tribune et je proposerais de mettre aux

voix cette motion;

«Pas de mensonges, pas de quiproquos; l'Assemblée nationale s'associe

pleinement à la célébration du centenaire de 1789,--c'est-à-dire à

l'abolition du despotisme, à l'extinction des privilèges, à l'égalité

devant la loi, à la liberté dont Louis XVI fut unanimement déclaré le

restaurateur. Mais, en même temps, elle affirme son horreur et son

mépris pour les cruautés et les folies de 1792 et de 1793.»

Il serait curieux et instructif pour les électeurs de voir ceux qui se

dérobaient à ce vote.

LES PRIX DE BEAUTÉ

A Vienne, à Spa, à Turin, à Nice, on vient de décerner des prix de

beauté.

Quelques doutes se sont élevés à ce sujet dans mon esprit;--je vais

vous les dire,--peut-être quelqu'un pourra les dissiper.

Quels sont--quels peuvent être les juges? quelles garanties aura-t-on

de leur compétence, de leur goût, de leur équité, de leur

incorruptibilité?

Ils sont assez rares, les hommes qui se connaissent véritablement en

beauté féminine.--Combien savent par la pensée séparer une femme de sa

parure, et ne pas trouver plus jolie que les autres celle qui est la

plus «à la mode».

Dans le fameux jugement de Pâris, qui eut pour résultat la ruine de

Troie, l'_Iliade_, l'_Odyssée_ et l'_Énéide_,--Vénus, malgré sa

supériorité sur Junon et Pallas,--eut des doutes au dernier moment, et

ne dédaigna pas de corrompre Pâris en lui promettant Hélène!

Les concurrentes--quelles diablesses de femmes peuvent êtres ces

concurrentes?--se présenteront-elles aux yeux des juges en grande

toilette, ou telles que la peinture nous a si souvent représenté les

trois déesses,--seul costume convenable pour un jugement sérieux.--Si

les candidates sont vêtues, il ne s'agit plus que du visage, et la

tête n'est en hauteur que la septième partie d'une femme bien

proportionnée;--si elles sont nues, comme fit la princesse Borghèse

devant Canova, laissant la pudeur pour éterniser la beauté, les juges

conserveront-ils leur sang-froid?

Les concurrentes elles-mêmes ont-elles des idées suffisamment justes

et arrêtées sur les charmes qu'elles apportent au combat? Je soupçonne

les femmes de ne pas entendre grand'chose à leur propre

beauté.--Autrement permettraient-elles à des modes absurdes--tantôt de

leur faire les bras plus gros que la taille, les _manches à gigot_;

tantôt de leur mettre, par les hautes coiffures, les visage au milieu

du corps; tantôt de leur faire un gros ventre--ou un gros derrière,

que la mode vient placer à sa fantaisie parfois au milieu du dos?

Combien mourraient désespérées dans la nuit si, en se déshabillant le

soir telles se trouvaient construites comme elles se sont évertuées à

le faire le jour!

Les femmes se scandalisent sans cesse des succès qu'obtiennent auprès

des hommes certaines femmes qu'elles déclarent des «laiderons».

C'est qu'il faut diviser la beauté en deux espèces très souvent fort

différentes.

Il y a la beauté qui se prouve--et la beauté qui s'éprouve.

La première a des règles fixes souvent imaginées et pour le moins

consacrées par les arts;--c'est une question, ou plutôt une grammaire,

une syntaxe qui dit inflexiblement comment on doit avoir le front, le

nez, les yeux, les hanches, les jambes, les mains, etc.

Mais tout cela réuni peut laisser celles qui le possèdent manquer d'un

don qui l'emporte victorieusement sur cette réunion:--c'est le

charme,--et c'est ce qui constitue la seconde, c'est-à-dire la beauté

qui s'éprouve, qui émeut, qui trouble, qui fascine.

La beauté, qui se prouve et dont les conditions peuvent changer et

changent très souvent, exige un petit front, un petit nez droit; elle

fixe la dimension et la forme légale des yeux, mais elle ne tient pas

compte du regard.

Or les yeux sont des fenêtres où viennent se montrer l'âme et

l'esprit.--Que deviendraient les plus grandes, les plus belles, les

plus correctes fenêtres s'il ne s'y montrait personne?

A propos du nez, parlerons-nous du petit nez retroussé de Roxelane,

qui changea les lois d'un empire?

Le soulier de Rodolphe ne la portera-t-il pas sur le trône?

Les femmes ne croiront jamais qu'on puisse avoir les yeux trop grands,

la bouche et les pieds trop petits, la taille trop menue.

Le plus sûr encore pour elles, c'est de juger de leur propre beauté

par le succès qu'elles obtiennent sur les hommes qu'elles ont attirés;

mais, là encore, elles peuvent se tromper:--les hommes, dans leurs

préférences, se soumettent aussi à la mode.

J'ai vu, dans le cours relativement restreint de ma vie, les femmes

maigres et vertes à la mode, et une noble Italienne, qui portait à

l'excès ces deux dons, être entourée, comblée d'hommages pendant dix

ans;--puis les femmes maigres et vertes ont été remplacées par les

beautés plantureuses et colorées de Rubens. J'ai vu les cheveux roux

honnis d'abord, puis ensuite adorés au point de faire gâter les plus

belles chevelures noires, brunes ou blondes par des teintures

vénéneuses.--J'ai vu plus d'une fois telle femme médiocrement et même

point du tout belle, mais se déclarant elle-même, s'établissant,

s'installant jolie femme et disant: «Nous autres jolies femmes,» et,

au besoin, se plaignant «du don funeste de la beauté», qui expose les

jolies femmes à tant de périls, être entourée, courtisée

préférablement à d'autres réellement belles ou jolies, à peu près

comme les fermières mettent un faux oeuf, un oeuf de plâtre, dans le

nid où elles veulent que leurs poules aillent pondre.

Un autre point qui abuse certaines femmes: telle vous dira, avec une

mine hypocritement fâchée: «Mon Dieu que les hommes sont ennuyeux,

_on_ ne peut se montrer dans la rue sans être «dévisagée» et suivie!

Mais, ma chère petite,--tu te glorifies de ce qui te devrait te faire

rougir de honte,--regarde cette autre femme bien plus belle que toi

qui n'est guère regardée ni surtout suivie;--eh bien, les hommes ne

«l'ennuient» pas, ne la «dévisagent» pas, de même qu'elle est moins

entourée que toi dans un salon.--Prends garde, examine, surveille, au

besoin modifie tes «toilettes», ta démarche, tes attitudes, tes airs

de tête,--il y a là quelque chose à corriger;--ces hommes si

«ennuyeux» ne veulent pas perdre leur temps ni «payer trop cher».

Quand ils suivent une femme dans la rue, c'est qu'elle a le malheur de

leur inspirer la pensée que ce genre d'attaque peut réussir--et les

mener à un but qui n'a pas de quoi t'enorgueillir;--combien, même au

salon, doivent ce qu'elles croient un succès à une apparence de

facilité,--tandis que cette femme que tu vois moins entourée, jamais

suivie dans la rue doit ce que tu crois un abandon, une infériorité,

une défaite à la parfaite correction, à la sévérité de son costume, de

sa démarche, de ses attitudes, de ses airs de tête, de ses

regards;--sa longue jupe tombe sur ses pieds à plis lourds et

inflexibles comme du plomb--et ne permet pas à l'imagination de se

figurer ces plis dans un autre sens que la perpendiculaire; ses

vêtements semblent rigoureusement attachés à sa personne comme les

plumes à l'oiseau,--tandis que, pour toi, il semble que la moindre

brise, peut-être même le vent d'un soupir, peut déranger les plis de

ta robe, les agiter, les rendre transversaux, les chiffonner.

Il y avait autrefois un usage général que quelques-unes seulement

aujourd'hui conservent; c'était de ne paraître dans la rue, à la

promenade et dans les lieux publics que modestement, simplement,

austèrement vêtues--presque sous le domino du bal masqué,--de passer

inaperçue;--on laissait les triomphes de la rue aux filles qui n'ont

pas de salons.

Il en est aujourd'hui beaucoup trop qui, voyant leurs salons

abandonnés pour les cercles, elles-même délaissées pour les «filles»,

ont voulu engager le combat et aller braver et vaincre leur indignes

rivales là où elles pouvaient les rencontrer;--de là à s'enquérir de

la modiste de telle courtisane, de la couturière de telle «impure»

dont elles savent les noms et la demeure; de là à imiter leurs

costumes et, par une pente insensible, leurs allures, il n'y avait que

quelques pas qu'elles ont vite franchis.--Et tout cela pour se faire

battre, car, comme filles, elles sont toujours moins filles que les

vraies filles;--très peu même peuvent lutter de luxe avec elles, car

une «honnête femme» ne peut guère ruiner que son mari et, à la

rigueur, un amant,--tandis que les filles ruinent le public;--elles

n'ont pas compris, elles ne comprennent pas que c'était en sens

contraire qu'il fallait engager la lutte, qu'il fallait être «autres»,

ce grand charme! qu'il fallait rendre leurs salons plus rigoureux,

plus fermés, plus solennels, et elles-mêmes plus sévères, plus

majestueuses, plus imposantes et rester et être plus que jamais d'une

autre espèce, presque d'un autre sexe que les filles,--redevenir les

grandes justicières de la société,--faire comprendre que, pour leur

plaire, il ne suffit pas d'être riche, habillée à la mode, d'être

«chic», mais que leurs préférences sont absolument réservées aux plus

braves, aux plus spirituels aux plus distingués, aux plus

respectueux... en public.

Je parlais de salons fermés,--c'est-à-dire de salons où il faut, pour

y être admis, remplir certaines conditions;--aujourd'hui, sauf

quelques rares exceptions,--on veut la foule--la publicité; on a soin

d'inviter des journalistes pour qu'ils entretiennent leurs lecteurs

des magnificences, des splendeurs, de tel dîner, de telle soirée, de

tel bal.

Avec le «menu» du dîner--la parure des femmes, on les flatte, on les

cajole pour avoir un «bon article», sauf à dire ensuite: «Mon Dieu,

que ces journaux sont insupportables!»

Un homme était éperdument amoureux d'une femme douée de cette

puissance, de ce charme magnétique, plus triomphant que les plus rares

et les plus incontestables beautés;--une autre femme scandalisée de

cette influence que naturellement elle ne pouvait sentir ni

comprendre, lui dit: «Mais, enfin, elle n'est pas jolie.--Peut-être,

répondit l'amoureux, mais elle est pire.»

Il est un autre genre, sinon de beauté, du moins de puissance tout à

fait relative,--c'est d'être «autre». Eûtes-vous, Madame, toutes les

perfections de formes, d'élégance, de teint, d'expression; fûtes-vous

Vénus elle-même, il est un succès que vous ne pouvez atteindre, c'est

d'être une autre,--et vous risquez fort d'être vaincue par une femme

qui n'aura que ce seul avantage,--fût-elle d'une figure médiocre et

même laide.

Quelques femmes cependant--mais très rares--ont le don de se

métamorphoser d'un jour ou d'une heure à l'autre, de n'être jamais la

même, de composer d'une seule femme un harem complet; mais ne croyez

pas que ce don-là, peu prodigué par la Providence, se puisse obtenir

en se déguisant, en se métamorphosant;--non, il est natif, naturel et

dépend plus du caractère, du tempérament que des conditions

extérieures;--il ne suffit pas cependant d'être capricieuse, quoique

cela n'y nuise pas.

A propos de se déguiser, une preuve: les femmes n'entendent pas

toujours grand'chose à leur propre beauté, c'est l'adoption immédiate

et universelle dans le monde entier de telle ou telle forme de

vêtements, de coiffures, de chaussures, de telle ou telle

couleur;--formes et couleurs qui rompent follement les harmonies, qui

tiennent une si grande place dans la beauté.

Ce n'est pas d'aujourd'hui ni même d'hier que date la mode des cheveux

rouges, mode intermittente; car cette couleur a été, à certaines

époques, méprisée, haïe, proscrite.

Nous la voyons admise du temps de _Martial_! qui envoie un _savon_ à

une belle Romaine en lui disant:

«Recevez ce savon; son écume mordante allume et rougit la chevelure

des Teutones, et rendra la vôtre plus belle encore que celle des

captives de ce pays.»

_Caustic Teutanicos accendit spuma capillos._

Juvénal nous montre Messaline--préférant un grabat au lit impérial,

s'en allant la nuit cachant ses cheveux noirs sous une perruque jaune.

_Nigrum flavo crinem abscondante_

La Maison de l'Ogre · 第 11 / 16 段