gouvernement, dans les moeurs, dans la liberté,--comparée aux deux
règnes précédents; c'était bien au delà de ce qu'on avait pu espérer,
même désirer: c'était l'entrée dans une ère nouvelle--d'égalité, de
liberté, d'amour du peuple,--d'économie, de prospérité. La sagesse, le
bon sens, la justice étaient d'arrêter là--et d'attendre de l'avenir
les progrès peut-être désirables, mais non encore définis qu'on
pourrait désirer.
Mais l'audace qu'on n'avait pas eue contre le despotisme humiliant,
contre les scandales ruineux, se montra contre un roi honnête,
vertueux, ami du peuple--qui avait eu l'imprudence de dire, un jour
d'émeute: «Je ne consentirai jamais à ce qu'une goutte de sang
français coule pour ma défense.» Alors on l'attaqua.
C'était bête, c'était lâche,--deux des éléments constitutifs de la
cruauté.
Cela rappelle un vaudeville joué autrefois par le célèbre acteur
Potier--_les Inconvénients de la diligence_.--Un voleur a établi à un
tournant de la route trois manches à balai fichés en terre et coiffés
d'un vieux chapeau, vêtus d'une vieille capote et armés d'un
bâton étendu comme un fusil en joue. Cela fait, il arrête la
diligence qui passe le soir, et les voyageurs, effrayés par le
nombre des agresseurs, n'opposent pas une inutile et dangereuse
résistance,--Potier tombe la face à terre devant un des manches à
balai--et sans oser relever la tête lui dit:
--Monsieur le voleur, honorable voleur, ne me tuez pas, ne me faites
pas de mal, je ne pense même pas à me défendre; voici ma montre; c'est
un bréguet que je vous recommande; je la monte tous les soirs à neuf
heures; elle n'avance ni ne retarde pas d'une minute en six mois;
vous en serez content. Voulez-vous mon habit, voulez-vous ma culotte?
Mais, comme la main offrant la bourse et la montre ne sent pas une
autre main qui les prenne, il lève la tête, regarde l'ennemi et
s'aperçoit de sa supercherie;--alors il se relève furieux, tombe sur
le mannequin à coups de parapluie. Ah! coquin! ah! voleur! tu n'es
qu'un mannequin?--Je vais t'arranger, tu sauras que tu as affaire à M.
Prud'homme, je ne suis pas quelqu'un qu'on effraye--et, en s'adressant
à moi, on trouve à qui parler.
Les coquins, les bavards, les ambitieux, les avides persuadèrent à la
populace qu'elle était le peuple, et que ce peuple avait héroïquement
pris et détruit la Bastille, laquelle n'existait plus depuis treize
ans, c'est-à-dire depuis que le roi et Malesherbes avaient ouvert les
portes aux prisonniers et supprimé les lettres de cachet; le bâtiment
de la Bastille était non défendu, mais gardé par quelques invalides
qui furent massacrés.
Pendant ce temps, que faisait le roi?
Il écrivait à un de ses amis:
«Sous le gouvernement des rois qui m'ont précédé, monsieur, des
circonstances malheureuses et imprévues ont formé la dette publique;
j'ai cherché tous les moyens de l'éteindre; j'ai consulté les hommes
qui joignirent la théorie à la pratique; j'ai confié les places
administratives, en cette partie, aux financiers les plus habiles: ils
ne m'ont offert pour remède que des emprunts, des impôts, ou la
banqueroute; des projets désastreux de banque, ou des actes
frauduleux... Ruiner l'État ou pressurer le peuple, voilà tout leur
secret! Ce n'est pas ainsi que Sully acquittait les dettes contractées
par le bon Henri, après une guerre longue et sanglante, lorsque les
forfaits de la Ligue, la haine des catholiques et la méfiance des
protestants semblèrent ôter toute confiance. Sully ne se borna point à
de bizarres spéculations, il méprisait les esprits systématiques: ce
n'est que dans l'économie qu'il trouvait des ressources. Exciter
l'industrie, protéger l'agriculture, encourager le commerce: voilà
toute sa politique, toutes ses ressources et tous ses moyens
financiers. Je ne m'étonne plus si mon aïeul, le grand Henri, que mon
coeur chérit et révère, avait acquis, par les services de cet
excellent ministre, le coeur des Français. Henri était adoré, et
cependant j'ose vous assurer qu'il ne pouvait pas aimer le peuple
d'un amour plus tendre que celui que je porte à tous mes sujets.»
Il écrivait à Malesherbes:
«Entouré, comme je le suis, d'hommes qui ont intérêt à égarer mes
principes, à empêcher que l'opinion publique ne parvienne jusqu'à moi,
il est de la plus haute importance, pour la prospérité de mon règne,
que mes yeux se reposent avec satisfaction sur quelques sages de mon
choix; que je puisse appeler les amis de mon coeur, et qui
m'avertissent de mes erreurs avant qu'elles aient influé sur la
destinée de vingt-quatre millions d'hommes.
»Mon cher Malesherbes, vous me demandez votre retraite? Non, je ne
vous l'accorderai pas, vous êtes trop nécessaire à mon service; et,
quand vous aurez lu cette lettre en entier, je connais assez votre âme
sensible pour ne pas croire que vous cesserez de me la demander.
»Vous balançâtes longtemps à venir respirer à la cour un air qui
convenait peu à la touchante simplicité de vos moeurs; mais Turgot
vous fit entendre qu'il ne pouvait pas sans vous opérer un bien
durable: il vous décida, et je l'en estimai davantage.
»Vous avez commencé votre ministère avec une vigueur qui ne
contrariait pas mes principes: on se plaignait des lettres de cachet,
dont votre prédécesseur disposait au gré de ses favorites, et vous
avez refusé d'en faire usage. La Bastille regorgeait de prisonniers
qui, après plusieurs années de détention, ignoraient quelquefois leurs
crimes; et vous avez rendu à la liberté tous les hommes à qui on ne
reprochait que d'avoir déplu à ces messieurs en faveur, et tous les
coupables qui avaient été trop punis.
»Temps plus heureux, le moment si cher à mon coeur, où, bannissant une
vaine pompe, je n'aurai plus d'autre maison que les hommes de bien,
tels que vous, qui m'entourent; et pour gardes les coeurs des
Français.»
Voyons maintenant comment, dans l'éducation de son fils, il préparait
un roi pour la France.
A l'instituteur du dauphin:
«Vous avez à former le coeur, l'esprit et le corps d'un enfant.
»L'exemple, de sages conseils, des louanges accordées avec art et des
réprimandes toujours faites avec douceur feront naître dans le coeur
de votre jeune élève la douce sensibilité, la honte de la faute,
l'envie de bien faire, une louable émulation et le désir de plaire à
son instituteur.
»Peu de livres, mais bien choisis; des livres élémentaires, clairs,
précis et méthodiques; une aimable occupation qui ne fatigue point la
mémoire, qui excite la curiosité, donne le goût de l'étude et l'amour
du travail doivent former bientôt l'esprit d'un enfant bien organisé,
docile et studieux.
»Je ne serais pas fâché que mon fils s'occupât d'un état mécanique
dans les moments de loisir ou pendant les récréations. Je sais bien
que certaines gens me blâment, qu'ils trouvent plaisant de me voir
joindre les instruments de la serrurerie au sceptre des rois. Je tiens
ce goût de mes aïeux; un de nos sages philosophes par excellence a
fait mon apologie: mon fils ne sera que trop tenté d'imiter un jour
ceux de ses ancêtres qui ne furent recommandables que par des exploits
guerriers. La gloire militaire tourne la tête. Eh! quelle gloire que
celle qui répand des flots de sang humain et ravage l'univers!
Apprenez-lui, avec Fénelon, que les princes pacifiques sont les seuls
dont les peuples conservent un religieux souvenir. Le premier devoir
d'un prince est de rendre un peuple heureux: s'il sait être roi, il
saura toujours bien défendre le peuple et sa couronne.
»Il faut le familiariser avec nos bons auteurs français, afin de
développer dans ses facultés intellectuelles cette pureté d'expression
que doit avoir, dans ses paroles et ses écrits, un prince que tous les
sujets auront droit un jour de juger.
»Ce n'est point des exploits d'Alexandre ni de Charles XII dont il
faut entretenir votre élève: ces princes sont des météores qui ont
protégé le commerce, agrandi la sphère des arts, enfin des rois tels
qu'il les faut aux peuples, et non tels que l'histoire se plaît à les
louer.
»En attendant que votre jeune élève apprenne l'art de régner, faites
réfléchir sur lui le miroir de la vérité sur tout ce qui peut lui
rappeler qu'il n'est au-dessus des autres hommes que pour les rendre
heureux.
»Je me réserverai certains moments pour apprendre à mon fils la
géographie, bientôt les premiers éléments de l'histoire lui seront
développés, nous déroulerons devant lui les annales des peuples
anciens et modernes.
»Souvenez-vous de lui enseigner que c'est lorsqu'on peut tout qu'il
faut être très sobre de son autorité. Les lois sont les colonnes du
trône: si on les viole, les peuples se croient déliés de leurs
engagements.»
Il semble que Louis XVII eût été mieux élevé pour être un grand et
bon roi que ne l'ont été MM. Ferry, Constans, Lockroy, Rouvier,
Freycinet, Tirard, Floquet, Laguerre, Vergoin, sans compter la horde
des affamés qui se disputent les lambeaux de la France.
On a guillotiné Louis XVI, sa femme et sa sainte soeur, et on a fait
mourir le dauphin de misère dans une prison.
Vous mentez!
Ce n'est pas 1789, mais 1792 et 1793 que vous voulez célébrer,
rappeler et ramener, parce que là seulement vous voyez satisfaction à
vos ambitions, à vos vanités, à vos appétits.
Les gouvernements étrangers ne s'y trompent pas et ne permettent pas à
leurs ambassadeurs d'assister à cette comédie, à cette mascarade.
Aujourd'hui, après un siècle de guerres étrangères et intestines,
après des pillages, des ruines, des misères de tout genre, nous sommes
moins avancés dans la liberté que nous l'étions après la nuit du 4
août.
Si Louis XVI avait alors--et la France et l'impartiale histoire
peuvent lui reprocher de ne pas l'avoir fait--si Louis XVI avait
fait pendre une demi-douzaine de scélérats et de monstres et envoyé
pérorer dans quelques colonies une cinquantaine de bavards,--monstres
et bavards qui, plus tard, mais trop tard, se sont entre
guillotinés,--quelques-uns se réservant pour l'antichambre
de Napoléon!--Louis XVI eût épargné à la France neuf cent
quatre-vingt-neuf mille huit cent seize femmes, hommes, enfants,
guillotinés, mitraillés, noyés, massacrés avec des raffinements de
cruauté sauvage,--le pillage, le gaspillage effréné de la fortune
publique,--la banqueroute. Il eût épargné les cinq millions de
cadavres français laissés sur les champs de bataille--et deux
invasions. Il nous eût épargné la haine et la défiance de l'Europe
dont nous souffrons encore aujourd'hui.
Combien eût été différent le sort de la France si Louis XVI, finissant
ses jours sur le trône, eût laissé pour continuer son oeuvre le fils
qu'il élevait si soigneusement pour le bonheur de la France!
En 1830, la Providence nous permit de renouer le fil de la tradition
et de repartir de 1789.
Nous dûmes à cette phase heureuse dix-huit années d'une prospérité,
d'un éclat en tous genres; dix-huit années dont on ne trouverait
peut-être pas l'équivalent dans toute notre histoire,--la haine et la
rancune de l'Europe s'étaient calmées, presque effacées. Les Français
ont préféré une parodie de l'Empire avec une troisième invasion et un
nouvel isolement de la France, puis une parodie de 1792 et 1793.
--C'est là que vous voulez en revenir, car vous élevez des statues à
Étienne Marcel, assassin et traître qui allait livrer Paris à Charles
le Mauvais, lorsqu'il eût la tête fendue par un bourgeois; à Danton,
l'instigateur des massacres de Septembre.--Mais, pour célébrer
justement, honnêtement, heureusement le centenaire de 1789, c'est aux
quatre victimes assassinées,--Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame
Elisabeth et le petit dauphin, qu'il faudrait élever un monument
national, symbole de regrets et d'expiation. C'est à Malesherbes,
à Turgot qu'il faudrait élever des statues. Il faudrait renouer
encore une fois le fil de la tradition de 1789.--Vous avez encore
cette belle, noble et surtout si française famille d'Orléans; ses
membres n'ont aucun besoin de vous, ni comme fortune ni comme
illustration,--mais ils sont prêts à se dévouer au salut de la France.
Si j'avais l'honneur--ça s'appelle-t-il encore comme cela--d'être
député,--je monterais à la tribune et je proposerais de mettre aux
voix cette motion;
«Pas de mensonges, pas de quiproquos; l'Assemblée nationale s'associe
pleinement à la célébration du centenaire de 1789,--c'est-à-dire à
l'abolition du despotisme, à l'extinction des privilèges, à l'égalité
devant la loi, à la liberté dont Louis XVI fut unanimement déclaré le
restaurateur. Mais, en même temps, elle affirme son horreur et son
mépris pour les cruautés et les folies de 1792 et de 1793.»
Il serait curieux et instructif pour les électeurs de voir ceux qui se
dérobaient à ce vote.
LES PRIX DE BEAUTÉ
A Vienne, à Spa, à Turin, à Nice, on vient de décerner des prix de
beauté.
Quelques doutes se sont élevés à ce sujet dans mon esprit;--je vais
vous les dire,--peut-être quelqu'un pourra les dissiper.
Quels sont--quels peuvent être les juges? quelles garanties aura-t-on
de leur compétence, de leur goût, de leur équité, de leur
incorruptibilité?
Ils sont assez rares, les hommes qui se connaissent véritablement en
beauté féminine.--Combien savent par la pensée séparer une femme de sa
parure, et ne pas trouver plus jolie que les autres celle qui est la
plus «à la mode».
Dans le fameux jugement de Pâris, qui eut pour résultat la ruine de
Troie, l'_Iliade_, l'_Odyssée_ et l'_Énéide_,--Vénus, malgré sa
supériorité sur Junon et Pallas,--eut des doutes au dernier moment, et
ne dédaigna pas de corrompre Pâris en lui promettant Hélène!
Les concurrentes--quelles diablesses de femmes peuvent êtres ces
concurrentes?--se présenteront-elles aux yeux des juges en grande
toilette, ou telles que la peinture nous a si souvent représenté les
trois déesses,--seul costume convenable pour un jugement sérieux.--Si
les candidates sont vêtues, il ne s'agit plus que du visage, et la
tête n'est en hauteur que la septième partie d'une femme bien
proportionnée;--si elles sont nues, comme fit la princesse Borghèse
devant Canova, laissant la pudeur pour éterniser la beauté, les juges
conserveront-ils leur sang-froid?
Les concurrentes elles-mêmes ont-elles des idées suffisamment justes
et arrêtées sur les charmes qu'elles apportent au combat? Je soupçonne
les femmes de ne pas entendre grand'chose à leur propre
beauté.--Autrement permettraient-elles à des modes absurdes--tantôt de
leur faire les bras plus gros que la taille, les _manches à gigot_;
tantôt de leur mettre, par les hautes coiffures, les visage au milieu
du corps; tantôt de leur faire un gros ventre--ou un gros derrière,
que la mode vient placer à sa fantaisie parfois au milieu du dos?
Combien mourraient désespérées dans la nuit si, en se déshabillant le
soir telles se trouvaient construites comme elles se sont évertuées à
le faire le jour!
Les femmes se scandalisent sans cesse des succès qu'obtiennent auprès
des hommes certaines femmes qu'elles déclarent des «laiderons».
C'est qu'il faut diviser la beauté en deux espèces très souvent fort
différentes.
Il y a la beauté qui se prouve--et la beauté qui s'éprouve.
La première a des règles fixes souvent imaginées et pour le moins
consacrées par les arts;--c'est une question, ou plutôt une grammaire,
une syntaxe qui dit inflexiblement comment on doit avoir le front, le
nez, les yeux, les hanches, les jambes, les mains, etc.
Mais tout cela réuni peut laisser celles qui le possèdent manquer d'un
don qui l'emporte victorieusement sur cette réunion:--c'est le
charme,--et c'est ce qui constitue la seconde, c'est-à-dire la beauté
qui s'éprouve, qui émeut, qui trouble, qui fascine.
La beauté, qui se prouve et dont les conditions peuvent changer et
changent très souvent, exige un petit front, un petit nez droit; elle
fixe la dimension et la forme légale des yeux, mais elle ne tient pas
compte du regard.
Or les yeux sont des fenêtres où viennent se montrer l'âme et
l'esprit.--Que deviendraient les plus grandes, les plus belles, les
plus correctes fenêtres s'il ne s'y montrait personne?
A propos du nez, parlerons-nous du petit nez retroussé de Roxelane,
qui changea les lois d'un empire?
Le soulier de Rodolphe ne la portera-t-il pas sur le trône?
Les femmes ne croiront jamais qu'on puisse avoir les yeux trop grands,
la bouche et les pieds trop petits, la taille trop menue.
Le plus sûr encore pour elles, c'est de juger de leur propre beauté
par le succès qu'elles obtiennent sur les hommes qu'elles ont attirés;
mais, là encore, elles peuvent se tromper:--les hommes, dans leurs
préférences, se soumettent aussi à la mode.
J'ai vu, dans le cours relativement restreint de ma vie, les femmes
maigres et vertes à la mode, et une noble Italienne, qui portait à
l'excès ces deux dons, être entourée, comblée d'hommages pendant dix
ans;--puis les femmes maigres et vertes ont été remplacées par les
beautés plantureuses et colorées de Rubens. J'ai vu les cheveux roux
honnis d'abord, puis ensuite adorés au point de faire gâter les plus
belles chevelures noires, brunes ou blondes par des teintures
vénéneuses.--J'ai vu plus d'une fois telle femme médiocrement et même
point du tout belle, mais se déclarant elle-même, s'établissant,
s'installant jolie femme et disant: «Nous autres jolies femmes,» et,
au besoin, se plaignant «du don funeste de la beauté», qui expose les
jolies femmes à tant de périls, être entourée, courtisée
préférablement à d'autres réellement belles ou jolies, à peu près
comme les fermières mettent un faux oeuf, un oeuf de plâtre, dans le
nid où elles veulent que leurs poules aillent pondre.
Un autre point qui abuse certaines femmes: telle vous dira, avec une
mine hypocritement fâchée: «Mon Dieu que les hommes sont ennuyeux,
_on_ ne peut se montrer dans la rue sans être «dévisagée» et suivie!
Mais, ma chère petite,--tu te glorifies de ce qui te devrait te faire
rougir de honte,--regarde cette autre femme bien plus belle que toi
qui n'est guère regardée ni surtout suivie;--eh bien, les hommes ne
«l'ennuient» pas, ne la «dévisagent» pas, de même qu'elle est moins
entourée que toi dans un salon.--Prends garde, examine, surveille, au
besoin modifie tes «toilettes», ta démarche, tes attitudes, tes airs
de tête,--il y a là quelque chose à corriger;--ces hommes si
«ennuyeux» ne veulent pas perdre leur temps ni «payer trop cher».
Quand ils suivent une femme dans la rue, c'est qu'elle a le malheur de
leur inspirer la pensée que ce genre d'attaque peut réussir--et les
mener à un but qui n'a pas de quoi t'enorgueillir;--combien, même au
salon, doivent ce qu'elles croient un succès à une apparence de
facilité,--tandis que cette femme que tu vois moins entourée, jamais
suivie dans la rue doit ce que tu crois un abandon, une infériorité,
une défaite à la parfaite correction, à la sévérité de son costume, de
sa démarche, de ses attitudes, de ses airs de tête, de ses
regards;--sa longue jupe tombe sur ses pieds à plis lourds et
inflexibles comme du plomb--et ne permet pas à l'imagination de se
figurer ces plis dans un autre sens que la perpendiculaire; ses
vêtements semblent rigoureusement attachés à sa personne comme les
plumes à l'oiseau,--tandis que, pour toi, il semble que la moindre
brise, peut-être même le vent d'un soupir, peut déranger les plis de
ta robe, les agiter, les rendre transversaux, les chiffonner.
Il y avait autrefois un usage général que quelques-unes seulement
aujourd'hui conservent; c'était de ne paraître dans la rue, à la
promenade et dans les lieux publics que modestement, simplement,
austèrement vêtues--presque sous le domino du bal masqué,--de passer
inaperçue;--on laissait les triomphes de la rue aux filles qui n'ont
pas de salons.
Il en est aujourd'hui beaucoup trop qui, voyant leurs salons
abandonnés pour les cercles, elles-même délaissées pour les «filles»,
ont voulu engager le combat et aller braver et vaincre leur indignes
rivales là où elles pouvaient les rencontrer;--de là à s'enquérir de
la modiste de telle courtisane, de la couturière de telle «impure»
dont elles savent les noms et la demeure; de là à imiter leurs
costumes et, par une pente insensible, leurs allures, il n'y avait que
quelques pas qu'elles ont vite franchis.--Et tout cela pour se faire
battre, car, comme filles, elles sont toujours moins filles que les
vraies filles;--très peu même peuvent lutter de luxe avec elles, car
une «honnête femme» ne peut guère ruiner que son mari et, à la
rigueur, un amant,--tandis que les filles ruinent le public;--elles
n'ont pas compris, elles ne comprennent pas que c'était en sens
contraire qu'il fallait engager la lutte, qu'il fallait être «autres»,
ce grand charme! qu'il fallait rendre leurs salons plus rigoureux,
plus fermés, plus solennels, et elles-mêmes plus sévères, plus
majestueuses, plus imposantes et rester et être plus que jamais d'une
autre espèce, presque d'un autre sexe que les filles,--redevenir les
grandes justicières de la société,--faire comprendre que, pour leur
plaire, il ne suffit pas d'être riche, habillée à la mode, d'être
«chic», mais que leurs préférences sont absolument réservées aux plus
braves, aux plus spirituels aux plus distingués, aux plus
respectueux... en public.
Je parlais de salons fermés,--c'est-à-dire de salons où il faut, pour
y être admis, remplir certaines conditions;--aujourd'hui, sauf
quelques rares exceptions,--on veut la foule--la publicité; on a soin
d'inviter des journalistes pour qu'ils entretiennent leurs lecteurs
des magnificences, des splendeurs, de tel dîner, de telle soirée, de
tel bal.
Avec le «menu» du dîner--la parure des femmes, on les flatte, on les
cajole pour avoir un «bon article», sauf à dire ensuite: «Mon Dieu,
que ces journaux sont insupportables!»
Un homme était éperdument amoureux d'une femme douée de cette
puissance, de ce charme magnétique, plus triomphant que les plus rares
et les plus incontestables beautés;--une autre femme scandalisée de
cette influence que naturellement elle ne pouvait sentir ni
comprendre, lui dit: «Mais, enfin, elle n'est pas jolie.--Peut-être,
répondit l'amoureux, mais elle est pire.»
Il est un autre genre, sinon de beauté, du moins de puissance tout à
fait relative,--c'est d'être «autre». Eûtes-vous, Madame, toutes les
perfections de formes, d'élégance, de teint, d'expression; fûtes-vous
Vénus elle-même, il est un succès que vous ne pouvez atteindre, c'est
d'être une autre,--et vous risquez fort d'être vaincue par une femme
qui n'aura que ce seul avantage,--fût-elle d'une figure médiocre et
même laide.
Quelques femmes cependant--mais très rares--ont le don de se
métamorphoser d'un jour ou d'une heure à l'autre, de n'être jamais la
même, de composer d'une seule femme un harem complet; mais ne croyez
pas que ce don-là, peu prodigué par la Providence, se puisse obtenir
en se déguisant, en se métamorphosant;--non, il est natif, naturel et
dépend plus du caractère, du tempérament que des conditions
extérieures;--il ne suffit pas cependant d'être capricieuse, quoique
cela n'y nuise pas.
A propos de se déguiser, une preuve: les femmes n'entendent pas
toujours grand'chose à leur propre beauté, c'est l'adoption immédiate
et universelle dans le monde entier de telle ou telle forme de
vêtements, de coiffures, de chaussures, de telle ou telle
couleur;--formes et couleurs qui rompent follement les harmonies, qui
tiennent une si grande place dans la beauté.
Ce n'est pas d'aujourd'hui ni même d'hier que date la mode des cheveux
rouges, mode intermittente; car cette couleur a été, à certaines
époques, méprisée, haïe, proscrite.
Nous la voyons admise du temps de _Martial_! qui envoie un _savon_ à
une belle Romaine en lui disant:
«Recevez ce savon; son écume mordante allume et rougit la chevelure
des Teutones, et rendra la vôtre plus belle encore que celle des
captives de ce pays.»
_Caustic Teutanicos accendit spuma capillos._
Juvénal nous montre Messaline--préférant un grabat au lit impérial,
s'en allant la nuit cachant ses cheveux noirs sous une perruque jaune.
_Nigrum flavo crinem abscondante_