suffisante cependant pour ses modestes besoins, s'imposa toute sa vie
quelques privations pour amasser un petit pécule qu'on trouva à sa
mort avec cette note écrite de sa main: «Pour mon enterrement.»
Suivaient les détails de cet enterrement: tant pour les voitures, tant
pour les cierges, tant pour les pauvres et les pleureuses.. En un mot,
un bel enterrement.
Je fus prié un jour d'assister à une cérémonie de ce genre par une
famille de mon voisinage. Un des parents du mort me remercia et,
faisant allusion à certains petits services que j'ai pu rendre au pays
que nous habitions l'un et l'autre et à une certaine popularité:
--Ah! Monsieur, me dit-il, c'est vous qui aurez un bel enterrement!
--Croyez-vous, monsieur? lui répondis-je; mais quel chagrin j'aurai de
ne pas le voir!
Lorsque tout est mort en nous, la vanité seule survit, cependant; la
magnificence des obsèques est plus pour flatter la vanité des
survivants que pour honorer les morts. Les gens qui ont pour métier
d'enterrer les autres comptent pour leur fortune sur cette vanité--et
mettent sur leur enseigne: _Pompes funèbres._
Un jour, comme je revenais d'une de ces cérémonies où tout aurait
surtout fait comprendre la vanité des vanités, j'ai pris la plume et
ajouté à mon testament toutes les recommandations pour que cette
opération à mon égard eût lieu avec la plus grande modestie, le moins
de temps et le moins de dépenses possibles--et par le plus court
chemin:--me contentant, en fait de pompes funèbres, de ne pas être
enterré vivant,--soin que j'ai toujours eu pour ceux que j'ai perdus
en ne les laissant mettre en cercueil qu'après un commencement visible
de décomposition, seul signe certain, quoi qu'on dise, de la mort.
Les livres sont remplis de gémissements sur la brièveté de la vie--et
néanmoins, pendant la durée de cette vie si courte, notre principale
occupation est de nous en distraire, de ne pas la sentir, de «tuer le
temps».
«La mort, dit Épicure,--ne nous concerne en rien; tant que nous
vivons, elle n'est pas là;--quand elle arrive, nous n'y sommes plus.»
Lisez la traduction qu'a faite Boileau-Despréaux d'une ode de
Sapho--et vous verrez que la même description peut s'appliquer
exactement et à la mort et aux délices de l'amour:
_Un nuage confus se répand sur ma vue,
Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs,
Et, pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs!_
Quel que soit le sentiment qu'on adopte sur une vie future ou sur
l'anéantissement ou la transformation perpétuelle, le plus sûr est de
se conduire d'après la première hypothèse--et de pouvoir dire, comme
Épictète:
«Je veux, à mon dernier moment, pouvoir dire à Dieu: »Grand Dieu,
ai-je suivi vos commandements? Ai-je abusé de vos dons? Ne vous ai-je
pas soumis mes sens, mes voeux, mes opinions? Me suis-je jamais plaint
de vous? Ai-je jamais accusé votre providence? Quand vous avez voulu
que je fusse malade; j'ai voulu être malade;--vous avez voulu que je
fusse pauvre, et j'ai été content de ma pauvreté. Aujourd'hui, vous
voulez que je meure;--je sors de ce monde en vous remerciant de m'y
avoir admis pour me faire voir tous vos ouvrages, et l'ordre admirable
avec lequel vous gouvernez cet univers.»
«A la mort, dit saint Ambroise, commence l'égalité; les cadavres des
riches et des pauvres sont semblables; seulement, comme les riches se
sont nourris avec excès de mets savoureux et recherchés, leurs
cadavres sentent plus mauvais que ceux des pauvres.»
On ne rencontre jamais de cadavres d'oiseaux dans les rues ni sur les
chemins; c'est qu'ils vont pour mourir se cacher dans le fond des
bois.
De même il faut cacher sa vieillesse--et épargner aux autres le
spectacle de notre décrépitude.--On a dit avec raison: «Quand on
n'orne plus les salons, il faut en disparaître.»
Il est rare que nous mourions tout d'un coup et tout vifs:
--nous assistons à la mort successive de nos sens et de nos
facultés.--J'avais trente ans lorsque j'ai écrit l'oraison funèbre
d'une dent que j'avais perdue par accident.--Quand on dépasse le terme
ordinaire de la vie, on se trouve dans une vaste solitude;--nos
contemporains, nos amis, ceux que nous avons aimés et qui nous ont
aimés ne sont plus; nous sommes étrangers dans un pays nouveau, la
langue qu'on y parle n'est plus la même que nous savons parler; les
intérêts, les goûts, les idées ne sont plus les mêmes; nous gênons,
nous encombrons,--nous sommes dans la vie comme de vieilles femmes
dans un salon condamnées à «faire tapisserie», et on trouve cette
tapisserie trop épaisse et tenant trop de place;--ce qui, de notre
temps, était vice, est devenu coutume;--ce que nous trouvions beau et
élégant est ridicule;--les meilleurs--et ils ne sont pas
nombreux--nous traitent avec des marques affectées de bienveillance et
de commisération humiliantes.
L'autre soir, traversant le cimetière, je voyais un grand nombre de
tombes connues des élus morts bien plus jeunes que je ne suis
aujourd'hui, et il me semblait entendre sortir de ces tombes des voix
qui me disaient:
«Eh bien?...»
Les heures, faisant comme le Parthe, nous blessent en fuyant; et ces
heures, comme nos journées et nos années, nous ne les comptons qu'à
mesure qu'elles sont passées.--Quand on dit: «J'ai vingt ans,» c'est
au contraire vingt ans qu'on n'a plus, vingt ans qu'on a dépensés du
mystérieux nombre qui nous a été donné.
On m'a quelquefois reproché «de gâter» les enfants. C'est toujours ça
de bon qui leur est assuré.
Je n'ai jamais songé à leur demander, comme on fait d'ordinaire, de la
reconnaissance de ce qu'ils «nous doivent la vie»,--et cela pour
plusieurs raisons.--La première, c'est que, au moment où nous leur
«donnions la vie», nous ne pensions guère à eux.--La seconde, c'est
que, bien des fois dans le cours de leur existence, ils ne seraient
pas d'accord sur la valeur du «don» et qu'ils pourraient nous
répondre: «Je m'en serais bien passé!--plût à Dieu qu'un bon petit
croup m'en eût délivré quand je venais de naître!»
Dans la jeunesse, un excès de sève nous fait nous étendre et épancher
notre vie, notre âme, nos sens autour de nous et parfois très
loin;--on aime tout,--on veut tout,--on est tout amour,--et cet amour
qu'on éprouve est tout en soi;--les objets aimés ne sont que des
prétextes;--notre vie s'étend comme la chaleur d'un foyer
ardent;--mais, quand nous sommes vieux,--nous n'entendons plus, nous
ne voyons plus d'aussi loin,--notre foyer ne rayonne plus au
dehors,--la vie se resserre autour de nous.
_... On finit un laid jour
Par n'aimer plus que soi--sot, froid et triste amour!_
Beaucoup de vieillards, à force de vivre, finissent par se croire
immortels,--comme si leur temps de mourir avait passé. Combien j'en ai
vu ayant une telle horreur de la pensée de la mort--qu'ils retardaient
de jour en jour, jusqu'à la fin, le soin de faire un testament dont
l'absence, après leur mort, laisse à ceux qu'ils ont aimés mille
soucis, mille tracas et souvent la ruine.
Louis XI, qui avait si peu marchandé la mort aux autres, en avait pour
lui-même une terreur vengeresse.--Il se fit apporter la sainte ampoule
et plusieurs reliques;--puis, comme on faisait des prières à un saint,
demandant pour lui la santé du corps et le salut de l'âme, il
interrompit le prêtre en disant: «Un peu de discrétion et pas
d'importunité;--demandez seulement la santé--nous verrons le reste
plus tard.»
Un «seigneur» avait défendu qu'on lui parlât jamais de mort.--Son
secrétaire étant emporté par une maladie, on ne lui en dit
rien;--mais, comme il le demandait opinâtrément, on lui dit: «On ne
trouve votre secrétaire nulle part.»--Il comprit et n'en parla plus.
Les anciens évitaient le mot «mort»; ils se servaient de
synonymes.--Cicéron, pour annoncer au Sénat la mort des complices de
Catilina, dit: «Ils ont vécu (_vixerunt_).»
Ils avaient un autre mot très beau pour exprimer la même
idée--_defunctus_--quitte, ayant payé sa dette.
Malheureusement, la «pratique» s'est emparée de ce mot--et l'a rendu
vulgaire;--pour conserver le mot et l'étymologie, je l'écris
_defunct_, comme on l'écrivait autrefois.
Quant à _feu_, on a voulu le tirer du celtique--puis de _felix_,
heureux, puis de _fatum_, destin;--il est plus simple et plus vrai de
le tirer du latin _fuit_,--il fut.
Les étymologistes se sont livrés à de curieux excès.--On sait que
Ménage tirait _alfana_ d'_equus_.
On a tiré haricot de _fistula_ par le procédé que voici:
_Fistula_--_fistularis_--_fistularicus_;--retranchez _fistul_ vous
aurez _aricus_--haricot.
De même _Babet_ vient de Ludovicus par ce procédé analogue:
Ludovicus--Louis--Louise--Lise--Élisa--Élisabeth--Lisbet--Babet.
L'expression--_n'est plus_--est surtout claire et vraie.
Les vieux boivent la lie de leur vie;--pardonnez-leur de faire un peu
la grimace.
Pendant que tu roules entre tes doigts, pour la friser, cette boucle
de cheveux, elle devient blanche.
Chaque fois que je te baise la main en te quittant, en disant: «A
demain!» c'est un prélude à l'éternel adieu, qui n'aura pas de
lendemain.
La Providence, dans son extrême bonté, rend souvent les vieillards
exigeants, égoïstes, radoteurs, ennuyeux, maussades, envieux de la
jeunesse et sévères pour les fautes qu'ils ne peuvent plus commettre.
C'est autant de consolations efficaces préparées pour ceux qui leur
survivront--et qui laisseront à leur tour les mêmes consolations.
L'AFFAIRE BOULANGER.--LE CENTENAIRE
I
L'AFFAIRE BOULANGER
Je n'essayerai pas de cacher à mes lecteurs que je me trouve dans un
assez singulier embarras.
Pendant l'instruction laborieuse faite pour le procès du général
Boulanger, beaucoup de gens ont été mandés, interrogés, ont eu leurs
tiroirs forcés, leurs papiers indiscrètement feuilletés et emportés
qui n'étaient peut-être pas aussi exposés aux soupçons de la justice
que je le suis en ce moment.
Je ne sais si vous vous rappelez que, dans le numéro 9 de la _Grande
Revue_, paru le 10 mars, je vous disais:
«Nos soi-disant républicains ne sont qu'une misérable et ridicule
parodie de ceux qu'ils proclament leurs ancêtres, leurs maîtres et
leurs modèles.
»Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la liberté, ils se
disputaient le despotisme, n'hésitaient pas à s'entre-guillotiner.--Je
sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui qui ont fait
leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune ne
détesteraient pas cet expédient, mais ils sont arrêtés par un
scrupule: c'est que, pour demander la tête de ses adversaires, il faut
mettre la sienne au jeu,--la méchanceté ne manquerait pas, mais le
tempérament manque tout à fait.»
Or, le 19 avril suivant, dans un banquet à Saint-Denis, le citoyen
Naquet a lu, comme régal, une lettre du général Boulanger adressée de
Bruxelles à ses «amis de Saint-Denis».
Et, dans cette lettre, il est dit:
«Quant à la Terreur, ils se bornent à la parodie en miniature,--ils
n'oublient pas cette leçon de l'histoire que, lorsqu'on fait tomber
des têtes, on risque fort de perdre la sienne, et ils ne sont pas
désireux de faire de leur tête un enjeu;--c'était bon pour les hommes
de la Convention.»
Ne suis-je pas exposé à ce que M. de Beaurepaire me soupçonne de
faire les discours et les lettres de M. Boulanger?--envoie fouiller
mes papiers et m'invite à aller causer un brin au Luxembourg?
Je ne le connais pas et ne puis apprécier l'agrément que me pourrait
donner cette entrevue en tout autre temps, mais, en ce moment de la
magnifique explosion du printemps dans mon jardin, au moment où les
camélias donnent leurs dernières fleurs pour faire humblement place
aux roses, au moment où, d'un arbre à l'autre, s'étendent les
guirlandes parfumées des glycines et des chèvrefeuilles, au moment où
l'aponogéton couvre l'eau de ses coquillages blancs et noirs doucement
odorants, au moment où comme disait le charmant chansonnier, mon ami
Bérat:
_Ça sent bon dans la plaine,
Deux à deux v'là qu'on s'y promène;
Les amours ont déjà r'pris,
L'rossignol chante toutes les nuits,
Dans les nids,
Y a des petits._
Je ferais une résistance sérieuse au voyage, je serais malade, vieux,
etc.
Et, comme dit une de mes petites-filles, quand j'élude pour cette
raison ou sous ce prétexte quelque chose d'ennuyeux: «Voici le
grand-père qui va tirer son grand âge.»
On a vu, par ces derniers temps, des gens mandés, amenés, interrogés,
ennuyés, fouillés, pour des situations moins graves que celle où je me
trouve par ce malheureux petit morceau de ma prose qui se trouve
reproduit dans la lettre de M. Boulanger.
Mais je veux espérer que M. de Beaurepaire se contentera de recevoir
par écrit et de Saint-Raphaël les renseignements, explications,
éclaircissements, révélations et même humbles avis de son
serviteur.--Je vais lui dire tout ce que je sais et tout ce que je
pense, non pas de M. Boulanger, mais de l'affaire Boulanger,--car
celui-ci y est personnellement pour peu de chose; je ne le connais
pas, je n'en veux pas, mais je ne lui en veux pas, convaincu comme je
le suis que ce n'est pas sa faute,--et, si j'allais à Bruxelles, ce ne
serait certainement pas pour le voir. J'aurai soin que ces quelques
pages soient mises sous les yeux de M. de Beaurepaire.
Quant aux dix lignes qui se trouvent dans mon article et dans la
lettre du brav'général--la pensée qu'elles expriment est si vraie, je
le maintiens, qu'elle a pu le frapper comme moi, quoique après
moi;--et, d'ailleurs, on admettra facilement que, depuis qu'il est à
Bruxelles, il ait pour se distraire nourri son esprit et endormi ses
ennuis par de bonnes lectures--et que ce passage lui ait paru exprimer
congrûment une idée qu'il aurait pu avoir.
Permettez-moi de vous dire qu'il est puéril et même un peu ridicule,
pour un procès entre républicains, de chercher, de colliger,
d'inventer au besoin des «preuves», des révélations, etc. Vous vous
jetez tout à fait hors des traditions que vous ont laissées vos
maîtres, vos modèles et les saints de votre calendrier.
Un seul des membres de la Chambre des députés a conservé le dépôt de
ces traditions;--est-ce Félix Pyat,--héros de la commune,--que, pour
le comparer à Achille, on a dû choisir une des épithètes qu'Homère
donne au fils de Pelée: «Achille aux pieds légers.»
[Grec: Podas ochus Achilleus]
Est-ce le vieux Madier-Montjau?--Un des deux a récemment ramené le
parti soi-disant républicain à ces traditions trop oubliées:
«Quand un homme gêne on le supprime.»
Au fond, c'est ce que vous voulez faire; mais pourquoi tant de détours
et de fioritures?
Jean-Jacques Rousseau, auquel votre parti vient de faire l'injure
d'une statue, tandis que, si on l'avait lu et compris, vos ancêtres,
s'il eût vécu de leur temps, n'eussent pas manqué de le guillotiner.
Jean-Jacques Rousseau a dit:
«Il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux
agitations intestines que le démocratique, parce qu'il n'y en a aucun
qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme.»
Et Diderot, que vous allez déranger sottement pour le mettre au
Panthéon, et pour lequel également il n'y eût pas eu assez de
lanternes pour l'accrocher, si on l'avait lu et compris, vous dit
franchement que, en République, la popularité est un crime.
«Comme le peuple n'est pas aimable, dit-il dans l'_Encyclopédie_, il
faut supposer un but intéressé à ceux qui le caressent.»
«Les tyrans les plus odieux qui ont opprimé Rome ne manquaient pas de
se rendre populaires par les assemblées, les spectacles et les
libéralités folles.»
Il n'y a pas de République possible sans «l'ostracisme»; pour
maintenir la République, il faut pouvoir exiler Aristide, parce que ça
ennuie de l'entendre appeler le Juste; Alcibiade parce qu'il a coupé
la queue à son chien, et fait périr Socrate sans savoir pourquoi.
Jusque-là, vous alliez assez bien,--vous vous étiez naturellement et
fatalement, au nom de la liberté, avancé vers le despotisme le plus
insolent;--vous combattez le suffrage universel, qui est le fondement
et le prétexte de votre gouvernement; vous attaquez la liberté de la
presse,--l'arche sainte quand vous n'étiez pas au pouvoir et quand
vous vous en serviez; vous êtes comme des acrobates et funambules qui
scieraient la corde sur laquelle ils dansent et font leurs tours.
Mais voici que tout à coup vous devenez timides, et, au lieu de
«supprimer», vous chicanez, vous faites des procès qui vous perdent si
vous les perdez, qui achèvent de vous couvrir de honte et de ridicule
si vous les gagnez.
Mon Dieu! pourvu que le brav'général ne mette pas cette phrase-là dans
une de ses lettres.
A Atticus Naquet!
Si cependant vous persévérez dans la voie où vous vous êtes engagés,
je vais, même dans cette voie, vous donner des avis utiles, mais à
condition que vous ne me dérangerez pas.
Vous avez bien inutilement dérangé, ennuyé, troublé, «embêté»,
beaucoup de témoins qui n'avaient rien vu, de complices qui ne
savaient rien ou ne voulaient rien dire, et auxquels vous avez donné
deux fois le temps de brûler ou de mettre en sûreté les papiers,
«pièces», etc., qui pouvaient les trahir.--Vous avez fait jaser des
cochers, des passants et des portières--et, par une étourderie ou par
un vertige étrange, vous avez oublié ou négligé les vrais coupables.
Je ne dirai pas les complices du brav'général, mais les vrais
coupables; car c'est lui qui n'est que leur complice et qui n'a droit
dans la répression qu'à un rang tout à fait subalterne.
Ces vrais coupables, je vais vous les révéler, vous les dénoncer; mais
il est bien convenu que vous me laisserez tranquille à mes roses et à
mon bateau.
Un de vos principaux chefs d'accusation contre le général Boulanger
est la «tentative d'embauchage de l'armée».
Eh bien, oui, il y a eu tentative d'embauchage et tentative suivie
d'effet.
Mais cette tentative a été commise par les groupes, par le tas de
farceurs qui ont formé un ministère dans lequel ils l'ont fait
entrer.--Je ne vous dis pas leurs noms, parce que je ne charge pas ma
mémoire des noms de ces gens-là;--mais il vous sera facile de les
retrouver.
Ce sont ceux qui, pensant avoir besoin d'un «sabre», ont appelé à eux
un général auquel, je l'ai déjà dit, il n'a peut-être manqué que les
occasions, mais à qui elles ont tout à fait manqué, pour sortir de la
foule des généraux. Un nom sans passé, sans illustration, et ils l'ont
choisi exprès dans ces conditions, parce qu'un nom plus éclatant par
lui-même, Mac-Mahon, Galliffet, le vieux Canrobert, etc., ou
n'auraient pas voulu de l'association, ou n'auraient pas fait espérer
d'être un instrument aussi docile, aussi dévoué, aussi obéissant.
Une fois leur homme choisi, ils l'ont traité comme un ballon, comme un
pantin de baudruche; ils lui ont appliqué un chalumeau, et se sont mis
à souffler de tous leurs poumons pour l'enfler et le grossir; ils lui
ont permis, en l'aidant même, de capter la faveur des soldats des
chambrées par toutes sortes de menues concessions, de flatteries, et
de «douceurs».
C'est là qu'il y a eu embauchage, embauchage du général par ses
coministres, embauchage des soldats par le général et surtout par
lesdits coministres.
Voilà les vrais coupables, et je n'ai pas ouï dire que vous vous soyez
jusqu'ici adressé à eux.
Complices aussi ceux qui l'ont accusé, attaqué maladroitement et
sottement: les Floquet, les Freycinet, les Lockroy, gens plus récents
dont je n'ai pas encore oublié les noms.
Complice, ce grotesque Jacques qu'ils ont opposé au brav'général,
autre pantin de baudruche qu'ils ont en vain soufflé de leurs poumons
fatigués, et qui n'a pu se dilater et grossir suffisamment.
Complice, ce M. Antoine, qui va discourir et pérorer dans les
départements.
Complice, la majorité de la Chambre des députés.
Complice, vous aussi, monsieur le procureur général, qui me semblez
conduire l'affaire avec plus de passion ou plus de complaisance que de
sagacité et de savoir-faire.
Voilà les vrais auteurs, les vrais coupables. J'espère que vous me
saurez gré de vous avoir ainsi éclairé.
Vous savez maintenant tout ce que je sais sur cette affaire; je ne
vous en dirais pas davantage au Luxembourg.
Si j'apprends quelque autre chose et du nouveau, je m'empresserai de
vous le communiquer.
Je suis, monsieur le procureur, avec tous les sentiments que l'on a
au bas d'une lettre,
Votre serviteur,
A. K.
II
LE CENTENAIRE DE 1789
Vous mentez!
Ce n'est pas le centenaire de 1789 que vous voulez célébrer.
C'est le centenaire de 1792 et de 1793 que vous voulez fêter, en en
rappelant les traditions, en en renouvelant et continuant les
criminelles et monstrueuses folies. Vous mentez, et je vais le
prouver, non aux soi-disant républicains, qui le savent aussi bien que
moi, mais aux naïfs, aux crédules, aux ignorants, aux jobards qui se
laissent endoctriner et atteler au cheval de Troie, _machina foeta
armis_, qu'ils traîneront dans la ville pour achever de la ruiner.
Louis XIV, Louis le Grand, le plus despote des rois et le plus égoïste
des hommes, possédait une faculté de premier ordre pour un roi, «la
science du choix»;--il se trouvait lui-même trop grand pour avoir à
craindre d'approcher de lui les grands hommes qu'il avait la
conscience de toujours surpasser ou plutôt qu'il absorbait comme des
rayons à ajouter à son soleil, auquel ils appartenaient;--en dehors de
cela, il «aimait la guerre», comme il se le reprocha en
mourant;--amour singulier pour la guerre, dont il n'avait ni la
science, ni les instincts, ni le tempérament;--personne n'était moins
guerrier,--mais c'était une occasion, un piédestal pour recevoir des
louanges dont il était insatiable, louanges qu'il prenait tellement au
sérieux qu'il avait fini par se croire lui-même un héros.
La France était à lui et aussi les hommes de la France, et le sang et
l'argent de ces hommes tout lui appartenait, et il ne croyait en
devoir compte à personne.
Sur la fin de sa vie, il l'avait tellement épuisée qu'il fut un moment
obligé de faire négocier trente-deux millions de billets pour se
procurer huit millions en espèces;--dans son règne il avait dépensé
dix-huit milliards.--Il laissa la France endettée de quatre milliards
cinq cents millions; ajoutez le scandale de ses amours effrontément
publiques et ruineuses pour le pays. C'était le despotisme sous la
forme la plus cruelle, la plus dangereuse, la plus intolérable.
Le peuple français ne bougea pas.
Louis XV le _Bien-Aimé_, s'amusait davantage, quoique avec moins de
faste, mais sans plus d'économie, et, quant à ses amours, il descendit
graduellement jusqu'à la crapule.--La France subit de grandes
humiliations en rendant toutes ses conquêtes par le second traité de
paix d'Aix-la-Chapelle, par la sanglante défaite de Forbach et la
guerre de Sept ans, par le traité de Paris, qui céda le Canada à
l'Angleterre.
Le peuple français ne bougea pas.
Les parlements ayant risqué des réprimandes furent simplement exilées
et supprimées.
Le duc de Berry monte sur le trône sous le nom de Louis XVI. Il
refuse le don onéreux du joyeux avènement, de même que sa femme
«la ceinture de la reine»; il supprime une partie de sa maison
militaire,--fait disparaître tout le faste de la royauté, restreint
ses dépenses personnelles à des actes de bienfaisance, abolit
la torture,--supprime les lettres de cachet, délivre les prisonniers
de laBastille,--rappelle les parlements, met au ministère les hommes
que lui désigne l'opinion publique--entre autres deux hommes éminents
par la science, par l'honnêteté, par les moeurs, par le caractère:
Malesherbes et Turgot;--crée la Caisse d'escompte. La France se
trouvait en face d'un déficit qui datait des règnes précédents et
s'élevant à cinquante-cinq millions,--chiffre qui ferait lever les
épaules à nos maîtres d'aujourd'hui. Il cherche, demande et accepte
des conseils. A cet effet, il convoque les États généraux. Les députés
envoyés à Paris arrivent avec des cahiers imposés par leurs
commettants; tous ces cahiers, sans exception, veulent la monarchie
héréditaire et l'inviolabilité du roi.
Dans la nuit du 4 août 1789,--la noblesse et le clergé renoncent
à leurs droits et privilèges--et Louis XVI est déclaré à
l'unanimité--«restaurateur de la liberté de la France.»