Carnot, au lieu de s'obstiner à ramasser dans son _écart_ des
ministres déjà une ou plusieurs fois renversés comme incapables ou
usés, impopulaires ou odieux, eût fait appeler le général Boulanger et
lui eût dit:
«Président d'une République basée sur le suffrage universel, je dois
obéir aux manifestations de l'opinion, même si je la croyais fausse ou
erronée.
»Dans la situation actuelle, je ne chercherai pas si cette
manifestation est spontanée ou factice, ni par quelles intrigues,
quelle suggestion elle a pu être créée, excitée, exaspérée; je dois
m'y soumettre et je m'y soumets.
»La Chambre des députés est dès aujourd'hui dissoute de fait, sa
dissolution légale et la revision de la constitution sont inévitables.
»Mais dans le ministère que j'avais il y a huit jours, comme dans
celui que j'ai aujourd'hui, comme dans celui que j'aurai peut-être la
semaine prochaine, il ne se trouve pas d'hommes résignés ou décidés à
pratiquer l'opération.
»C'est pourquoi je vous ai fait appeler pour vous dire: Non seulement
je vous autorise à former un cabinet dont vous serez le chef pour en
exécuter ce que vous demandez avec tant de bruit, de fracas et de
menaces, mais je vous somme de le faire pour calmer l'inquiétude et
l'agitation dont souffre le pays.--Pour me servir d'une expression
empruntée au jeu du billard, cher à mon prédécesseur,--vous avez
_collé la bille_, il faut _prendre à faire_. Si vous refusez, c'est
vous qui n'aurez voulu ni de la dissolution ni de la revision.»
Que serait-il arrivé? Ou le général aurait refusé, et l'ancien élu
avouait que dissolution et revision ne seraient qu'un prétexte et un
voile pour cacher des projets et des expédients moins avouables, et on
aurait vu un assez grand nombre de gens de bonne foi et de dupes
désabusés se séparer de lui, et l'isoler au milieu d'un groupe de
complices et de dupes opiniâtres. Ou il aurait accepté, il aurait
formé un ministère pris dans ses partisans, et pour qui connaît son
entourage, pour qui se rappelle le rôle joué par Morny dans le coup du
Deux-Décembre,--celui qu'on suppose un aspirant César eût complètement
manqué de Morny et fût resté Gros-Jean.--Il eût fallu aux _boniments_,
aux promesses magnifiques, aux théories vagues, aux utopies faire
succéder des réalisations, des applications sérieuses, et
nécessairement certaines résistances;--et, comme l'avocat Floquet,
comme l'avocat Gambetta, exemple plus frappant, le général n'eût eu
devant lui que peu de mois de popularité et d'influence souveraine et
dangereuse.
Mais nos soi-disants républicains ont agi autrement et ont montré, une
fois de plus, qu'ils ne sont qu'une misérable et ridicule parodie de
ceux qu'ils proclament leurs ancêtres, leurs maîtres et leurs modèles.
Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la liberté, ils se
disputaient le despotisme, n'hésitaient pas à s'entre-guillotiner.--Je
sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui, qui ont
fait leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune, ne
détesteraient pas ces expédients; mais ils sont arrêtés par un
scrupule: c'est que, pour demander la tête de ses adversaires, il
faut mettre la sienne en jeu.--La méchanceté ne manquerait pas, mais
le tempérament manque tout à fait.
C'est pourquoi ces farceurs et ces chienlits déguisés qui
en Robespierre et en Danton, qui en Fouquier-Tinville, en
Collot-d'Herbois, en Marat, etc., pâlissent sous leurs masques et
se contentent puérilement de prendre un sanglier avec des filets à
papillons et de jouer, dans la politique, le rôle que jouent dans les
cirques les clowns, qui, en faisant des cabrioles, viennent dans
l'arène élever des obstacles apparents, barrières, banderoles, cercles
de papier, que jamais, on le sait d'avance, le cheval et l'écuyer vêtu
d'un maillot, frisé et pommadé, ne manque de franchir, de crever et de
traverser aux applaudissements du public.
ÉLOGE DE LA MORT
[Grec: Thanatou
Enchomion.]
Vous avez l'air ennuyé.--Qu'avez-vous?
--Je voudrais être mort.
--Vous n'êtes pas dégoûté!
Le mieux serait de n'être pas né, de le savoir et d'en jouir en
regardant les hommes et la vie.
Quelle est l'âme qui--au moment de descendre animer un être--sous deux
baisers, si l'on faisait apparaître devant elle toute sa vie
probable--consentirait à naître?
Qui consentirait à recommencer sa vie tout entière sans en effacer ou
du moins en modifier certains jours et certaines heures?
Ma vie a été--comme celle du plus grand nombre--mélangée de bonnes et
de mauvaises chance;--je n'ai pas coutume de me plaindre, n'ayant pas
demandé à la vie plus qu'elle n'a à donner.
Cependant j'ai deux ou trois quarts d'heure que je ne voudrais pas
recommencer, fût-ce au prix de l'immortalité.--Et notez que je ne mets
certes pas dans ces quarts d'heure les quelques minutes que j'ai--il y
a bien longtemps--passées sous l'eau de la Marne, à moitié étranglé, à
moitié noyé par un cuirassier que j'eus le bonheur de ramener au bord.
L'enfant commence à mourir au moment où il sort du sein de sa
mère;--chaque instant qui s'écoule est un pas vers la mort.
Depuis l'origine des mondes, deux hommes seuls ne sont pas
morts:--Élie et Énoch, disent les livres saints.
Beaucoup de gens cependant osent croire que ce n'est peut-être pas
vrai, et Tertullien, sentant le besoin d'atténuer ce prodige, prétend
que leur mort n'a été que différée jusqu'à l'arrivée de l'Antéchrist,
qu'ils noieront de leur sang;--ce qui, même ainsi expliqué, reste
encore assez fort:
_Mors dilata ut sanguine suo Antechristum extinguant._ (Tertullien,
_De anima_.)
Dans le rôle de l'homme, pour ne parler que de lui, sont compris
certains devoirs, certaines opérations, certaines corvées;--il y est
attiré, poussé, enfermé par divers instincts.--Ainsi il doit se
reproduire et multiplier selon l'ordre donné à Abraham; il y est
entraîné par l'attrait mutuel des sexes et par l'amour de ses
petits;--ce qui engendre des joies et des bonheurs, mais aussi de
cruelles anxiétés et angoisses.--Aussi, à ces instincts, il a été
ajouté un autre instinct, c'est l'horreur irréfléchie de la
mort;--sans quoi, l'homme aurait refusé de vivre plus longtemps et se
serait tué à son premier mal de dents, à son premier accès de jalousie
contre la femme adorée, à sa première inquiétude pour la vie de ses
enfants. Dans l'ordre immuable de la nature, par la suprême
intelligence, il a imposé son rôle à tout ce qui est,--depuis
l'insecte microscopique dont trois cents se meuvent dans une goutte
d'eau, jusqu'au Béhémoth, dont il est parlé dans le _Livre de Job_ et
dans les commentateurs de la Bible,--qui broutait chaque jour l'herbe
de mille montagnes, herbe qui repoussait pendant la nuit,--buvant le
Jourdain et le mettant à sec en vingt-quatre heures, depuis le grain
de poussière jusqu'aux astres et aux mondes.
L'homme a son rôle assigné dont il ne peut sortir.--J'ai lu, dans je
ne sais plus quel livre de je ne sais plus quel savant,--trop savant
ou peut-être pas assez savant,--que le seul emploi de l'homme et sa
seule utilité dans l'ordre et les opérations de la nature est
d'aspirer de l'oxygène, de brûler du carbone et d'expirer une certaine
quantité donnée d'acide carbonique dont la nature a besoin pour
l'ensemble de ces opérations.
Dans ce rôle, la mort est aussi nécessaire que la vie aux opérations
de la nature;--elle a besoin, à un moment donné, de désagréger les
divers éléments dont l'aggrégation a formé l'homme pour en faire un
autre emploi;--ce qui a été chair et os doit devenir ou redevenir
terre, puis herbe, et servir, par un nouveau mode d'aggrégation, à la
formation d'autres êtres.
Aussi simplement que les poulets que la fermière nourrit et qui seront
mis à la broche quand ils seront assez gras,--un seul atome qui se
perdrait, ou manquerait à son rôle au moment fixé pour son entrée en
scène dérangerait et peut-être détruirait l'ordre immuable et
peut-être le monde.
Donc tout homme doit mourir par cela seul qu'il est né;--il est né
pour mourir.--Peut-être la mort est-elle non seulement la fin, mais le
but de la vie?
Mais cette crainte, cette horreur instinctive de la mort que l'homme
avait reçue comme tous les autres animaux, lui avait été donnée comme
aux autres êtres, dans une juste et nécessaire proportion. Seul, il
s'est appliqué à l'augmenter, à l'exagérer et à en faire un supplice
que la Providence ne lui avait pas destiné.
Il a entouré, orné la mort d'une foule de circonstances, de terreurs
et d'angoisses nées de son imagination.--La nature avait fait une
mort,--il en a fait une autre tout à fait terrible et empoisonnant sa
vie;--la nature en avait fait une phase nécessaire de l'existence, il
en a fait une torture.
On a imaginé un au-delà de la vie et de la mort--une autre vie dont la
première ne serait que la préface;--on a beaucoup parlé, discouru,
écrit de «l'immortalité» de l'âme: c'est un sujet sur lequel l'auteur
de la nature ne nous a jusqu'ici permis que des opinions, gardant pour
lui le vrai.
Jamais personne n'a pu décider, par les seules lumières de la raison
humaine, si l'âme survit au corps et est immortelle,--cette pensée
plaît à l'imagination et s'accorde avec certaines idées consolantes de
la justice divine,--il est agréable d'y croire, mais peu facile de le
concevoir. Quant aux preuves qu'on a prétendu en donner, elles ont le
défaut de ne pas être des preuves: il faut avoir recours à une
révélation d'en haut;--dans les questions douteuses, le mieux est de
tâcher de croire la solution la plus consolante.--Quant à ce qui nous
a été donné de raison, le raisonnement nous dit que nous sommes, après
la mort, ce que nous étions avant la naissance, c'est-à-dire que nous
n'étions rien et que nous ne sommes plus rien.--Mais il ne faut pas se
fier trop entièrement à la raison;--la vue de notre intelligence a une
portée bornée comme celle de nos yeux,--le vrai--le seul vrai qu'on
peut affirmer, c'est que nous n'en savons rien.
Socrate--devant ses juges--leur dit: «Si j'avais un conseil à vous
donner, juges voulant dire justice, vu le bon effet que mes
conversations ont eu sur un assez grand nombre de nos concitoyens en
les rendant plus sages, plus honnêtes, plus vertueux, vu aussi ma
pauvreté, ce serait de me loger et nourrir au prytanée, comme vous
l'avez accordé à d'autres. Mais on dit que vous voulez me faire
mourir; je ne puis vous prier de ne pas le faire, parce que je ne sais
pas s'il m'est plus avantageux de ne pas mourir que de mourir;--je
puis craindre ce que je connais: la maladie, les blessures, le
chagrin, l'exil, la prison.
«Mais, quant à la mort, je ne sais absolument pas ce que c'est,--et je
n'en ai conséquemment aucune peur.»
Quant à l'immortalité de l'âme, je ne saurais la prouver et je n'ai
aucun désir de la nier;--mais, pour propager une terreur peut-être
salutaire sous certains rapports, on y a ajouté l'immortalité du
corps, sans laquelle il n'y aurait pas eu moyen de faire redouter, au
delà de la vie, certains supplices que les inventeurs, les ministres
de toutes les religions se sont évertués à rendre épouvantables à qui
mieux mieux.
Si la croyance à une autre vie avec des peines et des récompenses est
un hommage à la justice raisonnablement présumée de Dieu,--il faut
rendre sa justice égale à sa bonté et à sa toute-puissance--et ne pas
supposer une lutte perpétuelle entre lui et le diable;--idée empruntée
aux plus vieilles théories,--sorte de partie de trictrac ou de besigue
où Dieu et le diable jouent nos âmes, et où, vu les conditions
exagérées, promulguées pour être sauvé,--le diable triche et gagne à
peu près toujours,--le nombre des âmes gagnées par Dieu étant minime,
en proportion du nombre de celles filoutées par le diable.
Pour mon compte, je crois fermement à toute la justice de Dieu; mais
je crois aussi fermement à sa toute-puissance et à son immense bonté.
En nous créant, il a prévu notre folie, notre légèreté, notre
méchanceté de singes malfaisants, et il a mis son oeuvre à l'abri, en
ne nous donnant la puissance de créer ni de détruire, ni un brin
d'herbe, ni une goutte d'eau.
Une des causes qui ont le plus puissamment fait admettre l'hypothèse
d'une autre vie, c'est une crainte vague et orgueilleuse du
néant,--auquel je ne reproche que ceci, qu'on ne le voit pas, ce qui
aurait bien son charme. Ayant connu la vie,--l'homme aime encore mieux
souffrir que ne pas être;--il veut étendre son existence en tous
sens;--il l'étend avant sa vie par le culte moins pieux qu'orgueilleux
des ancêtres,--il l'étend après la vie par l'idée d'une immortalité et
d'une renommée sur les lèvres de la postérité.
Quoi qu'il en soit,--il est nécessaire, fatal, que nous fassions
restitution à la nature, pour les besoins de ses opérations, des
éléments qui nous ont été prêtés, et dont l'aggrégation peut être
utile à former notre individu; il ne faut pas penser à se dérober à
cette nécessité.
Le corps est-il le vêtement, l'enveloppe et, selon quelques-uns, la
prison de l'âme,--ou l'âme est-elle le résultat, le jeu, l'harmonie et
la mélodie des organes?--C'est encore ce que Dieu seul pourrait nous
dire et ce qu'il ne nous a pas dit.
Il faut mourir!--il n'y a pas moyen de refuser, d'escroquer à la
nature les éléments de notre être qui se désagrègent--et qu'elle veut
faire rentrer dans son trésor pour en faire de la terre, de la
poussière, de l'herbe--que mangeront les moutons, moutons que mangera
l'homme pour en faire de la chair humaine, jusqu'au jour où il faudra
que homme accomplisse la restitution de soi-même.
Tout le monde est mort, tout le monde mourra.--Dans cent ans d'ici,
tout ce qui est sur la terre sera dessous;--des centaines de millions
d'hommes sont morts avant moi, des centaines de millions mourront
après moi;--des centaines de mille mourront la même année que moi,
des milliers mourront le même jour, plusieurs centaines mourront à la
même minute que moi.
Le plus sage est donc de s'accoutumer à cette idée, de se la rendre
quotidienne et familière, de penser à la mort et d'en parler comme on
pense au sommeil de chaque nuit,--d'en entretenir ceux qui nous
entourent comme on s'entretient de la naissance, de la jeunesse, de la
vieillesse et de tout autre sujet,--de leur faire envisager notre
départ comme une nécessité contre laquelle il n'y a pas à lutter,--qui
ne sera pas un mal pour nous-même--et qui ne sera pour eux qu'un
chagrin que la Providence, dans sa souveraine bonté, a rendu le plus
fugace et le plus momentané des chagrins:--«Dieu mesurant, comme on
l'a dit, le froid à brebis tondue,»--appréciation que je voudrais
avoir faite plus que tout ce qu'on a jamais écrit sur les religions.
De leur côté, il faut que ceux qui doivent nous rendre à la terre, se
préparent à ne pas trop attrister pour nous notre départ par l'aspect
de douleurs--qu'on croit souvent devoir exagérer pensant faire plaisir
aux mourants--ce qui est une erreur.
En effet, si l'on a--entre les opinions et les croyances, si l'on a
adopté celle d'une vie future dont celle-ci n'est qu'une épreuve,
comme le cocon que file la chenille pour s'y enfermer et en sortir
papillon; si l'on croit que celui qui s'en va de cette vie--grâce à la
miséricorde infinie de Dieu, va entrer dans la véritable vie, dans une
vie heureuse et glorieuse:--on peut ressentir pour soi-même un certain
regret, un certain chagrin d'être privé de sa présence; mais on doit
se réjouir pour lui de le voir s'élever à cette vie bien heureuse, où
on ira le rejoindre plus tard,--non pour quelques jours, comme dans
cette première vie, mais pour l'éternité.--Si c'est l'autre sentiment
que vous avez adopté, songez aux maux de la vie et aux ennuis de la
vieillesse dont celui qui part est à jamais délivré.
J'ai connu un homme qui avait été, durant sa vie, riche, puissant,
obéi entre tous;--il mourut «plein de jours» et de la mort
«naturelle», c'est-à-dire lorsque la lampe, ayant consumé toute son
huile, n'émet plus que quelques dernières lueurs vacillantes.
Aux suprêmes moments, on enleva sa femme, et il ne resta auprès de lui
que son fils, désespéré et fondant en larmes.
--Mon ami, lui dit-il d'une voix affaiblie, tu as été un bon fils, tu
n'as plus qu'une fois à m'obéir et tu ne vas pas te démentir:--je n'ai
plus que quelques instants à vivre,--je me sens m'éteindre, ne va pas
attrister ces derniers moments par la tristesse et par l'ennui que
j'ai redoutés toute ma vie.--Passe dans la chambre à côté où il y a un
piano, et joue-moi jusqu'à la fin--qui ne va pas tarder--cet air de
notre pays que j'ai toujours aimé et que je t'ai fait jouer tant de
fois!
Le fils, qui est grâce à Dieu, encore de ce monde, et un de mes
meilleurs amis, avait été accoutumé si scrupuleusement à obéir à son
père, qu'il lui baisa la main,--sortit de la chambre, alla se mettre
au piano et joua l'air favori pendant une demi-heure;--quand il rentra
dans la chambre de son père, le vieillard était mort.
Il fut longtemps sans oser mettre les mains sur un piano;--mais la
première fois qu'il s'y décida, ce fut pour jouer, et non sans une
douce mélancolie, l'air sur lequel son père s'était endormi.
Il faut donc, dès à présent, et en pleine vie, se dire: «Quand je vais
mourir, ce sera ou pour être mieux ou pour ne plus être.--Donc, s'il
y a du chagrin à avoir de cette désagrégation des éléments qui me
composent, de cette restitution à la nature, ce n'est pas pour moi,
c'est pour ceux que je quitterai;--il faut les accoutumer à cette idée
de la séparation inévitable.»
Il est cependant un cas où le mourant doit subir d'horribles
angoisses, c'est lorsque sa vie, son travail, sont nécessaires à ceux
qu'il quitte; s'il va les laisser sans appui, sans ressources;--dans
cette situation, si la vérité est une autre vie, mais d'où il ne soit
pas possible de veiller sur ceux qu'on a aimés, de les défendre, de
les protéger,--de quelques délices que soit remplie cette vie, je n'y
verrais qu'un horrible supplice, et, si le choix m'était donné, sans
hésiter je choisirais le néant,--en regrettant de ne pouvoir les y
entraîner avec moi.
Une des causes qui font surtout redouter la mort est un faux
raisonnement: on pense, en présence de la maladie ou d'un danger
quelconque, qu'il s'agit de mourir ou de ne pas mourir,--tandis qu'en
réalité il s'agit de mourir aujourd'hui ou de mourir demain.
La mort est le magasin, le trésor où la nature prend la vie;--les
feuilles meurent et tombent des arbres, l'herbe jaunit et se
dessèche,--feuilles et herbes deviennent un engrais et produisent les
feuilles nouvelles et l'herbe fraîche du printemps suivant,--la vie et
la mort sont une évolution en cercle.
Tout nous parle sans cesse de la mort;--les portraits d'ancêtres sont
des témoins de la mort;--nos divertissements, nos théâtres nous en
retracent l'idée; la tragédie évoque et tire du tombeau le héros ou la
beauté qui y reposent depuis des siècles, réveille leur poussière et
les force de venir sur la scène nous divertir.
Nos tables les plus somptueuses, celles autour desquelles on se réunit
pour la joie et la gaieté--nous parlent aussi de la mort;--poissons,
gibier, viandes de toutes sortes savamment préparées et assaisonnées,
nous nous nourrissons de cadavres.
C'est à la mort que la terre doit sa fertilité; la bêche et la charrue
remuent et retournent les débris de ceux qui ont vécu avant
nous,--nous les recueillons dans nos moissons, dans nos vendanges, ils
forment, ils sont le pain que nous mangeons, le vin que nous
buvons;--la surface de la terre, à une grande profondeur, est faite de
la poussière des ancêtres;--nous marchons, nous dansons sur les
ruines de l'espèce humaine;--et ce que nous appelons notre science est
l'épitaphe non seulement des hommes, mais des cités et des empires
détruits.
Une des plus grandes folies que l'on ait imaginées a été de vouloir
dérober son corps à la mort, filouter son cadavre à la nature qui en
avait prêté les éléments--on s'est fait «embaumer».
On a voulu rendre éternels des restes horribles, hideux, et dont on
n'a pu que retarder la destruction;--car la nature, qui est éternelle,
a le temps d'attendre, est patiente et sûre d'arriver à ses
fins.--Peut-être, dans notre histoire, la naissance du Corse
Bonaparte, la Révolution, la Terreur, l'expédition d'Égypte n'avaient
pour but que de faire sortir des Pyramides quelques poignées de grains
de blé qu'on y avait enfermées avec les cadavres récalcitrants--et
dont la faculté germinative approchait de son terme; en effet, on les
a semés et ils ont donné des grains et du pain.
Cette affaire était au moins aussi importante pour l'ordre immuable de
la nature que les batailles et les révolutions d'empires;--rien ne
doit se perdre dans le cercle éternel de ses évolutions et de ses
opérations;--un grain de blé a son rôle comme un homme, comme une
nation;--si ce grain de blé manquait, tout l'ordre serait dérangé,
compromis, peut-être détruit;--aussi, je ne crois guère à Élie et à
Énoch--ou du moins j'accepte l'interprétation de Tertullien, à savoir
que leur mort n'en était que différée:--le tout à mettre au nombre
immense des choses que nous ne savons pas.
Quant à la pratique absurde et répugnante des embaumements, s'il
dépendait de moi, j'aurais, au contraire, hâté l'anéantissement des
corps de ceux que j'ai perdus--et dont ma pensée a suivi malgré moi
sous la terre la lente décomposition:--d'abord cadavres, puis, comme
l'a dit je crois Bossuet, quelque chose qui n'a plus de nom dans
aucune langue,--quelque chose de hideux, d'horrible en quoi sont
changés ceux que j'ai, avec tendresse et bonheur, serrés dans mes
bras.--Je suis soulagé quand je calcule qu'il s'est écoulé le temps
nécessaire pour qu'il n'y ait plus rien... du moins là. Aussi je n'ai
rien contre la crémation, ou les lits de chaux dont on a, dit-on,
enveloppé le corps de Louis XVI assassiné dans la crainte que ce corps
ne devînt une relique.
Où ai-je lu cette vieille chanson? il y a si longtemps que je la sais,
que j'ai presque envie de me persuader--ce qui ne serait pas vrai que
j'en suis l'auteur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Quand la Parque aura sonné l'heure,
De coudriers et de lilas,
Prends soin d'embellir ma demeure;
Je veux, dans un pareil bouquet,
Plaire encore à jeune fillette,
Tantôt cueilli comme bouquet,
Tantôt croqué comme noisette._
Je citais un jour ce couplet à Victor Hugo, à propos de la pratique de
l'embaumement. «La chanson a raison, me dit-il; il vaut mieux embaumer
que d'être embaumé.»
Quant à la mort et à ce qui suit la mort, comme nous ne savons rien et
que nous ne saurons jamais rien, nous sommes fort exposés à voir
varier nos idées et nos opinions selon nos sensations.
Hugo, par exemple, qui était surtout un grand peintre--et qui
choisissait dans tout le côté, la face qui présentait les couleurs les
plus harmonieuses, surtout les plus éclatantes, était fort enclin à
voir ses impressions changées, selon l'heure et la hauteur du soleil
qui dorait ou abandonnait les objets, ou les dorait d'un autre côté.
Lorsque sa charmante fille Léopoldine fut noyée à Quillebeuf avec son
mari, qui, ne pouvant la sauver, voulut rester avec elle, lorsque
j'allai avec la famille mettre les deux corps dans le même
cercueil,--j'eus la triste mission d'apprendre à Victor Hugo, alors en
voyage, le malheur qui le frappait; à son retour, il me dit un soir:
«Ma douleur est bien adoucie par la ferme croyance que j'ai dans une
autre vie où ma fille m'attend et où j'irai la rejoindre.»
Il est évident qu'il ne voyait plus cette question du même côté et
sous le même aspect, lorsque, dans son testament, préparant, dernière
antithèse, la mise en scène de ses funérailles, il ordonnait de le
porter dans le corbillard des pauvres--et se faisait enterrer
civilement.
Cette pensée de chicaner la mort,--de rester encore sous on ne sait
quelle forme et quelle figure quelque temps de plus sur la terre, de
se préoccuper d'un effet à produire sur les survivants, est très
commun.