»Et vous, les maîtres, les soi-disant républicains, arlequins,

polichinelles et pierrots qui, dans les lambeaux de pourpre du manteau

royal, vous êtes taillé des carmagnoles et des bonnets rouges, pour

vous déguiser qui en Robespierre, qui en Danton, qui en Marat ou en

Père Duchesne, vous les effrontés bavards, les affamés, les pillards,

lâches, ignorants,--je vous défends de me déshonorer, de m'encanailler

en me mettant au nombre de vos modèles, de vos maîtres, des saints et

des dieux de votre calendrier...

»Je...»

A ce moment un gros nuage passa sur la lune, et la statue, cessant

d'être éclairée, cessa de parler et retomba dans le silence

probablement pour toujours.

J'espérais qu'elle parlerait du scrutin de liste et du scrutin

d'arrondissement;--mais je pensai que, à défaut d'elle, j'en sais

assez long sur ce sujet, et que j'en puis parler moi-même.

II

LES DEUX SCRUTINS

Le ministère défunt et la Chambre malade étaient composés de

ceux qui, avant de remplacer le scrutin de liste par le scrutin

d'arrondissement, avaient remplacé le scrutin d'arrondissement par le

scrutin de liste.

Le scrutin d'arrondissement ou uninominal, sans nous mettre beaucoup

plus à l'abri des intrigues, des compromis, des corruptions, des

mensonges, présente cependant un tour d'escamotage un peu plus

difficile à exécuter que le tour du scrutin de liste, c'est pourquoi

le cabinet Floquet et sa majorité obéissante et ahurie, en présence

d'une dissolution presque inévitable, se sont avisés que leurs ennemis

d'aujourd'hui avaient été leurs amis, leurs complices, leurs compères

d'hier, et possédaient comme eux tous les pièges, tous les boniments,

tous les trucs du scrutin de liste--et, confiants dans une dextérité

qu'ils pensent supérieure, ils ont voulu imposer au jeu des conditions

plus ardues;--aussi nous avons vu les grands prestidigitateurs, Bosco,

Robert Houdin, de Gaston, etc., abandonner aux faiseurs de tours de

place publique de vulgaires escamotages, des muscades sous les

gobelets avec la baguette, la gibecière et la poudre de perlimpinpin,

que cette tourbe exécutait aussi bien qu'auraient pu le faire les

maîtres, que d'autres montent sur les théâtres où ils travaillent, que

des prestiges plus compliqués et plus difficiles à produire.

En effet, l'élection au scrutin de liste s'effectue ainsi;--c'est

l'élection au panier; vous ramassez des fruits secs, des fruits verts,

des fruits gâtés si vous voulez, et vous en emplissez votre panier en

réservant au-dessus la place pour y placer un petit nombre de fruits

sains, mûrs, appétissants du moins en apparence, et vous ne vendez que

le panier entier sans permettre de déranger le dessus et de vérifier

le dessous.

Le scrutin uninominal est la vente au détail,--beaucoup de fruits du

scrutin de liste n'y pourraient figurer;--mais l'art consiste, en

étalant la marchandise, à bien placer chaque fruit, la tache ou la

tare en-dessous, de les entourer, de les envelopper artistement de

feuilles de vigne et de les montrer de façon à n'en laisser voir

qu'une partie à peu près saine;--à annoncer aux acheteurs avec emphase

telle pèche de vigne pour une _grosse mignonne_ ou un _teton de

Vénus_, telle pomme à cuire pour une _calville_ ou une _reinette_,

telle poire âpre et à peine bonne à cuire pour une _beurrée William_

ou une _crassane_, telle prune à cochon pour une prune de

_reine-Claude_.

Ça demande un peu plus d'aplomb, un peu plus de rouerie, un peu plus

d'intrigue et de corruption, parfois même ça coûte un peu plus cher,

mais enfin ça se fait.

Je vais, après vous en avoir préalablement demandé la permission, vous

raconter une petite comédie, qui, je crois, n'est pas ennuyeuse, et où

j'ai joué un rôle--rôle sacrifié, en 1848

_Quæque ipse miserrima vidi

Et quorum pars magna fui!_

et qui mettra bien en relief et en vue le fameux scrutin de liste et

le scrutin d'arrondissement.--Puis, la comédie racontée, en guise de

moralité de ma fable, qui n'est pas une fable, mais une vérité

rigoureuse, je vous dirai comme disait Ésope à la fin des scènes

[Grec: ho mythos dêloi hoti]

cette fable prouve que...

Je vous dirai, pour l'avoir étudié et expérimenté à mes dépens, ce

qu'il faudrait changer, ajouter, retrancher, modifier au vote pour que

le scrutin de liste et le scrutin uninominal ne fussent plus la plus

effrontée des mystifications, le plus insolent et le plus pernicieux

des mensonges.

En 1848,--la scène se passe à Sainte-Adresse, au Havre et à

Rouen,--c'est une trilogie.

Je m'étais laissé persuader par Lamartine, qui jouait alors un si

grand et si noble rôle, et par un groupe de notables habitants du

Havre de me faire comparse dans la pièce;--le feu était à la maison,

tout le monde devait se mettre à la chaîne et porter au moins son seau

d'eau. Me voici donc, après quelques hésitations et avec une

répugnance instinctive,--pressentant ma vie changée et ma liberté

menacée, me voici candidat à la représentation nationale.--J'avais,

parmi les marins et les pêcheurs, une amicale popularité;--j'avais

plus d'une fois partagé leur rude existence, quelquefois même leurs

périls--j'avais pu, dans certaines circonstances, défendre leurs

intérêts;--j'avais pu provoquer avec succès, en faveur des familles

des marins morts à la mer, des souscriptions auxquelles le roi

Louis-Philippe et ses fils avaient contribué.

Quant aux autres Havrais, mon titre était cette popularité qu'ils

connaissaient.

Une fois décidé, je me mis à faire consciencieusement mon métier de

«candidat»; j'assistai à diverses assemblées où j'étais convoqué avec

mes concurrents;--j'étais parfois attaqué et j'avais à me défendre.

Je me rappelle la première séance.

Quand vient mon tour de parler, je monte sur une estrade que, jouant à

l'Assemblée, on appelle la tribune--et je commence:

--Mes amis...

On crie:--Dites citoyens!

--Volontiers: Mes chers concitoyens, je ne viens pas solliciter vos

suffrages. (_Murmures_), je ne viens pas solliciter vos suffrages, et

voici pourquoi: c'est que je n'ai et n'aurais aucun avantage à être

député.--Si j'aimais les fonctions, les places, les honneurs, etc., je

serais à Paris et ne serais pas venu me confiner à Sainte-Adresse.--Si

vous me faites l'honneur de me nommer votre représentant, je n'en

tirerai aucun bénéfice;--bien plus, il me faudra, pour défendre vos

intérêts, travailler, étudier, apprendre des choses que je ne sais pas

ou que je ne sais qu'imparfaitement et quitter, au moins pour un

temps, la vie que j'ai choisie, que j'aime, que je me suis faite, et

que, depuis longtemps, vous me voyez mener au milieu de vous, mon

jardin et mon bateau.

«Mais, si je ne viens pas solliciter vos suffrages, je viens m'offrir

à vous: de même que vous me connaissez depuis longtemps, je vous

connais aussi, je sais votre situation, vos affaires, vos intérêts,

vos besoins. Si vous pensez, comme je le pense, que je puis vous être

utile, je viens m'offrir à vous, avec tout ce que je puis avoir

d'intelligence, d'énergie et de dévouement.

A ce moment, on me crie:--Vous êtes un républicain du lendemain!

Cette voix était celle d'un citoyen, récemment nommé sous-préfet, je

crois par lui-même;--je ne me rappelle pas si on avait changé le

titre, mais il en occupait la place, et en touchait les

appointements;--il était en outre administrateur ou employé supérieur

du chemin de fer de Paris au Havre, et, comme moi, candidat à la

députation.

--Puisque, répondis-je, citoyen sous-préfet, vous me reprochez d'être

un républicain du lendemain!... (_Murmures_). Vous êtes, vous, un

républicain de la veille?

--Oui, certes!

--Disons de l'avant-veille, si vous voulez,--mais permettez-moi de

chercher ce que, à cette avant-veille dont vous vous parez avec un

juste orgueil, ce que nous faisions, vous qui étiez républicain, et

moi qui, selon vous, ne l'étais pas.

»A cette avant-veille, vous républicain, vous transportiez de Paris au

Havre les voyageurs de troisième classe, c'est-à-dire les paysans, les

ouvriers, les pauvres,--dans des tombereaux découverts, à travers des

régions froides et humides où il pleut un jour sur trois, c'est-à-dire

dans des conditions où il n'eût été ni humain ni prudent de voiturer

des bestiaux; et moi, qui n'étais pas un républicain, je vous faisais

à mes frais un procès à la suite duquel il fallut couvrir et fermer

les wagons de troisième classe.

Le sous-préfet fut hué et dut quitter l'assemblée.

J'avais sur mes concurrents un avantage considérable,--c'est qu'au

fond, je ne tenais que médiocrement à réussir,--et résolu à n'être

élu que dans les conditions qui me conviendraient tout à

fait,--c'est-à-dire sans m'abaisser en rien, sans dissimuler mes

sentiments ni mes opinions, sans faire de dissimulations ni de

concessions.

En fait de concurrent, la vérité est que je n'en avais--ou du moins

aurais dû n'en avoir qu'un; et, si je n'en avais eu qu'un, je n'en

n'avais plus: car l'arrondissement du Havre avait droit à deux

représentants, comme l'ancienne Rome à deux consuls,--et nous pouvions

être élus tous les deux; cet autre candidat était un négociant très

riche qui n'avait d'autre titre à ces fonctions législatives que le

désir vaniteux et ardent qu'il en avait;--un nommé Morlot,--décidé à y

mettre le prix.

Mais ce candidat se composait de deux personnes.

La mode était aux ouvriers.--Au gouvernement provisoire figurait:

ALBERT, _ouvrier_.

Garnier-Pagès,--membre de ce gouvernement provisoire, faisait

instruire, chez un gros négociant de la rue de la Verrerie, son fils,

qu'il destinait au commerce, et, dans une assemblée d'ouvriers, il

dit: «Ouvriers! nous le sommes tous,--et moi, votre ministre, j'ai mon

fils garçon épicier rue de la Verrerie.»

Un conseiller d'État publia une brochure signée: _Un ouvrier_, et fut

élu député, et on dut casser l'élection, quoiqu'il prétendît qu'il

n'avait pas menti et était ouvrier en lois,--comme d'autres étaient

ouvriers en bois; on s'accolait un ouvrier comme certains mendiants

volent ou louent des enfants pour émouvoir la charité publique.

M. Morlot avait pris _Martinez_, _ouvrier_,--et on disait, on

imprimait, on affichait: Morlot et Martinez, presque comme en un seul

mot.

Morlot ne pensait pas avec raison pouvoir être élu s'il ne passait à

la faveur de Martinez, et, comme le Havre n'avait droit qu'à deux

députés, pour que Morlot et Martinez fussent ou plutôt pour que

Morlot-Martinez fût élu, il fallait que je ne le fusse pas.

On institua un «comité Morlot»; on envoya à grands frais des

émissaires dans les communes rurales, on inonda le pays de professions

de foi;--on couvrit les murs d'affiches, etc.

Mais on fit mieux: on alla à Rouen, le chef-lieu; là, le comité Morlot

s'entendit avec le comité présidé par l'avocat Senard, ce bon Senard

qui fut depuis ministre de l'intérieur sous Cavaignac et, avec une

naïve confiance, planta dans le petit jardin du ministère des

pommiers dont il ne devait pas boire le cidre.

Le comité Morlot obtint du comité Senard l'admission sur la liste de

Morlot-Martinez, en affirmant que je n'avais aucune chance au Havre,

et on s'engagea à faire voter la liste Senard--mais le comité Senard

exigeait un des deux sièges du Havre;--le comité Morlot le promit,

mais dit: Laissez-nous jusqu'à l'élection notre ouvrier dont nous ne

pouvons nous passer,--mais l'élection faite, nous nous en

débarrasserons, il y aura réélection, et nous nommerons un Rouennais.

La liste du comité Senard fut répandue, affichée à profusion.

Il n'y avait pas de comité Karr,--pas de liste, pas d'affiches;--seul,

un petit journal qui existe encore et a grandi, _l'Arrondissement du

Havre_, auquel je donnais parfois quelques articles, soutenait ma

candidature avec courage et désintéressement; le jour du vote, il

imprima simplement de petits carrés de papier avec mon nom, et en

donna à ceux qui vinrent en prendre.

Au Havre, le résultat du vote fut:

Morlot 6,591 voix.

Martinez 2,773 --

A. Karr 8,131 --

J'avais bien l'air d'être député du Havre; mais je n'avais eu de voix

qu'au Havre, à Etretat, à Sainte-Adresse, etc., là où j'étais connu,

tandis que Martinez et Morlot, portés sur la liste Senard, furent

nommés dans le reste du département, où ni eux ni moi n'étions

nullement connus,--à une grande majorité.

Voilà donc Morlot et Martinez députés, installés à Paris, et, moi, je

retourne chez moi à Sainte-Adresse; mais il fallait s'acquitter envers

Rouen et donner le siège promis.

Au bout de quinze jours, l'engouement, la mode de l'ouvrier ne

sévissant plus aussi fort, on invita Martinez à un déjeuner, où l'on

but non pas le cidre national, mais des vins dont il n'avait jamais

entendu parler, et qui lui parurent bons;--on le grisa à fond et on le

mena à la Chambre; là, on le décida à monter à la tribune; les amis du

Havre s'étonnaient qu'il n'eût encore rien dit; il demanda la parole

et monta hardiment sur l'estrade.--Dieu sait les gestes, les phrases

ponctuées de hoquets! la tribune avait l'air d'un «guignol» et

l'orateur d'un polichinelle en délire.--Il prit le verre d'eau, en

goûta le contenu, remit le verre sur le marbre avec dégoût, en disant:

«Pouah!» et cria: «Garçon! du vin!»

Il finit par disparaître comme dans une trappe, on dut

l'emporter;--le lendemain, on lui fit honte de sa conduite, et on lui

fit signer sa démission; il fallait refaire une élection; le comité de

Rouen, d'accord avec le comité Morlot, proposa un filateur Rouennais

appelé Loger; le comité de Rouen m'adressa une lettre pour me prier

instamment de ne pas me présenter; à cette lettre signée Delaporte,

secrétaire du comité, je répondis:

«Comme vous me le demandez, messieurs, je me suis désisté publiquement

de ma candidature, mais c'était deux jours avant la réception de votre

lettre et par dégoût de voir les intrigues des coteries se jouer des

intérêts de la France.»

A mon refus de seconde candidature, cinq mille électeurs du Havre

refusèrent de voter et, dans une protestation adressée à la Chambre

des députés, laquelle Victor Hugo se chargea de déposer et M. Thiers

d'appuyer, affirmèrent qu'ils continueraient à ne pas voter tant qu'on

continuerait l'escobarderie du scrutin de liste. Morlot et le

Rouennais Loger furent donc définitivement les députés du Havre--et

jamais on n'en entendit plus parler ni à la Chambre ni ailleurs.

Seulement, lorsque, après le coup d'État de Décembre, le bon Goudchaux

vint au Havre, comme il allait parler, provoquer et organiser une

souscription pour les exilés, le citoyen Morlot eut peur et refusa

hardiment sa maison pour la réunion du comité, et cette réunion eut

lieu dans mon jardin de Sainte-Adresse.

On peut voir, par cet exemple, qu'à cette époque il était possible,

par le scrutin d'arrondissement, d'arriver assez près de la vérité, ce

qui était impossible avec le scrutin de liste;--mais, depuis quarante

ans les procédés d'escamotage ont été très perfectionnés, l'audace des

prestidigitateurs s'est singulièrement accrue, et le scrutin

d'arrondissement, ou uninominal, n'est plus qu'un peu meilleur que le

scrutin de liste,--et le vote, quelle que soit la forme des deux qu'on

adopte, si on n'y apporte pas une réforme radicale, restera le plus

effronté et le plus pernicieux des mensonges, la plus absurde et la

plus déplorable des sottises.

Il est triste de voir une grande nation jouer depuis vingt ans le rôle

que voici: nous le peuple souverain, nous sommes tous attelés à un de

ces jeux de bagues que l'on fait tourner dans les foires pour

l'amusement des enfants:--chevaux et fauteuils occupés par une

douzaine de joueurs: Ferry, Rouvier, Freycinet, Floquet, Ferrouillat,

Lockroy, Méline, etc. Les bagues que ceux qui occupent les fauteuils

et les chevaux s'évertuent à enfiler au passage sont des portefeuilles

gonflés de billets de banque, de concessions, d'actions, de places, de

dignités, etc.

Et nous, attelés à la machine, nous nous exténuons à la faire

tourner;--si Ferry manque la bague, nous nous croyons débarrassés de

lui:--nullement! il repasse au tour suivant, et essaye de nouveau;--il

en est de même de Floquet, de Freycinet et des autres.

On semble commencer à comprendre que ce jeu n'amuse qu'eux;--les

citoyens de somme attelés à la machine menacent de s'arrêter, de se

mettre en grève.

III

PROJET DE CONSTITUTION

On parle de dissolution et d'Assemblée constituante. Eh bien, je vais

faire ce que chacun doit faire en pareille circonstance, dire

maintenant ce que doit être cette Assemblée avant de dire ce qu'elle

doit faire;--c'est un rôle honorable à jouer pour l'Assemblée qui s'en

va, qui pourrait la réhabiliter. Ce que je vais proposer est si

simple, si indiscutable, si naïf même, que ça pourrait se chanter sur

l'air de M. de La Palisse:

_Un quart d'heure avant sa mort,

Il était encore en vie!_

Car c'est le développement de cette thèse méconnue jusqu'ici, que,

pour représenter un département, il faut le connaître, et, pour être

choisi, il faut en être connu.

_Article premier._--Nul ne peut être candidat et député que dans un

arrondissement où il réside depuis au moins dix ans,--y exerçant une

profession, un métier, une industrie, y exploitant une propriété, ou y

vivant d'un revenu quelconque.

De façon, d'une part, à connaître l'histoire, les intérêts, les

besoins, les ressources de ce département et y ayant des intérêts

communs avec les autres habitants.

Et, d'autre part, y étant parfaitement connu de tous,--tant pour sa

vie publique, politique, etc.,--que pour sa vie privée et sa _petite

vie_, son caractère, ses habitudes, ses moeurs, son intelligence, ses

qualités et ses défauts.

Entre deux concurrents--le bon sens réveillé des électeurs choisissant

celui qui est né dans la région et y a sa famille, ce qui assure à un

plus haut degré la connaissance des qualités nécessaires au

représentant, on serait ainsi débarrassé des charlatans, des marchands

d'orviétan, de pilules et de crayons,--coureurs de bénéfices et de

places, ayant soin de poser leur candidature le plus loin possible des

lieux où ils sont connus.

_Article II._--La division du territoire par cantons est rétablie

comme elle l'était sous l'ancienne monarchie, comme elle le fut par

l'Assemblée nationale le 26 février 1790 et par l'Assemblée

constituante en 1791.

Ce qui amenait le suffrage à deux degrés, ce mode de suffrage n'ayant

nullement pour résultat d'en restreindre le droit, mais en réalité de

l'étendre en y faisant participer effectivement et individuellement un

bien plus grand nombre--au lieu de mener les électeurs aux urnes comme

on mène au marché une troupe de dindons au moyen d'une baguette à

laquelle est attachée une loque rouge, les électeurs primaires votant

au chef-lieu de canton nommaient des représentants qui allaient en

leur nom nommer les députés au baillage, c'est-à-dire au chef-lieu

d'arrondissement.

Ce mode fut naturellement aboli par le Consulat;--et, en effet, comme

le dit Lamartine, le vote au chef-lieu de département a pour résultat

d'aristocratiser l'élection;--ce que veulent toujours faire les

soi-disant républicains à leur propre bénéfice.

Il sera toujours libre au candidat de faire des promesses d'autant

plus magnifiques qu'une fois élu il ne pensera plus à les tenir;--mais

les électeurs ne l'écouteront pas:--les électeurs prendront au sérieux

ce programme que le député est leur représentant et, à ce titre, doit

les représenter.--Ce sont eux qui rédigeront ce programme, consignant

leurs intentions, leurs sentiments, leurs volontés, des «cahiers»,

comme on avait fait en 1789--s'expliquant nettement sur les idées et

les actes alors en l'air;--et, en cas d'incidents imprévus, ils

rappelleront le député pour lui donner de nouvelles instructions;--le

député qui s'écarterait des instructions de ses commettants serait

rappelé à l'ordre une première fois, et, à la seconde infraction

considéré comme démissionnaire remplacé.

_Article III._--Le chef de l'État, roi ou président, ne pourrait

choisir les ministres dans aucune de ces Chambres. Il ne faut pas

croire, comme il semblerait depuis vingt ans, que la France ne possède

que le demi-quarteron de farceurs qui se succèdent, se réunissent, se

séparent, se combattent, se supplantent, depuis 1871.--Aucun député,

pendant tout le cours de son mandat, ni pendant l'année qui en suivra

l'expiration, ne pourra être promu à aucune place, à aucun emploi, à

aucune dignité;--il sera toujours loisible aux électeurs, au cas où

ces faveurs tomberaient sur quelque parent ou ami de député, de le

mander pour lui demander des explications; le chemin étant ainsi fermé

aux ambitions, aux vanités, aux avidités, aux corruptions, etc., les

députés pourraient s'occuper d'autre chose que de se faire les

complices, les associés, les hommes liges des ministres, n'en ayant

rien à craindre ni à espérer, et, ne fût-ce que pour ne pas s'ennuyer,

s'occuperaient des intérêts de leurs commettants et des affaires de

l'État.--Resterait, il est vrai, la corruption par l'argent; mais,

outre qu'elle est particulièrement honteuse, et ferait au moins

hésiter assez de gens, l'électeur qui aurait lieu de les soupçonner

pourrait demander des explications à son représentant, toujours

révocable.

_Article IV._--Pendant longtemps, on n'a pas payé les députés;--depuis

qu'on les paye, il ne paraît pas, tant s'en faut, qu'on obtienne une

qualité supérieure.

Si on continuait à les payer, faudrait-il que ce fût non au mois, mais

sur des jetons de présence--donnés au député au commencement de la

séance, et contrôlés à la sortie. Mais ne vaudrait-il pas mieux

revenir à l'ancienne gratuité du mandat, sauf au département ou à

l'arrondissement de subventionner le candidat pauvre qu'il aurait jugé

apte à servir les intérêts publics, de préférence à de plus riches?

On serait ainsi débarrassé des pauvres hères, fruits secs, décavés,

avocats à la _serviette_ vide, médecins à la sonnette muette, pour

lesquels les neuf mille francs sont un revenu jamais atteint,

inespéré, surtout si on ajoute les chances de menus bénéfices, plus ou

moins clandestins, pour des services plus ou moins honteux.

C'est ainsi que la France serait réellement représentée dans les deux

Chambres, et qu'un gouvernement serait possible.--Tandis

qu'aujourd'hui tout gouvernement est impossible, et le pays n'est

nullement représenté, comme nous en faisons la triste et déplorable

expérience depuis 1871. Ajoutons qu'on ne permettrait plus aux

orateurs, comme cela se fait aujourd'hui, de venir corriger leur

discours avant l'insertion au _Journal officiel_--de même qu'on ne

permettrait plus au président d'interdire aux sténographes de

mentionner tel ou tel membre, telle ou telle phrase risquée ou

malsonnante.

L'électeur doit pouvoir suivre toujours son mandataire, le surveiller

et ne pas lui permettre de se masquer ni de se maquiller.

Ajoutons une prohibition sévère de voter jamais pour un absent.

Mais--me direz-vous--on ne voudra plus être député.

Tant mieux!--Alors les fonctions de député ne seront plus qu'un devoir

et un honneur. Heureux, pour la France, le temps où il faudrait, dans

l'âge mûr, imposer ces fonctions, comme on impose le service militaire

dans la jeunesse.

_Article V._--On ne sera plus admis à exercer des fonctions sans en

avoir fait l'apprentissage. On ne s'improvise pas plus ministre,

préfet, etc., qu'on ne peut s'improviser cordonnier ou serrurier. On

n'arrivera alors aux places que par degrés, en commençant par en bas,

ce qui supprimera les pluies de crapauds qui tombent d'en haut

aujourd'hui sur les sièges et les positions rétribuées, au gré de la

faveur, des complicités, des compromis, des corruptions.

Il sera nécessaire aussi que Paris donne des garanties au reste de la

France, et que les départements ne soient plus exposés, chaque matin,

à apprendre, par la poste, que les voyous de Paris, les banquiers de

bonneteau et les souteneurs de filles ont changé le gouvernement de la

France. Il ne faut plus que le conseil municipal de Paris puisse

prétendre à devenir un «comité de Salut public» et une «Commune».

Et voilà!

La Maison de l'Ogre · 第 8 / 16 段