Après une longue sécheresse, le ciel accorde à la terre une pluie

bienfaisante. Mais comme, ce jour-là, il avait l'intention de se

promener, il s'écrie:

«C'est fait pour moi!»

Brentos, au contraire, pense que lui d'abord et ensuite tout ce qui

lui appartient est ce qu'il y a de mieux au monde. Sa maison est la

mieux située, la mieux orientée, la plus belle et la plus commode de

toutes les maisons;--son jardin produit les légumes les plus

savoureux et les fruits les plus exquis; sa femme est la plus belle

des femmes, ses enfants l'emportent de beaucoup sur tous les autres

enfants par la beauté et l'intelligence;--son chien est sans

pareil;--la rosse qu'il a achetée hier n'a pas plus tôt passé une nuit

dans son écurie--que c'est un arabe, un pur sang, un coursier, un

destrier, un palefroi;--s'il plante un clou dans un pan de mur, c'est

le meilleur des clous dans le meilleur des murs;--chaque matin, il se

réveille heureux de se trouver et d'être précisément lui-même,

c'est-à-dire ce que le Créateur pouvait faire de mieux.

Ce qui n'est que le nécessaire pour tel homme, suffirait pour faire le

bonheur de toute la rue qu'il habite.

_Jetant sur un ciel gris des tons bleus et sereins,

La Providence emploie à charmer nos chagrins

L'amour,--comme aux bonbons a recours une mère...

Mais ses pralines ont souvent l'amende amère._

Le bonheur d'être décoré:--mettre un oeillet rouge à sa

boutonnière;--à dix pas, on croit que vous êtes officier de la Légion

d'honneur; à trois pas, on voit que vous êtes un sot.

Je lis dans un livre publié par un Allemand en 1753: «L'Allemagne

soumise à un seul prince serait sans doute plus puissante,--mais

serait-elle plus heureuse?»

Dans un autre livre d'un baron de Biefeld, diplomate au service du

grand Frédéric,--livre écrit en français et imprimé en 1772--je lis:

«Voici les titres que tout bon Allemand donne à l'empereur:

resplendissantissime, transparentissime, puissantissime et invincible

empereur, etc. _Allerdurchlauchttigster, grossmaechtigster und

unueberwindlischter Kayser allergnaedister Kayser und Herr._

Il faut dire que le baron, qui se raille agréablement de ce

«galimatias», était Prussien, et que l'empire d'Allemagne appartenait

alors à l'Autriche. J'ignore, si les Prussiens, devenus aujourd'hui

les maîtres, et leur roi étant passé empereur, ont ramassé ces titres

comme joyaux de la couronne impériale, et si peuple et roi en sont

très heureux.

_Le bonheur légitime est si cher aujourd'hui,

Que, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,

Au banquet de l'amour il vit en parasite,

Et n'ose plus aimer que la femme d'autrui._

«La plupart de nos malheurs et de nos chagrins, dit Pascal, viennent

de ce qu'on ne sait pas rester dans sa chambre.»

Un riche malaisé et embarrassé dans ses affaires est cent fois plus

malheureux qu'un pauvre simplement pauvre.

Nous regardons les biens qui nous arrivent comme des dettes que paye

la Providence, et les maux comme des injustices; nous jouissons des

premiers sans reconnaissance, et nous subissons les autres sans

résignation.

Tout bonheur se compose pour au moins, la moitié de deux sensations

tristes:--le souvenir de la privation dans le passé, la crainte de la

perte dans l'avenir.

On jouit toujours de ce qu'on espère, et on ne jouit pas même si

longtemps de ce qu'on possède.

La nouveauté n'a plus le même attrait pour les vieillards; ils ont

appris à se défier des promesses qu'elle fait.

Nos pères dînaient ensemble pour jaser, chanter, rire et boire.

Aujourd'hui, un dîner est une question de politique ou d'affaires:--on

dîne contre ou pour le gouvernement; on a invité le punch d'honneur et

le punch d'indignation:

_Nalis in usumlæ titiæ scyphis pugnam thracum est._ (Horace).

Se battre à table et se jeter à la tête les verres, inventés pour la

gaieté,--c'est se conduire en sauvages.

Il n'y eut jamais si bel habit qui ne devint haillon, si mignonne et

élégante pantoufle--qui ne devînt savate. Ainsi de tout bonheur, qu'on

attend des autres et qu'on ne trouve pas en soi-même.

Une affaire importante dans la vie est de pouvoir être seul sans ennui

et sans oisiveté.

Il vaudrait mieux être toujours seul que de n'être jamais seul.

Un des grands obstacles au bonheur--naît de ce que nous le faisons

dépendre des autres:--nous nous agitons moins pour être heureux que

pour le paraître. «Je me suis souvent étonné, dit l'empereur

Marc-Aurèle, que les hommes, qui ont tant de vanité, fassent plus de

cas de l'opinion des autres que de la leur propre.»

Il est un proverbe populaire qui exprime bien cette sottise:

«Il vaut mieux faire envie que pitié.» On se déguise en quelqu'un de

plus riche, de plus noble, de plus beau, de plus heureux qu'on ne

l'est en réalité,--source de déceptions et de misères. On ne se

contente pas d'être riche, beau, noble, on veut que d'autres le

voient--et en soient un peu chagrinés.

Je crois que c'est Tallemant des Réaux qui raconte cette histoire d'un

jeune seigneur:

A force de parler de son amour à une belle dame du matin au soir, il

avait obtenu la permission d'en parler une fois du soir au

matin;--mais, au milieu de la nuit, il se montre si inquiet, si agité,

que la belle lui demanda s'il était malade.

--Non, dit-il; mais je voudrais qu'il fît jour pour aller raconter mon

bonheur.

Il y a des hypocrites et des menteurs de bonheur--qui parfois payent

de la réalité l'apparence qu'ils étalent.

Cependant les gens sages savent qu'il faut cacher son bonheur, comme

le voyageur cache son or, quand il doit traverser une forêt

périlleuse,--et la vie est fort boisée.

On sait ce qui arriva au roi Candaule pour avoir voulu montrer la

beauté de sa femme.

«Il n'y a pas beaucoup de différence entre posséder un bien et en

retrancher le désir,» a dit Sénèque.

La mesure des biens la plus avantageuse est celle qui ne nous expose

pas à l'indigence, mais ne nous éloigne pas de la pauvreté.

_O bona paupertas!_ dit Horace, heureuse pauvreté, présent des dieux,

ton prix n'est pas assez connu des hommes; les vertus sont tranquilles

à l'ombre de ta salutaire obscurité.

Il vient un âge où on ne peut plus être aimé, mais il n'en est pas où

on ne puisse aimer--et c'est la moitié, plus que la moitié, du moins

la meilleure moitié de l'amour que l'on conserve jusqu'à la fin.

L'envie qu'inspire le bonheur qu'on suppose à certaines gens vient de

ce qu'on ne voit que l'endroit et le velours du manteau--et que celui

qui s'en couvre connaît seul la grossièreté ou les trous de la

doublure.

On est bien,--on s'en fatigue, on s'en ennuie;--on sort du bien pour

trouver mieux, on s'agite, on trouve plus mal, et on s'y résigne, et

on s'y installe,--crainte de pire.

La civilisation, l'industrie, les arts,--la vanité surtout ont ajouté

beaucoup de besoins factices à trois ou quatre besoins réels et

faciles à satisfaire que nous avait donnés la Nature; d'où la vie

plus difficile, et le pain quotidien si cher, que c'est non plus à

Dieu, mais au diable qu'on le demande.

De ces besoins nouveaux le nombre s'accroît tous les jours; il est

vrai qu'on invente également tous les jours des moyens de les

satisfaire, mais incomplètement et dans la proportion de deux à cinq.

Ce qui était luxe autrefois devient usage, décence, nécessité.--Ce qui

était les vices est devenu les moeurs.

Il est des gens qui ont ce don d'avoir froid aux pieds des autres--de

souffrir du vide de l'estomac d'autrui.

Il en est, au contraire, qui ne pensent jamais aux pieds et à

l'estomac des autres et qui savent à peine qu'il y a des autres, qui

cependant ne sont pas méchants--et peut-être seraient bons--s'ils

savaient.

Ne pas mettre le bonheur dans des choses impossibles ni le malheur

dans des choses inévitables--comme on le fait si souvent.

Un homme fatigué d'exciter l'envie et la haine de ses voisins écrivit

sur sa porte:

«Je fais savoir à mes voisins que je ne suis pas heureux.»

Combien c'est un plus grand plaisir de donner que de recevoir!--et

comme on a envie de remercier ceux à qui on peut faire un vrai

plaisir, surtout un plaisir inattendu!

Je vois une chèvre attachée à un pieu sur une pelouse tapissée d'une

herbe verte, drue et savoureuse;--elle marche dessus sans la brouter,

tire sur sa corde, s'étrangle pour atteindre du bout des dents

quelques brins de la même herbe--au dehors du cercle que la corde lui

permet de parcourir.

Là-bas, de l'autre côté de la rivière, est une jolie maisonnette, au

milieu d'un jardin plein de roses,--avec des gazons de fraisiers;

mais, depuis quelque temps, je ne vois plus l'habitant que j'avais

souvent envié. Est-il mort? Est-il malade?

--Non, monsieur, au contraire: il est devenu riche, il a hérité, il

est heureux;--il demeure maintenant à Paris, au cinquième étage d'une

grande maison, dans une des rues les plus fréquentées, les plus

sillonnées de riches équipages. Quelle chance! ce n'est pas à moi

qu'il en arriverait une pareille.

Être libre,--mais j'entends tout à fait libre c'est-à-dire n'avoir ni

à obéir ni à commander à personne,--et ne pas se laisser persuader

par la vanité qu'il y a un des deux bouts de la chaîne où il y a plus

de liberté qu'à l'autre bout.

Cette pensée me rappelle un magnifique chien de Terre-Neuve auquel, du

temps de ma jeunesse, j'ai appartenu pendant dix ans.--Il était

violent et brutal dans ses mouvements; plus d'une fois je l'ai vu

bousculer un passant dans la rue;--le passant se retournait et

commençait un juron.

--Sacre...

Puis s'arrêtait et disait:

--Ah! le beau chien!

Il ne prétendait pas rester seul à la maison; quand il voyait seller

mon cheval, qui du reste était son ami, il s'échappait et allait nous

attendre dans la rue;--je n'allais que là où je pouvais l'emmener, et

chez les gens qui l'invitaient en même temps que moi.--Comme, vu ses

dimensions, il ne pouvait être admis dans l'intérieur des voitures,

pendant dix ans je n'ai voyagé que sur l'impériale et sous la bâche

des diligences.

Un de nos amis disait un jour: «J'ai rencontré Freyschütz et Alphonse

chacun à un bout d'une corde; je n'ai pu discerner lequel était celui

qui menait l'autre.»

Mais ici je dois m'arrêter sur ce sujet de bonheur à peine ébauché.

_P.-S._--M. Alikoff, dans sa dernière chronique politique, en citant

la plus brève et la plus radicale des constitutions dit: «Si je ne me

trompe, elle est due à un des plus farouches intransigeants.»

M. Alikoff se trompe;--ce sont les _Guêpes_ (Ier volume, page 85,

édition Lévy) qui ont promulgué cette charte.--L'écrivain que M.

Alikoff désigne, et qui, d'ailleurs, est assez riche de son propre

fond, n'a fait que la reproduire dix ou douze ans plus tard, en y

ajoutant un second article,--ce qui l'a gâtée, _si je ne me trompe_,

pour parler comme M. Alikoff.

Puisque j'ai tant fait que de feuilleter _les Guêpes_ pour retrouver

ce passage, je vais le transcrire ici--pour constater humblement que

si, comme Cassandre, j'ai reçu le don de prophétie, je n'ai, pas plus

que la fille de Priam, été écouté ni compris des gens auxquels

j'annonçais les destinées de Troie--qu'ils eussent pu alors conjurer,

et sauver Pergame, _si Pergama defendi possent_--et s'ils avaient été

moins aveugles--_si mens non læva fuisset_, mot à mot:--si l'esprit

n'était pas tombé à _gauche_.

Voici le _passage_ en question, du moins en partie; peut-être y

reviendrons-nous quelqu'un de ces jours.

LA DÉMOCRATIE

Janvier 1810.

«Dans la société actuelle, dites-vous, quelques-uns ont, à l'exclusion

des autres, le monopole des capitaux.»

Ouf! voilà le gros mot lâché.

Mais, messieurs, le capital, l'argent est le fruit du travail; ceux

qui ont ce que vous appelez le «monopole des capitaux» ont aussi le

monopole des fatigues, des veilles, des soirées, l'intelligence, le

monopole de l'ordre et de l'économie; tout le monde--vous comme les

autres--a le droit de vivre de ses rentes: il ne s'agit que de gagner

ces rentes ou d'avoir un père qui les ait gagnées;--que voulez-vous de

plus! Serait-ce par hasard de vivre des rentes des autres?

Vous réclamez la liberté religieuse;--mais un de ces jours derniers,

vous vous êtes assemblés pour discuter et mettre aux voix la

«reconnaissance de l'Être suprême», et l'Être suprême n'a passé qu'à

une voix de majorité.

Vous parlez de supprimer aussi la propriété:--on le comprend, c'est

supprimer le vol;--c'est supprimer la justice, les tribunaux, les

juges, les gendarmes.--Pourquoi ne promulguez-vous pas franchement

votre charte en trois mots?

ARTICLE UNIQUE.

_Il n'y a plus rien._

C'est d'autant plus facile qu'il ne reste déjà pas grand'chose.

LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

LES DEUX SCRUTINS

UN PROJET DE CONSTITUTION

I

LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Il est d'usage constant, pour reconnaître le génie et le talent, et

rendre un légitime et public hommage à ceux qui en ont porté le faix

et en ont subi les conséquences, d'attendre que ceux-ci soient morts

et que ça ne puisse plus leur faire aucun plaisir.

Alexandre Dumas a sa statue, Balzac va avoir la sienne.--Or, j'ai vécu

fraternellement avec le premier, familièrement avec le second, et je

puis affirmer que bien des fois, pendant leur vie, ils auraient de

grand coeur cédé pour cinq louis leurs chances d'avoir une statue

vingt ans après leur mort.

On a, l'autre jour, dressé la statue de Jean-Jacques Rousseau près du

Panthéon; il y a eu musique, discours, etc.--M. Lockroy, ministre de

l'instruction publique, s'est fait représenter par un de ses

subalternes; qui diable peut représenter M. Lockroy, qui, lui, ne

représente rien?--Du temps des rois, lorsque, pour rendre hommage à la

mémoire d'un citoyen plus ou moins grand, plus ou moins célèbre, ils

envoyaient leur voiture, selon un usage antique, suivre le convoi

du mort, je m'étais permis de plaisanter ce cérémonial et de dire

que c'était absolument comme si, moi qui n'ai pas de voiture, je

faisais, derrière le corbillard, porter mes souliers sur un

coussin.--Aujourd'hui, M. Lockroy et les autres,--car _c'est eux

qu'est les rois_,--n'ont pas manqué de s'emparer de cette tradition.

Lorsque après la cérémonie--qui avait attiré beaucoup de monde comme

tous les spectacles gratis, la foule se fut dissipée, beaucoup croyant

que cette statue de Jean-Jacques était celle du distillateur

Jacques,--la nuit tomba sur la ville,--le ciel était pur, la lune

jetait sa douce et poétique clarté,--et il arriva quelque chose

d'extraordinaire qui vaut la peine d'être raconté.

Tout le monde a lu l'histoire de cette statue de Memnon, à Thèbes en

Égypte, qui rendait des sons harmonieux lorsqu'elle était frappée des

premiers rayons du soleil;--eh bien, la lune sur la statue de

Jean-Jacques Rousseau produisit le même effet que le soleil sur celle

de Memnon.

Ce n'était pas, du reste, la première fois qu'une statue parlait,--le

souverain maître, créateur des mondes, dans sa divine indulgence, a

accepté tous les noms et tous les attributs sous lesquels les hommes

ont imaginé de l'adorer, pourvu que sous ces noms on prêchât la vertu

et la bonté,--peu lui a importé d'être appelé Indra, Jupiter, [Grec:

Zeus], Thor, Jehovah, etc.; pourvu que le culte qu'on lui rendait

tendît à rendre les hommes meilleurs ou moins mauvais; aussi toutes

les religions ont eu des temples dans lesquels descendait un Dieu, des

statues qu'il animait et faisait parler rendant des oracles et faisant

des prodiges,--depuis Teutatès jusqu'à cette douce, poétique et

légendaire Marie, mère du Christ, dont les sanctuaires et les statues

attirent encore tant de dévots et effectuent, dit-on, tant de miracles

à Lorette, à Lourdes, à la Salette, au Laghetto, etc.

Donc, la statue de Jean-Jacques se mit à parler:

«Ah çà! dit-elle, quelle singulière idée ont ces gens, de m'élever

aujourd'hui une statue? Que signifie cette foule que j'ai toujours

détestée,--cette musique, ces discours moins bons que la musique? Je

crains de comprendre ce qui se passe--il ne me manque plus que cela!

comme si je n'avais pas autrefois subi toutes les mauvaises chances de

la vie!

»Non,--c'est bien cela, ils me mettent au nombre de leurs

patrons,--mais c'est idiot!--ils n'ont donc pas lu mes livres? Qui?

moi?--me compromettre avec leurs héros, leurs grands hommes, ces fous,

ces coquins, ces imbéciles et ces monstres.

»Certes, si j'avais été vivant en 1793, j'aurais été par eux accroché

à une lanterne, guillotiné ou massacré à l'Abbaye;--en 1871, j'aurais

figuré parmi les otages assassinés.

»Moi! Jean-Jacques! avec ces gens-là! je ne le souffrirai pas.»

Et il se mit à réciter des passages de ses livres:

«N'ai-je pas dit d'avance que ce serait le comble de l'absurdité et de

la folie de tenter d'établir la démocratie dans un pays comme la

France?

»La démocratie ne convient qu'aux États petits et pauvres,--aux

nations grandes et opulentes, la monarchie.» (_Contrat social._)

«Que de conditions à réunir pour une démocratie! D'abord, un État

très petit où le peuple soit facile à rassembler, où chaque citoyen

puisse aisément connaître tous les autres;--une grande simplicité de

moeurs, beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes, peu ou

pas de luxe.

»Il n'y a point de gouvernement aussi sujet aux guerres civiles et aux

agitations intestines que le gouvernement démocratique, parce qu'il

n'en est aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer

de forme.» (_Contrat social._)

Je viens de voir un joli exemple de la façon dont ces insensés, dont

ces jobards trompés par des coquins entendent la république.

Cette élection d'un député,--cette population se partageant

passionnément, haineusement entre un général tout à fait quelconque et

un marchand de vin.

Ces journaux, ces affiches collées les unes sur les autres, augmentant

l'épaisseur des murailles et diminuant la largeur des rues,--les deux

partis se prétendant exclusivement amis du peuple--et dépensant trois

cent mille francs à imprimer des mensonges et à en tapisser la

ville,--un conseil municipal sacrifiant par deux fois, en un mois, une

somme énorme à faire des ripailles de victuailles les plus

chères:--et cela dans une ville où la statistique dénonce un indigent

sur douze habitants!--combien, pendant qu'on employait tant d'argent à

gâter du papier, tant d'argent à s'empiffrer de pâtés de foies

gras,--combien de gens se sont, ce jour-là, couchés sans souper,--ceux

du moins qui avaient où se coucher.

Une jolie manière de faire des élections!

«Pour obtenir l'expression de la volonté générale, il faut qu'il n'y

ait pas de sociétés partielles dans l'État, et que chaque citoyen

n'opine que d'après lui-même;--que les citoyens, au moment des

suffrages, n'aient entre eux aucune communication;--mais s'il se fait

des associations partielles et des brigues, il n'y a plus autant de

votants que d'hommes, mais seulement autant que d'associations.»

(_Contrat social_.)

«Il faudrait donc, pendant la période électorale, suspendre toutes

réunions, ne pas permettre aux journaux de discourir sur la politique

et les élections, et c'est précisément le contraire que vous faites.

»Corrigez s'il se peut les abus de votre Constitution, mais ne

méprisez pas celle qui vous fait ce que vous êtes.» (_Gouvernement de

Pologne_.)

«Les peuples prenant pour la liberté une licence effrénée qui lui est

opposée, leurs révolutions les livrent à des enjôleurs qui ne font

qu'aggraver les choses.» (_Origine de l'inégalité._)

«C'est surtout la grande antiquité des lois qui les rend saintes et

vénérables, le peuple méprise bientôt celles qu'il voit changer tous

les jours. Il ne devrait être permis à personne de proposer de

nouvelles lois à sa fantaisie. C'est ce qui perdit les Athéniens à

force d'innovations dangereuses favorisant des projets insensés ou mal

conçus.» (_Sur l'inégalité._)

«Je ne voudrais pas habiter une république de nouvelle institution, de

peur que le gouvernement ne convienne pas aux nouveaux citoyens ou que

les citoyens ne conviennent pas au nouveau gouvernement, l'État est

fort exposé à être ébranlé et déchiré presque dès sa naissance.

»Il en est de la liberté comme de certains aliments solides et

succulents, propres à nourrir et à fortifier les tempéraments

robustes, mais qui ruinent et énervent les faibles, les délicats, qui,

une fois accoutumés à des maîtres, ne sont plus en état de s'en passer

et ne font des révolutions que pour en changer.» (_De l'inégalité._)

«Si la république vous donne plusieurs chefs, il vous faut supporter à

la fois et leur tyrannie et leurs divisions.» (_Économie politique._)

«Si vous comparez le monarque au père de famille, la nature fait une

multitude de bons pères de famille; mais, depuis l'existence du monde,

la sagesse humaine n'a fait que bien peu de bons magistrats.»

(_Économie politique._)

«La république est à la veille de se ruiner, sitôt que quelqu'un peut

penser qu'il est beau de ne pas obéir aux lois.» (_Économie

politique._)

Depuis que vous payez vos députés, en avez-vous obtenu d'une qualité

supérieure, et ne pourriez-vous dire:

«Tous mes maux ne viennent que de ceux que je paye pour m'en

garantir.» (_Économie politique._)

«Les peuples perdent le sens commun, non parce qu'ils sont ignorants,

mais parce qu'ils ont la bêtise de croire savoir quelque chose.»

(_Réponse à M. Bondy._)

«Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu'elle veut

parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle

d'elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un

système de législation?» (_Contrat social._)

«Le plus actif des gouvernements est celui d'un seul.» (_Contrat

social._)

«Les Lacédémoniens n'avaient pas d'avocats.» (_Lettre à M. Grimm._)

«Le luxe corrompt et le riche qui en jouit et le misérable qui le

convoite.» (_Au roi de Pologne._)

«Vous étiez à la direction d'un maître, vous croyez être mieux en en

ayant plusieurs, et il faut supporter à la fois et leur tyrannie et

leurs divisions.» (_Économie politique._)

«Quelques hommes adroits, avec du crédit et une certaine faconde,

sauront substituer aux intérêts du peuple leurs intérêts

particuliers.» (_Économie politique._)

«Consulter la volonté générale, ressource impraticable dans un grand

peuple.» (_Économie politique._)

«On ajoute édits sur édits, règlements sur règlements, et cela ne sert

qu'à introduire de nouveaux abus sans corriger les anciens;--plus vous

multipliez les lois, plus vous les rendez méprisables, et tous les

surveillants que vous instituez ne sont que de nouveaux imposteurs

destinés à partager avec les anciens, ou à faire leur pillage à part;

les hommes les plus vils sont les plus accrédités; leur infamie

éclate dans leurs dignités, et ils sont déshonorés par leurs

honneurs.» (_Économie politique._)

«La plupart des peuples, ainsi que les hommes, ne sont flexibles que

dans leur jeunesse.--Quand une fois les coutumes sont établies et les

préjugés enracinés, c'est une entreprise dangereuse et vaine de

vouloir les changer.» (_Contrat social._)

«Il ne faut pas souffrir de capitale, il faut faire siéger le

gouvernement alternativement dans chaque ville.» (_Contrat social._)

«Les Romains n'accordaient pas à la populace l'honneur de porter les

armes, il fallait avoir des foyers pour obtenir le droit de les

défendre.» (_Contrat social._)

«Dans les circonstances graves, on doit, pour décider, arriver le plus

près possible de l'unanimité.» (_Contrat social._)

«Vous avez appelé suffrage universel «le triomphe d'une

coterie»,--votre République votée à la majorité d'une voix,--peut-être

celle d'un absent,--selon l'absurde et criminelle habitude que vous

avez de permettre à un membre présent de voter pour un membre

absent;--si bien que cette prétendue République consiste à mettre la

moitié moins un des «citoyens» sous le despotisme de la moitié plus

un.

»Et vous appelez cela être en République!

»Je ne vous reconnais plus, ô Français! peuple autrefois si léger, si

brave, si spirituel, si bienveillant, si poli, si galant, si gai, si

sensé.

»Vous êtes devenus esclaves volontaires, crédules, aveugles,

imbéciles, haineux, avides, cruels, grossiers, bêtes, ennuyés et

ennuyeux;--la prétendue République vous a métamorphosés comme fit

Circé des compagnons d'Ulysse.

La Maison de l'Ogre · 第 7 / 16 段