«Mon ouvrage est complet, s'il n'est pas achevé; puisse-t-il donner

l'estime que les véritables savants ont pour le tabac; c'est le plus

riche trésor qui soit venu du pays de l'or et des perles. Il contient

tout réuni ce que les autres médicaments n'ont que séparé.--La nature

ayant fait un pareil miracle, ne devait pas le cacher plus de six

mille ans à l'une des moitiés du monde; elle fut injuste de le

reléguer si longtemps parmi les barbares; elle fut moins indulgente

pour nous que pour eux, lorsque, ayant égard à leur peu de lumières,

elle ramassa tous les remèdes en un seul remède.»

Le chevalier Digby, dont nous allons parler, n'était pas le premier

venu. Nommé gentilhomme de la chambre par le roi d'Angleterre Charles

Ier, après la révolution, il émigra en France et s'y lia avec des

savants, entre autres Descartes, pendant le séjour de Charles II en

France; il avait été nommé «chancelier de la reine de la

Grande-Bretagne». C'était à la fois un homme savant, un grand et

effronté charlatan et un grand fou!

Il avait une très belle femme--qu'il droguait sans cesse pour

conserver sa beauté; il la nourrissait de poulardes nourries

elles-mêmes de la chair de vipères;--ce qui ne l'empêcha pas de mourir

très jeune, et qui peut-être y contribua.

J'ai un petit livre, imprimé avec «Privilège de roi», daté de 1668.

Sous ce titre: «Remèdes souverains et secrètes expériences de M. le

chevalier Digby, chancelier de la reine d'Angleterre, avec plusieurs

autres secrets pour la beauté des dames,» l'éditeur, Jean Malbec de

Trespel, «médecin spagirique», dit dans une préface: «Le nom du

chevalier Digby est trop connu par toute l'Europe pour douter que ce

qui vient de lui ne soit estimé; la délicatesse de son génie et la

subtilité de son esprit ont toujours brillé dans ses ouvrages, etc.»

En voici quelques passages,

_Poudre de la comtesse de Kent, laquelle a des vertus surprenantes:_

«Prendre les extrémités des serres de cancres pendant que le soleil

est au signe du cancer,--quatre onces des yeux des mêmes cancres,--sel

de perles, sel de corail,--bézoard oriental,--de l'os qui se trouve au

coeur des cerfs,--un peu de jus de céleri,--de la gelée de peau de

vipère;--spécifiques pour empêcher les vapeurs de monter au cerveau,

empêcher l'effet du vin pour enivrer, corroborer toute la

nature--contre tous venins et morsures des chiens enragés et toutes

les vertus.»

_Remède contre le mal caduc:_

«Prenez de la fiente de paon autant qu'il en peut tenir pour une pièce

de quinze sous, et avalez le matin à jeun.

«_Poudre de cloportes contre la gravelle_,--on peut également avaler

la fiente d'un taureau de trois ans.»

«_Contre une hémorrhagie prenez du crâne humain_: râpez-le en poudre

et avalez-le dans un verre de vin blanc.»

«_Contre la morsure des serpents_; des pâquerettes blanches en

cataplasme.

«_Contre la pleurésie_; de la fiente de cheval dans du vin blanc.

»Également quelques pous dans un oeuf à la coque, pour arrêter le sang

d'une plaie.

»Prenez la mousse qui vient sur les têtes de mort;--mais que ce soit

une tête d'homme; humectez d'eau de rose et mettez sur la veine du

front descendant sur le nez.»

«_Pour les yeux:_

»De la moelle de l'os d'une aile d'oie avec gingembre.»

«_Contre le mal de dents:_

»Portez sur vous la dent d'un homme mort et frottez-en la dent qui

vous fait souffrir.»

Autre remède:

»Prenez un clou, écorchez votre gencive de façon qu'il y ait un peu de

sang, puis enfoncez le clou dans un arbre jusqu'à la tête, et le mal

ne viendra plus.

»Or potable pour servir aux maladies les plus abandonnées, dont les

effets sont admirables: on mêle à l'or des perles, du bézoard, de

l'ambre gris, du corail rouge.

»Huile de vitriol philosophique, pour les blessures.

»Les belles vertus du noble sel d'esprit d'urine: il guérit tout

cancer,--le loup des jambes, les vieux ulcères,--les fièvres

continues;--pour les maux d'yeux,--contre la peste,--contre les

dartres, gales et toutes autres maladies de la peau; contre le mal de

dents, contre la gravelle;--mais il faut le prendre au déclin de la

lune.»

Parlons de la _poudre de sympathie_:

Dans un appartement voisin de celui qu'occupait le chevalier Digby, se

trouvait un M. Jacques Hovell, secrétaire du duc de Buckingham, qui,

voulant séparer deux de ses amis qui se battaient, reçut un terrible

coup d'épée à la main droite, et la plaie ne se cicatrisant pas, quoi

que fissent les médecins, on voyait des signes de gangrène, et on

allait couper la main lorsqu'on s'adressa au chevalier Digby.

Celui-ci refusa de voir la blessure et le blessé, demandant seulement

un des linges qui avaient servi à panser la blessure et l'épée qui

l'avait faite. On lui donna un linge, le chevalier jeta une poignée de

sa poudre dans un bain plein d'eau où il plongea le linge en

question.

Pendant ce temps, M. Hovell, dans la chambre, causant avec un

gentilhomme, fit un mouvement en disant: «Je ne sens plus de douleur.»

Ce fait fut rapporté à M. de Buckingham et au roy, dit le chevalier.

«Un peu après, ajoute-t-il, je tirai le linge hors de l'eau et le fis

sécher à un grand feu.--Voilà le laquais de M. Hovell qui vint me dire

que les douleurs avaient repris à son maître, avec plus de force.

«Retournez auprès de votre maître, lui dis-je, il sera guéri avant que

vous soyez arrivé.» Il s'en va, je remets le linge dans l'eau et le

laquais trouva son maître sans la moindre douleur; en cinq jours, la

plaie fut entièrement cicatrisée.»

C'est de cette poudre de sympathie que nous avons vu madame de Sévigné

si enthousiaste, ainsi que du «noble sel d'esprit d'urine».

Tous ces médicaments--et je n'en ai relaté qu'une partie--ont été

longtemps dits, écrits, préconisés, approuvés, expérimentés,--non

point par de vulgaires charlatans des rues et places publiques,--mais

par de savants et célèbres médecins;--tout cela a été cru,

accepté, subi,--non point par des niais, par de pauvres esprits

crédules,--mais par les esprits les plus éclairés, les plus défiants

même,--tant est puissant l'instinct de l'amour de la vie et de la

santé!

De la santé surtout.--On disait de je ne sais quel grand homme:--Il ne

prenait aucun soin pour sa vie, et s'exposait volontiers à être tué;

mais, sur l'article de la santé, il n'entendait pas raillerie et se

soignait scrupuleusement.

C'est ainsi que lord Chesterfield écrivait à son fils: «Soignez votre

santé;--il ne s'agit pas de vivre, vivre est peu important;--non, il

s'agit de se bien porter pendant qu'on vit.»

Je veux cependant terminer cette conférence par quelques exemples de

bon sens.

L'École de Salerne était au royaume de Naples une université très

florissante et très célèbre; elle a laissé un recueil d'aphorismes

écrits en vers latins, dits léonins, c'est-à-dire rimés soit à la fin,

soit au milieu du vers, ce qui donne à ces sentences, le plus souvent

très sages--quoique absolues--un certain air bouffon.

Citons en quelques-uns:

_Ablue sæpe manus._

Lavez-vous souvent les mains, on dit que ça éclaircit la vue; mais,

en tout cas, ça rend les mains propres.

_Sex horas dormire satis est._

Six heures au sommeil, c'est assez que l'on donne.

Sept pour le paresseux, huit heures pour personne.

L'empereur du Brésil, qui me fit l'honneur de me venir voir à

Saint-Raphaël, était préoccupé d'une question: son médecin voulait

qu'il dormît sept ou huit heures,--lui n'en voulait dormir que quatre

ou cinq;--je lui rappelai à ce propos l'aphorisme de l'école de

Salerne, et, quoique ça lui parût encore donner au sommeil une trop

grande part de la vie,--un quart de la vie employé à ne pas vivre,--il

accepta la sentence,--disant à son médecin: «Eh bien, vous dormirez

sept heures, et moi six.»

Comment l'homme meurt-il quand il a de la sauge dans son jardin? c'est

qu'il n'y a pas de remède contre la mort.

_Si tibi deficiunt medici._

Es-tu sans médecin, je vais t'en donner trois:

Gaieté, diète et repos.

On ferait un gros volume rien que des prescriptions non seulement

imaginées, conseillées par les médecins, mais ordonnées sous des

peines sévères par l'autorité et le gouvernement. Dans un très curieux

livre,--quatre gros volumes in-folio, par Delamare, conseiller

commissaire du Roy au Châtelet de Paris (MDCCXXIX); c'est un traité de

la police, mais dans un sens élevé et général.

A l'article de la peste, les médecins sont sévèrement traités,

et on leur impose de rudes devoirs. On donne une liste de

parfums,--préservatifs;--après en avoir indiqué quelques-uns, on en

signale un autre sous ce titre:

Autre parfum préservatif pour les personnes de condition.

Un médecin raconte qu'un client riche lui dit un jour: «Qu'est-ce que

ce médicament de deux sous! gardez ça pour les pauvres, et donnez-moi

quelque chose de rare, j'y mettrai le prix.»

Dans un autre livre très estimable du docteur Guybert, _le Médecin et

l'Apothicaire charitables_ (MDCLIII), il indique au contraire, après

les médicaments rares, coûteux ou à la mode, des drogues équivalentes

pour les pauvres.

Ainsi, en place de l'orviétan et du bézoard, si fort en crédit de son

temps, il indique comme contrepoison le citron;--peut-être en

exagère-t-il les vertus, par la confiance en Virgile, qui a dit au

livre II des _Géorgiques_:

«Contre les poisons des marâtres, il n'est rien de plus sûr que le

citron.»

Mais, ce qui est au moins aussi certain, il cite contre la peste une

recette dite médicament des trois adverbes:

_Cite_, _longe_, _tarde_, vite, loin, tard.

Allez-vous-en vite, assez loin, et revenez tard.

Je dois avouer que sa théorie sur le sommeil est assez étrange.

«Il faut, dit-il d'abord, se coucher sur le côté droit afin que le

souper descende plus profondément au fond du ventricule, puis se

retourner et se coucher sur le côté gauche, afin de hâter la coction

de l'aliment; puis, un peu plus tard, se retourner encore et se

recoucher sur le côté droit pour faciliter la distribution du chyle.

Il me semble que ce sommeil est bien laborieux et que, pour obéir aux

prescriptions du docteur, il serait nécessaire de ne pas s'endormir.

Le célèbre Guy Patin (de 1601 à 1672) était un médecin non seulement

très savant, très lettré et de plus très spirituel: on a raconté que,

pour l'avoir souvent à leur table, «quelques grands mettaient un

louis d'or sous son assiette,» tant son entretien était intéressant,

varié, gai et spirituel.

Il était sans pitié sur le charlatanisme de ses confrères et sur la

médecine elle-même, à laquelle il croyait assez peu.

«J'aurais, disait-il, désiré être le médecin d'un vieil empereur;--il

n'y a rien à faire avec un jeune prince:--il se passe de remèdes et il

a raison, tandis qu'un vieux, il a peur, il s'affaiblit, devient

crédule, et j'en aurais profité.»

«La nature, disait-il encore, a des secrets qu'elle ne nous révèle

pas, et la vie de chacun est fixée à un certain nombre de jours qu'il

n'est pas en notre pouvoir de prolonger.»

A un homme riche et gourmand qui se plaignait des premières atteintes

de la goutte, il disait: «Il y a encore un moyen de vous guérir, vivez

pendant un an avec trois francs par jour et gagnez-les en

travaillant.»

«Nous profitons, disait-il encore, de l'entêtement des femmes, de la

faiblesse des hommes et de la crédulité de tous.»

«Dans ma jeunesse, je rougissais quand on me donnait de l'argent; si

je rougis aujourd'hui, c'est quand on ne m'en donne pas.»

Il disait encore:

«En fait de remèdes, je ne crois que ce que je vois.»

On usait beaucoup de la raclure de corne de cerf et surtout de

licorne,--animal fabuleux que personne n'a vu plus que les tritons des

Grecs et les hippogriffes.

«Pourquoi, disait-il, au lieu de prescrire de la corne de licorne, qui

n'existe pas,--les médecins ne raclent-ils pas leurs propres

cornes?--car aucune profession autant que la nôtre, qui nous oblige à

être sans cesse hors de la maison et à y laisser nos femmes seules,

n'expose la tête des hommes à cet ornement.»

Résumons: les anciens médecins n'étaient ni moins savants, ni moins

intelligents, ni moins honnêtes que ceux d'aujourd'hui; leurs clients

n'étaient ni plus crédules ni plus bêtes.

On a abandonné l'orviétan, la thériaque, les vipères, les pierres

précieuses, etc.

Mais nous avons la morphine, la cocaïne, l'atropine, l'antipyrine, la

caféine, etc.

Nous avons l'homéopathie, nous avons la théorie des altitudes sur les

moulages, nous avons la guérison par persuasion, l'hypnotisme, la

purgation par suggestion, etc.

Un évêque, voyant canoniser saints ou du moins bienheureux des

personnages qu'il avait connus, disait: «Les nouveaux saints me font

beaucoup douter des anciens.»

Je dirai, en renversant l'idée: l'étude de l'ancienne médecine et des

anciens médicaments m'inspire beaucoup de doutes sur les nouveaux.

CONFÉRENCE SUR LE BONHEUR

Sur cette question du bonheur, que j'ai, non sans un peu d'imprudence

peut-être, entrepris de traiter, je vais simplement écrire un peu

pêle-mêle ce que j'ai vu et appris et pensé par moi-même, et ajouter

ce que je me rappelerai d'ailleurs, soit que je l'aie lu, soit que je

l'aie entendu dire.

Il n'y a aucun sentiment plus naturel à l'homme, plus unanime, que le

désir d'être «heureux»; mais rien n'est plus différent, plus opposé

même que les opinions qu'il se forme du «bonheur» et les routes qu'il

prend pour y parvenir. «Tel, dit Horace, met son bonheur à se couvrir

de la poussière du cirque, tel autre met le sien à entasser dans ses

greniers toutes les moissons de la Lybie;--celui-ci ne sera heureux

que, si la faveur d'un peuple inconstant l'élève aux honneurs,

celui-là veut le bruit des camps, le choc des armes et le son des

clairons;--moi, la couronne de lierre qu'on donne aux poètes me fait

l'égal des dieux--et, si Mæcenas me donne un rang parmi eux, mon front

touchera le ciel.» (_Horace._)

Comment réunirait-on les suffrages des hommes sur ce qu'est le

bonheur? Le même homme n'est pas, sur ce sujet, deux heures d'accord

avec lui-même--et dédaigne le soir ce qu'il désirait tant le matin.

«Juvénal, dites-vous, l'avait dit avant vous.» Je le sais. Et il dit

encore: «Souvent les dieux trop faciles ont ruiné et perdu des

familles entières en accordant ce qu'elles imploraient.»

_Eruere domos totas optantibus ipsis

Di faciles._

Je ne maudirai pas, comme fit un poète moderne, les anciens d'avoir

exprimé ses propres pensées avant lui;--mais la crainte de dire la

même chose que Juvénal, si longtemps après lui, ne me fera pas, pour

ne pas penser comme lui, ne pas penser comme moi.

Varron, dit-on, avait recueilli deux cent quatre-vingt-huit opinions

sur le bonheur.

Je crois qu'on en trouverait facilement davantage. Chaque homme,

peut-être, s'en fait une idée différente, et change bien des fois de

sentiments dans le cour de sa vie.

«Le bonheur n'est pas un gros diamant;--c'est une mosaïque de petites

pierres!»--disait Delphine Gay.--Ajoutons: de pierres d'inégale valeur

et d'éclat différent, parmi lesquelles se trouvent quelques cailloux

et qui souvent n'ont d'éclat que par le rapprochement ou le contraste

des couleurs.

Ce n'est pas une rose bleue;--c'est un bouquet dans lequel il faut

admettre le liseron des haies, la pâquerette des champs et la giroflée

des murailles.

Ce n'est pas la pierre philosophale, dont la recherche a produit tant

de déceptions, de fraudes et de misères.

Ce n'est pas le saint Graal que, à travers tant d'aventures et de

périls, cherchaient les chevaliers de la «Table ronde».

_.....Le bonheur, c'est la boule

Que cet enfant poursuit tout le temps qu'elle roule,

Et que, dès quelle s'arrête, il repousse du pied._

Certains philosophes ont fait consister le bonheur dans l'absence des

maux.

_De malheurs évités, le bonheur se compose;

L'homme, à l'âge envieux où naît l'austérité,

Où l'on fait la sagesse avec l'infirmité.

Saigne encor de l'épine et ne sent plus la rose._

Il y a des malheureux imaginaires, comme des malades

imaginaires.--J'ai connu un homme dont la vie, divisée entre dix, eût

fait dix bonheurs présentables, et qui se plaignait amèrement de son

sort.--Je lui ai fait une longue liste des maux qu'il n'avait pas.

Êtes-vous aveugle?--Êtes-vous sourd?--Êtes-vous

paralytique?--Êtes-vous défiguré par un chancre?--Ici, une page de

maladies.

Êtes-vous pauvre jusqu'à la misère? Avez-vous une femme et des enfants

que vous ne puissiez nourrir? Avez-vous une femme et des enfants laids

ou malingres; les avez-vous perdus?--Sont-ils idiots, méchants,

vicieux,--vous exposant à la honte et au déshonneur? Votre femme vous

trompe-t-elle avec votre ami? Vous êtes-vous déshonoré vous-même par

quelque action honteuse? Votre maison est-elle brûlée? Êtes-vous

injustement accusé d'un crime, ou, qui pis est, l'êtes-vous

justement?--Êtes-vous imbécile et ridicule?--Ici, trois pages de maux

et de calamités.

Eh bien, il y a des gens qui subissent tout cela. Quel droit et

quelle chance particulière avez-vous d'en être exempt? Il faut donc

vous faire un bonheur modeste de tous les maux qui vous sont épargnés.

Que d'heureux on pourrait faire avec tout le bonheur qui se perd et se

gaspille dans le monde, par des gens qui en jouissent sans le sentir

ni le comprendre?

Depuis que le monde existe, on fait des commentaires sur le bonheur,

on le dissèque, on le discute, etc., et la vérité est que les gens les

plus heureux sont ceux qui n'y ont jamais pensé, qui seraient fort

embarrassés de dire ce que c'est que le bonheur, et qui en jouissent

sans presque le connaître.

Oh! la charmante maison couverte de chaume avec des iris sur le faîte,

entourée et tapissée de rosiers et de jasmins.

Arrêtez-vous, restez en face. Si vous étiez dedans, vous ne la verriez

pas.

Prétendre trouver un bonheur parfait dans ce monde, c'est vouloir

faire un canapé d'un buisson d'épines.

On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on l'imagine.

En considérant l'impuissance des objets à nous satisfaire et la

faiblesse de nos propres sens à recevoir leurs impressions et à en

jouir, on renonce à la vaine poursuite de cette chimère du bonheur.

Les plaisirs sont de la monnaie du bonheur--peut-être sont-ils la

monnaie d'une valeur de convention, fictive, idéale et n'existant pas,

comme le _grand sesterce_ des Romains et le _talent_ des Grecs.

L'Académie et le Lycée--divisaient en trois classes les biens

désirables et constituant le bonheur.--D'abord et avant tout: les

biens de l'âme, les vertus;--ensuite: les biens extérieurs, les biens

du corps, la santé, la force et la bonté;--enfin, les biens étrangers,

comme la bonne réputation, les amis, les honneurs, les richesses.

J'ai vu, à la mer, un pêcheur prenant à sa ligne un très gros

poisson;--il est un moment anxieux où le poisson et l'homme tirent

chacun de son côté. Est-ce l'homme qui pêchera le poisson, ou le

poisson qui pêchera l'homme?

Eh bien, dans ce moment, ambition, famille, amour, devoir, chagrin,

honneur, patrie, tout disparaît, il ne pense, il ne voit que ceci:

aura-t-il son poisson?--Et j'avouerai humblement que, cet homme, ç'a

été quelquefois moi-même.

Épicure, qui se connaissait en bonheur et qui mettait la vertu au

nombre des voluptés, ne cessait de prêcher à ses disciples les goûts

de l'obscurité et de l'éloignement de la foule.

Démosthène, au contraire, avouait qu'il était heureux lorsque, passant

devant la halle au poisson, une des vendeuses disait à une autre, en

le montrant du doigt:

Voilà Démosthène qui passe.

Quant au bonheur de laisser après soi un grand nom et une glorieuse

renommée, l'empereur Marc-Antonin disait: «Je ne vois pas la

différence qu'il y a entre les louanges des hommes qui naissent après

nous, et les discours qu'on tenait avant notre naissance.»

Dioclétien, ayant abdiqué l'empire, répondit à celui qui l'exhortait à

remonter sur le trône: «On voit bien que vous n'avez pas vu les belles

laitues que je cultive dans mon jardin.»

L'ignorance et l'incuriosité, dit Montaigne, sont de doux oreillers

pour une tête bien faite.

Euripide ayant mis dans la bouche de Bellérophon un éloge emphatique

des richesses, les spectateurs furent si indignés qu'on le hua et

qu'on voulait l'exiler;--il s'avança sur le théâtre et pria qu'on

attendit la fin de la pièce, et qu'on verrait au dénouement le

panégyriste des richesses périr misérablement.

Un peu dans le creux de la main, dit l'Ecclésiaste, vaut mieux avec le

calme et le repos que plein les deux mains avec travail et contention

d'esprit.

--On recommande avec raison le respect pour le malheur;--il ne faut

pas moins respecter le bonheur, qui est plus rare. Si je vois un

oiseau picorer des grains qu'il a trouvés, je m'écarte et je change de

chemin pour ne pas le déranger.

Il y a un bonheur qui consiste à avoir assez de grands ennuis pour

être insensible aux petits.

Solon disait: «Je vieillis en courtisant assidûment les Muses, Bacchus

et Vénus, qui sont les seules sources des plaisirs permis aux

mortels.»

On ne manque jamais d'expressions pour peindre la douleur, l'absence,

la mort, la séparation, les regrets;--mais le poète ne sait bien

parler du bonheur que lorsqu'il est absent, perdu ou passé; presque

tous les poètes qui s'en sont avisés ont fait des enfers très

passables;--tous les _ciels_ ont été manqués.

Ne souhaitez pas d'être élevé avant que d'être grand;--ça ne servirait

qu'à montrer l'exiguïté de votre taille.

Fût-on un héros, on peut avoir peu de soin de sa vie; mais il faut en

avoir beaucoup de sa santé.

Femme, un peu de beauté, médiocrement d'esprit, et pas du tout de

coeur, et tu seras heureuse si tu mets ton bonheur à gouverner les

hommes.

«Les richesses, les honneurs, la renommée, dit Longin, ne passent

jamais pour des biens vantables dans l'esprit du sage, puisque ce

n'est pas un bien médiocre que de les pouvoir mépriser.»

Dans le choix du petit nombre de lieux que j'ai habités, j'ai toujours

eu soin de me placer de façon à bien voir le soleil couchant;--le

choix et l'orientation des fenêtres ont toujours été le plus grand,

souvent le seul luxe de mes habitations.

«Manquons-nous de maux véritables, nous sommes ingénieux à nous en

créer, dit Ménandre, qui, pour être imaginaires, ne sont pas moins

douloureux:--quelques paroles malveillantes,--un songe,--le cri d'une

chouette, etc.

Socrate s'en rapportait au jugement de Dieu, et le priait de choisir

pour lui et de lui accorder ce qu'il y aurait de mieux pour son bien,

se déclarant incapable de le savoir lui-même.

La nature s'arrête au nécessaire;--la raison désire l'honnête et

l'utile; la vanité et la passion portent au voluptueux et à

l'excessif.

Dans la rigueur de l'hiver, celui-ci se contente de ne pas avoir

froid, celui-là veut avoir chaud, un autre veut se brûler les tibias

devant le feu et être forcé de s'en reculer.

Gygès, roi de Lydie, ayant consulté l'oracle pour savoir s'il y avait

un mortel plus heureux que lui, l'oracle lui désigna un certain

Aglaus.--Et cet Aglaus, dit Valère-Maxime,--avait cultivé toute sa

vie un petit champ qui fournissait à tous ses besoins.

«Les philosophes, dit Cicéron, ne recherchent-ils pas la gloire par

l'affectation de la mépriser, et n'ont-ils pas soin de mettre leur nom

à la première page des livres qu'ils composent sur la vanité de la

renommée?»

_De leur meilleur côté tâchons de voir les choses:

Vous vous plaignez de voir les rosiers épineux;

Moi, je me réjouis et rends grâces aux dieux

Que les épines créent des roses._

Il y a dans le coeur de l'homme un instinct qui le fait s'inquiéter

d'un bonheur sans mélange, et penser que le malheur veille et cherche

s'il est prudent d'être heureux tout bas.

J'ai entendu une femme dire: «Je suis trop heureuse, j'ai peur!»

«Il y a eu autrefois _en l'homme_, dit Pascal, un véritable bonheur

dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide

qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, en

cherchant dans les choses absentes ce qu'il n'obtient pas des

présentes, et ce que les unes et les autres sont incapables de lui

donner.»

Les amis:--une famille dont on a choisi les membres.

Le bonheur et le malheur des hommes ne dépendent pas moins de leur

humeur que de la fortune.

Dacruon pense que les dieux et les hommes sont conjurés contre

lui.--Parfois il signe une lettre: «Le plus malheureux des hommes.»

Cependant il a une bonne santé, une fortune suffisante, sa femme et

ses enfants, sans être mieux que les autres, ne sont pas plus mal.

Mais il appelle malheurs et calamités les plus petits contretemps;--il

s'indigne et se désespère de tout ce qui n'est pas juste comme il le

désire et peut-être comme il ne le désirera pas demain.

La Maison de l'Ogre · 第 6 / 16 段