--Eh bien, monsieur, dit-elle, je cède et je vais vous dire toute la

vérité. Après quoi, elle commença une fable, ayant le but honnête de

ne pas compromettre, peut-être de sauver les complices de l'évasion du

maréchal.

--La nuit, au moyen d'une corde, dit-elle, le maréchal était descendu

sur les rochers au pied de la forteresse;--pendant cette périlleuse

gymnastique, il avait même frotté et fait luire une allumette pour se

signaler aux sauveurs.

Les sauveurs étaient tout simplement madame Bazaine et un sien cousin,

jeune homme aussi nouveau qu'elle aux choses de la mer;--ils avaient

pris un petit bateau à la Croisette, en face de l'île,--avaient

traversé, avaient accosté sur les rochers, où ils avaient recueilli M.

Bazaine, puis étaient allés trouver un bâtiment italien mouillé au

large du côté de Nice.--Voilà toute la vérité.

Et le reporter triomphant adressa son butin à son journal par le

télégraphe, sans compter les mots.

Le récit fut lu avec avidité, reproduit par d'autres feuilles--et la

légende était fondée.

Mais on en rit beaucoup à Cannes et à Saint-Raphaël.

Cette même nuit, en effet, j'avais à Saint-Raphaël des filets à la

mer;--il se mit à souffler un des plus forts mistrals, vent du

nord-ouest, que j'aie vu;--la mer était plus que grosse et les lames

montaient en écumant sur les deux îlots, le _Lion de terre_ et le

_Lion de mer_ en face de chez moi,--il s'agissait d'aller tirer ou,

mieux, retirer nos filets, non pour prendre le poisson, mais pour

sauver les filets.--Nous partîmes trois sur un canot, mon matelot,

Basile Simon, M. Léon Bouyer et moi--tous trois hommes de mer

endurcis.

Eh bien, nous mîmes plus d'une heure à atteindre les filets avec six

avirons, et plus d'une heure et demie à les tirer de l'eau, après

avoir été vingt fois sur le point d'y renoncer;--au retour, nous

étions aussi mouillés que si nous étions venus à la nage, les lames

nous passaient par-dessus la tête et notre canot était à moitié plein

d'eau.

Cette nuit-là, aucun marin, aucun homme même connaissant un peu la

mer, je ne dis pas n'aurait réussi, je ne dis pas n'aurait tenté

d'accoster l'île Sainte-Marguerite par le côté où, selon la légende,

madame Bazaine et son petit cousin avaient abordé les rochers; mais je

dis même n'y aurait songé un instant, certain de voir l'embarcation

s'emplir et couler en route, ou se briser en éclats sur les rochers.

Il n'était pas beaucoup plus vraisemblable de se figurer le maréchal,

gros, pesant, peu gymnasiarque, pendu au bout d'une corde que le vent

aurait agitée, secouée en le frappant et le meurtrissant contre la

muraille.

Les choses ne s'étaient donc point passées ainsi.

Le maréchal--je ne me charge pas d'expliquer comment--était sorti par

la porte, s'était transporté sur l'autre bord de l'île en face de

l'île Saint-Honorat, côte à peu près possible par ce temps pour des

marins,--où était venue le prendre une embarcation du navire italien

en panne près de l'île, montée pour le moins par quatre vigoureux

rameurs avec un homme à la barre.

Si, lorsque M. de Maupassant me fit le plaisir de me venir voir à

Saint-Raphaël, la conversation était tombée sur ce sujet, je me

serais empressé de l'éclairer--et il n'eût pas, dans son livre dont la

scène se passe entre Nice et Saint-Raphaël, adopté la légende de

madame Bazaine,--modifiée cependant par ceux qui la lui avaient

contée.--M. de Maupassant est propriétaire d'un yacht de plaisance et

pas tout à fait étranger aux choses de la mer. On n'osa pas le traiter

tout à fait en _bourgeois_ et en _terrien_,--on corrigea et changea

certains détails par trop invraisemblables:--on fit disparaître le

«petit cousin» et on le remplaça par «un ami dévoué».

Pendant trois jours et trois nuits, le golfe de Saint-Raphaël vient

d'être le théâtre d'un spectacle curieux et émouvant,--une petite

guerre maritime: cinq ou six vaisseaux cuirassés tentant une descente

sur les côtes d'Agay à Saint-Tropez, à Saint-Eygulph et à

Saint-Raphaël,--harcelés par un guêpier de torpilleurs; le vaisseau

qui se laissait surprendre par le torpilleur et approcher à 400 mètres

de distance, était censé avoir reçu ses torpilles; si le torpilleur

était aperçu en avant des 400 mètres, il était réputé foudroyé par

le cuirassé. D'où une canonnade incessante de jour et de nuit;

les torpilleurs s'embusquant dans les anfractuosités, les _caranques_

de la côte, les cuirassés envoyant des éclaireurs et des

contre-torpilleurs à leur recherche.--Je crois que les torpilleurs ont

eu l'avantage sur les cuirassés, représentant l'ennemi.

Nous avons vu manoeuvrer ce que la science peut montrer jusqu'à

présent de plus fort et de plus nouveau dans l'art de tuer les hommes

en dépensant des trésors perdus.

On ne peut s'empêcher de remarquer qu'on n'a jusqu'ici trouvé qu'un

seul moyen de faire des hommes, et qu'on a inventé et invente tous les

jours de nouvelles manières de les tuer.

Notre petit Saint-Raphaël a joué dans l'histoire contemporaine, par

deux fois, un rôle resté anonyme:--c'est à Saint-Raphaël

(San-Raphaëlo)--que Bonaparte est descendu en revenant d'Égypte, c'est

à Saint-Raphaël qu'il s'est embarqué pour l'île d'Elbe.

Mais ce n'était alors qu'une bourgade de pêcheurs, et on désignait, on

désigne encore souvent le golfe qui le baigne, par le nom de Fréjus,

qui est à une lieue de la mer.--Le territoire de Saint-Raphaël, dont

Agay, Saint-Eygulph, Valescure, sont des dépendances, est fort étendu

et même bien changé depuis vingt-huit ans que je l'ai découvert et

vingt-deux ans que je l'habite.

Quelques jours avant la petite guerre, on avait assisté à une scène

triste et touchante:--il y a à Saint-Raphaël un jeune médecin

instruit, studieux, soigneux et qui plus est... heureux,--pour lui

appliquer ce que disait de lui-même un très célèbre médecin: «Je le

soignais, Dieu l'a guéri.» La Providence a guéri la plupart des

malades qu'il a soignés.

Il a eu le malheur de perdre un petit garçon de trois ans après

l'avoir disputé à la mort pendant plusieurs mois. Nous n'avons pas

encore ici le «hideux corbillard»,--et le petit corps couvert de

fleurs était porté à l'église et au cimetière par des jeunes filles

vêtues de blanc.

Le père suivait le convoi nombreux au bras d'un ami;--ses regards

tombèrent sur une des jeunes filles qui portaient l'enfant, il la

reconnut et dit avec amertume: «En voilà une que j'ai réussi à

rappeler de bien loin et à sauver et je n'ai pu sauver mon pauvre

petit garçon!»

Il n'est personne qui, ayant vu dangereusement malade une personne

chère, n'ait eu des anxiétés, des doutes sur la médecine.

Surtout si on a étudié l'histoire de cette science que Galien lui-même

appelait une science de conjectures--et dont Pline dit qu'il n'y a

point de discipline plus inconstante que la médecine.

Il n'y a que la politique, certaines religions, la philosophie et «la

sagesse» qui aient engendré et fait croire autant d'absurdités et de

saugrenuités que la médecine;--il n'y a que les jupes des femmes qui

aient subi autant de variations, de révolutions et de modes

différentes.

Pendant six cents ans, dit Pline, le chou composa toute la médecine

des Romains.

Caton l'ancien, dans son livre «_De re rustica, Des choses de la

terre_», dit:

Le chou tient le premier rang entre tous les légumes; c'est un aliment

excellent qui détruit les germes de toutes les maladies;--il guérit la

mélancolie, les palpitations du coeur, les lésions du foie, des

poumons, des entrailles; il guérit la goutte, les insomnies, les maux

de tête, les maux d'yeux, la surdité, les dartres. Si, dans un repas,

dit-il textuellement, vous voulez bien boire et bien manger, mangez

auparavant quelques feuilles de chou confites dans le vinaigre, après

le repas mangez-en encore cinq feuilles, vous serez comme si vous

n'aviez ni bu ni mangé, et vous pourrez boire à votre fantaisie. Et il

détaille la façon de préparer le chou d'après ce qu'on lui demande. En

1766, un nouveau légume vint remplacer le chou tombé tout à fait en

oubli.

M. Ami-Félix Bridault, médecin des hôpitaux civils et militaires de la

Rochelle, président du comité de santé de la Rochelle, publia un

volume de près de 500 pages--grand in-8º--avec l'approbation et les

éloges des principaux médecins de son temps et de nombreuses

attestations de malades guéris;--on n'acceptait que les malades

«incurables» et désespérés.

A cette époque, la carotte guérissait trente-sept maladies.--J'ai ouï

dire qu'elle allait reparaître dans la pharmacopée. _Insanas gentes!_

dit Juvénal en parlant des Égyptiens, heureux peuples qui voyaient

croître leurs dieux dans leurs jardins.

Un autre légume a eu, de ce temps-ci, une destinée bien glorieuse,

bien tapageuse, bien productive, dit-on pour ceux qui le cultivent, je

parle de la lentille.

La lentille a été bien longtemps méconnue, calomniée même, je le veux

croire,-- Pline seul en parlait favorablement:--«A ceux qui se

nourrissent de lentilles, dit-il, une parfaite égalité d'âme.»

Mais écoutez les autres:

«Les lentilles sont de mauvais et grossier suc, engendrant peu de

sang;--elles causent des tournoiements de tête et des vertiges, des

convulsions, et parfois même l'épilepsie, elles nuisent à la vue selon

certains auteurs», dit le docteur Philibert Guybert, docteur régent en

la faculté de médecine de Paris (MDCL). Mais depuis quarante ans

justice lui a été rendue; elle guérit non seulement toutes les

maladies connues, mais aussi celles que les pauvres médecins devenus

trop nombreux sont forcés d'inventer tous les jours; en effet, depuis

trois quarts de siècle, la moitié des jeunes Français se font

médecins, l'autre moitié avocats,--le trop-plein est forcé de se jeter

dans la politique.

Le sort des médecins a presque autant varié que la discipline de la

médecine.

Hérodote raconte que le médecin Mélampe ne consentit à donner ses

soins à la fille de Proetus, roi d'Argos, qu'à condition qu'on lui

donnerait cette belle princesse Cyrianase et la moitié du royaume.

Le médecin Musa, ayant guéri Octave Auguste, se vit élever une statue

et fut créé chevalier romain.

Mais, d'autre part, Alexandre, après la mort d'Éphestion, fit raser le

temple d'Esculape et mettre en croix son médecin Glaucias.

Gontran, roi d'Orléans, fit couper la tête à deux médecins après la

mort de sa femme Austrigilde, à laquelle il avait juré de la venger de

l'ignorance ou de l'impuissance de ces deux malheureux.

A une autre époque, j'avais lu dans un livre de Cornélius Agrippa: _De

l'incertitude et de la vanité des sciences_, une assertion que j'avais

prise pour une de ces plaisanteries qu'on a toujours faites sur la

médecine: «Le médecin, dit-il, examine le contenu des bassins, allant

même quelquefois jusqu'à le goûter au bout du doigt (1590).» Et ce

médecin lui-même de Louise de Savoie, mère de François Ier, appelle

ses confrères scatophages, nom formé, comme anthropophages (mangeurs

d'hommes), de deux mots grecs que je ne traduirai pas. Mais voici ce

que j'ai lu dans _les Tableaux de Paris_, de Mercier, chapitre

DLXXXV.» Voici les propres mots d'un règlement fait par Henri II sur

la plainte des héritiers des personnes décédées par la faute des

médecins: «Il en sera informé et rendu justice comme de tout autre

homicide, et seront les médecins mercenaires tenus de goûter les

excréments de leurs patients et de leur importer toute autre

sollicitude; autrement ils seront réputés avoir été cause de leur mort

et décès.»

Je ne m'étendrai pas sur des panacées qui ont longtemps régné en

médecine: l'orviétan, la thériaque, le mithridate, toutes trois

composées d'une quantité prodigieuse d'éléments variés: des herbes,

des pierres, des fientes et toujours des vipères;--ça guérissait de

tout!--procédé naïf qui ressemble à celui d'un chasseur maladroit ou

peu confiant qui, au lieu de mettre une balle dans son fusil, y

entasse de nombreuses chevrotines et même du petit plomb. Sur cette

quantité de drogues, il peut s'en trouver une qui atteigne la maladie.

La vipère a eu longtemps un grand succès--même auprès de ceux qui ne

croyaient ni au bézoard ni à cent autres inventions,--et ces drogues

si variées, si souvent contradictoires dans leurs effets, si inertes,

ce n'étaient pas seulement de vulgaires charlatans qui les

prescrivaient, ni des imbéciles qui les avalaient;--j'en produirai

pour exemple madame de Sévigné.--Son gendre, M. de Grignan, avait des

accès de faiblesse et de débilité, madame de Sévigné, pleine de

sollicitude pour le bonheur de sa fille, envoyait à M. de Grignan des

vipères pour en confectionner des bouillons qui devaient lui rendre sa

vigueur première. Nous la voyons préconiser minutieusement et avec

enthousiasme la pervenche: «Si on demande sur quelle herbe vous avez

marché pour redevenir si belle, dit-elle à sa fille, répondez: «Sur la

pervenche!» Dieu l'a créée pour vous.

Elle croit à «l'eau divine de la reine de Hongrie» qui dissipe toute

tristesse, et elle «s'en enivre».

Elle croit à _la poudre de M. Delorme_ et à _la poudre des capucins_.

Elle demande qu'on lui fasse de _l'huile de scorpion_.

Elle croit aux _gouttes du frère Ange_ et à _la moelle de cerf_.

Elle a estimé _l'essence d'urine_ et «elle en boit huit gouttes.»

Blessée à une jambe, les «chers pères» appliquent à cette jambe des

emplâtres de diverses herbes--qu'on change deux fois par jour:--«ces

herbes, on les enfouit dans la terre, et, quand elles sont pourries,

on est guéri.»

Cependant, elle ne guérit pas: elle a recours à un «baume tranquille»

qui ne la guérit pas davantage. Alors elle s'enthousiasme pour la

«poudre sympathique» du célèbre docteur Digby. Ah! le docteur Digby,

voilà un fort charlatan.

Ce n'était cependant pas une personne bien naïve et bien crédule que

madame de Sévigné.

Tallemant des Réaux conte qu'une «dame» de son temps ayant un enfant

très malade lui donna un clystère dans lequel elle avait fait

dissoudre des reliques d'un saint;--il ne dit pas s'il y eut

guérison.--Tout porte à croire que ce fut une inspiration personnelle,

ce ne fut jamais de doctrine.

Une drogue merveilleuse, qui a longtemps régné dans le monde entier,

c'est le bézoard.--C'était une pierre qu'on trouvait dans l'estomac

d'une sorte de chèvre des Indes;--cette pierre était formée du suc et

de l'esprit de certaines plantes salutaires que l'animal avait

broutées; l'eau où avait un peu séjourné ce bézoard, la moindre

raclure qu'on en absorbait suffisait pour préserver non-seulement de

tout poison, de toute morsure de serpent ou de bête enragée, mais de

toute maladie et surtout de la peste;--il suffisait même d'avoir un

bézoard dans sa poche pour pouvoir tout braver;--les rois s'en

envoyaient comme chose plus précieuse que l'or et les diamants. Voici

ce que raconte à ce sujet (en 1550) le célèbre chirurgien Ambroise

Paré, qui fut chirurgien de quatre rois: Henri II, François II,

Charles IX et Henri III, au chapitre XLIV du XXIe livre de la

chirurgie:

«Le roi estant en la ville de Clermont, un seigneur lui apporta

d'Espagne une pierre de bézoard; étant alors dans la chambre dudit

seigneur roi, il m'appela et me demanda s'il existait quelque drogue

qui pût préserver de tout poison; je lui répondis que non,--à cause de

la diversité des venins et de leur action;--le seigneur qui avait

apporté la pierre soutint l'efficacité du bézoard;--alors, je dis au

roi qu'on aurait bien moyen d'en faire expérience certaine sur quelque

coquin qui aurait gagné le pendre. Alors promptement il envoya querir

M. de la Trousse, prévost de son hôtel et lui demanda s'il avait

quelqu'un qui eust mérité la corde; il lui dit qu'il avait en ses

prisons un cuisinier qui avait dérobé deux plats d'argent en la maison

de son maître, et que, le lendemain, il devait être pendu et

estranglé. Le roy lui dit qu'il voulait faire expérience d'une pierre

qu'on lui disait être bonne contre tout venin, et qu'il sust dudit

cuisinier s'il voulait prendre un certain poison, et qu'à l'instant

on lui baillerait un contre-poison, et que, s'il réchappait, il s'en

irait la vie sauve, ce que ledit cuisinier très volontiers accorda,

disant qu'il aimait trop mieux mourir dudit poison dans la prison que

d'être estranglé à la vue du peuple. Alors un apothicaire lui donna un

certain poison et subitement une raclure de ladite pierre de bézoard.

Ayant ces deux drogues dans l'estomac, il cria qu'il avait le feu dans

le corps.--Une heure après, je priai le sieur de la Trousse d'aller

voir, ce qu'il m'accorda en compagnie de trois de ses archers; je

trouvai le pauvre cuisinier à quatre pieds, cheminant comme une beste,

la langue hors la bouche, les yeux et toute la face flamboyants,

jetant le sang par les oreilles, par la bouche et par le nez, et

mourut misérablement, criant qu'il eust mieux valu être mis à la

potence. Ainsi la pierre d'Espagne n'eut aucune vertu; à cette cause,

le roi commanda qu'on la jettast au feu: ce qui fut fait.»

Le bézoard n'était pas la seule pierre admise en médecine; on avait la

pierre alectorienne,--qu'on trouvait dans les coqs et qui assurait la

victoire à la guerre et la pluralité des suffrages aux comices.

Saint Isidore vante une petite pierre trouvée dans la tête d'une

tortue des Indes qui donne la faculté de deviner l'avenir à qui la

porte sous la langue; mais on ferait un gros volume des inventions ou

des crédulités de saint Isidore en fait d'histoire naturelle.

Un concile d'Auxerre défend l'expérience de la pierre oolithe, qui,

broyée et mêlée à du pain, dénonçait les voleurs qui ne pouvaient

manger ce pain.

On se servait beaucoup en médecine des cinq fragments précieux, qui

étaient l'améthyste, le saphir, l'hyacinthe, la topaze et l'émeraude.

Cette pierre, d'ailleurs, ayant ses vertus particulières, l'hyacinthe,

les perles, le rubis, préservaient celui qui les portaient de tout

poison. L'émeraude guérissait l'épilepsie.

La topaze faisait disparaître l'hypocondrie, l'opale préservait de la

peste, donnait plus d'éclat et de puissance aux yeux.

L'améthyste préservait de l'ivresse.

Sans parler de la pierre philosophale qui eût guéri de tout et eût

supprimé la mort si on eût pu la trouver.

Le docteur Jean Marius, d'Augsbourg, élève de Jean Scutter, grand

médecin, a écrit vers 1730 un _Traité du castor_, publié à Vienne en

1746, traduit en français et publié de nouveau chez David fils,

libraire, à l'enseigne du Saint-Esprit, quai des Augustins.

Cet ouvrage est approuvé par un grand nombre de médecins de ce

temps-là.

Marius y parle de la puissance de la pâquerette, «d'une si grande

utilité dans la cure des blessures»; des vers de terre, si efficaces

dans le traitement de la goutte. Il préconise les vertus des

cloportes, de la chair des cerfs, des loups, des lièvres, des vipères.

Mais ce n'est rien à côté du castor et surtout du castoréum qu'on

trouve dans cet animal. Le castor fournit des remèdes assurés pour

presque tous les malades.

Une dent de castor les préserve des douleurs que leur causent leurs

propres dents et de l'épilepsie.

La peau de castor--fût-ce une paire de gants--augmente la mémoire.

Le _castoreum_ est souverain contre le mal caduc et contre

l'apoplexie, contre les fièvres, les maux d'oreilles, les faiblesses

d'estomac, contre la paralysie, l'asthme, les maladies des poumons,

contre tous les maux,--enfin tout.

Dans le même ouvrage, Jean Marius préconise l'esprit de suie,--l'huile

des philosophes où il entre des perles, des vipères, des crottes de

souris et de la cendre de jeunes corbeaux.

En 1684, un docteur Confupe a publié un livre sur les fièvres. Cet

ouvrage, adressé à M. Naquem, premier médecin de Sa Majesté, est

approuvé officiellement par les professeurs royaux en médecine de

l'université de Toulon.

On y trouve la chair, poudre et sel de vipère, le bouillon composé de

chapon, de vipère, des yeux et des pieds d'écrevisses de rivière, du

corail et des perles; la corne de cerf, la dent de sanglier, les

«fragments précieux».

En 1685 parut, avec privilège du Roi, un traité du _thé_, du _café_ et

du _chocolat_, par un docteur Sylvestre Dufour.

On y dit que le docteur Monin, célèbre médecin de Grenoble, a inventé

quelques années auparavant le café au lait. Voilà une des rares

drogues qui ont survécu aux modes.--Ce célèbre médecin, dit le médecin

Dufour,--a «employé le café au lait et en a fait de fort belles

cures».

«Au moyen de lait _cafeté_, j'ai arrêté la toux, guéri la migraine, la

phtisie, la pleuropéripneumonie, la fièvre tierce, double tierce,

triple quarte.»

Une des plus jolies fougères--l'_adiantum_ cheveux de Vénus--a joué un

assez grand rôle et a guéri bien des maux en 1644, comme en fait foi

un traité publié par le docteur Pierre Formi, docteur de l'université

médicale de Montpellier. L'_adiantum_ est une délicieuse petite

fougère qui, dans la région que j'habite, vit très volontiers dans les

anfractuosités et les fentes intérieures des vieux puits; elle ne

s'élève pas à plus de dix à douze centimètres--sur des tiges fines

comme des cheveux et d'un noir vernissé, elle émet des feuilles

arrondies et découpées d'un vert gai;--on l'appelle, et on l'a appelée

de tout temps, cheveux de Vénus;--cela me gêne un peu parce que je

vois Vénus blonde. Elle sert, dit Pline, à teindre les cheveux et à

les faire croître longs, épais et frisés; pour cet effet, on la fait

cuire dans du vin et de l'huile.

On lui a découvert d'autres vertus. En MDCXLIV,--le docteur Pierre

Formi, de l'université de médecine de Montpellier, a publié un _Traité

de l'adiantum, cheveux de Vénus_--contenant la description, les

utilités et les diverses préparations galiéniques et spagiriques de

cette plante pour la «guérison de quelque _indisposition_ que ce

soit». Ce titre est modeste, car, dans la dédicace faite à puissante

dame Marguerite de Montprat, abbesse de Noneuques,--il avoue--qu' «il

n'est de maladie contre laquelle l'_adiantum_ ne déploie le bénéfice

de sa vertu».

Il purifie le sang, guérit la mélancolie, l'hypocondrie, toutes

fièvres; fait croître et épaissir les cheveux, combat victorieusement

le catarrhe, l'épilepsie, la céphalalgie, les maux de dents et

d'oreilles; éclaircit la vue, éveille les facultés du cerveau, excite

les puissances vitales, réjouit le coeur, annihile le venin des

serpents, des scorpions, des vipères.

Il guérit encore l'asthme, la péripneumonie, la gravelle; remédie à la

stérilité et à l'impuissance, la teigne, la jaunisse, les écrouelles,

les ulcères, les fistules, etc. L'auteur cite encore Galien,

Théophraste et Dioscoride.

La tisane qu'on en fait est un vrai or potable par sa couleur et par

ses vertus; on en fait du vin _adiantum_, des opiats, des tablettes,

des pastilles, des pilules, des poudres, des juleps, des gargarismes,

des cataplasmes, etc.

Enfin, on ne voit pas ce qu'il reste à guérir aux autres drogues,

médicaments, panacées, etc.

Le volume est terminé par des éloges, en prose, en vers, en français,

en latin, en grec, du docteur Formi et de son ouvrage par d'autres

médecins et savants.

En MDCLXVIII, le docteur Baillaud dédie à M. Bourdelle, premier

médecin de la reine de Suède, conseiller et médecin du roy, un

«discours du tabac».

Le tabac, alors tout nouveau, avait été fort attaqué, rejeté; le

docteur avait pris sa défense;--c'est pourquoi le docteur Baillaud lui

dit qu'il a un esprit plus qu'humain.

Le livre est précédé des approbations du docteur Daquin, conseiller du

roi en ses conseils et premier médecin de la reine; du docteur Lizot,

conseiller et médecin ordinaire du roi; du docteur Guérin, régent en

la faculté de médecine de Paris; du docteur de Michu, docteur en

médecine de la faculté de Montpellier.

Il est inutile que je copie une nomenclature. Le tabac guérit

complètement de tout.

L'auteur termine ainsi son volume, orné d'une jolie reliure en

maroquin vert, orné de filets d'or.

La Maison de l'Ogre · 第 5 / 16 段