Le journal officiel, offensé, envoya treize témoins demandant une

réparation,--l'offenseur leur opposa treize témoins qui rédigèrent et

publièrent des procès-verbaux, de sorte que vingt-six individus

bénéficièrent de la publicité qui leur avait échappé jusque-là et

eurent leur part de la gloire des combattants. Le duel fut ainsi

annoncé comme une pièce de théâtre,--contrairement à l'usage ancien

qui aurait blâmé comme du plus mauvais goût que combattants et témoins

ne gardassent pas le silence complet sur ce genre d'affaires; le

combat dura une heure et demie:--il y eut trente-deux reprises; il est

vrai que les adversaires se contentèrent de battre l'air de leurs

flamberges à quatre longueurs de la lame;--un cependant, s'étant

imprudemment rapproché, reçut un coup sur les doigts.--Les vingt-six

témoins arrêtèrent le duel,--douze médecins qu'ils avaient amenés

déclarèrent que le blessé ne pouvait continuer sans se trouver dans un

état d'infériorité,--on déclara l'honneur satisfait.--Le blessé, qui

était le rédacteur du _Klmprsk_, soupçonné d'être l'auteur du

vaudeville, rentra en ville le bras en écharpe et se montra ainsi au

théâtre le soir.--Les deux journaux publièrent un nouveau

procès-verbal du duel rendant hommage à la bravoure, à l'intrépidité

des deux adversaires,--signé des vingt-six témoins et des douze

médecins. Le public qui, chaque soir, encombrait le théâtre pour aller

applaudir le vaudeville et crier: _Vive Gustave! Conspuez le

ministère! Conspuez le président!_--fit une ovation au blessé, accusa

le ministère d'être intervenu sans nécessité et d'avoir aggravé ainsi

son premier crime d'attentat à la liberté de la presse.

Le nombre des abonnés du _Gustave_ se décupla en trois jours;--le

ministère fit éplucher le journal, un substitut zélé trouva facilement

un délit dans quelques lignes--et on fit un procès.--Le jour de

l'audience, le tribunal était encombré;--en vain, le président menaça

de faire évacuer la salle si on se permettait la moindre

_manifestation d'approbation ou d'improbation_. Il ne put empêcher

les cris de: _Vive Gustave! A bas le président! A bas le ministère!_

L'accusé fut prudemment acquitté;--en vain le président du tribunal

voulut résister, on le saisit sur son fauteuil, et quatre solides

gaillards, relayés de temps en temps par quatre autres gaillards non

moins solides,--le portèrent en triomphe et lui firent faire le tour

de la place--en mêlant son nom et son éloge à ceux de Gustave--et aux

imprécations contre le ministère et contre le président.

On arrêta quelques-uns des manifestants; mais les autres les

arrachèrent presque tous aux mains des agents de police;--ceux que ces

agents purent emmener furent relâchés le soir; on n'osait pas leur

faire des procès qui, dans l'état d'effervescence des esprits,

seraient suivi d'autant d'acquittements.

Arriva le moment des élections générales.--Quelqu'un proposa la

candidature de _Klmprsk_;--elle fut acclamée avec ardeur non seulement

dans la capitale mais dans toutes les circonscriptions;--le cri de

_Vive Gustave!_ fut déclaré par le ministère «cri séditieux» et

faisait tomber ceux qui le hurlaient sous le coup de soixante-quatorze

articles de loi, ce qui centupla en vingt-quatre heures le nombre des

crieurs.--Le cri de _Vive Gustave_ était toujours accompagné des cris

de: A bas les ministres! A bas le président!

Le journal _Klmprsk_--prononcez _Gustave_--célébra les vertus de son

candidat,--et elles étaient nombreuses. L'avenir que son élection

promettait au pays décuplait toutes les félicités du paradis de

Mahomet.

Le journal officiel attribua à _Klmprsk_ tous les vices et quelques

crimes--et annonça que son élection serait la ruine et la perte de la

patrie.

Le ministère fit un _chassé croisé_ de préfets et de sous-préfets pour

s'opposer au torrent; on ne s'occupa plus que de la question

_Klmprsk_.--Ce fut une belle époque pour les filous et les escarpes de

la capitale, auxquels la ville fut abandonnée à merci.

Les deux partis couvrirent les murs et les maisons d'affiches de

toutes les couleurs; les _gustavistes_ rappelaient que c'était

_Klmprsk_ qui, à Xerxès, qui lui disait de rendre ses armes, avait

répondu: «Viens les prendre!»

Les _antigustavistes_ soutenaient qu'ils avaient des preuves qu'il

était le petit-fils du célèbre _Cartouche_ et les électeurs croyaient

les uns et les autres.

Quelques agents de police ayant reçu l'ordre d'arracher les affiches

_gustavistes_, furent roués de coups, assommés par les _gustavistes_

qui tapaient en criant: «On assassine nos frères!» A l'émeute manquait

encore le cadavre traditionnel qu'on doit promener par les rues en

criant: «Aux armes!»

On ramassa un citoyen ivre-mort qu'on coucha sur un brancard et que

quatre robustes manifestants commencèrent à promener. Mais l'ivrogne

se réveilla et se prit à chanter sans qu'il fût possible de le faire

taire;--il fallut le remettre à terre au coin d'une borne où il se

rendormit.

Heureusement passait une de ces mascarades appelées _enterrements

civils_, avec des drapeaux et des immortelles teintes en rouge--sans

oublier des stations aux cabarets, chemin faisant, où on buvait aux

vertus et au patriotisme du mort «libre penseur».

Les citoyens qui portaient le défunt se firent un plaisir et un devoir

de prêter le corps de leur ami pour accomplir la tradition, le rite et

le cérémonial de l'émeute.

Deux millions de bourgeois terrifiés fermèrent leurs portes, laissant

la rue au pouvoir de quelques centaines de fripouilles.

Le président avait déjà quitté son palais, les ministres déguisés, qui

en marmitons, qui en vieilles femmes, s'étaient mis à l'abri. Pendant

ce temps, le suffrage universel fonctionnait. _Klmprsk_ fut élu à la

presque unanimité par trois cent soixante-cinq collègues sur trois

cent soixante-six. Au trois cent soixante-sixième, il y eut

ballottage; mais tout portait à croire qu'il suivrait l'exemple des

autres. Voilà donc _Klrmpsk_--prononcez _Gustave_--seul représentant

de tous les départements. On cherche quel titre lui donner. Tout le

peuple était dans l'ivresse. On le nomma.

CHAMBRE DES DÉPUTÉS

et protecteur à vie--avec hérédité pour les enfants qu'il pourrait

avoir, mâles ou femelles.

--Maintenant, dit un des plus forts politiques du parti gustaviste, il

est temps que le héros paraisse, et qu'on le conduise, ou plutôt qu'on

le porte en triomphe au palais de la présidence.

Et déjà les plus obstinés adversaires se préparaient à faire amende

honorable et à lui offrir leur concours fidèle et dévoué.

Mais où est-il?

On se mit à sa recherche, on proclama, on fouilla.. on...

Mon petit livre couvert de parchemin ne va pas plus loin; les

dernières pages ont été déchirées et manquent.

De sorte que nous ne pouvons savoir quel fantoche, Arlequin,

Polichinelle ou Pierrot, a hérité de l'enthousiasme et de l'engouement

excités pour cet homme qui n'avait jamais existé, ni à quel degré de

bêtise et de misère tomba ce peuple que Jéhovah avait en vain essayé

de faire heureux.

LOGOGRIPHE

J'avais résolu, pour cette fois, de m'abstenir de toute politique. Si

je ne puis tenir tout à fait cette promesse faite à moi-même, je m'en

approcherai cependant le plus possible; après avoir, comme disent les

papes en nommant des cardinaux, _expectoré_ deux ou trois petits

points que j'ai sur le coeur, et qui m'étoufferaient, je passerai à

autre chose.

Rien ne réussit comme le succès;--qu'on se rappelle l'audacieuse

tentative de Malet,--improprement appelée la conspiration de Malet,

puisqu'il était seul, sans complices; en 1812, pendant la guerre de

Russie, il se nomme gouverneur de Paris, jette en prison Rovigo et

Pasquier,--ministre et préfet de police--entraîne plusieurs

régiments, etc.--Traduit devant une commission militaire, le président

Dejean lui demandant quels étaient ses complices, il lui répondit:

«Vous-même, si j'avais réussi.»

C'est ce qu'on vient de voir pour le général Boulanger. Nommé dans

trois départements, il voit, en vingt-quatre heures, s'accroître,

d'une façon à la fois comique et répugnante, le nombre de ses

partisans, de ses flatteurs--parmi lesquels des hommes qui, la veille,

le vilipendaient et le bafouaient ne se montrent pas les moins

ardents.

Je me rappelle que, lors de la révolution de 1848, un des plus dévoués

et des plus ardents serviteurs du gouvernement si malheureusement

tombé, rencontrant un des chefs du parti républicain, s'élance vers

lui, lui prend la main, la serre avec force, et lui dit: «J'espère que

vous êtes des nôtres!--Vive la République!»

Naturellement,--les membres d'une nouvelle institution, les

«reporters», se sont précipités sur le général à sa rentrée à

Paris;--il les a tous reçus, a répondu à toutes leurs questions et

surtout leur a dit ce qu'il a pensé avoir intérêt à répandre ou à

faire croire, car les reporters en chasse ont l'avidité du requin qui

suit un navire, et avale gloutonnement tout ce qu'on en jette, les

vieilles marmites et les casseroles, comme le lard.

Le général, donc, ne leur a pas caché l'enthousiasme dont il est

l'objet:--il n'a pas gardé le secret aux nouveaux et subitement

convertis.

Un de ces messieurs lui ayant effrontément et cyniquement demandé où

il prenait les grosses sommes qu'il avait dépensées pour sa triple

élection, et pour la vie qu'il mène depuis quelque temps, M. Boulanger

lui a répondu: «De l'argent? Ne me parlez pas d'argent, j'en regorge,

tout le monde m'en envoie: voici un plein panier de lettres chargées

que je n'ai pas encore pu décacheter, tant il y en a d'autres non

moins chargées et pleines d'argent.--Il y en a qui m'envoient 20,000

francs, d'autres 1,000 francs, d'autres trente sous;--il me faut cinq

secrétaires pour décacheter les lettres,--et le reporter s'est

empressé d'aller porter la chose à son journal. Ce n'est peut-être pas

vrai, mais cette situation n'est pas sans exemple.--Du temps d'une

autre Fronde contre le Floquet qui s'appelait alors Mazarin, le

Boulanger qui s'appelait duc de Beaufort,--devint l'idole de la

population de Paris, et fut surnommé le «Roi des halles».--Un jour

qu'il jouait à la paume, au Marais, les dames de la halle allaient

par peloton le voir jouer et faire des voeux pour qu'il gagnât.--Comme

elles faisaient du tumulte pour entrer et que le maître paumier s'en

plaignait, le duc fut obligé de quitter le jeu et de venir leur parler

à la porte. On convint que les femmes entreraient en petit nombre les

unes après les autres pour le voir jouer. «Eh bien, ma commère, dit-il

à une d'elles, vous avez voulu entrer: quel plaisir prenez-vous à me

voir perdre mon argent?»--Elle lui répondit: «Monsieur de Beaufort

jouez hardiment, vous ne manquerez pas d'argent; ma commère que voici

et moi, nous avons apporté deux cents écus; s'il en faut davantage,

j'irai en chercher.»

Quelque temps après, comme il passait devant l'église Saint-Eustache,

une troupe de femmes se mit à lui crier: «Monsieur, ne consentez pas

au mariage avec la nièce du Mazarin, quelque chose que vous dise ou

vous fasse votre père; s'il vous abandonne, vous ne manquerez de rien:

nous vous ferons tous les ans une pension de soixante mille livres

dans la halle.»

La popularité dont jouit en ce moment le général Boulanger est

incontestable: les relations des reporters et des journaux suffiraient

pour rendre vrai demain ce qui ne l'était pas hier;--la foule va où

va la foule, sans bien savoir où; on lui envoie tant d'argent que

cela!--et moi aussi, je vais lui envoyer 1 fr. 50.

On va donner son nom à une rue de Paris, et, dans tous les chefs-lieux

des départements où il a été et sera élu, on parle d'une statue.

Mais que de lettres! que de félicitations! que d'offres de dévouement!

que de demandes aussi!--des femmes lui tricotent des bretelles, une

vieille dame lui envoie des pruneaux, en rappelant combien sa santé

est précieuse à la France.

Il reçoit des vers, des odes, des acrostiches;--entre toutes ces

missives, une mérite d'être citée: elle est de M. Joseph Prudhomme,

fils naturel d'Henri Monnier, professeur d'écriture et de grammaire,

élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et

tribunaux.

«Brave général, lui dit-il, c'est comme grammairien et au nom de la

langue française et de l'alphabet que je viens vous dire: Heureuses

les lettres, les neuf lettres qui ont l'honneur d'entrer dans votre

nom!--tristes sont celles qui restent en dehors!--Ces neuf lettres

deviennent l'aristocratie de l'alphabet, les autres sont la foule, la

populace, l'_ignobile vulgus_; les écrivains de mérite, s'efforceront

de les employer le moins possible.

»Déjà ces neuf lettres composent un grand nombre de mots, un si grand

nombre de mots qu'il ferait presque une langue, et qu'il suffirait de

quelques légères modifications dans l'orthographe pour qu'on pût

parler le «boulangisme».

»Ce nom est bien grand, il promet, il contient tout; outre la paix et

la revanche, outre la prospérité et la moralisation du pays, le

patriotisme, la liberté, la fraternité, etc.

»Voici un petit échantillon des mots qui, déjà, se peuvent écrire avec

les neuf lettres de votre nom.--Je dis petit échantillon; car j'en ai

trouvé cent trente et un;--j'en cherche et j'en trouverai encore.

»Blague--gabeur--gobeur--bouge--boue--rouge--ogre--roué--rogne--bagne

--glu--rue--v'lan--âne--auge--Labre (saint)--bulle (de savon)--onagre

--bougre--grue--bourbe--balle--grêlon--rage--gueule--borne--grève--râle

--nul--goule--ravage--banal--grabuge--borgne--lave--gaver--bave

--glou-glou--narguer--galon--geôle--gale--veule--bran, etc., etc., etc.

»Qui sait si on ne compléterait pas la langue avec vos prénoms?

»Si, par votre influence toute-puissante, brav' général, j'entre à

l'Académie française, d'abord vous pourriez compter sur ma voix pour

vous y faire entrer à votre tour, et ensuite je consacrerais mes

veilles à la formation, au perfectionnement de la langue boulangienne

toute tirée de votre nom; les lettres qui, obstinément, se

refuseraient à cet honneur, seraient considérées comme suspectes, et

rejetées pour le goût et le beau langage.

»JOSEPH PRUDHOMME.»

Et moi aussi, je veux donner quelque chose au brav' général; car on

s'aborde dans la rue, et on se demande réciproquement: «Qu'avez-vous

envoyé au général?...» Je n'ai pas, du reste, ce qui me distingue

avantageusement, attendu son triple succès, pour lui fournir, par les

exemples de Cromwell et de Bonaparte, la seule et efficace manière de

dissoudre une Assemblée.

Je veux aujourd'hui, quoique ce soit hardi, peut-être imprudent--lui

dire deux vérités:

La première, c'est qu'il ne faut pas s'enorgueillir de la

popularité--et de la multiplicité des suffrages.--On ne vote pas pour

celui-ci ou celui-là, mais contre celui-là ou celui-ci.--Le favori

n'est le plus souvent qu'un prétexte.--«Vive Boulanger!» ne veut

peut-être dire que «A bas Floquet!» et même «A bas la République!»

--Vous valiez mieux, dit Sénèque à Lucilius, quand vous plaisiez à

moins de monde.

Pourquoi, brav' général?--Connaissez-vous un général qui n'ait donné

des preuves de bravoure?--Où, quand, et comment M. Boulanger en a-t-il

donné plus que les autres? Et, d'ailleurs, que signifie cette épithète

qui s'applique à tous, non seulement à tous les généraux, mais à tous

les colonels, à tous les sergents, à tous les soldats?--Comme éloge,

c'est banal et commun.

A Cromwell--qui, lui, savait dissoudre une Assemblée, un de ses

courtisans faisait remarquer, avec enthousiasme, la foule énorme qui

se pressait sous ses fenêtres pour le voir.

--Il y en aurait encore bien plus, dit le Protecteur, si on me menait

pendre.

Beaucoup--même parmi les conservateurs, ont voté pour le brav'

général, le jugeant instrument de guerre, machine de dissolution pour

la République--et peu capable par lui-même de se soutenir et de

s'installer. C'est ce sentiment qui a tant servi à l'élection du

prince président en 1848.--C'était quelqu'un dont on se débarrasserait

facilement.--On a vu plus tard qu'on s'était trompé.

Peut-être agit-on aujourd'hui aussi légèrement, en ne faisant qu'un

cas très médiocre de la personnalité de M. Boulanger.

Cependant--en examinant l'entourage, la cour, les associés de M.

Boulanger, on peut dire que «ça manque de Morny», et, sans Morny, le

prince Louis-Bonaparte ne serait pas devenu l'empereur des

Français;--de même que, sans Ollivier, il serait peut-être encore sur

le trône.

On me dit qu'un député,--un de ceux qui ont crié le plus énergiquement

«A bas le dictateur!» lors de la séance de la démission,--inquiet de

sa situation et, pour se concilier la faveur du général, témoigner son

repentir et assurer sa réélection, se propose, à la rentrée des

Chambres, de déposer deux projets de loi, par lesquels--à l'exemple du

Sénat romain pour César:--1º il serait au-dessus des lois de façon à

n'être jamais forcé de faire ce qui ne lui plairait pas--ni empêché de

faire ce qui lui plairait;--2º on lui donnerait un droit absolu sur

toutes les femmes de la République.

Les pauvres terrassiers viennent de recevoir une leçon dont je

voudrais être certain qu'ils profiteront. C'était bonnement,

innocemment, naïvement qu'ils s'étaient mis en grève, poussés,

encouragés par les démocrates, les labouvistes, les anarchistes, les

intransigeants, les exclusifs, les fructidoriens, les robespierristes,

les dantoniens, les maratistes, les montagnards, les possibilistes,

les nihilistes, les patriotes plus patriotes que les patriotes, les

sans-culottes, les terroristes, les communards, les tape-durs et

autres factions, tous ennemis acharnés les uns des autres et d'une

République soi-disant concentrée, une et indivisible.

Ces bons terrassiers n'avaient aucune idée politique; aucun ne

pensait à être président de la République.--Ce qu'ils voulaient,

ce qu'on leur faisait espérer, c'était d'être plus payés à proportion

qu'ils travailleraient moins, d'avoir plus de temps à passer au

cabaret et plus d'argent à y dépenser, en s'offrant quelques petites

douceurs; car, demandez aux marchands de la halle si les ouvriers

aujourd'hui se privent de bons morceaux--et, regardez à la porte

des marchands de vin, vous y verrez de coquettes écaillères ouvrant

des huîtres.--On leur disait que c'était par méchanceté que les

patrons ne les payaient pas plus cher et exigeaient le travail de la

journée d'autrefois.--Les patrons avares avaient de l'or à n'en savoir

que faire.--Nul ne leur disait que, si la main-d'oeuvre devenait plus

chère, beaucoup de patrons seraient forcés de fermer les ateliers ou

de faire faillite. Tout cela intéressait peu le conseil municipal et

les «hommes politiques» de taverne, les Démosthènes du ruisseau.--J'ai

vu en 1830, en 1834 et en 1848, des émeutiers fanatiques prêts à se

faire tuer, mais les deux derniers sont morts en 1871: c'étaient

Flourens et Delescluze.--Aujourd'hui, on ne veut pas mourir, on veut

vivre et bien vivre, on attaque les abus pour s'en emparer et en

jouir; on avait donc espéré pousser les terrassiers et les autres

corps d'état en avant pour une revanche des journées de juin, en se

tenant à l'abri, et leur faire tirer les marrons du feu.

Alors, on les accablait d'éloges, de sympathies, d'enthousiasme, on

leur promettait beaucoup d'argent, on leur en donnait même un

peu,--c'étaient tous des héros.

Mais les terrassiers, très probablement grâce à leurs femmes, ne s'y

sont pas laissé prendre et sont restés sur leur terrain.

Alors, conseil municipal, démocrates, patriotes, possibilistes,

nihilistes, etc., les ont subitement et carrément lâchés et

abandonnés.--Quelques terrassiers ont été blessés, d'autres mis en

prison,--tous ont perdu un mois de travail et de gain.

Je parlais tout à l'heure des reporters et de l'ardeur avec laquelle

ils s'étaient rués sur le général Boulanger, qui ne leur a pas plaint

une pâture qu'ils ont gobée avidemment.

Il y a longtemps déjà--j'en ai cependant vu les commencements--que le

journalisme a triomphalement laissé derrière lui cette prétendue

renommée des Anciens--avec ses cent malheureuses trompettes; une

nouvelle classe de littérature, l'institution des reporters, y a mis

le comble.

Une armée d'hommes de tous âges, sortis de toutes conditions ingrates,

ou moins amusantes,--les uns plus, les autres moins lettrés, plus ou

moins bien vêtus et quelques-uns très bien et «ayant du monde»; tous

hardis, résolus, imperturbables, quelquefois effrontés, forts d'un

droit qu'ils s'attribuent et qu'ils réclament hautement. Cette armée

infatigable ne se repose ni le jour ni la nuit.--Quelques-uns chassent

avec un carnier à la dernière mode, quelques-uns chiffonnent avec la

hotte et le crochet.--Cette armée se répand sur la ville en quête de

nouvelles--tous résolus à ne pas revenir bredouilles;--ils entrent

partout, avec l'autorité que des magistrats n'exercent qu'avec des

restrictions inviolables.

Un artiste, un peintre, une cantatrice, célèbres ou à la mode, un roi,

un empereur arrivent-ils à Paris, à l'instant même, le reporter envoie

sa carte, et suit, sans attendre de réponse, le domestique qui la

porte, il s'assied et pose une série de questions à ces diverses

majestés qui répondent avec complaisance, les uns intimidés, les

autres malins:--«Quel âge avez-vous? Sortez-vous de parents

honnêtes?--Quelles sont vos vertus, quels sont vos vices? Quel vin,

quels mets préférez-vous? Tous ces cheveux sont-ils à vous? etc.»

Une famille vient d'être frappée d'un immense malheur, un de

ses membres vient d'être assassiné ou de se tuer lui-même, le

reporter sonne: il demande à voir la veuve, les enfants... On

répond qu'ils sont tous accablés par la douleur et ne reçoivent

personne.--«Personne, c'est possible; mais moi, c'est différent;--je

suis--la presse!» Et alors on le reçoit, on répond en pleurant à des

questions les plus risquées, les plus indiscrètes.

Pourquoi s'est-il tué? «Avait-il volé à la banque; où il était

employé? ou a-t-il découvert, madame, que vous le trompiez avec un de

ses amis? etc.»

Le reporter s'en va, le carnier plein, mais, à l'instant même, lui

succède le reporter d'un autre journal;--pourquoi refuser à celui-ci

ce qu'on a accordé à l'autre?--Il fait à peu près les mêmes questions

et empoche les mêmes réponses.

Un crime a été commis, le reporter va voir l'accusé dans sa prison,

les geôles lui sont ouvertes comme des palais.

--Eh bien, mon pauvre criminel, nous avons donc tué notre père?

Il n'était pas encore question du reportage, lorsqu'il courut

l'anecdote suivante, attribuée à Victor Hugo,--qui était, lui aussi,

en quête de documents pour «_Le Dernier Jour d'un Condamné_».

Il obtint facilement l'autorisation des magistrats compétents, pour

aller voir à la Force un assassin qui venait d'être condamné à la

peine de mort.

Hugo,--très correct--et ne voulant pas manquer d'égards au condamné,

se fait annoncer:

--Un monsieur demande à vous voir, dit le geôlier au prisonnier.

--Qui ça... un monsieur?

--M. Victor Hugo.

--Rugo?... répond le condamné--Rugo?... je connais pas; de quel bagne

qu'i'sort?

Un nouveau volume «illustré» de charmants dessins de Riou,--que vient

de publier l'heureux auteur d'un petit chef-d'oeuvre _Boule de

suif_--me rappelle une circonstance où une femme sut se servir

habilement de l'intervention d'un reporter:

Bazaine, moins coupable peut-être que certains de nos ministres de la

guerre, était dans la plus délicieuse prison, l'île Sainte-Marguerite,

une oasis dans la Méditerranée;--je comptais même, si des amis à moi

arrivaient au pouvoir, demander la survivance--en m'efforçant d'être

ensuite transféré à l'île voisine, l'île Saint-Honorat, que je préfère

de beaucoup.

On apprit un matin que le maréchal Bazaine s'était évadé et on

attribua l'aventure à sa femme.--Le «pouvoir» ne s'en soucia

point;--c'était un débarras.

Les fugitifs furent cependant poursuivis, mais par le reporter d'un

journal très répandu--et qui ne regarde pas à la dépense pour

satisfaire la curiosité de ses nombreux lecteurs;--voies ferrées,

postes, etc., il ne négligea rien et les rejoignit;--il déclina ses

titres, et demanda une entrevue à madame Bazaine, qui, après un peu

d'apparente hésitation, voulut bien le recevoir, montra quelques

répugnances à répondre à ses questions, puis y consentit après lui

avoir recommandé une discrétion qu'elle eût été bien fâchée de lui

voir pratiquer.

La Maison de l'Ogre · 第 4 / 16 段