nommer.»
Deux procès simultanés ont excité singulièrement des intérêts
différents.
Prado était un voleur, un assassin, un scélérat de profession;--il
était accusé d'avoir assassiné une fille publique pour lui voler ses
diamants;--il le niait avec une invincible obstination, beaucoup
d'adresse, de sang-froid, je dirai presque de talent,--malgré
beaucoup de faits, on peut dire de preuves à l'appui de
l'accusation.--Pour mon compte, je crois qu'il a assassiné Marie
Aguettant; mais je ne sais si j'aurais osé le condamner à mort--faute
d'une de ces preuves auxquelles l'accusé n'a plus rien à répondre et
qui lui arrachent soit un aveu, soit un silence équivalent à un aveu.
Si je le crois coupable,--ce n'est pas sur les preuves avancées par
l'accusation, quelque graves et vraisemblables qu'elles soient; c'est
sur sa défense même si habile, si adroite, si troublante; c'est une
plaidoirie d'un avocat très fort, et si son avocat avait assassiné
Marie Aguettant, et, si Prado avait été le défenseur--peut-être
l'accusé eût été acquitté ou eût obtenu des circonstances
atténuantes.--Mais cette défense est une plaidoirie d'avocat; pas un
cri, pas une phrase, pas un mot d'innocent.
--Prado a été condamné à mort, quoique son avocat dît, dans son
plaidoyer--qu'il ne croyait guère à la légitimité de la peine de mort
prononcée par la loi et la société.
L'autre était plus qu'un scélérat, c'est un monstre et un lâche.
Il a assassiné une honnête femme, mère de famille. Il prétend, contre
toute vraisemblance, que lui et elle voulaient mourir ensemble; il
l'avait tuée d'une main ferme, de deux coups de pistolet--et
qu'ensuite lui-même, avec quatre balles restées dans le pistolet et
vingt-deux balles dans la poche, il s'était contenté d'une blessure
ridicule, laissant sur un lit le cadavre nu jusqu'au-dessus de la
ceinture. Non seulement il avouait le crime,--mais il s'en vantait
comme d'une action admirable, sublime.--Il a fait venir de Paris le
bâtonnier de l'ordre des avocats,--chargé de déshonorer sa victime, et
qui s'en est acquitté de son mieux.
Un gamin de lettres est venu à l'audience le glorifier, sans que le
président ait fait jeter le gamin à la porte du prétoire.
Le ministère public n'a pas osé requérir la peine de mort, dans la
crainte de venir en aide à une vieille rengaine, à une vieille
rouerie, à une vieille «ficelle» de la défense: «L'accusé aime mieux
la mort que le bagne.» L'avocat général n'a pas osé parce qu'il
courait le risque, en demandant la mort de ce monstre, de provoquer un
acquittement. Dans ce crime, que toutes les circonstances rendaient
plus horrible, le jury a trouvé des circonstances atténuantes, et M.
Chambige en est quitte pour sept ans de travaux forcés.
Le lendemain de la condamnation, ses amis «littéraires» ont voulu
avoir leur part dans la notoriété, dans la gloire de M. Chambige, et
un d'eux a vu une occasion de célébrité et de bénéfices, en faisant
annoncer dans les journaux un livre dédié au condamné!--espérant que
ça se vendrait bien et aurait trente-sept éditions comme tant
d'autres.
Comment le ministère public eût-il dû risquer un acquittement qui
n'eût guère été plus scandaleux que la peine dérisoire--dont ce lâche,
que son avocat avait dit «préférer la mort au bagne,»--se donne bien
de garde d'appeler et se trouve satisfait!--comment l'avocat général
n'a-t-il pas dit:
«Chambige, je requiers contre vous la peine de mort.--Soyez heureux
que la loi et la justice vous débarrassent d'une vie désormais
honteuse et misérable, d'une vie que, en admettant la fable dont vous
avez accru votre crime, vous deviez à la morte, et que vous avez tenté
par tous les moyens de lui escroquer.»
Cet avocat n'osait pas demander la peine capitale dans la crainte d'un
acquittement pour un crime monstrueux commis par un homme ne méritant
aucune pitié.
Cet autre avocat,--également ministère public, demandant et obtenant
la mort de l'accusé, mais disant qu'il n'est pas certain que la
société ait le droit de tuer--me font voir--une fois de plus--qu'il
est des absurdités, des bêtises qui ont la vie bien dure et qu'il faut
tuer plusieurs fois.
Aux mêmes insanités, je ne puis faire que les mêmes réponses;--mais je
commencerai par dire:
A soutenir l'abolition de la peine de mort, on peut se laisser
entraîner sans une conviction bien entière, parce que cette plaidoirie
est féconde en phrases brillantes, faciles et toutes faites,--parce
qu'elle a un air généreux, libéral, humain.
Pour soutenir l'avis contraire qu'on aimerait peut-être mieux ne pas
avoir, et dont la popularité et le succès sont beaucoup moins
certains, il faut être bien complètement, bien résolument de cet avis.
Il est curieux de remarquer que les plus ardents adversaires de la
peine de mort sont des gens qui, en même temps, s'efforcent de
réhabiliter Robespierre, Danton, Fouquier-Tinville, Carrier, Marat,
etc., etc., puis d'excuser d'abord et d'expliquer ensuite et de
glorifier _la Terreur_, la guillotine permanente, les mitraillades de
Lyon, les noyades de Nantes, la Commune, etc.
Les adversaires de la peine de mort se fondent sur deux arguments que
voici:
1º «L'échafaud est inutile;--l'échafaud n'effraye pas les assassins.»
Qu'en savez-vous? Vous savez qu'un homme n'a pas été arrêté par
crainte de l'échafaud; mais, si un homme, dix hommes ont subi cette
crainte salutaire, iront-ils vous dire: «Mon bon monsieur, j'étais
tourmenté d'un âpre désir de tuer mon ennemi et d'assassiner un homme
riche qu'on ne pouvait dépouiller autrement, mais j'ai reculé devant
l'idée de la guillotine.»
Admettons un moment que la peine de mort n'empêche pas l'assassinat,
vous supprimez la peine de mort; mais que faites-vous des assassins?
Vous leur infligez les travaux forcés.--Mais, si la crainte de la plus
forte peine a été inefficace, pensez-vous que la crainte d'une peine
moindre serait plus puissante?
Non; alors supprimons les travaux forcés.
De même pour l'emprisonnement--et nous descendrons toujours jusqu'à ce
que nous ayons une peine homéopathique à la trois centième relative.
Mais heureusement que votre raisonnement ne vaut rien; car il
conduirait à ce raisonnement terrible:
La peine de mort est impuissante; il faut donc ne pas diminuer la
peine, mais l'augmenter jusqu'à ce qu'on obtienne un résultat;--alors
il faut recourir aux supplices, à la torture, aux membres rompus, à
l'écartellement: est-ce là ce que vous voulez?--C'est cependant ce que
vous demandez--en disant la peine de mort inefficace, c'est-à-dire
insuffisante.
Dans le crime, comme dans toutes les autres circonstances, l'homme, à
son insu parfois, fait un calcul des peines et des plaisirs;--on ne
veut pas payer trop cher:--tel jouera un an de sa liberté contre la
chance de s'approprier cent francs, qui reculera s'il ne peut prendre
que dix sous en encourant la même peine, ou s'il doit jouer deux ans
contre la capture de cent francs.
Il y a des voleurs qui ne volent jamais la nuit, quoiqu'ils aient
moins chance d'être pris qu'en volant le jour, parce qu'ils ne veulent
risquer qu'une certaine peine, et ne pas trop mettre au jeu.
Ces assassins sont une bande à part,--devenue plus nombreuse depuis
qu'ils ne jouent plus contre l'échafaud, mais seulement contre
certaines chances aléatoires de l'échafaud--depuis qu'on rend des
points aux assassins.
2º Argument.
«La société n'a pas le droit de tuer un homme, elle ferait dans ce cas
ce qu'elle reproche au criminel d'avoir fait.»
Il y a cependant une certaine nuance sur laquelle j'appelle votre
attention.--La société tue un homme parce qu'il en a tué un--et aussi
pour l'empêcher d'en tuer d'autres, et aussi pour faire savoir à ceux
qui seraient tentés de l'imiter qu'ils jouent leur tête, et aussi pour
rassurer la société justement alarmée.
La société tue un homme parce qu'il en a tué un autre, l'assassin a
tué un homme parce qu'il avait une montre.
L'homme attaqué par un assassin a-t-il le droit de le tuer pour se
défendre?
C'est ce droit de se défendre que l'individu transmet à la société, et
le transmet diminué de tout ce que la passion, la peur, la colère
pourraient y ajouter d'arbitraire et d'excessif.
Mais, si la société avoue qu'elle est impuissante à protéger ses
membres contre l'assassinat, elle rend à chaque individu la délégation
qu'il lui a faite,--chacun rentre en possession de sa défense
personnelle;--de là nécessairement, la vendetta, la loi de Lynch, le
revolver et le tomahawk.
Qu'aurait-on dit et fait à M. Grille, si, voyant que l'assassin et le
calomniateur de sa femme n'est pas condamné à mort, l'y avait condamné
lui-même en lui brûlant la cervelle à l'audience?--Ce n'est certes pas
moi qui l'aurait blâmé.
Vous trouvez que tuer un homme est horrible,--moi aussi.
Que tuer un homme, fût-il un scélérat, c'est encore fort triste.
C'est mon avis.
Que la guillotine est un objet hideux.
Je le pense comme vous.
Que l'office de bourreau et le bourreau lui-même sont ignobles et
répugnants.
Rien n'est plus clair.
Qu'il serait à désirer qu'on ne tuât plus personne, qu'on brûlât la
guillotine.
Nul au monde ne le désire plus sincèrement et plus vivement que moi.
En un mot qu'on supprimât la peine de mort.
Je vous défie d'y applaudir plus que moi.
Supprimons donc la peine de mort, mais que messieurs les assassins
commencent.
La peine de mort, grâce aux phrases dues à la sympathie qu'il est de
mode d'afficher pour les scélérats,--grâce aux faiblesses et à la
sottise des jurés, n'existe déjà plus que très exceptionnellement pour
quelques assassins, empoisonneurs, incendiaires, parricides,
etc.;--mais elle subsiste et elle subsistera pour ceux qui laissent
voir des chaînes de montre, pour ceux qui passeront pour avoir de
vieux louis enfouis; elle subsistera pour la pauvre fille qui refuse
d'épouser un mauvais sujet auquel elle aura inspiré une fantaisie.
La peine de mort n'existera plus pour les criminels, elle sera
réservée exclusivement aux innocents.
KLMPRSK
Un jour le Bon Dieu s'éveillant.
Fut pour nous assez bienveillant.
La mode, qui exerce un despotisme si invincible est en même temps si
mobile, que, si elle inquiète à juste titre ceux qu'elle adopte, elle
ne doit pas décourager ceux qu'elle néglige et semble dédaigner, et
qui peuvent avoir leur tour demain; elle est si changeante, qu'elle a
fini par s'ennuyer d'elle-même, se trouve vieillie, ne se croit plus
elle-même à la mode, change de nom, et se fait aujourd'hui appeler le
«chic».
Aussi ai-je hésité, dans la crainte d'effaroucher les lecteurs, à
rappeler ces deux vers de Béranger, si admiré, si loué pendant un
temps, et aujourd'hui si dédaigné, si oublié avec une égale injustice
et une semblable exagération. Mais cette épigraphe convenait si bien
à la petite histoire que je vais raconter, elle m'est si bien venue
d'elle-même sous la plume, que je me suis risqué et résigné.
On aimerait à se représenter l'Être suprême invisible et senti dans
tout, sans qu'on osât lui donner une forme et une figure, aimant,
protégeant, réglant d'un égal et paternel amour son oeuvre tout
entière, tout ce qu'il a créé,--tout ce que nous voyons et tout ce qui
est au delà de ce que nous voyons, les mondes infinis et un grain de
poussière--les soleils et les lucioles--les mers et la goutte de
rosée--l'homme et les insectes microscopiques, rien n'étant grand ni
petit aux regards de cette souveraine et divine intelligence.
Malheureusement, la Bible, que nous sommes obligés de croire, nous le
montre autrement.--Pendant plusieurs siècles, selon les saintes
écritures, Dieu s'est presque exclusivement consacré au petit peuple
hébreux qu'il a appelé «son peuple» par préférence et excellence, et
dont il a été le Dieu particulier et confisqué, lui sacrifiant le
grand peuple Égyptien et tous les peuples ses voisins, dans cette
terre qu'il lui avait «promise», et où il l'avait conduit sans se
décourager, quoiqu'il dit lui-même à Moïse: «Décidément, ce peuple a
la tête trop dure» (Duræ cervicis; _Exode, XXXII, 9_. Ce qui est
répété dans le _Deutéronome, IX, 13_.)--Il alla jusqu'à lui envoyer
son fils, par une préférence extraordinaire, et, je dirai même,
difficile à comprendre--et, ce fils, ils le crucifièrent.
Je me croyais donc fondé à croire Jéhovah moins jeune, et guéri à
jamais d'un pareil engouement et remonté chez lui, à cette hauteur
d'où sont égales les montagnes et les taupinières, les chênes et les
brins d'herbe, les éléphants et les fourmis.
Lorsque je trouvai par hasard en flânant sur les quais de Paris un
vieux petit volume recouvert de parchemin jauni, qui m'obligea à
penser autrement.
Oh! les bonnes flâneries sur les quais de Paris, à fouiller sur les
parapets les boîtes des bouquinistes!
A vrai dire, depuis si longtemps que j'ai quitté Paris, c'est la seule
chose que j'aie jamais regrettée--de cette ville, que Victor Hugo a
appelée la «ville lumière», prenant naïvement pour une lumière la
lueur rouge de l'incendie.
Voici ce que raconte ce _bouquin_:
«La terre, dit un jour Jéhovah, ce monde, un des moindres du nombre
infini que j'ai créés, me donne plus de soucis que tous les
autres.--J'avais de mon mieux, et assez bien je puis le dire sans
vanité, organisé les choses, pour que la courte existence des
habitants de la terre fût très supportable et même assez heureuse;
mais tous leurs efforts tendent à déranger l'ordre que j'ai établi, à
inventer des maladies du corps et de l'esprit, à se créer des
ambitions absurdes, des désirs irréalisables, des chagrins et des maux
de tous genres, tant les uns contre les autres, que chacun contre
soi-même, et je n'entends monter que des plaintes, des récriminations
contre le sort, contre la vie, contre moi-même.
»Je veux faire encore un essai;--mais, par le Styx, ce sera le
dernier!--Je vais tenter de rendre un peuple heureux et de lui donner
tout ce qu'il peut raisonnablement désirer, et même un peu au delà.»
Il prit un peuple, le plaça dans une contrée située de la façon la
plus avantageuse, entre des mers--un climat tempéré, un sol fertile;
puis il doua les femmes non seulement d'une beauté suffisante, mais
encore d'une grâce particulière et d'un charme spécial;--il doua les
hommes de bravoure et d'un certain esprit qui n'est pas précisément
«la raison ornée et armée», mais d'une autre espèce plus pratique,
plus agréable, peut-être plus capable de distraire et d'amuser:--il
leur donna surtout la gaieté. La gaieté! cette santé de l'esprit, ce
soleil qui colore la vie de teintes si riantes, qui rend les maux
légers; il leur donna le rire, le seul avantage bien constaté que
l'homme ait sur le singe.
Il leur expliqua que la monarchie est l'image du gouvernement paternel
et fait d'un peuple une famille, puis il leur choisit lui-même une
succession de rois aimant tendrement le peuple.
Mais de ces rois ils assassinèrent le premier, ils décapitèrent le
second et forcèrent le troisième à s'en aller, après avoir échappé six
fois aux couteaux et aux pistolets, aux cris de «Vive la liberté!»
«La liberté! dit Jéhovah, c'est un aliment de trop haut goût et de
trop difficile digestion et assimilation pour vos faibles estomacs.
Vous en avez eu jusqu'ici plus que vous n'en pouvez supporter; vous
n'êtes pas des esclaves aspirant à briser leurs chaînes, vous êtes des
domestiques capricieux aimant à changer de maîtres.--Eh bien, je vais
vous satisfaire,--je vais vous mettre en République;--vous aurez alors
quelques douzaines de maîtres, de tyrans, dont vous changerez tous
les dimanches.
«Puis je ne m'occupe plus de vous--débrouillez-vous. Je vous défends
même d'écrire sur vos pièces de cent sous que je vous protège
particulièrement, parce que désormais cela ne sera plus vrai.»
A ceux-là il n'envoya pas son fils, peut-être ne l'osa-t-il pas.
Et il fit comme il l'avait dit.
Et ce peuple se mit à ne plus labourer la terre si fertile qui lui
avait été donnée.
Tout le monde voulut être médecin, avocat, notaire, homme politique,
ministre, président de la République. La gaieté disparut; il ne crut
plus à Dieu, mais il crut à tel ou tel avocat, à tel ou tel général, à
tel ou tel déclassé, à tel ou tel fruit sec.
Il nomma pour le gouverner des hommes dont il exigea des promesses
impossibles à réaliser,--qui ne seraient pas restés trois jours au
pouvoir s'ils avaient tenté de tenir leur parole, et qui, ne la tenant
pas, étaient renversés au bout de huit jours. Ce peuple, qui avait été
longtemps un objet d'envie et de respect, devint un objet de pitié et
de dérision;--au drapeau blanc, il substitua le drapeau tricolore,
puis le drapeau rouge, puis le drapeau noir;--il déclara _la_
république _une et indivisible_, et se partagea en cent hordes ou
meutes sous différents noms, si bien que leur vrai drapeau, celui qui
eût convenu à cette situation, eût été la culotte d'Arlequin.
On gaspilla, on vola, on assassina; on fit, sinon des vertus, du moins
des titres de gloire et de popularité, de tout ce qui autrefois
déshonorait.
Au milieu de la foule, il se trouva par hasard un homme un peu
bizarre, ami du vrai, du juste, du grand et du beau,--spectateur
désintéressé, n'ayant envie de rien, ne voulant rien être dans
rien;--il n'était guère écouté et choquait beaucoup de gens par les
vérités qu'il émettait de temps en temps;--on ne disait jamais de lui:
«Il a raison, aujourd'hui»;--mais on a dû souvent dire: «Comme il
avait raison, il y a dix ans, il y a vingt ans!» Son faible, sa
marotte, sa manie était de chercher patiemment des vérités;--puis,
quand il en avait trouvé une, de l'éplucher, de la décortiquer, de la
«décaper», de la nettoyer, de la fourbir, de la frotter, de la faire
luire, en la réduisant à la plus simple, plus intelligible et plus
brève expression.
Puis, quand il en avait rassemblé quelques-unes, de leur donner la
volée comme à un essaim de libellules échappées de leurs chrysalides.
Non seulement on ne lui en savait aucun gré, mais beaucoup s'en
ennuyèrent, s'en offensèrent et lui voulaient du mal;--il s'en
affligeait quelque peu, parce que cette indifférence ou cette
malveillance l'empêchaient de faire le bien qu'il aurait voulu
faire,--et il ressemblait à cet autre homme qui avait gagé de vendre
sur un pont des louis d'or à trois sous la pièce, et auquel on n'en
acheta pas un; ce qui lui fit gagner son pari. Cependant, comme cette
malveillance allait jusqu'à la haine, il imagina de mettre à l'avenir
ce qu'il avait à dire sous un nom d'emprunt qui ne serait pas
compromis comme le sien, et permettrait peut-être de voir accepter et
adopter quelques-unes des vérités qu'il croyait utiles.
Il pensa un moment à prendre pour _gérant responsable_ le grand
philosophe Koung-fou-Tsé que les jésuites ont appelé Confucius--mais
on était habitué à ne pas prendre les Chinois au sérieux, la Chine
n'était pas à la mode, et lui-même avait plus d'une fois parlé de ce
grand homme avec admiration; ce qui aurait fait soupçonner
l'expédient.
Un jour qu'il avait amassé un certain nombre d'aphorismes, d'axiomes
plus hardis encore que de coutume, il jugea que, pour échapper à
l'indignation et au mépris, il était temps de mettre son idée à
exécution.
En effet.
C'était un chapelet assez dangereux.
Par exemple.
Deux et deux font quatre.
La prétendue république n'est pas un but, c'est une échelle.
La partie est toujours moins grande que le tout.
On attaque les abus non pour les détruire, mais pour s'en emparer et
en jouir.
Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite.
Les avocats s'intitulent les «défenseurs de la veuve et de
l'orphelin»;--mais la veuve et l'orphelin n'auraient pas besoin d'eux,
s'il n'y avait toujours en face de leur défenseur un autre avocat qui
y oblige.
Un nombre, quel qu'il soit, est toujours pair ou impair.
L'avocat, après dix ans d'exercice de sa profession, ayant plaidé dans
toutes les questions le pour et le contre, n'a plus aucun discernement
du juste ni du vrai--et est tout à fait incapable de prendre part aux
affaires publiques.
La liberté de chacun a pour limite la liberté des autres.
Cinq et quatre font neuf, ôté deux reste sept, etc., etc., etc., et
autres paradoxes vrais peut-être, mais étranges, choquants, n'ayant
nulle chance d'être acceptés.--C'était plus que n'en pouvait supporter
la patience de ses concitoyens.
Il se décida à ne publier de pareilles hardiesses que sous le nom du
«philosophe».
KLMPRSK
Cette publication n'excita pas autant qu'il l'avait craint
l'indignation générale,--à cause de la situation du gouvernement; le
Président trônait depuis trois ans, le ministère depuis trois
mois.--C'était un assez rare exemple de longévité.--Un parti s'était
formé de tous les partis aussi ennemis entre eux pour le moins qu'ils
l'étaient du parti au pouvoir, mais pour le moment d'accord sur ce
point, qu'il fallait le renverser et rendre la place libre,--chacun à
part soi, espérant jouer ses alliés et s'emparer de la place.
Ce qui, dans les idées émises par _Klmprsk_, concernait la république,
reçu avec colère et haine par les uns, était accepté par les autres,
qui ne l'appliquaient qu'à leurs adversaires.
On en parla beaucoup, on questionna l'écrivain; il prit des airs
réservés et mystérieux, répondit qu'il avait juré de ne pas trahir
_Klmprsk_--qu'à la moindre indiscrétion, cesserait toutes relations
avec lui--puis il s'en alla à la campagne, et de là, croit-on, à
l'étranger, mais, en tout cas, disparut tout à fait.
Mais, se demandait-on, quel est ce _Klmprsk_? Les uns disaient: «C'est
un diplomate!»--les autres, c'est un général ou un ancien
ministre,--en tout cas, un homme supérieur. Mais quel nom! comment ça
se prononce-t-il? Quelqu'un s'avisa de donner à chaque lettre le nom
dont on l'appelle et cela produisit:
_Kaelempeereska_--mais c'était encore long et difficile. Une personne
plus pratique rappela ce qu'avait fait autrefois un musicien
compositeur allemand qui avait beaucoup de talent, mais un nom si
hérissé de consonnes, si impossible à prononcer, qu'il n'y avait pas
moyen d'en faire un nom répété par la foule et célèbre;--il avait
imaginé, au-dessous de son nom, d'ajouter entre parenthèses:
prononcez: _Guillaume_.
Eh bien, Klmprsk--se prononcera GUSTAVE.
Ce logogriphe avait occupé l'attention pendant une semaine.--Quelques
individus s'étaient fait une position dans certains salons en
affectant des airs discrets comme s'ils en avaient su sur Klmprsk plus
qu'ils n'en voulaient dire.
La mode s'en empara,--les femmes portèrent des manches et des
tournures à la _Gustave_.
En même temps, on créa un petit journal--et on fit jouer un vaudeville
sous ce titre:
KLMPRSK
_Prononcez Gustave_
Le journal, dont les collaborateurs étaient soupçonnés de ne pas être
étrangers au vaudeville, répandit le bruit que le ministère avait
exigé des suppressions et des modifications.--C'était un attentat à la
liberté de la presse et cela devait amener du bruit; aussi la police
meubla la salle d'un nombre respectable de ses agents, ce qui provoqua
ce qu'elle voulait empêcher. On applaudit la pièce à tout rompre. Les
sifflets risqués par la police firent applaudir jusqu'au délire. On
cria: «Vive Gustave!» et «A bas le ministère! A bas le président!»
Ce journal rendit un compte enthousiaste de l'oeuvre; un journal
appartenant au pouvoir «actuel», comme il avait appartenu au pouvoir
précédent, tout prêt à se livrer à ses successeurs, écrivit:
«Ce nom ridicule que vous acclamez, ce nom de _Klmprsk_ que vous
prononcez arbitrairement _Gustave_, nous le prononçons _Jocrisse_.»
Le premier journal répliqua: «Il vous plaît de donner un nom au héros
du jour et, en bon parrain, vous lui donnez le vôtre.»