Pour satisfaire à des camaraderies de taverne, pour payer les

complaisances électorales, pour prévenir de justes reproches des

complices et soi-même, on a «épuré» la magistrature. Il faut entendre

«épurer» dans le sens d'ébrancher, effeuiller, «écrémer», couper les

branches et les feuilles, enlever la crème; pour «épurer», on a

destitué les «purs» et on les a remplacés par des complices et des

complaisants.

Est-ce «un progrès» de voir la justice au moins suspecte? N'est-ce pas

tout ce qu'il y a de plus funeste pour une société?

Je ne parlerai pas du jury qu'on a empoisonné de théories

absurdes--par suite desquelles la peine de mort est réservée aux

innocentes victimes, écartée de la tête de leurs assassins. Je vous

défie d'imaginer un forfait avec les circonstances les plus atroces

qui soit nécessairement puni de la peine capitale: c'est encore pour

les assassins un jeu de hasard.

Un «progrès», c'est de payer les députés. Avons-nous obtenu une

qualité supérieure, tout le monde est d'accord que c'est le contraire

qui est arrivé.

Du temps qu'on ne payait pas les députés, jamais un député n'a volé le

portefeuille d'un collègue comme cela vient d'avoir lieu.

Autrefois, le dimanche, les ouvriers, en costume de leur état, de

beaux gars, pantalon et veste de velours, allaient à Belleville dîner

joyeusement avec leur femme et leurs enfants.--Aujourd'hui, ils vont

encore à Belleville,--mais seuls, la femme et les enfants restent à la

maison, le plus souvent à la charge du bureau de bienfaisance;--car

les maris, les pères, dépensent toute leur paye au cabaret et aux

clubs à écouter et à débagouler des théories absurdes et criminelles.

_La presse_:--Le journaliste tient de l'avocat et du médecin et du

pharmacien.

Les drogues qu'il donne à ses lecteurs sont plus dangereuses que

celles qu'ordonnent et préparent les médecins et les apothicaires.

Pourquoi la presse n'est-elle soumise à aucune condition sanitaire?

Pourquoi n'est-on pas, après examen, n'est-on pas reçu journaliste,

comme on doit être reçu médecin, avocat, apothicaire.

Autre «progrès»: le suffrage universel--la plus grosse, la plus

formidable, la plus mortelle des bêtises; le plus ridicule, le plus

mortel des mensonges.

Par le suffrage universel--«deux cailloux valent mieux qu'un diamant,

deux crottins valent mieux qu'une rose».

Cicéron (_De la République_) dit: Servius Tullius eut grand soin--ce

qu'on ne doit jamais négliger dans une constitution de république, de

ne pas laisser la puissance au nombre.--_Ne plurimum valeant plurimi_.

Finira-t-on par s'en apercevoir--ce qu'on appelle aujourd'hui «le

progrès». Chaque pas--et les pas sont grands--nous approche de «la

maison de l'ogre»--et heureusement pour le Petit Poucet et ses frères,

ce n'est, au contraire, que pour s'en éloigner qu'il avait chaussé ses

bottes de sept lieues.

Ah! que Jéhovah avait donc raison quand, au Paradis, il défendait à

Adam et Ève de manger les fruits de l'arbre de la science!

«Progrès»--la musique sans mélodie? Une perdrix aux choux où il n'y

aurait que des choux.

«Progrès»--des vers richement et puérilement rimés--_bouts-rimés_

remplis au hasard--semblables à des habits couverts de paillettes et

de clinquant,--tristement accrochés, pendus, vides et flasques chez un

fripier, loueur de costumes pour le carnaval.

Je dois cependant reconnaître et signaler un vrai «progrès». C'est la

machine à coudre.

Et j'ai appris avec joie que l'invention en est due à un Français, à

un tailleur de Tarare (près Lyon), nommé Thimonnier.--En 1830 ou 1831,

il travaillait avec la machine qu'il avait inventée, machine qui,

m'assure-t-on, se voit encore place de la Bourse, à Lyon, au Musée des

arts industriels;--maintenant, qu'il y a plus qu'assez de rues

Gambetta,--les Lyonnais devraient bien consacrer, si ce n'est déjà

fait, au moins une ruelle à la mémoire de Thimonnier!--j'aimerais

mieux une statue de Thimonnier qu'une statue de Danton, le promoteur

des massacres de Septembre, qu'on vient d'élever à Paris.

Lorsque paraîtront ces lignes, le tribunal de Constantine aura jugé un

monstre.

Dissimulant plus que probablement par des mensonges un crime

plus horrible encore que celui qu'il avoue!--Voici ce que raconte

Chambige: Amoureux d'une jeune femme mariée et mère de deux

enfants, et généralement estimée, il l'avait rendue sensible à son

amour;--désespérés de ne pouvoir être unis, ils avaient décidé de

mourir ensemble.--D'une main ferme, il avait fracassé la tête de

madame Grille;--puis il s'était fait à lui-même deux légères

blessures, deux simulacres, deux mensonges de blessures, et s'en était

contenté ayant encore deux balles dans son pistolet. Aujourd'hui,

parfaitement guéri, il vient devant la justice essayer de sauver sa

misérable vie; il appelle à son secours, de Paris, le bâtonnier de

l'ordre des avocats.--Et la défense va consister à s'efforcer de

flétrir sa victime. Si j'étais appelé à soutenir l'accusation, je

dirais aux jurés:

Cet homme est un lâche assassin!--si vous admettez, par impossible, le

récit qu'il vous fait comme étant la vérité et toute la vérité, il

mériterait encore et déjà la mort par cela seul qu'il est vivant.

Mais, cette femme, il a pu la désirer sauvagement;--mais l'aimer! il

se vante. S'il l'eût aimée--il n'eût pas laissé son corps nu à

découvert après la mort.

A MONSIEUR ERNEST LEGOUVÉ DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

J'ai trois raisons d'adresser cette causerie à Ernest Legouvé.--Il est

académicien, et mes chrysanthèmes sont en fleurs.

Ces deux raisons seront expliquées un peu plus loin.

Camarades de collège, nous sommes devenus et restés amis, quoique

«physiquement» séparés à peu près toujours, de son côté, par le

bonheur et la sagesse qu'il a eus de passer sa vie à Paris dans la

maison où il est né et où a vécu son père, tandis que, moi, j'ai obéi

à des instincts, à des goûts, à des besoins impérieux de vivre aux

champs, aux bois, sur les rives et sur les plages.--Je n'ai jamais eu

l'occasion ni le plaisir de lui être bon à quelque chose, et, moi, je

lui ai attribué, au moins pour une grande part, un honneur que m'a

fait l'Académie, il y a, je crois, une dizaine d'années.

Ceux qui se sont donné le plaisir de lire un livre qu'il a publié en

1887.--_Soixante ans de souvenirs_--et qui auraient lu par hasard

celui que j'avais publié quelques années auparavant--_le Livre du

bord_--auraient pu remarquer le contraste de la destinée de ces deux

camarades, à peu près, je crois, du même âge et sortant en même temps

du collège pour entrer dans la vie.

On pourrait se représenter--au moment où la porte du collège s'ouvrait

pour tous les deux--l'un montant dans une gondole pavoisée, mouillée

d'avance à la porte et descendant doucement et sans secousses entre

des rives fleuries jusqu'à une oasis où l'attendent des amis et des

succès de tous genres; l'autre gravissant à pied une montagne

escarpée, couverte de ronces et d'épines, ne sachant pas précisément

où il allait, mais décidé à monter.

Et, cependant, si le premier se félicite de sa vie, le second ne se

plaint pas de celle qui lui était destinée.

Il avait reçu des bonnes fées qui avaient présidé à sa naissance un

don plus précieux que la lance d'Argail--et que les trois oeufs donnés

à la princesse de _l'Oiseau bleu_.

Il était né poète--et vrai poète.

Je n'entends pas par là faiseur de vers, aligneur de syllabes et

chercheur de consonances,--quoiqu'il eût fait passablement de vers

aussi bons pour le moins que ceux de beaucoup d'autres et entre autres

dix mille vers au moins pour une jeune fille, jeune homme alors

lui-même, à laquelle il n'a jamais osé en montrer un seul,--ignorant

alors ce qu'il n'a su que trop tard, combien les femmes sont sensibles

à ce langage, et combien ont été mises à mal par des vers de treize

pieds avec des rimes insuffisantes ou douteuses et vides de toute

pensée.

J'entends par poète qu'il était doué de deux ou trois sens exquis

perfectionnés par l'étude et la contemplation de la nature, peut-être

aussi aux dépens des autres sens moins développés et moins

exercés,--grâce auxquels il voyait, il entendait, il respirait dans

les champs, dans les bois, au bord des rivières et des ruisseaux, sur

les plages de la mer, des magnificences, des harmonies, des parfums et

des ivresses inconnus aux autres humains;--presque semblable à cet

homme d'un conte de fée qui voyait et entendait l'herbe pousser.--Il

jouissait tant de la vue et de l'odeur de l'aubépine, qu'il n'avait

jamais consenti à appeler avec les savants _cratægus oxyacantha_,

qu'il en aimait même les épines.--Il avait tout d'abord deviné ou

senti qu'une violette est d'une aussi riche couleur qu'une améthyste

et a, de plus que l'améthyste, le parfum et la vie.--Il se sentait

appelé par préférence et invité aux fêtes perpétuelles que donne la

nature;--il ressemblait à ce saint dont je me reproche d'avoir oublié

le nom et qui disait: «Mes maîtres ont été les chênes, les hêtres et

les bouleaux; je ne sais rien que ce qu'ils m'ont appris, et cependant

je sais beaucoup de choses!» et à cet autre, saint François d'Assise,

qui comprenait le langage des oiseaux et causait avec eux. Il ne

considérait comme beau et grand que ce qui était en réalité beau et

grand,--ne se laissant influencer ni par les engouements ni par la

mode. Il savait que la nature ne produit par siècle que quelques

douzaines d'hommes de bon sens, de grand coeur, de grand esprit, qu'il

lui faut distribuer et éparpiller dans le monde entier,--si bien qu'on

n'a que peu de chance de les rencontrer,--au milieu des esprits faux

ou faussés des fats, des sots, des mauvais, des vulgaires,--et à

ceux-là il ne se résignait pas.--S'il mettait au nombre des grands et

vrais plaisirs une conversation intelligente à coeur ouvert, à esprit

déboutonné, il ne supportait pas l'échange de phrases vides, apprises

par coeur, les mots soufflés et creux, les «potins», les bavardages.

Il avait réuni sur trois planches les génies et les grands esprits de

tous les temps et de tous les pays,--toujours prêts à lui tenir bonne

et saine compagnie.--Il n'avait nulle envie de paraître, et nulle

envie surtout de paraître riche,--ce qui est déjà presque une fortune;

au point de vue de l'argent, il se contentait d'avoir de quoi

satisfaire les vrais et naturels besoins, y compris le plus impérieux

peut-être, avoir de quoi donner.

Il n'ambitionnait aucun rang, honneur ni dignité; il ne s'était pas

mis sur l'échelle, gravissant, ou s'efforçant de gravir chaque échelon

en en faisant tomber un autre;--il s'était tapi seul, isolé en son

coin;--il n'avait jamais voulu être rien dans rien, il n'était même

pas gendelettre.--Il s'était maintenu fidèle à ses deux devises, à ses

deux cachets: [Grec: Autotatos] (toujours et tout à fait moi-même), et

«Je ne crains que ceux que j'aime»! aimant peu de gens, mais les

aimant beaucoup et sincèrement;--heureux d'aimer ses enfants et ses

petits-enfants, sans en exiger, ni peut-être en espérer de

retour;--considérant que c'est déjà un grand bonheur d'aimer,--et ne

leur demandant que de les voir heureux, en s'efforçant d'être pour

quelque chose dans ce bonheur,--comme un cerisier, qui semble si

satisfait de voir les oiseaux et les enfants manger ses cerises, qu'il

n'hésite pas à refleurir à la saison suivante et à produire de

nouvelles cerises qu'il leur a fait espérer et comme promises. Il

n'était donc pas à plaindre et ne se plaignait pas.

Mais revenons à mon académicien et à mes chrysanthèmes.

Ah! mon ami l'académicien, si j'avais le grand plaisir de te voir ici,

chez moi, dans cette humble et pauvre masure si richement revêtue de

rosiers, de jasmins et de passiflores,--je te montrerais mes

chrysanthèmes en leurs grands épanouissements; tu en verrais de toutes

les couleurs:--blanc, rose, violet, amarante, cramoisi, jaune, orange,

lilas et panaché de ces diverses couleurs,--et exhalant cette odeur

particulière que j'appellerai odeur d'automne; puis, comme tu serais

honteux de lire dans _votre_ Dictionnaire, dont tu es solidaire et

responsable pour ta part:

Je copie:

«CHRYSANTHÈME.--Substantif _masculin_, plante que l'on cultive dans

les jardins à cause de ses belles fleurs JAUNES.»

C'est l'étymologie qui vous a égarés--[Grec: chrysos] et [Grec:

anthos]--fleur d'or;--mais alors comment ce respect de l'étymologie

vous a-t-il permis de faire de ce nom un substantif _masculin_?

Quand vous dites:

_Un_ chrysanthème,

Moi qui respecte aussi l'étymologie, j'entends:

_Un_ fleur d'or.

Pendant que nous sommes au jardin,--permets-moi une autre observation,

toujours à propos de _votre_ Dictionnaire.

Regarde cette fleur tardive épanouie sur une plante paresseuse,--car

c'est l'été qu'elle se montre d'ordinaire.

_... Ces jolis bleuets que, pour mettre en couronne,

Les filles vont chercher au sein des blés jaunis._

Pourquoi les appelez-vous _bluets_? tout en disant:

«Sorte de centaurée qu'on appelle _bluet_ à cause de sa couleur

bleue.»

Le bleuet--la fleur bleue par excellence! qui vous empêche alors

d'appeler la rose roé? le _rouge-gorge_, ruge ou roge-gorge?

N'était-ce pas déjà trop d'avoir laissé les étincelles bleues devenir

des _bluettes_, que, pour mon compte, je m'obstine à appeler

bleuettes.

Sortons, si tu veux, du jardin, mais ne sortons pas de _votre_

Dictionnaire?

Pourquoi appelez-vous _charcutier_ le marchand de _chair cuite_?

Pourquoi vous êtes-vous laissé imposer cette mauvaise prononciation

populaire?

Pourquoi ne pas dire simplement _chaircuitier_? ou alors pourquoi ne

dirait-on pas _bucher_ au lieu de _boucher_, _épcier_ au lieu

d'_épicier_, _chabonier_ au lieu de _charbonnier_, _frutier_ au lieu

de _fruitier_? Il y a, je le sais, des marchandes de pommes qui

prononcent comme cela, mais elles ne sont pas de l'Académie.

Je n'ai aucune objection à faire contre le mot _myrte_--comme vous

l'écrivez,--et, si j'ai l'habitude de l'écrire MYRTHE, c'est

simplement que je l'ai trouvé plus joli ainsi orthographié, l'ayant lu

dans de vieux livres, et notamment dans une histoire de chevalerie, où

un chevalier de la table ronde se présente vêtu entièrement de vert,

et sur son écu, de la même couleur, on lisait:

«Le verd est la couleur du _myrthe_ et du laurier.»

Je demanderai seulement pourquoi le nom de cette couleur, qu'on

écrivait autrefois avec un _d_ final, s'est écrit depuis et s'écrit

aujourd'hui par un _t_; ce qui ne va guère bien avec ses dérivés

_verdure_ et _verdoyant_.

Pourquoi a-t-on cessé d'écrire pri_m_temps (premier temps) pour écrire

pri_n_temps? sans compter qu'il y a aujourd'hui des gens qui écrivent

_printems_.

Pourquoi ne se contente-t-on plus, au mot _enfant_, d'ajouter un _s_

comme signe du pluriel;--quel avantage trouve-t-on à supprimer le _t_

et à écrire _enfans_?

Pourquoi alors, si cela est admis, n'écrirait-on pas, en pratiquant un

retranchement semblable, des abricos--des almanas,--et le pluriel de

_soleil_ serait _soleis_.

Au mot _un_, dans _votre_ Dictionnaire, vous indiquez, avec raison,

qu'on ajoute l'article devant _un_ quand on l'oppose à l'_autre_--l'un

et l'autre;--mais vous ne dites pas que c'est _seulement_ dans ce

cas--et quand il ne s'agit que de deux. Si bien qu'on prend

aujourd'hui--surtout dans les journaux--cet article précédant _un_

comme s'il était simplement euphonique;--on dit: «De trois voleurs,

_l'un_ s'est enfui, les deux autres ont été arrêtés,» tandis qu'on ne

devrait dire _l'un_ que s'il y avait seulement deux voleurs;--_l'un_

ne devrait se dire que par opposition à _l'autre_. C'est l'_alter_ des

Latins, qui ne se dit également qu'en parlant de deux.

Et si on peut dire _les uns_ et _les autres_, c'est lorsque vous

désignez une quantité quelconque,--mais divisée en deux parties dont

chacune devient une unité,--ce que vous négligez de dire.

Etc., etc., etc...

Peut-être me trouveras-tu un peu pointilleux,--c'est que je m'inquiète

de voir notre belle langue française menacée.

Saint François de Sales,--que j'ai choisi pour mon patron dans le ciel

et dont j'aurais été si heureux d'être l'ami sur la terre, cet homme

si sensé, si spirituel, si vrai, si indulgent, si charitable, si

humain, a dit à Philotée: «Défiez-vous de ces petites blandices et

muguetteries qu'on appelle innocentes et qui ne le sont pas

longtemps.»

De même il ne faut pas permettre qu'on prenne avec la langue française

même de petites libertés, et ce soin vous incombe surtout à vous

autres les académiciens,--vestales chargées d'entretenir et de

défendre le feu sacré, et n'oubliez pas qu'on enterrait vivante la

vestale qui le laissait éteindre, ne fût-ce qu'en s'endormant.

Longtemps--et peut-être encore un peu--la langue française a été la

seconde langue de tous les peuples, comme la France était leur seconde

patrie;--la pauvre France, tombée au pouvoir des incapables, des

avides, des fous et des coquins, est en train de ne plus être bientôt

une patrie, même pour nous.

Défendez au moins la langue contre l'invasion des barbares, et, si

vous craignez de n'élever contre les attaques des Tartares qu'une

impuissante muraille de porcelaine qui serait brisée comme une

tasse,--vous aurez au moins retardé le désastre en disant, comme

disaient les Anglais, lors de leur lutte désespérée contre Napoléon,

qui avait bien vu le défaut de leur cuirasse et les attaquait si

dangereusement pour eux par le blocus continental:

«Défendons-nous jusqu'à la mort; et, d'ailleurs, si l'Angleterre doit

périr, il vaut mieux que ce soit ce soir que ce matin.»

La danger qui menace la langue française--se compose de plusieurs

dangers:--la tribune politique, où les avocats, en majorité, ont

apporté la faconde creuse sans mesure et sans responsabilité du

palais;--les clubs, les réunions publiques, les conférences, où s'en

donnent à coeur joie les Démosthènes du ruisseau,--des ouvriers qui

ont adopté la profession «d'ouvriers sans ouvrage», récitent des

articles de journaux que ces journaux reproduisent et que d'autres

orateurs récitent à leur tour;--à la Chambre des députés, chaque

incident chaque «question» amène ses deux ou trois petits

barbarismes--les journaux eux-mêmes nécessairement improvisés--ce qui

est leur moindre défaut.

Ces nuées de sauterelles s'abattant sur le papier blanc, ces

innombrables phalanges d'écrivains ou mieux d'écriveurs, la plupart

illettrés encombrant le rez-de-chaussée des journaux et se hissant par

l'influence des journaux jusqu'aux libraires: le besoin pour ceux qui

se sentent incapables d'intéresser, s'efforçant d'étonner--«d'épater»,

comme on dit aujourd'hui,--la critique hostile ou complaisante

ou payée, engouement ou dénigrement;--les lecteurs dupes des

réclames de deux francs à dix francs la ligne qui vendent les

journaux aux libraires, lesquels annoncent la trente-septième, la

soixante-treizième édition des livres qu'ils publient souvent en

faisant payer le papier, l'impression et les annonces aux auteurs.

Ajoutons la mode d'emprunter à la langue anglaise une foule de mots

non seulement pour la chasse, la pêche, l'équitation, le canotage,

tous les exercices,--mais encore pour les jeux et pour «le monde» une

assemblée, etc., _select_--_high life_--_lunch_--_five o'clock_.

Tout conspire contre notre belle langue française, que presque seuls

parlent aujourd'hui correctement et noblement les étrangers qui l'ont

apprise par la lecture des écrivains du siècle dit de Louis XIV--et du

dix-huitième siècle.

Pourquoi l'Académie ne publierait-elle pas mensuellement des cahiers

de critique sérieuse, de bonne foi, où elle lutterait peut-être avec

autorité contre le mauvais goût et la décadence.

Après avoir dit les dangers, je crois devoir aussi réduire les

craintes à leur proportion réelle.

La phalange naturaliste, intransigeante, documentaire d'aujourd'hui,

n'est qu'une imitation avec grossissement, comme disent les

photographes, de la phalange romantique de 1830.

Il y avait alors dans cette armée une quinzaine d'hommes de

talent--dont huit ou dix sont restés et resteront--le reste a disparu.

Où sont Petrus Borel, _le licanthrope_, et Bouchardy, _au coeur de

salpêtre_?

Ils sont où ira bientôt la foule à la suite des documentaires,

naturalistes, etc.,--dont trois, disons quatre pour être gracieux,

survivront à la mode.

Avec cette différence cependant que--vu le grossissement--la foule, la

tourbe à la suite des romantiques se composait de fous, et que celle à

la suite des documentaires se compose d'enragés.

Nous venons d'en voir une triste et odieuse preuve dans un procès

récent dont j'ai déjà dit quelques mots et dont je vais reparler tout

à l'heure.

Parmi les écrivains, surtout parmi les contemporains, quelques-uns

joignent à un véritable talent--la manière de s'en servir, de le

mettre en valeur.--Quelquefois même ce don complète ou remplace même

le talent à un certain degré.

Décidés à arriver, ne se contentant pas du rêve démodé de la

«postérité», ils se font une petite armée qu'ils payent de promesses

magnifiques; s'ils marchent à la tête, c'est pour enfoncer les

portes, pour préparer le festin auquel tous auront part;--pour une

armée en campagne, il faut un drapeau et une devise.

Saint-simonisme--romantisme, naturalisme, etc.,--il en est

de même pour la politique, démocratie, intransigeance,

irréconciliabilité--possibilisme, anarchie, etc.

Je compare les uns et les autres à des aéronautes qui ont besoin

d'aides pour s'élever,--ceux-ci cousent le ballon et fabriquent la

nacelle,--d'autres, et c'est le plus grand nombre, s'essoufflent à le

gonfler. Ah! comme vous soufflez bien! quel génie! c'est vous qui

faites tout!--encore un peu de courage et _nous_ allons monter pour le

moins à la lune. La nacelle est un peu petite, mais l'aéronaute dit en

confidence à chacun de ses ouvriers qu'il compte n'emmener que le

choix, les meilleurs, et qu'il est naturellement un des choisis;--tous

se cramponnent aux cordes qui retiennent le ballon, et, tout à coup,

l'aéronaute monte dans la nacelle, s'installe, et, tout à coup, crie:

Je vais vous préparer les logements Lâchez tout!

On lâche les cordes, il s'élève et plane, laissant ses aides

stupéfaits, ahuris, essoufflés avec les bouts des cordes dans les

mains.

Il est une question assez difficile à résoudre: Est-ce la société qui

agit sur la littérature? Est-ce la littérature qui agit sur la

société?--Je crois que l'influence est mutuelle et réciproque--et

qu'il n'y a pas plus de mauvais goût et de décadence à écrire certains

volumes, qu'il n'y en a à les lire.--Encore un souvenir du collège; te

rappelles-tu une certaine lettre de Sénèque à Lucilius? «En certain

temps, dit-il, la façon de parler et d'écrire se corrompt,--l'enflure

devient à la mode, _inflata oratio viget_;--il y a un vieux proverbe

grec qui dit: «On a toujours parlé comme on a vécu, _talis oratio

qualis vita_.--L'esprit dégoûté des choses ordinaires, affecte de

s'exprimer d'une nouvelle façon; il va chercher des mots hors d'usage,

il en invente ou change le sens de ceux usités ou en emprunte à une

langue inconnue. Partout où vous verrez prendre goût à un langage

corrompu, soyez certain que les moeurs y suivent une mauvaise

pente--_a recto descivisse_.» Ainsi parle Sénèque.

Dans «l'affaire» Chambige, un avocat a fortement tonné contre la

littérature contemporaine; le ministère public,--autre avocat, en vue

peut-être de se rendre les journaux favorables et de leur subtiliser,

extorquer un «bon article», a pris la défense de cette littérature,

du «grand Balzac» et de ses «continuateurs».

Ah! oui,--Balzac! parlons-en de Balzac.

On dit aujourd'hui «le grand Balzac», et, de son vivant, pendant la

lutte qui l'a tué si jeune et en plein talent, on le discutait, on le

contestait, on le niait, on le vilipendait.

Il faut ici rappeler l'Auvergnat qui se plaint à son gargotier de

trouver un soulier d'enfant dans la soupe.

Balzac,--les livres de Balzac, ce n'était pas que ce fût sale,--mais

«ils tenaient de la place», une place que chacun de ses impuissants

détracteurs pensait pouvoir occuper, si Balzac ne l'eût usurpée.

Balzac!

J'ai été le seul alors à dire et à imprimer:

La Maison de l'Ogre · 第 2 / 16 段