«Les Sabéens, dit Diodore de Sicile, étaient fort de cet avi

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LA MAISON DE L'OGRE

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

OEUVRES COMPLÈTES

D'ALPHONSE KARR

Format grand in-18

A BAS LES MASQUES! 1 vol.

A L'ENCRE VERTE 1 --

AGATHE ET CÉCILE 1 --

L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX 1 --

AU SOLEIL 1 --

LES BÊTES A BON DIEU 1 --

BOURDONNEMENTS 1 --

LES CAILLOUX BLANCS DU PETIT POUCET 1 --

LE CHEMIN LE PLUS COURT 1 --

CLOTILDE 1 --

CLOVIS GOSSELIN 1 --

CONTES ET NOUVELLES 1 --

LE CREDO DU JARDINIER 1 --

DANS LA LUNE 1 --

LES DENTS DU DRAGON 1 --

DE LOIN ET DE PRÈS 1 --

DIEU ET DIABLE 1 --

ENCORE LES FEMMES 1 --

EN FUMANT 1 --

L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR 1 --

FA DIÈZE 1 --

LA FAMILLE ALLAIN 1 --

LES FEMMES 1 --

FEU BRESSIER 1 --

LES FLEURS 1 --

LES GAIETÉS ROMAINES 1 --

GENEVIÈVE 1 --

GRAINS DE BON SENS 1 --

LES GUÊPES 6 --

HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN 1 --

HORTENSE 1 --

LETTRES ÉCRITES DE MON JARDIN 1 --

LE LIVRE DE BORD 1 --

LE RÈGNE DES CHAMPIGNONS 1 --

LA MAISON CLOSE 1 --

MENUS PROPOS 1 --

MIDI A QUATORZE HEURES 1 --

NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER 1 --

ON DEMANDE UN TYRAN 1 --

LA PÊCHE EN EAU DOUCE 1 --

ET EN EAU SALÉE 1 --

PENDANT LA PLUIE 1 --

LA PÉNÊLOPE NORMANDE 1 --

PLUS ÇA CHANGE 1 --

.. PLUS C'EST LA MÊME CHOSE 1 --

LES POINTS SUR LES I 1 --

LE POT AUX ROSES 1 --

POUR NE PAS ÊTRE TREIZE 1 --

PROMENADES AU BORD DE LA MER 1 --

PROMENADES HORS DE MON JARDIN 1 --

LA PROMENADE DES ANGLAIS 1 --

LA QUEUE D'OR 1 --

RAOUL 1 --

ROSES ET CHARDONS 1 --

ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES 1 --

LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE 1 --

LA SOUPE AU CAILLOU 1 --

SOUS LES ORANGERS 1 --

SOUS LES POMMIERS 1 --

SOUS LES TILLEULS 1 --

SUR LA PLAGE 1 --

TROIS CENTS PAGES 1 --

UNE HEURE TROP TARD 1 --

UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS 1 --

VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN 1 --

Tours.--Imp. E. Mazereau.

LA

MAISON DE L'OGRE

PAR

ALPHONSE KARR

TROISIÈME ÉDITION

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

1890

Droits de reproduction et de traduction réservés.

LA MAISON DE L'OGRE

Tout à fait au bord de la mer, dans un bouquet de pins, de tamarix que

j'ai plantés il y a vingt ans, et qui sont devenus de grands arbres,

se cache une sorte de cabane, de tonnelle, couverte, en guise de

chaume, par des branches de notre grande bruyère blanche si parfumée;

elle est ouverte du côté qui fait face à la mer, et comme fortifiée de

ce côté par des yuccas et des agaves sous lesquels s'étend une pelouse

de cette grande ficoïde dont les fleurs, semblables à la

reine-marguerite et plus larges qu'elle, sont, selon la variété, ou

d'un jaune brillant sur un feuillage d'un vert gai, ou d'un rouge

amaranthe, sur un feuillage d'un vert un peu cendré. Lorsque le vent

vient du large, on y est fort exposé au poudrin, et même quelque lame

vient baigner le pied de la cabane. A quelques pas au-dessous, nos

bateaux, le plus souvent, sont mouillés dans un petit abri de rochers

ou tirés plus haut sur le sable quand la mer est mauvaise ou

menaçante.

J'étais blotti dans cette cabane un des jours où la flotte cuirassée

et les torpilleurs sont venus faire une petite guerre dans la baie de

Saint-Raphaël.

Ces vaisseaux cuirassés, qui semblent des monstres énormes, sont loin

d'avoir le charme et la grâce des bateaux de pêche qui seuls

d'ordinaire sillonnent une mer le plus souvent calme ou ridée par une

douce brise--semblables avec leurs voiles blanches à de grands cygnes

glissant sur l'eau.--Les gigantesques vaisseaux cuirassés rompent les

dimensions et l'harmonie; notre baie paraît plus étroite, les collines

et les montagnes qui la bornent à l'ouest et au nord-ouest semblent

moins élevées, et nos deux îlots de porphyre rouge ne paraissent plus

que comme deux gros cailloux.

Sur le sable, au pied du talus sur lequel repose la cabane, deux

jeunes hommes étaient couchés et devisaient ensemble:--l'un que je

connais de vue était un jeune professeur aspirant aux hauts grades

universitaires, l'autre était un marin qui était venu en congé de

convalescence se «refaire» dans sa famille à Saint-Raphaël.

--Que c'est donc beau! disait le marin,--en désignant les vaisseaux à

son compagnon,--voici _l'Indomptable_,--voici _la Dévastation_,--voici

_le Courbet_ et voici le mien, _le Richelieu_, sur lequel, après

demain, j'irai remonter à Toulon. Est-ce assez beau, assez _chic_ ces

grands cuirassés!

--Tu ne te fâcheras pas, reprit l'autre, si je te dis que, pour les

yeux, pour la beauté, pour la magnificence, je préfère de beaucoup ces

anciens vaisseaux à voiles, dont on voit encore les modèles à

l'arsenal de Toulon et des autres ports de mer.

--Peut-on dire! s'écria le marin indigné; préférer ces beaux fichus

bateaux à voiles à nos cuirassés, à nos torpilleurs, à nos citadelles

d'acier;--mais, en comparaison, c'étaient des joujous, tes bateaux à

voiles.

--Ah! dit le professeur, je respecte tes cuirassés, mais il faut

avouer que ce n'est pas joli; au lieu de ces monstres, qui semblent

peser sur la mer et la fatiguer, quel charmant spectacle ce serait que

de voir glisser sur l'eau le vaisseau sur lequel Cléopâtre alla

au-devant d'Antoine!--Ah! si tu lisais Plutarque!

--Plutarque? je ne connais pas.--J'ai quitté l'école où nous étions

ensemble pour m'embarquer, je savais mon alphabet--et je dois l'avoir

un peu oublié.

--Eh bien, dit le professeur, voici ce que dit Plutarque de la belle

reine d'Égypte et de son navire:

«Elle se mit sur le fleuve Cydnus en une nef dont la poupe était d'or,

les voiles de pourpre, les rames d'argent qu'on maniait au son et à la

cadence d'une musique de flûtes, hautbois, cithares, violes et autres

tels instruments dont on jouait dedans; quant à sa personne, elle

était couchée sous un pavillon d'or tissu, vestue et accoudée toute en

la sorte qu'on peint ordinairement Vénus;--ses femmes et ses

demoiselles semblablement estaient habillées en néréides.»

--Eh bien,--reprit le marin,--tout ça, c'est des bêtises;--on ne me

fera jamais accroire que des «rames d'argent» soient bonnes à quelque

chose et vaillent nos bons avirons de frêne. Mais, vous autres

savants, vous vivez de préférence dans le passé, sans vous préoccuper

du progrès; le progrès vous réveille, vous gêne et vous ennuie; mais,

moi, je suis pour le progrès. Voici l'heure de la cambuse, allons

déjeuner.--Mais ton Plutarque ni toi vous n'êtes ni marins ni malins.

Ils se levèrent, s'en allèrent, et moi, je restai pensif.

D'abord je rappelai à ma mémoire le passage de Plutarque que venait de

citer le jeune professeur, d'après la traduction d'Amyot,--et je

retrouvai trois lignes qui m'avaient toujours frappé par une

observation intelligente sur l'influence des femmes.

«Quoiqu'elle eût chargé sa nef de présents, de force or et argent,

elle ne portait rien avec elle, en quoi elle eut tant de fiance comme

en soi-même et aux charmes et enchantements de sa beauté, en l'âge où

les femmes sont en la fleur épanouie de leur beauté et en la vigueur

de leur entendement.»

Certes, je ne dirai pas de mal de la virginité qui permet à l'amant

d'avoir à soi seul la vie tout entière de la femme aimée et la

possession avare et exclusive de sa beauté et des mystères de son beau

corps;--mais, quant à l'esprit, au coeur et à l'âme, il est des

richesses qui ne s'épanouissent que plus tard, et j'ai toujours

préféré une femme de vingt-cinq à trente ans à une jeune fille,

cependant avec un désir de temps en temps de l'étrangler pour avoir

été à un autre et ne pas m'avoir attendu.

Puis je revins aux dernières paroles du marin: «le Progrès.»

Ce n'est que depuis quelque temps qu'on semble convenu de prendre le

mot progrès dans le sens absolu de perfectionnement.

Étymologiquement «progrès» veut dire: marche en avant.

De même qu'on dit progrès dans le bien, dans la vertu, on dit progrès

dans le mal et dans le vice;--on dit: les progrès de la maladie, les

progrès de l'incendie, les progrès de l'inondation.

«Un si grand mal, dit Bossuet, faisait des progrès étonnants.»

Il est une école de philosophie qui professe que Dieu n'a fait

qu'ébaucher le monde et qu'il l'a donné à l'homme à perfectionner;

l'humanité, dit cette école, est perfectible, et va incessamment du

moins bien au mieux, de l'ignorance à la science, de la barbarie à la

civilisation.

C'est par erreur, ajoute-t-elle, qu'on a placé l'âge d'or dans le

passé; il est dans l'avenir. Cette théorie est toujours soutenue par

certains inventeurs de religions, certains fauteurs de révolutions qui

offrent de nous conduire à ce but en s'en faisant les prêtres ou les

guides--plus ou moins rétribués.

D'autres vous diront, au contraire, que le monde, en sortant des mains

de Dieu, avait toute la perfection qu'il peut avoir et que c'est

l'homme qui l'a gâté et détérioré. Les sociétés humaines sont-elles en

marche incessante vers leur perfectionnement, vers leur bonheur?

--Nous marchons, nous allons en avant, du moins en apparence;--mais

est-il bien certain que nous marchions--quand nous marchons--que nous

fassions nos pas, c'est-à-dire nos progrès précisément dans la

direction qui mène au perfectionnement et au bonheur?

Lorsque le petit Poucet, perdu avec ses frères dans la forêt,

s'efforce de retrouver la maison; quand les oiseaux ont mangé le pain

qu'il avait émietté et semé sur le chemin pour le reconnaître;

lorsque, après avoir hésité, il s'engage dans un sentier qu'il pense

être le bon, il s'est trompé, tourne le dos au but, chaque pas, chaque

«progrès» l'en éloigne davantage; il voit une lumière, il se dirige

sur la lumière et arrive... à

LA MAISON DE L'OGRE!

Il me revient, en ce moment, à l'esprit, Louis Blanc, dont la taille

était exiguë jusqu'à l'invraisemblance. Un jour, du temps des

_Guêpes_, il vint me voir rue de la Tour-d'Auvergne (à Paris); il

était accompagné de ce farceur de Caussidière, qui était un géant. Ce

charmant Gérard de Nerval qui se tenait debout devant une de mes

fenêtres et qui jouait sur la vitre, avec les ongles, un air

arabe,--s'écria en les voyant tous deux traverser la cour: «Tiens!

l'Ogre et le Petit Poucet!»

En 1848,--Louis Blanc, lors de la nomination par acclamation du

Gouvernement provisoire, avait été élu secrétaire avec Albert

«ouvrier»; il avait tout doucement, sur les affiches, supprimé le

trait, le filet--qui séparait les secrétaires des autres membres;

puis, ce trait effacé, avait diminué, puis supprimé l'intervalle, et

lui et Albert «ouvrier» s'étaient trouvés membres du Gouvernement

comme les autres.

Comme il était fort effacé par l'éloquence et la bravoure de

Lamartine, autant que par la taille du poète, par la faconde et la

popularité de Ledru-Rollin, il voulut se faire une place à part:--il

proposa à ses collègues d'instituer un

Ministère--du «progrès»,

dont il serait naturellement le ministre. Cette proposition n'étant

pas acceptée, il se donna à lui-même des fonctions équivalentes: il

ouvrit au Luxembourg une sorte de club qu'il présidait:--c'étaient des

conférences sur le «progrès.»

Il se fit facilement un auditoire très nombreux de quinze cents ou

deux mille ouvriers,--leur parla de leurs misères, de leurs

droits,--nullement de leurs défauts et de leurs devoirs.--Beaucoup de

droits étaient de son invention, entre autres, celui de l'égalité des

salaires entre tous les ouvriers,--les ouvriers laborieux et habiles

formant, au détriment des fainéants et des malhabiles, une

aristocratie qui devait disparaître avec les autres.

Toujours au nom du progrès, il parla de «l'infâme capital»,--des

bourgeois,--et, un jour qu'il sortait de la conférence et qu'il

montait dans une des voitures du roi Louis-Philippe qu'il avait

confisquée à son usage,--il fut un peu embarrassé de voir qu'un

certain nombre de ses auditeurs l'attendaient à la porte pour lui

faire honneur et l'acclamer.--Cette voiture, ces chevaux, ces laquais,

ne sentaient guère l'égalité; mais il reprit vite son aplomb--et

s'écria: «Mes amis, vous voyez cette voiture et ces chevaux! eh bien,

dans la voie du progrès où nous marchons aujourd'hui, il viendra un

jour où vous en aurez tous de semblables.»

Vous rappelez-vous où on arriva en marchant dans cette voie du

«progrès?»

«A la maison de l'ogre»,

aux terribles et tristes journées de Juin d'abord, puis au despotisme

du second Empire.

Il y aura cent ans dans quelques mois que, sous prétexte de «progrès»

et de «liberté», la France est en révolutions, à travers des guerres

civiles, des massacres, des misères et des crimes horribles;--et on ne

s'aperçoit pas que l'on tourne bêtement en rond, de la monarchie à

l'anarchie, de l'anarchie au despotisme, dont elle est la souche

naturelle; puis combien de pas, de «progrès», avons-nous faits qui

nous aient rapprochés du «perfectionnement» et du bonheur de

l'humanité?

Moins bêtes étaient les boeufs de Memphis employés à faire tourner le

manège d'une _noria_, machine hydraulique très commune en Italie et en

Provence.--On ne leur faisait faire que cent tours;--ils ne manquaient

pas de s'arrêter d'eux-mêmes au centième.

J'ai eu, à Nice, un grand mulet blanc, plus malin.--Les puits d'où on

tire l'eau, au moyen de chapelets de godets, ne sont pas inépuisables;

quand les godets remontent vides, on arrête, on dételle les bêtes et

on laisse l'eau revenir dans le puits.--Tous les animaux, chevaux,

ânes ou mulets, qu'on emploie à ce travail, sentent très bien, au

poids diminué, quand il n'y a plus d'eau, et s'arrêtent

d'eux-mêmes.--Ce mulet annonçait la chose par le cri--moitié

hennissement, moitié braiment, auquel il a droit;--on allait donc, à

ce signal, le dételer et le remettre à l'écurie; mais je m'inquiétais

depuis quelque temps de voir l'eau moins abondante et le puits si

promptement à sec.--Je finis par découvrir que le mulet avait remarqué

que, lorsqu'il s'arrêtait et faisait entendre sa voix, on venait le

dételer, et il avait jugé absurde d'attendre qu'il n'y eût plus d'eau

et qu'il fût fatigué pour donner le signal du repos.

C'est ainsi que, sous prétexte de «progrès» et de «liberté», le peuple

attelé à une _noria_, les yeux couverts d'une oeillère comme les

chevaux qui font le même métier, croit marcher et ne fait que

tourner,--en faisant monter l'eau pour désaltérer ceux par lesquels il

se laisse si sottement atteler.

J'ai lu, dans le très intéressant voyage que fit Tournefort dans le

Levant, vers 1715,--une anecdote qui me semble venir à propos pour

représenter, par une autre image, ce que c'est, jusqu'ici, que la

marche du prétendu «progrès».

Tout le monde sait, au degré où on sait beaucoup d'autres choses, que,

lors du déluge, l'arche construite par Noé s'arrêta au sommet du mont

Ararat.--En Arménie, jamais mortel n'a pu parvenir au sommet neigeux

de l'Ararat, où on dit que l'arche subsiste encore et subsistera

toujours. Un religieux du monastère, appelé des Trois-Églises, qui est

au pied de la montagne, résolut de tenter l'aventure; il s'y prépara

par une année entière de jeûnes, de macérations et de prières, puis il

se mit en route.--Ce n'était pas en un jour qu'on pouvait gravir la

montagne. Le soir venu, il se coucha sur l'herbe,--dormit, et, le

lendemain matin, se remit en route; à la fin du jour, il s'arrêta

comme la veille, fit ses prières, se coucha et s'endormit.--Mais, le

lendemain matin, quel fut son étonnement de se trouver précisément au

point d'où il était parti la veille.

Et il en fut toujours ainsi pendant un mois; il marchait tout le jour,

s'endormait le soir, et se réveillait toujours au point où il s'était

endormi le premier jour. Enfin, au bout d'un mois, un ange lui apparut

dans la nuit:

--Il est inutile, lui dit l'ange, que tu t'opiniâtres davantage;

l'Éternel a décidé qu'aucun mortel ne parviendrait au sommet de

l'Ararat et ne verrait l'arche.--Cependant, tes austérités et tes

prières t'ont mérité une récompense.--Voici un morceau de l'arche que

je t'apporte. Le religieux, nommé Jacques, qui fut plus tard évoque de

Ninive, crut d'abord avoir rêvé; mais il trouva à côté de lui la

planche que l'ange avait apportée, et l'emporta à son couvent, où

cette précieuse relique a toujours, depuis, reçu les hommages et le

culte qui lui sont dus.

C'est sous prétexte de «progrès», de marche en avant vers le

perfectionnement et le bonheur de l'humanité, que l'on a poussé et

entraîné un peuple, autrefois spirituel, à retourner à 1789, d'où l'on

descend par une pente fatale à 1793, à la Terreur, à la guillotine

permanente, aux mitraillades, aux noyades, aux assignats, à la ruine,

à la Commune, parodie ridicule, triste et sanglante de la Terreur, à

la multiplicité des tyrans, à l'anarchie, puis à un despotisme

nécessaire, fatal, sortant de l'anarchie comme de sa souche

naturelle, despotisme dont les soi-disant républicains s'empresseront

de se faire les serviteurs dévoués.

Revenons à ces beaux vaisseaux cuirassés et au «progrès» dont notre

jeune marin est si fier.

Le prix d'un grand vaisseau cuirassé est «officiellement» de quinze à

seize millions;--mais, comme il faut quatre, cinq, six ans et

quelquefois plus longtemps pour le construire, pendant cette

construction, de nouveaux «progrès», de nouveaux systèmes, de

nouvelles inventions, de nouvelles modes même ou de nouveaux

engouements ont amené des changements dans les plans, dans les devis,

partant des dépenses plus fortes, si bien qu'il est de notoriété qu'un

grand cuirassé de premier rang revient à vingt millions, si ce n'est

plus.

Une fois construit, vivant et en exercice, le monstre mange pour cinq

à six mille francs de charbon par jour.

Ce n'est pas tout, ces ogres portent des canons; un de ces canons--de

cent dix tonnes, par exemple, coûte quatre cent quatre-vingt-sept

mille cinq cents francs,--tandis que, bien près de nous, en 1856,--le

canon du plus fort calibre se payait deux mille huit cents

francs.--Quel progrès!

Ce n'est pas encore tout:--les canons ne sont pas des monstres moins

voraces que le bâtiment lui-même; grâce aux progrès de la poudre, de

la poudre de coton, à la mélinite, à la roburite, etc., aux nouveaux

boulets, etc., chaque coup de canon coûte quatre mille six cent

soixante-quinze francs,--tandis qu'en 1856,--quels rapides

progrès!--on satisfaisait un canon avec quatorze francs,--et ce n'est

qu'un commencement. Combien d'esprits, de savants, d'inventeurs

s'évertuent sans cesse à trouver de nouveaux «progrès.»

Par mon âge, par mes idées, par certains dégoûts, je ne suis pas de ce

temps-ci:--j'y suis, pour ainsi dire, étranger;--je suis moins loin

des anciens que de mes contemporains, et je vis beaucoup avec les

anciens;--ils avaient certes leurs défauts, mais ils ne reste d'eux

que ce qu'ils avaient de meilleur:--leurs livres--et c'est une bonne,

saine et agréable société.

Je copie Florus:

«Lors de la première guerre punique, soixante jours après qu'on eut

porté la hache dans la forêt, une flotte de cent soixante vaisseaux se

trouva sur les ancres;--on eût dit qu'ils n'étaient pas l'ouvrage de

l'art, mais que les dieux protecteurs de Rome avaient métamorphosé

les arbres en navires.--Près des îles de Lipari, cette flotte

improvisée coula à fond et mit en fuite la flotte des Carthaginois.»

Tite-Live rapporte que, dans la guerre contre le roi Hiéron, deux cent

vingt navires furent mis à la mer en quarante-cinq jours, depuis qu'on

eut donné le premier coup de cognée.

Que coûtaient ces navires?--Rien; les soldats les construisaient

eux-mêmes.--Le vent et les bras des hommes se chargeaient de la

locomotion.

--Ah! s'écrierait mon jeune marin, vous nous parlez là de jolis

sabots! des canots de sauvages!

Canots de sauvages et sabots,--je le veux bien, mais il n'en est pas

moins vrai que ces canots de sauvages et ces sabots des Romains

valaient bien vos cuirassés d'aujourd'hui, car leurs ennemis, les

Carthaginois, n'avaient que des sabots semblables,--de même

qu'aujourd'hui vos adversaires possibles ont des vaisseaux cuirassés

pareils aux vôtres.

Il y a donc aujourd'hui grands et incontestables progrès dans l'art de

travailler les métaux, progrès dans la chimie, progrès dans

l'électricité,--science tout à fait nouvelle,--mais nul progrès, tant

s'en faut, vers «le perfectionnement et le bonheur de l'humanité», les

seuls dont il soit juste et sage de se féliciter.

Il n'y a même pas progrès dans l'art de s'entre-tuer: car, avec les

sabots en question, les Romains et les Carthaginois réussissaient à

s'enfoncer mutuellement des choses pointues dans le corps, à se briser

les bras, les jambes et la tête, à se noyer... enfin tout ce qu'on

peut désirer sous ce rapport. Peut-être même les combats sur mer de ce

temps-là étaient-ils plus meurtriers qu'ils ne le seraient

aujourd'hui. Les Romains se sentant, comme navigateurs, inférieurs aux

Carthaginois, avaient imaginé des grappins qu'ils jetaient sur les

vaisseaux ennemis et les accrochaient à leurs vaisseaux, de façon que

les deux tillacs ne faisaient plus qu'un; ils sautaient à l'abordage

et on se battait corps à corps (_cominus_), comme sur terre. Or, dans

ces combats corps à corps, tous les coups portent, et il doit y avoir

au moins la moitié des combattants tués ou blessés, résultat bien

supérieur à celui qu'on peut obtenir en se battant de loin (_eminus_),

même avec les engins les plus perfectionnés.

Le progrès consiste donc dans l'énormité des dépenses ruineuses que

s'imposent réciproquement les peuples ou plutôt leurs soi-disant

bergers, qu'il serait, en ce cas, plus justes d'appeler leurs

bouchers.

Je parlais tout à l'heure du système, de l'engouement, de la mode qui

pouvaient changer pendant le temps qu'on met à construire un

vaisseau-cuirassé; déjà des objections se sont élevées contre

eux,--quelques personnes très compétentes semblent regretter les

navires légers et rapides.

Ouvrons Florus; nous y verrons les gros et lourds bâtiments d'abord en

faveur:

«Nos pesants bâtiments arrêtèrent ceux des ennemis, qui, dans leur

agilité, semblaient voler sur l'eau. Les Carthaginois, malgré leur

science nautique, durent s'enfuir sur ceux de leurs vaisseaux que nous

n'avions pas coulés.»

Mais, plus tard, en racontant la bataille d'Actium,--où Marc-Antoine

fut vaincu par Octave,--voici comment il parle des gros vaisseaux:

«Nous n'avions pas moins de quatre cents vaisseaux, et les ennemis

n'en avaient pas plus de deux cents;--mais la grandeur de ces

vaisseaux compensait l'infériorité du nombre.

»Ils étaient surmontés de tours à plusieurs étages et semblaient des

citadelles ou même des villes flottantes. La mer gémissait sous leur

poids et le vent ne suffisait qu'avec peine à les faire mouvoir.

»Les navires d'Octave, légers et exécutant facilement toutes

manoeuvres, attaquaient, évitaient, se retiraient avec rapidité; ils

se réunissaient plusieurs contre une seule de ces énormes masses et

les accablaient de traits et de feux lancés de près.»

Il était réservé à l'Italie de fournir un argument aux détracteurs des

vaisseaux cuirassés.

Le jeune empereur d'Allemagne, qui s'est montré naguère si désireux

d'être empereur que ça ne lui a peut-être pas permis d'être aussi fils

qu'il l'eût fallu, se plaît à se produire partout et à toutes les

cours, comme une femme qui a une robe neuve et veut la montrer.

Philippe de Commines a dit: «Les accointances des rois ne valent rien

pour les peuples».

«Les Sabéens, dit Diodore de Sicile, étaient fort de cet avis.--Le roi

auquel ils laissaient un pouvoir absolu tant qu'il restait dans son

palais, était assailli de pierres aussitôt qu'il en sortait». On ne

voit pas bien quel avantage les rois en tirent eux-mêmes.--On a dit:

«Au contraire des statues qui grandissent à mesure qu'on en approche,

les hommes se rapetissent vus de trop près.»Cette maxime s'applique

surtout aux rois, dont la grandeur doit beaucoup à l'imagination.--De

deux souverains dont l'un fait une visite à l'autre, il y en a

toujours un qui est plus ou moins humilié de son infériorité et

désireux de la faire cesser.

Dernièrement, le jeune empereur d'Allemagne a été visiter et le pape

et le roi d'Italie--et, assure-t-on, n'a satisfait ni l'un ni l'autre.

Pendant cette visite, l'Italie qui croit s'acquitter envers la France,

à laquelle elle doit d'exister, en se montrant ingrate comme un

débiteur qui déchirerait l'obligation qu'il a signée et dirait: «Je ne

dois rien;»--l'Italie--qui croit se grandir en se faisant vassale de

l'Allemagne, s'est mise en grands frais pour éblouir l'empereur.--Elle

lui a fait passer en revue des troupes qui n'ont pas échappé à la

critique des officiers prussiens--et a montré sa flotte--avec orgueil.

L'Italie qui, sous le ministère Crispi, s'évertue--ici à moi le latin,

selon le précepte de Boileau, quoique les mots dont je veux me servir

et que je ne traduirai pas, soient des mots _autorisés_, comme on

dit aujourd'hui et que non-seulement Plaute, mais aussi Pline et

Cicéron, les aient écrits--et Victor Hugo a dit bien pis;--l'Italie

qui s'évertue à _crepitare altius quam habet clunes_--a voulu

avoir et possède en effet le plus gros vaisseau cuirassé qui

existe;--mais--dans l'exhibition qui a été faite à l'empereur

d'Allemagne, ce vaisseau n'a pu ni avancer, ni reculer, ni tourner et

a fait un _fiasco_ complet.

Il en est de même de la guerre sur terre.--Pompée «le Grand», qui

n'avait ni fusils ni canons, put faire inscrire dans le temple de

Minerve qu'il avait tué deux millions quatre-vingt-trois mille hommes.

Ça, c'est le nombre des adversaires; car il ne donne pas le compte des

soldats de son armée tués sous son commandement.

Vous me direz que Napoléon--non moins «le Grand», a fait tuer cinq

millions de Français, et on peut supposer un nombre au moins égal

d'Autrichiens, de Prussiens, de Russes, d'Italiens, d'Espagnols,

d'Égyptiens, etc.

Les armes à feu seraient donc un «progrès»; mais on pouvait se

contenter de ce que tuaient Pompée, César, Alexandre et les autres

«grands hommes» au moyen des anciens engins de guerre--épées, haches,

lances, javelots, etc.

De ce temps-ci, la recherche des armes à longue portée a été due en

grande partie à la rancune, à la haine, à la défiance que le règne de

Napoléon avait éveillé dans la mémoire des autres peuples,--et c'est

surtout contre la _furia francese_ et la charge à la baïonnette qu'on

s'est efforcé de combattre de loin.

Je ne sais si, avec les nouveaux fusils, les nouveaux canons, la

nouvelle poudre, les nouveaux boulets, on tue plus de monde

qu'autrefois;--mais les conditions de la bravoure militaire sont

changées.

La victoire, autrefois, était au plus fort, au plus adroit, au plus

brave.

Elle peut aujourd'hui encore, favoriser la bravoure, mais ce n'est pas

la même bravoure qu'autrefois.--On tue des hommes si éloignés qu'on ne

les voit pas et qu'ils ne vous voient pas, et on est tué par eux.

La bravoure doit se faire de résignation et de fatalisme, c'est un

apprentissage que les Français avaient à faire et qu'ils ont fait tout

de suite:--car la nation française est la _gent porte-épée_;--_Nullum

bellum sine milite gallo_, disait César; mais vrai,--il n'y a plus de

plaisir à être héros.--A quoi servent aujourd'hui la grande taille, le

regard terrible, la voix formidable,--les armes brillantes?

Ecoutez Homère:

«Le casque et le bouclier de Diomède jetaient la flamme autour de

lui».

Et Virgile:

«Le casque d'Énée jette sur sa tête un éclat étincelant; la crinière

s'agite semblable à la flamme, et son bouclier d'or vomit des

éclairs.--Telle une comète lugubre lance ses feux rougeâtres, etc.»

Que sont devenus, dans nos vieilles histoires de chevalerie, ces

hommes aux armures, aux panaches de couleur éclatante? A quoi

serviraient aujourd'hui la _Durandale_, la fameuse épée de Roland,--la

_Joyeuse_, l'épée de Charlemagne, avec laquelle il tua de sa main

mille Sarrasins dans une seule bataille,--la _Flamberge_ de

Brodisart,--la _Balisarde_ de Renaud,--la _Courtène_ d'Ogier,

l'_Escalibor_ d'Artus, qu'en mourant il fit jeter dans un lac par un

écuyer, pour que personne ne la possédât après lui?

Je sais bien que, lorsque M. Boulanger fit éclipse

dernièrement,--lorsque les uns le disaient à Saint-Pétersbourg, les

autres à Ville-d'Avray,--les autres à Paris,--on a dit qu'il était

allé pour rechercher l'_Escalibor_ du roi Artus.--Mais ce n'était pas

vrai, et aucune, d'ailleurs, de ces épées triomphantes, grâce au

«progrès», ne pourrait plus servir à rien.

Pas plus que la fameuse épée à deux mains de Godefroy de Bouillon,

épée que l'on voit, dit-on, encore à Jérusalem,--épée avec laquelle

d'un seul coup, il fendait et coupait en deux,--de la tête au bas des

reins, un Sarrazin comme une pomme.

Et les écus, et les armoiries, et les devises?--A quoi bon

aujourd'hui? Le chevalier Brandelis avait peint sur son écu--à fond

d'azur, une épée dont la poignée était d'or--avec ces mots: _Je pare_,

_je brille_, _je frappe_.

Arrodian de Coleih, chroniqueur et chevalier, portait pour armes, sur

fond de _sable_ (noir), un coq d'argent, et sa devise était: _Plumes

et ongles!_

Le roi Pharamond portait un lion d'azur à trois fleurs de lis d'or et

ces mots: _Que de beaux fruits de ces fleurs doivent naître!_

Aujourd'hui, toujours grâce au «progrès», Ulysse et Ajax ne se

disputeraient plus les armes d'Achille, qui ne seraient d'aucun usage.

J'ai publié, il y a longtemps, un _Dialogue des morts_ qui m'avait été

révélé en songe--il y a si longtemps et c'est si vieux que ça serait

nouveau si je le reproduisais aujourd'hui,--mais la place me manque.

Au moment où une grande guerre éclate, Mercure, par l'ordre de

Jupiter, descend aux enfers, appelle les héros et demande quels sont

ceux qui veulent remonter sur la terre et reprendre leur métier.--Tous

refusent en haussant les épaules et en ricanant.

Où est le temps où Homère disait:

«Le bouclier soutenait le bouclier, le casque s'appuyait contre le

casque, l'homme contre l'homme; on voyait alors à qui on avait

affaire.

»Par Hécate, dit Léonidas, que ferions-nous avec nos épées si courtes

dont nous étions fiers contre des ennemis invisibles!»

«J'ai pu, dit Horatius Coclès, empêcher les Étrusques de franchir un

pont, mais je ne pourrais empêcher une bombe venant d'un point que je

ne verrais pas, de passer par-dessus.»

«Je ne pourrais, dit Arnold Winkelried, comme à la bataille de

Sempach, ouvrir un chemin à mes compagnons à travers les phalanges

autrichiennes--en m'enfonçant dans la poitrine une brassée de piques

des ennemis--les ennemis aujourd'hui seraient à une demi-lieue.»

«Il n'y aurait pas moyen, dit Condé, de jeter mon bâton de

commandement au milieu d'ennemis si éloignés.» Et comment, dit le

maréchal de Saxe, inviter, comme nous fîmes à Fontenoy--_Messieurs les

Anglais à tirer les premiers?_--Aujourd'hui, notre voix se perdrait

dans l'espace, et nous ne pourrions pas voir si nos adversaires sont

des Anglais.»

«Pour moi, dit Turenne, j'avoue que je ne saurais pas commander et

conduire une armée de plus de 30,000 hommes.--Cependant, en ce

temps-là, nous faisions de grandes choses avec de petites armées.»

Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'armées, de science, d'art

militaire,--ce sont des invasions de sauterelles.

«Les anciens Romains, dit Varron, n'avaient qu'un seul

mot--_Hostis_--pour dire ennemis et étrangers.»

Il faut en revenir là.--Aujourd'hui, dans cette Europe qui prétend

être au plus haut point de la civilisation, un peuple doit se tenir

sur ses gardes, croire possible que, sans raison, sans motif,--un

peuple voisin se précipite sur lui comme un oiseau de proie ou un

brigand.

Aujourd'hui, la guerre est aussi odieuse, aussi féroce, aussi sauvage

qu'autrefois;--il n'y a qu'une différence, c'est qu'elle est beaucoup

plus bête.--Autrefois, le vainqueur dépouillait entièrement le vaincu

et emmenait les hommes, les femmes, les enfants en esclavage.

Aujourd'hui, on doit se contenter d'une certaine partie des

dépouilles--et s'en retourner chez soi.--Or, le vainqueur n'a pas fait

ses frais.--Avec nos cinq milliards, l'Allemagne n'en est pas moins

ruinée, surtout par la préoccupation d'une revanche qui l'oblige à se

tenir sur un pied de guerre qui absorbe toutes ses ressources et au

delà.

Il faut donc avouer que, si les canons _Krupp_, les _fusils Gras_, les

poudres nouvelles sont un «progrès», une marche en avant,--ce ne sont

point des pas sur le chemin du perfectionnement et du bonheur de

l'humanité.

C'est au nom du «progrès» que tant de villes en France veulent

s'élargir et demandent des autorisations qu'on ne leur refuse jamais,

de faire des emprunts qui obèrent le présent et engagent l'avenir.

Toutes veulent avoir de grandes rues, le gaz, la lumière électrique,

des théâtres, des casinos, à «l'instar» de la capitale--grenouilles

qui veulent se faire aussi grosses que le boeuf;--ce qu'on appelle par

habitude et plutôt par antiphrase «le gouvernement» les provoque à

bâtir des monuments pour des écoles laïques; puis vient un jour où

les villes et les communes n'ont plus d'argent pour des besoins

impérieux.--En attendant, la vie y est plus chère, plus difficile, les

moeurs plus relâchées.

«Les maisons, dans la ville, disait Henri IV, se bâtissent avec les

débris des chaumières.»

Autour de chaque ville règne une zone pestiférée, dont les habitants

n'aspirent qu'à quitter les champs et la terre, pour venir habiter la

ville, s'y livrer à des métiers moins rudes, plus rétribués et surtout

à des amusements plus ou moins malsains.--Les garçons, ouvriers ou

domestiques, les filles servantes en attendant pis.--Par suite de

quoi, un tiers des terres si riches de ce beau pays de France, si

favorisé du ciel, est aujourd'hui sans culture;--et l'on va bêtement

et criminellement dépenser des centaines de millions et des milliers

d'hommes pour conquérir des colonies, quand il y aurait une si belle

colonie à faire en France: mettre le pays en état de culture et de

production.

C'est au nom du «progrès» qu'on couvre la France d'écoles laïques où

l'on enseigne principalement l'indiscipline, l'irréligion, les

ambitions effrénées de sortir de sa sphère, de se jeter dans des

professions dites libérales, et depuis longtemps encombrées.--«Il ne

faut pas, dit Richelieu dans son testament, profaner les lettres à

toutes sortes d'esprits; vous produiriez ainsi beaucoup de gens plus

propres à faire naître les difficultés qu'à les résoudre.»--Depuis

soixante ans, la moitié des jeunes hommes se faisaient médecins,

l'autre moitié avocats.--Comme il y en avait beaucoup plus que la

société n'en pouvait nourrir, on a augmenté graduellement les

difficultés de l'admission, mais absurdement et sottement on a placé

ces difficultés,--ces obstacles, ces banquettes irlandaises à la fin

de la carrière au lieu de les mettre au commencement et de ne pas

laisser s'y engager les concurrents trop nombreux.--De là des

intelligences surmenées, des générations exténuées, anémiques,

malheureuses, désabusées trop tard;--de là cette foule de déclassés

qui se jettent dans la politique au grand détriment du pays.--Une

nouvelle carrière s'est ouverte, c'est celle des ingénieurs;--mais

comptons combien s'y sont déjà jetés et combien sont en route.

Quant aux filles, le «progrès» consiste à les faire savantes; on ne

tient aucun compte de ce que disait un ancien des enfants, et qui

doit s'entendre aussi bien des filles que des garçons: «Que doit-on

enseigner aux enfants? Ce qu'ils auront à faire étant hommes, étant

femmes.»--On tend à ne faire qu'un sexe; on a vendu longtemps, on vend

encore un peu, à l'usage des femmes, une «poudre épilatoire» pour

faire disparaître le duvet trop prononcé des bras, des joues et de la

lèvre supérieure.--Si le «progrès» continue, nous verrons bientôt

annoncer une pommade pour faire pousser la barbe au menton des femmes.

En attendant, pour les provoquer à cette instruction pour le moins

inutile, on leur fait des promesses qu'on ne peut pas tenir.

Pendant quatre années, 1882, 1883, 1884, 1885, il a été délivré à des

jeunes filles soixante-dix mille brevets élémentaires et sept mille

trois cent cinquante brevets supérieurs;--un peu plus de

soixante-dix-sept mille institutrices.

Un inspecteur primaire du Dauphiné disait dernièrement aux maîtres

d'école: «La carrière de l'instruction est encombrée; pour une place,

il y a cinquante individus. Prévenez vos élèves, et qu'ils portent

ailleurs leurs ambitions.»

Cette observation peut s'appliquer à toutes les carrières pour

lesquelles on quitte l'agriculture et le métier de son père,--les

postes, les télégraphes, les contributions, les douanes,--les écoles

militaires et maritimes;--tout est encombré.

De là tant de désappointements, de désespoirs, d'_ouvriers sans

ouvrage_ de toutes les classes;--de là aussi les tribuns de brasserie,

les hommes d'État de café, les politiques de cabaret;--de là, comme je

le disais dernièrement,--les trottoirs devenus trop étroits pour les

filles qui n'ont que cet équivalent de la politique qu'ont les

garçons.

Le philosophe Momentus s'était efforcé de scruter et de dévoiler les

secrets des mystères religieux et d'en «désabuser» les femmes.

Les déesses honorées à Éleusis lui apparurent en songe--et lui dirent

qu'il les avait offensées;--étonné de les voir vêtues du costume des

courtisanes et debout sur le seuil d'un lieu de prostitution, il leur

demanda la cause de cet avilissement. «Ne t'en prends qu'à toi, lui

dirent-elles en courroux:--tu nous a arrachées avec violence de

l'asile que s'était ménagé notre pudeur.»

Comme «progrès», nous avons les chemins de fer; où est le temps où

Tournefort écrivait à M. de Pontchartrain qu'il avait quitté à Paris:

«Ne nous arrêtant pas, nous sommes arrivés à Lyon en sept jours.»

Je sais tout ce qu'on a dit et tout ce qu'on peut dire relativement au

commerce, à l'industrie, etc.

Mais j'applique à bien des choses ce que Pascal disait des individus:

«La plupart de nos malheurs viennent de ce qu'on ne sait pas rester

dans sa chambre.»

S'il est un peuple qui aurait pu se passer des autres et rester

paisiblement chez lui, c'est le peuple français. «Toutes les nations

voisines, disait le roi de Pologne Stanislas Leczynski,--doivent

devenir tributaires du peuple cultivateur d'un bon sol, s'il est

encouragé et soutenu dans son travail.»

Placé au milieu de l'Europe, d'une part, dominant sur l'océan par

la longue étendue et les détours de ses côtes, sur les mers des

Flandres, d'Espagne, d'Allemagne; de l'autre, tenant à la

Méditerranée--vis-à-vis de l'Algérie, qui est à lui, l'Espagne à sa

droite, l'Italie à sa gauche,--quelle situation si la France savait en

profiter!--un sol presque partout excellent et fertile.

Le Français, cultivateur laborieux et guerrier intrépide à l'occasion,

devait être le plus heureux et le plus respecté des peuples--le

commerce restant, comme il l'a été toujours, une source accessoire de

bénéfices--ayant plus à vendre qu'il n'aurait besoin d'acheter.

«Voulez-vous, dit un ancien, conquérir une riche province?--Cultivez

les terres incultes.»

Aujourd'hui, un tiers du sol de la France, et pour la plupart des

terres excellentes, reste en friche.

La France a de plus l'Afrique, à la fois pépinière et gymnase de

soldats, et un sol riche et d'une étendue immense, qui est bien loin

d'être exploité et d'être mis en rapport; et, pendant ce temps, des

hommes d'État de café, des hommes politiques de taverne, commettent le

crime aussi bête que punissable de dépenser des centaines de millions

et des centaines de mille de soldats et de marins pour s'emparer du

Tonkin, climat meurtrier, où les usurpateurs sont sans cesse entourés

d'ennemis acharnés et implacables, avec aucune chance de soumission

réelle et de paix.

«Nos ancêtres, dit Caton l'Ancien, dans son livre _De re rustica_, des

travaux de la terre,--lorsqu'ils voulaient louer un bon citoyen, lui

donnaient le titre de bon agriculteur;--cette expression était pour

eux la dernière limite de la louange.

«C'est parmi les agriculteurs que naissent les meilleurs citoyens et

les soldats les plus courageux; que les bénéfices sont honorables,

assurés, et nullement odieux.--Ceux qui se vouent à l'agriculture

n'ourdissent point de mauvais projets (_Minime sunt mali

cogitantes_).»

Les voies ferrées, je ne le nierai pas, le transport facile et rapide

des denrées peut donner plus de richesses avec plus de risques;--mais

donne-t-il plus de bonheur?--Ce «progrès» est-il un pas en avant vers

le perfectionnement et le bonheur de l'humanité?

J'ai consulté les vieillards d'un petit port de pêche, devant lequel

passe un chemin de fer seulement depuis quelques années.

Êtes-vous plus riches? êtes-vous plus heureux?--Pas plus riches et

moins heureux.--Il entre beaucoup plus d'argent chez nous, mais ce

n'est pas, tant s'en faut, pour tout le monde.--C'est pour quelques

mareyeurs et pour quelques marchands qui nous exploitent. Avant le

chemin de fer, notre pêche et notre gibier, qui étaient abondants, ne

pouvaient se consommer et se vendre que dans un très petit rayon;--il

se vendait très bon marché, mais nous en mangions tant que nous

voulions, et on en donnait aux plus pauvres. Aujourd'hui,--ça se vend

cher à une grande distance, mais ce n'est pas nous qui le vendons au

dehors;--nous le vendons, il est vrai, plus cher chez nous, mais nous

n'en mangeons plus et nous ne pouvons plus en donner.

Il vient ici des étrangers passer une saison. Comme ce sont des gens

riches, on leur fait tout payer plus cher,--et ces prix, une fois

établis, nous devons les subir comme les étrangers et les riches.--De

plus, il s'est ouvert des cafés, des casinos où nos jeunes gens

dépensent leur argent et leur santé.--Nos femmes et nos filles ne

veulent plus _ramender_, raccommoder nos filets;--les plus modestes se

font couturières, beaucoup se font institutrices;--beaucoup profitent

des chemins de fer pour aller se faire servantes en quelque grande

ville;--aucunes ne veulent plus s'habiller comme leurs mères,--elles

se déguisent en dames et en demoiselles.

Nous ne sommes pas plus riches, tant s'en faut, et nous sommes surtout

moins heureux, et quelques-uns moins honnêtes.

Avant les chemins de fer, le Parisien sortait peu de sa

ville;--parfois, le dimanche, à une campagne voisine, à Romainville au

temps des lilas;--à Saint-Cloud, lors de la fête annuelle; à

Saint-Denis, pour manger une friture en famille, etc.

On vivait et on mourait dans le quartier où on était né.

On avait pour voisins un ou deux amis, camarades d'enfance et

d'école;--on s'était toujours vu, on ne se perdait pas de vue, on

s'arrangeait pour loger dans la même rue ou, du moins, dans le même

quartier.--On n'essayait pas, ce qui, d'ailleurs, n'eût pas réussi, de

se faire croire plus riche qu'on n'était, le vieil ami savait votre

situation et vos affaires comme vous saviez les siennes; on s'était

mutuellement, avec le temps, rendu de petits et quelquefois de grands

services; on mangeait parfois ensemble sans cérémonie, sans

apparat.--Si l'un avait tué un lièvre, si l'autre avait pêché un bon

poisson ou reçu un pâté, on appelait la famille amie,--on régalait ses

amis, on ne s'évertuait pas à les «épater», comme on dit aujourd'hui.

On épousait une fille qu'on avait connue, qu'on connaissait depuis

l'enfance,--dont on savait toute la vie,--le caractère, la famille.

Aujourd'hui, grâce au «progrès», on veut être admiré et envié;--on a

des connaissances, des relations;--on ment sur sa fortune, sur sa

famille, sur sa situation; pour cela, il ne faut voir que des gens qui

vous connaissent peu et depuis peu de temps. D'ailleurs,--en quelques

heures de chemin de fer, on se débarrasse d'antécédents fâcheux, d'un

nom au moins compromis;--on va aux bains de mer, aux stations d'hiver,

où on est comte ou pour le moins baron.

Les mariages se font au hasard entre gens qui ne se connaissent

pas--et qui sont souvent fort surpris et fort désappointés quand la

connaissance tardive se fait.

Est-ce dans le commerce, dans l'industrie qu'est le «progrès», dans le

sens que j'y attache et qui seul est désirable?

On ne veut plus fonder un établissement qui, après de longues années

laborieuses, vous permettrait de vous retirer avec une petite aisance

en laissant à vos enfants--l'établissement ou le métier que vous avez

fondé ou exercé, en leur laissant en même temps, pour arriver d'un pas

plus sûr et par un chemin moins rude, votre expérience, votre

réputation, vos relations, votre clientèle.

Non, aujourd'hui,--il faut être riche tout de suite; on fait des

coups--ou une fortune presque subite et une faillite qui ruine les

autres.

Du reste, la vie est devenue si chère, si difficile, que le métier

correct ne nourrit plus une famille. Il faut se jeter dans les

affaires aléatoires, hardies, douteuses.--«Les affaires, a-t-on dit,

c'est l'argent des autres.»--On a tant de besoins qu'on ne peut plus

se contenter de son pain; on ne dîne qu'en interceptant ou escroquant

le dîner des autres.

Rien n'est plus que jeu;--la police, naïvement, découvre et saisit de

temps en temps quelque pauvre tripot,--mais elle ne va ni chez le

président Grévy, ni chez les ministres, ni chez les députés.--Tout ce

monde-là joue;--les plus malins ne mettent pas au jeu et trichent.

En même temps que toutes les villes veulent s'élargir à l'«instar» de

Paris--Paris lui-même s'élargit tous les jours.--Paris, que Pierre le

Grand trouvait déjà être une tête trop grosse pour le corps, et une

ville trop grande au point de vue de la tranquillité du gouvernement

et de la discipline.--Paris que la royauté de nos anciens rois

s'efforça à plusieurs reprises de borner dans son extension. Le

premier édit à ce sujet est de novembre 1552, sous Henri II. On donna

cinq raisons de cette interdiction de continuer à bâtir;--un autre

édit de Louis XIII (janvier 1638) donna six raisons;--mais la

cinquième de l'édit de 1552 et la sixième de l'édit de 1638 sont

identiques,--je ne citerai que le second: «Ce peuple trop nombreux

donne lieu aux dérèglements de tous genres, rend la police difficile

et expose à des vols de jour et de nuit;--une des raisons est la

difficulté de se débarrasser des immondices.

Depuis ce temps, Paris a toujours été en «progrès». La Seine, qui

était le principal attrait pour la limpidité et la douceur des eaux,

qui rappelait à Lutèce Julien alors proconsul et bientôt

empereur,--est devenue un égout infect;--les poissons y meurent

empoisonnés.--Paris, traversé par ce grand fleuve, manque d'eau, les

dépenses énormes qu'on fait pour en avoir de loin ne réussissent pas à

en fournir suffisamment; l'eau jadis si fraîche, si limpide de la

Seine, cause des fièvres typhoïdes et pernicieuses;--quant aux

immondices, on achève d'empoisonner la rivière, et on infecte quelques

environs de la ville.

Ces questions de l'eau et des immondices viennent tout doucement

frapper les villes induites à s'élargir--au nom du «progrès».

Il est une science très belle, très intéressante et qui, avec sa

langue très bien faite, est en grand «progrès» de ce temps-ci, mais ce

«progrès» je ne puis l'accepter comme un pas vers le perfectionnement

et le bonheur de l'humanité.

La chimie surtout nous donne de faux vin, de faux sucre, de fausse

farine. Il n'y a plus aucune denrée qui soit pure et réelle. La

margarine faite de vieilles graisses, de vieux os ramassés au coin des

bornes,--on ajoute même de vieilles bottes,--a remplacé le beurre.

Toutes ces sophistications, quand elles n'empoisonnent pas tout de

suite, détruisent les estomacs,--provoquent des maladies autrefois

inconnues et abrègent une existence douloureuse et misérable.

Est-ce un «progrès» vers «le perfectionnement et le bonheur de

l'humanité» que ce qu'on a fait de la justice en France?

Un ancien a dit: «Le plus grand malheur pour une société, c'est la

force sans justice et la justice sans force».

La Maison de l'Ogre · 第 1 / 16 段