LE PORTRAIT DE LA MÈRE

Dans une des cent maisons qui forment le hameau de pêche, et qui se

ressemblent toutes par leur forme, leur grandeur, le nombre de leurs

fenêtres et la hauteur de leurs cheminées, demeurait le vieux Mattsson.

Toutes les chambres du hameau étaient meublées des mêmes meubles: le

rebord de toutes leurs fenêtres était fleuri des mêmes plantes; toutes

leurs armoires étaient garnies des mêmes coquillages et du même corail;

tous les murs étaient ornés de tableaux pareils. Et, comme les vieilles

mœurs l’ont décrété, tous les gens menaient la même existence.

Le vieux Mattsson avait accroché au-dessus de son lit un portrait de sa

mère. Or, une nuit, il rêva que ce portrait descendant de son cadre, se

plaçait devant ses yeux et lui déclarait d’une voix autoritaire: «Tu vas

te marier, Mattsson.»

Le vieux Mattsson se mit en devoir d’expliquer au portrait de sa mère

que c’était tout à fait impossible: il avait soixante-deux ans. Mais le

portrait de la mère ne fit que répéter avec plus d’énergie: «Mattsson,

tu vas te marier.»

Le vieux Mattsson avait un profond respect pour le portrait de sa mère.

C’était, depuis des années, et dans les cas difficiles, son seul

conseiller, et il s’était toujours bien trouvé d’en avoir suivi les

conseils. Mais cette nouvelle façon de parler le déconcertait, tant elle

lui paraissait contraire aux opinions que le portrait avait toujours

émises. Tout endormi qu’il fût, Mattsson se rappelait nettement ce qui

lui était arrivé la première fois qu’il avait voulu prendre femme. Au

moment où il passait son habit de noce, le clou, qui retenait le cadre,

se détachait, et tout à coup le portrait tomba. C’était un avertissement

dont il ne tint aucun compte. Mais il eut bientôt lieu de s’en repentir.

Son court mariage fut très malheureux. La seconde fois qu’il remit son

habit de marié, le portrait dégringolait encore. Cette fois, il n’osa

pas désobéir, et, plantant là les gens de la noce et la mariée, il se

sauvait à toutes jambes, s’engageait comme matelot, et faisait le tour

du monde avant de se risquer à rentrer au hameau. Et voici que ce même

portrait descendait du mur et lui commandait de se marier! Malgré son

profond respect, il se permit de penser que le portrait de sa mère se

moquait de lui. Mais le portrait, qui reproduisait le plus âpre visage

qu’eussent jamais ciselé les vents mordants et l’écume salée des flots,

demeura grave; et d’une voix, que des années d’appels aux chalands de

poissons sur le marché de la ville avaient singulièrement exercée et

fortifiée, il répéta: «Tu vas te marier, Mattsson.»

Le vieux Mattsson pria le portrait de sa mère de songer au monde où il

vivait. Les cent maisons du hameau avaient les mêmes toits pointus et

les mêmes murs en torchis blanc; toutes les barques de pêche du hameau

étaient taillées et gréées de la même façon; personne dans le hameau ne

faisait jamais rien d’extraordinaire. La mère, si elle eût vécu, eût été

la première à s’opposer à un mariage aussi invraisemblable. Ne

tenait-elle pas jadis à ce qu’on respectât les usages et les coutumes?

Et depuis quand était-ce l’usage et la coutume qu’un septuagénaire se

mariât?

Alors le portrait de la mère étendit sa main ornée de bagues et

sévèrement lui intima l’ordre d’obéir. Un prestige fabuleux, avait, de

tout temps, entouré la mère, lorsqu’elle se présentait ainsi sous sa

robe à volants en taffetas noir. Sa grande broche d’or, sa lourde chaîne

d’or avaient toujours fortement impressionné Mattsson. Si elle était

venue à lui en costume de marché, son fichu à carreaux sur la tête, son

tablier de toile cirée couvert de sang et d’écailles de poisson, elle ne

lui aurait pas inspiré un respect aussi profond. Il promit donc de se

marier et le portrait regrimpa dans son cadre.

* * * * *

Le lendemain matin, le vieux Mattsson s’éveilla plein d’angoisse. Il

n’eut même pas l’idée de résister au portrait de sa mère, qui

certainement savait mieux que lui quel était son véritable intérêt. Mais

il frémit à la pensée des jours terribles qui allaient suivre.

Sur l’heure, il demanda en mariage la plus laide des filles du pêcheur

le plus pauvre, une petite qui portait la tête enfoncée entre les

épaules et dont la mâchoire inférieure avançait. Les parents

l’acceptèrent; et l’on décida du jour où l’on irait ensemble à la ville

pour y publier les bans.

Le chemin du hameau à la ville passait à travers des prés salés, où le

vent s’amuse, et des pâturages marécageux. Il a un mille de long; et une

légende prétend que les habitants du hameau de pêche sont si riches

qu’ils pourraient le couvrir sur toute sa longueur de belles pièces

d’argent. Le charme étrange que cela donne au sentier! Brillant comme le

ventre d’un poisson, tout en écailles blanches, il serpenterait entre

les touffes de careiche et les flaques d’eau d’où monte le coassement

mélancolique des rainettes. La pâquerette, qui décore cette terre

abandonnée des hommes, se mirerait sur des monnaies polies que, de leurs

épines tendues, les chardons protégeraient. Quelle résonance y prendrait

la voix du vent, quand il joue dans les tiges de roseaux et dans les

fils du téléphone! Peut-être le vieux Mattsson aurait-il trouvé quelque

douceur à poser ses lourdes bottes de mer sur de l’argent sonore; ce qui

est certain, c’est qu’il fit cette route plus souvent qu’il ne l’eût

souhaité.

Ses papiers n’étaient pas en règle. Son équipée d’autrefois, lorsqu’il

avait faussé compagnie à sa mariée, retardait la publication des bans.

Il fallait que le pasteur écrivît au consistoire et obtînt pour lui

l’autorisation de contracter un nouveau mariage. L’affaire traînait.

Tant qu’elle traîna, le vieux Mattsson se rendit à la ville chaque fois

que s’ouvrait le bureau du pasteur! Il y restait silencieux et calme

jusqu’à ce que tous les autres s’en fussent allés. Alors seulement il se

levait et demandait si le pasteur avait reçu quelque lettre.

--Non, pas encore.

Le pasteur regardait ce vieil homme assis sur le banc, dans son gros

tricot, dans ses hautes bottes de mer, le visage rude et intelligent,

les longs cheveux gris couverts d’un suroît, et qui attendait

l’autorisation de se marier. Et il s’émerveilla que l’amour chez un

vieillard eût un tel pouvoir et ne se rebutât point de tant d’obstacles.

--Mattsson est bien pressé de conclure ce mariage lui dit-il un jour.

--Hum, hum, plus vite c’est fait, mieux ça vaut!»

--Et Mattsson ne croit pas qu’il lui vaudrait mieux y renoncer? Mattsson

n’est plus jeune.

--Le pasteur ne devrait pas trop s’étonner, répondit le vieillard pour

se défendre.

Et il ajouta; «Je sais bien que je suis vieux, mais il faut que je me

marie, il le faut.»

Et, de semaine en semaine, il revint durant six mois; car ce ne fut

qu’au bout de six mois que la permission arriva, enfin.

Pendant tout ce temps, le vieux Mattsson était un homme harcelé.

Partout, sur la place verte où sèchent les filets bruns, le long des

môles cimentés du port, autour des tables du marché où s’étalent les

morues et les crabes, jusqu’en pleine mer où l’on poursuit les bancs de

harengs, partout il entendait bruire une tempête d’étonnement et de

risées.

--Ah, ah, il allait se marier, Mattsson, le Mattsson qui a levé le pied

le matin de ses noces!

Ni la mariée ni lui ne furent épargnés. Mais le pire, c’est que personne

ne pouvait trouver la chose plus ridicule que lui-même. Le portrait de

la mère avait failli le rendre fou.

* * * * *

L’après-midi du dimanche où l’on publia les bans, le vieux Mattsson,

pour échapper à la curiosité et aux cancans qui le tracassaient,

s’éloigna seul sur la jetée et poussa jusqu’au phare. Au pied du phare

il trouva sa fiancée qui pleurait. Il l’interrogea. N’avait-elle point

voulu se marier à un autre? Elle ne répondit rien d’abord. Elle

détachait de la muraille, avec le doigt, de petits morceaux de chaux

qu’elle laissait tomber dans la mer.

--Est-ce qu’elle n’aimait pas quelqu’un, par hasard?

--Non, personne.

C’est beau, là-bas, au phare. L’eau claire clapote tout autour. La rive

plate, les petites maisons régulières du hameau, la ville dans le

lointain, sont baignées de la lumière du Sund et de sa beauté toujours

neuve. De temps en temps, une barque de pêcheurs émerge des brumes

molles qui flottent souvent à l’horizon de l’ouest. Une hardie bordée la

rapproche du port. Elle s’y élance gaiement par l’étroite ouverture, la

proue éclaboussée du rire de l’eau. Tout à coup les voiles tombent. Les

pêcheurs agitent leurs bonnets, et au fond du bateau la proie gagnée

scintille.

Pendant que le vieux Mattsson était sur la jetée, une barque entra au

port. Un jeune homme assis à la barre, se découvrit et salua la jeune

fille. Le vieillard vit une lueur s’allumer aux yeux de sa fiancée. «Ah,

se dit-il, tu t’es amourachée du plus beau gars du hameau. Celui-là, tu

ne l’auras jamais. Il vaut encore mieux m’épouser que de l’attendre.»

Pas moyen d’échapper à la volonté du portrait de la mère! Si la jeune

fille avait aimé un garçon qu’elle eût eu quelque chance d’obtenir,

Mattsson s’en fût autorisé pour esquiver ce mariage. Mais, dans le cas

présent, il n’avait aucune raison plausible de lui rendre sa liberté.

* * * * *

Quinze jours plus tard le mariage eut lieu, et, peu après, la grosse

tempête de novembre.

Une des petites barques du hameau perdit son mât et son gouvernail, et,

entièrement désemparée, fut emportée à la dérive sur les flots du Sund.

Le vieux Mattsson et les cinq autres hommes qui la montaient errèrent

ainsi pendant deux jours et deux nuits. Quand on les sauva, ils étaient

presque morts de faim et de froid. Dans le bateau tout était glacé, et

leurs vêtements avaient commencé de se raidir. Le vieux Mattsson ne

retrouva jamais plus la santé. Il languit pendant deux ans et mourut.

Bien des gens alors jugèrent très curieux qu’il ait eu l’idée de se

marier juste avant l’accident, car la petite femme qu’il avait choisie

lui fut une bonne garde-malade. Seul, que fût-il devenu? Tout le hameau

de pêche reconnut que, de sa vie, il n’avait jamais rien fait de plus

sage; et la petite femme s’acquit une grande estime à cause des soins

dévoués qu’elle donnait à son mari.

«En voilà une, disait-on, qui se remariera facilement!»

Tous les jours de sa maladie le vieux Mattsson racontait à sa jeune

femme l’histoire du portrait.

--Quand je serai mort, tu le prendras, disait-il, comme d’ailleurs tu

prendras tout ce qui est à moi.

--Laisse donc; ne parle pas de cela...

--Tu le prendras, le portrait de la mère, et, quand les épouseurs

viendront, tu l’observeras. Je t’affirme que, dans tout le hameau, il

n’y a personne qui se connaisse mieux aux questions de mariage que ce

portrait-là.

Les liens invisibles · 第 32 / 41 题