III

Ce fut un vrai miracle; mais les lettres du capitaine Richard se

retrouvèrent. Le capitaine y eût certainement discerné le dessein de la

Providence, d’autant que jamais lettres ne furent plus utiles.

La jeune femme réussissait trop bien dans l’art de se souvenir. Les

jours passaient: elle ne bougeait pas de la chambre où elle revivait son

bonheur. Lorsqu’on lui parlait de la perte qu’elle avait faite, elle

semblait ne pas savoir ce qu’on voulait dire. Elle paraissait ne point

se rappeler que son mari était mort. Son âme avait secoué et avait

rejeté une vérité qu’elle ne pouvait supporter.

Tout l’y avait aidé, dans cette ville rêveuse: les yeux résignés et las

qu’on y rencontrait le long des rues, et l’assoupissante monotonie des

heures, des jours et des semaines.

Alors sa mère, Madame Axell, écrivit à quelques pilotes et à quelques

gardiens de phare sur la côte méridionale de l’île pour leur demander

s’ils ne pouvaient découvrir et lui envoyer quelques épaves du

trois-mâts perdu. C’était une idée fixe chez la pauvre femme qu’il

fallait présenter à sa fille un témoignage irrécusable de son malheur.

Il ne suffisait pas de lui parler du naufrage. Son âme restait fermée

aux paroles.

Comme les pilotes et les gardiens des phares ne purent rien lui

procurer, la vieille dame partit elle-même, au milieu de l’hiver. Elle

alla dans une petite barque à voile, de hameau de pêche en hameau de

pêche, car le long des côtes il n’y a que des chemins mal frayés.

Ce fut une curieuse apparition que cette vieille dame solennelle qui

entrait dans les cabanes délabrées et qui errait sur les petites places

où séchaient les filets des pêcheurs. Elle racontait partout la lugubre

histoire: «Ma fille était mariée au capitaine du trois-mâts,

disait-elle, et voilà: elle ne peut pas endurer sa douleur. Elle ne veut

pas vivre la vie telle qu’elle est. Elle rêve, et ne rêve que de celui

qui a été. Son mari avait l’habitude de s’asseoir souvent par terre à

ses genoux; et maintenant elle prend un petit coussin, le caresse et

s’imagine qu’il est là. Elle reste des heures à sourire au lieu de

pleurer. Je vous dis qu’elle dort les yeux ouverts. Il faut, il faut que

je la réveille.»

On lui répétait qu’elle ne gagnerait rien à son voyage. Quand les gens

ont pêché une épave, ils se taisent par peur des réclamations. Mais, au

village de Kronvall, un pêcheur s’approcha de la vieille dame au moment

où elle allait partir et lui mit un petit coffret dans les mains.

C’était le coffret des lettres du capitaine Richard.

--D’autres, peut-être, ont été plus heureux que moi, dit-il. Je n’ai

trouvé que ça. Il n’y a dedans qu’un paquet de lettres; mais vous pouvez

toujours lui montrer la boîte, car elle est marquée du nom.

Et comme la vieille dame le remerciait:

--Oui, oui, fit-il, ce sont des choses dont on ne parle pas volontiers;

mais quand c’est une vraie détresse à soulager, il faut bien risquer un

peu...

Et ce fut ainsi que les lettres parvinrent à leur adresse.

Dès son retour, Madame Axell courut remettre à sa fille ce trésor que la

mort avait rendu.

--Quoi? dit la jeune femme, d’un ton tout à fait naturel. Je n’attends

pas de lettre de Richard.

--Non, tu n’en attendais pas...

--Pourquoi m’écrirait-il, puisqu’il est près de moi...

Mais elle rencontra un regard si angoissé de sa mère, que, désolée de

s’être trahie, elle se ressaisit aussitôt dans un raidissement de tout

son être.

--Oui, je sais, maman, Richard est mort, dit-elle en affrontant les yeux

qui l’observaient.

--Mais il t’a écrit avant le désastre. Toutes ces lettres qu’il t’a

écrites pendant son retour, tu veux bien les lire?

--Certainement, tout à l’heure!... Donne-les moi, maman... Tiens,

mets-les là, près de moi...

La mère les plaça sur un petit guéridon près du canapé. La jeune femme

s’était remise à coudre. Elle ourlait des mouchoirs, mais elle avait

perdu son calme et l’aiguille courait entre ses doigts nerveux. A mesure

que ses mouchoirs étaient achevés, elle les jetait négligemment sur le

guéridon, de façon à cacher peu à peu le paquet des lettres. Et bientôt,

en effet, les lettres disparurent sur le guéridon couvert de mouchoirs.

Alors, comme si ses mouvements en étaient gênés, elle se leva, ramassa

le tout et le versa dans le tiroir d’une commode qui se trouvait près de

la porte.

La mère et la fille restaient ordinairement silencieuses l’une à côté de

l’autre. Ce jour-là, la mère essaya de causer. Elle raconta son voyage,

mais elle s’arrêta, quand elle vit que sa fille ne l’écoutait pas.

Elle revint alors à celui qui avait écrit ces lettres. Aussitôt la jeune

femme se fit attentive; et la mère se tut, désespérée, ne voulant point

continuer une conversation qui replongeait sa fille dans l’enchantement

des souvenirs et des rêves.

Madame Axell laissa errer ses regards dans la rue. La rue était déserte

et silencieuse. Aucune voiture, aucun bruit de pas. En face, le mur de

la ville se dressait, surmonté de ses fiers créneaux. L’hiver était là,

le morne et muet hiver, si pauvre d’événements.

Quiconque a visité notre délicieuse vieille ville de Visby aura

certainement entrevu son véritable visage de Vineta submergée. Il aura

senti l’air somnolent qu’on y respire, et l’espèce d’alanguissement

qu’on éprouve au milieu de ses ruines. Ville douce et dangereuse; aussi

attirante, aussi pacifique, aussi calmante que le miroir de la mer sous

le soleil! Mais ce n’est point le cadre qu’il faut à une vie active et

laborieuse...

Et la vieille dame se disait: «Où trouver ici de quoi sauver ma fille?»

Puis elle pensa: «Pourquoi ne la laisserais-je pas rêver? Qu’y a-t-il de

meilleur que le rêve, dans cette ville? Personne ne viendra la

réveiller. Qu’elle rêve donc!»

Mais elle regarda sa fille. Le crépuscule tombait. La jeune femme avait

repris sur ses genoux le petit coussin. On la distinguait à peine dans

la pénombre. Tout à coup le feu jeta une vive lumière; et le visage de

la jeune femme, qui ne se croyait pas observée, apparut, les yeux

chavirés, avec un vilain sourire qui lui déformait les traits comme un

ricanement. La folie se tenait là, derrière elle, prête à la saisir.

Madame Axell se leva, alla droit à la commode, en retira les lettres,

dénoua le ruban qui les liait, s’approcha de la cheminée et les y lança.

Elle savait parfaitement ce qu’elle faisait. Elle avait l’impression de

tuer une âme, l’âme d’un homme mort. Elle frissonna en pensant à tous

les petits mots de tendresse et d’amour qui se consumaient, à toutes les

précieuses confidences, à toutes les douces plaisanteries et à toute la

nostalgie qu’elle réduisait en cendres. Mais elle agit comme un juge:

«Ma fille n’est pas digne de lire ces lettres, puisqu’elle ne veut point

porter le deuil de celui qui lui avait donné tant de bonheur. Eh bien,

elle aura désormais une autre occupation que de rester là, dans un

fauteuil, à caresser un coussin en roulant des yeux hagards! Je lui

donne à regretter ce jour tant qu’elle vivra.»

Et elle remua le feu qui s’élança en flammes éclatantes.

La jeune femme avait subitement perdu cette tranquillité lisse où tout

glissait. Elle avait jeté un coup d’œil sur la commode, puis sur le feu;

et sa mère dut la retenir de toutes ses forces pour l’empêcher de se

précipiter dans les flammes où les lettres achevaient de se carboniser.

Une heure terrible suivit. La jeune femme pleurait, suppliait. Il en

restait au moins une? Sa mère avait bien gardé une lettre, une seule?

Voyons: elle avait caché les lettres et brûlé d’autres papiers? Elle

n’avait certainement pas pu brûler de pareilles lettres, les lettres de

Richard? Non, ce n’était pas possible. Elle les lui rendrait maintenant?

Elle voudrait bien les lui rendre? Sa fille n’était-elle pas assez

punie?

Et la mère répondait: «Elles sont brûlées. Tu ne les auras plus jamais.

Il fallait les lire quand je te les ai mises entre les mains. Tu n’avais

point de véritable amour pour ton mari.»

Mais la jeune femme ne se rendait pas à l’évidence. Elle implorait sa

mère: «Où sont les lettres? Où sont-elles? Maman, tu ne m’as pas volé

mes lettres! J’ai besoin de les lire; j’ai besoin de savoir quelles

étaient ses pensées dans ces derniers temps où il naviguait! Je veux

savoir s’il m’aimait autant que lorsqu’il est parti! Il est là, près de

moi. Il attend que je lise ses lettres!...» Et elle cherchait derrière

les coussins, sous le canapé, partout dans la chambre. Puis elle

revenait à sa mère, elle se pressait contre elle:

--Je te comprends, disait-elle, je ne t’en veux pas. Tu croyais que

j’allais devenir folle. Tu as agi par amour. Oui, je te comprends. Que

serait-il arrivé, si tu avais pensé comme moi? Sans ton courage, sans la

terrible responsabilité que tu as osé prendre, je n’aurais peut-être

jamais réussi à m’arracher aux rêves. Tu m’as éveillée, maman, tu vois

que je suis redevenue moi-même.»

Et elle l’embrassait, et elle la câlinait; et tout à coup:

--Maintenant, maman, rends-moi, mes lettres! Tu peux me les rendre!...

Non, ce n’est pas possible que tu m’aies jeté sur les épaules le fardeau

d’un semblable tourment!... Il me demandait certainement des choses,

beaucoup de choses! Il me chargeait de commissions pour ses vieux

parents et pour ses hommes peut-être... Mais si je n’avais pas ces

lettres, ce serait pire qu’avant, pire!...

--Et pourtant, répondait la mère d’une voix morne et lente, ces lettres

n’existent plus. Si je n’avais songé qu’à te sauver, je les aurais

peut-être gardées: mais j’étais hors de moi. Je pensais à toute la peine

que j’avais eue pour te les procurer. Je pensais à celui qui te les

avait écrites... Et tu n’as pas seulement voulu les regarder... C’est

fini.

--Mère, ce sera toujours pour moi comme si je ne l’avais pas aimé! Je ne

pourrai jamais, jamais m’arracher cette idée de l’âme...

--Non, mon enfant, tu penseras que tu étais malade et que tu n’étais

plus toi.

--Écoute-moi, maman!--et sa voix prit un accent ferme et gai, comme si

elle était sûre cette fois de réussir.--Écoute-moi! Tu sais combien

Richard aimait ses hommes et quelle confiance ils avaient en lui. Eh

bien! la femme de Lars était ici hier. Elle était tourmentée et triste,

car elle ne savait pas si son mari lui avait pardonné d’avoir pris le

parti de son fils contre lui. Elle se ronge d’inquiétude. Maman, maman,

ne me permets pas de lire les lettres, si tu veux; mais regarde-les pour

voir si Richard dit quelque chose de Lars.

La vieille dame éclata en sanglots. Elle pleurait violemment, comme on

pleure quand on sort d’une douleur qui vous a pétrifié.

Sa fille s’était laissée tomber sur le canapé à côté d’elle et demeurait

un moment silencieuse.

--Est-ce sur moi que tu pleures? lui demanda-t-elle.

--Non, mon enfant, non. Je pleure, parce que ton mari t’a sauvée.

J’entends ce que tu me dis, et je vois que tu es sauvée...

* * * * *

Est-ce ainsi que se termine l’histoire de ces lettres brûlées,

anéanties? La jeune femme devait-elle donc traverser la vie sans l’appui

et sans la direction qu’elles auraient pu lui donner? Non! Il n’était

pas trop malaisé de savoir ce que le capitaine Richard avait mis dans

ses lettres. Et, durant les longues et monotones journées d’hiver,

lorsque la vieille dame et sa fille sont assises seules l’une à côté de

l’autre, il advient souvent que la jeune femme demande:

--Que crois-tu qu’il y avait dans les lettres?

--Oh! répond sans hésitation la vieille dame, il ne faut pas être très

fort pour le deviner...

Et elle en imagine le contenu.

--Vraiment, tu penses qu’il m’écrivait de si belles choses?

--Et de plus belles encore!

Et elle les raconte comme à un enfant qui ne se lasse pas d’entendre

toujours la même chose. Quelquefois elle invente un nouveau détail, un

détail dont elle est très fière: mais sa fille l’arrête en riant:

--Non, je t’assure, maman, que jamais un marin ne s’exprime ainsi. Tu ne

sais pas distinguer un mât d’une vergue.

Qu’elles ont dû être longues, ces lettres! Et que de sagesse elles

renfermaient! Que de conseils pour toutes les circonstances

embarrassantes où peut se trouver un voyageur solitaire!

Et ces deux femmes qui les discutent ne sont point malheureuses. Le

capitaine Richard avait été si gai! C’était «un homme de la vie», lui!

Il y avait sûrement de la gaieté dans ses lettres; et c’est sur cette

gaieté que les deux femmes vivent.

Mais y a-t-il un endroit au monde où l’on puisse mieux vivre sur ce qui

est évanoui?

O Vineta! Vineta!

Les liens invisibles · 第 31 / 41 题