LES DEUX FRÈRES

Ils sont bien à plaindre les morts qui doivent être enterrés dans le

cimetière des villes. Quand on les met sur le corbillard et qu’on les

conduit à travers les rues, c’est comme s’ils geignaient et gémissaient

dans leur bière. Les uns déplorent de ne pas avoir de panaches à leur

corbillard; les autres ne sont pas contents du nombre des couronnes. Il

y en a qui ne sont suivis que de deux ou trois voitures, et qui se

sentent blessés. Les gens des villes ne comprennent pas comment il faut

honorer ceux qui vont dormir sous terre le sommeil sans fin.

On le comprend mieux à la campagne, et nulle part aussi bien que dans la

commune de Svartsiö, au Vermland. Si vous mourez dans la commune de

Svartsiö, vous savez que vous aurez une bière pareille à celle de tous,

une honnête bière noire, comme celles où le juge et le commissaire de

police furent enterrés l’an passé; car c’est le même menuisier qui fait

toutes les bières, et il n’a qu’un modèle. Vous savez aussi que vous

serez conduit à l’église sur une voiture de charge qu’on aura peinte en

noir pour l’occasion. Vous n’avez point à songer aux panaches: on ne les

connaît pas. Mais vous savez que les chevaux auront des linges blancs

attachés aux harnais et qu’on vous mènera aussi lentement et aussi

solennellement qu’un Paysan. Ne vous inquiétez pas des couronnes. On ne

met pas une seule fleur sur le cercueil. La coutume veut qu’il soit bien

noir et bien brillant et que rien ne le dissimule. Ne vous tourmentez

pas à l’idée que vous n’aurez point un assez grand cortège: tous les

gens du village vous accompagneront. Et ne vous demandez pas s’il y aura

des plaintes et des larmes derrière votre cercueil. On ne pleure jamais

sur les morts, devant l’Église de Svartsiö. On ne pleure pas plus sur un

jeune homme florissant qui a succombé au moment où il allait commencer à

soutenir ses vieux parents, qu’on ne pleurera sur vous. Vous serez posé

sur deux tréteaux noirs devant la mairie rurale; et beaucoup de gens se

réuniront autour de vous; et toutes les femmes auront leur mouchoir à la

main. Personne ne pleurera; les mouchoirs resteront bien pliés; on ne

les mettra pas devant les yeux. Vous n’avez donc pas à craindre qu’on ne

vous donne point autant de larmes qu’à d’autres. On pleurerait si

c’était l’usage; mais ce ne l’est pas. Vous comprenez que s’il y avait

beaucoup de chagrin et beaucoup de pleurs sur une tombe, ce serait

pénible pour celui qui n’est regretté de personne. Ils savent ce qu’ils

font à Svartsiö! Ils suivent les coutumes qui durent depuis des

centaines d’années.

Et pendant que vous serez là devant l’Église, vous êtes un être grand et

remarquable, bien que vous n’ayez eu ni fleurs ni larmes. Nul ne vient à

l’Église vous demander qui vous êtes. On s’approche en silence de votre

cercueil et on le contemple. Mais il ne vient à l’esprit de personne

d’offenser le mort en le plaignant. On dit seulement qu’il a reçu son

congé. Et ce n’est pas du tout comme dans une ville où vous serez

enterré n’importe quel jour. A Svartsiö vous serez enterré un dimanche,

si bien que vous aurez autour de vous toute la commune, et la jeune

fille avec qui vous dansiez à la dernière veillée de la Saint-Jean, et

l’homme avec qui vous échangiez des chevaux à la dernière foire, et le

vieux maître d’école qui s’occupait de vous quand vous étiez petit

garçon, et qui vous aura oublié, bien que vous ne l’ayez pas oublié, et

le vieux député qui jamais autrefois ne daignait vous saluer. Ce n’est

pas comme dans une ville où les gens tourneraient à peine la tête sur

votre passage.

Quand on apportera les longues courroies et qu’on les mettra sous le

cercueil, tous regarderont avec la plus grande attention. Et quel beau

gardien d’Église vous avez à Svartsiö! C’est un vieux soldat; mais il a

l’air d’un maréchal. Il a les cheveux blancs coupés ras, des moustaches

tordues et la barbe en pointe. Il est grand, élancé, et va très droit,

d’une allure légère et sûre. Le dimanche, il porte une redingote bien

brossée, en beau drap. C’est lui qui prendra la tête du cortège. Après

lui s’avancera le maître des cérémonies choisi parmi vos connaissances,

et qui tient un bâton noir à la main. Il ne fera peut-être pas autant

d’effet que le gardien d’Église. Son chapeau sera peut-être trop large

ou démodé. Il sera gêné, aussi. Mais quand celui qui a le bâton de deuil

n’est-il pas gêné? Puis vous venez dans votre bière, avec les six

porteurs; et derrière vous, le pasteur, le sacristain, le village, toute

la commune. Vous pouvez être certain que tous les paroissiens vous

accompagneront jusqu’au cimetière. Et notez bien qu’ils auront tous

l’air petit et pauvre. Ce ne sont point des gens de ville élégants; ce

ne sont que les gens simples de Svartsiö. Un seul est grand et

vénérable, vous dans votre bière, vous qui êtes mort.

Les autres se lèveront le lendemain pour de lourdes et de grossières

besognes. Ils seront assis dans leurs cabanes et porteront de vieux

vêtements rapiécés. Ils souffriront encore, opprimés et humiliés par la

pauvreté. Si un étranger vous accompagnait à votre fosse, il serait plus

mélancolique en voyant ceux qui vous suivent qu’en songeant à vous. Vous

n’aurez plus jamais besoin d’examiner si le col de velours de votre

pardessus commence à blanchir sur les bords. Vous n’aurez plus besoin de

faire à votre foulard de soie le pli qui en cache la coupure. Vous

n’aurez plus besoin de prier les marchands de campagne de vous laisser

leurs marchandises à crédit. Vous ne sentirez pas vos forces s’en aller;

vous ne resterez pas là, attendant le jour où vous tomberez à la charge

de la commune. Et de ceux qui vous accompagnent, il n’y en a pas un qui

ne pense qu’il vaut mieux être mort, qu’il vaut mieux monter vers le

ciel sur les nuages blancs du matin que d’éprouver la vie aux nombreuses

peines.

Quand on est arrivé près du mur du cimetière, là où la fosse est

ouverte, on remplace les courroies mortuaires par de fortes cordes. Les

porteurs montent sur un amas de terre et laissent glisser le cercueil.

Cela fait, le sacristain s’approche du bord de la fosse et commence à

chanter: _Je vais vers la mort partout où je vais..._ Il chante le

psaume tout seul. Ni le pasteur, ni personne de la paroisse ne l’aide.

Il faut que le sacristain chante, si dure que soit la bise, si aveuglant

que soit le soleil qui le frappe au visage.

Le sacristain est vieux: il ne lui reste pas beaucoup de voix. Il sait

bien qu’aujourd’hui, quand il chante sur les morts, ce n’est plus comme

au temps de sa jeunesse. Mais il chante tout de même, son métier

l’exige. Si la voix lui manquait tout à fait, il serait obligé de

renoncer à ses fonctions, et ce serait pour lui la misère. Aussi, toute

la paroisse s’inquiète quand le vieux sacristain chante: on se demande

si sa voix tiendra jusqu’au bout du psaume. Personne ne chante, car ce

n’est pas l’usage. On ne chante jamais au cimetière de Svartsiö. On ne

chante même pas dans l’église, sauf le premier cantique du matin de

Noël.

Cependant, si on écoutait bien, on s’apercevrait que le sacristain ne

chante pas seul. Une voix l’accompagne, mais qui ressemble si exactement

à la sienne, que les deux voix confondues n’en forment qu’une. Cette

autre voix appartient à un petit vieillard en long vêtement de bure

grise. Il est encore plus âgé que le sacristain, mais il s’applique à

l’aider de tout ce qu’il a de voix. C’est exactement le même timbre. On

s’en étonnerait si l’on ne remarquait que le petit vieillard a aussi le

même nez, le même menton, la même bouche, seulement plus vieux, plus

usés par la vie. On comprend alors que le petit vieillard est le frère

du sacristain; et l’on sait pourquoi il lui vient en aide.

Il n’a jamais réussi; c’est un homme qui a toujours eu de la malchance.

Autrefois il fit faillite, et il entraîna le sacristain dans son

malheur. C’est par sa faute que son frère a connu tant de difficultés.

Le sacristain avait essayé de le remettre debout; mais il n’est pas de

ceux dont on puisse rétablir les affaires. Le guignon l’a poursuivi, et

la vraie force lui a manqué. Son frère a été la lumière brillante de la

famille; lui, il n’a fait que recevoir et recevoir; il n’a jamais rien

donné. Seigneur Dieu, que donnerait-il? Vous devriez voir la hutte où il

demeure dans la forêt. Il sait qu’il a toujours été lourd et triste, un

tourment pour son frère et pour tout le monde.

Mais, dans ces derniers temps, il est devenu homme d’importance. Il peut

rendre un peu de ce qu’il a reçu. Il aide maintenant son frère qui a été

la seule lumière et la seule joie de sa vie. Il l’aide à chanter, et,

ainsi, à conserver sa place. Il n’entre pas à l’église, parce qu’il lui

semble que tous les yeux s’attachent sur lui qui n’a point de vêtements

noirs. Mais, chaque dimanche, il vient devant la mairie rurale; et, s’il

y a un cercueil, il le suit jusqu’au cimetière. Il fait le sacrifice de

paraître dans son vieil habit gris; et, de sa voix misérable, il

soutient celle de son frère. Il n’ignore pas qu’il chante très mal; il

se tient à l’écart, derrière tous les autres et n’ose pas s’avancer au

bord de la tombe. Mais enfin, si la voix du sacristain venait à

défaillir, la sienne serait là.

Au cimetière, personne ne rit de ces deux voix. Seulement, quand on s’en

retourne à la maison et qu’on a secoué le recueillement de la cérémonie,

on se met à rire de leur chant, aussi bien de celui du sacristain que de

celui de son frère. Le sacristain n’en a cure: ce n’est pas dans son

tempérament de se faire du souci pour de pareilles choses. Mais le petit

vieillard en souffre, et, toute la semaine, il tremble à la pensée du

dimanche. Cependant, chaque dimanche il arrive ponctuellement devant la

mairie rurale.

Mais, vous, dans votre cercueil, vous ne trouvez pas ces deux voix si

mauvaises. Est-ce qu’on ne voudrait pas être enterré à Svartsiö rien

qu’à cause de leur chant? Le psaume nous dit que partout où l’on va, on

va vers la mort; et, quand les deux vieillards le chantent, ces deux

vieillards qui, toute une existence, ont souffert l’un pour l’autre, on

sent plus que jamais combien la vie est difficile, et on se félicite

d’être mort.

Le pasteur a jeté de la terre sur le cercueil et a prononcé une prière.

Les deux voix, qui s’étaient arrêtées, reprennent et chantent: _Je vais

au ciel_... Elles ne chantent pas mieux que tout à l’heure: elles sont

même plus frêles et plus criardes. Mais devant vous s’étend alors un

espace immense; vous y êtes porté avec un bonheur anxieux; et tout ce

qui est de la terre s’efface et pâlit. Le dernier écho que vous

percevez, c’est pourtant comme un murmure de tendresse et de fidélité.

C’est ce que vous avez rencontré de meilleur au monde; et c’est ce qui

vous accompagne et vous soulève dans votre vol tremblant...

Les liens invisibles · 第 33 / 41 题