Deux jours après la nouvelle du désastre, la femme du capitaine Richard
sortit de la petite maison enchantée et traversa le jardin enchanté. Les
fleurs s’y dressaient noircies et desséchées, ou pendaient le long des
espaliers pourris qui n’étaient plus qu’une matière gluante. La petite
compagne de voyage abandonnée et seule dans la vie se demandait: «Que
sont-elles devenues, ces fleurs? Qu’est devenu tout ce qui couvrait le
sol, et tout ce qui grimpait le long des murs et s’élevait vers le ciel
si hardiment que le soleil et les étoiles en étaient cachés à mes yeux?»
La vue de ce jardin effeuillé lui crevait le cœur. Elle sortit de la
ville par une des portes du rempart. Elle prit un sentier bordé de
ronces et d’épines. Les buissons gardaient encore leurs feuilles; mais
il n’y en avait pas une qui ne fût rongée et déchiquetée par les
chenilles de l’été; le vent et la gelée les avaient noircies; la
poussière de chaux les couvrait; les araignées y avaient suspendu leurs
toiles sales.
Le sol, humide et boueux, collait aux pieds. Un malaise général se
dégageait des choses. Elle leva les yeux et jeta derrière elle un regard
sur la ville. De la place où elle était, les remparts, les tourelles,
les toits et les pignons des hautes ruines surgissaient. Toutes les
petites maisons habitées restaient cachées. Elle tressaillit. «Qu’est-ce
donc que cette ville?» se dit-elle. Pour la première fois, la sinistre
quantité de ruines la frappait de stupeur. Elles s’y dressaient, fières
et sûres d’elles-mêmes. «Nous sommes ce que nous devons être. C’est
notre ville, et qui n’a jamais été autrement. Nous seules y vivons, et
nous seules y avons vécu.»
Elle s’assit sur une pierre, appuya le menton dans sa main et contempla
cette ville étrangère. Elle lui sembla belle comme une nuit de tempête,
pleine de mystère, de sauvagerie et de terreur. Aucune œuvre de la main
des hommes ne pouvait produire une impression aussi puissante. Elle
douta que des hommes l’eussent jamais construite. Seul, le souvenir
était capable de bâtir une pareille ville. Si le souvenir édifiait
quelque chose, ce ne pouvait être qu’une ville de ruines, gardée par des
remparts et des tours. Cette idée s’empara de son âme. L’espoir bâtit
bien des villes et des châteaux. Il les bâtit dans les nuages. Pourquoi
le souvenir ne ferait-il pas comme l’espoir? Mais sans douta il
placerait sa ville au fond de la mer, dans les vertes et sombres
profondeurs.
Ce n’étaient point des pensées, c’étaient des visions et des rêves qui
traversaient la tête de la jeune femme. Tout à coup elle songea que son
mari disait toujours que Visby avait dormi au fond de la mer pendant
mille ans et que son nom devait être Vineta. Une légende ne
rapportait-elle pas que, lorsque la fière Vineta avait été engloutie par
les eaux, les habitants qui s’étaient sauvés du désastre avaient mis le
cap sur l’île de Gottland et y avaient fondé Visby? Elle comprit
maintenant le sens de cette légende: Visby, c’était Vineta. Une houle
immense avait soulevé la ville silencieuse; et ce que le souvenir avait
construit dans le gouffre glauque était maintenant sur la terre.
En ce moment les cloches de la cathédrale sonnèrent: elle tendit les
bras vers la ville. Vineta, ô Vineta! Les cloches l’appelaient et
l’invitaient à revivre ce qui fut et à oublier ce qui était. «Personne
n’a besoin de porter le fardeau du chagrin, sonnaient les cloches. Que
celui qui a de la douleur entre dans cette ville, et la joie passée
refleurira autour de lui! Il apprendra à écarter la réalité. Il
possédera l’allégresse. Le souvenir le protégera.»
La femme du capitaine Richard s’achemina doucement vers sa maison. Elle
avait hâte de se retrouver au-dedans des remparts. Elle voulait aller se
mettre à la fenêtre de sa petite chambre et guetter dans la rue le pas
du bien-aimé. Elle voulait s’asseoir dans son jardin et le revoir en
fleurs. Elle voulait entrer dans la ville des souvenirs et repousser le
chagrin. La pauvre petite sentait qu’il fallait repousser le chagrin;
sinon le chagrin la tuerait.
Elle trouverait une aide dans cette ville orgueilleuse de la beauté de
ses ruines. Et ses habitants, ces gens graves et silencieux,
l’aideraient aussi. Les yeux mélancoliques qu’elle y avait rencontrés
lui livraient maintenant leur secret. Elle comprenait que tous ces gens
avaient enfin tué l’espoir et tué la nostalgie, qu’ils avaient renoncé à
la vie, et qu’ils s’étaient à jamais enfermés dans la cité consolante du
souvenir.