II

Deux jours après la nouvelle du désastre, la femme du capitaine Richard

sortit de la petite maison enchantée et traversa le jardin enchanté. Les

fleurs s’y dressaient noircies et desséchées, ou pendaient le long des

espaliers pourris qui n’étaient plus qu’une matière gluante. La petite

compagne de voyage abandonnée et seule dans la vie se demandait: «Que

sont-elles devenues, ces fleurs? Qu’est devenu tout ce qui couvrait le

sol, et tout ce qui grimpait le long des murs et s’élevait vers le ciel

si hardiment que le soleil et les étoiles en étaient cachés à mes yeux?»

La vue de ce jardin effeuillé lui crevait le cœur. Elle sortit de la

ville par une des portes du rempart. Elle prit un sentier bordé de

ronces et d’épines. Les buissons gardaient encore leurs feuilles; mais

il n’y en avait pas une qui ne fût rongée et déchiquetée par les

chenilles de l’été; le vent et la gelée les avaient noircies; la

poussière de chaux les couvrait; les araignées y avaient suspendu leurs

toiles sales.

Le sol, humide et boueux, collait aux pieds. Un malaise général se

dégageait des choses. Elle leva les yeux et jeta derrière elle un regard

sur la ville. De la place où elle était, les remparts, les tourelles,

les toits et les pignons des hautes ruines surgissaient. Toutes les

petites maisons habitées restaient cachées. Elle tressaillit. «Qu’est-ce

donc que cette ville?» se dit-elle. Pour la première fois, la sinistre

quantité de ruines la frappait de stupeur. Elles s’y dressaient, fières

et sûres d’elles-mêmes. «Nous sommes ce que nous devons être. C’est

notre ville, et qui n’a jamais été autrement. Nous seules y vivons, et

nous seules y avons vécu.»

Elle s’assit sur une pierre, appuya le menton dans sa main et contempla

cette ville étrangère. Elle lui sembla belle comme une nuit de tempête,

pleine de mystère, de sauvagerie et de terreur. Aucune œuvre de la main

des hommes ne pouvait produire une impression aussi puissante. Elle

douta que des hommes l’eussent jamais construite. Seul, le souvenir

était capable de bâtir une pareille ville. Si le souvenir édifiait

quelque chose, ce ne pouvait être qu’une ville de ruines, gardée par des

remparts et des tours. Cette idée s’empara de son âme. L’espoir bâtit

bien des villes et des châteaux. Il les bâtit dans les nuages. Pourquoi

le souvenir ne ferait-il pas comme l’espoir? Mais sans douta il

placerait sa ville au fond de la mer, dans les vertes et sombres

profondeurs.

Ce n’étaient point des pensées, c’étaient des visions et des rêves qui

traversaient la tête de la jeune femme. Tout à coup elle songea que son

mari disait toujours que Visby avait dormi au fond de la mer pendant

mille ans et que son nom devait être Vineta. Une légende ne

rapportait-elle pas que, lorsque la fière Vineta avait été engloutie par

les eaux, les habitants qui s’étaient sauvés du désastre avaient mis le

cap sur l’île de Gottland et y avaient fondé Visby? Elle comprit

maintenant le sens de cette légende: Visby, c’était Vineta. Une houle

immense avait soulevé la ville silencieuse; et ce que le souvenir avait

construit dans le gouffre glauque était maintenant sur la terre.

En ce moment les cloches de la cathédrale sonnèrent: elle tendit les

bras vers la ville. Vineta, ô Vineta! Les cloches l’appelaient et

l’invitaient à revivre ce qui fut et à oublier ce qui était. «Personne

n’a besoin de porter le fardeau du chagrin, sonnaient les cloches. Que

celui qui a de la douleur entre dans cette ville, et la joie passée

refleurira autour de lui! Il apprendra à écarter la réalité. Il

possédera l’allégresse. Le souvenir le protégera.»

La femme du capitaine Richard s’achemina doucement vers sa maison. Elle

avait hâte de se retrouver au-dedans des remparts. Elle voulait aller se

mettre à la fenêtre de sa petite chambre et guetter dans la rue le pas

du bien-aimé. Elle voulait s’asseoir dans son jardin et le revoir en

fleurs. Elle voulait entrer dans la ville des souvenirs et repousser le

chagrin. La pauvre petite sentait qu’il fallait repousser le chagrin;

sinon le chagrin la tuerait.

Elle trouverait une aide dans cette ville orgueilleuse de la beauté de

ses ruines. Et ses habitants, ces gens graves et silencieux,

l’aideraient aussi. Les yeux mélancoliques qu’elle y avait rencontrés

lui livraient maintenant leur secret. Elle comprenait que tous ces gens

avaient enfin tué l’espoir et tué la nostalgie, qu’ils avaient renoncé à

la vie, et qu’ils s’étaient à jamais enfermés dans la cité consolante du

souvenir.

Les liens invisibles · 第 30 / 41 题