Une vieille femme gravissait, à pas trottinants, un sentier de montagne.
Elle était petite et mince; son visage, pâli, fané, mais ni ridé ni dur.
Elle portait une longue mante et un bonnet tuyauté. A la main, elle
tenait un livre de prières et un brin de lavande dans son mouchoir.
Là-haut, sur le fjell, où les arbres cessent de croître, sa cabane
s’élevait juste au bord du large glacier dont les ondes de glace
descendaient du sommet neigeux vers la vallée profonde. La vieille femme
y logeait seule. Tous les êtres qui lui avaient appartenu étaient morts.
C’était un dimanche. Elle revenait de l’église; mais, quelle qu’en fût
la raison, elle ne se sentait nullement réconfortée et s’en allait
mélancolique. Le prêtre avait parlé de la mort des damnés; et ses
paroles l’avaient fortement saisie. Soudain elle se rappela ce qu’elle
avait entendu dire dans son enfance: que beaucoup de damnés enduraient
leur supplice sur l’éternelle glace de la montagne, au-dessus de
l’endroit où elle demeurait. Il lui revint à l’esprit d’innombrables
histoires de ces habitants du glacier, de ces ombres infatigables que
chassait et torturait le vent glacial des fjells. Alors elle éprouva
pour la première fois l’horreur de la montagne.
Sa maisonnette lui parut effroyablement située, si haut, et si loin des
vivants! Pourquoi les Invisibles qui rôdent sur les hauteurs ne
descendraient-ils pas le long du glacier? Et elle était absolument
seule...
Seule! A ce mot, ses pensées prirent une teinte encore plus désolée.
Elle retomba dans la tristesse qui minait ses jours. L’idée de sa
solitude l’étreignit.
--«Vieille Agneta, se dit-elle à haute voix,--car elle avait pris
l’habitude de parler ainsi au milieu du silence et du désert,--vieille
Agneta, tu es assise là-haut dans ta cabane où tu passes ton temps à
filer. Tu besognes et tu peines toutes les heures de la journée pour ne
pas mourir de faim. Mais y a-t-il au monde une personne à qui ta vie
donne de la joie? Pas une, vieille Agneta! Si au moins un des tiens
était encore sur la terre; ce serait autre chose! Si tu habitais, plus
bas, dans la commune, tu aurais peut-être l’occasion de faire du bien à
quelqu’un. Pauvre comme tu es, tu ne pourrais certes nourrir ni un chien
ni un chat, mais parfois tu donnerais asile à de misérables mendiants.
Tu ne devrais pas vivre loin de toutes les routes, vieille Agneta! Si
seulement, de temps à autre, un passant fatigué te demandait un verre
d’eau, tu te croirais un instant utile à quelque chose...»
Elle soupira et se dit que même les paysannes, dont elle filait le lin,
ne regretteraient pas sa mort. Elle avait toujours eu à cœur de faire du
travail honnête; mais d’autres sauraient en faire encore mieux qu’elle.
Ses larmes commencèrent à couler, quand elle songea que le curé, qui,
durant tant d’années, l’avait vue à la même place dans l’Église,
n’aurait peut-être aucun souci de son absence.
«Je suis comme une trépassée, dit-elle. Personne ne s’inquiète de moi.
Je ferais aussi bien de me mettre à mourir. Le froid de la solitude m’a
tout engourdie. J’ai le cœur gelé... Ah, mon Dieu, mon Dieu,
continua-t-elle, de plus en plus excitée, s’il y avait seulement une âme
qui eût besoin de moi, alors la vieille Agneta retrouverait un peu de
chaleur! Mais je ne puis tricoter des bas pour les bouquetins, ni faire
des lits pour les marmottes. Mon Dieu, je t’affirme--et elle tendit le
poing vers le ciel--qu’il faut que tu me donnes quelqu’un qui ait besoin
de moi, sinon je me laisserai mourir...»
* * * * *
A ce moment un moine grave et de haute taille s’avança sur le sentier.
Il la vit si affligée qu’il marcha près d’elle; et Agneta lui confia sa
détresse. Elle lui dit que son cœur était en train de geler, et qu’elle
serait un jour comme les malheureux des glaces éternelles, si Dieu ne
lui donnait aucune raison de vivre.
--Dieu pourra t’en donner une, dit le moine.
--Ne vois-tu pas que Dieu est impuissant ici? répliqua la vieille
Agneta. Ici, il n’y a que le désert froid et nu.
Tout en devisant, ils continuèrent leur montée. Une mousse très molle
couvrait les rocs. Des plantes aux feuilles lanugineuses bordaient le
sentier; et le haut fjell, avec ses crevasses et, ses dents escarpées,
avec ses champs de glace et ses masses de neige, surgit devant eux si
oppressant et si surplombant que la poitrine en était serrée.
Et le moine aperçut la cabane de la vieille Agneta juste au-dessous du
glacier.
--Ah, dit-il, c’est là que tu demeures? Alors tu n’es pas seule. Tu as
une nombreuse compagnie. Regarde!
Le moine joignit le pouce et l’index; il les leva devant l’œil gauche de
la vieille Agneta et la pria de regarder la montagne. Mais la vieille
femme frissonna et ferma les yeux.
--S’il y a quelque chose à voir, je ne veux pas le voir! s’écria-t-elle.
Dieu m’en garde! C’est assez lugubre là-haut, sans cela.
--Alors, adieu! dit le moine. Il n’est pas probable qu’on t’offre une
seconde fois de contempler ce spectacle.
La vieille femme, devenue curieuse, rouvrit l’œil et regarda du côté des
champs de glace.
D’abord elle ne distingua rien; puis il lui sembla que quelque chose se
mouvait là-haut. Oui, du blanc se mouvait sur du blanc. Ce qu’elle avait
pris pour du brouillard, des vapeurs, des chatoiements blancs et bleus
de la glace, c’étaient des masses de damnés qui souffraient leur
supplice dans le froid éternel.
La pauvre petite vieille trembla longtemps, comme une feuille. Les
anciens avaient donc dit vrai: les morts enduraient là-haut des
tourments et des angoisses infinis. La plupart étaient enveloppés de
quelque chose de long et de blanc; mais ils avaient tous les pieds nus
et la tête découverte.
Ils paraissaient innombrables. Les uns après les autres, il en venait
toujours. Quelques-uns marchaient fiers et droits. D’autres approchaient
comme en flottant; on eût dit qu’ils dansaient sur la glace; mais elle
vit qu’ils se coupaient et s’ensanglantaient les pieds à tous les
glaçons et à toutes les crêtes.
C’était ainsi que dans les contes. Ils se rejoignaient, se blottissaient
les uns contre les autres pour chercher de la chaleur; et aussitôt ils
reculaient, se séparaient, effrayés du froid mortel qui s’exhalait de
leur corps. L’haleine glaciale du fjell paraissait sortir d’eux, comme
s’ils eussent empêché la neige de fondre et donné au brouillard sa
morsure cuisante.
Ils ne remuaient pas tous. Il y en avait qui demeuraient immobiles,
grelottants et engourdis, et qui devaient être restés ainsi pendant des
années, car la neige et la glace s’étaient amoncelées autour d’eux et
leur faisaient une gaîne dont leur buste seul émergeait.
Plus elle les regardait, plus la vieille Agneta redevenait calme. La
terreur l’avait quittée; mais la tristesse et la pitié montaient du fond
de son cœur pour tous ces misérables. Leur torture ne connaissait point
de répit. Sans trêve, sans repos, leurs pieds meurtris couraient sur les
inégalités de la glace plus tranchantes que des lames d’acier. Et ils
étaient mordus et brûlés d’un froid intolérable. Elle vit beaucoup de
jeunes gens, garçons et filles; mais la jeunesse avait disparu de leurs
visages bleuis. Ils avaient l’air de jouer; mais toute leur gaîté était
morte. Ils se ratatinaient comme des vieillards, pendant que leurs pieds
nus semblaient rechercher, malgré eux, les glaçons les plus acérés.
Tout à coup le moine laissa retomber sa main, et la vieille Agneta
n’aperçut plus que d’immenses champs de neige déserts. Çà et là quelques
blocs de glace se dressaient, mais qui n’emprisonnaient aucun revenant.
L’éclat bleuâtre du glacier n’émanait point de corps gelés. De légers
flocons, et non des âmes damnées, tourbillonnaient au souffle du vent.
Cependant elle était persuadée d’avoir bien vu, et elle demanda au
moine:
--Est-il permis de faire quelque chose pour ces malheureux?
Il répondit:
--Quand Dieu a-t-il défendu à l’amour de faire du bien et à la
miséricorde de consoler?
Puis il s’éloigna et la vieille Agneta se hâta de regagner sa cabane.
* * * * *
Là, elle se mit à réfléchir. Tout le soir, elle se creusa la tête pour
savoir comment elle secourrait les damnés qui erraient sur la glace.
Elle n’eut pas le temps de songer à sa solitude.
Le lendemain matin elle redescendit vers les habitations. Elle souriait
et marchait d’un pas allègre.
La vieillesse ne lui pesait plus si lourdement.
«Les morts, se dit-elle, ne se soucient pas qu’on ait les joues roses et
les pieds légers. Ils ne demandent qu’un peu de chaleur. Mais les jeunes
gens ne pensent point à ces choses-là. Oh non! Et comment les trépassés
se protégeraient-ils contre le froid infini de la mort, si le cœur des
vieilles gens ne leur venait en aide?»
Arrivée à la boutique du village, elle y acheta de gros paquets de
chandelles. Chez un paysan, elle commanda une charrette de bois si
grande que, pour la payer, elle dut prendre à filer deux fois plus de
lin que d’habitude.
Le soir, rentrée dans sa cabane, elle récita beaucoup de prières et
essaya de garder son courage en chantant des psaumes. Mais, d’instant en
instant, son cœur faiblissait. Néanmoins elle fit ce qu’elle s’était
promis de faire.
La vieille Agneta dressa son lit dans la petite pièce du fond; dans la
pièce d’entrée, elle rassembla des bûches dans son âtre, et les alluma.
A sa fenêtre elle plaça deux chandelles, puis elle ouvrit toute grande
la porte de sa maison et alla se coucher.
Étendue sur son lit, elle prêtait l’oreille, dans l’ombre. Certainement
on marchait. Des pas approchaient, glissaient le long du glacier.
C’était quelque chose de traînant et de gémissant. Cela faisait
furtivement le tour de la maison et n’osait pas entrer et s’arrêtait à
l’angle du mur et grelottait.
La vieille Agneta n’y tint pas. Elle s’élança hors de son lit, traversa
vite la grande pièce, saisit la porte et la ferma. C’était trop, c’était
trop, c’était plus que la chair et le sang n’en peuvent souffrir!
Dehors, elle entendit de gros soupirs, des traînements de pas, de pas
meurtris et douloureux qui s’éloignaient, en se perdant, vers le
glacier. Elle entendit aussi des sanglots étouffés, puis rien qu’un
effrayant silence.
L’angoisse la jeta hors d’elle-même.
«Tu es lâche, lâche, vieille imbécile! se dit-elle. Le feu se consume,
les chandelles coûteuses brûlent, et tout sera vain à cause de ta
lâcheté!»
Elle s’était recouchée; elle se releva: son corps tremblait, ses dents
claquaient, ses yeux pleuraient d’horreur; et pourtant elle parvint
jusqu’à sa porte et la rouvrit.
Et de nouveau elle écouta. Sa seule peur était maintenant qu’ils ne
revinssent plus. L’idée qu’elle les avait trop effrayés pour qu’ils
revinssent, lui tenaillait le cœur.
Alors elle se mit à appeler dans les ténèbres comme aux jours de sa
jeunesse quand elle gardait les troupeaux: «Mes petits agneaux blancs,
mes agneaux des montagnes, venez, venez! Des crevasses et des pics,
venez, mes petits agneaux blancs!»
Ce fut comme si le vent dur des fjells s’engouffrait dans la cabane. Ni
pas, ni soupirs; elle n’entendit plus que des coups de bise qui
haussaient à l’angle de sa demeure et qui sifflaient dans sa chambre.
Une voix inquiète s’y mêlait et semblait répéter sans cesse: Chut! chut!
N’effrayez pas! N’effrayez pas!
Elle eut la sensation que la pièce était bondée d’êtres qui se
pressaient contre les murs à les faire éclater, et qui, à certains
moments, auraient voulu soulever le toit pour avoir plus de place. Et
toujours ce chuchotement persistait: Chut! Chut! N’effrayez pas!
N’effrayez pas!
La vieille Agneta se sentit alors heureuse et calme. Elle joignit les
mains et s’endormit.
Le matin, il lui parut qu’elle avait rêvé. Rien dans la chambre n’avait
changé. Le feu s’était éteint; et des chandelles consumées, il ne
restait pas même une goutte de suif aux chandeliers.
Tant que vécut la vieille Agneta, elle continua ainsi de s’occuper des
morts. Elle filait et peinait afin de pouvoir toutes les nuits
entretenir le feu de son âtre. Et elle était heureuse puisqu’on avait
besoin d’elle et qu’elle le savait.
Vint un dimanche où on ne la vit point à sa place dans l’église. Des
paysans montèrent à sa cabane pour s’enquérir de ce qui lui était
arrivé. Elle était déjà morte, et ils rapportèrent son corps.
* * * * *
Le dimanche suivant, avant la messe, on fit l’enterrement de la vieille
Agneta. Peu de gens y assistaient et aucune trace de chagrin ne se
marquait sur les visages. Mais, au moment où les premières pelletées de
terre allaient tomber sur le cercueil, un moine grave et de haute taille
franchit l’enclos du cimetière. Il montra de la main la cime neigeuse du
fjell, et ceux qui se trouvaient autour de la fosse virent alors la
montagne se teinter de rose et comme s’illuminer de joie. Et ils virent
passer une procession de petites flammes jaunes pareilles à des
chandelles brûlantes. Et ces petites flammes étaient aussi nombreuses
que les chandelles que la morte avait offertes aux damnés.
Et le peuple s’écria: «Loué soit Dieu! Elle qui n’est regrettée de
personne ici-bas a su trouver des amis là-haut dans la grande solitude.»