Hatto, l’ermite, priait Dieu dans le désert. C’était un jour de tempête:
sa longue barbe et ses cheveux embroussaillés flottaient autour de son
visage comme des touffes d’herbe au sommet d’une vieille ruine. Mais
Hatto ne faisait pas un mouvement pour écarter ses cheveux de ses yeux
ni pour attacher sa barbe à sa ceinture, car ses bras étaient levés au
ciel. Depuis l’aube, il levait ses bras noueux et poilus aussi
infatigablement qu’un arbre tend ses branches; et il comptait rester
ainsi jusqu’au soir.
C’était un homme qui avait appris à connaître la méchanceté des hommes.
Il avait lui-même persécuté et tourmenté, mais les tourments et les
persécutions qu’il avait subis étaient plus que son cœur n’en pouvait
supporter. Il s’était donc retiré sur la vaste lande: il s’était creusé
dans les sables de la berge une espèce de tanière; et il y était devenu
un saint dont les prières montaient vers le trône de Dieu.
Hatto, l’ermite, priait, devant sa caverne, la grande prière de sa vie.
Il suppliait Dieu de faire luire le jour du jugement sur cette terre
maudite. Il appelait les anges dont les trompettes éclatantes sonneront
la fin de ce règne du péché. Il appelait les flots de sang qui noieront
les iniquités du monde. Il appelait la peste qui remplira les
cimetières.
Autour de lui, la lande s’étendait déserte et nue. Et l’ouragan sifflait
comme une prodigieuse menace sur la terre pelée. Mais, un peu plus haut,
poussait un vieux saule au tronc rabougri et court qui formait à son
extrémité un gros nœud d’où s’élançaient des bouquets de branches
vertes. Chaque automne, les habitants de la plaine le dépouillaient de
sa fraîche ramure. Chaque printemps, l’arbre poussait de nouveaux et
souples rejetons qui, par les jours de grand vent, s’agitaient comme les
cheveux et la barbe de Hatto l’ermite.
* * * * *
Le couple de bergeronnettes qui avait accoutumé d’y faire son nid
voulait ce jour-là même commencer à le construire. Mais entre les
rameaux qui les fouettaient les oiseaux ne trouvèrent aucune sécurité.
Ils arrivaient avec des feuilles de roseau sèches, des fibres de racines
et du jonc de l’été passé; et, à plusieurs reprises, ils durent
rebrousser chemin. Ce fut alors qu’ils aperçurent le vieil Hatto qui
priait Dieu que la tempête augmentât et balayât le nid du petit oiseau
comme l’aire de l’aigle.
Certes, les gens d’aujourd’hui ont de la peine à se figurer combien un
vieil ermite de ce temps-là pouvait être noueux, noir et moussu, et
combien il ressemblait peu à un homme. Sa peau tendue sur son front et
ses joues lui donnait l’aspect d’une tête de mort, où seules, au fond
des orbites, deux petites lueurs indiquaient encore la vie. Ses muscles
desséchés enlevaient toute rondeur à ses membres; et ses bras n’étaient
plus que de longs os recouverts d’une écorce de chair rude et ridée. Il
portait un vieux froc noir, très collant. Il était bruni par le soleil
et noirci par la boue. Seuls, ses cheveux et sa barbe étaient clairs. Le
soleil et la pluie leur avaient donné les mêmes tons verts et gris qu’à
l’envers des feuilles du saule.
Les oiseaux qui cherchaient une place pour leur nid prirent Hatto
l’ermite pour un autre saule aussi vieux, et qu’un coup de hache avait
arrêté dans son élan vers le ciel. Ils volaient, s’en allaient,
revenaient, louvoyaient, tournaient autour de lui, prenaient leurs
points de repère. Ils calculèrent sa situation par rapport aux oiseaux
de proie et aux tempêtes. Ils le trouvèrent peu favorable; mais la
proximité du fleuve et des roseaux, leur magasin de provisions et leur
chantier, les décidèrent. Une des bergeronnettes se jeta comme une
flèche dans la main levée de Hatto et y déposa sa fibre de racine.
La tempête soufflait: la petite fibre s’envola. Mais les bergeronnettes
revinrent et essayèrent d’insérer les assises de leur nid entre les
doigts calleux du vieil ermite. Tout à coup, un pouce gros et rude
s’appliqua sur les brins d’herbe afin de les retenir, et quatre doigts,
se recourbant au-dessus de cette main, formèrent comme une calme niche
où les oiseaux pouvaient bâtir.
Et Hatto poursuivait ses prières: «O Seigneur, où sont tes nuées de feu
qui abîmèrent Sodome? Quand ouvriras-tu les célestes cataractes qui
élevèrent l’arche de Noé jusqu’au sommet de l’Ararat?»
Et dans le cerveau fiévreux du solitaire surgirent les visions du
jugement dernier. Le sol tremblait; le firmament s’empourprait. Mais,
pendant que ces visions funèbres fascinaient son âme, ses yeux
commencèrent à suivre le vol des bergeronnettes qui revenaient sans
cesse et qui, chaque fois, avec un petit cri de contentement,
consolidaient leur nid d’un nouveau brin d’herbe.
Le vieillard ne bougeait pas, car, pour contraindre le Seigneur à
l’exaucer, il avait fait vœu de prier immobile de l’aube jusqu’au soir.
Et, à mesure que sa fatigue grandissait, ses rêves de visionnaire
devenaient plus vivants. Il entendait le fracas des maisons qui éclatent
et des murs qui s’écroulent. Des multitudes effarées et vociférantes
passaient sous ses yeux, chassées, traquées par les anges de la
destruction, des anges au visage terriblement beau, cuirassés d’argent
et d’or, et galopant sur des chevaux noirs avec des fouets d’éclairs.
Les petites bergeronnettes continuaient de bâtir et de maçonner sans
trêve. Sur la lande, où croissaient des touffes sèches, et près de
fleuve bordé de joncs et de roseaux, les matériaux ne leur manquaient
point. Elles ne se permirent pas même le repos de midi, et, avant
l’arrivée du soir, elles touchaient déjà au faîte de leur construction.
Mais avant l’arrivée du soir, Hatto, dont les yeux les avaient longtemps
suivies, s’intéressait à leur travail. Il les gourmandait de leur
lenteur: il s’indignait des coups de vent qui ralentissaient leur tâche,
et certes il n’eût point souffert qu’elles prissent du repos. Et le
soleil se coucha. Et les oiseaux regagnèrent les roseaux du fleuve.
* * * * *
Au jour levant, les bergeronnettes crurent d’abord que les événements de
la veille n’avaient été qu’un doux rêve. Elles avaient beau se régler
sur leurs points de repère, voler dans tous les sens, monter droit vers
le ciel et fouiller du regard l’immensité de la lande: le nid et l’arbre
avaient disparu. Elles se posèrent sur deux pierres qui émergeaient des
eaux et se mirent à discuter la chose, agitant leur petite tête et
hochant leur longue queue. Mais le soleil ne s’était pas élevé d’une
largeur de main au-dessus de l’autre rive que leur arbre vint se placer
dans le même endroit que la veille. C’était bien lui, toujours aussi
noueux et aussi noir et portant leur nid sur son espèce de branche rude
et tronquée. Et les bergeronnettes reprirent leur travail, sans chercher
plus longtemps à approfondir les merveilles dont la nature est si riche.
Hatto l’ermite, qui chassait de la caverne les petits enfants et qui
leur criait qu’il eût mieux valu qu’ils ne fussent jamais nés, ce Hatto
dont les bergers redoutaient le mauvais œil, veillait à ne rien faire
qui pût effaroucher ou gêner les petites bergeronnettes. Il savait qu’il
en est des choses que Dieu permet dans la nature comme de toutes les
syllabes des Livres Saints: chacune a son sens mystérieux et mystique.
Et il avait découvert ce que signifiait ce nid commencé entre ses
doigts. C’était évidemment la promesse de Dieu que, s’il restait en
prières, les bras levés, jusqu’à ce que les oiseaux eussent couvé leurs
petits, son vœu serait exaucé et le monde détruit.
Ce jour-là cependant il fut moins hanté de visions lugubres. Ses yeux se
détachaient à peine du travail des oiseaux. Il voyait le nid s’achever,
les petits architectes en faire l’expérience et, en guise de crépissage
et de peinture, y coller à l’extérieur quelques lichens cueillis au
véritable saule. Quand il fallut songer à le meubler et à s’y installer,
ils cherchèrent les duvets des plantes les plus soyeux, et la
bergeronnette arracha même quelques-unes de ses propres plumes pour
mieux feutrer l’intérieur de sa maison.
Les paysans, qui craignaient la funeste puissance des prières de
l’ermite, tâchaient d’adoucir sa colère en lui apportant du pain et du
lait. Ils le trouvèrent debout, les mains hautes et le nid dans la main:
«Regardez, disaient-ils, comme ce saint homme aime les petits oiseaux!»
Et ils n’eurent plus peur de lui, et ils haussèrent jusqu’à sa bouche la
cruche de lait, et ils mirent des morceaux de pain entre ses lèvres.
Quand Hatto eut mangé et bu, il chassa les hommes avec d’âpres paroles;
mais ils ne répondirent à ses malédictions que par de bons sourires.
Depuis déjà longtemps son corps était l’esclave de sa volonté. Par des
coups et des jeûnes, des génuflexions de toute une journée et des
insomnies de toute une semaine, il l’avait réduit à l’obéissance. Ses
muscles de fer tinrent ses bras rigides des jours et des jours; et
lorsque la bergeronnette couvant ses œufs ne quitta plus son nid, il ne
retourna même pas à la nuit tombante se coucher dans sa caverne; mais il
dormit assis et les bras tendus vers le ciel. Plus d’un cénobite, au
désert fit des choses encore plus dures!
Il s’était habitué à ces deux petits yeux inquiets qui le regardaient
par-dessus le bord du nid. Il les protégeait contre la pluie et la
grêle.
Et voici qu’un jour la bergeronnette se leva et sautilla sur le frêle
rempart, bientôt rejointe par le mâle qui frémissait d’aise. Tous deux
tenaient conseil et se réjouissaient, bien que le nid fût plein d’un
pépiement désespéré. Un instant après, ils se lancèrent l’un et l’autre
à une chasse effrénée de mouches et de moustiques. Et, à mesure que les
mouches et les moustiques attrapés étaient apportés au nid, le pépiement
grandissait. Il grandissait au point que le pieux ermite en était
dérangé dans ses prières. Alors, lentement, lentement, avec leurs
articulations qui avaient presque désappris le pouvoir de fonctionner,
ses bras s’abaissèrent; et ses yeux de braise plongèrent dans le nid
tumultueux. Non, jamais il n’avait rien vu de si piteusement laid et
misérable: de petits corps nus, pas d’yeux, pas d’ailes, mais six larges
becs largement ouverts. Il en reçut une étrange impression; mais, tels
qu’ils étaient, il se sentit pour eux une tendresse au cœur. Dorénavant,
en suppliant Dieu de sauver le monde par la dévastation, il fit une
réserve silencieuse pour ces six petits êtres sans défense. Et quand les
paysannes lui apportèrent de la nourriture, il ne les remercia plus avec
des souhaits de mort. Il était content qu’on ne le laissât pas mourir de
faim, puisque sa vie était nécessaire à la couvée qui pépiait dans sa
main.
* * * * *
Bientôt six têtes rondes s’allongèrent toute la journée sur les bords du
nid. Et de plus en plus souvent le bras du vieux Hatto descendit jusqu’à
ses yeux. Il voyait les plumes qui perçaient la peau rouge, les yeux qui
s’ouvraient et la forme du corps qui commençait à s’arrondir. Et de ses
lèvres la prière montait toujours plus hésitante. Dieu lui avait promis,
il en était sûr, que la destruction éclaterait dès que les petits des
bergeronnettes sauraient voler. Et maintenant il cherchait presque des
faux-fuyants, car il lui semblait impossible d’immoler ces petits êtres
dont il avait protégé l’éclosion. Jusque-là, il n’avait jamais rien eu
qui fût à lui; et l’amour des faibles et des humbles, en s’insinuant
dans son cœur, le rendait incertain. Par moments, il aurait voulu lancer
toute la nichée à la rivière. Quoi de plus heureux que de mourir sans
avoir connu la douleur et le péché? Il eût ainsi sauvé ces pauvres
créatures des bêtes de proie, de la faim, du froid, des épreuves de la
vie. Mais, comme il songeait à ces choses, un épervier fondit sur les
bergeronnettes, et Hatto n’eut que le temps de saisir le rapace avec sa
main gauche et de le précipiter du côté du fleuve.
Enfin le jour arriva où les petits durent faire l’apprentissage de leurs
ailes. L’une des bergeronnettes s’évertuait dans le nid à les pousser
vers le bord, tandis que l’autre voletait tout autour pour leur montrer
combien c’était facile et qu’il leur suffisait d’essayer. Mais les
petits avaient peur et s’entêtaient. Alors les deux parents déployèrent
sous les yeux de leur progéniture toutes les ressources de leur art. Ils
tournaient et viraient d’un coup brusque des ailes ou, comme les
alouettes, ils s’élevaient droit vers le ciel et se tenaient immobiles
dans l’air, les ailes violemment tremblantes. Les petits s’entêtaient
toujours. Et Hatto l’ermite ne résista pas à l’envie de s’en mêler. Il
leur donna du doigt une légère chiquenaude, et voilà l’affaire décidée.
Hors du nid, battant et frappant l’air à la façon des chauves-souris,
ils volent d’une aile gauche, se culbutent, tombent, se relèvent et se
servent de leurs premières connaissances pour regagner leur maison aussi
vite que possible. Les parents arrivent fiers et joyeux, et le vieil
Hatto sourit de leur joie: il y était bien pour quelque chose!
Il sourit, puis il se demanda sérieusement si Dieu n’avait d’autre issue
que de violer sa promesse... Qui sait? Dieu le Père tenait peut-être
cette terre dans sa main droite comme un grand nid d’oiseaux, et
peut-être avait-il fini par aimer tous ceux qui y demeurent. Et, au
moment de les anéantir, peut-être éprouvait-il pour eux la même pitié
que le solitaire de la lande pour les petits oiseaux. Les oiseaux
assurément valaient mieux que les hommes. Mais Hatto comprenait tout de
même que Dieu pût se sentir un cœur à l’égard de l’espèce humaine.
* * * * *
Le lendemain, le nid était vide, et l’amertume de la solitude remplit
son âme. Lentement son bras s’abaissa à son côté; et il lui semblait que
toute la nature retenait son haleine dans l’attente des trompettes du
jugement dernier. Mais, à cet instant, les bergeronnettes familières
revinrent se poser sur sa tête et sur ses épaules. Et la lumière se fit
dans le cerveau troublé du vieux cénobite. Lui qui avait promis de
rester immobile, il avait baissé le bras! Comment n’y avait-il pas
songé? Il avait chaque jour baissé le bras pour regarder le nid. Et
debout, pendant que les six petits voltigeaient et jouaient autour de
lui, il hocha la tête en s’adressant à quelqu’un qu’on ne voyait pas:
«Tu es dispensé de ta promesse, disait-il; tu en es dispensé! Je n’ai
pas tenu ma parole, et tu n’as pas besoin de tenir la tienne!»
Et il lui parut alors que les montagnes cessaient de trembler et que le
fleuve s’étendait dans son lit tranquille, avec une immense sécurité.