LES PROSCRITS

Un paysan qui avait tué un moine s’enfuit dans la forêt et fut mis hors

la loi. Il y trouva un autre proscrit, un pêcheur des extrêmes îlots qui

était accusé d’avoir volé un filet de pêche. Ces deux hommes se

réunirent, habitèrent une caverne, tendirent des pièges, taillèrent des

flèches, firent cuire leur pain sur une dalle de granit et se gardèrent

réciproquement. Le paysan ne sortait jamais de la forêt; mais le

pêcheur, qui n’avait pas commis un crime aussi formidable, jetait

parfois sur les épaules un paquet de bêtes prises au piège et descendait

furtivement parmi les hommes. Il échangeait alors un coq de bruyère noir

et d’un bleu scintillant, un lièvre aux longues oreilles ou un gracieux

chevreuil contre du lait et du beurre, des pointes de flèches et des

vêtements. C’est ainsi que les deux proscrits pouvaient entretenir leur

existence.

La caverne qu’ils habitaient était creusée au flanc d’une colline. De

larges pierres et des ronces épineuses en protégeaient l’entrée. Sur le

toit poussait un sapin touffu; entre ses racines, la fumée de leur âtre

s’échappait par un trou. Les branches serrées du pin la tamisaient, et

elle s’évanouissait imperceptible dans l’air. Quand ils s’en allaient de

leur demeure ou quand ils y revenaient, les deux hommes traversaient le

gué d’un torrent; et leurs traces disparaissaient sous le gai clapotis

des eaux.

Les premiers temps, on les avait traqués comme des ours ou des loups.

Les paysans avaient organisé une battue. La forêt fut entourée de

tireurs à l’arc. Les porteurs de lances y entrèrent et en fouillèrent

toutes les crevasses, tous les taillis, tous les buissons. Pendant que

la traque bruyante battait les bois, les proscrits étaient blottis dans

leur sombre caverne, haletants d’épouvante. Le pêcheur tint bon toute la

journée, mais celui qui avait tué en fut chassé par une angoisse

insupportable: il lui fallut absolument sortir et voir l’ennemi. On le

découvrit; on se jeta sur ses traces, mais cette chasse furieuse lui

parut mille fois moins terrible que la tranquillité dans l’ombre et que

l’horreur de se sentir impuissant. Il détala devant les chasseurs,

descendit en culbutant des pentes vertigineuses, sauta par-dessus des

torrents, escalada des hauteurs abruptes. Tout ce qu’il y avait en lui

de force cachée et d’habileté et de souplesse s’exaspéra sous

l’aiguillon du péril. Son corps se détendait comme un ressort d’acier;

son pied ne se trompait pas; sa main ne lâchait pas prise. Ses yeux

voyaient et ses oreilles entendaient avec une acuité qu’il n’avait

jamais eue. Il comprenait le murmure des feuilles et l’avertissement des

pierres. Du haut des escarpements, il lançait à ses persécuteurs des

railleries mordantes. Quand leurs javelots sifflaient autour de lui, il

les saisissait au passage et les leur renvoyait. Et lorsqu’il s’élançait

à travers les branches qui lui cinglaient la figure, il entendait en lui

chanter un chant de victoire.

Le dos nu d’une montagne traversait la forêt; et, sur la crête solitaire

se dressait un gigantesque pin. Le tronc roux ne poussait aucune

branche, mais à la cime se balançait un nid d’oiseau de proie. Dans sa

belle intrépidité, il y grimpa pour narguer ses ennemis; et, pendant que

les chasseurs, qui le cherchaient sur les pentes boisées, passaient sous

ses yeux, il s’amusa à tordre le cou aux petits des éperviers. Le mâle

et la femelle l’attaquèrent âprement. Ils volaient devant son visage,

avides d’enfoncer leur bec dans ses prunelles; ils le frappèrent de

leurs ailes, et leurs griffes égratignaient jusqu’au sang sa peau hâlée.

Debout sur le nid vacillant, le couteau à la main et les coups rapides,

il oubliait, dans l’ardeur du jeu, les rudes chasseurs dont il était le

gibier. Quand il y pensa, ils avaient disparu: Personne n’avait eu

l’idée de le chercher sur le dos nu de la montagne; personne n’avait

levé la tête vers les nuages et n’avait regardé la cime du grand pin où

cet homme, menacé dans sa vie, accomplissait des tours de gamin et des

exploits de somnambule.

Il tressaillit et frissonna en se voyant sauvé. Les mains tremblantes,

il s’accrochait aux branches, et mesurait la hauteur de son arbre. Il

craignait tout maintenant: le vertige, la chute, les oiseaux, les

traqueurs disparus. Gémissant de peur, il se laissa glisser le long du

pin. Il se coucha à plat ventre sur la montagne, et rampa au milieu des

rocs jusqu’au taillis qui le cachait. Il se fourra sous les branches

emmêlées des jeunes sapins et s’étendit épuisé sur la mousse. Un homme

seul, n’importe lequel, aurait pu s’emparer de lui.

* * * * *

Le pêcheur se nommait Tord. Il n’avait que seize ans; mais il était fort

et hardi. Il avait déjà vécu une année dans la forêt.

Le paysan s’appelait Berg et portait le surnom de _Rese_ (le Géant.)

C’était l’homme le plus robuste et le plus grand du bailliage, large

d’épaules et fin de taille. Ses mains avaient une si belle forme qu’on

aurait cru qu’il n’avait jamais travaillé. Ses cheveux étaient bruns;

son visage, frais et blanc. Lorsqu’il eut vécu quelque temps sous les

bois, son aspect devint plus rude, ses regards plus aigus, ses sourcils

plus touffus; et les muscles qui les fronçaient, se dessinèrent, gros

comme un doigt, à la racine de son nez. La proéminence de son front, se

marqua plus nettement. Ses lèvres se fermaient plus dures; ses tempes se

creusaient; ses mâchoires ressortaient davantage. Plus son corps

maigrissait, plus il semblait de fer. Ses cheveux commencèrent à

grisonner.

Le jeune Tord ne se lassait pas de contempler cet homme. Jamais il

n’avait rien vu d’aussi beau ni d’aussi puissant. Dans son imagination,

Berg avait la hauteur d’une forêt et la force des brisants. Il le

servait comme un maître et l’adorait comme un dieu. Il se sentait né

pour lui porter les engins de chasse, pour lui traîner jusqu’à la

caverne le gibier abattu, pour lui chercher de l’eau et pour lui allumer

le feu. Berg Rese acceptait ses services, mais il ne l’en payait jamais

d’une bonne parole, car il le méprisait d’être un voleur.

Les proscrits ne menaient point une vie de brigands ou de bandits: ils

se nourrissaient de pêche et de chasse. Si Berg n’avait pas tué un homme

sacré, les paysans auraient cessé de le poursuivre et l’auraient laissé

en paix là-haut dans les montagnes. Seulement ils craignaient un grand

malheur tant que le meurtrier d’un serviteur de Dieu resterait impuni.

Lorsque Tord s’aventurait dans la vallée avec du gibier, on lui offrait

de l’argent et sa grâce s’il consentait à indiquer le refuge de Berg et

l’heure de son sommeil. Mais le jeune garçon refusait toujours, et ceux

qui essayaient de le suivre furent si bien dépistés qu’ils durent y

renoncer.

Un jour Berg lui demanda si les paysans ne l’encourageaient pas à la

trahison, et quand il apprit les belles propositions qu’on lui faisait,

il lui déclara d’un ton moqueur que c’était une sottise de ne pas les

accepter.

Tord le regarda avec un tel regard que Berg Rese n’en avait jamais vu de

pareil. Jamais jeune fille ne l’avait ainsi regardé aux jours de sa

jeunesse, ni sa femme ni ses enfants. «Tu es mon seigneur et le maître

que j’ai librement choisi, disait ce regard. Tu pourrais me battre et

m’insulter: je te demeurerais fidèle.»

De ce jour, Berg Rese observa plus attentivement le jeune homme. Il

remarqua qu’il était aussi courageux dans l’action que timide dans la

parole. Il n’avait aucune crainte de la mort. Quand les lacs venaient de

geler et qu’au printemps les «duvets» et les fausses mûres en fleurs

cachaient la vase des marais et la rendaient plus dangereuse, il aimait

à les traverser. C’était pour lui comme un besoin naturel de suppléer

par ces dangers aux périls de la tempête et de la mer qu’il ne pouvait

plus affronter. Mais la nuit il avait peur de la forêt; et même, en

plein jour, les obscurs fouillis et les racines des pins tendus comme

des bras décharnés pouvaient lui causer de l’effroi. Et lorsque Berg lui

parlait, sa timidité l’empêchait de répondre.

Il ne dormait jamais sur le lit de mousse et de fourrures qu’ils avaient

dressé au fond de la caverne, près du feu; mais chaque nuit, quand Berg

s’était endormi, il se glissait vers l’entrée et se couchait sur une

dalle de pierre. Berg s’en aperçut et lui en demanda la raison. Tord

n’en donna aucune, et, pour éviter d’autres questions, il y renonça deux

nuits de suite. La troisième, il reprit son poste de garde.

Une nuit que la neige tourbillonnait comme une fumée et se glissait dans

les taillis les plus impénétrables au vent, ses flocons réussirent à

pénétrer sous la caverne des malheureux. Tord, étendu près de l’entrée,

s’éveilla le matin couvert d’un monceau de neige qui dégelait. Quelques

jours après, il tomba malade. Ses poumons sifflaient, traversés, à

chaque prise d’air, de douleurs déchirantes, il luttait sans rien dire,

mais un soir, qu’il se penchait pour souffler le feu, il tomba et ne put

se relever.

Berg Rese s’approcha et le pria de se coucher dans son lit à lui. Tord

gémissait, incapable de se mouvoir. Berg le prit alors dans ses bras et

l’y porta. Mais il éprouvait comme la sensation de toucher à un serpent

visqueux; il avait sur les lèvres comme le goût de la viande impure de

cheval. Rien ne lui paraissait plus répugnant que le contact de ce vil

voleur.

Il étendit sur lui sa belle fourrure d’ours et lui donna de l’eau:

c’était tout ce qu’il pouvait faire. La maladie ne fut pas dangereuse.

Tord se remit vite; et la nécessité où s’était trouvé Berg de le

remplacer à la besogne et de le servir rapprocha ces deux hommes. Tord

osa lui parler, le soir, quand, assis dans la caverne, ils taillaient

des flèches.

--Tu es de bonne race, Berg, lui disait-il; les plus riches gens de la

vallée sont tes parents. Tes ancêtres ont été au service des rois, et

ils ont combattu dans leur carré de boucliers.

--Ils ont plus souvent combattu dans les groupes de révoltés et contre

les rois, répliquait Berg.

--Tes pères faisaient de grandes fêtes à la Noël, et toi aussi, quand tu

vivais à ta ferme. Des centaines d’hommes et de femmes s’attablaient

dans ta grande salle qui était bâtie avant même que saint Olaf baptisât

les Vikings. Tu possédais d’antiques canettes d’argent et de grandes

cornes à boire qui, remplies d’hydromel, passaient de main en main.

Berg jeta un regard étonné sur le jeune garçon. Celui-ci était assis,

les jambes pendant hors de la couchette et la tête appuyée sur ses mains

qui retenaient sa lourde chevelure. La maladie avait affiné et pâli son

visage, et ses yeux gardaient encore l’éclat de la fièvre. Il sourit à

l’image qu’il évoquait de la grande salle tout ornée, de l’argenterie

brillante, des hôtes en costume de fête et de Berg Rese lui-même

siégeant au haut bout de la table dans la maison de ses ancêtres. Le

paysan se dit que jamais personne ne l’avait aussi ardemment admiré, ni

trouvé aussi beau sous ses habits de gala, que ce garçon sous les loques

de son vêtement de peau. Il en fut à la fois touché et irrité. Pourquoi

ce voleur se permettait-il de l’admirer?

--Il n’y avait donc pas de fête chez toi? demanda-t-il.

Tord se mit à rire.

--Là-bas, sur l’écueil, chez mon père et ma mère? Tu ne sais donc pas

que mon père est un naufrageur et que ma mère est une sorcière? Personne

ne vient chez nous.

--Ta mère est une sorcière?

--Oui, répondit Tord très tranquillement. Dans les tempêtes elle s’en va

à cheval sur un phoque, vers les navires que les lames balaient; et ceux

que les vagues entraînent lui appartiennent.

--Et qu’en fait-elle? demanda Berg.

--Oh, une sorcière a toujours besoin de cadavres. Elle les fait bouillir

et en retire des onguents; ou peut-être les mange-t-elle. Les nuits de

claire de lune elle s’assied au milieu de la houle, là où les brisants

blanchissent et où l’écume la fouette. On dit qu’elle y cherche des

doigts et des yeux d’enfants noyés.

--C’est horrible, c’est ignoble! s’écria Berg.

Le garçon répondit avec une assurance imperturbable:

--Ce serait ignoble pour d’autres, mais pas pour des sorcières. Elles

sont forcées d’agir ainsi.

Berg Rese sentit qu’il venait de découvrir une nouvelle manière de

considérer le monde.

--Les voleurs sont-ils aussi forcés de voler comme les sorcières de

faire leurs sorcelleries? demanda-t-il d’une voix tranchante.

--Bien sûr, répondit le garçon, chacun est forcé de faire ce à quoi il

est destiné.

Puis il ajouta avec un sourire mystérieux:

--Il y a aussi des voleurs qui n’ont jamais volé.

--Qu’entends-tu par là? dit Berg.

Le jeune homme continua de sourire, fier d’être une énigme.

--Des voleurs qui n’ont pas volé! reprit Berg. C’est comme si tu parlais

d’oiseaux qui n’ont pas d’ailes.

Sa curiosité était piquée; il prit un air bonhomme pour en savoir

davantage.

--Personne pourtant ne peut être appelé voleur, quand il n’a rien volé,

ajouta-t-il après un silence.

--C’est vrai, dit enfin le garçon, en serrant les lèvres... Tout de

même, si on avait un père voleur...

--On hérite les domaines et les biens, répondit Berg; mais le nom de

voleur n’est porté que par celui qui l’a gagné lui-même.

Tord eut un rire sourd.

--Et si l’on a une mère qui vous prie et vous supplie de prendre sur

vous le crime de votre père?... Et si l’on escamote son travail au

bourreau en s’enfuyant dans la forêt?... Et si les gens vous condamnent

et vous poursuivent à cause d’un filet de pêche qu’on n’a jamais vu?...

Berg, de colère, asséna un coup de poing sur la table. Ainsi donc ce bel

adolescent avait gaspillé sa vie. Il avait renoncé à tout, aux biens, à

l’estime et à l’amour des hommes. Il ne pouvait plus attendre de la vie

que l’âpre et cruel souci de se vêtir et de se nourrir. Et ce malheureux

l’avait laissé, lui, Berg Rese, le mépriser comme un voleur! Il le

gourmanda rudement; mais le jeune garçon ne s’en effraya pas plus que

l’enfant malade ne s’effraie d’une gronderie de sa mère quand il s’est

enrhumé pour avoir passé, les pieds nus, dans le ruisseau du printemps.

* * * * *

Sur un fjell, au milieu de la forêt, il y avait un lac sombre. Il était

carré avec des bords si droits et des angles si nets qu’on l’eût dit

façonné de la main des hommes. De trois côtés, des rocs à pic

l’encadraient, où se cramponnaient les sapins. Au bord de l’eau, la

terre avait été emportée; et leurs racines nues s’enchevêtraient comme

des serpents qui eussent voulu ramper hors des eaux ou des squelettes

noircis de géants rejetés par la vague. Un énorme sapin, que la tempête

avait renversé, dessinait un vaste demi-cercle de la crête rocheuse

jusqu’au lac où trempait sa cime. Les branches enfoncées dans le lit

vaseux offraient un bon refuge aux petits poissons; et ses racines

dressées sauvagement vers le ciel achevaient d’imprimer au paysage un

air lugubre.

Le quatrième côté du lac n’était point escarpé. Les murailles rocheuses

s’abaissaient, et une petite rivière y frayait son chemin au milieu d’un

archipel d’îlots, où croissaient des aulnes d’un vert-gris et des saules

aux feuilles lisses. On y trouvait le bouleau qui vient toujours à la

rescousse, quand il s’agit de refouler le pin et le sapin. Des merisiers

et des sorbiers parfumaient aussi ces petites îles et les couronnaient

de beauté.

A l’embouchure, la lumière du soleil pénétrait sous une forêt de roseaux

qui atteignaient la hauteur d’un homme; et elle tombait sur les eaux

calmes aussi verte que sur la mousse des bois. Dans ces clairières

liquides nageaient des nénuphars. Les hautes tiges des roseaux

contemplaient gravement ces belles fleurs délicates qui, aussitôt que le

soleil se cachait, refermaient jalousement leurs pétales et leurs jaunes

étamines dans un dur calice de cuir.

Un jour d’été les proscrits vinrent au lac pour pêcher à la ligne. Ils

traversèrent le gué et s’avancèrent jusqu’au milieu de la forêt des

roseaux. Là, ils jetèrent l’amorce aux grands brochets striés de vert

somnolents sous l’onde.

Ces hommes, qui passaient tous leurs jours dans la forêt, subissaient

sans le savoir la domination des forces de la nature comme les bêtes et

les plantes. En plein soleil, ils étaient hardis et francs, mais le

soir, dès que les rayons s’éteignaient, ils devenaient taciturnes; et la

nuit qui leur paraissait infiniment plus grande et plus impressionnante

que le jour, les emplissait du sentiment de leur impuissance.

La lumière verte tamisée entre les joncs, les eaux teintes d’un brun

rayé d’or et d’un vert sombre les mettaient dans l’état d’âme où l’on

attend des miracles. L’horizon leur était fermé. De temps en temps, un

souffle imperceptible inclinait les roseaux dont les tiges se frôlaient

et dont les longues feuilles, pareilles à des rubans, effleuraient leur

visage. Ils étaient assis sur des pierres grises. Leurs vêtements de

peau grise prenaient des nuances de pierre rongée et recouverte de

lichen. Chacun d’eux voyait son camarade immobile et silencieusement

changé en une image de pierre. Mais, à travers les roseaux, les poissons

géants rôdaient avec leur dos irisé comme un arc-en-ciel.

Chaque fois qu’ils jetaient leur ligne, un cercle d’ondulations

s’élargissait sous les hautes tiges. Ils remarquèrent tout à coup que le

mouvement devenait plus fort et si fort qu’on ne pouvait le croire

provoqué par leurs coups de ligne. Ils levèrent la tête, et aperçurent

une ondine, moitié femme, moitié poisson, endormie à fleur d’eau et dont

la respiration prolongeait ainsi l’ondulation des petites vagues. Ils ne

s’étonnèrent pas; et quand elle se fut évanouie, ils ne surent au juste

s’ils n’avaient pas été le jouet d’un mirage. La lumière verte pénétrait

jusqu’à leur cerveau comme une douce ivresse. Ils restaient là, les yeux

fixes, hébétés, pleins de visions qu’ils n’osaient se confier; et leur

pêche était mauvaise.

Des coups de rames dans les roseaux les firent sursauter. Un bachot

apparut, lourd, avec de la mousse entre ses grossières planches fendues

et des rames étroites comme des bâtons. Une jeune fille qui avait

cueilli des nénuphars le dirigeait. Elle avait des cheveux bruns, réunis

en tresses opulentes, et de grands yeux sombres; et elle était

étrangement pâle, mais d’une pâleur qui touchait au rose. Les joues

n’avaient pas plus de couleur que le reste de son visage. A peine ses

lèvres étaient-elles moins pâles. Elle portait un corsage de toile

blanche et une ceinture de cuir aux boucles d’or. Sa jupe bleue était

bordée d’un ourlet rouge. Elle ramait et passait devant les proscrits

sans les voir. Ils demeurèrent immobiles et muets, non par crainte

d’être aperçus, mais pour mieux la contempler. Quand elle eut disparu,

ils redevinrent des hommes, et ils se regardèrent en souriant.

--Elle était blanche comme les nénuphars, dit l’un.

--Elle avait les yeux sombres comme l’eau qui dort là-bas sous les

racines du sapin.

Ils auraient voulu rire, mais rire comme jamais on n’avait entendu rire

sur les bords de ce lac noir.

--As-tu trouvé qu’elle était jolie? demanda Berg Rese.

--Je ne sais pas; je l’ai vue si rapidement. Elle l’était peut-être...

--Tu n’as pas osé la regarder. Tu pensais sans doute que c’était

l’ondine.

Et tous deux furent repris de leur même gaieté sans raison.

* * * * *

Dans son enfance Tord avait une fois vu un homme noyé. Le corps étalé

sur la grève, en plein jour, ne l’avait point effrayé; mais, la nuit, il

avait rêvé des choses épouvantables. Chaque vague de la mer roulait un

cadavre à ses pieds. Tous les récifs, tous les îlots étaient couverts de

noyés, qui parlaient cependant et qui se mouvaient et qui le menaçaient

de leur main terriblement blanche.

Il en fut de même après l’apparition de la jeune fille. Elle revint dans

ses rêves. Il la rencontrait au fond de l’étang où le soleil tombait

encore plus verdâtre qu’au milieu des roseaux; et cette fois il avait le

temps de voir combien elle était belle. Puis il était accroupi sur la

grande racine du sapin au milieu du lac, et la racine chancelait et

cédait sous son poids. Alors la jeune fille apparaissait entre les îles,

sous les sorbiers rouges, et se riait de lui. Puis il rêva qu’elle lui

donnait un baiser. Le jour entrait dans la caverne. Berg Rese s’était

levé. Tord ferma obstinément ses yeux sur ce rêve qu’il ne voulait pas

laisser échapper. Quand enfin il s’éveilla, tout ce qu’il avait vu en

songe tournait dans sa tête vide. Il pensa beaucoup plus à la jeune

fille que la veille.

Vers le soir il eut l’idée de demander à Berg Rese s’il connaissait son

nom.

Berg lui lança un regard scrutateur.

--Peut-être vaut-il mieux que tu le saches tout de suite, dit-il, c’est

Unn. Nous sommes parents.

Tord apprit ainsi que c’était à cause de cette pâle jeune fille que Berg

Rese vivait dans la forêt. Il essaya de rappeler ses souvenirs.

Unn était la fille d’un paysan riche et influent, et, depuis la mort de

sa mère, elle gouvernait la ferme paternelle. Et cela lui plaisait fort,

car elle était ambitieuse, avide de dominer, et elle n’avait aucun désir

d’accepter un mari.

Unn et Berg Rese étaient cousins germains; et le bruit courait que Berg

aimait mieux causer et plaisanter avec Unn et ses servantes que

travailler dans sa propre ferme.

Or, à un grand banquet de Noël, la femme de Berg avait invité un moine

de Draksmark. Elle désirait qu’il admonestât son mari. L’extérieur de ce

moine répugnait à Berg, comme à beaucoup d’autres. Il était très gras,

pâle et blanc. Sa couronne de cheveux autour de sa tonsure, ses sourcils

au-dessus de ses yeux glauques, le teint de son visage, ses mains et son

froc, tout en lui était blanc.

A la table du festin, devant les hôtes rassemblés, le moine, qui n’était

pas peureux et qui pensait que ses paroles seraient ainsi plus

efficaces, déclara:

--On a coutume de dire que le coucou est le plus misérable des oiseaux,

car il n’élève pas ses petits dans son propre nid; mais il y a ici, à

cette table, un homme qui ne s’occupe ni de son foyer, ni de ses

enfants, et qui va chercher sa joie près d’une autre femme. C’est cet

homme que je voudrais appeler le plus vil des hommes!

A ces mots, Unn se leva.

--Ceci, Berg, est dit contre toi et contre moi! s’écria-t-elle. Jamais

je n’ai subi pareil affront; mais aussi mon père n’est point présent à

la fête.

Elle voulut partir, mais Berg s’élança. «Ne me touche pas! dit-elle. Je

ne te reverrai jamais.» Il la rattrapa dans le vestibule et lui demanda

ce qu’il fallait faire pour qu’elle restât. Les yeux flamboyants, elle

lui répondit qu’il devait le savoir. Alors Berg rentra dans la salle du

festin et tua le moine.

Lorsque Tord fut arrivé là dans ses souvenirs, il s’y rencontra avec

Berg lui-même, car ce dernier lui dit:

--Tu aurais dû la voir, Unn, quand le moine blanc est tombé. La

maîtresse de la maison réunit autour d’elle ses petits enfants et la

maudit. Elle tourna leurs visages vers Unn, afin qu’il leur souvînt à

jamais de celle qui avait fait de leur père un meurtrier. Mais Unn

demeura calme et si belle que les hommes tremblèrent. Elle me remercia

grandement. Puis elle m’exhorta à me retirer aussitôt dans la forêt et

m’engagea à n’employer le couteau que pour des causes aussi justes.

--Ton exploit lui avait donné une grande gloire, dit Tord.

A ces mots, Berg Rese se heurta de nouveau à ce qui l’avait déjà surpris

dans le jeune garçon. Il était comme un païen et pire qu’un païen. Il

n’avait pas la moindre idée d’une responsabilité morale. Ce qui devait

arriver, arrivait. Dieu, le Christ et les Saints lui étaient connus,

mais de nom, comme on connaît les dieux d’un pays étranger. Les

revenants des récifs et des grèves étaient ses dieux; car sa mère, la

sorcière, lui avait appris à croire aux âmes des trépassés.

Alors Berg Rese entreprit une œuvre, aussi folle que de tordre la corde

à son propre cou. Il dressa devant les yeux de cet ignorant l’image du

vrai Dieu, du Seigneur de la justice, du Vengeur des crimes qui

précipite les pécheurs dans les supplices éternels. Et il lui enseigna

l’amour du Christ et de sa mère, et des saints hommes et des saintes

femmes qui, les mains levées, se tiennent devant le trône de Dieu pour

détourner son courroux de la multitude des pécheurs.

Il lui décrivit les dures expiations des hommes sur qui s’est abattue la

colère divine. Il fit passer devant lui les troupes de pèlerins qui vont

aux Saints Lieux et les pénitents qui se flagellent, et les moines qui

fuient le tumulte du monde, jusqu’au fond des déserts.

A mesure qu’il parlait, le jeune garçon devenait plus pâle et plus

ardent: ces visions redoutables lui agrandissaient les yeux. Berg ne

pouvait s’arrêter: le flot de ses pensées l’entraînait. La nuit tomba

sur eux, la sombre nuit des bois où les hiboux huent. Dieu leur était si

visible que son trône leur cachait les étoiles. Les anges du châtiment

descendaient sur la cime des forêts. Mais ils devinaient au-dessous

d’eux les flammes infernales. Elles montaient et léchaient le disque

plat de la terre, ce pauvre refuge vacillant des générations

douloureuses.

* * * * *

L’automne était venu. La tempête soufflait. Tord était allé seul dans la

forêt pour examiner leurs pièges et leurs filets. Berg Rese, resté dans

une caverne, raccommodait ses vêtements. Le large sentier que suivait

Tord, montait une pente boisée.

Chaque coup de vent arrachait les feuilles sèches des taillis et les

emportait en tourbillons bruissants. A plusieurs reprises Tord crut

entendre un pas derrière lui. Il s’arrêta, regarda, prêta l’oreille;

mais il comprit que c’était le vent et les feuilles, et il poursuivit

son chemin. Alors le même bruit revint: c’était comme quelqu’un qui

montait en dansant sur un pied de soie. Et c’était aussi comme de petits

pas d’enfants qui trottinent. Les Elfs et les Lutins jouaient sur ses

traces. Mais il eut beau retourner: il ne vit rien. Il montra le poing

aux tourbillons de feuilles sèches et reprit sa marche.

Ceux qui le poursuivaient n’en furent point effrayés; mais ils

changèrent de voix. Tord entendit siffler et souffler derrière lui. Une

grande vipère coulait sur le sentier. Sa langue qui pendait bavait du

venin et son corps brillant faisait une lueur sur les feuilles ternies

et froissées. A côté de la vipère trottait un loup, une patte grise

maigre et efflanquée, qui se préparait évidemment à lui sauter à la

gorge, au moment où la vipère enlacerait ses pieds et le mordrait au

talon. Ils se taisaient comme pour l’approcher sans être aperçus; puis,

un instant après, un sifflement et un souffle rauque les trahissaient;

et parfois les griffes du loup sonnaient contre une pierre.

Involontairement, Tord pressa le pas. Les bêtes coururent derrière lui.

Il s’apprêtait à bondir hors du sentier où elles allaient le joindre. Il

se retourna. Mais il ne vit rien ni personne; et d’ailleurs il savait

qu’il n’y avait rien.

Tord s’assit sur une pierre. Les feuilles sèches remuaient à ses pieds:

petites feuilles de bouleau pâles et claires, feuilles de sorbier

tachetées de pourpre, feuilles d’orme sèches d’un brun foncé, feuilles

de tremble épaisses et rouges, feuilles de saule d’un vert jaune, toutes

fanées, froissées, déchirées, rongées, souillées.

--Pécheurs, pensa le jeune garçon, rien n’est pur devant Dieu. Les

flammes de son courroux vous ont déjà atteintes.

Quand il se remit en marche, il vit dans le creux de la vallée la forêt

onduler comme une mer, mais aucun souffle ne passait sur le sentier.

Seulement il entendit ce qu’il ne sentait pas. La forêt était pleine de

voix. Des murmures en sortaient, des plaintes gémissantes, d’âpres

menaces, des sanglots et des imprécations. Ces bruissements, ces

sifflements, tout ce tumulte qui cependant n’était rien, le harcelait et

l’affolait. Il éprouva la même angoisse que le jour où, tapi dans la

caverne, il avait entendu la chasse des paysans passer sur sa tête, avec

un bruissement de branches, un cliquetis d’armes, des cris

assourdissants et un vacarme sanguinaire.

Mais c’était aujourd’hui plus terrible encore. Les voix qui lui

parvenaient parlaient une langue étrangère. Cela ne ressemblait en rien

aux tempêtes qui hurlent dans les voiles et les cordages. Le vent jouait

à ses oreilles sur une harpe aux cordes innombrables. Chaque arbre avait

son accent. Le sapin ne bruissait pas comme le tremble, ni le saule

comme le sorbier. Chaque crevasse donnait sa note, chaque redan de

montagne jetait son cri. Le clapotement des eaux et le glapissement des

renards se mêlait dans cette fantasque tempête. Et il y avait encore

d’autres sons plus étranges. A ces sons, quelque chose en lui-même

commença de crier et de gémir avec le vent. Et il comprit tout à coup

que c’était Dieu, le Dieu de la justice, le Dieu vengeur qui le

poursuivait à cause de son camarade. Dieu exigeait que Tord livrât à

l’expiation le meurtrier du moine.

Tord se mit à parler au milieu de la tempête. Il confessa à Dieu ce

qu’il avait voulu faire et ce qu’il n’avait pu faire encore. Il avait

voulu parler à Berg Rese et le supplier de se réconcilier avec Dieu. Sa

timidité lui avait fermé la bouche.

«Dès que je sus que la terre était commandée par un Dieu juste,

cria-t-il, je compris qu’il était un homme perdu. J’ai passé bien des

nuits à pleurer sur mon ami. Je savais que Dieu l’atteindrait partout où

il se cacherait. Mais les paroles m’ont manqué parce que je l’aimais

trop. N’exige pas, ô mon Dieu, que je lui parle; n’exige pas que la mer

se soulève jusqu’à la hauteur des montagnes!»

Il se tut et, dans la tempête, la note profonde qui avait été pour lui

la voix de Dieu se tut aussi. Tord s’apaisa sous un soleil aveuglant, et

l’on n’entendit plus qu’un bruit, pareil à un clapotement de rames et à

un froissement de roseaux. Ce doux bruit lui remit devant les yeux

l’image d’Unn... Le proscrit ne peut rien avoir, ni biens, ni femme, ni

estime parmi les hommes... S’il trahissait Berg, il rentrerait sous la

protection des lois... Mais Unn devait aimer Berg, qui avait tant fait

pour elle. Et Tord ne voyait point d’issue...

La tempête reprit: il perçut de nouveau un glissement de pas derrière

lui, et une respiration haletante. C’était cette fois le moine blanc,

qui revenait du banquet, tout éclaboussé de sang, le front ouvert sous

un coup de hache. Et le moine chuchotait: «Dénonce-le, trahis-le, sauve

son âme. Livre son corps aux longues tortures du chevalet pour qu’il ait

le temps de se repentir.»

Tord se mit à courir. Mais alors la voix terrifiante, celle de Dieu,

recommença de gronder. Et le crime de Berg Rese se dressait devant lui,

de plus en plus atroce. Un homme sans armes, un homme de Dieu, avait été

tué. Et le meurtrier, qui avait ainsi bravé Dieu, osait vivre! Il

continuait de jouir de la lumière du soleil et des fruits de la terre,

comme si le bras du Très-Haut était trop court pour l’atteindre!

Tord s’arrêta, serra les poings et hurla une menace. Puis comme un fou,

de la forêt où règne la terreur, il se sauva vers la vallée.

* * * * *

Tord n’avait qu’un mot à dire: dix paysans étaient prêts à le suivre. On

décida qu’il monterait seul vers la caverne afin que les soupçons de

Berg ne fussent pas éveillés. Mais sur son passage, il sèmerait des

petits pois qui révéleraient le chemin.

Lorsque Tord rentra, le proscrit cousait, assis sur la banquette de

pierre. Le feu languissait; l’ouvrage marchait mal. Le cœur du jeune

homme se gonfla de pitié. Le superbe Berg Rese lui parut pauvre et

malheureux; et la seule chose qu’il possédât encore, la vie, allait lui

être prise. Tord éclata en sanglots.

--Qu’y a-t-il? demanda alors Berg. Es-tu malade? As-tu peur?

Pour la première fois, Tord lui parla de son épouvante.

--C’est affreux, dans la forêt. J’ai entendu des spectres, j’ai vu des

revenants, des moines blancs.

--Mort de Dieu, Tord!

--Ils ont chanté la messe pour moi jusqu’au fjell. J’ai couru, mais ils

me suivaient et chantaient. N’échapperai-je donc plus jamais à leurs

chants? Qu’ai-je à démêler avec eux? M’est avis qu’ils feraient mieux de

chanter la messe à un autre que moi, à un autre qui en aurait plus

besoin.

--Es-tu fou, ce soir?

Mais Tord, à peine conscient de ce qu’il disait, affranchi de toute sa

timidité, parlait sans s’arrêter.

--Ce sont des moines blancs, mortellement pâles et blancs. Ils ont tous

du sang à leur froc. Ils ont beau rabattre leur capuchon sur leur tête,

la plaie de leur front luit au travers, la grande plaie béante et rouge

de la hache.

--La grande plaie béante et rouge de la hache?

--Oui, et pourtant ce n’est pas moi qui l’ai faite? Pourquoi la vois-je?

--Les saints savent sans doute, dit Berg Rese avec une gravité sinistre,

ce que signifient tes visions de haches! J’ai tué le moine de deux coups

de couteau.

Tord se tenait tout tremblant devant Berg et se tordait les mains.

--Ils exigent que je te livre. Ils veulent me forcer à te trahir.

--Qui? Les moines?

--Oui, les moines. Ils me persécutent. Ils me montrent Unn. Ils me

montrent la mer étincelante au soleil. Ils me montrent des campements de

pêcheurs où il y a de la danse et de la gaîté. Je ferme les yeux, et je

vois tout de même ce qu’ils me montrent. Laissez-moi tranquille, leur

dis-je. Mon ami a tué, mais il n’est pas méchant. Je lui parlerai: il se

repentira et fera pénitence. Il confessera son péché, et nous nous

rendrons ensemble au tombeau du Christ. Nous irons ensemble aux Saints

Lieux où tous les péchés sont remis à ceux qui en approchent.

--Que te répondent les moines? demanda Berg... Ils ne veulent point mon

salut, n’est-ce pas? Ils veulent me voir sur le chevalet et au bûcher?

--Dois-je trahir mon plus cher ami? leur demandé-je. Il est tout pour

moi dans ce monde. Il m’a sauvé des griffes de l’ours, nous avons

souffert ensemble du froid et supporté toutes sortes de misères. Il a

étendu sur moi sa fourrure lorsque j’étais malade. J’ai porté le bois et

l’eau à notre foyer afin de lui épargner du travail; j’ai veillé sur son

sommeil; j’ai trompé ses ennemis. Me prenez-vous pour un homme qui

trahit un ami? Mon ami viendra bientôt de son propre gré se confesser au

prêtre, et nous nous en irons tous deux où l’on expie.

Berg écoutait gravement, et ses yeux pénétrants s’attachaient au visage

de Tord.

--Tu iras toi-même au prêtre lui dire la vérité, fit-il. Il faut que tu

te retrouves parmi les hommes.

--Mais à quoi cela me servirait-il d’y aller seul? C’est pour ton péché

que les morts me hantent, et toutes ces ombres! J’ai horreur de toi. Tu

as levé la main sur Dieu lui-même. Aucun crime n’égale le tien. Je ne

pourrais que me réjouir en te voyant condamné à la roue. Bienheureux

celui qui subit sa peine en ce monde et qui évite ainsi la colère à

venir! Pourquoi m’as-tu parlé du Dieu de la justice? Tu me forces à te

trahir. Sauve-moi de ce péché. Va trouver le prêtre!

Et il se jeta aux genoux de Berg.

Le meurtrier lui posa la main sur la tête et le regarda. Il mesura son

péché à l’angoisse de son camarade: son crime grandit à ses yeux et lui

parut horrible. Il se vit en lutte avec la volonté qui gouverne le

monde. Le repentir s’ouvrit une brèche dans son âme.

--Malheur à moi! s’écria-t-il. Ce qui m’attend est trop atroce pour

qu’on aille librement au devant du supplice. Si je me livre aux prêtres,

ils me tortureront de longues heures. Ils me brûleront à petit feu.

Cette vie d’angoisse et de misère, n’est-elle donc pas une expiation

suffisante? N’ai-je pas perdu mon foyer et mes biens? Ne suis-je pas

séparé de mes amis et de tout ce qui fait la joie d’un homme? Que

faut-il de plus?

A ces mots, Tord se redressa, affolé de terreur.

--Tu peux donc éprouver du repentir? s’écria-t-il. Mes paroles ont donc

ébranlé ton cœur? Viens, vite! Comment l’aurais-je cru? Il en est temps

encore!

Berge Rese bondit lui aussi.

--Ainsi tu as déjà!...

--Oui, oui, je t’ai trahi. Mais viens. Viens, vite puisque tu peux te

repentir. Nous leur échapperons...

Le meurtrier se baissa vers le plancher où gisait, à ses pieds, la hache

héritée de ses pères.

--Fils d’un voleur! dit-il d’une voix sifflante. Je croyais en toi et je

t’aimais!

--Mais en le voyant saisir la hache, Tord comprit qu’il y allait de sa

vie, à lui. Il arracha de la ceinture sa propre hache et la lança contre

Berg encore baissé.

Le tranchant coupa l’air et entra dans la tête de Berg Rese qui tomba en

avant. Le sang et le cerveau jaillirent. Un trou béant et rouge apparut

au milieu des cheveux touffus.

A ce moment les paysans se précipitèrent dans la caverne. Ils se

réjouirent de cet acte et louèrent grandement Tord.

--Maintenant ton affaire s’arrangera, dirent-ils.

Tord regarda ses mains comme pour y chercher les chaînes qui l’avaient

traîné jusqu’au meurtre de son ami. Ces chaînes étaient forgées de rien,

du jour vert dans les roseaux, du jeu des ombres dans les bois, du chant

de la tempête, du bruissement des feuilles et du charme des rêves. Et à

voix haute il dit:

--Dieu est grand.

Mais il retrouva vite le fil de ses pensées. Il s’agenouilla et mit son

bras sous la tête du mort.

--Ne lui faites pas de mal, dit-il. Il se repent; il ira au

Saint-Sépulcre. Ne l’emprisonnez pas. Nous nous mettions en route quand

il est tombé. Le moine blanc n’a pas voulu qu’il expiât; mais Dieu, le

Dieu de la justice aime le repentir...

Il resta agenouillé près du cadavre, le suppliant de se réveiller. Les

hommes formèrent un brancard avec leurs lances. Ils voulaient rapporter

à sa ferme le corps du grand Paysan car maintenant ils n’éprouvaient

plus pour lui que du respect; ils parlaient à voix basse. Quand ils le

déposèrent sur le brancard, Tord se leva, secoua les cheveux qui lui

tombaient sur le visage, et d’une voix entrecoupée de sanglots:

--Dites à Unn qui fit un meurtrier de Berg Rese qu’il a été tué par Tord

le pêcheur dont le père est naufrageur et la mère sorcière, parce que

Berg lui apprit que le fondement où repose cette terre se nomme la

Justice!

Les liens invisibles · 第 13 / 41 题