LA REINE A L’ÎLOT RAGNHILD

Il y avait une fois un Roi qui chevauchait le long de la Nordre Elf. Il

venait de l’est et faisait route vers Kungahalla. L’année touchait à sa

fin. L’air était humide et lourd, et, comme souvent à cette époque, le

ciel était gris.

Le sentier que suivait le Roi serpentait entre des prés salés. Çà et là,

les aulnettes surgissaient des tertres de careiche et se pressaient au

bord de la route, curieuses de voir celui qui s’avançait. Elles

envahissaient même le chemin; et le cheval du Roi ne pouvait qu’à grand

peine s’y frayer un passage.

On était si bien à la fin de l’année que toute la vie s’était effeuillée

et avait cessé dans les forêts et dans les champs. Sur le sol, les

feuilles gisaient grises et fanées; les longues pluies d’automne les

avaient tassées et en avaient fait un tapis brumeux sous lequel

d’innombrables araignées et d’innombrables limaces dormaient leur

sommeil d’hiver.

Tout étant gris et brumeux autour de lui, le Roi songea: «Quel joli

chemin pour un roi!»

Mais voici que, des prés marécageux, presque au bord de la route,

s’éleva la belle montagne Fontin. Le pied en est entouré d’une bande de

sable jaune; puis on y voit des roches nues au-dessus desquelles, sur

une étroite terrasse, court une rangée de pins bleu-vert. Plus haut les

flancs du mont se crevassent, striés de petits ruisseaux clairs; et plus

haut une ligne de bouleaux se déroule avec ses troncs blancs et son

ramage d’un violet roux; et plus haut encore le sable reparaît, surmonté

d’escarpements rocheux, d’un ton rouge, jusqu’à la forêt de sapins verte

et sombre dont la dure épaisseur recouvre le plateau.

Mais le Roi ne retira aucune joie d’être si près de cette belle

montagne, car des voiles de brouillard l’enveloppaient à ses yeux; des

pans de nuages, qui descendaient très bas, en cachaient le sommet; de

toutes les crevasses et de tous les bouquets d’arbres montait une fumée

de pluie; et la montagne multicolore lui parut aussi grise que le reste

de la nature.

Il soupira d’un soupir profond et lourd en chevauchant parmi les

aulnettes qui secouaient de grosses gouttes d’eau sur son cheval et sur

lui. Et tout à coup il fut pris d’une immense tristesse.

«C’est toujours la même chose, se dit-il. C’est toujours gris et

pluvieux, partout où je vais. Si je suis en mer, la brume se lève, et

l’on n’y voit pas à une main devant soi. Si, le soir, je fais une

promenade à cheval, la lune se glisse immédiatement sous les nuages les

plus sombres pour ne pas m’éclairer. Je crois que, si je montais au

ciel, les étoiles seraient éteintes, lorsque j’y arriverais... Oui,

continua-t-il avec véhémence et en brandissant le poing, c’est toujours

la même chose dans tout ce que j’entreprends! D’autres qui sont devenus

Rois ont été entourés d’honneur et d’éclat, de gloire et de splendeur;

mais moi, je suis le vrai Roi du Temps Gris. J’ai toujours des histoires

d’émeutes; et ce n’est qu’un pauvre bout de terre qui consent à m’obéir.

Il en allait autrement, des anciens Rois qui siégeaient à Upsal et qui,

d’Upsal, gouvernaient tout le royaume. Cela valait alors la peine d’être

Roi... Mais Dieu sans doute aura décidé que les choses doivent être pour

moi comme elles sont...»

Il lutta cependant contre cette idée de découragement. Il retint son

cheval et tendit l’oreille. Un seul gazouillement d’oiseau lui eût été

un signe qu’il se trompait. Mais le ciel restait toujours d’un gris de

plomb; la montagne, enveloppée de brouillard; et tous les oiseaux

avaient émigré. Une seule note interrompait le silence: le bruit léger

des gouttes d’eau qui roulaient lentement jusqu’au bout des branches

d’aulnettes et finissaient par tomber sur le sol.

La tête du Roi s’abaissa de plus en plus sur sa poitrine. «Je voudrais

voir, dit-il, quelque chose d’un rouge ardent. Je voudrais voir quelque

chose qui fût noir comme la couleur du corbeau, avec un scintillement

d’or au fond. Je voudrais entendre un chant très clair et un rire

sonore.»

De nouveau, il regarda autour de lui. Rien n’avait changé; il remarqua

même que le fleuve, d’ordinaire si brillant, coulait sombre comme la

nuit entre ses rives de joncs. Il tomba dans un tel découragement que

tout ce qu’il possédait lui sembla laid et sans valeur. Il pensa à sa

demeure bien bâtie comme à une misérable masure. Ses victoires se

changèrent en défaites. Ses sujets lui parurent tous de vils coquins ou

de pauvres mendiants.

«Je pourrais encore y tenir, se dit-il, s’il n’y avait la question de la

reine! Voilà le plus dur. Vivre est assez pénible sans qu’on ait besoin

d’y ajouter le souci d’une femme. Les affaires du royaume ne me laissent

pas le moindre loisir; et cependant on exige que je charge mes épaules

d’un nouveau fardeau!»

Or le Roi était marié à la fille d’un Roi Norvégien, princesse riche et

puissante; mais le malheur voulait que le Roi l’eût épousée lorsqu’elle

était encore enfant. On avait dû arranger ainsi le mariage pour qu’aucun

autre prince ne la lui vînt enlever; et, depuis le jour qu’il avait été

conclu, la reine habitait un petit îlot rocheux dans le Nordre Elf, en

face de Kungahalla, nommé l’îlot de Ragnhild. On y avait construit une

tour en pierre, où elle grandit en toute sécurité et où elle attendait

qu’on la prît pour la mener à la cour.

De son côté, le Roi était resté dans son royaume; et ils ne s’étaient

pas revus; et, bien que le Roi sût que la reine était maintenant jeune

fille, et bien qu’on lui rappelât fréquemment qu’il était temps d’aller

la chercher, il n’avait encore pu se résoudre à ce voyage. Il prétextait

des révoltes; il prétextait des temps durs; il remettait d’année en

année; et, pendant ce temps-là, sa reine vivait dans la tour grise, sous

la surveillance de quelques vieilles dames, sans autre occupation que de

regarder les flots gris de la rivière. Enfin, il s’était mis en route;

mais, à l’idée de sa femme, une si profonde tristesse l’avait envahi

qu’il s’était séparé de son escorte pour lutter seul avec son chagrin.

A ce moment il sortit d’entre les aulnettes et s’engagea dans un grand

pré. En été, il y aurait vu paître des troupeaux de vaches et de

moutons: mais maintenant le pré était désert, et on n’y voyait rien

qu’une terre boueuse et des touffes rongées par les bêtes. Le Roi

éperonna son cheval et traversa le pré aussi vite qu’il le put, pour ne

pas avoir le temps de devenir encore plus morose.

C’était un homme brave; et, si le sort avait permis que la princesse fût

captive dans un château enchanté, gardé par des géants et des dragons,

c’eût été au galop qu’il fût venu la délivrer. Mais, pour comble de

malheur, elle était bien tranquillement assise dans sa tour à

l’attendre; et personne, en tout le vaste monde, ne lui en disputait la

possession.

Il se repentit amèrement de l’avoir épousée: «Tout ce qui est grand,

fier et beau m’est refusé, se dit-il. Il ne m’a même pas été donné de

conquérir ma femme à la pointe de mon épée!»

En songeant ainsi, il avait ralenti son allure, car le chemin gravissait

une colline escarpée, au bas de laquelle commençait la longue rue de

Kungahalla. Et, du haut de la colline, le Roi aperçut l’îlot de Ragnhild

où l’attendait sa reine.

Il vit l’îlot solitaire et sombre au milieu du fleuve gris, un sol sans

herbe, des remparts de tourbe grise et des murailles de pierre grises.

Tout lui parut désespérant et lugubre. Il ne restait plus une seule

touffe de bruyère qui rougît pour lui, pas un seul brin vert encore

luisant sur les murs. Le triste automne avait bien rempli sa tâche par

tout le pays. Et le Roi, qui soupirait après quelque chose de rouge,

d’étincelant et de noir aux reflets d’or, sentit que ce ne serait pas là

qu’il le rencontrerait.

Plus il regardait la tour, et plus la tour lui semblait avoir poussé du

roc même. Les hommes n’avaient pu la dresser ainsi. Elle était sortie

des entrailles de l’âpre îlot, comme l’herbe et la forêt croissent de la

terre; et c’était cela qui lui donnait sa face formidable et opprimante.

La reine, qui y avait grandi, devait nécessairement, fatalement,

ressembler à une grossière image de pierre qu’il avait vue sur le

portail d’une église. Il se la représenta sous les traits d’une statue

grise au long visage immobile, au corps plat, aux mains et aux pieds

deux fois plus longs et plus larges que ceux d’aucun homme.

«Voilà ma chance!» songea le Roi; et il poursuivit sa route.

Il arriva si près de la maison du passeur que, sur l’autre rive, le

gardien porta déjà le cor à ses lèvres pour annoncer son arrivée. Le

pont-levis se leva, et la porte de la tour grise glissa sur ses gonds et

s’ouvrit.

Mais le Roi arrêta sa monture. «Je suis Roi cependant! dit-il. Qui donc

me contraindrait à faire ce que je ne veux pas? Personne au monde ne

peut me forcer d’aller à la rencontre de cette image de pierre! Il faut

pourtant que cela me serve à quelque chose, d’être Roi!»

Brusquement il fit tourner son cheval et reprit le chemin par lequel il

était venu. Il se mit au galop comme s’il eût craint d’être retenu, et

il ne ralentit son allure que lorsqu’il toucha aux aulnettes, sur les

prés salés, devant, la montagne Fontin.

Et la reine dut rester dans la tour grise à soupirer et à languir. Elle

avait des joues délicates et des lèvres d’un rouge ardent; elle avait

des cheveux onduleux, noirs comme l’aile d’un corbeau et traversés de

reflets d’or; elle avait une voix claire et cristalline et un rire

sonore.

Le bel avantage pour le Roi! Il se sauva sur la route étroite entre les

aulnes. Ce n’était ni moins humide, ni moins marécageux, ni moins

brumeux autour de lui; mais, à dire vrai, ce ne l’était pas plus que

tout à l’heure, lorsqu’il y avait passé...

Les liens invisibles · 第 10 / 41 题