Il y avait une fois un beau printemps; et c’était juste le printemps où
la Reine suédoise Sigrid la Superbe avait donné rendez-vous à Kungahalla
au Roi norvégien Olaf Trygvason, pour arrêter les conditions de leur
mariage.
Il était assez étrange que le Roi Olaf voulût posséder la Reine Sigrid:
elle avait la richesse, la beauté, la fierté; mais c’était une sombre
païenne, tandis que le Roi Olaf ne songeait qu’à bâtir des Églises et à
mener les gens au baptême. Il pensait peut-être que le Seigneur Dieu la
convertirait.
Mais,--chose plus étrange encore!--à peine la Superbe eut-elle annoncé
aux messagers du Roi Olaf qu’elle n’attendait que la fonte des glaces
pour se rendre à Kungahalla: le printemps survint immédiatement. C’était
l’époque où d’ordinaire l’hiver règne dans toute sa force; mais le froid
et la neige s’enfuirent. Dès qu’elle parla d’équiper ses vaisseaux, la
glace disparut des lacs et des golfes; les prés verdirent, et, bien
qu’on fût encore loin du jour de l’Annonciation, on put envoyer le
bétail aux pâturages.
Lorsque les rameurs de la Reine battirent les flots entre les îles et
les écueils de l’Ostrogothie, des coucous chantèrent dans les rocs; et
pourtant il était si tôt qu’on eût à peine espéré entendre le chant
d’une alouette.
Partout où passait Sigrid, la joie éclatait. Les géants, qui avaient dû
quitter la Norvège sous le règne du Roi Olaf, parce qu’ils ne
supportaient pas le son des cloches, s’avancèrent sur les promontoires.
Ils brandissaient de jeunes arbres arrachés avec leurs racines et en
saluaient la Reine. Puis ils rentraient dans leurs demeures de pierres
où leurs femmes assises se consumaient de tristesse et de nostalgie, et
ils riaient en disant: «Il ne faut plus se désoler, femme! Sigrid la
Superbe est partie pour rejoindre le Roi Olaf. Nous retournerons bientôt
en Norvège.»
Quand la Reine passa devant la montagne Kullen, l’homme de Kullen sortit
de sa caverne, et laissa la montagne s’ouvrir; et la Reine aperçut les
veines d’or et d’argent qui la traversaient et se réjouit de sa
richesse.
Quand Sigrid passa devant le Halland, le vieux Neck descendit le long de
ses torrents jusqu’à l’embouchure du fleuve; et il joua si bien de sa
harpe que les navires dansèrent sur les vagues profondes.
Quand elle navigua entre les écueils des Vikings, les ondines
soufflèrent dans leurs coquilles et dans leurs trompes et firent monter
vers le ciel de hautes colonnes d’écume. Et, lorsqu’on eut le vent
contraire, d’horribles trolls émergèrent des profondeurs. Les uns
nageaient à l’arrière du navire et le poussaient; les autres s’y
attelèrent avec des cordes d’herbes marines qu’ils se mirent dans la
bouche.
Les Vikings les plus féroces, que le Roi Olaf avait chassés du pays pour
leur cruauté, ramèrent à sa rencontre, les voiles basses et les haches
d’abordage levées; mais, dès qu’ils reconnurent la Reine, ils la
laissèrent passer en lui criant: «Nous buvons à tes noces, la Superbe!»
Tous les païens qui vivaient sur la côte déposèrent du bois sur leurs
autels de pierre et immolèrent des chèvres et des brebis à leurs anciens
Dieux, afin qu’ils secourussent Sigrid la Superbe dans son voyage vers
le Roi de Norvège.
Quand la Reine commença à remonter le Nordre Elf, la Dame de la rivière
surgit à côté du navire, étendit son bras blanc et lui présenta une
grosse perle limpide. «Porte-la, Sigrid, lui dit-elle, pour que le Roi
Olaf s’éprenne de ta beauté et ne puisse jamais s’en déprendre.»
Cependant la Reine, arrivée à mi-chemin sur le fleuve, entendit une si
forte rumeur qu’elle se demanda si elle n’allait pas rencontrer une
chute d’eau. Plus elle avançait, plus le bruit croissait; et elle finit
par penser qu’elle tomberait au milieu d’une grande bataille. Mais,
lorsqu’elle eut passé devant l’Ile d’or et qu’elle eut tourné dans un
large fjord, toute la ville de Kungahalla lui apparut. Si loin que
s’étendait le regard, on ne voyait que hautes maisons bien bâties, avec
de nombreuses dépendances. Des ruelles étroites couraient entre les murs
en bois gris jusqu’au fleuve; des cours spacieuses s’ouvraient devant
les demeures, et de chacune d’elles un sentier battu menait à ses
bateaux et à son ponton. Sigrid la Superbe ordonna d’arrêter les rames,
et debout, à la poupe, elle contempla la rive tumultueuse: «Je n’ai rien
vu de pareil!» dit-elle.
La rumeur qu’elle avait entendue n’était que le vacarme printanier de
Kungahalla qui armait ses navires pour les longues courses. Les
forgerons battaient le fer de leurs lourds marteaux; les rouleaux à
étendre la pâte grondaient dans les chambres de cuisson; les gros
chalands retentissaient sous les planches de bois qu’on y lançait. Des
adolescents écorçaient le tronc des mâts et rabotaient des pales
d’avirons. Sur la pelouse verte des cours, Sigrid vit des jeunes filles
qui cordaient du chanvre, et des vieillards qui, l’aiguille à la main,
rapiéçaient des voiles grises.
Les charpentiers goudronnaient les barques neuves. On enfonçait des
clous dans d’épaisses planches de chêne. On tirait des hangars les
carènes pour les calfater. Des dragons fraîchement peints ornaient de
vieux navires. On arrimait des marchandises. Des marins portaient leurs
coffres à bord. On se disait adieu; et déjà des bateaux s’éloignaient.
Sigrid remarqua que ceux qui remontaient la rivière étaient lourdement
chargés de harengs et de sel, tandis que ceux qui prenaient le large et
cinglaient vers l’ouest étaient frétés, jusqu’à une certaine hauteur du
mât, de bois précieux, de peaux et de fourrures. Et, devant tous ces
spectacles, elle sourit de joie. Elle se dit qu’elle serait heureuse de
se marier avec le Roi Olaf et de régner sur une telle ville.
Le Roi Olaf l’attendait au pont royal, où vint aborder son navire; et,
lorsqu’elle s’avança vers lui, elle lui parut la plus belle femme qu’il
eût jamais rencontrée.
Ils montèrent ensemble vers la royale demeure et requirent entre eux
concorde et amitié. Au moment de se mettre à table, pendant que l’Évêque
récitait les prières, Sigrid rit et plaisanta avec le Roi, et, en voyant
que cela plaisait à Sigrid, le Roi rit et plaisanta comme elle. A la fin
du repas, lorsque tous, les mains jointes, écoutèrent les grâces que
prononçait l’Évêque, la Superbe se prit à parler de ses richesses et
continua tant que les grâces durèrent. Le Roi l’écouta et n’entendit
point l’Évêque.
Il fit asseoir Sigrid à la place d’honneur, et lui-même il s’assit à ses
pieds. Et Sigrid lui raconta comment elle avait mis le feu à une maison
et brûlé deux petits rois qui avaient poussé l’insolence jusqu’à la
demander en mariage. Le Roi songea avec plaisir que c’était un juste
traitement pour tous les petits Rois qui oseraient demander la main
d’une femme comme Sigrid la Superbe.
Lorsque les Vêpres sonnèrent, le Roi se leva et se dirigea selon son
habitude vers l’église de la Vierge Marie. Mais, à ce moment, Sigrid
appela son barde, et celui-ci chanta l’histoire de Brynhild qui fit tuer
Sigurd. Le Roi Olaf oublia l’église et les Vêpres; il demeura assis dans
la salle à contempler les yeux puissants de Sigrid la Superbe et l’arc
noir de ses épais sourcils. Il comprit que Sigrid, c’était Brynhild, une
femme capable de le tuer, s’il la trahissait, mais capable aussi de
monter sur le bûcher et de se laisser brûler avec lui.
Pendant que les prêtres célébraient l’office et priaient dans l’église
de Kungahalla, le roi Olaf songea que rien ne lui serait plus doux que
d’entrer au Valhalla avec Sigrid la Superbe devant lui, en travers de sa
selle.
La nuit, le passeur d’Elfbacken, dont le bac transporte les gens à
travers le Göta Elf, fut plus occupé qu’il ne l’avait jamais été. Coup
sur coup, on le hélait de l’autre rive: il y allait et ne voyait
personne. Cependant il entendait des pas autour de lui; et son
embarcation s’emplissait au point qu’elle menaçait de couler. Il fit
toute la nuit la navette et ne savait que croire. Mais le matin, le
sable de la rive était semé de petites traces menues; et dans ces traces
le passeur trouva de petites feuilles fanées qu’il reconnut, à les
regarder de plus près, pour de l’or pur. Alors il devina que ses
passagers étaient tous les lutins et tous les gnômes, qui s’étaient
enfuis de la Norvège à cause du Christianisme et qui maintenant y
revenaient.
Et toute la nuit le géant qui demeurait dans la montagne Fontin, à l’est
de Kungahalla, saisit de grosses pierres et les jeta contre le clocher
de l’église. Le géant était heureusement si fort que tous ses
projectiles passèrent par dessus et s’en allèrent tomber sur l’île
Hissingen; sans quoi, il eût pu en résulter de grands dommages.
* * * * *
Chaque matin, le Roi Olaf avait accoutumé d’aller à la messe: mais le
lendemain du jour où Sigrid la Superbe avait abordé à Kungahalla, il ne
pensa pas en avoir le temps. Dès qu’il se fut lavé, il se proposa de
descendre au port, où elle logeait sur son vaisseau, et de lui demander
si, avant le soir même, elle voulait boire avec lui la coupe des noces.
L’Évêque avait fait, toute la matinée, sonner les cloches; et, quand le
Roi sortit de la demeure royale et traversa la place, les portes de
l’église s’ouvrirent à deux battants et les chants arrivèrent jusqu’à
lui. Mais le Roi poursuivit son chemin comme s’il n’eût rien remarqué.
Alors, sur l’ordre de l’Évêque, le carillon cessa, le chant se tut, les
lumières s’éteignirent.
Cela fut si soudain que le Roi s’arrêta et regarda l’Église. Elle lui
sembla bien plus humble et pauvre qu’il ne l’avait jamais vue. Elle
était moins haute que toutes les autres maisons de la ville; son toit de
tourbe pesait sur ses murs sans fenêtre; la porte était basse et sombre
sous son petit auvent en écorce de sapin.
Pendant que le Roi la contemplait, une femme mince et souple apparut au
seuil. Elle était vêtue d’une jupe rouge et d’un manteau bleu, et elle
portait sur le bras un petit enfant aux boucles blondes. Sa mise était
pauvre; et pourtant le Roi se dit qu’il n’avait peut-être jamais
rencontré une femme plus noble de naissance. Elle avait une taille fort
belle et un visage très doux.
Le Roi la vit avec émotion presser son enfant contre elle comme si elle
n’avait au monde que lui de cher et de précieux. Au moment de sortir et
de mettre le pied sur la place, son courage la trahit. Elle s’appuya au
chambranle de la porte et couvrit son enfant d’un regard d’angoisse qui
signifiait: «Où, où donc, dans tout le vaste monde, trouverons-nous un
gîte?»
Le Roi restait immobile, les yeux attachés sur cette jeune femme si
triste. Il se sentit très touché lorsqu’il aperçut l’enfant qui, assis
dans les bras de sa mère, lui tendait une fleur pour la faire sourire.
Elle essaya de chasser la douleur de son visage et sourit avec lui.
«Quelle est donc cette femme? se demandait le Roi. Il me semble que je
la connais, que je l’ai vue quelque part... Sans doute, c’est une femme
de haute naissance tombée dans la misère.
Si pressé qu’il fût d’arriver chez Sigrid la Superbe, il ne pouvait
cependant détourner ses regards, et il cherchait dans sa mémoire où il
avait déjà vu des yeux si tendres et un si doux visage.
Comme la femme s’attardait au seuil de l’Église et manifestement ne se
décidait pas à la quitter, le Roi s’avança vers elle et l’interrogea:
--Pourquoi es-tu si triste?
--Je suis chassée de ma maison, répondit-elle en montrant l’intérieur de
la sombre petite église.
--Qui t’a chassée? reprit-il.
Elle le regarda avec une indicible mélancolie.
--Ne le sais-tu pas? demanda-t-elle.
Alors le Roi se détourna. Il n’avait pas le temps, se dit-il, de deviner
des énigmes. Cette femme paraissait l’accuser de l’avoir chassée. Il ne
comprenait pas ce qu’elle entendait par là. Il poursuivit donc vivement
son chemin et arriva au pont royal où étaient amarrés les vaisseaux de
la Reine. Près du port il rencontra des serviteurs de Sigrid qui tous
portaient des vêtements ourlés d’or et des casques d’argent. Et Sigrid,
debout, haute et fière sur son navire, embrassait du regard Kungahalla
et se réjouissait dans son cœur de cette ville puissante et riche. Mais,
en l’apercevant, le Roi songea à la douce jeune femme qui, pauvre et en
détresse, était sortie de l’église: «Vraiment, se dit-il, je crois
qu’elle était plus belle que Sigrid la Superbe!» Et lorsque, au même
moment, Sigrid lui sourit, il se rappela les larmes qui avaient brillé
dans les yeux de l’autre femme. La figure de l’étrangère lui demeurait
si présente à l’esprit qu’il la comparait, trait par trait, à celle de
la Reine; et, dans cette comparaison, toute la beauté de Sigrid
s’évanouissait. Il reconnut que les yeux de la Superbe étaient cruels;
sa bouche, voluptueuse; et chaque ligne de son visage lui révélait les
traces d’un péché. Cependant il s’avouait toujours qu’elle était belle;
mais il commençait à la considérer comme une brillante vipère.
A la vue du Roi, la Reine avait souri d’un sourire triomphal.
--Je ne t’attendais pas de si bonne heure, Roi Olaf, dit-elle. Je te
croyais à la messe.
Le Roi riposta:
--La messe n’est pas encore commencée; et je viens te demander de
m’accompagner à la maison de mon Dieu.
A ces mots il vit luire dans les yeux de Sigrid un regard tranchant;
mais elle continua de sourire.
--Monte sur mon vaisseau, dit-elle. Je voudrais te montrer les présents
que je t’ai apportés.
Elle prit une épée dorée comme pour l’attirer; mais le Roi voyait
toujours près d’elle l’autre femme; et Sigrid la Superbe lui parut tout
à coup un vilain dragon qui couvait des trésors.
--Je désire savoir d’abord, dit-il, si tu m’accompagneras à l’église.
--Et qu’irais-je faire dans ton église? demanda-t-elle d’un air hautain
et moqueur.
Elle remarqua que les sourcils du Roi se fronçaient et qu’il n’était
plus de la même humeur que la veille. Aussi changea-t-elle vivement de
manières et se montra-t-elle douce et déférente.
--Va à l’église, reprit-elle, tant que tu voudras et bien que je n’y
aille pas moi-même. Cela ne doit amener aucune inimitié entre nous.
A ces mots elle descendit du navire et s’approcha du Roi. Elle tenait à
la main une épée et un manteau bordé de fourrure qu’elle était heureuse
de lui offrir.
Mais le Roi jeta un coup d’œil vers la ville; là-bas il vit s’avancer
l’autre femme qui marchait le corps penché, et l’enfant dans ses bras.
--Que regardes-tu donc avec tant d’intérêt, Roi Olaf? demanda Sigrid la
Superbe.
L’autre femme se retourna au même instant et dirigea son regard vers le
Roi; et il sembla au Roi qu’au-dessus de sa tête et de la tête de
l’enfant s’allumaient des anneaux de lumière dorée, plus beaux que les
bijoux de tous les Rois et de toutes les Reines. Mais bientôt elle
remonta vers la ville et disparut.
--Que regardes-tu donc avec tant d’intérêt, Roi Olaf? répéta Sigrid.
Le Roi se tourna enfin vers la Reine; mais alors il la vit vieille,
vile, entourée de toute la méchanceté et de tous les péchés du monde; et
il s’effraya à la pensée qu’il eût pu tomber dans ses filets.
Il avait ôté son gant pour lui tendre la main: subitement, il retira sa
main et de son gant lui cingla le visage.
--Qu’ai-je à faire avec toi, chienne de païenne? s’écria-t-il.
Sigrid la Superbe fit un pas en arrière; mais elle se reprit et répondit
vivement:
--Ce coup-là pourra bien causer ta perte, Roi Olaf Trygvason.
Elle était d’une pâleur sinistre lorsqu’elle lui tourna le dos et
remonta à bord de son navire.
* * * * *
La nuit suivante, le Roi Olaf eut un étrange rêve.
Ce qui s’étendait devant ses yeux, c’était non pas la terre, mais le
fond de la mer, un sol vert et gris sur lequel l’eau avait plusieurs
brasses de hauteur. Des poissons y poursuivaient leur proie; des
vaisseaux glissaient à la surface comme de sombres nuages; et le disque
mat du soleil y luisait comme une lune pâle.
Et voici que la femme qu’il avait vue à la porte de l’église s’avança
avec la même démarche penchée, les mêmes vêtements usés, le même visage
de chagrin et de souci. Mais partout où elle s’avançait, les masses
d’eau, comme poussées par un immense respect, s’érigeaient en colonnes,
s’arrondissaient en voûtes, faisaient devant ses pas un temple
splendide.
Soudain, le Roi s’aperçut qu’au-dessus de la jeune femme les voûtes
d’eau commençaient à changer de couleur; elles se teignirent d’abord de
rose pâle; puis leur rose s’assombrit, et toute la mer fut d’un rouge de
sang. La jeune femme marchait maintenant sur un sol jonché d’arcs, de
flèches, d’épées et de javelots brisés, et qui en fut bientôt
entièrement couvert.
Le Roi la vit en frissonnant s’écarter pour ne pas heurter du pied un
cadavre étendu dans le varech et les algues vertes. Le cadavre, revêtu
d’une cotte de mailles, tenait une épée à la main, et sa tête saignait
d’une plaie béante. Il sembla au Roi que la femme fermait les yeux, et
n’en continuait pas moins sa route sans la moindre hésitation. Elle
allait parmi les lourdes ancres, et les cordages enroulés comme des
serpents, et des flancs éventrés de vaisseaux, et des proues dont les
dragons dorés dardaient sur elle leurs yeux rouges.
--Je voudrais savoir quels sont les hommes qui ont livré cette bataille
et qui ont fait tant de destruction, pensa le dormeur.
Les morts se multipliaient. Ils pendaient par-dessus le bord des
vaisseaux; ils disparaissaient à moitié dans les herbes marines; mais le
Roi n’avait pas le temps de les regarder, car ses yeux suivaient la
jeune femme qui ne s’arrêtait pas.
Elle s’arrêta cependant devant le cadavre d’un homme au justaucorps
rouge, qui portait sur sa tête un casque brillant, un bouclier autour du
bras et dans sa main une épée nue. Elle se pencha et murmura à son
oreille: «Roi Olaf, Roi Olaf!»
Et le dormeur vit que cet homme au fond de la mer était lui-même: il se
reconnut parfaitement.
--Roi Olaf, murmurait la femme, je suis celle que tu rencontras devant
l’église de Kungahalla. T’en souvient-il?
Comme le mort ne bougeait pas, elle s’agenouilla près de lui et
continua:
--Sigrid la Superbe a envoyé sa flotte contre toi et s’est vengée. Le
regrettes-tu, Roi Olaf?
Et elle reprit encore:
--Tu souffres maintenant l’amertume de la mort, parce que tu m’as
choisie et que tu m’as préférée à Sigrid la Superbe. Le regrettes-tu? Le
regrettes-tu?
Le mort ouvrit enfin les yeux; et la femme l’aida à se lever. Il
s’appuya sur son épaule et tous deux s’en allèrent lentement.
Le Roi Olaf les vit marcher nuit et jour, et dans la mer et sur la
terre; et il lui parut enfin qu’ils étaient parvenus plus loin que les
nuages, plus haut que les étoiles.
Ils entrèrent dans un jardin où la terre brillait comme de la lumière
blanche et les fleurs comme des gouttes de rosée; et le Roi remarqua que
la femme, en entrant dans ce jardin, redressa la tête et prit une allure
plus légère. Bientôt, ses vêtements commencèrent à resplendir.
D’eux-mêmes, ils s’ourlaient d’or et se nuançaient de couleurs
merveilleuses, tandis qu’une auréole illuminait son visage. Le mort leva
la tête et demanda: «Qui es-tu?»
--Ne le sais-tu pas, Roi Olaf? répondit-elle. Et une splendeur infinie
l’enveloppa.
Et le Roi, dans son rêve, ressentit une joie si forte d’avoir à servir
la douce Reine des Cieux que jamais il n’en avait éprouvé de pareille et
qu’il s’éveilla. Il s’éveilla, les joues inondées de larmes et les mains
jointes en prière.