Voici comment les choses se passèrent, lorsque Margareta, la Princesse
de la Paix, qui s’en allait en Norvège pour épouser le roi Magnus
Barfort, arriva à Storgardsbyn, en Vestrogothie, un peu au-dessous de
Kungahalla.
Les premières qui l’aperçurent du haut d’une colline, ce furent deux
vieilles femmes qui avaient été ramasser de la mousse dans la forêt.
Elles jetèrent aussitôt leurs fardeaux et coururent annoncer au village
que quelque chose de clair et de charmant chevauchait au loin sur le
sentier de la forêt. Mais personne ne voulut les croire. «Malheur à vos
yeux obscurcis! leur cria-t-on. Vous n’avez vu que la brume des marais
qui dansait autour du trône roux des pins.»
Bientôt après les vieilles femmes, Rasmus, le jeune gars charbonnier,
accourut. Ses yeux brillaient. Il était si essoufflé qu’en arrivant au
village il put à peine parler. Mais, dès qu’il eut repris haleine, il se
mit à crier à tue-tête: «Soyez heureux! La Princesse vient! J’ai vu la
belle princesse, qui venait doucement sous les arbres: soyez heureux!»
Le charbonnier Rasmus s’était arrêté à la place triangulaire du village
où trois chemins se croisaient. Quelques paysans y causaient à voix
basse de la guerre qui ne tarderait pas à éclater avec la Norvège, et
quand ils entendirent Rasmus, ils crurent que le jeune gars se moquait
d’eux.
--Fils d’ours, lui dirent-ils en le menaçant du poing, tais-toi si tu
veux garder la vie! Pas un mot de plus, vaurien!
Mais Rasmus le charbonnier ne se taisait pas facilement; et il cria plus
fort: «La Princesse vient! Les oiseaux silencieux de la forêt des pins
l’ont saluée de leurs chants et de leur gazouillis. Là où elle passait,
l’écureuil se laissait glisser du haut de son arbre et se tenait
immobile sur la branche la plus basse, la queue en bouquet et les yeux
comme des braises; et le coq de bruyère s’envolait avec un bruit de
tonnerre.»
A ces mots, Per le forgeron se précipita et le saisit par l’oreille.
--Tu dis, siffla-t-il entre ses dents, tu dis que tu as vu la Princesse!
Ce n’était que la Dame des Bois, comprends-tu? La Belle Dame des Bois!
Dieu ait pitié de nous! La Princesse ne viendra pas.
Bien que personne ne voulût y croire, le bruit ne s’en répandit pas
moins d’un bout à l’autre du village, du pauvre village que les guerres
des années précédentes avaient incendié, et qu’on n’avait point osé
reconstruire par crainte des guerres futures. Mais de toutes les caves
et des masures et des cavernes où ils s’étaient réfugiés, les gens
sortaient, et, timidement, le visage émacié, le corps couvert de
haillons, ils s’approchaient de Rasmus pour entendre son histoire.
Quand le forgeron Per vit leur nombre croître, il pinça si durement
l’oreille du jeune gars que celui-ci en poussa un gémissement; et, en
même temps, il essayait par de bonnes paroles d’obtenir son silence.
--Il ne faut pas te moquer de pauvres paysans comme nous qui habitons ce
pays de frontières, et qui supportons toutes les misères des guerres que
se font les rois du Nord. Nous sommes des brebis séparées du troupeau.
Les ours nous donnent la chasse et nous poussent jusqu’au précipice.
Chaque jour et à chaque instant, la mort cruelle est là, et nous la
regardons dans les yeux.
Pendant que le forgeron parlait, les gens s’étaient amassés. Il y en
avait un, nommé Hallvard, qui, persuadé que la guerre allait
recommencer, avait fait traîner, la veille, sur la grand’route, le
coffre où il serrait son argent et qui invitait les passants à en
prendre ce qu’ils voudraient. Il y avait aussi des habitants de
Vestergarden, qui avaient converti tout leur héritage en ripailles et
qui attendaient la mort dans l’orgueil de leurs péchés. Et il y avait
encore les fermiers d’une petite ferme située tout en haut du village:
ceux-là avaient mis le feu à leurs meules de foin et avaient abattu leur
bétail pour qu’il n’en tombât rien aux mains des Norvégiens. Ils étaient
taciturnes et calmes, mais avec de la folie dans les yeux; et le
forgeron craignit, si on leur faisait espérer la paix, tout ce qui
pourrait sortir de leur désespoir.
--Ne comprends-tu pas que c’était la Dame des Bois? répétait-il à voix
haute et de façon qu’on l’entendît bien. Elle rôde là-haut sous les
forêts, et elle sourit, et elle roucoule, et elle lance des œillades
douces, et elle vous fascine les yeux, à vous charbonniers. Elle sait
que, l’été passé, le Roi Inge a eu une entrevue à Kungahalla avec le roi
Magnus de Norvège; et elle sait qu’on y décida de sceller la paix par un
mariage entre la fille du roi Inge et le roi Magnus. Et, comme elle sait
aussi que nous épions la Princesse de la Paix, elle l’imite et elle
empoisonne notre vie et elle se plaît à nous tromper et à se jouer de
nous, la vile Troll!
Le charbonnier Rasmus écouta tranquillement Per le forgeron; et, quand
celui-ci, sûr de l’avoir convaincu, le lâcha, il repartit de plus belle:
«La Princesse vient! J’ai vu la Princesse!» Et, pour qu’on le crût, il
parla de sa couronne qui ressemblait à une fleur sous les perles de la
rosée et de la housse de son cheval qui brillait d’un éclat pareil à
celui des champignons rouges.
Mais, tout à coup, la vieille femme Sigrid Torsdotter fendit la foule.
Elle brandissait son bâton et s’écria: «Qui est-ce qui dit que la
Princesse vient? Je sais ce qui va venir, moi! Tout le long hiver, je
suis restée seule dans ma cabane à regarder la fumée de mon âtre. Et
chaque soir, la fumée était pleine de présages. Elle se remplissait à
mes yeux de figures qui portaient des javelots et des cuirasses. Et ces
figures en annonçaient d’autres. Elles annonçaient celles qui, dans la
nuit noire, pendant que nous dormons, se glissent jusqu’à nos cabanes.
Nous ne les entendons pas venir, car nous dormons; mais nous nous
éveillons, lorsque le coq rouge commence à chanter sur nos toits et que
la fumée nous étouffe et que les gens du roi norvégien poussent leur cri
de triomphe et que nos murs brûlants s’écroulent.»
Des frissons d’horreur coururent sur toute l’assemblée; mais le jeune
gars, dressé en face d’elle, lui répliqua:
--Je me soucie bien de vos nuages de fumée! J’ai vu la Princesse. Elle
luit sous sa couronne, douce et belle.
Alors le forgeron Per le saisit, l’entraîna vers la hutte de terre où
était sa forge, l’y poussa et roula devant l’entrée la grosse pierre qui
lui servait de porte. Mais Rasmus continuait de crier:
--J’ai vu la Princesse! Je l’ai vue! Et vous devriez tous vous réjouir
de sa venue.
A peine le forgeron avait-il écarté le jeune charbonnier qu’un homme,
qui depuis des années vivait exilé dans la forêt, descendit au village.
Il ressemblait à une bête sauvage avec ses vêtements de peau et sa
longue barbe inculte. Mais il souriait en agitant au-dessus de sa tête
une branche verte en signe de paix. Il courut à travers le village, et
il s’arrêtait devant les maisons ruinées et les caves noires, et il
criait à pleins poumons: «La Princesse vient! J’ai vu la Princesse!»
Quand il fut devant la maison de Folke le Bailli et qu’il eut ainsi
crié, le vieux Folke apparut triste et voûté.
--La paix soit avec toi, proscrit! lui dit-il. Tu n’as pas besoin de
venir avec des mensonges pour te faire pardonner. Je romps le ban qui
pesait sur ta tête. Tu ne retourneras plus dans la forêt. Nous qui
vivons hors les lois, nous ne pouvons condamner personne à l’exil.
--Mais pourquoi ne me croyez-vous pas? répondit le proscrit. As-tu donc
oublié que le Roi Inge a promis d’envoyer la Princesse de la Paix au
printemps?
A ces mots, le vieillard leva sur lui un regard las et découragé.
--Que sais-je du printemps, moi? dit-il. Automne ou printemps, c’est
tout un pour nous autres paysans. Que la neige reste dans nos champs, si
elle veut! Nous ne les labourerons pas. Que les nuages crèvent et ne se
lassent point de pleuvoir, que les grains pourrissent en terre! Nous ne
sèmerons ni ne récolterons. Nous ne bougeons plus. Nous attendons le
désastre et la mort.
Cependant, de pauvres chasseurs et des esclaves fugitifs descendirent à
leur tour de la forêt et annoncèrent la bonne nouvelle aux gens du
carrefour. Seule, la vieille Sigrid Torsdotter demeurait assise, sombre
et amère.
--Malheur à qui espère, grommelait-elle, avant d’avoir vu, de ses yeux
vu, la Princesse! Quand elle brillera à l’orée des bois sur un beau
cheval ferré d’or, quand sa couronne de perles luira au-dessus de la
vallée, alors, alors seulement, les paysans de la frontière pourront
commencer d’espérer...
Elle n’avait pas achevé ces mots que les deux vieilles femmes qui
avaient été ramasser de la mousse dans la forêt, jetèrent un cri:
«Sainte Mère de Dieu, aidez-nous!» Et elles regardaient vers la lisière
du bois où le chemin sortait de l’épaisse futaie comme d’une voûte
obscure.
Et tous se mirent à crier: «Venez voir!--Qu’est-ce donc?--Sainte Mère de
Dieu, secourez-nous!--Mettez la main au-dessus de vos yeux, et regardez
vers la forêt!--Faites le signe de croix, et regardez vers la
forêt!--N’est-ce pas une Princesse qui approche avec un beau
cortège?--N’est-ce point la Dame des Bois? N’est-ce pas un jeu moqueur
des Trolls? Est-ce bien la Princesse?
Et tous ces pauvres gens épouvantés et à demi-sauvages appelaient et
tendaient les mains. Puis ils se jetèrent à genoux et commencèrent à
chanter de pieux cantiques. Et quelques-uns s’élancèrent vers le clocher
et sonnèrent les cloches à toute volée, pour s’assurer que la jolie
Princesse n’était point un de ces trolls que le carillon des cloches
épouvante et met en fuite.
Mais quand la vieille Sigrid Torsdotter, avec ses yeux de presbyte,
aperçut la jeune fille à cheval qui sortait de la sombre forêt, elle fut
la première à s’écrier:
--O douce et belle fleur! Étoile du matin! Tu n’es pas la Dame des Bois;
tu es bien la fille du Roi. Nous te rendons grâce et nous te louons! Tu
viens enfin! C’est toi, c’est toi qui descends dans la vallée.
Et elle leva son bâton très haut au-dessus de sa tête, et, suivie de
toute la foule, elle courut à la rencontre de la Princesse.
Et tous criaient: «Étoile du matin! Chère et douce fleur!» Et quand ils
furent près d’elle: «Oh! s’écriaient-ils, comme tu luis fine et belle
sous la couronne! Écarte le voile de soie. Laisse-nous te contempler!»
Ils se pressaient autour du grand coursier noir qui s’avançait solennel
sous son caparaçon de pourpre, des plumes flottantes aux oreilles et la
crinière tressée en nattes avec des rubans d’or.
Margareta Fredkulla était escortée par beaucoup de nobles cavaliers et
de nobles dames; mais devant son cheval marchait un pauvre paysan qui
tenait à la main une épée brisée et qui criait incessamment: «Voici
venir la Princesse de la Paix! Voici venir Margareta Fredkulla!»
* * * * *
Partout sur son passage à travers les provinces de la frontière, la
Princesse avait vu la joie et la tranquillité se répandre parmi le
peuple. Partout les paysans avaient enfoncé le soc dans la glèbe, et les
ménagères avaient étendu, pour les blanchir, leurs toiles écrues. On
avait renvoyé au pâturage le bétail amaigri. La jeunesse avait osé
remettre ses bagues et ses bracelets. Les heaumes et les épées avaient
été jetés dans le coffre aux armes.
Partout, sur son passage, les enfants et les femmes s’étaient portés
au-devant d’elle avec des fleurs et des rameaux aux feuilles
printanières. Et là-haut, dans la grande forêt, le vieux charbonnier
sauvage était accouru et l’avait fait entrer sous la hutte, où il
l’avait régalée de baies gelées.
Mais nulle part la belle Princesse n’avait été saluée avec autant de
joie et d’allégresse que dans le village de Rasmus et de Per.
Deux hommes prirent son cheval par la bride et le conduisirent avec
précaution dans la rude descente.
--Dieu te bénisse! crièrent-ils. Dieu bénisse ton doux et beau visage!
Pendant que le cortège descendait ainsi au village, les paysans
couraient à côté de la Princesse et lui racontaient en haletant combien
ils avaient souffert et attendu.
Quand on fut arrivé au carrefour, Fredkulla tira sur ses rênes et arrêta
son cheval. Jamais elle n’avait vu pareille misère. Ses regards erraient
sur des terrains incendiés, des maisons dévastées et des gens en
haillons; et ses yeux se remplirent de larmes. Mais les paysannes lui
baisèrent les mains et lui crièrent qu’elles n’étaient plus tristes et
désolées et que toutes leurs souffrances allaient finir, puisqu’elle
était venue.
--Ne songe plus à nous, Fredkulla! disaient-elles. Ne pleure plus sur
nous! Pense au roi Magnus à qui tu vas appartenir. Souris-lui en douceur
et en grâce. Caresse dans ta pensée ses longs cheveux de soie claire.
Mais, immobile sur son cheval, elle pleurait toujours; et ils essayaient
de la consoler.
--Ce n’est plus le temps des larmes, jeune fille! Vois: là-bas le fleuve
coule, et sur l’autre rive, c’est la Norvège, c’est Kungahalla, la ville
riche en vaisseaux où l’épousé t’attend. Dieu te bénisse! Il se réjouira
quand il pourra te presser dans ses bras. Regarde, Princesse! On sait
déjà que tu arrives. Les feux de joie s’allument sur les collines. Le
peuple accourt aux berges du fleuve. Écoute: ils ont appris déjà à
crier: Fredkulla hell! hell! Les entends-tu? Entends leurs voix qui
portent au loin par-dessus les eaux.
Mais Fredkulla ne se laissait point consoler. Elle continuait de
contempler ces malheureux en loques, maigres, hâves, décharnés et si
sauvages qu’ils ressemblaient à peine à des hommes. Alors elle leva la
main en signe qu’elle voulait parler; et un grand silence se fit autour
d’elle. Et tous, les gens du village comme les hauts seigneurs et les
belles dames de son cortège, entendirent distinctement ce qu’elle
disait. Elle disait:
--Rappelez-vous ce que je vous promets ici devant Dieu et devant les
Saints: tant que j’aurai des paroles sur la langue et du sang dans le
cœur, je travaillerai à l’œuvre de la Paix.
Elle se tut; puis, comme si elle eût pressenti qu’il y avait peut-être
un danger pour elle dans sa promesse, elle ajouta:
--Je le ferai, cela dût-il me coûter le bonheur et la vie.
Et, ces mots prononcés, elle leva les yeux avec un joyeux courage et ne
pleura plus. Elle poussa son cheval sur le chemin qui descendait au
fleuve.
* * * * *
Sur le bord de la route un petit pâtre était assis. Il était heureux
comme tout le monde, et il voulut offrir à la Princesse ce qu’il avait
de mieux. Il se mit donc à lui chanter une petite chanson d’amour sur un
roi du Nord qui soupirait après la fille de l’Empereur d’Orient.
Fredkulla arrêta de nouveau son cheval pour écouter l’enfant. Il
chantait d’une voix haute et claire: «Il n’y a qu’une femme au monde qui
m’enchaîne et qui me force de veiller de longues nuits; il n’y a qu’une
femme au monde qui m’empêche de jouir des plaisirs et des jeux: c’est la
belle vierge de l’Orient qui gouverne elle-même son empire, goëland de
combat aux yeux noirs et aux cheveux noirs, Matilda, la fille de
l’Empereur. Est-il rien de plus précieux au foyer qu’une femme fière et
belle? Maintenant ma nostalgie me suit partout, aux champs et dans la
maison. Lorsque je reviens du Ting, la tristesse chevauche devant moi,
la tristesse que je ne posséderai jamais la fille de l’Empereur!»
La Princesse écouta la chanson, et, en souriant, elle demanda au petit
pâtre qui l’avait faite. Personne n’était là pour l’empêcher de
répondre; et, très fier, il dit:
--C’est le Roi Magnus qui a fait cette chanson en l’honneur de Matilda,
la fille de l’Empereur.
La douce Princesse de la Paix en eut le cœur meurtri.
--C’est le Roi Magnus qui a fait cette chanson! s’écria-t-elle. Mais
alors, qu’ai-je besoin d’aller vers lui, puisqu’il soupire après la
fille impériale de l’Orient? Il n’a point fait de chanson sur moi, de
chanson qui vole à toutes les bouches. Il n’a pour moi aucun amour dans
l’âme.
Les paysans, consternés, l’entendirent appeler son cortège.
--Gracieux sires et nobles dames suivez-moi à la maison! Ayez pitié de
moi, bons serviteurs de mon père. Ne me menez point chez le Roi Magnas.
Vous avez entendu la chanson. Ce n’est pas après moi qu’il languit. Le
Roi ne désire que la belle princesse impériale.
Pendant qu’elle parlait ainsi, la foule s’était amassée sur la route et
criait: «Fredkulla, hell! hell!»
Et des milliers de gens accouraient de la grande ville de Kungahalla et
répétaient comme un écho multiplié: Fredkulla, hell! hell!»
Mais la jeune fille continuait de gémir et de supplier:
--Beaux sires et nobles dames, ramenez-moi! Nous ferions tort au Roi. Je
ne veux point le contraindre à me nommer sa reine. Je ne veux que m’en
retourner près de mon père.
Et tous ceux qui s’étaient amassés sur le bord du fleuve répétaient:
«Fredkulla, hell! hell!»
Alors Fredkulla se boucha les oreilles avec ses mains.
--Oh! si la foule se taisait! dit-elle. Ils m’appellent la Princesse de
la Paix: mais il y aura bien la paix sans que je sois là-bas. Le Roi
Magnus ne recommencera pas la guerre à cause de moi. Mon retour à la
maison ne lui causera que de la joie.
Son cheval avait déjà rebroussé chemin, et elle le poussait
vigoureusement en avant. Et ceux qui étaient près d’elle se demandèrent:
«Où va-t-elle?» Mais en voyant qu’elle se dirigeait vers la forêt, ils
se lancèrent à sa poursuite.
--Écoute-nous, Princesse! Écoute ce que te dit cette vieille femme!
--Ma tête vacille sous le poids des années, et voilà que la guerre va
m’enlever mon fils!
--Princesse, entends-nous! Pourquoi tiens-tu tes mains devant tes
oreilles? Il faut que tu nous entendes. Toutes les portes se
refermeront. On rouvrira le coffre aux armes. Le paysan arrachera le soc
de la glèbe. Fredkulla! Fredkulla!--Nous n’oserons pas semer le
blé!--Fredkulla, notre fille ne se mariera pas encore cette
année!--Fredkulla, quand nos fermes seront brûlées, les vieilles femmes
dresseront sur la terre noircie une borne de honte où elles graveront
ton nom!--Songe à nous qui périrons!--Quand nous commettrons des
cruautés, songe à nous!--Songe à nous comme nous songerons toujours à
toi!
Ils se précipitaient devant elle.
--Sur nos corps! Tu passeras sur nos corps! Nous ne te laisserons pas
t’en retourner? As-tu oublié ce que tu viens de nous jurer? Entends-tu
comme on t’acclame encore de l’autre rive?
Les uns baisaient ses mains; d’autres avaient saisi les rênes de son
cheval. Elle vit bien qu’ils ne lui feraient aucun mal. Même les hommes
sauvages de la forêt et les quelques proscrits à qui elle avait promis
leur grâce, et qui, désespérés, avaient tiré leur couteau, embrassaient
le bord de sa jupe. Elle leva sa cravache et cria: «Laissez-moi passer!»
Et les paysans s’écartèrent, frappés de stupeur. Ils comprirent son
angoisse et n’osèrent plus lui demander d’avoir pitié d’eux.
--Que ta volonté se fasse, Princesse! dirent-ils enfin. Ton chemin est
libre.
* * * * *
Immobile, la jeune fille regardait, avec des yeux chargés de nostalgie,
les collines boisées à l’horizon. Derrière ces collines elle se
représentait le foyer paternel où elle aspirait à s’enfuir, comme une
bête blessée vers son repaire. Elle demeura ainsi, un long moment, les
regards fixés sur l’horizon: et ses yeux étaient si brûlants que les
larmes, l’une après l’autre, y séchèrent. Puis, elle fit très lentement
et très doucement tourner son cheval et se remit à descendre vers le
fleuve. Nul ne l’y forçait; elle savait qu’on ne la souhaitait point
là-bas; mais elle avait au cœur l’amour de la paix.
Elle ne s’avançait plus avec sa belle hardiesse de tout à l’heure. Elle
cheminait au pas. Le peuple, sans bruit, la suivait. On se chuchotait
qu’il fallait la laisser tranquille; et personne n’élevait la voix pour
la louer.
Lorsqu’elle traversa le fleuve dans le grand bac, elle descendit de son
cheval, et, penchée sur l’eau fuyante, elle se parlait à elle-même: «Tu
vois cette eau: elle est irrésistiblement poussée jusqu’à la mer. Il
n’est pas permis aux ondes d’hésiter: elles doivent se jeter dans le
sein puissant même s’il leur semble amer et redoutable. La rivière a
beau rencontrer une baie calme, encadrée de roseaux: elle ne peut s’y
attarder. Elle ne peut pas davantage remonter à sa source paisible,
là-haut, sous la forêt. Il faut qu’elle aille en avant et toujours.
Telle est la destinée. Sois la vague douce et molle qui se laisse
absorber dans l’agitation du monde pour en adoucir l’amertume.»
Cependant de nobles chevaliers ont quitté Kungahalla et piquent des deux
vers le fleuve.
Lève les yeux, Fredkulla! Regarde le Roi Magnus. Sur son heaume repose
le lion doré, le lion emblématique. Le lion flotte dans les plis de sa
bannière. Le lion brille sur ses vêtements de soie rouge. Il est
lui-même le lion du Nord. Regarde ses longs cheveux pâles qui baignent
ses épaules, et sa fière attitude. La poussière tourbillonne devant lui.
Il vient. Le sol tremble, et son ombre noire galope au crépuscule, très
longue, sur les champs. Lève les yeux, vierge, et souris à ton époux. Ne
pense pas que tu aimerais mieux te jeter sous ces sabots rapides qui
volent et rencontrer la mort.