Entre les basses dépendances des vieilles demeures royales d’Upsal
s’élevait la Tour des Vierges. Elle était bâtie sur pilotis comme un
colombier. On y accédait par un escalier qui ressemblait à une échelle,
et on y entrait par une porte qui ressemblait à une trappe. Les murs
couverts de runes parlaient d’amour et de langueur passionnée. Sur le
rebord des étroites lucarnes l’usure du bois avait formé de petits creux
ronds, car les suivantes s’y tenaient souvent et y appuyaient leurs
coudes pour regarder dans la cour.
Depuis quelques jours, le vieux barde Hjalte était l’hôte de la ferme
royale, et, chaque jour, montant à la tour des femmes, il venait chez la
princesse Ingegerd lui parler du roi de Norvège, Olaf Haraldson. Et
chaque fois qu’il y venait, Astrid, l’esclave d’Ingegerd, était assise
et écoutait ses paroles avec autant de plaisir que la princesse. Tout le
temps que Hjalte parlait, les deux jeunes filles l’écoutaient si
avidement qu’elles laissaient tomber leur ouvrage sur leurs genoux et
demeuraient les mains inertes. Qui les aurait alors regardées n’aurait
jamais cru qu’on travaillât dans la tour des femmes. Elles recueillaient
les mots de Hjalte comme s’ils eussent été des fils de soie, et chacune
d’elles dans sa pensée en tissait, comme un gobelin brillant, une image
du roi Olaf.
L’image de la princesse était si belle qu’elle eût voulu se jeter à
genoux pour l’adorer. Elle voyait le roi, haut et couronné, assis sur
son trône. Un manteau rouge, brodé d’or, descendait de ses épaules
jusqu’à ses pieds. Il n’avait pas d’épée dans sa main, mais de Saintes
Écritures; et son trône était soutenu par un Troll dompté. Blanc comme
de la cire, son visage luisait vers elle, encadré de longues boucles. La
paix et la piété resplendissaient dans ses yeux. Elle se sentait presque
effrayée devant l’éclat surhumain qui rayonnait de ce visage pâle. Elle
comprenait que le roi Olaf n’était pas seulement un roi, mais qu’il
était un saint et l’égal des anges.
Astrid, la blonde esclave, qui avait éprouvé le froid et la faim et
supporté bien des peines, et qui pourtant remplissait la maison de son
rire et de sa gaieté, s’imaginait le roi tout autrement. Elle n’y
pouvait rien. Chaque fois qu’on parlait de lui, elle croyait voir le
fils du bûcheron qui, le soir, sortait de la forêt, la hache sur
l’épaule. «Je te vois, je te vois si bien! disait Astrid à l’image. Tu
n’es pas haut de taille, mais large d’épaules et souple et léger. Quand
tu as passé toute la journée dans l’obscurité de la forêt et que tu
atteins la route, tu te mets à rire et à sauter; et, le dernier bout du
chemin, tu le fais en quelques bonds. Tes dents brillent; tes cheveux
flottent. J’aime à te voir. Je te vois. Tu as un visage blanc et rose et
une ligne de taches de rousseur à travers le nez. Tes yeux bleus
deviennent sombres et tristes dans les profondeurs des bois; mais, dès
que tu aperçois ta cabane et ta vallée, ils s’éclaircissent et se font
très doux. Dès que tu aperçois ta cabane au fond de la vallée, tu lèves
ton bonnet, tu salues et tu me découvres ton front. Ne conviendrait-il
pas à un roi, ce front-là? Ne pourrait-il pas, ce front-là, porter le
heaume et la couronne?»
Pour différentes que fussent ces deux images, la princesse ne mettait
pas plus haut dans son amour le saint roi dont elle évoquait la figure,
que la pauvre esclave le fier jouvenceau qui venait vers elle du fond de
la forêt. Et si le barde Hjalte avait vu ces deux images, sûrement il
les eût louées l’une et l’autre. Toutes deux ressemblaient au roi,
eût-il dit, car c’est l’heureux privilège du roi Olaf d’être un jeune
homme dru et gai en même temps que le héros de Dieu.
Bien qu’il eût erré de cour en cour et qu’il se fût mêlé à beaucoup
d’hommes, Hjalte n’avait rencontré personne sur la terre qui lui fît
oublier le roi Olaf Haraldson, personne qui fût meilleur, personne qu’il
aimât davantage. Ce vieux barde revêche, tout vieux qu’il fût, gardait
ses cheveux noirs. Il avait le teint sombre, des coups d’œil perçants et
des chants aussi rudes que son aspect. Les mots qui lui venaient sur la
langue n’avaient jamais été que des mots de bataille. Les chansons qu’il
composait n’avaient jamais été que des chansons guerrières. Son cœur
était pareil aux landes sauvages et pierreuses où ne poussent que de
maigres fougères et des herbes coupantes. Mais voici qu’à la cour
d’Upsal il avait vu la princesse Ingegerd, la plus noble des femmes qui
eût encore arrêté ses yeux. Autant le roi Olaf l’emportait en grandeur
sur tous les autres hommes, autant elle surpassait les autres femmes en
grâce et en pureté. Et subitement il conçut le désir d’éveiller de
l’amour entre la princesse suédoise et le roi de Norvège. Et, depuis que
ce désir s’était enraciné en lui, il ne chantait plus les combats; il ne
cherchait plus de l’honneur et de la gloire auprès des durs guerriers;
mais il passait des heures entières dans la tour des femmes. Il
trouvait, pour parler du roi Olaf, des paroles si délicates et si douces
qu’à l’entendre nul n’aurait reconnu le vieux Hjalte. La pensée de ce
mariage avait éclos et grandi dans son âme comme une rose riche de
couleur, fine et parfumée, s’épanouit dans un désert.
* * * * *
Un jour Hjalte s’entretenait avec la princesse, dont toutes les
suivantes, sauf Astrid, étaient sorties. Il aurait voulu savoir,
maintenant qu’il n’avait plus rien à dire d’Olaf Haraldson, si ses
paroles avaient servi à quelque chose et ce que pensait la princesse. Il
commença donc à lui tendre des pièges, en épiant ses regards, ses
lèvres, sa rougeur. Mais la princesse, en femme de haute naissance, ne
trahissait point ses sentiments. Elle ne rougit ni ne sourit; et ses
yeux ne laissèrent échapper aucune lueur rayonnante.
Le vieux poète eut honte de lui-même: «Elle est trop bonne, se dit-il,
pour qu’on essaie de la surprendre par ruse. Il faut marcher contre elle
à visage découvert.»
--Fille de roi, fit alors Hjalte, si Olaf Haraldson te demandait à ton
père, quelle serait la réponse?
La physionomie de la jeune princesse s’éclaira comme s’éclaire la figure
des gens qui arrivent sur une hauteur et contemplent la mer. Elle
répondit sans détour:
--S’il est le roi et le chrétien que tu m’as dit, Hjalte, ce serait un
grand bonheur pour moi.
Mais à peine eut-elle prononcé ces mots, l’éclat de ses yeux mourut. Il
sembla qu’un brouillard se fût élevé entre elle et cette magnifique
perspective.
--Hélas, Hjalte, reprit-elle, tu oublies que le roi Olaf est notre
ennemi. Ce ne sont point des demandes en mariage, c’est la guerre que
nous attendons de lui.
--Ne t’en inquiète pas, dit Hjalte. Si tu le veux, toi, tout ira bien.
Je sais ce que pense le roi Olaf.
Hjalte était si content qu’il souriait en prononçant ces mots; mais la
princesse devint de plus en plus triste.
--Non, fit-elle, cela ne dépend ni de moi, ni du roi Olaf, mais de mon
père. Et tu sais qu’il hait le roi Olaf et ne permet même pas qu’on le
nomme devant lui. Il ne donnera jamais sa fille à Olaf Haraldson.
Et, en disant ces mots, la princesse mit de côté toute sa fierté et
pleura.
--Pourquoi, pourquoi, ajouta-t-elle, m’avoir appris à connaître Olaf
Haraldson et à rêver de lui toutes les nuits et à soupirer après lui
toutes les heures du jour? N’eût-il pas mieux valu que tu ne fusses
jamais venu me parler de ce roi?
Mais Hjalte leva la main et s’écria:
--Dieu le veut! Vous vous appartenez l’un à l’autre. La guerre changera
son manteau rouge contre la robe blanche de la paix; et votre bonheur
réjouira la terre.
Au nom sacré de Dieu, la princesse inclina la tête, puis elle la releva
avec un nouvel espoir.
* * * * *
Comme le vieux barde était sorti par la porte basse de la tourelle des
femmes et s’avançait sur l’étroite galerie que ne protégeait aucune
rampe, Astrid courut après lui:
--O Hjalte, lui cria-t-elle, pourquoi ne me demandes-tu pas ce que je
répondrais au roi Olaf Haraldson s’il voulait m’épouser?
C’était la première fois qu’Astrid adressait la parole à Hjalte.
Celui-ci ne jeta qu’un rapide coup d’œil sur la blonde esclave dont les
cheveux d’or frisaient aux tempes et à la nuque. Elle portait des
bracelets très larges et les plus lourdes boucles d’oreilles, une jupe
nouée avec des cordons de soie et un corset bardé de perles, raide comme
une cuirasse. Il poursuivit son chemin sans lui répondre. Mais Astrid
continua:
--Pourquoi ne le demandes-tu qu’à la princesse Ingegerd? Ne sais-tu pas
que je suis, moi aussi, la fille du roi des Svear? Ne sais-tu pas que ma
mère, toute esclave qu’elle fût, n’en a pas moins été la fiancée de
jeunesse du roi? Ne sais-tu pas que, tant qu’elle vécut, personne n’osa
se rappeler sa naissance? O Hjalte, ne sais-tu pas que ce ne fut
qu’après sa mort, et lorsque le roi eut épousé une reine, qu’on se
souvint qu’elle n’était pas libre? Il a fallu que j’eusse une belle-mère
pour que le roi se remît en mémoire que j’étais fille d’esclave. Mais
mon père a beau me regarder comme une humble et méprisable créature et
me replonger dans la foule des esclaves; je suis tout de même une fille
de roi, Hjalte! Ma belle-mère me laissait en haillons, tandis que ma
sœur allait en soie brochée d’or; mais je n’en suis pas moins une fille
de roi. Je suis une fille de roi, bien que ma belle-mère m’ait forcée de
mener paître les oies et bien qu’on m’ait punie avec le fouet des
esclaves. Et, puisque je suis une fille de roi, pourquoi ne me
demandes-tu pas si je veux épouser Olaf Haraldson? Regarde: j’ai des
cheveux d’or frisés qui m’entourent la tête comme des flocons de duvet.
J’ai de beaux yeux et des joues florissantes. Pourquoi le roi Olaf ne
m’aimerait-il pas?
Elle suivit Hjalte à travers la cour jusqu’à la maison royale. Mais
Hjalte ne fit pas plus attention à ses plaintes qu’un guerrier armé à
des cailloux que lancerait un gamin. Il n’écouta pas plus l’esclave aux
boucles d’or qu’une pie bavarde sur les hautes branches d’un arbre.
* * * * *
Le vieux barde ne se contenta point d’avoir gagné le cœur d’Ingegerd: le
lendemain, il eut le courage de parler au roi. Mais à peine eût-il nommé
Olaf Haraldson que le roi l’interrompit; et l’Islandais comprit que la
princesse avait eu raison. «Et cependant, se dit-il, il faut que ce
mariage se fasse: c’est la volonté de Dieu.»
Quelques jours plus tard, un messager du roi norvégien arriva, chargé de
négocier la paix avec les Svear. Hjalte alla le trouver et lui
représenta que le meilleur moyen de consolider la paix serait d’unir la
princesse Ingegerd au roi Olaf. Le messager s’étonna que le barde eût pu
disposer ainsi l’esprit et le cœur d’une jeune fille en faveur d’un
étranger. Cependant, la proposition lui sembla bonne: et il promit à
Hjalte de la soutenir au grand ting d’Upsal.
Alors Hjalte s’en alla de ferme en ferme, par toute la vaste plaine; il
s’enfonça dans les forêts profondes; il descendit jusqu’au bord de la
mer. A tous ceux qu’il rencontrait, il parlait du roi de Norvège et de
la princesse Ingegerd: «Il n’y a point au monde d’homme plus noble et de
femme plus belle. C’est la volonté de Dieu qu’ils traversent ensemble la
vie.»
Il se rendit chez de vieux Vikings qui hivernaient près des flots et
qui, jadis, avaient ravi des femmes sur toutes les côtes. Et il leur
parlait de la princesse jusqu’à ce qu’ils bondissent sur leurs pieds et
que, la main à la garde de l’épée, ils jurassent de l’aider à conquérir
le bonheur. Il alla chez les vieux paysans autoritaires qui n’avaient
jamais écouté les plaintes de leurs propres filles, et qui les avaient
mariées comme l’exigeaient la prudence et l’honneur de la famille. Et il
leur parlait du mariage d’Ingegerd avec tant de sagesse qu’ils
s’engageaient par serment à détrôner le roi plutôt que de ne pas voir
s’accomplir une telle union. Et Hjalte s’adressait aussi aux jeunes
filles. Il les entretenait si doucement du roi Olaf qu’elles lui
promettaient de n’avoir désormais de regards bienveillants que pour les
jeunes hommes qui appuieraient au ting la proposition du messager
norvégien. Hjalte fit ainsi le tour du pays jusqu’au jour où le ting
d’hiver dut se rassembler, et où les gens commencèrent à s’acheminer par
les chemins neigeux vers les grands tumuli d’Upsal.
Dès l’ouverture du ting, l’empressement du peuple fut tel qu’on eût dit
que les étoiles du ciel perdraient leur lumière si ce mariage n’était
point conclu. Il ne servit à rien que le roi répondît à deux reprises
par un _non_ très sec. «Nous ne voulons pas la guerre avec la Norvège!
cria l’assemblée. Et nous voulons que ces deux êtres, si supérieurs aux
autres, traversent ensemble la vie!» Que pouvait faire le vieux roi,
lorsque le peuple éclata en menaces contre lui, et que tous couvrirent
sa voix en frappant sur leurs boucliers? Pour sauver sa couronne, il dut
promettre que sa fille partirait et, l’été suivant, se rencontrerait à
Kungahalla avec le roi Olaf.
Ce fut ainsi que tout le peuple favorisa l’amour d’Ingegerd. Mais
personne n’eut le moindre souci d’Astrid; personne ne songeait à son
bonheur; pas une âme vivante ne lui demandait son amour. Et pourtant cet
amour vivait; il vivait comme l’enfant d’une pauvre veuve de pêcheur,
dans les privations et dans les regrets; et, malgré tout, il grandissait
plein d’espoir et de gaieté. Il y avait en elle, comme sur la mer, des
vents frais, de la lumière, de l’écume et des flots qui se brisent.
* * * * *
Dans la riche ville de Kungahalla, près de la frontière, se dressait un
vieux manoir royal. Il était entouré d’un haut rempart couvert de
tourbe. Devant les portes, d’énormes pierres étaient placées comme des
sentinelles; au milieu de la cour, croissait un chêne qui l’ombrageait
toute. Des maisons de bois, basses et longues, s’étendaient dans
l’enceinte, si vieilles que le lichen les avait envahies. Les grosses
poutres de leurs murs avaient grandi dans la forêt vierge et, polies par
les années, elles étaient d’un blanc d’argent. Les toits fleurissaient
et verdoyaient. Les joubarbes s’y pressaient comme les écailles d’un
poisson, et les careiches pouvaient à peine pousser quelques brins
d’herbe.
Au commencement de l’été, le roi Olaf arriva à Kungahalla et prépara
tout ce qu’il fallait pour les épousailles. Durant deux semaines, en
longues files, les paysans gravirent sur leurs petits chevaux la rue
montante et apportèrent des tinettes de beurre, des sacs de fromage, du
houblon, du sel, des raves et de la farine. Puis, pendant deux autres
semaines, ce fut au tour des hôtes de grimper la rue. On vit des
seigneurs et des dames sur leur selle à dossier, suivis d’un
interminable cortège de domestiques et d’esclaves. Puis vinrent des
bandes de jongleurs et de chanteurs, et beaucoup de marchands qui
proposaient au roi des cadeaux d’épousailles. Et, quand tous les
cortèges eurent pris fin, on n’attendit plus que celui de l’épousée.
Elle tardait à venir. Chaque jour, on espérait qu’elle débarquerait au
port et qu’elle monterait vers le château précédée de musiciens, de gais
jouvenceaux et de prêtres graves. Mais rien n’apparaissait à l’horizon;
et tous les regards cherchaient dans celui du roi Olaf le signe du
tourment ou de l’inquiétude. Le visage du roi restait calme: «Si Dieu
veut que je possède cette femme, disait-il, elle viendra.» On coupa
l’herbe dans les prairies; le bleuet s’épanouit dans les champs de
seigle. Le roi attendait. On arracha le lin de la terre; le houblon
jaunit sur les hauts échalas. Le roi attendait. Il attendait encore
lorsque les mûres commencèrent de noircir aux crevasses des rochers, et
que le fruit de l’églantier rougit sur les buissons nus.
* * * * *
Tout l’été, Hjalte était resté à Kungahalla dans l’attente des noces.
Personne ne souhaitait plus ardemment que lui l’arrivée de la princesse.
Il y aspirait avec plus de langueur que le roi lui-même. Il ne se
plaisait point dans la compagnie des guerriers de la maison royale. Mais
au bord de la rivière, un peu plus bas que la ville, il y avait un pont
d’où les femmes de Kungahalla suivaient des yeux leurs maris et leurs
fils lorsqu’ils partaient pour de longs voyages. L’été, elles s’y
réunissaient et guettaient les voiliers, et pleuraient sur les absents.
C’est là que Hjalte descendait chaque jour. Il aimait à se trouver au
milieu de celles qui soupiraient et versaient des larmes. Et de toutes
ces femmes assises au pont des pleureuses, les yeux anxieusement tournés
vers l’embouchure du fleuve, pas une n’avait dans le regard plus
d’inquiétude et plus de fièvre que lui. Quelquefois il se glissait dans
l’église Marie. Il n’y priait point pour son propre compte; il rappelait
seulement aux Saints que ce mariage devait se faire, que Dieu lui-même
l’avait favorisé.
Mais ce qu’il préférait encore, c’était de parler seul à seul avec le
roi Olaf. Il lui racontait tout ce qu’avait dit la princesse. Il lui
décrivait chaque trait de son visage. «O roi, disait-il, prie Dieu
qu’elle vienne! Je te vois tous les jours partir en chasse contre le
vieux paganisme qui, pareil au chat-huant, se tient caché dans les
ténèbres de la forêt et des cavernes. Mais ton faucon ne vaincra jamais
le chat-huant. Seule, une colombe pourra le faire, seule une colombe!»
Le roi voulait briser toutes les résistances et régner sur tout le pays;
mais il n’y arriverait jamais avant de posséder la couronne que lui
avait choisie Hjalte, une couronne d’une telle noblesse et d’un tel
éclat que tous obéiraient à celui qui la porterait. Le roi travaillait à
acquérir la domination sur lui-même; mais il n’arriverait à dompter son
propre cœur qu’avec le bouclier que Hjalte avait vu dans la tour des
femmes de la ferme royale d’Upsal. C’était un bouclier où se reflétait
la pureté du ciel, et qui protégeait contre la méchanceté et les
convoitises de la chair.
* * * * *
L’automne survint. La princesse n’était pas là. L’un après l’autre, les
hommes puissants, que les fêtes du mariage avaient appelés à Kungahalla,
s’en allèrent. Le vieux barde partit le dernier. Il hissa ses voiles,
leva l’ancre, et, le cœur gros, il mit le cap sur l’Islande qu’il devait
atteindre avant la Noël.
Comme il sortait de l’archipel rocheux, à l’embouchure du Nordre Elf, il
rencontra un long vaisseau. Au premier coup d’œil il reconnut le
«dragon» de la princesse Ingegerd. Sa figure rayonna de joie. «Je
contemplerai donc encore une fois, se dit-il, la belle princesse. Son
doux visage sera le dernier que je verrai avant mon arrivée en Islande!»
Il ordonna à ses rameurs d’aborder le vaisseau; et, quand il y mit le
pied, le bonheur l’avait si bien transfiguré que toutes les rides de son
visage semblaient s’être effacées. D’alertes jouvenceaux le saluèrent.
Il donna un anneau d’or à la suivante qui, respectueusement, le
conduisit à la poupe où était la tente des femmes.
La main de Hjalte trembla en soulevant le rideau. Cet instant lui parut
le plus beau de sa vie. «Jamais je n’ai combattu pour une plus noble
cause, se dit-il. Jamais je n’ai rien voulu avec tant d’ardeur.» Mais il
n’eut pas fait un pas sous la tente qu’il s’arrêta effrayé, interdit.
Une femme haute et belle s’avançait vers lui, la main tendue; et cette
femme n’était point Ingegerd. A coup sûr, elle était bien la fille d’un
roi. Seule la fille d’un roi pouvait le regarder d’un regard aussi fier
et le saluer d’un salut aussi digne. Elle portait une royale ferronnière
et une parure de reine. Mais ce n’était point Ingegerd.
--Qui es-tu? demanda-t-il.
--Ne me reconnais-tu pas, Hjalte? Je suis la princesse royale à qui tu
as parlé d’Olaf Haraldson.
--J’ai parlé du roi Olaf à une princesse qui se nommait Ingegerd.
--Je me nomme aussi Ingegerd.
--Qu’importe? Tu n’es pas elle. Le roi des Svear voudrait-il tromper le
roi Olaf?
--Il ne le trompe nullement. Il lui envoie sa fille comme il l’a promis.
Hjalte mit la main à son épée, et il eût tué cette étrangère s’il
n’avait réfléchi qu’il ne convenait point à un guerrier de prendre la
vie d’une femme. Mais il n’avait aucune envie de gaspiller ses paroles,
et il allait s’éloigner quand l’étrangère le rappela d’une voix très
douce.
--Où vas-tu, Hjalte? Comptes-tu retourner à Kungahalla pour avertir le
roi Olaf?
--C’est mon intention, répondit-il sans la regarder.
--Que ne restes-tu près de moi? reprit-elle. Moi aussi, je vais à
Kungahalla.
Alors Hjalte se retourna vers elle et la regarda fixement.
--Es-tu assez femme pour avoir pitié d’un vieillard? fit-il. Alors je te
dirai que de toute mon âme je tenais à ce mariage. Apprends-moi mon
malheur. Ingegerd ne viendra-t-elle pas?
--Entre et assieds-toi, répondit la princesse. Il ne servirait à rien de
te cacher la vérité. Je te raconterai tout. Écoute.
Et elle lui fit le récit suivant:
Déjà l’on touchait à la fin de l’été. Un matin le roi des Svear revenait
de la chasse. A sa selle pendaient un vieux coq de bruyère, d’un noir
scintillant et bleuâtre, rude seigneur aux sourcils rouges, et quatre de
ses petits. Le roi était content et fier. Or, ce matin-là, la princesse
Ingegerd, entourée de ses suivantes, l’attendait sur le pont-levis.
Parmi les suivantes, il y en avait une, nommée Astrid, qui, aussi bien
qu’Ingegerd, était la fille du roi des Svear mais on la traitait en
esclave parce qu’elle était née d’une mère non affranchie. Astrid avait
montré à sa sœur les hirondelles qui se réunissaient au-dessus des
champs et se choisissaient un chef pour leur long voyage par-dessus les
mers. Elle lui rappela que l’été fuyait, cet été qui devait voir ses
noces; et elle l’exhorta à demander au roi pourquoi on ne l’avait pas
envoyée en Norvège. Astrid brûlait de partir avec sa sœur. Il lui
semblait que tous les jours de sa vie seraient des jours de bonheur si
seulement elle pouvait contempler une fois le roi Olaf Haraldson.
Quand le roi aperçut la princesse sa fille, il dirigea son cheval vers
elle.
--Regarde, Ingegerd, lui dit-il, voici cinq coqs de bruyère à l’arçon de
ma selle. J’ai tué cinq coqs, ce matin. Quel roi a jamais fait une
meilleure chasse?
La princesse, dépitée de l’entendre vanter sa chance quand il lui
fermait le chemin du bonheur, et désireuse d’en finir avec l’inquiétude
dont elle était rongée, lui répondit:
--C’est un grand honneur assurément d’avoir tué cinq coqs de bruyère;
mais je connais un roi qui, dans une seule matinée, a captivé cinq rois:
c’est Olaf, le héros que tu m’as choisi pour époux.
A ces mots, le roi sauta à bas de son cheval, et, les poings fermés,
marcha sur la princesse.
--Quel Troll t’a mordue? cria-t-il. Quelle herbe t’a empoisonnée? Par
quel sortilège ton cœur s’est-il tourné vers cet homme?
Ingegerd effrayée avait fait un pas en arrière. Son père se calma.
--Noble fille, dit-il, ne sais-tu donc pas que tu m’es très chère?
Pourrais-je te donner à un homme que je hais? Jamais le roi de Norvège
ne te possédera.
--Hélas! dit la princesse, je ne vous l’ai point demandé. Mais c’est la
volonté du peuple.
--Le roi des Svear serait-il donc un esclave, repartit-il, un esclave
qui n’aurait pas le droit de disposer de ses filles? Sois tranquille.
J’ai des hommes dans mon conseil; et ils sauront trouver un moyen...
Il se tourna vers les guerriers qui chevauchaient derrière lui.
--J’ai promis, leur dit-il; mais il faut me délier de ma promesse.
Ils se turent.
--A quoi sert votre sagesse! reprit-il. Malheur à elle! Je veux être
libre.
Comme ils continuaient de garder le silence, Astrid s’avança. Une idée
lui avait traversé l’esprit; mais,--et elle suppliait Hjalte de la
croire,--ce n’était qu’une idée qui lui avait paru amusante et qui lui
avait chatouillé la langue. Elle n’avait pas un instant pensé que la
proposition pût être prise au sérieux.
--Pourquoi ne m’envoies-tu pas? dit-elle. Je suis aussi ta fille.
A ces paroles d’Astrid, Ingegerd était devenue toute pâle.
--Tais-toi et va-t’en! s’écria-t-elle. Va-t’en, âme vile et perfide qui
proposes à mon père une pareille honte!
Mais le roi avait retenu Astrid. Il l’avait attirée à lui; il l’avait
pressée contre sa poitrine; il riait et pleurait en même temps.
--Quelle idée! s’écriait-il. Quelle idée! Et quel tour païen à lui
jouer! Nous appellerons Astrid Ingegerd. Le Norvégien l’épousera: et,
quand on saura qu’il n’a épousé qu’une esclave, bien des gens se
réjouiront; et partout on se moquera de ce gros homme obèse!
Alors Ingegerd s’était approchée de son père et l’avait imploré:
--O père, père, ne fais pas cela! Le roi Olaf m’est cher, et ce m’est
trop pénible que tu veuilles le tromper.
Elle renoncerait de bon cœur à ses espérances de mariage; mais elle lui
demandait en grâce de ne pas infliger cet affront au roi norvégien.
Le roi des Svear n’avait pas même écouté sa prière. Il était tout à
Astrid. Il la caressait et la trouvait douce comme la vengeance même.
--Tu partiras bientôt, chère fille! Dès demain tu partiras. Nous allons
t’équiper en grande hâte. Le roi Olaf t’attend. Il ne pense qu’à la joie
de posséder la très noble fille du roi des Svear.
Ingegerd avait senti qu’il n’y avait plus rien à faire. Alors, elle vint
à sa sœur, lui mit le bras autour du cou et l’entraîna dans son
appartement. Là, elle voulut qu’elle prît place sur son propre siège, et
elle s’assit elle-même sur un escabeau à ses pieds. Astrid s’habituerait
ainsi à tenir le rang qu’elle occuperait en sa qualité de reine. Il ne
fallait pas que le roi Olaf eût honte de sa femme. Elle envoya ses
suivantes chercher ses plus beaux vêtements et le trousseau qu’elle
s’était préparé. Et elle lui parlait tout le temps du roi Olaf. Elle
parlait de lui comme on parle des saints hommes de Dieu et non des rois;
et Astrid n’avait pas compris grand’chose à ses paroles. Cependant, elle
avait compris que la princesse tâchait de lui insinuer toutes ses bonnes
pensées afin que le roi Olaf ne fût pas trompé comme le souhaitait son
père. Et Astrid, qui au fond n’était peut-être pas aussi mauvaise qu’on
le supposait, oubliait tout ce qu’elle avait souffert par la faute de sa
sœur; et elle eût désiré pouvoir lui dire: «Je ne pars pas!» Et elle
avoua ce désir à Ingegerd; et toutes deux pleurèrent; et, pour la
première fois, elles s’étaient senties vraiment sœurs. Mais Hjalte
devait se rendre compte qu’Astrid n’était point de celles qui se noient
dans les larmes et qui se creusent longtemps la tête. Dès qu’elle avait
gagné la haute mer, ses chagrins et ses craintes s’étaient dissipés.
Elle avait été maîtresse souveraine à bord; on la servait comme une
fille de roi. Pour la première fois, depuis la mort de sa mère, elle
s’était sentie heureuse.
* * * * *
Durant tout ce récit, Hjalte n’avait pas fait un mouvement. Astrid le
regarda et pâlit devant la douleur qui s’était imprimée sur son visage.
--Dis-moi ce que tu crois, Hjalte, s’écria-t-elle. Nous serons bientôt à
Kungahalla. Que m’arrivera-t-il? Le roi me tuera-t-il? Me renverra-t-il
marquée au fer rouge? Parle, Hjalte, dis-moi la vérité.
Hjalte ne répondait pas. Il se parlait à lui-même. Astrid l’entendit qui
murmurait que là-bas, à Kungahalla, personne ne connaissait Ingegerd, et
qu’il n’avait aucune envie d’y retourner. Enfin, son regard sombre tomba
sur la jeune fille; et il se mit à l’interroger. Elle venait de lui dire
qu’elle avait eu le sincère désir de ne pas prendre la place de sa sœur.
Eh bien, quand elle débarquerait à Kungahalla, elle serait libre. Que
ferait-elle? Révélerait-elle au roi qui elle était?
Cette question embarrassa fort Astrid. Elle resta un moment silencieuse;
puis elle demanda à Hjalte de l’accompagner. Tous les gens de son navire
avaient juré de se taire; mais lui, il dirait au roi la vérité.
--Je ne sais pas ce que je ferai moi-même, ajouta-t-elle.
Le vieux Hjalte retomba dans ses méditations. Elle l’entendit murmurer
qu’il ne croyait pas qu’elle avouerait la chose. «Mais il faut pourtant
que je lui dise ce qui l’attend!» Et il parla d’une voix grave:
--Écoute une histoire sur le roi Olaf, que je ne t’ai pas encore contée,
Astrid. Au temps où le roi Olaf n’était qu’un petit roi de mer et ne
possédait que quelques navires et quelques guerriers fidèles, il rêva
qu’un prince de la lumière, un bel ange de Dieu, descendant dans la
nuit, hissait ses voiles et poussait son navire vers le royaume de ses
aïeux, dont il était dépossédé. Et, au milieu du fracas des flots, la
voix de l’ange retentit à ses oreilles: «Roi Olaf, tu posséderas ce pays
pour l’éternité.» Le roi interpréta ces paroles comme un avertissement
que lui et ses descendants gouverneraient toujours ce pays de Norvège;
mais son rêve lui annonçait une bien autre gloire, une gloire
surhumaine. Dieu lui signifiait qu’il gouvernerait, d’un trône du ciel,
le pays norvégien, et pour l’éternité. Le roi Olaf hésite: il se croit
seulement appelé à être un roi terrestre. Il ne tend pas la main vers la
couronne des Saints. Mais l’heure est proche où il prendra pleinement
conscience de sa mission, car une force céleste réside en lui. Songe,
Astrid: lorsqu’il aura compris les paroles de l’ange, quelle est la
femme qui pourrait demeurer à ses côtés, sinon Ingegerd? Quelle femme,
sauf Ingegerd, se sentirait assez noble et assez pure pour le suivre?
Réponds-moi, maintenant. Diras-tu la vérité au roi Olaf?
Astrid, effrayée, répondit humblement:
--Pourquoi ne veux-tu pas m’accompagner jusqu’à Kungahalla? Si je
désirais tromper le roi, je te promettrais de tout lui révéler, et je te
laisserais continuer ton voyage. Mais je suis faible; je ne sais pas ce
que je ferai. Viens avec moi, je t’en prie.
Le visage de Hjalte exprima la plus terrible colère. Non, il ne
l’aiderait pas à éviter son sort! Non, il ne se montrerait point
pitoyable envers elle! Il la haïssait à cause du crime qu’elle avait
commis envers sa sœur. Elle avait voulu voler l’époux qui était
prédestiné à Ingegerd; et, tout dur guerrier qu’il fût, son cœur
saignait à la pensée des souffrances de la princesse.
Sa voix devint féroce et sombre, comme s’il prononçait une rune de noire
sorcellerie.
--Le plus beau poème que j’aie jamais rêvé, tu en as fait un objet de
risée! Non, je ne t’accompagnerai pas! Non, je ne te protégerai pas
contre toi-même! Non, je ne te trahirai pas! Va à Kungahalla! Si tu te
tais, tu seras l’épouse du roi. Mais alors le châtiment viendra. Je
connais le roi Olaf. Il ne se passera pas de jour que tu ne souhaites la
mort.
Et, quand il eut ainsi parlé, il s’en alla.
Astrid demeura immobile, songeant à ce qu’elle avait entendu. Puis, un
sourire glissa sur ses lèvres. Il oubliait, le vieil Islandais, qu’elle
avait éprouvé toutes les humiliations et qu’elle avait appris à se rire
des douleurs. Mais le bonheur, le bonheur lui était encore inconnu!
Astrid se leva, écarta les rideaux de la tente et vit le bateau de
Hjalte qui s’éloignait vers l’Occident. Il lui sembla qu’elle
distinguait là-bas, très loin, très loin, l’Islande brumeuse, dont les
froides ténèbres se refermaient sur son illustre fils.
* * * * *
C’est une journée lumineuse d’automne. Il n’y a pas un nuage au ciel. Au
fond de la longue vallée où est située Kungahalla, les petites collines
arrondies sont couvertes de hêtres. Ils ont revêtu une parure d’or et de
pourpre, comme des seigneurs qui veulent gagner de riches épouses. Dans
la grande île de Hissingen, les bouleaux, jaunes et blancs, sont
habillés de clair, comme des demoiselles d’honneur à une noce. Le fleuve
se précipite vers la mer avec la même allégresse et la même fierté que
si l’automne l’eût rempli d’un vin capiteux et pétillant. Les vaisseaux
montent, l’un après l’autre, vers la ville; et quand ils arrivent en vue
de Kungahalla, ils échangent leurs voiles de bure grise contre des
voiles blanches toutes neuves. La population est réunie au port. On
décharge les navires. Les maisons de provisions reçoivent du sel, de
l’huile, des armes précieuses et des tapis bariolés. On questionne les
nouveaux venus sur leur voyage.
Tout à coup, le travail s’arrête; les yeux se tournent vers l’embouchure
du fleuve. Au milieu des lourds navires marchands, un long vaisseau
approche à la rame. La foule se demande quel est ce vaisseau qui déploie
des voiles bordées de pourpre et dont la proue est toute d’or. Il vole
comme un oiseau. Les rames, qui battent l’onde en cadence, luisent le
long de ses bords comme des ailes. «Ce doit être la princesse suédoise
qui vient! Ce doit être la princesse que le roi attendit tout l’été.»
Les femmes accourent sur les ponts. Les hommes s’élancent sur les
bateaux ou grimpent sur les toits. Dès que la princesse apparaît
splendidement vêtue, les femmes l’acclament et les hommes lèvent leur
béret et l’agitent dans l’air.
Là-bas, au débarcadère royal, debout, le roi Olaf a vu la princesse. Son
visage s’éclaire, et la tendresse brille dans ses yeux. Comme les fleurs
sont maintenant tombées, les jeunes filles arrachent des feuilles que
l’automne empourpre et jaunit. Elles en jonchent le pont et les rues. On
s’empresse d’orner les murs avec des branches de sorbiers aux fruits
éclatants et avec des rameaux de tremble d’un rouge foncé. La princesse,
qui de son vaisseau domine la foule, voit s’amonceler les feuilles d’or
sur le chemin qu’elle foulera; et, à la pointe extrême du pont, le
sourire du roi lui souhaite la bienvenue. Elle oublie ce qu’elle aurait
à dire. Elle oublie qu’elle n’est point Ingegerd. Elle oublie tout, sauf
ceci, qu’elle veut être la femme d’Olaf Haraldson.
* * * * *
Un dimanche, Olaf était assis à la table du dîner, et sa reine était
près de lui. Il causait, le coude appuyé sur la table et le visage
tourné de façon qu’il pût voir Astrid. Chaque fois qu’elle prenait la
parole, il baissait les yeux pour mieux écouter la douceur de sa voix.
Elle parlait longtemps, et il se mit, sans y songer, à sculpter la table
avec la pointe de son couteau. Les hommes du roi Olaf savaient qu’il ne
se fût jamais permis une pareille chose, s’il s’était souvenu qu’on
était au dimanche; mais ils avaient trop de déférence pour lui rappeler
qu’il commettait un péché. Plus Astrid parlait, plus ils devenaient
inquiets. La reine, qui les voyait échanger des regards d’intelligence,
n’en comprenait pas la signification. On avait cessé de manger, et le
roi Olaf, toujours assis et écoutant Astrid, continuait de tailler et de
creuser la table; et le petit tas de copeaux grandissait devant lui.
Alors son ami Björn demanda à un page:
--Quel jour est-ce, demain?
--Demain, c’est lundi, répondit le page d’une voix haute et claire.
Le roi leva la tête.
--Tu dis que c’est demain lundi?
Sans ajouter un mot, il s’approcha de l’âtre, en retira un charbon rouge
et le plaça sur les copeaux qu’il avait ramassés et qu’il tenait dans le
creux de sa main. Les copeaux s’enflammèrent. Le roi, immobile, les
laissa brûler jusqu’à ce qu’ils fussent réduits en cendres. Les
guerriers en conçurent de la joie; mais la jeune reine devint pâle comme
une morte. «Comment me jugera-t-il un jour, lorsqu’il apprendra mon
péché, songea-t-elle, lui qui se punit si durement pour une faute si
vénielle?»
* * * * *
Acke de Gardarike était tombé malade à bord de son petit navire, au port
de Kungahalla. Il était couché dans son étroite cabine et attendait la
mort. Son pied, qui n’était plus qu’une plaie ouverte, commençait à
noircir.
--Tu n’es point perdu, Acke, lui dit son ami Ludvig. Le roi Olaf est
dans la ville, et Dieu lui a donné un grand pouvoir à cause de sa piété.
Fais-lui demander de venir et de poser la main sur toi: tu guériras.
--Je ne puis recourir à lui, répondit Acke. Olaf Haraldson me hait,
parce que j’ai frappé à mort son frère adoptif, Reor le Blanc. S’il
savait que je suis ici, il me tuerait.
Quand Ludvig eut quitté Acke, il rencontra dans la grande rue la jeune
reine qui avait été au bois cueillir des noisettes.
--Reine, cria Ludvig, dis au roi Olaf ceci: «Acke de Gardarike, qui a
tué ton frère adoptif, est ici malade dans son navire, et sur le point
de trépasser.»
La reine se hâta de rentrer et trouva dans la cour le roi Olaf qui
pansait son cheval.
--Réjouis-toi, roi Olaf! cria-t-elle. Acke de Gardarike, qui a tué ton
frère adoptif, est ici malade dans son navire, et sur la point de
trépasser.
Olaf mena rapidement son cheval à l’écurie. Puis, sans épée et sans
heaume, il sortit et descendit au fleuve. Là, il chercha la goëlette de
Acke; et il pénétra dans sa cabine avant que les hommes du bord eussent
eu l’idée de l’en empêcher.
--Acke, dit le roi Olaf, bien des fois je t’ai poursuivi sur la mer et
tu m’as toujours échappé. Maintenant, te voici dans ma ville, terrassé
par la maladie. Ce m’est un signe que Dieu a remis ta vie dans mes
mains.
Acke ne répondit pas: il avait déjà la mort entre les dents.
Olaf Haraldson posa ses mains sur la poitrine du moribond et pria Dieu:
«Donnez-moi la vie de mon ennemi», dit-il.
La reine, qui avait vu le roi s’élancer vers le port sans heaume et sans
épée, avait aussitôt cherché des armes et réuni quelques hommes. Elle le
rejoignit sur le navire. Mais, du seuil de la cabine, elle l’entendit
prier pour le malade; et elle regarda par la porte entrebâillée. Sous la
main du roi, Astrid vit peu à peu disparaître la mortelle pâleur du
visage de l’agonisant. Sa respiration fut moins haletante, ses
gémissements plus espacés; enfin, il tomba dans un doux sommeil.
Astrid retourna à pas lents vers la demeure royale. Elle traînait
péniblement l’épée de son mari. Son visage était plus blême que celui du
mourant ne l’avait été tout à l’heure. Elle respirait comme on râle.
* * * * *
C’était le matin de la Toussaint, et le roi Olaf allait se rendre à la
messe. Il sortit de la maison et traversa la cour. Plusieurs hommes
l’attendaient pour l’accompagner et formèrent une double haie sur son
passage.
Du balcon de la chambre des femmes, Astrid regardait le roi. Il portait
un large cercle d’or autour de la tête, et il était vêtu d’une longue
robe de velours rouge. Il marchait très doucement, le visage illuminé de
la paix du dimanche. Astrid eut le cœur serré en voyant combien il
ressemblait aux Saints dont les images sculptées ornaient l’autel de
l’église Marie.
En bas, près de la porte, se tenait un homme coiffé d’un large chapeau
et enveloppé d’un grand manteau. Lorsque le roi parut, il rejeta son
manteau et bondit l’épée haute. Mais, au moment où il allait frapper, le
regard du roi Olaf tomba sur lui, doux et clair. L’épée lui échappa des
mains et le misérable s’affaissa.
Le roi s’était arrêté et le contemplait de son même regard lumineux; et
le meurtrier, qui ne pouvait détacher ses yeux de ce regard, se prit à
pleurer et à sangloter.
--O roi Olaf, roi Olaf, gémit-il, tes ennemis m’ont envoyé pour te tuer.
Mais la sainteté de ton visage m’a désarmé et tes yeux m’ont atterré.
Astrid s’agenouilla sur le balcon: «Aie pitié de moi, mon Dieu!
soupira-t-elle. Malheur à moi, qui, par la feinte et la ruse, suis
devenue la femme de cet homme!»
* * * * *
Le soir de la Toussaint, il y eut un beau clair de lune. Le roi avait
fait le tour des écuries et des étables et s’était assuré que tout y
était en ordre. Il était même entré dans la maison où demeuraient les
domestiques et les esclaves afin de voir s’ils avaient été bien traités.
Comme il revenait à la maison, il aperçut une femme, la tête couverte
d’un fichu noir, qui se glissait vers la porte de la cour.
Il crut la reconnaître et la suivit. Elle sortit, traversa la grande
place, s’engagea dans les ruelles étroites et se dirigea du côté de la
rivière. Olaf Haraldson marchait derrière elle d’un pied silencieux.
Elle s’arrêta sur un des ponts, regarda l’eau qui coulait, puis elle
leva les bras au-dessus de sa tête, gémit profondément et s’approcha si
près du bord que le roi comprit qu’elle allait se jeter dans le fleuve.
L’habitude des dangers lui avait appris à marcher sans qu’on l’entendît:
il se porta vivement vers elle, et, avant que la femme, qui s’était déjà
reprise à deux fois, eût le temps de recommencer, il lui passa le bras
autour de la taille et l’attira vers le milieu du pont.
--Malheureuse, lui dit-il, tu veux faire ce que Dieu a défendu!
Au son de sa voix, la femme s’était couvert le visage de ses mains. Mais
le roi Olaf savait qui elle était. Le frou-frou de sa robe, la forme de
sa tête, l’éclat des anneaux qui ornaient ses bras, lui avaient déjà dit
que c’était la reine.
Au premier moment, Astrid avait essayé de se dégager. Subitement, elle
se tint tranquille et tâcha d’enlever au roi l’idée qu’elle avait voulu
se tuer.
--O roi Olaf, pourquoi surprendre ainsi une pauvre femme qui est
descendue à la rivière pour voir la lune se mirer dans l’eau?
Sa voix était calme. Elle semblait plaisanter. Mais le roi demeurait
silencieux.
--Tu pouvais me faire si peur que je serais tombée, continua-t-elle.
Pensais-tu donc que je voulusse me noyer?
--Je ne sais ce que je pense, répondit le roi. Dieu me l’apprendra.
Astrid rit doucement et l’embrassa.
--Est-ce qu’on se tue quand on est heureuse comme moi? Est-ce qu’on se
tue au Paradis?
--Je ne comprends pas, fit le roi Olaf de sa manière douce et réfléchie.
Dieu me dira si je suis la cause que tu aies voulu commettre un pareil
péché.
Astrid se serra contre lui et lui caressa le visage. Le respect que le
roi lui avait toujours inspiré l’avait empêchée jusqu’ici de montrer
toute la tendresse de son amour. Mais alors elle l’étreignit et
l’embrassa plusieurs fois avec emportement.
--Si tu savais, lui dit-elle, comme je te suis attachée!
Elle le força de s’asseoir sur la quille d’un bateau retourné, et elle
s’agenouilla à ses pieds.
--Roi Olaf, je ne veux plus être reine. Quand on aime comme je t’aime,
on ne peut pas être reine. Je voudrais m’en aller avec toi, très loin,
dans la forêt: je serais ton esclave et je te servirais tous les jours.
Je préparerais ta nourriture, je ferais ton lit. Je garderais ta maison
pendant ton sommeil. Le soir, quand tu reviendrais de la chasse, j’irais
à ta rencontre et je me mettrais à genoux sur la route et je te dirais:
Roi Olaf, ma vie est à toi. Tu sourirais; tu baisserais la pointe de ton
épée contre ma poitrine, et tu dirais: oui, tu n’as ni père ni mère, tu
es à moi, et ta vie est dans mes mains.
En parlant ainsi, Astrid avait tiré l’épée du roi hors de sa gaine. Par
jeu, elle en mit la poignée dans la main d’Olaf et en appuya la pointe
sur son propre cœur.
--Dis-le moi, supplia-t-elle; dis-moi, comme si nous étions dans la
forêt, que je suis ton esclave et que ma vie est à toi.
--Ta vie est à Dieu, dit le roi.
--Ma vie est à toi, répéta-t-elle avec un léger rire et une grande
tendresse.
En même temps le roi sentit qu’elle pressait l’épée fortement, contre
son sein; mais il tenait son arme d’une main ferme, même en jouant. Il
écarta la jeune femme, lui fit lâcher prise et se releva d’un bond. Pour
la première fois de sa vie, il tremblait. La reine avait voulu mourir de
sa main à lui; il s’en était fallu de peu qu’elle ne réussît. Son esprit
s’éclaira subitement.
--Dis-moi, fit-il en se penchant vers elle, quel crime as-tu commis?
Astrid s’était écroulée sur les planches grossières du pont et
sanglotait désespérément.
«L’innocence ne pleure point ainsi, songea le roi. Mais comment la noble
Ingegerd peut-elle éprouver une telle angoisse? Quel crime a-t-elle pu
commettre?»
--Ingegerd, reprit-il, qu’as-tu fait?
Astrid, étranglée de sanglots, retira, pour toute réponse, ses anneaux
brillants et ses bagues, et, le visage détourné, les tendit au roi.
«Comme cela ressemble peu à la pieuse princesse dont Hjalte m’a
entretenu! pensait Olaf, Est-ce bien la princesse de Hjalte qui sanglote
à mes pieds?»
--Mais qui es-tu? s’écria-t-il en la secouant par le bras. Qui donc
es-tu?
Astrid sanglotait toujours. Cependant elle prit une mèche de ses longs
cheveux dont elle enlaça, comme d’une chaîne, ses deux bras; puis elle
demeura la tête basse et le dos courbé.
«Elle veut me montrer qu’elle est de celles qui portent des chaînes, se
dit le roi. Elle me laisse entendre qu’elle est une esclave.» Et tout à
coup:
--Le roi des Svear n’avait-il pas une fille, enfant d’esclave?
demanda-t-il.
Un gémissement fut la seule réponse.
--Le roi des Svear n’a-t-il pas trouvé assez bon pour moi de me donner
la fille de son esclave?
Aucune réponse; mais il entendit Astrid qui frissonnait et grelottait.
--Et toi dont j’ai fait ma femme, avais-tu donc l’âme assez vile pour
être la complice de cet attentat contre l’honneur d’un homme? Ton esprit
était-il assez bas pour que tu te réjouisses de l’affront que
m’infligeaient mes ennemis?
Astrid oublia sa propre douleur à l’accent de cette voix qui trahissait
tant de souffrance. Elle cessa de pleurer et s’écria:
--Prends ma vie!
Le vieil homme qui était dans le roi Olaf lui souffla: «Tue cette vile
esclave! Montre au roi des Svear ce qu’il en coûte de plaisanter avec le
roi de Norvège!» Personne ne le blâmerait d’agir ainsi. S’il ne
punissait pas l’injure, les bardes se moqueraient de lui dans leurs
chansons, et ses ennemis cesseraient de le craindre. Il ne sentait plus
aucun amour pour cette femme: il n’éprouvait qu’un désir: la percer de
son épée. Il la déposerait morte et sanglante sur un navire, et la
renverrait à son père... Il tenait son épée dans sa main; mais il avait
fait graver sur la poignée, jadis: _Bienheureux les pacifiques!
Bienheureux les miséricordieux!_ Et, comme il la serrait en ses
mouvements d’angoisse, il lui sembla que chaque lettre de chacun de ces
mots s’incrustait dans sa chair. «Que ces paroles me brûlent la main,
avait-il dit, si jamais je tire l’épée, emporté par la colère ou pour
une cause injuste!» Et à cette heure la poignée de son épée lui brûlait
la main.
Il la rengaina et se mit à marcher de long en large. Astrid, toujours
dans la même pose, s’accroupissait encore davantage chaque fois qu’il
passait devant elle.
--Je ne te tuerai pas, lui dit-il d’une voix dure et chargée de haine.
Et un instant après:
--Comment t’appelles-tu?
Elle le lui dit. Il contempla longuement cette femme qu’il avait tant
aimée et honorée et qui se traînait sur le pont pareille à une bête
blessée, il la regarda comme l’âme d’un homme mort regarde le pauvre
corps qui l’a logée.
--O mon âme, soupira-t-il, te voici aussi dénuée qu’un mendiant!
Et il parla comme si Astrid n’existait plus et ne pouvait l’entendre.
--On m’avait dit qu’il y avait une fille de roi dont le cœur était si
pur et si saint que tous ceux qui l’approchaient goûtaient la paix. On
m’avait vanté sa douceur, une douceur telle que celui qui la voyait se
sentait en sécurité comme l’enfant près de sa mère. Et quand cette jeune
fille, accroupie là, à mes pieds, est venue vers moi, j’ai cru que
c’était elle! Sa gaieté et sa beauté allégeaient mes jours. Quelquefois
ses paroles et ses actes m’étonnaient, mais je l’aimais trop pour
douter...
Il réfléchit un moment sur le bonheur qui était entré avec elle dans sa
maison et qui s’était glissé jusqu’à son âme.
--Je pourrais lui pardonner, reprit-il. Je pourrais la relever dans mes
bras. Je pourrais encore la faire ma reine. Mais mon âme n’en resterait
pas moins en exil. O belle jeune femme qui as hébergé le mensonge! Près
de toi, il n’y a plus de sécurité.
Astrid s’était brusquement redressée.
--Ne parle pas ainsi! s’écria-t-elle. J’aime mieux mourir. Crois-moi.
Et elle lui raconta comment elle avait rêvé d’être quelque temps une
princesse, comment elle avait supplié Hjalte de l’accompagner à
Kungahalla, et comment elle avait succombé aux tentations:
--Lorsque je t’ai vu, roi Olaf, dit-elle, j’ai tout oublié pour être à
toi. Je pensais que je me laisserais tuer avec joie, si un seul jour je
pouvais être ta femme.
--Ce que tu considérais comme un jeu était pour moi mortellement grave,
répondit-il. Tu es venue dire à un homme: «Je suis celle que tu as le
plus ardemment désirée; je suis la noble vierge que, dans tes rêves de
gloire, tu as tant souhaité de conquérir.» Et tu n’étais qu’une esclave
menteuse! Sache-le, Astrid: j’ai soupiré après Ingegerd comme jamais
homme n’a soupiré après une femme. Je voulais m’accrocher à elle comme
les âmes des défunts se suspendent aux anges qui les emportent vers le
ciel. J’espérais que sa grande piété m’aiderait à vivre une vie sans
péché. Seul, je suis trop faible. Elle m’eût aidé. Elle m’eût aidé!... O
mon Dieu, poursuivit-il, pourquoi n’as-tu pas souffert que la princesse
vînt à moi, elle qui n’avait au cœur nulle mauvaise pensée!
Il défaillit, et la lassitude du désespoir s’abattit sur son âme.
--Je ne peux pas lutter. Je succomberai. M’avais-tu destiné, ô mon Dieu,
à devenir l’égal de tes apôtres et de tes martyrs? Mais tu ne m’as pas
envoyé la femme qui m’eût soutenu dans ma route; et je sais maintenant
que la couronne des Saints n’est pas pour moi.
Il se tut. Astrid s’approcha de lui.
--Roi Olaf, Hjalte et la princesse m’avaient prévenue tous deux que tu
étais mieux qu’un héros intrépide et qu’un noble roi. Mais je ne voulais
point les croire. Ce n’est qu’après avoir vécu à ton foyer que j’ai
commencé à te craindre. Vivre sous ton regard me devenait pire que la
mort. Les copeaux que tu brûlais dans ta main, la maladie qui fuyait à
ton ordre, l’épée que ton regard arrachait du poing de tes ennemis, tout
cela m’épouvantait. Et je voulais mourir avant que tu aies appris que je
t’avais trompé.
Le roi ne répondit rien. Ses yeux étaient tournés vers le ciel.
--Chaque jour, chaque heure près de toi m’était une torture. Roi Olaf,
je voulais me jeter dans la rivière pour te débarrasser de moi. Un saint
ne peut pas avoir à ses côtés une esclave menteuse.
Le roi se taisait. Astrid leva ses regards, et tout à coup elle s’écria:
--Roi Olaf, ton visage luit!
Pendant qu’Astrid parlait, Dieu avait ouvert les yeux du roi. Il vit les
étoiles du ciel quitter leur place et voler comme un essaim d’abeilles.
Elles se rejoignirent autour de sa tête; et elles le couronnaient comme
d’un diadème éblouissant.
--Astrid, dit-il en frissonnant, Dieu m’a parlé. Ce que tu dis est vrai.
Je serai un de ses Saints.
Sa voix tremblait d’émotion, et son visage illuminait la nuit. Le
dernier espoir d’Astrid s’éteignit dans son âme.
--Adieu, dit-elle. Je sais qui tu es. Songe à moi avec douceur et pitié.
J’avais vécu sans joie et sans bonheur. J’ai été battue; j’ai été vêtue
de haillons. Pardonne-moi. Mon amour ne t’a pas nui.
Elle s’éloignait; mais Olaf, se réveillant de son extase, courut après
elle.
--Pourquoi t’en vas-tu? murmura-t-il.
--Il faut que je m’en aille, répondit-elle à voix basse. Tu es un Saint.
--C’est pour cela que tu dois rester, dit-il. Je n’étais auparavant
qu’un pauvre homme qui tremblait et craignait le mal. Je n’étais qu’un
pauvre roi de la terre, trop pauvre pour te faire grâce. Si tu es
faible, qu’importe! Je suis le guerrier de Dieu. Si tu tombes, je te
relèverai. Dieu m’a élu, Astrid. Tu ne saurais me nuire, et moi, je puis
t’aider... Dieu m’a versé si richement son amour qu’il ne me semble même
plus que tu aies mal agi.
Il l’entoura doucement de ses bras; il appuya sur son épaule la tête de
la jeune femme qui défaillait et sanglotait; et tous deux remontèrent
vers le manoir royal.