« Vers la fin de ce dur mois de septembre, Lucien se plaignit d’un
malaise que le docteur attribua d’abord à un simple refroidissement.
Deux jours après, les symptômes s’aggravaient. Deux médecins de
Clermont, appelés en hâte, diagnostiquaient une fièvre scarlatine, mais
d’un caractère bénin. Si ma pensée n’avait pas été tout entière absorbée
par l’idée fixe qui faisait de moi, à cette époque, un véritable
maniaque, j’aurais trouvé de quoi remplir de notes tout mon livre à
serrure. Je n’avais qu’à suivre les évolutions de l’esprit du marquis et
la lutte engagée dans son cœur entre l’hypocondrie et l’amour paternel.
Tantôt, et malgré les propos rassurants des docteurs, il était inquiet
de son fils jusqu’à l’angoisse, et il passait la nuit à le veiller.
Tantôt, l’épouvante de la contagion le saisissait; il se mettait
lui-même au lit, se plaignant de douleurs imaginaires et comptant les
heures jusqu’à la visite du médecin. Il en arrivait, tant les symptômes
lui semblaient graves, à demander que cette visite commençât par lui.
Puis, il avait honte de sa panique. Le fonds de bonne race qui était
dans son sang reparaissait. Il se levait, il se châtiait de ses terreurs
par des phrases amères sur la faiblesse qu’amène l’âge, et il retournait
au chevet de son fils. Sa première idée fut de cacher à la marquise,
aussi bien qu’à Charlotte et au comte André, la maladie de l’enfant.
Mais, après deux semaines, ces alternatives de zèle et de terreur ayant
épuisé son énergie, il éprouva le besoin d’avoir sa femme auprès de lui
pour le soutenir, et son incohérence d’idées était si grande qu’il me
consulta.
— « Ne croyez-vous pas que c’est mon devoir?... » conclut-il.
« Il y a des âmes de mensonge, mon cher maître, et qui excellent à
excuser par de beaux motifs leurs plus vilaines actions. Si j’étais de
ce nombre, je pourrais me faire un mérite d’avoir insisté pour que le
marquis ne rappelât point sa femme. Certes je savais toute la portée de
ma réponse et de la résolution qu’allait prendre M. de Jussat. Je savais
que, s’il prévenait la marquise, elle arriverait par le premier train,
et je connaissais assez Charlotte pour être assuré que la fille
viendrait avec la mère. Je la reverrais, je tiendrais une suprême
occasion de réveiller en elle l’amour naissant dont j’avais surpris la
preuve. Je pourrais dire que ce fut une loyauté de ma part, ce conseil
donné au marquis de laisser Mme de Jussat heureuse à Paris. Oui, j’eus
cette apparence de loyauté. Pourquoi? Si je n’étais convaincu qu’il n’y
a pas d’effet sans cause et pas de ces loyautés-là sans un secret
égoïsme, j’y reconnaîtrais une horreur d’exploiter, au profit d’une
passion coupable, le plus noble des sentiments, celui d’une sœur pour
son frère. Voici la nue vérité : en essayant de dissuader M. de Jussat,
j’étais convaincu que tout effort pour reprendre le cœur de Charlotte
serait inutile. Je prévoyais dans ce retour une humiliation certaine.
Usé par ces longs mois de luttes intérieures, je ne me sentais plus la
force de manœuvrer. Je n’eus donc aucune vertu à représenter au marquis
les inconvénients, les dangers même du séjour de ces deux femmes au
château, près d’un malade qui pouvait leur communiquer sa maladie.
— « Et moi? » répondit-il ingénument. « Est-ce que je ne m’expose pas
tous les jours? Mais vous avez raison pour Charlotte; j’écrirai que je
ne la veux pas... »
— « Ah! Greslou, » me disait-il deux jours après, au reçu d’un
télégramme, « voilà ce qu’elles me font : lisez... » Il me tendit la
dépêche qui annonçait l’arrivée de Mlle de Jussat avec sa mère.
« Naturellement », gémissait l’hypocondriaque, « elle a voulu venir,
sans penser que je n’ai pas besoin de ces émotions-là ».
« Le marquis me parlait de la sorte à deux heures de l’après-midi. Je
savais, pour l’avoir pris à mon retour du voyage où je vous ai connu,
que le train de Paris part à neuf heures du soir et arrive à Clermont
vers cinq heures du matin. Le temps de monter en voiture, Mme de Jussat
et Charlotte seraient au château avant dix heures. Je passai une soirée
et une nuit affreuses, dépourvu maintenant de cette tension
philosophique, hors de laquelle je flotte, créature sans énergie, au gré
d’impressions nerveuses. Le bon sens m’indiquait pourtant une solution
bien simple. Mon engagement finissait, comme je vous l’ai dit, le 15
octobre. Nous étions au 5 de ce mois. L’enfant entrait en pleine
convalescence. Il avait auprès de lui sa mère et sa sœur. Je pouvais
retourner chez moi sans scrupule et sous le premier prétexte venu. Je le
pouvais et je le devais, — pour ma dignité autant que pour mon repos.
Au matin de cette nuit d’insomnie, j’avais pris cette résolution.
J’allai jusqu’à en toucher un mot au marquis tout de suite; il ne me
laissa pas lui parler, tant il était agité par l’arrivée de sa fille :
— « C’est bon », me dit-il, « plus tard, plus tard. En ce moment je
n’ai la tête à rien... Cette contrariété!... Voilà comment j’ai vieilli
si vite... Toujours des coups nouveaux, toujours... »
« Qui sait? ma destinée aura peut-être dépendu tout entière du mouvement
d’humeur par lequel ce vieux fou refusait de m’entendre. Si je lui eusse
parlé à cette minute, et si nous eussions fixé mon départ, je me serais
vu obligé de partir en effet; au lieu que la seule présence de Charlotte
changea ce projet de partir en un projet de rester, comme une lampe
apportée dans une chambre change les ténèbres en lumière, immédiatement.
Je vous le répète, j’étais convaincu qu’elle avait cessé de s’intéresser
à moi d’une part, et, de l’autre, que, moi-même, je traversais, par
rapport à elle, une crise non pas de véritable amour, mais de vanité
blessée et de sexualité morbide. Hé bien! A la voir descendre de voiture
devant le perron, à constater combien ma présence la bouleversait,
combien la sienne m’affolait, je compris avec une égale évidence deux
choses : d’abord, qu’il me serait physiquement impossible de quitter le
château tant qu’elle y serait; ensuite, qu’elle avait traversé depuis le
mois de mai des troubles pareils aux miens, sinon pires. Ma divination
devant l’enveloppe qui contenait les brins du muguet ne m’avait pas
trompé. Elle pouvait m’avoir fui avec le plus sincère courage, n’avoir
pas répondu à mes lettres, ne pas les avoir lues, s’être fiancée pour
mettre entre nous l’irréparable, avoir cru même qu’elle ne m’aimait
plus, être revenue au château sur cette persuasion. Elle m’aimait. Pour
reconnaître cet amour, je n’eus pas besoin d’une analyse détaillée,
comme celles où je m’étais trop complu et qui m’avaient tant trompé. Ce
fut une intuition soudaine, irraisonnée, invincible, à me faire croire
que les théories sur la double vue, si discutées par la science, sont
absolument vraies. Je le lus, cet amour inespéré, à travers les yeux
émus de cette enfant, comme vous lisez les mots par lesquels j’essaie de
vous reproduire ici l’éclair et le foudroiement de cette évidence. Elle
était là, devant moi, dans son costume de voyage, et blanche, blanche
comme cette feuille de papier. J’aurais dû expliquer cette pâleur par
les lassitudes de la nuit passée en wagon, n’est-ce pas, et par
l’inquiétude sur son frère malade? Ses yeux, en rencontrant mes yeux,
tremblèrent d’émotion. Cela pouvait être la pudeur offensée. Elle était
maigrie, comme fondue; et quand, arrivée dans le vestibule, elle ôta son
manteau, je vis que sa robe, une robe de l’année dernière, que je
reconnus, faisait comme des plis autour de ses épaules. Mais
n’avait-elle pas été malade?... Ah! moi qui avais tant cru à la méthode,
aux inductions, aux complications du raisonnement, que j’ai senti là
cette toute-puissance de l’instinct contre quoi rien ne prévaut! Elle
m’aimait toujours. Elle m’aimait davantage encore. Que m’importait
qu’elle ne m’eût pas donné la main à notre première rencontre; qu’elle
m’eût à peine parlé dans le vestibule; qu’elle montât les marches du
grand escalier avec sa mère sans détourner la tête? Elle m’aimait. Cette
certitude, après un si long dessèchement d’anxiété, m’inondait le cœur
d’un flot de joie à me trouver mal, là, sur le tapis de cet escalier que
je dus gravir à mon tour pour remonter dans ma chambre. Qu’allais-je
faire, cependant? Accoudé sur ma table et contenant mon front avec mes
mains pour réprimer les battements de mes tempes, je me posai cette
question sans rien y répondre, sinon que je ne pouvais plus m’en aller,
que cela ne pouvait pas finir entre Charlotte et moi sur une absence et
sur un silence; enfin que nous approchions d’une heure où tant d’efforts
réciproques, de luttes cachées, de désirs combattus de part et d’autre,
nous précipitaient vers une scène suprême. Cette scène, je la sentais
toute proche, tragique, décisive, inévitable. D’abord, Charlotte était
contrainte de subir ma présence. Quoi qu’elle en eût, nous devions nous
rencontrer au chevet de son frère, et, ce matin même de son arrivée,
quand ce fut mon tour d’aller tenir compagnie au petit malade, vers onze
heures, je la trouvai là, qui causait avec lui, tandis que la marquise
interrogeait la sœur Anaclet, toutes deux se parlant à mi-voix et debout
près de la fenêtre. Lucien, à qui l’on avait caché la venue des deux
femmes, montrait sur son visage amaigri et dans ses gestes énervés cette
joie un peu excitée, presque fiévreuse, qui se remarque chez les
convalescents. Il me salua de son plus gai sourire, et, me prenant la
main, il dit à sa sœur :
— « Si tu savais comme M. Greslou a été bon pour moi tous ces
jours-ci!... »
« Elle ne répondit rien, mais je vis que sa main, à elle, posée près de
la joue de son frère sur l’oreiller, était comme secouée d’un frisson.
Elle fit un effort, pour me regarder d’un regard qui ne la trahît point.
Sans doute mon visage, à moi, exprimait une émotion qui la toucha. Elle
sentit que de laisser ainsi tomber la phrase innocente du petit garçon
me ferait mal, et, avec sa voix des jours passés, avec sa douce et
vivante voix, où frémissait la palpitation étouffée d’un cœur trop ému,
elle dit, sans m’adresser la parole directement :
— « Oui, je le sais; et je l’en remercie. Nous le remercions tous
beaucoup... »
« Elle n’ajouta pas un mot. Je suis sûr que si je lui avais de nouveau
pris la main à cette minute, elle se serait évanouie, tant elle était
remuée par ce simple entretien. Je balbutiai une réponse vague, un :
« C’est trop naturel », ou je ne sais quoi de semblable. Je n’avais pas
moi-même beaucoup plus de sang-froid. Lucien, cependant, qui n’avait
remarqué ni l’accent altéré de sa sœur ni ma gêne, continuait :
— « Et André, ne viendra-t-il pas me voir? »
— Tu sais bien qu’il est retenu au régiment », répondit-elle.
— « Et Maxime? » insista l’enfant.
« Je n’ignorais pas que c’était le petit nom du fiancé de Mlle de
Jussat. Ces deux syllabes ne furent pas plus tôt sorties des lèvres du
malade que je vis sa pâleur, à elle, s’empourprer soudain d’un flot de
sang. Il y eut un passage de silence durant lequel j’entendis le
susurrement de la sœur Anaclet, le crépitement du feu dans la cheminée,
le balancier de la pendule allant et venant, et l’enfant reprit, étonné
lui-même de ce mutisme :
— « Oui, Maxime? il ne viendra pas non plus?...
— « M. de Plane a rejoint le régiment, lui aussi », fit Charlotte.
— « Vous montez déjà, monsieur Greslou? » me demanda Lucien comme je me
levai brusquement.
— « Je reviens », répliquai-je; « j’ai oublié une lettre sur ma
table... » Et je sortis laissant Charlotte au chevet du lit, toute pâle
de nouveau et les yeux baissés.
« Ah! mon cher maître, j’ai besoin que vous me croyiez dans ce que je
vais vous dire; besoin qu’en dépit des incohérences d’un cœur presque
inintelligible à lui-même, vous ne doutiez pas de ma sincérité en ce
moment-là. J’ai tant besoin de ne pas en douter, moi non plus; besoin de
me répéter que je n’ai pas menti alors. Croyez-moi. Il n’y avait plus un
atome de comédie volontaire dans le mouvement subit par lequel je me
levai au seul rappel du nom de l’homme à qui Charlotte devait
appartenir, à qui elle appartenait. Il n’y avait pas de comédie dans les
larmes qui me jaillirent des yeux, sitôt passé le seuil de la porte, ni
dans celles que je versai encore la nuit qui suivit, désespéré par cette
double et affreuse certitude que nous nous aimions, elle et moi, et que
jamais, jamais, nous ne serions l’un à l’autre; pas de comédie dans les
sursauts de douleur que sa présence m’infligea durant les jours d’après.
Son visage creusé, sa silhouette émaciée, ses prunelles souffrantes
étaient là qui me bouleversaient, et cette pâleur me navrait l’âme, et
cette ligne mince de son corps affolait mon désir, et ces prunelles me
suppliaient : « Ne parlez pas... Je sais que vous êtes misérable
aussi... Vous seriez trop cruel de reprocher, de vous plaindre, de
montrer votre plaie... » Dites, si je n’avais pas été de bonne foi dans
ces journées, est-ce que je les aurais laissées passer sans agir,
lorsque les heures m’étaient comptées? Mais je ne me rappelle pas une
réflexion, pas une combinaison. Je me rappelle des sensations
tourbillonnantes, quelque chose de brûlant, de frénétique,
d’intolérable, une terrassante névralgie de tout mon être intime, une
lancination continue, et, — grandissant, grandissant toujours, le rêve
d’en finir, un projet de suicide... Commencé où, quand, à propos de
quelle souffrance particulière? Je ne peux pas le dire... Vous le voyez
bien, que j’ai aimé vraiment, dans ces instants-là, puisque toutes mes
subtilités s’étaient fondues à la flamme de cette passion, comme du
plomb dans un brasier; puisque je ne trouve pas matière à une analyse
dans ce qui fut une réelle aliénation, une abdication de tout mon Moi
ancien dans le martyre. Cette idée de la mort sortie des profondeurs
intimes de ma personne, cet obscur appétit du tombeau dont je me sentis
possédé comme d’une soif et d’une faim physiques, vous y reconnaîtrez,
mon cher maître, une conséquence nécessaire de cette maladie de l’Amour,
si admirablement étudiée par vous. Ce fut, retourné contre moi-même, cet
instinct de destruction dont vous signalez le mystérieux éveil dans
l’homme en même temps que l’instinct du sexe. Cela s’annonça d’abord par
une lassitude infinie, lassitude de tant sentir sans rien exprimer
jamais. Car, je vous le répète, l’angoisse des yeux de Charlotte, quand
ces yeux rencontraient les miens, la défendait, plus que n’auraient fait
toutes les paroles. D’ailleurs, nous n’étions jamais seuls, sinon
parfois quelques minutes au salon, par hasard, et ces quelques minutes
se passaient dans un de ces silences imbrisables qui vous prennent à la
gorge comme avec une main. Parler alors est aussi impossible que pour un
paralytique de remuer ses pieds. Un effort surhumain n’y suffirait pas.
On éprouve combien l’émotion, à un certain degré d’intensité, devient
incommunicable. On se sent emprisonné, muré dans son Moi, et l’on
voudrait s’en aller de ce Moi malheureux, se plonger, se rouler,
s’abîmer dans la fraîcheur de la mort où tout s’abolit. Cela continua
par une délirante envie de marquer sur le cœur de Charlotte une
empreinte qui ne pût s’effacer, par un désir insensé de lui donner une
preuve d’amour contre laquelle ne pussent jamais prévaloir ni la
tendresse de son futur mari ni l’opulence du décor social où elle allait
vivre. « Si je meurs du désespoir d’être séparé d’elle pour toujours, il
faudra bien qu’elle se souvienne longtemps, longtemps, du simple
précepteur, du pauvre petit provincial capable de cette énergie dans ses
sentiments!... » Il me semble que je me suis formulé ces réflexions-là.
Vous voyez, je dis : « Il me semble ». Car, en vérité, je ne me suis pas
compris durant toute cette période. Je ne me suis pas reconnu dans cette
fièvre de violence et de tragédie dont je fus consumé. A peine si je
démêle sous ce va-et-vient effréné de mes pensées une auto-suggestion,
comme vous dites. Je me suis hypnotisé moi-même, et c’est comme un
somnambule que j’ai arrêté de me tuer à tel jour, à telle heure, que je
suis allé chez le pharmacien me procurer la fatale bouteille de noix
vomique. Au cours de ces préparatifs et sous l’influence de cette
résolution, je n’espérais rien, je ne calculais rien. Une force vraiment
étrangère à ma propre conscience agissait en moi. Non. A aucun moment je
n’ai été, comme à celui-là, le spectateur, j’allais dire désintéressé,
de mes gestes, de mes pensées et de mes actions, avec une extériorité
presque absolue de la personne agissante par rapport à la personne
pensante. — Mais j’ai rédigé une note sur ce point, vous la trouverez
sur la feuille de garde, dans mon exemplaire du livre de Brierre de
Boismont consacré au suicide. — J’éprouvais à ces préparatifs une
sensation indéfinissable de rêve éveillé, d’automatisme lucide.
J’attribue ces phénomènes étranges à un désordre nerveux voisin de la
folie et causé par les ravages de l’idée fixe. Ce fut seulement le matin
du jour choisi pour exécuter mon projet que je pensai à une dernière
tentative auprès de Charlotte. Je m’étais mis à ma table pour lui écrire
une lettre d’adieu. Je la vis lisant cette lettre, et cette question se
posa soudain à moi : « Que fera-t-elle? » Etait-il possible qu’elle ne
fût pas remuée par cette annonce de mon suicide possible? N’allait-elle
pas se précipiter pour l’empêcher? Oui, elle courrait à ma chambre. Elle
me trouverait mort... A moins que je n’attendisse, pour me tuer, l’effet
de cette dernière épreuve?... — Là, je suis bien sûr d’y voir clair en
moi. Je sais que cette espérance naquit exactement ainsi et précisément
à ce point de mon projet. « Hé bien! » me dis-je, « essayons ».
J’arrêtai que si, à minuit, elle n’était pas venue chez moi, je boirais
le poison. J’en avais étudié les effets. Je le savais quasi foudroyant,
et j’espérais souffrir très peu de temps. Il est étrange que toute cette
journée se soit passée pour moi dans une sérénité singulière. Je dois
noter cela encore. J’étais comme allégé d’un poids, comme réellement
détaché de moi-même, et mon anxiété ne commença que vers dix heures,
quand, m’étant retiré le premier, j’eus placé la lettre sur la table
dans la chambre de la jeune fille. A dix heures et demie, j’entendis par
ma porte entr’ouverte le marquis, la marquise et elle qui montaient. Ils
s’arrêtèrent pour causer une dernière minute dans les couloirs, puis ce
furent les bonsoirs habituels, et l’entrée de chacun dans sa chambre...
Onze heures. Onze heures un quart. Rien encore. Je regardais ma montre
posée devant moi, auprès de trois lettres préparées, pour M. de Jussat,
pour ma mère et pour vous, mon cher maître. Mon cœur battait à me rompre
la poitrine, mais la volonté était ferme et froide. J’avais annoncé à
Mlle de Jussat qu’elle ne me reverrait pas le lendemain. J’étais sûr de
ne pas manquer à ma parole si... Je n’osais creuser ce que ce si
enveloppait d’espérance. Je regardais marcher l’aiguille des secondes et
je faisais un calcul machinal, une multiplication exacte : « A soixante
secondes par minute, je dois voir l’aiguille tourner encore tant de
fois, car à minuit je me tuerai... » Un bruit de pas dans l’escalier, et
que je perçus tout furtif, tout léger, avec une émotion suprême, me fit
interrompre mon calcul. Ces pas s’approchaient. Ils s’arrêtèrent devant
ma porte. Brusquement cette porte s’ouvrit. Charlotte était devant moi.
« Je m’étais levé. Nous restâmes ainsi face à face, et tous les deux
debout. Son visage était décomposé par le saisissement de sa propre
action, plus pâle encore, et ses yeux y luisaient d’un éclat
extraordinaire. Ils semblaient noirs, tant le point central en était
agrandi par l’émotion, jusqu’à envahir la prunelle. Je remarquai ce
détail parce qu’il transformait toute sa physionomie. D’ordinaire si
réservée, presque effacée, cette physionomie respirait l’égarement d’un
être dominé par une passion plus forte que sa volonté. Elle avait dû se
coucher, puis se relever, car ses cheveux étaient tressés dans une
grosse natte au lieu d’être noués derrière sa tête. Une robe de chambre
blanche, attachée par une cordelière, se plissait autour de sa taille,
et, preuve de son trouble affolé, elle avait passé en hâte ses pieds nus
dans ses mules sans même s’en rendre compte. Evidemment une angoisse
insoutenable l’avait précipitée de son lit dans ma chambre. Elle ne se
souciait ni de ce que je penserais d’elle, ni de ce que je pourrais être
tenté de dire. Elle avait cru à ma lettre, et elle arrivait, en proie à
une exaltation si vive qu’elle ne tremblait pas.
— « Ah! » fit-elle d’une voix brisée après ce silence de la première
minute, « Dieu soit loué, je ne suis pas arrivée trop tard... Mort! je
vous ai cru mort!... Ah! c’est horrible... Mais c’est fini, n’est-ce
pas? Dites que vous m’obéirez, dites que vous n’attenterez pas à vos
jours. Jurez, jurez-le-moi... »
« Elle prit ma main dans les siennes par un geste suppliant. Ses doigts
étaient glacés. C’était quelque chose de si décisif que cette entrée,
une telle preuve d’amour dans un instant où je me trouvais moi-même si
exalté, que je ne réfléchis pas, et, sans lui répondre, je me souviens
que je la pris dans mes bras en pleurant, que mes lèvres cherchèrent ses
lèvres, que je lui donnai, à travers ces larmes, le plus brûlant, le
plus tendre des baisers, le plus sincère; que ce fut une seconde
d’extase infinie, de félicité suprême, et aussi qu’elle s’arracha de
moi, ayant, sur son visage toujours égaré, toute la honte de ce qu’elle
venait de permettre.
— « Malheureuse », disait-elle. « Il faut que je m’en aille!...
Laissez-moi m’en aller!... Ne m’approchez plus... »
— « Vous voyez bien qu’il faut que je meure », lui répondis-je,
« puisque vous ne m’aimez pas, puisque vous allez être la femme d’un
autre, puisque tout nous sépare, et pour toujours. »
« Je pris la fiole noire sur la table et je la lui montrai à la lueur de
la lampe.
— « Le quart seulement de ce flacon », continuai-je, « et c’est le
remède à tant de souffrances... Dans cinq minutes ce sera fini. » Et
doucement, sans faire un seul geste qui pût la forcer encore à se
défendre : « Partez, et merci d’être venue. Avant un quart d’heure
j’aurai cessé de sentir ce que je sens, cette intolérable privation de
vous depuis tant de mois... Allons, adieu; ne m’ôtez pas mon
courage... »
« Elle avait tressailli tout entière quand la flamme avait éclairé la
noire liqueur. Elle étendit sa main vers moi et m’arracha le flacon en
disant : « Non! Non!... » Elle le regarda, lut la petite inscription sur
l’étiquette rouge, et elle trembla. Son visage s’altéra davantage
encore. Une ride se creusa entre ses sourcils. Ses lèvres palpitèrent.
Ses yeux exprimèrent l’agonie d’une anxiété dernière, puis, d’un accent
presque dur, saccadant ses mots comme s’ils lui étaient arrachés par une
puissance à la fois torturante et irrésistible.
— « Moi aussi », dit-elle, « j’ai trop souffert, j’ai trop souffert,
j’ai trop lutté... Non », continua-t-elle en s’avançant vers moi et me
prenant le bras, « pas seul, pas seul... Nous mourrons ensemble. Après
ce que j’ai fait, il n’y a plus que cela... » Elle fit le geste de
porter la fiole à ses lèvres. Je la lui enlevai, et elle, avec un
sourire presque fou : « Mourir, oui, mourir là, près de vous, avec
vous... » Et elle s’approchait encore, posant sa tête sur mon épaule, si
bien que je sentais contre le bas de ma joue la soie fine de ses
cheveux. « Ainsi... Ah! il y a si longtemps que je vous aime, si
longtemps... Je peux bien vous le dire maintenant, puisque je paye ce
droit de ma vie... Vous voulez bien me prendre avec vous, nous en aller
ensemble tous deux, tous deux?... »
— « Oui »?, lui répondais-je, « ensemble, nous mourrons ensemble. Je
vous le jure. Mais pas tout de suite... Ah! laissez-moi le temps de
sentir que vous m’aimez... » Nos lèvres s’étaient unies de nouveau, mais
cette fois elle me rendait mes baisers. Je la serrai contre moi. Je la
sentis qui défaillait sous cette étreinte. Je l’entraînai jusqu’à mon
lit, ainsi enlacée à moi, et elle s’abandonna tout entière. Ah! ce
furent de ces baisers où l’extase de l’âme en débordant sur tout le
corps donne à la fièvre des sens l’ardeur d’un élan spirituel, où le
passé, le présent, l’avenir, s’abolissent pour ne plus laisser de place
à rien qu’à l’amour, à la douloureuse, à l’enivrante folie de l’amour.
Cette frêle vierge, cette vivante statuette de Tanagra était à moi dans
son innocence. Elle m’appartenait sans se défendre, avec une passivité
d’hypnotisée, et il me semblait que cette heure en effet n’était pas
vraie, tant elle dépassait les forces de mon espérance, presque celles
de mon désir. Dans le jour adouci que jetaient la flamme de la lampe et
celle du feu à demi éteint, la délicatesse de ses traits amaigris, sa
pâleur consumée, ses cheveux maintenant épars, la faisait ressembler à
une apparition, même dans ce don physique de sa personne qu’elle me
livrait comme une sacrifiée. C’est avec une voix de fantôme qu’elle me
parlait, me racontant la longue histoire de ses sentiments. Elle disait
comme elle s’était éprise presque au premier regard et sans même s’en
douter; puis comme elle avait souffert de mes tristesses et de ma
confidence; puis comme elle avait rêvé d’être mon amie, une amie qui me
consolerait doucement; puis la lumière affreuse que ma déclaration dans
la forêt avait soudain jetée sur son cœur, et qu’elle s’était juré de
mettre un abîme entre nous. Elle me racontait ses luttes quand elle
recevait mes lettres, et ses vaines résolutions de ne pas les lire, et
ses fiançailles désespérées, afin que tout fût irrémédiable, et son
retour, et le reste. Elle trouvait, pour me révéler le secret roman de
sa tendresse, de ces phrases pudiques et passionnées qui tombent du bord
mystérieux de l’âme comme les larmes tombent du bord des yeux. Elle
disait : « Je le pourrais que je ne voudrais rien effacer de ces
douleurs, tellement j’ai besoin de sentir que j’ai vécu par vous... »
Elle disait :
« Vous me laisserez mourir la première, pour que je ne vous voie pas
souffrir... » Et elle m’enveloppai de ses cheveux, et c’était sur ce
visage que j’avais connu si maître de lui, une extase de martyre, une
joie comme surnaturelle avec un fonds de douleur, une exaltation mêlée
de remords. Quand elle se taisait, serrée à moi, absorbée en moi, nos
bouches unies, nos bras liés, nous pouvions entendre le vent qui
tournait, tournait, mélancolique, autour des fenêtres closes, et ce
château endormi avec son silence paisible, c’était déjà la tombe, cette
tombe vers laquelle nous roulions, roulions, entraînés hors de la vie
par l’ardeur d’amour qui nous avait ainsi jetés sur le cœur de l’un de
l’autre.
« C’est ici, mon cher maître, que se place l’épisode le plus singulier
de cette aventure, celui que les hommes appelleraient le plus honteux;
mais de vous à moi ces mots-là n’ont pas de sens et j’aurai le courage
de tout vous raconter de cette heure. J’avais été sincère, je vous l’ai
dit, et sincère sans l’ombre de calcul, dans cette résolution de suicide
qui m’avait fait acheter la fiole de noix vomique, puis écrire à
Charlotte. Lorsqu’elle était venue, qu’elle était tombée dans mes bras,
qu’elle s’était écriée : « Mourons ensemble! » j’avais répondu :
« Mourons ensemble », avec la plus entière bonne foi. Il m’avait paru si
simple, si naturel, si facile de nous en aller ainsi tous les deux! Vous
qui avez décrit en des pages si fortes la vapeur d’illusions soulevée en
nous par le désir physique, ce vertige du sexe dont nous sommes pris
comme d’un vin, vous ne me jugerez pas monstrueux d’avoir senti cette
vapeur se dissiper avec le désir, cette ivresse s’en aller avec la
possession. Au milieu de cette nuit de folie, une heure arriva, où,
lassés de caresses : moi, alangui de volupté; elle, épuisée d’émotions,
nous nous laissâmes aller à nous reposer l’un près de l’autre. Nous nous
taisions. Charlotte avait posé sa tête sur ma poitrine. Elle fermait ses
yeux, brisée par l’excès des sensations subies. Je me souviens. Je la
regardais et je me sentais, sans savoir comment retomber de mon âme
exaltée et frénétique d’avant le bonheur, à cette âme réfléchie,
philosophique et lucide qui avait été la mienne autrefois et que le
sortilège du désir avait métamorphosé. Je regardais Charlotte, et cette
idée s’emparait de moi, que dans quelques heures ce corps adorable,
animé en ce moment de toutes les ardeurs de la vie, serait immobilisé,
glacé, mort, — morte cette bouche fine qui frémissait encore de mon
baiser, morts ces beaux yeux abrités sous leurs tremblantes paupières
pour mieux retenir leur rêve, morte cette chair à qui je venais de
révéler l’amour, morte cette âme à moi, pleine de moi, ivre de moi! Je
répétai mentalement à plusieurs reprises cette syllabe : « Morte, morte,
morte... » et ce qu’elle représente de subit écroulement dans la nuit,
d’irréparable chute dans le noir, le froid, le vide, me serra soudain le
cœur. Cette entrée dans le gouffre sans fond du néant, qui me semblait,
non pas seulement aisée, mais passionnément désirable quand la fureur de
l’amour malheureux me dominait, — tout d’un coup, et cette fureur une
fois apaisée, m’apparut comme la plus redoutable des actions, la plus
folle, la plus impossible à exécuter ainsi... Charlotte continuait de
fermer ses yeux, ses cheveux toujours défaits. Qu’elle était jeune,
fragile, enfantine presque, dans son attitude, combien à ma merci!
L’amincissement de sa pauvre figure, rendu plus visible par la clarté
adoucie de la lampe, me disait trop ce qu’elle avait senti depuis des
jours. Et j’allais la tuer, ou du moins l’aider à se tuer. Nous allions
nous tuer... Un frisson me secoua tout entier à cette pensée, et j’eus
peur... Pour elle? Pour moi? Pour tous les deux? Je ne sais pas. J’eus
peur, une peur paralysante et qui glaça mon être le plus secret, cette
âme de mon âme, cet indéfinissable centre de notre énergie. Subitement,
par une volte-face d’idées pareilles à celle des mourants qui jettent un
dernier regard sur leur existence, et aperçoivent, dans le mirage d’un
infini regret, les joies connues ou convoitées, la vision s’évoqua de
cette vie toute en pensée que j’avais tour à tour tant désirée et tant
reniée. Je vous vis dans votre cellule, mon cher maître, en train de
méditer, et l’univers de l’intelligence développa de nouveau devant moi
la splendeur de ses horizons. Mes travaux personnels, si négligés depuis
quelque temps, ce cerveau dont j’avais été si fier, ce Moi cultivé si
complaisamment, j’allais sacrifier tous ces trésors... « A la parole
donnée... » eussé-je dû répondre. « A un caprice d’exaltation... »
répondis-je. A la rigueur, ce suicide avait une signification tout à
l’heure, quand d’être à jamais séparé de Charlotte me bouleversait de
désespoir. Mais comment? Nous nous aimions, nous étions l’un à l’autre.
Qui nous empêchait, libres et jeunes tous deux, de fuir ensemble, si, au
lendemain de cette nuit d’ivresse, nous ne pouvions supporter l’absence?
Cette hypothèse d’un enlèvement fit surgir dans ma mémoire l’image du
comte André. Pourquoi ne pas noter cela aussi? Un chatouillement
enivrant d’amour-propre me courut sur tout le cœur à ce souvenir. Je
regardai Charlotte de nouveau, et je me sentis, cette fois, rempli du
plus farouche orgueil. La rivalité instituée autrefois par ma secrète
envie entre son frère et moi se réveilla dans un sursaut de triomphe. Il
y a un proverbe célèbre qui dit que tout animal est triste après la
volupté : « _Omne animal_.... » Ce n’est pas cette tristesse que
j’éprouvai alors, mais un desséchement absolu de ma tendresse, un retour
rapide — rapide comme l’action d’un précipité chimique — à un état
d’âme antérieur. Je ne crois pas que ce déplacement de sensibilité ait
demandé plus d’une demi-heure. Je continuais de regarder Charlotte en
m’abandonnant à ces passages d’idées, avec le délice d’une liberté
reconquise. La plénitude de la vie volontaire et réfléchie affluait en
moi maintenant, comme l’eau d’une rivière dont on a levé l’écluse. La
maladive nostalgie de sa présence avait, durant notre séparation, dressé
une barrière contre laquelle s’était endigué le flot de mes sentiments
anciens. Cette barrière supprimée, je redevenais moi et tout entier.
Elle, cependant, s’était assoupie peu à peu. J’entendais son souffle
égal et léger, puis brusquement un grand soupir, et elle s’éveilla :
— « Ah! » me dit-elle en me serrant contre elle d’une façon presque
convulsive, « vous êtes là, vous êtes là. J’avais perdu connaissance...
J’ai rêvé... Ah! quel rêve!... J’ai vu mon frère qui marchait sur
vous... Dieu! l’horrible rêve!... »
« Elle me donna de nouveau un baiser, et, comme sa bouche était près de
ma bouche, l’heure sonna. Elle écouta le tintement de la pendule, et
compta jusqu’à quatre.
— « Quatre heures », dit-elle, « il est temps.... Adieu, mon amour,
encore adieu... »
« Elle m’embrassa de nouveau. Sa physionomie était redevenue calme dans
son exaltation, presque souriante.
— « Donne-moi le poison », dit-elle d’une voix ferme en me tutoyant
pour la première fois.
« Je restai immobile sans lui répondre.
— « Tu as peur pour moi », reprit-elle; « va, je saurai mourir...
Donne... »
« Je me levai du lit, toujours sans répondre. Elle s’était mise sur son
séant et joignait ses mains sans me regarder. Priait-elle? Etait-ce le
dernier effort de cette âme pour arracher d’elle cet amour de la vie qui
pousse de si profondes racines dans un être de vingt ans? Je vous
donnerai la mesure de mon sang-froid quand je vous aurai marqué ce
détail puéril, mais bien significatif : je réparai en hâte le désordre
de ma toilette en prévision d’éviter le ridicule dans la scène que je
savais imminente. Car ma résolution d’empêcher ce double suicide était
maintenant absolue... J’eus le sang-froid encore de saisir la fiole
brune sur la table et de la porter dans une armoire à la clef de
laquelle je donnai un tour. Ces préparatifs, auxquels elle ne prenait
pas garde, semblèrent sans doute longs à Charlotte, car elle insista en
se tournant vers moi :
— « Je suis prête », dit-elle.
« Elle vit mes mains vides. L’expression extatique de son visage se
changea en une angoisse extrême, et sa voix devint âpre pour répéter :
— « Le poison. Donnez-moi le poison... » Puis, comme répondant à une
pensée qui se présentait tout d’un coup à son esprit, elle ajouta
fébrilement : « Non, ce n’est pas possible... »
— « Non », m’écriai-je en me jetant à genoux devant le lit et
saisissant ses mains. « Non, tu dis vrai, ce n’est pas possible... Je ne
veux pas te laisser mourir devant moi, pour moi, t’assassiner... Je t’en
supplie, Charlotte, ne me demande pas de réaliser ce funeste projet...
Quand je l’ai acheté, ce poison, j’étais fou, je croyais que tu ne
m’aimais pas... Je voulais me tuer. Ah! sincèrement!... Mais aujourd’hui
que tu m’aimes, que je le sais, que tu t’es donnée à moi, non, je ne
peux pas, je ne veux pas... Vivons, mon amour, vivons, consens à
vivre... Nous partirons ensemble, si tu veux. Nous avons le droit de
nous épouser. Nous sommes libres... Et si tu ne veux pas, si tu te
repens de ces heures d’abandon, hé bien! je souffrirai le martyre; mais,
je te le jure, ce sera comme si ce n’avait jamais été, rien de moi ne
gênera ta vie... Mais t’aider à mourir, te tuer, toi... Non, non, non,
ne me le demande plus... »
« Combien de temps lui parlai-je ainsi et que lui dis-je encore? Je ne
sais plus. J’épiais sur son visage une émotion douce, une faiblesse de
femme, un de ces « oui » du regard qui démentent le « non » que prononce
la bouche. Elle se taisait, les yeux fixés sur moi, et brillant cette
fois d’un feu tragique. Elle avait retiré ses mains des miennes, croisé
ses bras sur sa poitrine, et, tout enveloppée de ses cheveux, comme
éloignée de moi par une horreur invincible, elle dit, lorsque je
m’arrêtai de la supplier :
— « Ainsi, vous ne voulez pas tenir votre parole?... »
— « Non, » balbutiai-je, « je ne peux pas... Je ne peux pas... Je ne
savais pas ce que je disais... »
— « Ah! » dit-elle avec un cruel dédain sur ses belles lèvres qui
tremblaient, « mais dites-moi donc que vous avez peur!... Donnez-moi le
poison. Je vous la rends pour vous, cette parole... Je mourrai seule...
Mais m’avoir attirée dans ce piège ainsi... Lâche! lâche! lâche!... »
« Pourquoi je n’ai pas bondi sous cet outrage, pourquoi je n’ai pas pris
de moi-même la fiole de poison, pourquoi je ne l’ai pas mise sur mes
lèvres devant elle, en lui disant : « Regardez si je suis un lâche... »
je ne le comprends pas quand j’y songe, quand je me souviens de
l’implacable mépris empreint alors sur ce visage. Il faut croire qu’en
effet, à cette minute, j’avais peur, moi qui maintenant marcherais à
l’échafaud sans trembler, moi qui ai le courage de me taire depuis trois
mois en risquant ma tête. Mais c’est que maintenant une idée me
soutient, une volonté froidement, intellectuellement conçue, au lieu
que, durant cette affreuse scène, c’était un désarroi de toutes les
forces de mon âme, entre mes sensations suraiguës de ces mois derniers
et celles de l’heure présente, et, m’asseyant sur le tapis où je venais
de m’agenouiller, comme si je n’avais plus eu même l’énergie de me tenir
debout, je remuai la tête, et je dis : « Non, non ». Cette fois, ce fut
elle qui ne répondit pas. Je la vis ramasser d’un geste ses beaux
cheveux, qu’elle tordit en un nœud fait à la hâte, assurer ses pieds
dans ses mules, s’envelopper de sa robe blanche. Elle chercha des yeux
le flacon noir à étiquette rouge, et, ne le voyant pas sur la table,
elle marcha vers la porte, puis, sans même retourner sa tête, elle
disparut après m’avoir lancé de nouveau le mot terrible :
— « Lâche! lâche... »
« Je restai là, écroulé devant ce lit, dont le désordre me témoignait
seul que je n’avais pas rêvé, — longtemps, longtemps. Soudain une
inquiétude effrayante m’étreignit le cœur. Si Charlotte, une fois
rentrée chez elle, exaspérée comme elle était, oui, si Charlotte avait
attenté à ses jours? En proie aux affres de cette nouvelle angoisse,
j’osai aller à travers les corridors et l’escalier jusqu’à sa chambre,
et là, collant mon oreille contre la porte, j’épiai un bruit, un
gémissement, un signe qui me révélât quel drame se jouait derrière ce
mince rempart de bois que j’aurais fait sauter de l’épaule si vite pour
lui porter secours. Rien. Je n’entendis rien. Les premières rumeurs du
château commençaient de monter des sous-sols. Les gens de service se
réveillaient. Je dus rentrer chez moi et je m’habillai. Dès six heures
j’étais dans le jardin, sous la fenêtre de la jeune fille, mon
imagination en panique me l’avait montrée s’élançant par cette fenêtre
et gisant à terre, les membres brisés. Je vis ses volets fermés, et, au
bas, la plate-bande intacte avec sa ligne de rosiers où s’épanouissaient
les dernières roses, frissonnantes et frileuses dans ce demi-jour glacé
d’automne. Elle m’avait parlé cette nuit, du charme qu’elle goûtait,
dans ses heures de détresse et quand elle m’aimait sans me le dire, à
s’accouder le soir au-dessus de ce parterre de roses et à respirer
l’arome de ces douces fleurs, épars dans la brise. J’en cueillis une au
hasard, et sa senteur me fit défaillir. Pour tromper une anxiété que
chaque minute rendait plus intense, je marchai droit devant moi, dans la
campagne noyée de vapeurs, par ce gris matin de novembre. J’allai très
loin, puisque je dépassai dans cette course désordonnée le village de
Saulzet-le-Froid, et pourtant, dès huit heures, j’étais en bas, à
déjeuner, ou faire semblant, dans la salle à manger du château. C’était
le moment, je le savais, où la femme de chambre entrait chez Mlle de
Jussat. S’il était arrivé un malheur, cette fille appellerait tout de
suite. Avec quel inexprimable soulagement je la vis qui, revenant de
là-haut, se dirigeait vers l’office et en sortait, tenant à la main le
plateau préparé pour le thé! Charlotte ne s’était pas tuée. Une
espérance me reprit alors. A la réflexion, et une fois son premier
mouvement de colère passé, peut-être interpréterait-elle comme une
preuve d’amour mon refus de mourir et de la laisser mourir? J’allais
savoir cela aussi. Il suffisait de l’attendre dans la chambre de son
frère. Le petit malade touchait alors à la fin de sa convalescence, et,
quoique privé de promenades, il déployait la gaieté d’un enfant en train
de renaître à la vie. Il m’accueillit ce matin-là par toutes sortes de
gentillesses, et sa gracieuse humeur redoubla mon espoir. Elle allait
servir à briser la glace entre la sœur et moi. Les mains d’un jeune
homme et d’une jeune fille se joignent si vite quand elles s’effleurent
autour d’une tête innocente et bouclée. Mais quand Charlotte parut,
toute blanche dans sa robe claire qui plombait davantage sa pâleur,
prétextant une migraine pour se dérober aux gamineries de Lucien, les
yeux brûlés de fièvre entre leurs paupières desséchées et presque
fanées, je compris que j’avais cru trop vite à une réconciliation
possible. Je la saluai. Elle trouva le moyen de ne pas même répondre à
mon salut. J’avais connu d’elle trois personnes déjà : la créature
tendre, délicate, compatissante, la jeune fille effarouchée, l’amante
passionnée jusqu’à l’extase. Je rencontrais maintenant sur ce noble
visage le plus froid, le plus impénétrable masque de mépris. Ah! la
vieille et banale formule : l’orgueil patricien, j’ai pu m’en rendre
compte à cette minute et que certains silences vous exécutent comme le
fer du bourreau. Cette impression fut si amère que je ne pus m’y
résigner. Ce jour même, je la guettai pour avoir un mot de sa bouche,
fût-ce un nouvel outrage, et, au moment où elle entrait dans sa chambre,
vers la fin de l’après-midi, pour s’habiller avant le dîner, j’allai à
elle dans l’escalier. Elle m’écarta d’un geste si altier avec un si
cruel : « Je ne vous connais plus... » sur sa bouche frémissante, un
regard si indigné dans les yeux, que je restai sans trouver une phrase à
lui dire. Elle m’avait jugé et condamné.
« Oui, condamné. Cet arrêt aurait dû m’être d’autant plus cruel à subir
qu’il était plus mérité. Elle me méprisait pour ma peur de la mort; et
c’était vrai, j’avais senti ce lâche frisson devant le trou noir,
pendant que je la regardais reposer sur ma poitrine. J’avais certes le
droit de me dire que cette peur toute seule ne m’aurait pas arrêté
devant le suicide à deux, si la pitié pour elle ne s’y était point
jointe et mon ambition de penseur. N’importe. Elle s’était donnée à moi
sous une condition, et à cette condition tragique j’avais répondu
« oui » avant, et « non » après. Hé bien! Ce que vous appelez, mon cher
maître, l’orgueil du mâle est si fort, et le fait d’avoir vraiment
possédé une femme, d’avoir eu d’elle et son corps, et son âme, et ses
sentiments, et ses sensations, satisfait cet orgueil si complètement,
que l’atroce humiliation du mépris de Charlotte ne m’atteignait pas
comme autrefois son silence après la première déclaration, sa fuite loin
du château, ses fiançailles. Elle me méprisait, mais elle avait été à
moi. Je l’avais tenue entre mes bras, ces bras-ci, et le premier. Oui,
j’ai souffert cruellement entre cette nuit de délire et mon départ
définitif de la maison. Pourtant ce ne fut pas le désespoir aride et
vaincu de cet été, l’abdication totale dans la détresse. Je gardais au
fond de mon être, je ne peux pas dire un bonheur, mais un je ne sais
quoi d’assouvi qui me soutenait dans cette crise. Quand Charlotte
passait devant moi, sans plus me regarder qu’un objet oublié là par
quelque domestique, je la contemplais qui montait l’escalier, qui
suivait le corridor, et je me la représentais en souvenir, ses cheveux
défaits, ses pieds nus, sa bouche sur ma bouche, dans cet abandon
virginal de toute sa personne qu’elle ne pourrait plus jamais, jamais,
avoir pour aucun autre. Cela me faisait un mal horrible que cette nuit
d’amour eût été si courte, si unique, et ne dût pas recommencer. Pour
une heure de cette félicité une fois goûtée, peut-être aurais-je accepté
à nouveau le pacte fatal, avec la froide résolution de le tenir. Mais
cette félicité n’en avait pas moins été vraie, et cette certitude de ma
mémoire suffisait à me sauver des affolements d’auparavant. Et puis cet
amour était-il réellement, irrémédiablement fini? En agissant avec moi
comme elle avait agi, Mlle de Jussat m’avait prouvé une passion très
profonde. Etait-il possible qu’il n’en demeurât rien dans ce cœur
romanesque? Aujourd’hui et à la lumière de la tragédie qui a terminé
cette lamentable aventure, je comprends que précisément ce caractère
romanesque empêchait tout retour de ce cœur exalté. Elle n’avait pas une
minute admis l’idée qu’elle pût être ma femme, fonder avec moi une
famille. Elle n’avait pu faire ce qu’elle avait fait que par un accès de
délire qui l’avait enlevée à la vie, à sa vie. Elle avait aimé en moi un
mirage, un être absolument différent de moi-même et la vision subite de
ma vraie nature ayant du coup déplacé ce plan d’illusion, elle me
haïssait de toute la puissance de son ancien amour. Hélas! avec toutes
mes prétentions à la psychologie savante, je n’ai pas vu cette évolution
de cette âme, alors. Je n’ai pas soupçonné non plus qu’elle chercherait
à tout prix le moyen de me connaître davantage et qu’elle irait, dans
l’égarement de ses dégoûts actuels, jusqu’à me traiter comme les juges
traitent les accusés; enfin qu’elle voudrait lire mes papiers et ne
reculerait pour cela devant aucun scrupule. Je n’ai même pas su deviner
qu’elle n’était pas fille à survivre aux hontes que lui représentait ce
don d’elle-même accompli dans des circonstances pareilles, et je n’ai
pas pensé à supprimer cette fiole de poison que je lui avais refusée. Je
me croyais un grand observateur parce que je réfléchissais beaucoup. Les
arguties de mes analyses m’en cachaient la fausseté. Il ne fallait pas
réfléchir à cette époque. Il fallait regarder. Au lieu de cela, trompé
par ce raisonnement que je vous ai fait tout à l’heure, et persuadé que
Charlotte m’aimait toujours malgré son mépris, j’essayai de rappeler cet
amour par les moyens les plus simples, les plus inefficaces dans cet
instant. Je lui écrivis. Je retrouvai ma lettre sur mon bureau, le jour
même, non décachetée. J’allai jusqu’à sa porte la nuit et j’appelai.
Cette porte était fermée à double tour et l’on ne me répondit pas. Je
voulus l’aborder de nouveau. Elle m’écarta de la main avec plus
d’autorité encore que la première fois, sans me regarder.
« Enfin, le crève-cœur de cette insulte continue fut plus fort que les
ardeurs du désir qui recommençaient de s’allumer en moi. Le soir du jour
où elle m’avait ainsi repoussé, je me rappelle que je pleurai beaucoup,
puis je m’arrêtai à un parti définitif. Un peu de mon énergie ancienne
m’était revenue, car ce parti fut ce qu’il devait être. J’ajoute, pour
dire la vérité entière, que la prochaine arrivée de M. de Plane et du
comte André était annoncée. Cette nouvelle eût achevé de me décider si
j’avais encore hésité. Leur présence à tous deux, dans ce double et
sinistre désastre de mon amour et de ma fierté, non, je ne voulais pas,
je ne pouvais pas la supporter. Voici donc ce que je décidai. Le marquis
m’avait prié de prolonger mon séjour jusqu’au 15 novembre. Nous allions
être au 3. J’annonçai, au matin de ce fatal 3 novembre, que je venais de
recevoir de ma mère une lettre un peu inquiétante, puis dans la journée
je racontai qu’une mauvaise dépêche avait encore augmenté mes
inquiétudes. Je demandai donc à M. de Jussat la permission de partir
pour Clermont dès le lendemain et à la première heure, ajoutant que, si
je ne revenais pas, l’on voulût bien faire une caisse des objets que je
laissais et me les renvoyer. Je tins ce discours devant Charlotte,
assuré qu’elle le traduirait par sa vraie signification : « Il s’en va
pour ne plus revenir. » Je comptais que la nouvelle de cette séparation
définitive la remuerait, et, voulant profiter aussitôt de cette émotion,
j’eus l’audace de lui écrire un nouveau billet, ces deux lignes
seulement : « Sur le point de vous quitter à jamais, j’ai le droit de
vous demander une dernière entrevue. Je viendrai chez vous à onze
heures. » Il fallait qu’elle ne pût pas me renvoyer ce billet sans le
lire. Je le posai donc tout ouvert sur sa table de nuit, au risque de me
perdre et de la perdre si la femme de chambre y jetait les yeux. Ah!
comme mon cœur battait, lorsque, à onze heures moins cinq minutes, je
m’acheminai vers sa porte et que j’appuyai sur le loquet! Le verrou
n’était pas mis. Elle m’attendait. Je vis au premier regard que la lutte
serait dure. Sa physionomie disait trop clairement qu’elle ne m’avait
pas laissé venir pour me pardonner. Elle portait sa robe du soir en
étoffe sombre, et jamais l’éclair de ses yeux n’avait été plus fixe,
plus implacablement fixe et froid.
— « Monsieur, » fit-elle dès que j’eus refermé la porte et comme
j’étais là immobile, « j’ignore ce que vous avez l’intention de me dire,
je l’ignore et je ne veux pas le savoir... Ce n’est pas pour vous
écouter que je vous ai laissé entrer. Je vous le jure, — et je sais
tenir ma parole, moi, — si vous faites un pas en avant et si vous
essayez de me parler, j’appelle et je vous fais jeter dehors comme un
voleur...
« En prononçant ces mots, elle avait posé son doigt sur le bouton de la
sonnette électrique placée au chevet de son lit. Son front, sa bouche,
son geste, sa voix, traduisaient une telle résolution que je dus me
taire. Elle continua :
— « Vous m’avez, monsieur, fait commettre trois actions indignes... La
première a eu pour excuse que je ne vous ai pas cru capable d’une
infamie comme celle que vous avez employée... D’ailleurs, je saurai
l’expier, » ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même. « La seconde? Je
ne lui cherche pas d’excuse... » Et son visage s’empourpra d’un flot de
honte. « Il m’a été trop insupportable de penser que vous aviez agi
ainsi. J’ai voulu être sûre de ce que vous étiez. J’ai voulu vous
connaître... Vous m’aviez dit que vous teniez votre journal... J’ai
voulu le lire... Je l’ai lu... Je suis entrée chez vous quand vous n’y
étiez pas. J’ai fouillé vos papiers. J’ai forcé la serrure d’un
cahier... Oui, moi, j’ai fait cela!... J’en ai été trop punie, puisque
j’ai lu dans ces pages ce que j’y ai lu... La troisième... En vous la
disant j’acquitte la dette que j’ai contractée avec vous par la seconde.
La troisième... » et elle hésita, « sous le coup de l’indignation qui
m’a saisie, j’ai écrit à mon frère. Il sait tout. »
— « Ah! » m’écriai-je, « vous êtes perdue... »
— « Vous savez ce que j’ai juré, » interrompit-elle, et, mettant de
nouveau la main sur la sonnette : « Taisez-vous... Je ne peux plus me
perdre, » continua-t-elle, « et personne ne fera plus rien ni pour ni
contre moi. Mon frère saura cela aussi, et ce que j’ai résolu. La lettre
lui arrivera demain matin. Je devais vous prévenir, puisque vous tenez à
votre vie. Et maintenant, allez-vous-en... »
— « Charlotte... » implorai-je.
— « Si dans une minute vous n’êtes pas sorti, » dit-elle en regardant
la pendule, « j’appelle. »
§ VI. — _Conclusion._
« Et j’obéis! Le lendemain, dès six heures, je quittai le château, en
proie aux plus sinistres pressentiments, essayant en vain de me
persuader que cette scène ne serait pas suivie d’effet, que le comte
André arriverait assez tôt pour la sauver d’une résolution désespérée,
qu’elle-même, au dernier moment, elle hésiterait; qu’un incident inconnu
surviendrait... que sais-je? Quant à fuir, à reculer devant la vengeance
possible du frère, je n’y songeai pas une seconde. Cette fois, j’avais
retrouvé du caractère parce qu’une idée était en moi, vivante et qui me
soutenait, celle de ne plus me laisser humilier par personne. Oui, si
j’avais eu, devant une fille affolée et dans la faiblesse de l’amour
heureux, une heure de défaillance, je n’en aurais pas une autre devant
la menace d’un homme. J’arrivai à Clermont, dévoré d’une anxiété qui ne
fut pas de longue durée, puisque j’appris le suicide de Mlle de Jussat
et que je fus arrêté, coup sur coup. Dès les premiers mots du juge
d’instruction, j’ai reconstitué tous les détails de ce suicide :
Charlotte a pris dans la fiole de poison achetée par moi ce qu’elle a
cru devoir suffire à sa mort. Elle a fait cela le jour même où elle a lu
mon journal. J’ai retrouvé en effet la serrure du cahier forcée. Je ne
m’en étais seulement pas aperçu, tant j’avais l’âme ailleurs qu’à ces
notes stériles. Elle eut soin, pour détourner mes soupçons, de remplacer
par de l’eau la quantité de noix vomique ainsi dérobée. Elle a jeté le
flacon qui lui avait servi par la fenêtre, parce qu’elle n’a pas voulu
que son père apprissent ou sa mère son suicide autrement que par son
frère. Et moi qui savais toute la vérité sur cet horrible drame, moi qui
pouvais du moins donner mon journal comme une présomption de mon
innocence, je l’ai détruit, ce journal, au sortir de mon premier
interrogatoire; j’ai refusé de parler, de me défendre, — à cause de ce
frère. Je vous l’ai dit, j’avais vidé jusqu’au fond la coupe des
humiliations et je n’en voulais plus. Je n’en veux plus. Cet homme que
j’ai tant envié dès le premier jour, cet homme qui me représente la
morte maintenant et qui, sachant toute la vérité, lui aussi, doit me
considérer comme le dernier des derniers, je ne veux pas qu’il ait le
droit de me mépriser entièrement, et il ne l’a pas. Il ne l’a pas, parce
que nous nous taisons tous deux. Mais nous taire, — pour moi, c’est
risquer ma tête afin de sauver l’honneur de la morte, — et pour lui,
c’est immoler un innocent à cet honneur. De nous deux en ce moment, de
moi qui ne veux pas me défendre en m’abritant derrière le cadavre de
Charlotte, et de lui qui, ayant cette lettre où elle lui annonce son
suicide, la garde devers lui, pour se venger de l’amant de sa sœur en le
laissant condamner comme assassin, lequel est le brave? Lequel est le
gentilhomme? Toute la honte de ma faiblesse, dans cette nuit où
Charlotte s’est donnée à moi, — s’il y a eu honte, — je l’efface en ne
me défendant pas, et je trouve une volupté d’orgueil, comme une revanche
de ces horribles derniers jours, à ne pas me tuer maintenant, à ne pas
demander à la mort l’oubli de tant de tortures. Il faut que le comte
André pousse son infamie jusqu’au bout. Si je suis condamné, lui me
sachant innocent, lui en ayant la preuve, lui se taisant, hé bien! Les
Jussat-Randon n’auront rien à me reprocher, nous serons quittes.
« Pourtant je vous ai tout dit à vous, mon vénéré maître, je vous ai
ouvert le fond et l’arrière-fond de mon être intime, et en confiant ce
secret à votre honneur, je sais trop à qui je m’adresse pour même
insister sur la promesse que j’ai pris le droit d’exiger de vous à la
première feuille de ce cahier. Mais, voyez-vous, ce silence m’étouffe;
j’étouffe de ce poids que j’ai là toujours, toujours sur moi. Pour tout
vous dire d’un mot, et appliqué à ma sensation, il est légitime, comme
cette sensation même, j’étouffe de remords. J’ai besoin d’être compris,
consolé, aimé; qu’une voix me plaigne et me dise des paroles qui
dissipent les fantômes. J’avais dressé en esprit, quand j’ai commencé
ces pages, une listé des questions que je voulais vous poser à la fin.
Je m’étais flatté que j’arriverais à vous raconter mon histoire comme
vous exposez vos problèmes de psychologie dans vos livres que j’ai tant
lus, et je ne trouve rien à vous dire que le mot du désespoir : « _De
profundis!_ » Ecrivez-moi, mon cher maître, dirigez-moi. Renforcez-moi
dans la doctrine qui fut, qui est encore la mienne, dans cette
conviction de l’universelle nécessité qui veut que même nos actions les
plus détestables, les plus funestes, même cette froide entreprise de
séduction, même ma faiblesse devant le pacte de mort, se rattachent à
l’ensemble des lois de cet immense univers. Dites-moi que je ne suis pas
un monstre, qu’il n’y a pas de monstre, que vous serez encore là, si je
sors de cette crise suprême, à me vouloir comme disciple, comme ami. Si
vous étiez un médecin, et qu’un malade vînt vous montrer sa plaie, vous
le panseriez par humanité. Vous êtes un médecin aussi, un grand médecin
des âmes. La mienne est bien profondément blessée, bien saignante. Je
vous en supplie, une parole qui la soulage, une parole, une seule, et
vous serez à jamais béni de votre fidèle,
« ROBERT GRESLOU. »
V
TOURMENTS D’IDÉES
Un mois s’était écoulé depuis que la mère de Robert Greslou avait
apporté dans l’ermitage de la rue Guy-de-la-Brosse cet étrange manuscrit
qu’Adrien Sixte avait tant hésité à lire. Et le philosophe restait à ce
point l’esclave, après ces quatre semaines, du trouble infligé par cette
lecture, que même les humbles comparses de son entourage avaient dû s’en
apercevoir. C’étaient maintenant de continuelles consultations entre
Mlle Trapenard et les Carbonnet, dans la loge, emplie d’une odeur de
cuir, où la fidèle servante et les judicieux concierges discutaient à
perte de vue la cause du bizarre changement survenu dans les manières du
célèbre analyste. Cette admirable, cette automatique régularité des
sorties et des rentrées qui pendant quinze ans avait fait de Sixte un
chronomètre vivant pour ce paisible quartier du Jardin des Plantes,
s’était transformée du coup en une anxiété fébrile et inexplicable. Le
philosophe allait et venait, depuis cette visite de Mme Greslou, comme
un homme agité, qui ne peut tenir en place, qui, sitôt, en promenade,
pense à rentrer, et, sitôt rentré, ne peut pas supporter sa chambre.
Dans la rue, au lieu de cheminer de ce pas méthodique et qui révèle une
machine nerveuse parfaitement équilibrée, il se pressait, il s’arrêtait,
il gesticulait, comme disputant avec lui-même. Cet énervement se
traduisait par des signes plus étranges encore. Mlle Trapenard avait
raconté aux époux Carbonnet que son maître ne se couchait plus à présent
avant des deux ou trois heures du matin :
— « Et ce n’est pas pour travailler, » insistait la brave fille, « car
il marche... Il marche... La première fois, j’ai cru qu’il était malade.
Je me suis levée pour lui demander s’il voulait quelque infusion... Lui
toujours si poli, si doux, qu’on ne se douterait pas que c’est un homme
instruit comme il est, il m’a renvoyée en vrai butor... »
— « Et moi qui l’ai vu l’autre jour, » répondait la mère Carbonnet,
« comme je revenais d’une course, installé au café!... Je n’en croyais
pas mes yeux... Il était là, derrière les vitres, qui lisait un
journal... Si je ne le connaissais pas, j’en aurais eu peur... Il aurait
fallu la voir, cette figure, et ce front plissé, et cette bouche... »
— « Au café?... » s’était écriée Mlle Trapenard. « Depuis seize années
tantôt que je suis chez lui, je ne lui ai seulement pas vu ouvrir un
journal une fois... »
— « Cet homme-là, » conclut le père Carbonnet, « a un chagrin qui lui
_malichaude_ les sangs... Et le chagrin, voyez-vous, mademoiselle
Mariette, c’est comme qui dirait le tonneau d’_Adélaïde_, ça n’a pas de
fond... Pour un fait, c’est un fait que ça a commencé par l’histoire du
juge et la visite de la dame en noir... Et savez-vous ce que je pense?
c’est peut-être _quéque_ fils qu’il a _quéque_ part qui tourne mal... »
— « Jésus Dieu! » exclamait Mariette, « lui un fils? »
— « Et pourquoi pas? » reprenait le concierge, clignant derrière ses
lunettes un œil égrillard; « avec cela qu’il n’a pas pu _galipander_
tout comme un autre en son jeune temps... C’est toi, canaille, qui
voudrais bien t’en aller faire tes farces... » continuait-il en
s’adressant à son coq, qui se promenait en poussant de petits cris parmi
les rognures, happant les boutons au passage et secouant sa crête. A
regarder ce « courasson de Ferdinand », comme il l’appelait encore,
Carbonnet oubliait jusqu’à ses curiosités de pipelet parisien. Ferdinand
lui sautait sur l’épaule et se tenait là, immobile, tandis que son
maître reprenait son marteau et clouait une semelle assurée sur une
forme en murmurant sa même joyeuse exclamation :
— « C’est-y une bête? c’est-y une personne?... Non... Je vous le
demande... »
Puis il communiquait à Mlle Trapenard épouvantée les bruits qui
couraient sur le compte de ce pauvre M. Sixte dans les rez-de-chaussée
de la rue Linné, depuis ce changement visible d’habitudes. Toutes les
mauvaises langues s’accordaient pour attribuer à la citation chez le
juge le trouble actuel du philosophe. La blanchisseuse prétendait tenir
d’un « pays » de M. Sixte que sa fortune provenait d’un dépôt dont son
père avait abusé et qu’il devait rendre. Le boucher racontait à qui
voulait l’entendre que le savant était marié et que sa femme était venue
lui faire une scène atroce et qu’elle lui intentait un procès. Le
charbonnier avait insinué que le digne homme était le frère d’un
assassin dont l’exécution sous le faux nom de Campi tourmentait à cette
époque les cervelles populaires.
— « Je n’irai plus chez eux, » gémissait Mlle Trapenard; « c’est-il
Dieu possible d’imaginer de pareilles horreurs? »