Et la pauvre fille quittait la loge navrée. Cette grande créature, haute

en couleur, forte comme un bœuf malgré ses cinquante-cinq ans, demeurée

paysanne avec ses gros souliers, ses bas de laine bleue tricotés par

elle-même et son bonnet collé sur son chignon serré, ressentait pour son

maître une affection d’autant plus forte que les divers éléments de sa

franche et simple nature y étaient à la fois engagés. Elle respectait en

lui le Monsieur, le personnage éduqué, dont elle savait que les journaux

parlaient souvent. Elle chérissait dans le vieux garçon qui ne vérifiait

jamais ses comptes et qui la laissait maîtresse au logis, une source

assurée pour son bien-être et les rentes de ses vieux jours. Enfin, elle

protégeait, elle, la solide, la robuste, cet être, faible de corps,

presque chétif et si simplet, comme elle disait, qu’un enfant de dix ans

l’aurait dupé... Aussi de pareils propos la froissaient-ils dans son

orgueil, en même temps que l’altération d’humeur si soudaine du savant

lui rendait leur commun intérieur presque inconfortable. Par véritable

affection, elle s’inquiétait de ce que son maître ne mangeait presque

plus et ne dormait guère. Elle le voyait triste, quinteux, malade, et

elle n’arrivait pas à l’égayer, ni même à deviner le motif de cette

mélancolie grandissante et de cette agitation. Que devint-elle lorsqu’un

après-midi du mois de mars Sixte revint vers cinq heures, après avoir

déjeuné au dehors, et qu’il lui dit :

— « La valise est-elle en bon état, Mariette? »

— « Je ne sais pas, monsieur », répondit la servante. « Monsieur ne

s’en est pas servi depuis mon entrée dans la maison... »

— « Allez la chercher, » dit le philosophe.

La fille obéit. Elle apporta d’une soupente qui servait de grenier et de

bûcher tout ensemble une mallette en cuir poussiéreuse, aux serrures

rouillées, et dont les clefs manquaient.

— « Très bien, » reprit M. Sixte; « vous allez en acheter une à peu

près pareille, tout de suite, et vous y mettrez ce qu’il faut pour

voyager... »

— « Monsieur part? » interrogea Mlle Trapenard.

— « Oui, » dit le philosophe, « pour quelques jours... »

— « Mais monsieur n’a rien de ce qu’il faut », insista la vieille

servante. « Monsieur ne peut pas s’en aller comme cela, sans couverture

de voyage, sans... »

— « Procurez-vous ce qui est nécessaire », interrompit le philosophe,

« et dépêchez-vous : je prends le train à neuf heures. »

— « Et il faudra que j’accompagne monsieur?... »

— « Non, c’est inutile, » dit Sixte. « Allons, vous n’avez que le

temps... »

— « Pourvu qu’il n’ait pas l’idée de se périr... » fit Carbonnet quand

Mariette, descendue à la loge, lui eut raconté ce nouvel événement,

presque aussi extraordinaire dans ce petit coin du monde que si le

philosophe eût annoncé son mariage.

— « Ah! » dit la servante suivant sa pensée, « si seulement il voulait

me prendre avec lui!... Je devrais payer de ma poche que j’irai... »

Ce cri, sublime dans la bouche d’une créature arrivée de Péaugres en

Ardèche pour être domestique et qui poussait l’économie jusqu’à se

tailler ses casaques d’appartement dans les vieilles redingotes du

savant, prouvera mieux que toutes les analyses quelles inquiétudes

inspirait à ces petites gens la métamorphose opérée dans cet homme qui

traversait en effet une crise morale, pour lui terrible. Ne se sachant

pas regardé, il en laissait voir l’extrême intensité dans ses moindres

gestes aussi bien que dans les traits de son visage. Depuis la mort de

sa mère, il n’avait pas connu d’heures aussi dures, et du moins la

souffrance infligée alors par l’irréparable séparation était demeurée

toute sentimentale; au lieu que la lecture du mémoire de Robert Greslou

avait du coup atteint le philosophe dans le centre même de son être, au

plus profond de cette vie intellectuelle, sa seule raison d’exister. Au

moment où il donnait à Mariette l’ordre de préparer sa valise pour son

départ, il était aussi pénétré d’épouvante que dans la nuit où il

feuilletait ce cahier de confidences. Elle avait commencé, cette

épouvante consternée, dès les premières pages de ce récit où une

criminelle aberration d’âme était étudiée, comme étalée, avec un tel

mélange d’orgueil et de honte, de cynisme et de candeur, d’infamie et de

supériorité. A rencontrer la phrase où Robert Greslou se déclarait lié à

lui par un lien aussi étroit qu’imbrisable, le grand psychologue avait

tressailli et il avait tressailli de même à chaque rappel nouveau de son

nom dans cette singulière analyse, à chaque citation d’un de ses

ouvrages qui lui prouvait le droit de cet abominable jeune homme à se

dire son élève. Une fascination faite d’horreur et de curiosité l’avait

contraint d’aller d’un trait jusqu’au bout de ce fragment de biographie

dans lequel ses idées, ses chères idées, sa Science, sa chère Science,

apparaissaient unies à des actes honteux.

Ah! si elles y avaient été seulement unies! Mais non, ces idées, cette

Science, l’accusé de Riom les revendiquait comme l’excuse, comme la

cause de la plus monstrueuse, de la plus complaisante dépravation! A

mesure que Sixte avançait dans le manuscrit, il lui semblait qu’un peu

de sa personne intime se souillait, se corrompait, se gangrenait, tant

il y retrouvait des choses de lui-même, mais un « lui-même » cousu, par

quel mystère? aux sentiments qu’il détestait le plus au monde. Car dans

ce philosophe illustre les saintes virginités de la conscience

demeuraient intactes, et, derrière le hardi nihiliste d’esprit, un noble

cœur d’homme naïf se dissimulait toujours. C’était là, dans cette

conscience intacte, dans cette honnêteté irréprochable, que le maître du

précepteur félon se sentait soudain déchiré. Cette sinistre histoire

d’une séduction si bassement poussée, d’une trahison si noire, d’un

suicide si mélancolique, le mettait face à face avec la plus affreuse

vision : celle de sa pensée agissante et corruptrice, lui qui avait vécu

dans le plus entier renoncement et avec un idéal quotidien de pureté.

L’aventure de Robert Greslou lui montrait dans ses livres les complices

d’un hideux orgueil et d’une abjecte sensualité, lui qui n’avait jamais

travaillé que pour servir la psychologie, en modeste ouvrier d’un

travail qu’il croyait bienfaisant, et dans l’ascétisme le plus sévère,

afin que jamais les ennemis de ses doctrines ne pussent arguer de son

exemple contre ses principes. Cette impression fut d’autant plus

violente qu’elle fut subite. Un médecin de grand cœur éprouverait une

angoisse d’un ordre analogue si, ayant établi la théorie d’un remède, il

apprenait qu’un de ses internes en a essayé l’application et que toute

une salle d’hôpital est à l’agonie. Avoir fait le mal le sachant et le

voulant, c’est bien amer pour un homme dont la conscience vaut mieux que

ses actes. Mais avoir dévoué trente années à une œuvre, avoir cru cette

œuvre utile, l’avoir poursuivie sincèrement, simplement, avoir repoussé

comme injurieuses les accusations d’immoralité lancées par des

adversaires passionnés, s’être tendu à ne jamais douter de son esprit,

et, tout d’un coup, à la lumière d’une révélation foudroyante, tenir une

preuve indiscutable, une preuve réelle comme la vie même, que cette

œuvre a empoisonné une âme, qu’elle portait en elle un principe de mort,

qu’elle répand à l’heure présente ce principe dans tous les coins du

monde, — la cruelle secousse à recevoir, et la cruelle blessure, quand

la secousse ne devrait durer qu’une heure et la blessure se fermer

aussitôt!

Tous les penseurs révolutionnaires ont connu de ces heures d’angoisse.

La plupart les traversent vite. Voici pourquoi. Il est rare qu’un homme

soit lancé dans la bataille des idées sans vite devenir le comédien de

ses premières sincérités. On soutient son rôle. On a des partisans, et

surtout on arrive bientôt, par le frottement avec la vie, à cette

conception de l’à-peu-près qui vous fait admettre comme inévitable un

certain déchet de votre Idéal. On se dit que l’on fait du mal ici, du

bien ailleurs, et, quelquefois, qu’au demeurant le monde et les gens

iront toujours de même. Chez Adrien Sixte, la sincérité était trop

ingénue pour qu’un pareil raisonnement fût possible. Il n’avait, lui, ni

rôle à jouer ni fidèles à ménager. Il était seul. Sa philosophie et lui

ne formaient qu’un, et les compromis dont s’accompagne toute grande

renommée n’avaient rien entamé dans sa belle âme farouche et fière de

savant. Il faut ajouter qu’il avait trouvé le moyen, grâce à sa parfaite

bonne foi, de traverser la société sans jamais la voir. Les passions

qu’il avait dépeintes, les crimes qu’il avait étudiés, lui

apparaissaient comme ces personnages que désignent les observations

médicales : « A..., 35 ans..., telle profession..., célibataire... » Et

l’exposition du cas se développe, sans un détail qui donne au lecteur la

sensation de l’individuel. Pour tout dire, jamais le théoricien

rigoureux des passions, l’anatomiste minutieux de la volonté, n’avait

regardé bien en face une créature de chair et d’os; en sorte que le

mémoire de Robert Greslou ne se trouvait pas seulement parler à sa

conscience d’honnête homme. Il devait mordre et il mordait sur

l’imagination du philosophe à la manière dont la clarté du soleil mord

sur la pupille d’un malade opéré soudain de la cataracte. Aussi, pendant

les huit jours qui suivirent cette première lecture, ce fut comme une

obsession continuelle, et cette obsession augmenta la douleur morale en

la doublant d’une sorte de malaise physique. Ce cerveau de manieur

d’abstractions subissait l’étreinte obsédante d’un cauchemar précis et

concret. Le psychologue le voyait, son funeste disciple, tel qu’il

l’avait vu là, dans cette même chambre, posant les pieds sur ce même

tapis, appuyant son bras sur cette même table, respirant, bougeant.

Derrière les mots écrits sur le papier, il entendait cette voix un peu

sourde qui lui prononçait la terrible phrase : « J’ai vécu avec votre

pensée et de votre pensée, si passionnément, si complètement... » Et les

mots de la confession, au lieu de rester de simples caractères, écrits

avec l’encre froide sur l’inerte papier, s’animaient ainsi en paroles

derrière lesquelles il sentait palpiter un être. « Ah! » songeait-il

quand cette image était trop forte, « pourquoi la mère m’a-t-elle

apporté ce cahier? » Il eût été si naturel que la malheureuse femme, en

proie à sa folle anxiété de prouver l’innocence de son fils, violât ce

dépôt! Mais non, Robert l’avait sans doute trompée avec cette hypocrisie

dont le misérable se vantait, comme d’une conquête psychologique... Cela

seul, cette hantise hallucinante du visage du jeune homme, suffisait à

bouleverser Adrien Sixte. Quand cette mère lui avait crié : « Vous avez

corrompu mon fils... » — car elle le lui avait crié, — sa sérénité de

savant avait à peine été touchée. Pareillement il n’avait opposé que le

mépris aux accusations du vieux Jussat, répétées par le juge, et à la

phrase de ce dernier sur la responsabilité morale. Comme il était sorti

tranquille, intéressé même et presque allègre, du Palais de Justice! Et

maintenant cette force de mépris, il ne la retrouvait plus en lui; cette

sérénité, elle était vaincue, et lui, le négateur de toute liberté; lui,

le fataliste qui décomposait la vertu et le vice avec la brutalité d’un

chimiste étudiant un gaz; lui, le prophète hardi de l’universel

mécanisme, et qui jusqu’alors avait toujours connu l’harmonie parfaite

de son cœur et de son esprit, il souffrait d’une souffrance en

contradiction avec toutes ses doctrines : — il était comme son

disciple, il avait des remords, il se sentait responsable!

Ce fut seulement après ces huit jours d’un premier saisissement, une

fois le mémoire lu et relu, à pouvoir en réciter toutes les phrases, que

ce conflit du cœur et de l’esprit devint lucide chez Adrien Sixte, et le

philosophe tenta de réagir. Il se promenait au Jardin des Plantes, par

un après-midi de cette fin de février, tiède comme un printemps. Il

s’assit sur un banc, dans son allée favorite, celle qui longe la rue

Buffon, et au pied d’un acacia de Virginie, étayé de béquilles de fer,

garni de plâtras comme un mur, avec des branches nouées comme les doigts

d’un géant goutteux. L’auteur de la _Psychologie de Dieu_ aimait ce

vieux tronc desséché de toute sève, à cause de la date inscrite sur la

pancarte et qui constituait l’état civil du pauvre arbre... « Planté en

1632... » 1632, l’année de la naissance de Spinoza! Le soleil de deux

heures était ce jour-là très doux, et cette impression détendit les

nerfs du promeneur. Il regarda autour de lui distraitement, et se plut à

suivre le manège de deux enfants qui jouaient auprès de leur mère. Ils

ramassaient du sable avec des pelles de bois pour en construire une

maison imaginaire. A un moment, l’un d’eux se releva dans un geste de

brusquerie et cogna de la tête contre le banc qui se trouvait derrière

lui. Il devait s’être fait beaucoup de mal, car son petit visage se

contracta dans une grimace de douleur, et il eut, avant de fondre en

larmes, ces quelques secondes de silence suffoqué qui précèdent les

sanglots des enfants. Puis, dans un accès de rage furieuse, il se

retourna contre le banc, dont il frappa le bois avec son poing fermé,

furieusement.

— « Es-tu bête, mon pauvre mignon! » lui dit sa mère en le secouant et

lui essuyant les yeux : « Allons, mouche-toi », et elle le moucha :

« Quand tu te seras mis en colère contre un morceau de bois, ça

t’avancera bien... »

Cette scène avait diverti le savant. Lorsqu’il se leva pour continuer sa

promenade sous ce bon soleil, il y pensa longuement : « Je ressemble à

ce petit garçon, » se disait-il. « Dans sa naïveté d’enfant, il anime un

objet inanimé, il le rend responsable... Et moi, que fais-je d’autre,

depuis plus d’une semaine?... » Pour la première fois depuis la lecture

du mémoire, il osa formuler sa pensée avec la netteté qui faisait la

marque propre de son esprit et de tous ses travaux : « Moi aussi, je me

suis cru responsable pour une part dans cette affreuse aventure...

Responsable?... Ce mot n’a pas de sens... » Tout en s’acheminant vers la

porte du jardin, puis vers l’île Saint-Louis et vers Notre-Dame, il

reprenait le détail des raisonnements dirigés contre cette notion de

responsabilité dans l’_Anatomie de la volonté_, surtout sa critique de

l’idée de cause. Il avait toujours tenu particulièrement à ce morceau.

« Voilà qui est évident, » conclut-il; et puis, après s’être ainsi

enfoncé la certitude une fois de plus dans son intelligence, il se

contraignit de penser à Greslou, à celui de maintenant, prisonnier dans

la cellule nº 5, au fond de la maison d’arrêt de Riom, et au Greslou

d’autrefois, au jeune étudiant de Clermont penché sur les pages de la

_Théorie des passions_ et de la _Psychologie de Dieu_. Il éprouva de

nouveau une sensation insupportable que ses livres eussent été maniés,

médités, aimés par cet enfant. « Que nous sommes doubles! » songea-t-il,

« et pourquoi cette impuissance à vaincre des illusions que nous savons

mensongères?... » Tout d’un coup, une phrase du mémoire de Greslou lui

revint à la tête : « J’ai des remords, quand les doctrines auxquelles je

crois, les vérités que je sais, les convictions qui forment l’essence

même de mon intelligence me font considérer le remords comme la plus

niaise des illusions humaines... » L’identité entre son état moral

actuel et l’état moral de son élève lui apparut comme si haïssable qu’il

essaya de s’en débarrasser par un nouveau raisonnement. « Hé bien! » se

dit-il, « imitons les géomètres, admettons comme vrai ce que nous savons

être faux... Procédons par l’absurde. Oui, l’homme est une cause, et une

cause libre. Donc il est responsable... Soit. Mais quand, où, comment

ai-je mal agi? Pourquoi ai-je des remords à propos de ce scélérat?

Quelle est ma faute?... » Il rentra, décidé à passer en revue toute sa

vie. Il s’aperçut tout petit enfant et qui travaillait à ses devoirs

avec une minutie de conscience digne de son père l’horloger. Plus tard,

quand il avait commencé de penser qu’avait-il aimé, qu’avait-il voulu?

La vérité. Quand il avait pris la plume, pourquoi avait-il écrit, pour

servir quelle cause, sinon la vérité? A la vérité, il avait tout

sacrifié : fortune, place, famille, santé, amours, amitiés. Et

qu’enseignait même le Christianisme, la doctrine la plus pénétrée des

idées contraires aux siennes? « Paix sur la terre aux hommes de bon

vouloir », c’est-à-dire à ceux qui ont cherché la vérité. Pas un jour,

pas une heure, dans ce passé qu’il scrutait avec la force du plus subtil

génie mis au service d’une intransigeante conscience, il n’avait manqué

au programme idéal de sa jeunesse, formulé autrefois dans cette noble et

modeste devise : « Dire toute sa pensée, ne dire que sa

pensée. » — « C’est le devoir, cela, pour ceux qui croient au devoir »,

se dit-il, « et je l’ai rempli... » Cette nuit-là, et au sortir de cette

méditation courageuse sur sa destinée de travailleur intègre, ce grand

honnête homme put s’endormir enfin, et d’un sommeil que le souvenir de

Robert Greslou ne troubla pas.

En se réveillant, au lendemain de cette sorte de confession générale

faite à lui-même et pour lui-même, Adrien Sixte se retrouva calme

encore. Il était trop habitué à se regarder penser pour ne pas chercher

une cause à cette volte-face de ses impressions, et d’une bonne foi trop

entière pour ne pas reconnaître cette cause. Il devait cette accalmie

momentanée de ses remords au simple fait d’avoir admis comme vraies,

pendant quelques heures, des idées sur la vie morale qu’il condamnait

par sa raison. « Il y a donc des idées bienfaisantes et des idées

malfaisantes », conclut-il. « Mais quoi? La malfaisance d’une idée

prouve-t-elle sa fausseté? Supposons que l’on puisse cacher au marquis

de Jussat la mort de Charlotte, il s’apaiserait dans l’idée que sa fille

est vivante. Cette idée lui serait salutaire. En serait-elle vraie pour

cela?... Et inversement... » Adrien Sixte avait toujours considéré comme

un sophisme, comme une lâcheté, l’argumentation dirigée par certains

philosophes spiritualistes contre les funestes conséquences des

doctrines nouvelles, et, généralisant le problème, il se dit encore :

« Tant vaut l’âme, tant vaut la doctrine. La preuve en est que ce Robert

Greslou a transformé les pratiques religieuses en un instrument de sa

propre perversité... » Il reprit le mémoire pour y rechercher les pages

consacrées par l’accusé à ses sensations d’église; puis, cette lecture

le fascinant de nouveau, il relut ce long morceau d’analyse, mais en

s’attachant cette fois à chacun des passages où son nom, ses théories,

ses ouvrages étaient mentionnés. Il appliquait toute sa vigueur d’esprit

à se démontrer que chacune des phrases citées par Greslou eût justifié

des actes absolument contraires à ceux que le morbide jeune homme avait

justifiés par elles. Cette reprise attentive et minutieuse du fatal

manuscrit eut pour effet de le rejeter dans un nouvel accès de son

trouble intime. Les raisonnements n’y faisaient rien. Avec sa magnifique

sincérité, le philosophe le reconnaissait : le caractère de Robert

Greslou, déjà dangereux par nature, avait rencontré, dans ses doctrines

à lui, comme un terrain où se développer dans le sens de ses pires

instincts, et, ce qui ajoutait à cette première évidence une autre, non

moins douloureuse, c’est qu’Adrien Sixte se trouvait radicalement

impuissant à répondre au suprême appel jeté vers lui par son disciple,

du fond de son cachot. De tout ce mémoire, les dernières lignes

remuaient dans le philosophe la corde la plus profonde. Quoique le mot

de dette n’y fût pas prononcé, il sentait comme une créance de ce

malheureux sur lui. Greslou disait vrai : un maître est uni à l’âme

qu’il a dirigée, même s’il n’a pas voulu cette direction, même si cette

âme n’a pas bien interprété l’enseignement, par une sorte de lien

mystérieux, mais qui ne permet pas de jeter à certaines agonies morales

le geste indifférent de Ponce-Pilate. Ce fut là une seconde crise, plus

cruelle que la première. Quand il avait été saisi de cette affolante

angoisse à l’aspect des ravages produits par son œuvre, le savant était

surtout la victime d’une panique. Il pouvait se dire et il s’était dit

que le sursaut de la terrible révélation agissait sur lui. A présent

qu’il était de sang-froid, il mesurait, avec une précision affreuse,

l’impuissance de sa psychologie, si savante fût-elle, à manier ce

mécanisme étrange qui est une âme humaine. Que de fois, pendant cette

fin de février et dans les premiers jours de mars, il commença pour

Robert Greslou des lettres qu’il se sentit incapable d’achever!

Qu’avait-il à dire en effet à ce misérable enfant? Qu’il faut accepter

l’inévitable dans le monde intérieur comme dans le monde extérieur,

accepter son âme comme on accepte son corps? Oui, c’était là le résumé

de toute sa philosophie. Mais cet inévitable, c’était ici la plus

hideuse corruption dans le passé et dans le présent. Conseiller à cet

homme de s’accepter lui-même, avec les affreuses scélératesses d’une

nature pareille, c’était se faire le complice de cette scélératesse. Le

blâmer? Au nom de quel principe l’eût-il fait, après avoir professé que

la vertu et le vice sont des additions, le bien et le mal, des

étiquettes sociales sans valeur, enfin que tout est nécessaire dans

chaque détail de notre être, comme dans l’ensemble de l’univers? Quel

conseil lui donner davantage pour l’avenir? Par quelles paroles empêcher

que ce cerveau de vingt-deux ans fût ravagé d’orgueil et de sensualité,

de curiosités malsaines et de dépravants paradoxes? Démontrerait-on à

une vipère, si elle comprenait un raisonnement, qu’elle ne doit pas

sécréter son venin? « Pourquoi suis-je une vipère?... » répondrait-elle.

Cherchant à préciser sa pensée par d’autres images empruntées à ses

propres souvenirs, Adrien Sixte comparait le mécanisme mental, démonté

devant lui par Robert Greslou, aux montres dont il regardait, tout

petit, aller et venir les rouages sur l’établi paternel. Un ressort

marche, un mouvement suit, puis un autre, un autre encore. Les aiguilles

bougent. Qui enlèverait, qui toucherait seulement une pièce, arrêterait

toute la montre. Changer quoi que ce fût dans une âme, ce serait arrêter

la vie. Ah! Si le mécanisme pouvait de lui-même modifier ses rouages et

leur marche? Si l’horloger reprenait la montre pour refaire les pièces?

Il y a des créatures qui reviennent du mal au bien, qui tombent et se

relèvent, qui déchoient et se reconstituent dans leur moralité. Oui,

mais il y faut l’illusion du repentir, qui suppose l’illusion de la

liberté et celle d’un juge, d’un père céleste. Pouvait-il, lui, Adrien

Sixte, écrire au jeune homme : « Repentez-vous, » quand, sous sa plume

de négateur systématique, ce mot signifiait : « Cessez de croire à ce

que je vous ai démontré comme vrai? » Et pourtant c’est affreux de voir

une âme mourir sans rien essayer pour elle. Arrivé à ce point de sa

méditation, le penseur se sentait acculé à l’insoluble problème, à cet

inexpliqué de la vie de l’âme, aussi désespérant pour un psychologue que

l’inexpliqué de la vie du corps pour un physiologiste. L’auteur du livre

sur Dieu, et qui avait écrit cette phrase : « Il n’y a pas de mystère,

il n’y a que des ignorances... » se refusait à cette contemplation de

l’au delà qui, montrant un abîme derrière toute réalité, amène la

science à s’incliner devant l’énigme, et à dire un « je ne sais pas, je

ne saurai jamais », qui permet à la religion d’intervenir. Il sentait

son incapacité à rien faire pour cette âme en détresse, et qu’elle avait

besoin d’un secours qui fût, pour tout dire, surnaturel. Mais de

prononcer seulement une pareille formule lui semblait, d’après ses

idées, aussi fou que de mentionner la quadrature du cercle ou

d’attribuer trois angles droits à un triangle.

Un événement bien simple acheva de rendre cette lutte intime plus

tragique en imposant à ce philosophe une action immédiate. Une main

anonyme lui envoya un journal qui contenait un article d’une violence

extrême contre lui et contre son influence, à propos de Robert Greslou.

Le chroniqueur, évidemment inspiré par quelque parent ou quelque ami des

Jussat, flétrissait la philosophie moderne et ses doctrines, incarnées

dans Adrien Sixte et plusieurs autres savants. Puis il réclamait un

exemple. Dans un paragraphe final, improvisé à la moderne, avec ce

réalisme d’images qui est la rhétorique d’aujourd’hui, comme le poétisme

de la métaphore fut la rhétorique d’autrefois, il montrait l’assassin de

Mlle de Jussat montant à l’échafaud, et toute une génération de jeunes

décadents corrigés du pessimisme par cet exemple. En n’importe quelle

autre circonstance, le grand psychologue aurait souri de cette

déclaration. Il eût pensé que l’envoi venait de son ennemi Dumoulin, et

repris des travaux commencés, avec la tranquillité d’Archimède traçant

ses figures de géométrie sur le sable pendant le sac de la ville. Mais à

la lecture de cette chronique griffonnée sans doute sur un coin de

table, chez quelque fille, par un moraliste du boulevard, il aperçut

nettement un fait auquel il n’avait pas songé, tant la folie de

l’abstraction égarait ce spéculatif hors du monde social : à savoir, que

ce drame moral se doublait d’un drame réel. Dans quelques semaines,

quelques jours peut-être, celui de l’innocence duquel il possédait une

preuve allait être jugé. Or, pour la justice des hommes, le séducteur de

Mlle de Jussat était innocent; et si ce mémoire ne constituait pas un

témoignage décisif, il présentait un indiscutable caractère de véracité

qui suffisait à sauver une tête. Allait-il la laisser tomber, cette

tête, lui, le confident des misères, des hontes, des perfidies du jeune

homme, mais qui savait aussi que ce scélérat intellectuel n’était pas un

meurtrier? Sans doute il était lié par l’engagement tacite contracté en

ouvrant le manuscrit. Cet engagement-là était-il valable devant la mort?

Il y avait, dans ce solitaire assailli depuis un mois par la tourmente

morale, un tel besoin physique d’échapper au rongement inefficace et

stérile de sa pensée par une volonté positive, qu’il éprouva comme une

détente lorsqu’il se fût enfin fixé à un parti. D’autres journaux,

consultés anxieusement, lui apprirent que l’affaire Greslou passait aux

assises de Riom le vendredi 11 mars. Le 10, il donnait à Mariette cet

ordre de préparer sa valise qui avait tant surpris sa servante, et le

soir même il prenait le train après avoir jeté à la poste une lettre

adressée à M. le comte André de Jussat, capitaine de dragons, en

garnison à Lunéville. Cette lettre, non signée, contenait simplement ces

lignes : « Monsieur le comte de Jussat a en main une lettre de sa sœur

qui contient la preuve de l’innocence de Robert Greslou. Permettra-t-il

que l’on condamne un innocent? » Le psychologue nihiliste n’avait pas pu

écrire les mots _droit et devoir_. Mais sa résolution était prise. Il

attendrait que le procès fut fini pour parler, et si M. de Jussat se

taisait jusqu’au bout, si Greslou était condamné, il déposerait le

mémoire entre les mains du président, sur l’heure même.

— « Il a pris son billet pour Riom, » dit Mlle Trapenard au père

Carbonnet en revenant de la gare, où elle avait accompagné son maître,

presque malgré lui. « Cette idée de s’en aller là-bas, seul, par cette

fin d’hiver, lui qui est si bien ici?... »

— « Soyez tranquille, mademoiselle Mariette, » lui répondait

l’astucieux portier. « Nous saurons tout ça un jour... Mais rien ne

m’ôtera de l’idée qu’il y a _quéque_ fils illégitime là-dessous... » Et

comme il était en train de prendre une infusion de menthe, que Mme

Carbonnet lui préparait chaque soir, il dit encore : « Voyez j’ai

l’estomac si _déblatéré_ qu’il me faut des _fortifications_ à toutes les

minutes. » Puis il dégusta une gorgée : « Passe donc, nanan, gourmand

t’attend, » pendant que le coq usait son bec à déchiqueter un morceau de

sucre que son maître avait détaché pour lui donner. « Allons,

Ferdinand, » continua-t-il, « vous ne suivriez pas vos coqueriaux comme

M. Sixte, vous... Vous auriez trop à faire, _grand débardé_. »

VI

LE COMTE ANDRÉ

Au moment où arrivait à Lunéville le billet jeté à la poste par Adrien

Sixte, celui à qui le philosophe adressait ce suprême appel, ce comte

André de qui dépendait en ce moment le sort de Robert Greslou, était

lui-même à Riom. Le hasard voulut que ces deux hommes ne se

rencontrassent pas, car le célèbre écrivain, en descendant du train,

prit place à l’aventure dans l’omnibus de l’hôtel du Commerce, tandis

que le comte avait son appartement à l’hôtel rival, celui de l’Univers.

Là, dans un salon meublé de vieux meubles, tendu d’un papier fané, avec

des rideaux passés et un tapis rapiécé, et par ce matin de ce vendredi

11 mars 1887, où s’ouvraient les débats de l’affaire Greslou, le frère

de la pauvre Charlotte se promenait de long en large. Midi allait sonner

à la pendule de cuivre doré, à sujet mythologique, dont s’ornait cette

pièce que chauffait à grand’peine un feu allumé dans une cheminée qui

fumait. Au dehors, c’était sur la ville une pesée d’un ciel de neige, un

de ces ciels d’Auvergne où passe par instant le vent glacial des

montagnes. L’ordonnance du comte, un dragon à la physionomie joviale,

avait mis un peu d’ordre militaire dans ce salon loué de la veille, et,

après avoir remonté cette pendule, allumé ce feu, il achevait de

préparer deux couverts sur la table du milieu. De temps à autre il

regardait aller et venir son capitaine, qui, tirant sa moustache d’une

main nerveuse, mordant sa lèvre, fronçant ses sourcils, portait sur son

mâle visage l’expression de l’anxiété la plus douloureuse. Mais Joseph

Pourat, c’était le nom de l’ordonnance, s’expliquait trop bien dans sa

simple cervelle que le comte fût à peine maître de soi pendant qu’on

jugeait l’assassin de sa sœur. Pour lui, comme pour toutes les personnes

qui de près ou de loin touchaient aux Jussat-Randon et qui avaient connu

Charlotte, la culpabilité de Robert Greslou ne faisait pas de doute. Ce

que le fidèle soldat comprenait moins, connaissant l’énergie de son

officier, c’est qu’il eût laissé le vieux marquis se rendre seul à

l’audience. « Cela me ferait trop mal... » avait dit le comte, et

Pourat, qui disposait les assiettes et les fourchettes, après les avoir

essuyées au préalable, par une juste défiance pour la propreté du

service de l’hôtel, pensait devant la visible angoisse de son maître :

« C’est un bon cœur tout de même, quoi qu’il soit si brusque... Comme il

l’aimait!... »

André de Jussat, lui, ne semblait même pas se douter qu’il y eût

quelqu’un dans la chambre. Ses yeux bruns rapprochés du nez, qui avaient

autrefois étonné, presque gêné Robert Greslou, par leur ressemblance

avec ceux d’un oiseau de proie, ne lançaient plus ce regard fier qui va

droit sur l’objet, si l’on peut dire, et qui s’en empare. Non, il y

avait dans ces prunelles une espèce d’inexplicable reploiement de

l’être, presque une honte, comme une peur de montrer la souffrance

intime. Enfin c’étaient les yeux d’un homme que l’idée fixe obsède et

que l’aiguillon d’une peine intolérable touche sans cesse à la fibre la

plus sensible de son âme. Cette peine datait du jour où il avait reçu la

terrible lettre par laquelle sa sœur lui révélait son projet de suicide.

Une dépêche lui était arrivée presque en même temps, annonçant la mort

de Charlotte, et il avait pris le train pour l’Auvergne, précipitamment,

sans savoir de quelle manière il apprendrait à son père l’affreuse

vérité, mais décidé à tirer de Greslou une juste vengeance. Et le

marquis l’avait accueilli par ces mots :

— « Tu as reçu ma seconde dépêche?... Nous le tenons, l’assassin... »

Le comte n’avait rien dit, comprenant que c’était entre son père et lui

un malentendu. Le marquis avait précisé en racontant les soupçons qui

pesaient sur le précepteur, et que ce garçon allait être arrêté comme

meurtrier. Tout de suite cette idée s’était imposée au frère affolé de

douleur : la destinée lui offrait cette vengeance, objet unique de sa

pensée depuis qu’il avait lu — avec quel serrement de cœur! — la

confession de la morte et le détail de sa misère, de ses égarements, de

ses résistances, de son réveil atroce, de sa funeste résolution. Il

n’avait qu’à ne pas montrer la lettre qu’il tenait là dans son

portefeuille, et le lâche séducteur de la jeune fille était accusé,

emprisonné, condamné sans doute. L’honneur du nom de Charlotte était

sauvé, car Robert Greslou ne pouvait pas démontrer la nature de ses

relations avec la jeune fille. Le marquis et la marquise, ce père et

cette mère si confiants, si pénétrés de l’amour le plus vrai envers le

souvenir de la pauvre enfant, ignoreraient du moins la faute de cette

enfant, qui devait leur être un désespoir nouveau par-dessus l’autre...

Et le comte André s’était tu.

Il s’était tu, — non sans un effort violent sur lui-même. Cet homme

courageux, qui possédait par nature et par volonté, les vraies vertus

d’un vrai soldat, détestait la perfidie, les compromis de conscience,

tous les biais, toutes les lâchetés. Il avait senti que son devoir était

de parler, de ne pas laisser accuser un innocent. Il avait eu beau se

dire que ce Greslou était l’assassin moral de Charlotte, et que cet

assassinat méritait un châtiment comme l’autre; ce sophisme de sa haine

n’avait pas dominé l’autre voix, celle qui nous défend de nous faire les

complices d’une iniquité, et la condamnation de Greslou comme

empoisonneur était inique. Une circonstance inattendue et pour lui

presque monstrueuse avait achevé de bouleverser André de Jussat : le

silence de l’accusé. Si Greslou avait parlé, racontant ses amours,

défendant sa tête au prix de l’honneur de sa victime, le comte n’aurait

pas eu pour lui assez de mépris. Mais non. Par un contraste de caractère

qui devait paraître plus inexplicable encore à un esprit simple, ce

brigand déployait soudain une générosité de gentilhomme à ne pas

prononcer un mot dont fût souillée la mémoire de celle qu’il avait

attirée dans un si détestable guet-apens. Ce coquin se retrouvait brave

devant la justice, héroïque à sa manière. En tout cas, il cessait d’être

uniquement digne de dégoût. André se disait bien que c’était là une

tactique de cour d’assises, un procédé pour obtenir un acquittement par

l’absence de preuves. Mais, d’autre part, il savait, par la lettre de sa

sœur, l’existence du journal où le détail de la séduction était consigné

heure par heure. Ce journal diminuait singulièrement les chances d’une

condamnation, et Greslou ne le produisait pas. L’officier n’aurait pas

su expliquer pourquoi cette dignité d’attitude chez son ennemi

l’affolait d’une colère qui lui donnait un frénétique désir de courir

chez le magistrat chargé d’instruire l’affaire, afin que la vérité parût

au jour, et que la morte ne dût rien, non, rien, pas un atome de son

honneur posthume au drôle qui l’avait perdue. Quand il se représentait

sa sœur, la douce créature qu’il avait aimée, lui, d’une si virile et

noble affection, celle du frère aîné pour une enfant fragile et fine,

possédée par ce manant, par ce précepteur de hasard, cela lui faisait

l’impression d’un outrage si abject infligé à son sang qu’il en

défaillait de fureur, comme autrefois, quand il lui avait fallu, pendant

la guerre, assister à la capitulation de Metz et rendre ses armes. Il

éprouvait alors un soulagement à penser que le banc d’infamie où

s’assoient les faussaires, les escrocs, les meurtriers, attendait cet

homme, et ensuite l’échafaud ou le bagne... Et il étouffait la voix qui

lui disait : « Tu dois parler... » Mon Dieu! Quelle agonie pour lui que

ces trois mois durant lesquels il n’était pas demeuré cinq minutes sans

se débattre entre ces sentiments contradictoires! Au champ de

manœuvre, — car il avait repris son service, — à cheval et trottant à

grandes allures sur les chemins de Lorraine, dans sa chambre, et

travaillant sous la lampe, cette question s’était posée devant lui :

« Qu’allait-il faire? » Il avait laissé passer des semaines sans y

répondre, mais l’instant était venu où il fallait agir et se décider,

puisque dans deux jours — les débats devaient occuper quatre

séances — Greslou serait jugé et sans doute condamné. Il y aurait bien

du temps encore après cette condamnation. Mais quoi! le même débat

intime serait à recommencer alors. Lui, l’homme d’action et pour qui

l’incertitude était un malaise intolérable, il en était là, après trois

mois, à n’avoir pas pris parti, car en descendant au fond, bien au fond

de lui-même, il sentait que son silence actuel n’était encore qu’une

résolution momentanée. Il n’avait pas accepté de se taire jusqu’à la

fin. Il remettait de parler, mais il ne s’était pas serré la main et

donné sa parole qu’il ne parlerait pas. C’était la raison pour laquelle

il lui avait été physiquement impossible d’accompagner son père au

Palais de Justice pendant cette première séance, dont il allait avoir le

compte rendu, — puisque midi sonnait maintenant à la pendule, douze

coups très grêles suivis aussitôt d’un carillon dans le clocher d’une

église voisine. Le vieux Jussat ne pouvait tarder à revenir.

— « Mon capitaine, voilà M. le marquis, » dit l’ordonnance, qui avait

entendu le roulement d’une voiture, puis son arrêt devant l’hôtel, après

un regard jeté par la fenêtre.

— « Hé bien, mon père? » demanda André anxieusement sitôt que le

marquis fut entré.

— « Hé bien! nous avons le jury pour nous, » répondit le nouvel

arrivant. M. de Jussat n’était plus le maniaque brisé dont Greslou

s’était moqué si amèrement dans son mémoire. Il avait les yeux

brillants, de la jeunesse dans la voix et dans les gestes. La passion de

la vengeance, au lieu de l’abattre, le soutenait. Il en oubliait son

hypocondrie, et sa parole se faisait vive, impérieuse et nette. « On a

tiré au sort ce matin... Sur les douze jurés... J’ai pris leurs noms »,

et il consulta ses papiers, « sur les douze jurés, il y a trois

cultivateurs, deux officiers retraités, un médecin d’Aygue-perse, deux

boutiquiers, deux propriétaires, un manufacturier, un professeur, tous

des braves gens, des hommes de famille et qui voudront un exemple... Le

procureur général est sûr d’une condamnation... Ah! le scélérat! que

j’ai eu un bon moment, le seul depuis trois mois, à le voir qui arrivait

entre deux gendarmes, et de sentir qu’il était pris!... On ne s’échappe

pas de ces poignes-là... Mais quelle audace! Il a regardé dans la

salle... J’étais au premier banc... Il m’a vu... Le croiras-tu? Il n’a

pas détourné les yeux... Il m’a regardé fixement, comme pour me

braver... C’est sa tête qu’il nous faut, et nous l’aurons. »

Le vieillard avait parlé avec un sauvage accent, et il n’avait pas

remarqué la douloureuse expression que son discours avait éveillée sur

le visage du comte. Ce dernier, à l’image de son ennemi ainsi vaincu par

la force publique, saisi par les gendarmes, comme broyé dans le

formidable engrenage de cette anonyme et invincible machine de la

justice, avait frissonné d’un frisson de honte, — la honte d’un homme

qui a chargé des _bravi_ d’une besogne de mort. Ces gendarmes et ces

magistrats, il les employait comme des _bravi_ en effet, comme les

ouvriers d’une action qu’il eût tant aimé à exécuter lui-même, de ses

mains et sous sa responsabilité!... Décidément, oui, c’était lâche de

n’avoir pas parlé. Et puis ce regard lancé par l’accusé au marquis de

Jussat, que signifiait-il? Greslou savait-il que Charlotte avait écrit

sa lettre d’aveux à la veille de son suicide? Et s’il le savait, que

pensait-il? La seule idée que ce jeune homme pût soupçonner la vérité et

les mépriser, le marquis et lui, de leur silence alluma la fièvre dans

le sang du comte.

— « Non, » se dit-il quand son père fut parti pour la reprise de la

séance, après un déjeuner mangé à la hâte et presque sans échanger un

mot, « je ne peux pas me taire. Je parlerai ou j’écrirai... »

Il s’assit à la table, et il commença de tracer machinalement ces mots

en tête d’une feuille : « Monsieur le président... » Le soir tombait, et

cet homme malheureux était encore à cette place, le front dans sa main,

n’ayant pas écrit la première ligne de cette lettre. Il attendait les

nouvelles de la seconde séance, et ce fut avec un saisissement qu’il

entendit son père en raconter le détail :

— « Ah! mon bon André. Que tu as eu raison de ne pas venir! Quelle

infamie!... Mais quelle infamie!... Greslou a été interrogé... Il

continue son système et refuse de parler... Ce n’est rien... Mais les

experts sont venus rapporter les résultats de leur analyse. Notre brave

docteur d’abord... Sa voix tremblait, le cher homme, quand il a décrit

son impression devant notre pauvre Charlotte, tu sais, à son entrée dans

la chambre... Et puis le professeur Armand. Tu n’aurais pas supporté

cette horrible chose, cette autopsie de notre ange, étalée là, devant

cette salle où il y avait bien cinq cents personnes... Et puis le

chimiste de Paris. S’il restait encore un doute, après cela!... La fiole

dont le monstre s’est servi était sur la table, je l’ai vue... Et

puis... Comment a-t-on osé? Son avocat, un avocat d’office pourtant, et

qui n’a pas l’excuse d’être l’ami de son client... son avocat donc...

Mais comment te dire? Il a demandé si Charlotte était morte vierge, si

on l’avait examinée... Il y a eu un murmure de dégoût dans la salle, une

indignation de tous... Elle, mon enfant, si pure, si noble, une sainte!

Je l’aurais souffleté, cet homme... Même l’assassin en a été remué, lui

que rien ne touche... Je l’ai vu. A ce moment il a pris sa tête dans ses

mains et il a pleuré... Réponds, est-ce que cela ne devrait pas être

défendu par la loi, d’outrager ainsi une victime en plein tribunal?...

Que croyait-il donc? Qu’elle avait eu un amant?... Un amant! Elle, un

amant... »

L’indignation du vieillard était si forte que soudain il fondit en

larmes. Le fils, en présence de cette touchante douleur, sentit, lui

aussi, son cœur se fondre et les larmes lui venir, et les deux hommes

s’embrassèrent sans se dire un mot. « Vois-tu, » reprit le père quand il

put parler, « c’est là le côté affreux de ces débats, cette discussion

en public sur des choses si intimes, elle qui avait tant de pudeur pour

ses moindres sentiments. Je te l’ai dit... Je suis sûr qu’elle a été

malheureuse tout l’hiver par l’absence de Maxime. Elle l’aimait,

crois-moi, sans vouloir le montrer... C’est bien cela qui a exaspéré la

jalousie de ce Greslou... Quand il est arrivé dans la maison, qu’il l’a

trouvée si gracieuse, si simple, il a cru pouvoir la séduire, l’épouser.

Comment s’en serait-elle doutée, alors que moi-même, qui ai tant

l’habitude des hommes, je n’ai rien deviné, rien vu?... » Et, lancé sur

cette route, durant tout le dîner, puis durant toute la soirée, le

marquis parla, parla. Il goûtait cette consolation, la seule possible

dans certaines crises, de se souvenir à haute voix. Ce culte religieux

que leur malheureux père gardait à la morte était pour le fils, qui

écoutait sans répondre, quelque chose de tragique en ce moment où il se

préparait... à quoi? Allait-il vraiment porter ce coup terrible au

vieillard? Retiré dans sa chambre, avec ce grand silence d’une ville de

province autour de sa méditation, il reprit la lettre de sa sœur, et il

la relut, quoi qu’il en sût par cœur toutes les phrases. Il sortait de

ces pages, tracées par cette main aujourd’hui à jamais immobile, un

soupir si désespéré, un souffle d’agonie si triste et si navrant!

L’illusion de la jeune fille avait été si folle, ses luttes si sincères,

son réveil si amer, que le comte sentit de nouveau les larmes couler le

long de ses joues. C’était la seconde fois qu’il pleurait dans la

journée, lui qui, depuis la mort de Charlotte, avait gardé ses yeux secs

et comme brûlés par la haine. Il se dit : « Greslou a tout mérité... »

Il resta immobile quelques minutes, et, marchant vers la cheminée, où le

feu achevait de s’éteindre, il posa sur la bûche à demi consumée les

feuillets de la lettre. Il fit craquer une allumette et la glissa sous

le papier. Il vit la ligne de flamme se développer tout autour, puis

gagner la frêle écriture, puis transformer cette unique preuve du

misérable amour et du suicide de la jeune fille en un débris noirâtre.

Le frère acheva de mélanger ce débris aux cendres à coups de pincettes.

Il se coucha en disant tout haut : « C’est fait, » et il s’endormit,

comme au soir de sa première bataille, du sommeil assommé qui succède,

chez les hommes d’action, aux grandes dépenses de volonté, pour n’ouvrir

les yeux, lui si matinal d’ordinaire, qu’à neuf heures le lendemain.

— « M. le marquis a défendu qu’on éveillât mon capitaine, » répondit

Pourat quand, appelé par son maître, il ouvrit les volets. Le soleil

rayonnait dans un azur gai de fin d’hiver au lieu du ciel gris et bas de

la veille. « Il est parti, voilà une heure... Mon capitaine sait

qu’aujourd’hui on a dû amener l’accusé par le souterrain, tant le monde

est exalté contre lui. »

— « Quel souterrain? » demanda André.

— « Celui qui va de la maison d’arrêt au Palais de Justice... Il paraît

qu’on l’emploie pour les grands criminels, ceux qui pourraient être

écharpés. Ma foi, mon capitaine, si je le voyais passer, celui-là, je

crois bien que j’aurais un peu l’envie de lui tirer dessus avec mon

revolver... Les chiens enragés, ça ne se juge pas, ça s’abat... Bon, »

continua-t-il, « j’ai oublié les lettres de ce matin dans le salon. »

Il revint après une minute, ayant à la main trois enveloppes. André, qui

jeta un regard sur les deux premières, devina aussitôt, à l’adresse, de

qui elles venaient. La troisième portait une suscription d’une écriture

inconnue. Elle avait été adressée à Lunéville, de Paris, puis dirigée

sur Riom. Le comte la décacheta et lut les trois lignes que Sixte avait

griffonnées avant de prendre le train. Les mains de cet officier si

brave et qui ne savait pas le sens du mot peur se mirent à trembler. Il

devint pâle comme la feuille qu’il tenait dans ces mains frémissantes,

si pâle que Pourat lui demanda lui-même avec épouvante :

— « Mon capitaine est malade? »

— « Laisse-moi, » dit brusquement le comte, « je m’habillerai seul. »

Il avait besoin en effet de se remettre du coup subit qui venait de le

frapper. Il se trouvait donc quelqu’un au monde qui connaissait le

mystère de la mort de Charlotte et qui n’était pas Robert

Greslou, — car il avait vu des pages de la main du jeune homme, et ce

n’était pas son écriture. Ce fut une secousse de terreur comme les

hommes les plus courageux peuvent en ressentir devant un fait si

absolument inattendu qu’il prend un caractère surnaturel. Le frère de

Charlotte aurait vu sa sœur, là devant lui, vivante, qu’il n’aurait pas

été terrassé d’un étonnement plus effrayé. Quelqu’un savait le suicide

de la jeune fille, et la lettre écrite par elle avant de mourir, et le

reste peut-être... Et ce quelqu’un, ce témoin mystérieux de la vérité,

que pensait-il de lui? L’interrogation par laquelle se terminait le

billet anonyme le disait assez. Subitement, le comte se souvint de ce

qu’il avait osé cette nuit. Il se rappela cette lettre jetée au feu, et

la pourpre de la honte lui vint aux joues... Cette résolution, prise la

veille, et sur laquelle il avait dormi, il ne pouvait plus la tenir.

Qu’un homme eût le droit de dire : « Le comte de Jussat a commis une

lâcheté, » cela dépassait, pour ce gentilhomme affamé d’honneur, ce

qu’il était capable de supporter. Son trouble de la veille, qu’il avait

cru fini, se réveilla de nouveau, rendu plus intolérable par le retour

de son père, qui lui dit :

— « On a entendu les témoins... J’ai déposé... Mais ce qui a été dur,

ç’a été de me trouver dans la petite salle, avant l’audience, avec la

mère de Greslou... C’est une chance encore qu’elle ne soit pas descendue

ici... Elle est à l’hôtel du Commerce, où elle a osé me supplier de

venir pour causer avec elle, dans une scène qu’elle m’a faite. Quelle

scène!... C’est une figure à ne pas l’oublier, une face sinistre, avec

des yeux noirs qui ont comme un feu sombre dans les larmes... Elle a

marché sur moi et elle m’a parlé... Elle m’a adjuré de dire que son fils

était innocent, que je le savais, que je n’avais pas le droit de déposer

contre lui. Oui, la terrible scène, et que le gendarme a dû

interrompre!... La malheureuse! Je ne peux pas lui en vouloir... C’est

son fils... Quelle étrange chose qu’un scélérat comme celui-là puisse

encore avoir au monde un cœur qui l’aime ainsi, comme j’aimais

Charlotte, comme je t’aime... N’importe!... » continua le cruel

vieillard. « Il est une heure... Le procureur général va parler... Puis

la défense... Entre cinq et six heures, nous aurons le verdict... Que

cela me rassasiera le cœur de le regarder pendant l’énoncé de la

sentence!... Ce n’est que juste... Il a tué. Il doit mourir... »

Entre cinq et six heures!... Quand le comte André se trouva seul, il

recommença de se promener de long en large, — comme la

veille, — tandis que Pourat desservait la table avec le valet de

chambre de M. de Jussat. Ces deux hommes ont raconté que jamais leur

maître ne leur avait paru plus violemment inquiet que pendant les

quelque trente minutes qu’ils étaient demeurés à faire ce service. Leur

stupeur fut grande lorsqu’il demanda qu’on lui préparât ses vêtements

d’uniforme. En un quart d’heure il fut prêt, et il quittait l’hôtel, lui

qui avait refusé de sortir depuis les trois jours qu’il était arrivé à

Riom. Un détail fit frémir le brave Pourat. Il constata que l’officier

avait pris avec lui son revolver, posé depuis deux jours sur la table de

nuit. Le soldat se rappela ses propres discours, et il communiqua ses

craintes à son compagnon.

— « Si ce Greslou est acquitté, » dit-il, « le capitaine est homme à

lui brûler la cervelle, là, sur place... »

— « Nous devrions le suivre peut-être?... » répondit le valet de

chambre.

Tandis que les deux domestiques délibéraient, le comte suivait la grande

rue qui conduit au Palais de Justice. Il la connaissait, pour être venu

souvent à Riom dans son enfance. Cette vieille ville parlementaire, avec

ses grands hôtels aux hautes fenêtres, bâtis en pierre noire de Volvic,

semblait plus vide, plus silencieuse, plus morte encore que d’habitude,

tandis que le frère de Charlotte marchait vers la Cour. Puis

brusquement, aux abords du Palais, c’était une foule serrée et qui

remplissait l’étroite ruelle Saint-Louis par où l’on accède à la salle

des assises. L’affaire Greslou avait attiré tous ceux qui pouvaient

disposer seulement d’une heure. André eut de la peine à fendre les

groupes, composés de paysans venus de la campagne et de petits

boutiquiers qui discutaient avec une animation passionnée. Il arriva

devant les deux marches qui mènent au vestibule. Deux soldats s’y

tenaient, chargés de contenir le peuple. Le comte sembla hésiter, puis

au lieu d’entrer il poussa jusqu’au bout de la ruelle. Il se trouva

devant une terrasse plantée d’arbres nus, et qui, jetée entre les murs

sinistres de la maison centrale et la masse sombre du Palais, domine la

plaine immense de la Limagne. Une fontaine en charme d’ordinaire le

silence avec le bruit de son eau, et ce bruit restait perceptible encore

malgré la rumeur de la foule pressée dans la rue voisine. André s’assit

sur un banc, près de cette fontaine. Depuis, il n’a jamais su expliquer

pourquoi il était resté là plus d’une demi-heure, ni quelle raison

précise l’avait fait se lever, marcher vers l’entrée du Palais, écrire

quelques mots sur sa carte, donner cette carte à un soldat pour être

portée par l’huissier au président. Il avait la sensation très nette

d’agir presque malgré lui, et comme dans un songe. Sa résolution

néanmoins était prise, et il sentait qu’elle ne faiblirait plus, quoi

qu’il appréhendât avec une angoisse horrible de se trouver en face de

son père, qui était là, par delà ces gens dont il apercevait les têtes

penchées, les nuques immobiles, les épaules voûtées. Il éprouva, dans

cette agonie qu’il traversait, le seul soulagement qu’il pût ressentir,

quand l’huissier vint le prendre. Car, au lieu de l’introduire droit

dans la salle, cet homme le conduisit par un couloir jusqu’à une petite

pièce qui était sans doute le cabinet du président. Des dossiers y

traînaient sur une table. Un par-dessus et un chapeau étaient pendus à

une patère. Arrivé là, son guide lui dit :

— « M. le président va vous entendre aussitôt que M. le procureur

général aura fini... » Quelle consolation inattendue dans sa peine! Le

supplice de déposer en public et devant son père lui serait donc

épargné! Cette espérance fut de courte durée. L’officier n’était pas

depuis dix minutes dans le cabinet du président que ce dernier entrait,

un grand vieillard à la face bistrée de bile avec des cheveux gris que

l’opposition du rouge de la robe faisait paraître verdâtres. Dès les

premières mots et devant l’affirmation du comte qu’il apportait la

preuve de l’innocence de l’accusé :

— « Dans ces conditions, monsieur, » dit le magistrat, sur le visage de

qui s’était comme posé un masque de stupeur, « je ne peux recevoir vos

confidences... L’audience va être reprise et vous allez être entendu

comme témoin, pourvu que ni l’accusation ni la défense ne s’y

opposent. »

Ainsi aucune des étapes de son calvaire ne serait évitée au frère de

Charlotte! Il venait se heurter à cette machine impassible de la Justice

qui ne tient pas, qui ne peut pas tenir compte de la sensibilité

humaine. Il lui fallut s’asseoir dans la chambre des témoins, et se

souvenir de la scène qui s’y était passée — si peu d’heures

auparavant! — entre son père et la mère de Greslou, puis entrer de là

dans la salle des assises. Il vit le mur nu avec l’image du Crucifié qui

dominait cette salle, les têtes tournées vers lui dans une attention

suprême, le président de nouveau entre ses assesseurs, le procureur

général et l’avocat général assis dans leurs robes rouges; les jurés à

gauche du tribunal. Robert Greslou se tenait à droite sur le banc des

prévenus, les bras croisés, livide, mais impassible, et du monde se

pressait partout, derrière les magistrats, dans les tribunes. Au banc

des témoins André reconnut son père et ses cheveux blancs. Cette vue lui

serra le cœur, — son cœur qui pourtant ne défaillit pas quand le

président, après avoir demandé au défenseur et au procureur général

s’ils ne s’opposaient pas à l’audition du témoin, lui fit décliner ses

noms et qualités et prêter serment suivant la formule. Les magistrats

qui ont assisté à cette scène sont unanimes à dire qu’aucune émotion

d’assises ne fut jamais comparable à celle qui saisit toute la salle et

qui les saisit eux-mêmes quand cet homme, dont tous connaissaient le

passé héroïque par les articles des journaux publiés à l’occasion du

procès, commença, d’une voix pourtant ferme, mais où l’on devinait

l’atroce douleur :

— « Messieurs les jurés, je n’ai que deux mots à dire. Ma sœur n’a pas

été assassinée, elle s’est tuée. La veille de sa mort, j’ai reçu une

lettre d’elle où elle m’annonçait sa résolution de mourir, et

pourquoi... Messieurs, j’ai cru avoir le droit de cacher ce suicide,

j’ai brûlé cette lettre... Si l’homme que vous avez devant vous » — et

il montra Greslou de sa main en se tournant à demi vers

l’accusé — « n’a pas versé le poison, il a fait pire... Mais ce n’est

pas de votre justice qu’il relève, et il ne doit pas être condamné comme

assassin... Il est innocent... A défaut d’une preuve matérielle que je

ne peux plus vous donner de cette innocence, je vous apporte ma

parole. » Ces phrases tombaient une à une, dans une espèce d’angoisse de

toute la salle. On entendit un cri suivi d’un gémissement :

— « Il est fou, » disait une voix, « il est fou », ne l’écoutez pas. »

— « Non, mon père, » reprit le comte André, qui reconnut l’accent du

marquis, et qui se tourna vers le vieillard comme écroulé sur son banc.

« Je ne suis pas fou... J’ai fait ce que l’honneur exigeait... J’espère,

monsieur le président, que l’on m’épargnera d’en dire davantage. »

Il avait une supplication dans la voix, cet homme si fier, en disant

cette dernière phrase, et elle fut si bien sentie qu’un murmure passa

dans la foule quand le président lui répondit :

— « A mon grand regret, monsieur, je ne peux vous accorder ce que vous

demandez... L’extrême gravité de la déposition que vous venez de faire

ne permet pas à la Justice d’en rester sur des indications que notre

devoir — un douloureux devoir, mais un devoir, — est de vous forcer à

préciser... »

— « C’est bien, monsieur, je ferai, moi aussi, mon devoir jusqu’au

bout... » Il y eut dans l’accent avec lequel le témoin jeta cette phrase

une telle résolution, que le murmure de la foule céda tout d’un coup la

place au silence, et on entendit le président reprendre :

— « Vous avez parlé d’une lettre, monsieur, que vous aurait écrite

mademoiselle votre sœur... Permettez-moi de dire qu’il est au moins

extraordinaire que votre première idée n’ait pas été d’éclairer la

Justice en la lui communiquant... »

— « Elle contenait, » dit le comte, « un secret que j’aurais voulu

cacher au prix de mon sang... »

Il a raconté plus tard à l’ami qui lui resta si parfait jusqu’à la fin

de ce drame, à ce Maxime de Plane choisi par lui pour frère, que ç’avait

été là le moment le plus terrible de son sacrifice, — mais qu’à partir

de cette minute, l’émotion fut comme supprimée en lui par son excès

même. Les terribles détails de la lettre de la morte, il dut les

donner, — et raconter ses propres sensations, et tout confesser de ses

agonies. Quant à ce qui suivit, il a déclaré lui-même qu’il s’en

rappelait seulement quelques détails matériels, — et les plus

inattendus : — le froid sous sa main d’une colonne de fer contre

laquelle il s’appuya quand il dut s’asseoir au banc des témoins d’où

l’on venait d’emporter son père, qui s’était évanoui aux derniers mots

de sa déposition... Il a dit avoir remarqué aussi le traînant accent

lorrain du procureur général qui se leva pour abandonner l’accusation...

Combien de temps s’écoula-t-il entre cette phrase du procureur, le

discours de l’avocat de Greslou, la sortie du jury et sa rentrée avec un

verdict négatif? Il n’a jamais pu s’en rendre compte, non plus que de

l’emploi de sa soirée, quand, la salle une fois vidée, le gardien fut

venu l’inviter à sortir à son tour. Il se souvient d’avoir marché devant

lui très vite et très loin. Des bourgeois de Combronde qui rentraient

après les assises le rencontrèrent sur la route de ce village. Il

sortait d’une auberge où il avait écrit quelques lettres adressées l’une

à son père, l’autre à sa mère, une troisième à son colonel, une dernière

à Maxime de Plane. A neuf heures, il frappait à la porte de l’hôtel du

Commerce, où M. de Jussat lui avait dit que la mère de l’acquitté était

descendue, et il demandait au concierge si M. Greslou était là. Ce

garçon avait entendu le récit de la dramatique audience. Il devina, rien

qu’à l’uniforme du capitaine, qui se trouvait devant lui, et il eut le

bon sens de répondre que M. Robert Greslou n’avait point paru.

Malheureusement, il crut bien faire de monter aussitôt chez le jeune

homme, qui, sorti de prison depuis une heure, se trouvait avec sa mère

et M. Adrien Sixte. Ce dernier n’avait pu résister aux supplications

éperdues de la veuve, qui, l’ayant rencontré dans le corridor de

l’hôtel, l’avait conjuré de l’aider à raffermir son fils.

— « Monsieur, » dit cet homme à Robert après avoir demandé la

permission de lui parler à part, « prenez garde, M. le comte de Jussat

vous cherche. »

— « Où est-il? » interrogea fiévreusement Greslou.

— « Il ne doit pas avoir quitté la rue, » répondit le concierge, « mais

je lui ai dit que l’on ne vous avait pas vu ici. »

— « Vous avez eu tort, » répliqua Greslou. Et, prenant son chapeau, il

se précipita vers l’escalier.

— « Où vas-tu? » implora sa mère.

Le jeune homme ne répondit pas. Peut-être n’entendit-il même pas ce cri,

tant il avait mis de vitesse à descendre les marches de l’escalier.

L’idée que le comte André le croyait assez lâche pour se cacher de lui

le bouleversait. Il n’eut pas longtemps à chercher son ennemi. Le comte

était de l’autre côté de la rue, qui surveillait la porte. Robert le

reconnut et marcha droit sur lui.

— « Vous avez à me parler, monsieur? » lui demanda-t-il fièrement.

— « Je suis à vos ordres », continua Greslou, « pour telle réparation

qu’il vous conviendra d’exiger de moi... Je ne quitterai pas Riom, je

vous en donne ma parole. »

— « Non, monsieur, » répondit André de Jussat, « on ne se bat pas avec

les hommes comme vous, on les exécute. »

Il tira son revolver de sa poche, et comme l’autre, au lieu de fuir, se

tenait devant lui et semblait lui dire : « Osez », il lui logea une

balle dans la tête. On entendit, à la fois, de l’hôtel, le bruit de la

détonation, un cri d’agonie, et, quand on accourut, on trouva le comte

André, debout contre le mur, qui jeta son arme et, croisant le bras, dit

simplement, en montrant le corps de l’amant de sa sœur à ses pieds :

— « J’ai fait justice. »

Et il se laissa arrêter sans résistance.

* * * * *

Durant la nuit qui suivit cette scène tragique, certes, les admirateurs

de la _Psychologie de Dieu_, de la _Théorie des passions_, de

l’_Anatomie de la volonté_, eussent été bien étonnés s’ils avaient pu

voir ce qui se passait dans la chambre nº 3 de l’hôtel du Commerce, et

lire dans la pensée de leur implacable et puissant Maître. Au pied du

lit où reposait un mort, le front bandé, se tenait agenouillée la mère

de Robert Greslou. Le grand négateur, assis sur une chaise, regardait

cette femme prier, tour à tour, et ce mort qui avait été son disciple

dormir du sommeil dont dormait aussi Charlotte de Jussat; et, pour la

première fois, sentant, sa pensée impuissante à le soutenir, cet

analyste presque inhumain à force de logique s’humiliait, s’inclinait,

s’abîmait devant le mystère impénétrable de la destinée. Les mots de la

seule oraison qu’il se rappelât de sa lointaine enfance : « Notre Père

qui êtes aux cieux... » lui revenaient au cœur. Certes, il ne les

prononçait pas. Peut-être ne les prononcerait-il jamais. Mais s’il

existe, ce Père Céleste, vers lequel grands et petits se tournent aux

heures affreuses comme vers le seul secours, n’est-ce pas la plus

touchante des prières que ce besoin de prier? Et, si ce Père Céleste

n’existait pas, aurions-nous cette faim et cette soif de lui dans ces

heures-là? — « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas

trouvé!... » A cette minute même et grâce à cette lucidité de pensée qui

accompagne les savants dans toutes les crises, Adrien Sixte se rappela

cette phrase admirable de Pascal dans son _Mystère de Jésus_, — et

quand la mère se releva, elle put le voir qui pleurait.

Paris, septembre 1888. — Clermont-Ferrand, mai 1889.

IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE.

Le disciple · 第 11 / 12 题