« Je m’étais accoudé de nouveau sur le livre de l’_Esprit_, mais je

n’étais plus capable de fixer mon attention au texte abstrait

d’Helvétius. Je vous rapporte cet enfantillage, mon cher maître, pour

que vous aperceviez mieux quelle étrange mixture d’innocence et de

dépravation s’élaborait alors dans ma tête. Que pouvait en effet cette

déception subite, sinon que je m’étais imaginé diriger les pensées de

Charlotte en appliquant à cette jeune fille des lois de psychologie

empruntées aux philosophes, absolument comme son frère, le comte André,

dirigeant les billes du billard à son gré, le soir où il m’avait comme

médusé par ses moindres gestes? La blanche touche la rouge un peu à

gauche, part sur la bande, revient sur l’autre blanche. Cela se dessine

à la main sur le papier, cela s’explique par une formule, cela se

prévoit et s’exécute dix fois, vingt fois, cent fois, dix mille fois.

Malgré mes énormes lectures, à cause d’elles peut-être, je voyais alors

le jeu des passions comme un schéma de cette simplicité idéale. Je n’ai

compris que plus tard combien je me trompais. Pour définir les

phénomènes du cœur, c’est au monde végétal qu’il faut emprunter des

analogies et non à la mécanique. Pour conduire ces phénomènes, c’est des

procédés de botaniste qu’il convient d’employer, de patientes greffes,

de longues attentes, de minutieuses éducations. Un sentiment naît,

grandit, s’épanouit, se dessèche comme une plante, par une évolution,

parfois ralentie, parfois rapide, toujours inconsciente. Le germe de

pitié, de jalousie et de dangereux exemple déposé par ma ruse dans l’âme

de Charlotte devait y développer son action, mais après des jours et des

jours, et cette action serait d’autant plus irrésistible que la jeune

fille me croyait épris d’une autre et que par suite elle ne songeait pas

à se défendre contre moi. Mais pour se rendre compte à l’avance de ce

travail et en escompter l’espoir, il aurait fallu être un Ribot, un

l’aine, un Adrien Sixte, c’est-à-dire un connaisseur d’âmes d’une

supériorité souveraine, au lieu que je ressemblais, moi, au promeneur

ignorant qui traverse une plaine, et qui, ne sachant pas que la terre

recouvre du grain, ne soupçonne pas la moisson prochaine de l’été.

Encore le promeneur a-t-il pour excuse qu’il n’a pas vu semer le grain,

au lieu que je l’avais semé moi-même, ce grain fécondant, et je n’en

devinais pas davantage la récolte à venir!

« Cette conviction que j’avais échoué d’une manière définitive dans mon

premier effort pour me faire aimer de Charlotte augmenta durant les

jours qui suivirent cette fausse confidence. Car elle ne me parla qu’à

peine. J’ai su depuis, par ses propres aveux, qu’elle dissimulait sous

cette froideur un trouble grandissant qui la déconcertait elle-même par

sa nouveauté, sa force et sa profondeur. En attendant, elle paraissait

absorbée par l’étude du jeu de trictrac dont le marquis avait découvert

les règles en feuilletant le volume de l’_Encyclopédie_. Se rappelant

que c’était le passe-temps favori de son grand-père l’émigré, il avait

renoncé à étudier les autres jeux détaillés dans le livre. Tout de suite

un marchand de Clermont avait dû envoyer de quoi satisfaire ce caprice.

La table de trictrac à peine installée dans le salon, les soirées se

passaient pour le père et pour la fille à jeter les dés qui sonnaient

avec un bruit sec contre le rebord de bois. Les termes cabalistiques de

petit jan, de grand jan, de jan de retour, de bezet, de terne, de quine,

les « je bats » et les « je remplis » se mélangeaient maintenant aux

propos tenus par la marquise et ses deux compagnes de travail.

Quelquefois le curé d’Aydat, un vieux prêtre qui disait la messe dans la

chapelle du château par les dimanches trop rudes, l’abbé Barthomeuf,

venait relever Charlotte de sa corvée et tenir la partie du marquis.

Quoique ce dernier pratiquât avec moi une politesse irréprochable, il ne

m’avait jamais demandé si j’aurais ou non de la répugnance à apprendre

le jeu. La différence qu’il établissait entre l’abbé Barthomeuf et moi

m’humiliait, par la plus bizarre contradiction, car je préférais de

beaucoup me tenir sur ma petite chaise à lire un livre ou bien à

imaginer les caractères des diverses personnes d’après leurs

physionomies. Mais n’en est-il pas de la sorte pour quiconque se trouve

dans une position qu’il juge inférieure? Toute inégalité de traitement

blesse l’amour-propre. Je m’en vengeais en observant les ridicules de

l’abbé, qui professait, pour le château en général et le marquis en

particulier, une admiration idolâtre. Son visage déjà trop rouge

tournait à l’apoplexie quand il prenait place vis-à-vis du vieux

gentilhomme, et en même temps la perspective de gagner les pièces

blanches destinées à intéresser la partie faisait trembler le cornet

dans sa main lors des coups décisifs. Cette observation ne m’occupait

pas longtemps, et j’en revenais vite à suivre du regard la jeune fille

qui, rendue à la liberté, s’asseyait pour travailler près de sa mère.

L’insuccès de ma tentative pour me faire aimer d’elle m’était rendu plus

cruel à mesure que j’admirais davantage la grâce ingénue de cette

enfant. Pour tout dire, je commençais à subir, dans son atmosphère, des

émotions d’un ordre beaucoup plus sensuel que psychologique. J’étais un

jeune homme, et j’avais, dans ma chair, malgré mes résolutions de

philosophe, cette mémoire du sexe dont vous avez si magistralement

analysé les fatalités persistantes et les invincibles reviviscences.

L’animal impur, greffé en moi sur l’animal pensant, pour employer une de

vos métaphores, par mes expériences voluptueuses, tressaillait au

frôlement de cette robe de jeune fille. La souplesse de son buste, celle

de ses gestes, son pied apparu au bord de sa jupe, ses épaules un peu

maigres devinées sous l’étoffe de son corsage, sa nuque blonde avec ses

cheveux simplement relevés au sommet de la tête, un petit signe brun

qu’elle avait près de sa bouche fraîche, les moindres détails de sa

personne physique, irritaient en moi un vague et presque douloureux

désir. Je m’étais préparé à la séduire, et c’était moi qui me sentais

séduit, avec quelle révolte cachée, vous le comprendrez d’après ce que

je vous ai dit sur mon orgueil et sur mon ambition de me tenir tout

entier en main! Et vous qui avez si bien montré l’élément de haine

farouche qu’enveloppe l’appétit sexuel, vous comprendrez aussi que cette

vaine irritation du désir s’accompagnât par instants d’une fureur féroce

contre ce charmant visage, toujours immobile dans sa rêveuse froideur,

et qui me troublait si profondément sans avoir l’air de s’en apercevoir.

« Combien de temps avait duré cette période d’inertie à la fois

passionnée et découragée? Je ne le sais pas. Nous étions, Mlle de Jussat

et moi, dans une situation très particulière, poussés l’un vers l’autre,

elle par un amour naissant et qui s’ignorait encore, moi par toutes les

raisons confuses que je vous ai analysées et que je regardais plus que

je ne la regardais elle-même. Bien que nous fussions ensemble à tant

d’heures du jour, aucun de nous deux ne soupçonnait donc les sentiments

de l’autre. Dans des données pareilles, on ne se rend pas compte si les

événements qui marquent une nouvelle crise sont des effets ou s’ils sont

des causes, si leur importance réside en eux-mêmes ou bien s’ils nous

servent simplement à manifester les états latents de notre âme. Mais ne

pourrait-on pas poser cette question à propos de chaque destinée prise

en son ensemble? Que de fois, surtout depuis que j’use mes heures dans

cette cellule nº 5, entre ces quatre murs blanchis à la chaux, ne voyant

que le ciel vide par les quatre ouvertures percées au bord du toit, à

scruter et scruter encore l’intime de ma courte histoire, oui, que de

fois me suis-je demandé si notre sort nous crée notre pensée, ou si, au

contraire, ce n’est pas notre pensée qui nous crée notre sort, même

extérieur? A coup sûr, nous devions, Charlotte et moi, saisir la

première occasion qui nous serait offerte, à elle, de s’abandonner à un

sentiment d’autant plus dangereux qu’il ne se comprenait pas

entièrement; à moi, de reprendre mon expérience interrompue. Voici

comment cette occasion se présenta. Il arriva qu’un soir le marquis,

adossé au feu dans cette robe de chambre où il drapait, parfois toute la

journée, sa maladie imaginaire, parla longuement à sa femme d’un article

paru dans un journal du matin. Il y était question d’une fête donnée

chez des gens de leur connaissance. Je tenais ce journal en ce moment

même, et M. de Jussat, le remarquant, me dit tout d’un coup :

— « Si vous nous le lisiez, cet article, monsieur Greslou?... »

« J’admirai en moi-même, une fois de plus, avec quel art ce grand

seigneur rendait insolentes les moindres demandes. Rien que son ton

avait suffi pour me froisser. J’obéis cependant, et je commençai de lire

cette chronique, plus finement écrite que ne le sont d’ordinaire ces

sortes d’articles, et dans laquelle revivait le pittoresque et le

chatoyant d’un bal costumé, avec un curieux mélange de reportage et de

poésie, et comme un rappel des subtilités de style propres aux frères de

Goncourt. Pendant cette lecture, le marquis me regardait avec

étonnement. Il faut vous dire, mon cher maître, qu’aux temps de mon

amitié avec Emile, j’avais acquis un réel talent de diction. Durant sa

maladie, mon petit camarade n’avait pas de plus vif plaisir que de

m’écouter lui lire de longs passages choisis dans nos auteurs préférés.

Ma voix, que j’ai naturellement un peu sourde, s’était exercée ainsi à

devenir douce et claire.

— « Mais vous lisez très bien, très bien!... » s’écria M. de Jussat,

lorsque j’eus fini. Son étonnement fit de son éloge une nouvelle

blessure à mon amour-propre. Il laissait trop voir combien peu il

s’attendait à rencontrer le moindre talent chez un petit jeune homme de

Clermont, silencieux, timide, venu au château sur la recommandation du

vieux Limasset, pour y être valet de lettres. Puis, suivant comme

d’habitude l’impulsion de son caprice, il continua :

— « C’est une idée, cela... Vous nous ferez un peu de lecture, le

soir... Ça nous distraira plus que ce trictrac... Petit jan, grand jan,

jan de retour, un trou, deux trous, trois trous, c’est toujours la même

chose, et puis ce bruit de dés m’agace... Chien de pays!... Si la neige

reprend, nous n’y restons pas huit jours... Tu ris, Charlotte, et tu te

moques de ton vieux père! Pas huit jours. ... Et quel livre allez-vous

nous choisir pour commencer?... »

« Ainsi, je me trouvais du coup promu à une nouvelle domesticité, sans

avoir pu même calculer si cela convenait ou non à mes études, puisque,

même le soir, j’apportais souvent dans le salon des ouvrages de licence

afin de travailler un peu sans quitter Lucien. Mais je ne pensai pas une

seconde à esquiver cette corvée, ni même à en souffrir. D’abord la

brusquerie du marquis m’avait valu un coup d’œil presque suppliant de la

jeune fille, un de ces coups d’œil par lesquels une femme sait demander

pardon, sans parler, pour un tort de quelqu’un qu’elle aime. Puis, un

projet nouveau venait de s’ébaucher immédiatement dans ma tête. Cette

corvée de lecture, ne pourrais-je pas l’utiliser au profit de

l’entreprise de séduction commencée, abandonnée, et que le regard de

Mlle de Jussat venait de me faire considérer de nouveau comme possible?

A la question du marquis sur le choix du livre, je répondis que je

chercherais. Je cherchai en effet, mais un ouvrage qui put me permettre

de m’approcher de la proie autour de laquelle je tournais, comme j’avais

vu une fois, près du puy de Dôme, un milan tourner au-dessus d’un joli

oiselet. N’était-ce pas le cas de tenter par un autre procédé cette

influence d’imitation que j’avais vainement espérée de ma fausse

confidence? C’est à vous, mon cher maître, que l’on doit les plus fortes

pages qui aient été écrites sur ce que vous appelez si justement l’Ame

Littéraire, sur ce modelage inconscient de notre cœur à la ressemblance

des passions peintes par les poètes. J’entrevoyais donc un moyen

d’action sur Charlotte auquel je me reprochai de n’avoir pas pensé

encore. Mais comment trouver un roman qui fût assez passionné pour la

troubler, assez correct d’extérieur pour être lu devant la famille

assemblée? Je fouillai en tous sens la bibliothèque. Sa composition

incohérente et contrastée reflétait les séjours successifs des maîtres

et les hasards de leur goût. Il y avait là tout ce fonds d’ouvrages du

dix-huitième siècle dont je vous ai parlé, — puis une lacune. Durant

l’émigration, le château était demeuré inoccupé. Ensuite un lot de

livres romantiques dans leurs premières éditions attestait les

aspirations littéraires du père du marquis, que je savais avoir été

l’ami de Lamartine. On retombait ensuite aux pires romans contemporains,

à ceux qui s’achètent en chemin de fer et se jettent, à demi débrochés,

coupés quelquefois au doigt, sur un rayon perdu, et à des traités

d’économie politique, marotte abandonnée de M. de Jussat. Je finis par

découvrir dans ce fatras une _Eugénie Grandet_, qui me parut remplir la

double condition désirée. Rien de plus attirant pour une imagination

jeune que ces idylles à la fois chastes et brûlantes où l’innocence

enveloppe la passion dans une pénombre de poésie. Mais le marquis devait

connaître par cœur ce célèbre roman, et j’appréhendais qu’il ne refusât

d’en écouter la lecture.

— « Bravo! » répliqua-t-il au contraire lorsque je lui soumis mon idée,

« c’est un de ces livres qu’on lit une fois, dont on parle toujours et

qu’on oublie tout à fait... Je l’ai vu une fois, à Paris, ce Balzac,

chez les Castries... Il y a plus de quarante ans de cela, j’étais un

blanc-bec alors... Mais je me le rappelle bien, un gros trapu et court,

bruyant, important, de beaux yeux vifs, l’air commun... »

« Le fait est qu’après les premières pages, il commença de sommeiller,

tandis que la marquise, Mlle Largeyx et la religieuse tricotaient sans

rien laisser deviner de leur pensée, et que le petit Lucien, en

possession d’une boîte à couleurs depuis peu de jours, enluminait

consciencieusement les illustrations d’un gros volume. Moi, en lisant,

j’observais surtout Charlotte, et je n’eus pas de peine à constater que

pour cette fois mon calcul avait été juste, et qu’elle vibrait sous les

phrases du roman, comme un violon sous un habile archet. Tout la

préparait à recevoir cette impression, depuis ses sentiments déjà

troublés jusqu’à ses nerfs un peu tendus par une influence d’un ordre

physique. On ne vit pas impunément des semaines dans une atmosphère

comme celle de ce château, toujours tiède, presque étouffante.

L’hypocondrie du marquis exigeait que le calorifère chauffât la maison

jour et nuit. C’était, ce petit énervement quotidien, un auxiliaire

auquel je n’aurais jamais osé songer, et que ma conscience de

psychologue a comme un plaisir à marquer aujourd’hui. Dès ce soir-là, je

vis cette enfant comme suspendue à mes lèvres, à mesure que les naïves

amours d’Eugénie et de son cousin Charles déroulaient leurs touchants

épisodes. Ce même instinct de comédie qui m’avait guidé dans ma fausse

confidence me fit mettre derrière chaque phrase l’intonation que je

jugeais devoir lui plaire davantage. Certes, je goûte ce petit livre,

quoique je lui préfère dix autres romans dans l’œuvre de Balzac, ceux,

par exemple, comme _le Curé de Tours_, qui sont de véritables écorchés

littéraires, et où chaque phrase ramasse en elle plus de philosophie

qu’une scolie de Spinoza. Je m’efforçai pourtant de paraître remué par

les infortunes de la fille de l’avare jusque dans mes fibres les plus

secrètes. Ma voix s’apitoyait sur la douce recluse de Saumur. Elle

devenait rancunière contre le déloyal cousin. Ici, comme avant, je me

donnais un mal inutile. Il n’était pas besoin d’un art si compliqué.

Dans la crise de sensibilité imaginative que traversait Charlotte, tout

roman d’amour était un péril. Si le père et la mère avaient possédé,

même à un faible degré, cet esprit d’observation que les parents

devraient sans cesse exercer autour d’eux, ils auraient deviné ce péril

à la physionomie de leur fille, toujours et toujours plus captivée

durant les trois soirs que dura cette lecture. La marquise fit

simplement remarquer que des caractères de la noirceur du père Grandet

et du cousin n’existent pas. Quant au marquis, il avait trop vécu pour

proférer des opinions de cette naïveté, il formula d’un mot les causes

de son ennui pendant la lecture :

— « Décidément, c’est bien surfait. Ces descriptions qui n’en finissent

pas, ces analyses, ces calculs de chiffres... C’est très bien, je ne dis

pas... Mais quand je lis un roman, moi, c’est pour m’amuser... »

« Et il conclut qu’il fallait demander au libraire de Clermont la suite

entière des comédies de Labiche. Cette nouvelle fantaisie me désola.

J’allais donc me retrouver dans l’impuissance d’agir sur l’imagination

tentée de la jeune fille, juste au moment où je venais d’entrevoir le

succès probable. C’était mal connaître le besoin que cette âme, déjà

touchée, éprouvait à l’insu d’elle-même, — celui de se rapprocher de

moi, de me comprendre et de se faire comprendre, de vivre en contact

avec ma pensée. Le lendemain du jour où le marquis avait porté cet arrêt

de proscription contre les romans d’analyse, je vis Mlle de Jussat

entrer dans la bibliothèque à l’heure où j’y travaillais avec son frère.

Elle venait remettre à sa place le volume maintenant inutile de

l’_Encyclopédie_, puis avec un demi-sourire embarrassé :

— « Je voudrais vous demander un service, » me dit-elle; et

timidement : « J’ai beaucoup d’heures libres ici et dont je ne sais trop

que faire... Je voudrais avoir vos conseils pour mes lectures... Le

livre que vous aviez choisi l’autre jour m’avait fait tant de

plaisir... » Elle ajouta : « D’ordinaire les romans m’ennuient, et

celui-là m’a tellement intéressée... »

« Je ressentis, à l’entendre me parler de la sorte, la joie que le comte

André dut goûter en voyant le soldat ennemi, qu’il a tué pendant la

guerre, ériger sa tête curieuse au-dessus du mur. Moi aussi, il me

sembla que je tenais mon gibier humain au bout d’un fusil. En m’offrant

de diriger ses lectures, Charlotte ne venait-elle pas se placer

d’elle-même à ma portée? La réponse à cette demande me parut d’une

importance telle que je feignis un grand embarras. Tout en la remerciant

de sa confiance, je lui dis qu’elle me chargeait là d’une mission si

délicate et dont je me jugeais incapable. Bref, je fis mine de décliner

une faveur que j’étais ravi, jusqu’à l’ivresse, d’avoir obtenue. Elle

insista, et je finis par lui promettre que je lui donnerais le lendemain

même une liste d’ouvrages. Il s’agissait de ne pas me tromper dans ce

choix, autrement difficile que celui d’_Eugénie Grandet_. Je passai la

soirée et une partie de la nuit à prendre et à rejeter en pensée des

centaines de volumes. Comment déterminer ceux qui remueraient son

imagination sans la bouleverser, qui la troubleraient sans la révolter?

Enfin, je me dis tout haut, en imitant la voix de mon père, sa formule

favorite : « Procédons méthodiquement, » et je ramenai ce problème à cet

autre : comment les livres avaient-ils agi sur mon imagination à moi,

dans mon adolescence, et quels livres? Je constatai — ainsi que je vous

l’ai indiqué déjà dans cette minutieuse confession — que j’avais été

attiré surtout vers la littérature par l’inconnu de l’expérience

sentimentale. C’était le désir de m’assimiler des émotions inéprouvées

qui m’avait ensorcelé. J’en concluais que c’était la loi générale de

l’intoxication littéraire. Je devais donc choisir pour la jeune fille

des livres qui éveillassent chez elle ce même désir, en tenant compte de

la différence de nos caractères. J’avais aimé parmi les écrivains les

compliqués et les sensuels, parce que c’étaient là les deux traits

profonds, constitutifs, de ma nature. Charlotte était fine, pure et

tendre. Il convenait de l’engager sur le dangereux chemin de la

curiosité romanesque par des peintures de sentiments analogues à son

cœur. Je jugeai en dernière analyse que le _Dominique_ de Fromentin, que

_la Princesse de Clève_, _Valérie_, _Julia de Trécœur_, _le Lys dans la

vallée_, les romans champêtres de George Sand, certaines comédies de

Musset, en particulier _On ne badine pas avec l’amour_, les premières

poésies de Sully-Prudhomme et celles de Vigny, serviraient le mieux mon

dessein. Je me donnai la peine de rédiger cette liste en l’accompagnant

d’un commentaire tentateur, où j’indiquais de mon mieux la nuance de

délicatesse propre à chacun de ces écrivains. C’est la lettre que la

pauvre enfant avait gardée et dont les magistrats ont dit qu’elle

correspondait à un commencement de cour. Ah! l’étrange cour, et si

différente de la vulgaire ambition de mariage que ces grossiers esprits

m’ont sottement reprochée! Quand je n’aurais pas, pour refuser de me

défendre, une raison d’orgueil que je vous dirai à la fin de ce mémoire,

je me tairais par dégoût de ces basses intelligences dont pas une ne

saurait même concevoir une action dictée par de pures idées. Qu’on vous

donne à moi pour juge, mon cher maître, vous et les autres princes de la

pensée moderne. Alors je pourrai parler, comme je vous parle maintenant.

Mais vous savez, vous, que j’étais fatalement déterminé à cette heure

décisive, comme à celle où je vous écris, et cette société de mensonges

aime mieux vivre en dehors de la Science — de cette Science que je

servais moi-même alors — uniquement.

« Les ouvrages ainsi désignés arrivèrent de Clermont. Ils ne furent

l’objet d’aucune remarque de la part du marquis. Il faut avoir une autre

portée d’esprit que ce pauvre homme, pour comprendre qu’il n’y a pas de

mauvais livres. Il y a de mauvais moments pour lire les meilleurs

livres. Vous avez, vous, mon cher maître, une comparaison si juste dans

votre chapitre sur l’Ame Littéraire quand vous assimilez la plaie

ouverte sur certaines imaginations par certaines lectures au phénomène

bien connu qui se produit sur les corps empoisonnés de diabète. La plus

inoffensive piqûre s’y envenime de gangrène. S’il était besoin d’une

preuve à cette théorie de « l’état préalable », comme vous dites encore,

je la trouverais dans ce fait que Mlle de Jussat chercha surtout dans

ces livres, de provenances si diverses, des renseignements sur moi, sur

mes manières de sentir, de penser, de comprendre la vie et les

caractères. Chaque chapitre, chaque page de ces dangereux volumes lui

devint une occasion de me questionner longuement, passionnément et

naïvement. Oui, je suis certain qu’elle était de bonne foi et qu’elle

s’imaginait ne rien faire de mal quand elle venait causer avec moi

maintenant, à propos de telle ou telle phrase sur Dominique ou sur

Julia, sur Félix de Vandenesse ou sur Perdican. Je me souviens encore de

l’horreur qu’elle ressentit pour ce jeune homme, le plus séduisant et

plus coupable des héros de Musset, et de la chaleur avec laquelle je lui

fis écho, en flétrissant sa duplicité de cœur entre Camille et Rosette.

Or, il n’y avait pas de personnage qui me plût dans aucun livre au même

degré que cet amant traître à la fois et sincère, déloyal et tendre,

ingénu et roué, qui exécute, lui aussi, à sa manière, son expérience de

vivisection sentimentale sur sa jolie et fière cousine. Je vous cite cet

exemple, entre vingt autres, pour vous donner une idée des conversations

que nous avions sans cesse à présent dans ce château où nous nous

trouvions si étrangement isolés. Personne, en effet, ne nous

surveillait. La dissimulation dont je m’étais masqué dès mon arrivée

continuait de me couvrir. Le marquis et la marquise s’étaient façonné de

moi dès la première semaine une image absolument différente de ma vraie

nature. Ils ne se donnaient plus la peine de vérifier si cette première

impression était exacte ou fausse. La bonne Mlle Largeyx, installée dans

la douceur de son parasitisme complaisant, était bien trop innocente

pour soupçonner les pensées de dépravation intellectuelles que je

roulais dans ma tête. L’abbé Barthomeuf et la sœur Anaclet, que séparait

une rivalité secrète, cachée sous les formes d’une amabilité tout

ecclésiastique, n’avaient qu’un souci celui de bien disposer les maîtres

du château, le prêtre pour son église, la religieuse pour son ordre.

Lucien était trop jeune, et quant aux domestiques, je n’avais pas encore

appris ce qui se voilait de perfidie sous l’impassibilité de leur visage

rasé et l’irréprochable tenue de leur livrée brune, à boutons de métal.

Nous étions donc, Charlotte et moi, libres de nous parler presque tout

le long du jour. Elle apparaissait une première fois le matin, dans la

salle à manger où nous prenions le thé, mon élève et moi, sous le

prétexte de déjeuner ensemble, nous causions dans un coin de table, elle

avec toute la fraîcheur parfumée de son bain comme respirable autour

d’elle, avec ses cheveux tressés dans une lourde natte, et la souplesse

de son charmant corps, visible pour moi sous l’étoffe de sa robe à demi

ajustée. Ensuite je la voyais dans la bibliothèque, où elle avait

toujours quelque motif de venir; — là elle n’était déjà plus la même,

coiffée maintenant, et sa taille prise dans son corsage de jour. Nous

nous retrouvions dans le salon, avant le second déjeuner, et encore

après; et elle mettait sa grâce ordinaire à nous servir tous,

distribuant le café un peu en hâte pour s’attarder auprès de moi,

qu’elle servait le dernier, ce qui nous permettait de causer encore dans

un angle de fenêtre. Quand le temps le permettait, nous sortions, tous

les quatre le plus souvent, la gouvernante, Charlotte, mon élève et moi,

dans l’après-midi. Le thé de cinq heures nous réunissait, puis le repas,

où j’étais assis près d’elle, puis la soirée, en sorte que nos

entretiens, pris et repris à si peu de distance, n’en formaient qu’un

seul pour ainsi dire. Je comparais mentalement le phénomène qui se

passait chez cette jeune fille à celui que j’avais déjà observé à

plusieurs reprises en apprivoisant des bêtes. J’avais eu à une époque la

curiosité d’écrire quelques chapitres de psychologie animale, et si ma

mère, comme je le lui ai demandé, vous communique, après ma mort, ce que

la justice lui rendra de mes papiers, vous y trouverez des notes sur ces

relations dociles de la bête avec l’homme. J’ai tout lieu de les croire

inédites et dignes de votre attention. Un théorème de Spinoza m’avait

servi de point de départ. Je ne m’en rappelle plus le texte, mais en

voici le sens : — se représenter un mouvement, c’est le refaire en

soi-même... Cela est vrai de l’homme, et cela est vrai de l’animal. Un

savant d’un rare mérite et que vous connaissez bien, M. Espinas, a

expliqué ainsi que toute société est fondée sur la ressemblance. J’en ai

conclu, moi, que pour un homme, apprivoiser un animal, l’amener à vivre

en société avec lui, c’est ne faire dans ces rapports avec cet animal

que des mouvements dont cet animal puisse se rendre compte en les

refaisant, c’est lui ressembler. J’avais vérifié cette loi en constatant

la mystérieuse analogie de physionomie qui s’établit entre les chasseurs

et leurs chiens, par exemple. Je constatais de même — et c’était le

signe qu’en effet Mlle de Jussat s’apprivoisait chaque jour un peu

davantage — que nous commencions elle et moi, à employer dans nos

phrases des expressions analogues, des tournures presque pareilles. Je

me surprenais timbrant mes mots d’un accent qui ressemblait au sien, et

j’observais en elle des gestes qui ressemblaient aux miens. Enfin, je

devenais une portion de sa vie, sans qu’elle s’en aperçût elle-même,

tant j’avais souci de ne pas effaroucher cette âme, en train de se

prendre, par un mot qui lui fît sentir le danger.

« Cette vie d’une diplomatie surveillée, à laquelle je me condamnai

durant près de deux mois que durèrent ces rapports simplement

intellectuels, n’allait pas sans des luttes intérieures et presque

quotidiennes. Intéresser cet esprit, envahir petit à petit cette

imagination, ce n’était pas là tout mon programme. Je voulais être aimé,

et je me rendais compte que cet intérêt moral n’était que le

commencement de la passion. Ce commencement devait aboutir, pour ne pas

demeurer inutile, à une autre intimité que l’intimité sentimentale. Il y

a dans votre _Théorie des Passions_, au bas d’une page, mon cher maître,

une note que je relisais continuellement à cette époque-là, et j’en sais

encore le texte par cœur : « Une étude bien faite sur la vie des

séducteurs professionnels, » dites-vous, « jetterait un jour définitif

sur le problème de la naissance de l’amour. Mais les documents nous

manquent. Ces séducteurs ont presque tous été des hommes d’action, et

qui, par suite, ne savaient pas se raconter. Pourtant quelques morceaux

d’un intérêt psychologique supérieur, les _Mémoires_ de Casanova, la

_Vie privée_ du maréchal de Richelieu, le chapitre de Saint-Simon sur

Lauzun, nous autorisent à dire que dix-neuf fois sur vingt l’audace et

la familiarité physiques sont les plus sûrs moyens de créer l’amour.

Cette hypothèse confirme d’ailleurs notre doctrine sur l’origine animale

de cette passion. » Je me la récitais tout bas, cette phrase, tandis que

je poursuivais avec Charlotte ces causeries littéraires, avec d’autant

plus de conviction que la nature, comme je vous ai dit, parlait en moi,

et que la présence de la jeune fille réveillait la brûlure de mes

souvenirs les plus cuisants. Parfois, lorsque nous étions seuls ensemble

quelques minutes, et qu’elle bougeait, que ses pieds marchaient vers

moi, qu’elle respirait, que je la sentais vivante, l’ondée fiévreuse du

désir courait dans mes veines, et il me fallait détourner mes yeux qui

lui auraient fait peur. Je regardais sa main blanche feuilleter un

livre, son doigt fin s’allonger pour me montrer une ligne. Si je la

prenais pourtant, cette petite main, si je la serrais doucement,

longuement dans la mienne? Je me disais que je le devais. Puis, je

n’osais pas. — Souvent aussi, et lorsque nous n’étions plus en

présence, il me semblait que l’audace me serait d’autant plus facile

qu’elle serait plus complète. Je me promettais alors de la serrer dans

mes bras, de coller ma bouche sur sa bouche. Je la voyais se trouvant

mal sous ma caresse, domptée, foudroyée par cette brutale révélation de

mon ardeur. Qu’arriverait-il ensuite? Mon cœur battait à cette idée. Ce

n’était pas la peur d’être chassé honteusement qui me retenait. Il était

plus honteux pour mon orgueil de ne pas oser. Et je n’osais pas. Que de

fois des résolutions plus folles encore m’ont tenu éveillé la nuit! Je

me levais de mon lit après des heures d’une agitation qui me couvrait le

corps d’une sueur glacée. « Si j’allais maintenant dans sa chambre, » me

disais-je; « si je me coulais auprès d’elle; si elle se réveillait

enlacée à moi, nos lèvres unies, nos corps liés?... » Je poussais la

frénésie de ce projet jusqu’à ouvrir ma porte avec des précautions de

voleur, je descendais un étage, je tournais par le corridor jusqu’à une

autre porte, celle de Charlotte. C’était risquer d’être surpris et

chassé, cette fois pour rien. Je posais ma main sur le loquet. Le froid

du cuivre me brûlait les doigts. Puis je n’osais pas. — Ne croyez point

que ce fût chez moi simplement de la timidité. L’impuissance à l’action

est bien un trait de mon caractère, mais quand je ne suis pas soutenu

dans cette action par une idée. Que l’idée soit là, et elle m’infuse une

invincible énergie jusqu’au fond de l’être. Même d’aller à la mort me

paraît alors aisé. On le verra bien, si je suis condamné. Non, ce qui me

paralysait auprès de Mlle de Jussat comme d’une influence magnétique,

c’était, je m’en rends compte sans bien me l’expliquer, sa pureté. Cela

semble absurde, au premier abord, que de courtiser une vierge soit plus

difficile que de s’attaquer à une femme qui s’est donnée et qui, sachant

tout, peut mieux se défendre. Cela est ainsi pourtant. Du moins je l’ai

subi, moi, avec une force singulière, ce recul forcé devant l’innocence.

Souvent, lorsque je sentais entre Charlotte et moi cette invincible

barrière, je me suis rappelé la légende des Anges gardiens, et j’ai

compris la naissance de cette poétique imagination du catholicisme.

Réduit à sa réalité par l’analyse, ce phénomène prouve simplement que,

dans les rapports entre deux êtres, il y a une réciprocité d’action de

l’un sur l’autre, même à l’insu de cet un et de cet autre. Si par calcul

je m’efforçais d’apprivoiser cette jeune fille en lui ressemblant, je

subissais sans calcul la force de la suggestion morale que dégage tout

caractère très vrai. L’extrême simplicité de son âme triomphait par

instants et de mes idées, et de mes souvenirs, et de mes désirs. Enfin,

tout en jugeant cette faiblesse indigne d’un cerveau comme le mien, je

respectais Charlotte — ah! qu’on est ouvert à l’envahissement des

préjugés! — comme si je n’avais pas su la valeur de ce mot respect et

qu’il représente la plus sotte de nos ignorances. Respectons-nous le

joueur qui passe dix fois de suite à la roulette avec la rouge ou la

noire? Hé bien! Dans cette loterie hasardeuse de l’univers, la vertu et

le vice, c’est la rouge et la noire. Une honnête fille et un joueur

heureux ont juste autant de mérite.

« Le printemps arriva, dans ces alternatives, pour moi si troublantes,

de projets audacieux, de timidités folles, de raisonnements

contradictoires, de savantes combinaisons, de naïves ardeurs. Et quel

printemps! Il faut avoir connu l’âpreté de l’hiver dans ces montagnes,

puis la subite douceur du renouveau, pour savoir quel charme de vivre

flotte dans cette atmosphère quand Avril et Mai ramènent la saison

sacrée. C’est d’abord à travers les prairies humides comme un réveil de

l’eau qui frémit sous la glace plus mince; elle la brise, cette glace

aiguë, puis elle court, légère, transparente et libre, en chantant.

C’est, dans les bois abandonnés, un infini murmure des neiges qui, se

détachant une par une, tombent sur les branches toujours vertes des

pins, sur le feuillage jauni et desséché des chênes. Le lac, débarrassé

de son gel, se prit à frissonner sous le vent qui balaya aussi les

nuages, et l’azur apparut, cet azur du ciel des hauteurs, plus clair,

semble-t-il, plus profond que dans la plaine, et en quelques jours la

couleur uniforme du paysage se nuança de teintes tendres et jeunes. Sur

les ramures jusque-là toutes nues, les frêles bourgeons pointèrent. Les

chatons verdâtres des noisetiers alternèrent avec les chatons jaunâtres

des saules. Même la lave noire de la Cheyre parut s’animer avec la

nature. Les fructifications veloutées des mousses s’y mêlèrent aux

taches blanchissantes des lichens. Le cratère du puy de la Vache et

celui du puy de Lassolas découvrirent, morceau par morceau, la chaude

splendeur de leur sable rouge. Les fûts argentés des bouleaux et les

fûts chatoyants des hêtres brillèrent au soleil d’un éclat plus vif.

Dans les halliers commencèrent d’éclore les belles fleurs que je

cueillais autrefois avec mon père et dont les corolles me regardaient

comme des prunelles, dont l’arôme me suivait comme une haleine. Les

pervenches, les primevères et les violettes apparurent les premières,

puis je retrouvai successivement la cardamine des pres avec sa nuance

lilas, le bois-gentil qui porte ses fleurs roses avant de porter ses

feuilles, la blanche anémone, le muscari à l’odeur de prune, la scille à

deux feuilles et sa senteur de jacinthe, le sceau de Salomon avec ses

clochettes blanches et le mystère de sa racine qui marche sous la terre,

le muguet dans les creux des petites vallées, et l’églantine le long des

haies. La brise qui venait des dômes encore blancs passait sur ces

fleurs. Elle roulait en elle des parfums, du soleil et de la neige,

quelque chose de si caressant à la fois et de si frais, que respirer, à

de certains moments, c’était s’enivrer d’un air de jeunesse, c’était

participer au renouveau du vaste monde; et moi aussi, tout tendu que je

fusse dans mes doctrines et mes théories, je ressentis cette puberté de

toute la nature. La glace d’idées abstraites où mon âme était

emprisonnée se fondit. Quand j’ai relu plus tard les feuillets du

journal, aujourd’hui détruit, où je notais alors mes sensations, je suis

demeuré étonné de voir avec quelle force les sources de la naïveté, se

rouvrirent en moi sous cette influence qui n’était pourtant que

physique, et de quel flot jaillissant elles inondèrent mon cœur! Je m’en

veux de penser avec cette lâcheté. Pourtant j’éprouve une douceur à me

dire qu’à cette époque j’ai sincèrement aimé celle qui n’est plus. Oui,

je me répète, avec un soulagement réel, que du moins le jour où j’ai osé

enfin lui parler de mon amour, — jour fatal et qui marqua le

commencement de notre perte à tous les deux, — j’étais la dupe sincère

de mes propres paroles. Vous voyez, mon cher maître, comme je suis

redevenu faible, puisque je revendique comme une excuse la sincérité de

cette duperie. Excuse de quoi? Et qu’est-ce autre chose que la misérable

abdication du savant devant l’expérience instituée par lui?

« Pour tout dire et ne pas me faire plus fort que je ne l’ai été, cette

déclaration, sur laquelle j’avais tant délibéré, fut simplement l’effet

du moins préparé des hasards. Je me souviens, nous étions au 12 mai.

C’est la date exacte. Dire qu’il y a moins d’un an et que depuis!...

Dans la matinée, le temps avait été plus radieux encore, et nous

partions dans l’après-midi, Mlle Largeyx, Lucien, Charlotte et moi, pour

aller jusqu’au village de Saint-Saturnin à travers un massif de chênes,

de bouleaux et de noisetiers qui sépare ce village du château ruiné de

Montredon et qui s’appelle le bois de la Pradat. La route qui coupe ce

parc sauvage est excellente. Aussi avions-nous pris la petite charrette

anglaise, où l’on pouvait tenir quatre à la rigueur. Nous devions y

monter à tour de rôle. Non, jamais la journée n’avait été plus tiède,

plus bleu le ciel, plus grisante l’odeur de printemps éparse dans le

vent... Nous n’avions pas marché une lieue que déjà Mlle Largeyx,

fatiguée du soleil, s’installai sur la banquette de la voiture que

conduisait le second cocher. Le drôle a depuis déposé cruellement contre

moi et il a rappelé tout ce qu’il a su ou deviné de ce que je vais, moi,

vous raconter. Lucien se déclara bientôt lassé aussi, et rejoignit la

gouvernante, en sorte que je me trouvai marcher seul avec Mlle de

Jussat. Elle s’était mis en tête de composer un bouquet de muguets, et

je l’aidais à cette besogne. Nous nous engageâmes sous les branches

qu’un feuillage tendre, à peine déployé, saupoudrait d’une sorte de

nuage finement vert. Elle marchait en avant, attirée loin de la lisière

par la recherche de ces fleurs qui tantôt poussent en tapis épais et

tantôt manquent entièrement. A force d’avancer, nous nous trouvâmes, à

un moment, dans une clairière, et si éloignés que nous ne voyions même

plus, à travers le taillis pourtant dépouillé, le groupe formé par la

petite voiture et les trois personnes. Charlotte s’aperçut la première

de notre solitude. Elle tendit l’oreille, et, n’entendant pas le bruit

que faisaient les sabots du cheval sur le sol de la route, elle s’écria

avec un rire d’enfant :

— « Nous sommes perdus... Heureusement que le chemin n’est pas

difficile à _rembourser_, comme dit la pauvre sœur Anaclet...

Voulez-vous attendre que j’aie rangé mon bouquet? Ce serait si dommage

de gâter ces belles fleurs... »

« Elle s’assit sur un rocher baigné de soleil, et elle étala sur sa jupe

sa fraîche cueillette, prenant un par un les brins de muguet. Je

respirais le parfum musqué de ces pâles grappes, assis moi-même sur

l’autre extrémité de la pierre. Jamais cette créature vers qui tendaient

depuis des mois toutes mes pensées ne m’avait paru aussi délicate, aussi

adorablement délicate et fine qu’à cette minute, avec son visage coloré

de rose par le grand air, avec la pourpre vive de ses lèvres qui se

plissaient dans un demi-sourire, avec la claire limpidité de ses yeux

gris, avec l’élégance de son être entier. Elle portait, sur une robe de

drap sombre, une sorte de veston qui dessinait à demi sa taille. Ses

pieds, chaussés de bottines lacées, dépassaient le bord de sa jupe, et

ses cheveux châtains, massés sous un chapeau de feutre noir, luisaient

dans la lumière avec des reflets fauves. Pour mieux manier les tiges de

ses fleurs, elle avait ôté ses gants, et je voyais ses belles mains

blanches dont les doigts fragiles allaient et venaient. Elle

s’harmonisait d’une façon presque surnaturelle avec le paysage où nous

nous trouvions, par le charme de jeunesse qui émanait d’elle. Plus je la

regardais, plus cette idée s’imposait à moi qu’il _fallait_ saisir cette

occasion de lui dire ce que je voulais lui dire depuis trop longtemps.

Certainement, je n’en retrouverais jamais une autre aussi propice. De

quelles profondeurs de mon âme cette idée était-elle sortie, et à quelle

seconde? Je ne sais pas, mais je sais qu’à peine entrée en moi, elle

grandit, grandit... Un remords obscur s’y mêlait, celui de la voir,

elle, si confiante, si peu soupçonneuse du patient travail par lequel,

abusant de notre intimité quotidienne, je l’avais amenée à me traiter

avec une douceur presque fraternelle. Mon cœur battait. La magie de sa

présence remuait tout mon sang. Pour son malheur, elle se tourna vers

moi à un moment, afin de me montrer son bouquet presque achevé. Sans

doute elle aperçut sur mon visage la trace de l’émotion que l’orage de

mes pensées soulevait en moi, car, elle-même, sa physionomie si joyeuse,

si ouverte, se voila soudain d’une inquiétude. Je dois ajouter que,

durant nos entretiens de ces deux mois où nous étions devenus si

étroitement amis, nous avions évité, elle par délicatesse, moi par ruse,

toute allusion au faux roman de déception par lequel j’avais essayé

d’émouvoir sa pitié. Je compris combien elle avait cru à ce roman et

qu’elle n’avait pas cessé d’y songer, quand elle me dit, avec un passage

d’involontaire mélancolie dans ses yeux :

— « Pourquoi vous gâtez-vous à vous-même cette belle journée par de

tristes souvenirs? Vous paraissiez être devenu plus raisonnable... »

— « Non! » lui répondis-je; « vous ne savez pas ce qui me rend

triste... Ah! Ce ne sont pas des souvenirs... Vous faites allusion à mes

chagrins d’autrefois, je le vois bien... Vous vous trompez... Il n’y a

pas de place en moi pour eux, non, — pas plus qu’il n’y a place, sur

ces branches, pour les feuilles de l’an passé.... »

« Je lui montrais la ramure jeune d’un bouleau dont l’ombre découpée

tombait, juste à cette seconde, sur la pierre où nous étions assis.

J’entendis ma voix prononcer cette phrase, comme si c’eût été celle d’un

autre. En même temps je lus dans les yeux de ma compagne que, malgré la

comparaison poétique par laquelle j’avais sauvé ce que cette phrase

enfermait de sens direct, elle m’avait compris. Que se passa-t-il en moi

et comment ce qui m’avait été impossible jusqu’à cette heure me

devint-il facile? Comment osai-je ce que je croyais ne devoir jamais

oser? Je pris sa main, que je sentis trembler dans la mienne, comme si

la pauvre enfant était saisie d’une terreur foudroyante. Elle eut la

force de se lever pour s’en aller, mais ses genoux tremblaient aussi, et

je n’eus pas de peine à la contraindre de se rasseoir. J’étais si

bouleversé de ma propre audace que je ne me possédais plus, et je

commençai de lui dire mes sentiments pour elle avec des mots que je ne

pourrais pas retrouver aujourd’hui, tant j’obéissais peu à un calcul

quelconque, en ce moment-là. Toutes les émotions que j’avais traversées

depuis mon arrivée au château, oui, toutes, depuis les plus détestables,

celles de mon envie contre le comte André, jusqu’à la meilleure, mon

remords d’abuser ainsi d’une jeune fille, se fondaient dans une

adoration presque mystique, à demi folle, pour cette créature si

frémissante, si émue, si belle!... Je la voyais devenir, à mesure que je

parlais, aussi pâle que les fleurs qui demeuraient éparses sur sa robe.

Je me souviens que les phrases me venaient, exaltées jusqu’à la folie,

désordonnées jusqu’à l’imprudence, et que je finis par répéter comme

dans un spasme : « Que je vous aime! Ah! Que je vous aime!... » en

serrant sa main dans les miennes et m’approchant d’elle davantage

encore. Elle se penchait, comme si elle avait perdu la force de se

soutenir. Je passai mon bras demeuré libre autour de sa taille, sans

même songer dans mon propre trouble, à lui prendre un baiser. Ce geste,

en lui donnant un nouveau frisson d’épouvante, lui rendit l’énergie de

se lever et de se dégager. Elle gémit plutôt qu’elle ne dit :

« Laissez-moi... Laissez-moi... » Et marchant à reculons, les deux mains

tendues en avant pour se défendre, elle alla jusqu’au tronc du bouleau

que je lui avais montré tout à l’heure. Là elle s’appuya, haletante

d’émotion, tandis que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Il y

avait tant de pudeur blessée dans ces larmes, une telle révolte, et si

douloureuse, dans le frémissement de ses lèvres entr’ouvertes, que je

restai à la place où j’étais, en balbutiant : « Pardon... »

— « Taisez-vous, » dit-elle en faisant un mouvement de la main. Nous

demeurâmes ainsi, en face l’un de l’autre et silencieux, pendant un

temps que j’ai compris avoir dû être bien court, quoiqu’il m’ait paru

infini. Tout d’un coup un appel traversa le bois, d’abord lointain, puis

plus rapproché, celui d’une voix imitant le cri du coucou. On

s’inquiétait de notre absence, et c’était le petit Lucien qui nous

lançait notre signal habituel de ralliement. A ce simple ressouvenir de

la réalité, Charlotte tressaillit. Le sang revint à ses joues. Elle me

regarda avec des yeux où la fierté l’emportait maintenant sur

l’épouvante. Elle se regarda elle-même, comme si elle venait d’être

réveillée d’un horrible sommeil. Elle vit ses mains nues, qui

tremblaient encore, et, sans ajouter un mot, elle ramassa ses gants et

ses fleurs et elle se mit à courir devant moi, oui, à courir comme une

bête poursuivie, dans la direction d’où était partie la voix. Dix

minutes après, nous étions de nouveau sur la route.

— « Je ne me suis pas sentie très bien, » dit-elle à sa gouvernante,

comme pour prévenir la question qu’allait provoquer son visage

décomposé; « voulez-vous me donner place dans la voiture? Nous allons

rentrer... »

— « C’est cette chaleur qui vous aura incommodée, » répondit la vieille

demoiselle.

— « Et M. Greslou?... » demanda l’enfant, lorsque sa sœur se fut

installée et qu’il eut lui-même pris place à l’arrière.

— « Je reviendrai à pied, » répondis-je.

« La charrette anglaise détala, lestement, malgré sa quadruple charge,

dans un adieu de Lucien, qui me salua d’un geste. Je pouvais voir le

chapeau de Mlle de Jussat immobile à côté de l’épaule du cocher, qui

donna du _pull up_ à son cheval, puis la voiture disparut et je me

retrouvai, m’acheminant seul sur cette route, par ce même ciel bleu et

entre ces mêmes arbres couverts d’un semis d’une impalpable verdure.

Mais une angoisse extraordinaire avait remplacé en moi l’allégresse et

les ardeurs heureuses du commencement de la promenade. Cette fois, le

sort en était jeté. J’avais livré la bataille, je l’avais perdue;

j’allais être chassé du château ignoblement. C’était moins cette

perspective qui me bouleversait, qu’un mélange singulier de regret, de

honte et de désir. Voilà donc où m’avait mené ma savante psychologie, le

résultat de ce siège en règle entrepris contre le cœur de cette jeune

fille! Pas un mot de sa part en réponse à la plus passionnée

déclaration, et moi, là, sur le moment d’agir, qu’avais-je trouvé que

des phrases de romans à lui réciter? Et un simple geste d’elle, cette

fuite loin de moi, les mains en avant, m’avaient immobilisé à ma place.

Sans doute il entrait dans ma passion pour elle, à ce moment de nos

relations, bien de l’orgueil et de la sensualité, car le mouvement

d’idolâtrie qui m’avait fait lui parler avec une éloquence sincère se

transforma en une rage de ne pas l’avoir jetée à terre et violentée là,

au pied de cet arbre contre lequel je la voyais toujours s’appuyant; et

moi, à quatre pas, — quatre pas à peine, — je n’avais su que lui

demander pardon. J’aperçus en pensée le visage du comte André. Je vis

dans un éclair l’expression de mépris que prendrait ce visage quand on

lui parlerait de cette scène. Enfin je n’étais plus ni le psychologue

subtil, ni le jeune homme troublé, j’étais un amour-propre humilié

jusqu’au sang, lorsque je me trouvai devant la grille du château. En

reconnaissant le lac, la ligne connue des montagnes, la face de la

maison, cet orgueil céda la place à une appréhension affreuse de ce que

j’allais avoir à subir, et le projet traversa ma tête de m’enfuir, de

retourner tout droit à Clermont plutôt que d’essuyer de nouveau le

dédain de Mlle de Jussat, l’affront qu’allait m’infliger le père...

C’était trop tard; le marquis lui-même s’avançait vers moi, dans l’allée

principale, accompagné de Lucien, qui m’appela. Ce cri de l’enfant avait

l’habituelle intonation de familiarité, et l’accueil du père acheva de

me prouver que j’avais eu tort de me croire perdu si vite.

— « Ils vous ont abandonné, » me dit-il, « et ils n’ont même pas eu

l’idée de vous renvoyer la voiture... Vous avez dû marcher d’un

pas...! » Il consulta sa montre. « J’ai peur que Charlotte n’ait pris

froid, » ajouta-t-il; « elle a dû se coucher aussitôt arrivée... Ces

soleils du printemps sont si traîtres! »

« Ainsi, Mlle de Jussat n’avait rien dit encore!... — « Elle souffre ce

soir. Ce sera pour demain, » pensai-je, et je commençai, aussitôt seul,

à préparer l’emballage de mes papiers. Je tenais à eux, en ce temps-là,

avec une si naïve confiance dans mon talent de philosophe! Le lendemain

arriva. Rien encore. Je me retrouvai avec Charlotte à la table du

déjeuner; elle était pâle, comme quelqu’un qui a traversé une crise de

violente douleur. Je vis que le son de ma voix lui infligeait un léger

tressaillement. Puis ce fut tout. Dieu! Quelle étrange semaine je passai

ainsi, m’attendant chaque matin à ce qu’elle eût parlé, crucifié par

cette attente et incapable de prendre les devants moi-même et de quitter

le château! Ce n’était pas seulement faute d’un prétexte. Une brûlante

curiosité me retenait là. J’avais voulu vivre autant que penser. Hé

bien! Je vivais, et avec quelle fièvre! Enfin, le huitième jour, le

marquis me fit demander de venir dans son cabinet. « Cette fois, » me

dis-je, « l’heure a sonné. J’aime mieux cela... » Je m’attendais à un

visage terrible, à des mots injurieux. Je trouvai au contraire

l’hypocondriaque souriant, l’œil vif, l’air rajeuni.

— « Ma fille, » me dit-il, « continue d’être très souffrante... Rien de

bien grave... Mais de bizarres accidents nerveux... Elle veut absolument

consulter à Paris... Vous savez, elle a déjà été très malade et guérie

par un médecin en qui elle a confiance. Je ne serai pas fâché de le

consulter aussi pour moi-même. Je pars avec elle après-demain. Il est

possible que nous fassions ensuite un petit voyage pour la distraire...

Je tenais à vous donner quelques recommandations particulières au sujet

de Lucien, pour le temps de mon absence, quoique je sois content de

vous, mon cher monsieur Greslou, très, très content... Je l’écrivais à

Limasset hier... C’est un bonheur pour moi que de vous avoir

rencontré... »

« Vous jugerez, mon cher maître, par tout ce que je vous ai montré de

mon caractère, que ces compliments devaient me flatter comme un

témoignage de la perfection avec laquelle j’avais joué mon rôle, et me

rassurer sur mes craintes des derniers jours. Il n’en fut rien.

J’aperçus ce fait bien net et positif : Charlotte n’avait pas voulu

raconter la tentative de déclaration que j’avais faite auprès d’elle, et

je me demandai aussitôt : pourquoi? Au lieu d’interpréter ce silence

dans un sens qui me fût favorable, j’entrevis soudain cette idée qu’elle

s’était tue parce qu’elle n’avait pas voulu m’ôter mon gagne-pain, par

pitié, mais non pas cette pitié amoureuse que j’avais voulu provoquer.

Je n’eus pas plus tôt imaginé cette explication, qu’elle devint pour moi

évidente et en même temps insupportable. « Non », me dis-je, « cela ne

sera pas. Je n’accepterai pas l’aumône de cette outrageante

indulgence... Quand Mlle de Jussat reviendra, elle ne me trouvera plus

ici. Elle me montre ce que j’aurais dû faire, ce que je ferai. J’ai

voulu l’intéresser, je n’ai même pas attiré sa colère... Laissons-lui du

moins un autre souvenir que celui d’un cuistre qui garde sa place malgré

les pires affronts... » J’étais tellement désarçonné de mes projets,

cette espérance de séduction qui m’avait soutenu tout l’hiver était si

morte, que je rédigeai, dans la nuit qui suivit cet entretien, une

lettre pour celle dont j’avais rêvé de me faire aimer, où je lui

demandais de nouveau pardon. Je comprenais, lui disais-je, combien tout

rapport était devenu impossible entre nous, et j’ajoutais qu’à son

retour elle n’aurait plus à supporter l’odieux de ma présence. Le

lendemain matin et à travers le remue-ménage du départ, j’épiai un

moment où, sa mère l’ayant appelée, je pusse entrer dans sa chambre. Je

m’y précipitai pour y déposer ma lettre sur son bureau. Là, entre les

livres préparés pour mettre dans la malle et quelques menus objets,

était son buvard de voyage. Je l’ouvris et j’aperçus une enveloppe sur

laquelle étaient ces mots : 12 mai 1886... C’était la date du jour de

cette fatale déclaration!... Je pris cette enveloppe et je

l’entr’ouvris. Elle contenait des fleurs de muguet desséchées, et je me

souvins de lui en avoir, dans cette dernière promenade, donné en effet

quelques brins plus beaux que les autres, et qu’elle avait mis à son

corsage... Elle les avait donc conservés. Elle y tenait malgré ce que je

lui avais dit, — à cause de ce que je lui avais dit, puisque cette date

était là, écrite de son écriture : 12 mai 1886. — Je ne crois pas que

j’éprouverai jamais une émotion comparable à celle qui me saisit là,

devant cette simple enveloppe. Un flot d’orgueil m’inonda soudain tout

le cœur. Oui, Charlotte m’avait repoussé. Oui, elle s’enfuyait. Mais

elle m’aimait. Je tenais une preuve de ses sentiments que je n’aurais

jamais osé espérer. Je fermai le buvard, je remontai chez moi en hâte,

de peur qu’elle ne me surprît, sans laisser ma lettre, que je détruisis

à l’instant même. Ah! il ne s’agissait plus de m’en aller, maintenant.

Il s’agissait d’attendre qu’elle revînt, et cette fois, j’agirais, je

vaincrais... Elle m’aimait...

§ V. — _Seconde crise._

« Elle m’aimait. L’expérience de séduction instituée par mon orgueil et

ma curiosité avait réussi. Cette évidence — car je ne doutai pas une

minute de la preuve ainsi surprise — me rendit le départ de la jeune

fille non seulement supportable, mais presque doux. Sa fuite

s’expliquait par un effort devant ses propres émotions qui m’attestait

leur profondeur. Et puis, en s’en allant pour quelques semaines, elle me

tirait d’un cruel embarras. Comment agir, en effet? Par quelle politique

sauvegarder, pousser un succès à ce point inespéré? J’allais avoir le

loisir d’y songer pendant cette absence, qui ne pouvait durer bien

longtemps, puisque les Jussat ne possédaient d’installation actuelle

qu’en Auvergne. Remettant donc à plus tard de combiner un nouveau plan,

je m’abandonnai à l’ivresse de l’amour-propre triomphant, tandis que

j’assistais à ce départ de Charlotte et de son père. J’avais pris congé

d’eux au salon comme par délicatesse, afin de ne pas gêner les adieux

des dernières minutes, et j’étais remonté dans ma chambre. La poignée de

main du marquis, très chaude, très cordiale, m’avait prouvé une fois de

plus combien j’étais ancré dans la maison, et j’avais deviné, derrière

la froideur voulue de la jeune fille, la palpitation d’un cœur qui ne

veut pas se livrer. J’habitais, au second étage, une pièce d’angle, avec

une fenêtre qui donnait sur le devant du château. Je me plaçai derrière

le rideau de manière à bien voir, sans être vu, la montée dans la

voiture. C’était une Victoria encombrée de couvertures fourrées et

attelée du même cheval bai-cerise qui traînait l’autre jour la charrette

anglaise. C’était aussi le même cocher qui se tenait sur le siège, son

fouet en main, avec la même immobilité impassible dans sa livrée brune.

Le marquis parut, puis Charlotte. Sous le voile et d’en haut, je ne

distinguai pas ses traits, à elle, et quand elle releva ce voile pour

s’essuyer les paupières, je n’aurais su dire si c’étaient les derniers

baisers de sa mère et de son frère qui lui donnaient ce petit accès

d’émotion nerveuse ou le désespoir d’une résolution trop pénible. Mais

je la vis bien, quand la voiture disparut vers la grille, qui tournait

la tête; et comme les siens étaient déjà rentrés, que pouvait-elle

regarder ainsi longuement, sinon la fenêtre à l’abri de laquelle je la

regardais moi-même? Puis un massif d’arbres déroba la voiture, qui

reparut au bord du lac pour disparaître encore et s’enfoncer sur la

route qui traverse le bois de la Pradat, — cette route où l’attendait

un souvenir dont j’étais certain qu’il ferait battre plus vite ce cœur

enfin troublé, enfin conquis.

« Ce sentiment d’orgueil assouvi dura un mois entier, sans une minute

d’interruption, et — preuve que j’étais encore dans mes rapports avec

cette jeune fille tout intellectuel et psychologique — jamais mon

esprit ne fut plus net, plus souple, plus habile au maniement des idées

qu’à cette époque. J’écrivis alors mes meilleures pages, un morceau sur

le travail de la volonté pendant le sommeil. J’y fis entrer, avec un

délice de savant que vous comprendrez, les détails que j’avais notés,

depuis ces quelques mois, sur les allées et venues, les hauts et les bas

de mes résolutions. J’en avais tenu, comme je vous l’ai dit, le journal

le plus précis, analysant, le soir avant de m’endormir, et le matin

sitôt réveillé, les moindres nuances de mes états d’âme. Oui, ce furent

des journées d’une singulière plénitude. J’étais très libre. Mlle

Largeyx et la sœur Anaclet se relayaient pour tenir compagnie à la

marquise. Mon élève et moi, nous profitions des belles et douces heures

pour nous promener. Sous le prétexte d’enseignement, je lui avais donné

le goût des papillons. Armé de la longue canne et du filet de gaze

verte, il était sans cesse à courir loin de moi après les Aurores aux

ailes bordées d’orange, les Argus bleus, les Morios bruns, les Vulcains

bigarrés et les Citrons couleur d’or. Il me laissait seul avec ma

pensée. Tantôt nous suivions cette route de la Pradat, maintenant parée

de toutes les verdures du printemps, tantôt nous remontions du côté de

Verneuge, vers cette vallée de Saint-Genès-Champanelle aussi

gracieusement jolie que son nom. Je m’asseyais sur un bloc de lave,

fragment minuscule de l’énorme coulée épanchée du puy de la Vache, et

là, sans plus m’occuper de Lucien, je m’abandonnais à cette disposition

étrange qui m’avait toujours montré, dans cette nature sauvage, comme un

symbole saisissant de mes doctrines, un type de fatalité implacable, un

conseil d’indifférence absolue au bien et au mal. Je regardais les

feuilles des arbres s’ouvrir au soleil. Je me rappelais les lois connues

de la respiration végétale, et comment, par une simple modification de

lumière, la vie de la plante peut être changée. De même l’on devait

pouvoir à son gré diriger la vie de l’âme si l’on en connaissait

exactement les lois. J’avais déjà réussi à créer un commencement de

passion dans l’âme d’une jeune fille séparée de moi par des abîmes.

Quels procédés nouveaux et appliqués avec une rigueur ingénieuse me

permettraient d’accroître l’intensité de cette passion? J’oubliais la

transparence du ciel, la fraîcheur des bois, la majesté des volcans, le

vaste paysage déployé autour de moi, pour ne plus voir que des formules

d’algèbre morale. J’hésitais entre des solutions diverses pour ce jour

prochain où je tiendrais de nouveau Mlle de Jussat en face de moi dans

la solitude du château. Devais-je, à ce moment du retour, jouer

l’indifférence, pour la déconcerter, pour la réduire, par l’étonnement

d’abord, ensuite par l’amour-propre et la douleur? Piquerais-je sa

jalousie en lui insinuant que l’étrangère de mon soi-disant roman était

revenue à Clermont et m’écrivait? Continuerais-je au contraire la série

des déclarations brûlantes, des audaces qui enveloppent, des folies qui

grisent? Je reprenais ces hypothèses successivement, d’autres encore. Je

m’y complaisais, pour me témoigner à moi-même que je n’étais pas pris,

que le philosophe dominait l’amoureux, que mon Moi, enfin, ce puissant

Moi dont je m’étais constitué le prêtre, demeurait supérieur,

indépendant et lucide. Je m’en voulais, comme d’indignes faiblesses, des

rêveries qui, à d’autres instants, remplaçaient ces subtils calculs.

C’était surtout dans l’intérieur de la maison qu’elles me prenaient, ces

rêveries, et devant les portraits de Charlotte épars sur les murs du

salon, sur les tables, dans la chambre de Lucien. Des photographies de

toute grandeur la représentaient à six ans, à dix ans, à quinze, et j’y

pouvais suivre l’histoire de sa beauté, depuis la grâce mignonne des

premières années jusqu’au charme frêle d’aujourd’hui. Les traits

changeaient de l’une à l’autre de ces photographies, jamais le regard.

Il restait le même dans les yeux de l’enfant et dans ceux de la jeune

fille, avec ce je ne sais quoi de sérieux, de tendre et de fixe qui

révèle la sensibilité trop profonde. Il s’était posé ainsi sur moi, et

de m’en souvenir me remuait d’une émotion confuse. Ah! Pourquoi ne m’y

livrais-je pas entièrement? Pourquoi ma vanité s’acharnait-elle à ne pas

s’y complaire? Mais pourquoi, sur tant de ces portraits, Charlotte se

trouvait-elle à côté de son frère André? Quelle fibre secrète de haine

cet homme avait-il, par sa seule existence, touchée dans mon cœur, que

de voir simplement son image auprès de celle de sa sœur desséchait

soudain ma tendresse et ne laissait plus subsister en moi que la

volonté? Quelle volonté?... J’osais me la formuler, maintenant que je me

croyais sûr d’avoir pris ce cœur à mon piège. Oui, je voulais être

l’amant de Charlotte... Et après? Après? je me forçais à n’y pas

réfléchir, de même que je me forçais à détruire les instinctifs

scrupules d’hospitalité violée qui me remuaient. Je ramassais les plus

mâles énergies de ma pensée et je m’enfonçais dans l’âme davantage

encore mes théories sur le culte du Moi. Je sortirais de cette

expérience enrichi d’émotions et de souvenirs. Telle était l’issue

morale de l’aventure. L’issue matérielle était le retour chez ma mère,

une fois mon préceptorat fini. Lorsque les scrupules s’éveillaient trop

vivement, et qu’une voix intérieure me disait : « Et Charlotte? As-tu le

droit de la traiter ainsi en simple objet de ton expérience? » je

prenais mon Spinoza, et j’y lisais le théorème où il est écrit que notre

droit a pour limite notre puissance. Je prenais votre _Théorie des

passions_, et j’y étudiais vos phrases sur le duel des sexes dans

l’amour. — « C’est la loi du monde », raisonnais-je, « que toute

existence soit une conquête, exécutée et maintenue par le plus fort aux

dépens du plus faible. Cela est vrai de l’univers moral comme de

l’univers physique. Il y a des âmes de proie comme il y a des loups, des

chats-pards et des éperviers ». Cette formule me paraissait forte, neuve

et juste; je me l’appliquais, et je me répétais : « Je suis une âme de

proie, une âme de proie », avec un furieux accès de ce que les mystiques

appellent l’orgueil de la vie, parmi les verdures nouvelles, sous le

ciel bleu, au bord de la claire rivière qui des montagnes descend vers

le lac! C’était ma façon, à moi, de communier avec l’aveugle, la sourde,

la malfaisante nature.

« Cette ivresse de ma fierté victorieuse fut dissipée par un fait

inattendu. Le marquis écrivit qu’il rentrait au château, mais seul. Mlle

de Jussat, toujours souffrante, restait à Paris, installée chez une sœur

de sa mère. Lorsque la marquise nous communiqua cette nouvelle, nous

étions à table. J’entrai dans un spasme de colère si violent qu’il

m’étonna moi-même, et que je dus, sous le prétexte d’un éblouissement

subit, quitter le dîner. J’aurais crié, brisé un objet, manifesté par

quelque folie le mouvement de rage qui me secouait l’âme. Dans la fièvre

de vanité qui m’exaltait depuis le départ de Charlotte, j’avais tout

prévu, excepté que cette jeune fille aurait assez de caractère, même

amoureuse, pour ne pas rentrer à Aydat. C’était si simple, le moyen

qu’elle avait trouvé d’échapper à son sentiment; si simple, mais si

souverain, si définitif. La merveilleuse tactique de ma psychologie

devenait aussi vaine que le mécanisme du canon le plus savant contre un

ennemi réfugié hors de portée. Que pouvais-je sur elle, si elle n’était

pas là? Rien, absolument rien, et la rejoindre m’était interdit. La

vision de mon impuissance surgit si forte, si douloureuse, elle remua si

profondément mon système nerveux, que je ne dormis ni ne mangeai entre

cette lettre et l’arrivée du marquis lui-même. J’allais apprendre si

cette résolution excluait toute espérance de contre-ordre, s’il ne

restait aucune chance que la jeune fille revînt pour la fin de juillet,

pour le mois d’août, pour septembre. Mon engagement durait jusqu’au

milieu d’octobre. Mon cœur battait, ma gorge était serrée, tandis que

nous nous promenions, Lucien et moi, dans la gare de Clermont, attendant

le train de Paris vers les six heures. Dans l’excès de mon impatience,

j’avais obtenu qu’on nous laissât venir au-devant du père. La locomotive

entre en gare. M. de Jussat met sa tête fine et ravagée à une portière.

Je dis, au risque de lui ouvrir les yeux sur mes sentiments :

— « Et mademoiselle Charlotte? »

— « Mais, merci, merci, » répond-il en me serrant la main avec

effusion; « le médecin dit qu’elle a un trouble nerveux très profond...

Il paraît que la montagne ne lui vaut rien... Et moi, qui ne me porte

bien que là-haut!... Vraiment, c’est pénible, très pénible... Enfin,

nous essaierons d’une longue cure d’eau froide à Paris, et puis de

Ragatz peut-être... »

« Elle ne revenait pas!... Si jamais j’ai regretté, mon cher maître, à

titre de document psychologique, le cahier fermé que j’ai brûlé, c’est

assurément aujourd’hui, et ce tableau quotidien de mes pensées depuis le

soir de juin où le marquis m’annonçait ainsi l’absence définitive de sa

fille. Ce tableau allait jusqu’au mois d’octobre, où une circonstance,

impossible alors à prévoir, changea brusquement le cours probable des

choses. Vous y auriez trouvé, comme dans un atlas d’anatomie morale, une

illustration de vos belles analyses sur l’amour, le désir, le regret, la

jalousie, la haine. Oui, durant ces quatre mois, j’ai traversé toutes

ces phases. Ce fut d’abord une tentative insensée mais trop naturelle,

persuadé comme j’étais que l’absence de Charlotte prouvait seulement sa

passion. Je lui écrivis. Dans cette lettre, savamment composée, je

commençais par lui demander pardon pour mon audace du bois de la Pradat,

et je renouvelais cette audace d’une manière pire, en lui traçant une

peinture brûlante de mon désespoir loin d’elle. C’était, cette lettre,

une déclaration plus folle encore que l’autre, et si hardie qu’une fois

l’enveloppe disparue dans la petite boîte au bureau de poste du village

où j’étais allé la porter moi-même, j’eus de nouveau peur. Deux jours,

trois jours se passèrent; pas de réponse. La lettre du moins ne me

revenait pas, comme je l’avais tant craint, sans même avoir été ouverte.

A ce moment même, la marquise achevait ses préparatifs pour partir à son

tour et rejoindre sa fille. Sa sœur occupait à Paris, rue de

Chanaleilles, un hôtel assez vaste pour qu’elle y pût céder à ces dames

un appartement suffisant. _Hôtel de Sermoises, rue de Chanaleilles,

Paris_... que j’ai eu d’émotions alors à écrire cette adresse, non pas

une fois, mais cinq ou six! Je calculai, en effet, que la tante de la

jeune fille ne surveillait pas étroitement sa correspondance, au lieu

que sa mère la surveillerait. Il fallait profiter du temps où cette

dernière était encore à Aydat et redoubler l’impression certainement

produite par ma lettre. J’écrivis donc chaque jour, jusqu’au départ de

la marquise, des lettres pareilles à cette première, et je n’avais

aucune peine à y jouer l’amour. Mon passionné désir de faire revenir

Charlotte était sincère, — aussi sincère que peu raisonnable. J’ai su

depuis qu’à chaque nouvelle arrivée de ces dangereuses missives, et,

sitôt mon écriture reconnue, elle demeurait des heures à lutter contre

la tentation d’ouvrir l’enveloppe. Puis elle l’ouvrait. Elle lisait et

relisait ces pages, dont le poison agissait sûrement. Comme elle

ignorait la découverte qui m’avait rendu maître de son secret, elle ne

pensait pas à se défendre contre l’opinion que je pouvais concevoir

d’elle. Pour se justifier de cette lecture, elle se disait sans doute

que je l’ignorerais toujours, comme j’ignorais son amour naissant. Ces

quelques lettres la touchèrent même si vivement qu’elle les conserva. On

a retrouvé leurs cendres dans la cheminée de sa chambre. Elle les y a

brûlées la nuit de sa mort. Je soupçonnais bien l’effet troublant de ces

pages que je griffonnais la nuit, exalté par la pensée que je tirais là

mes dernières cartouches, et cela ressemblait bien à des coups de fusil

dans un brouillard, puisque aucun signe ne m’avertissait qu’à chaque

fois j’atteignais celle que je visais, droit au cœur. Cette incertitude

absolue, je l’avais d’abord interprétée à mon avantage. Puis, quand la

mère eut quitté le château pour rejoindre sa fille, je me vis dans

l’impossibilité d’écrire à nouveau, et je trouvai dans le silence de

Charlotte la preuve la plus évidente, non point qu’elle ne m’aimait pas,

mais qu’elle mettait toute sa volonté à vaincre cet amour et qu’elle y

réussirait. « Hé bien! » me dis-je, « il faut y renoncer, puisque je ne

peux plus l’atteindre, et voilà qui est fini... » Je me prononçais cette

phrase à voix haute, seul dans ma chambre, en entendant rouler la

voiture qui, cette fois, emportait la marquise. M. de Jussat et Lucien

l’accompagnaient jusqu’aux Martres-de-Veyre, où elle allait prendre le

train. « Oui », répétai-je, « voilà qui est fini. Qu’est-ce que cela me

fait, puisque je ne l’aime pas?... » A la minute, cette idée me laissa

relativement tranquille, et sans autre trouble qu’une sensation vague de

gêne à la poitrine, comme il arrive dans les vives contrariétés. Je

sortis, afin de secouer même cette gêne, et par une de ces bravade

solitaires avec lesquelles je me plaisais à me prouver ma force, je me

dirigeai vers la place où j’avais osé parler de mon amour à Charlotte.

Afin de mieux m’attester ma liberté d’âme, j’avais pris sous mon bras un

livre nouveau que je venais de recevoir, une traduction des lettres de

Darwin. Le jour était voilé, mais presque brûlant. Une espèce de simoun,

un vent venu de la Limagne et du sud, chauffait de son haleine les

branches maintenant vertes des arbres. A mesure que j’avançai, ce vent

me brisait les nerfs. Je voulus attribuer à son influence le

grandissement de ma gêne. Après quelques recherches infructueuses à

travers le bois de la Pradat, je finis par trouver la clairière où nous

nous étions assis, Charlotte et moi, — la pierre, — le bouleau. Il

frémissait tout entier au souffle de ce vent, avec son feuillage dentelé

dont l’ombre était plus épaisse aujourd’hui. Je m’étais promis de lire

mon livre à cette place. Je m’assis et j’ouvris le volume. Il me fut

impossible d’aller au delà d’une demi-page... Voici que les souvenirs

m’envahissaient, m’obsédaient, me montrant la jeune fille sur cette même

pierre, rangeant les brins de ses muguets, puis debout, appuyée contre

cet arbre, puis affolée et fugitive, sur l’herbe du sentier. Une douleur

indéfinissable montait, montait en moi, oppressant mon cœur, étouffant

ma respiration, brûlant mes yeux de larmes, et je constatai avec

épouvante qu’à travers tant de complications, d’analyses et de

subtilités, j’étais devenu, sans m’en douter, éperdument amoureux de

l’enfant qui n’était pas là, qui n’y serait plus jamais.

« Cette découverte, si étrangement inattendue, et d’un sentiment si

contraire au programme réfléchi de mon aventure, s’accompagna presque

aussitôt d’une révolte et contre ce sentiment et contre l’image de celle

qui m’en infligeait la douleur. Je ne passai pas un jour, durant les

longues semaines qui suivirent, sans me débattre contre cette honte

d’être pris à mon propre piège, et sans subir un accès d’amère rancune

contre l’absente. Je reconnaissais la profondeur de cette rancune à la

joie infâme qui m’inondait le cœur lorsque le marquis recevait une

lettre de Paris, qu’il la lisait d’un sourcil froncé, et qu’il

soupirait : « Charlotte n’est toujours pas bien... » J’éprouvais une

consolation insuffisante, misérable, mais une consolation tout de même,

à me dire que, moi aussi, je l’avais blessée d’une blessure envenimée et

lente à se fermer. Il me semblait que ce serait là ma vraie vengeance,

si elle continuait, elle, de souffrir, et si je guérissais, moi, le

premier. Je faisais appel au philosophe que je m’étais enorgueilli

d’être pour abolir en moi l’amoureux. Je reprenais mon vieux

raisonnement : « Il y a des lois de la vie de l’âme et je les connais.

Je ne peux pas les appliquer à Charlotte, puisqu’elle m’a fui. Serai-je

incapable aussi de me les appliquer à moi-même? » Et je méditais sur

cette nouvelle question : « Y a-t-il des remèdes contre

l’amour?... » — « Oui, » me répondais-je, « il y en a, et je les

trouverai. » Mes habitudes d’analyse quasi mathématique se mettaient au

service de mon projet de guérison, et je décomposais le problème en ses

éléments d’après la méthode des géomètres. Je réduisais cette question à

cette autre : « Qu’est-ce que l’amour? » à quoi je répondais brutalement

par votre définition : « L’amour, c’est l’obsession du sexe. » Or,

comment se combat une obsession? Par la fatigue physique, qui suspend,

qui du moins diminue le travail de la pensée. Je m’astreignis donc et

j’astreignis mon élève à de longues marches. Les jours où je n’avais pas

de classe à lui faire, le dimanche et le jeudi, je partais, seul, dès la

première pointe du matin, après avoir arrêté l’heure et l’endroit où

Lucien me rejoindrait avec la voiture. Je me faisais réveiller vers les

deux heures. Je sortais du château dans ce demi-crépuscule froid qui

précède le lever de l’aurore. J’allais droit devant moi, frénétiquement,

choisissant les pires coursières, m’attaquant dans mes ascensions des

puys les plus rapprochés aux côtés abrupts, presque inaccessibles. Je

risquais de me casser les reins en dévalant le long des sables fuyants

des cratères, ou sur les escaliers des crêtes de basalte. N’importe.

J’allais dans la nuit finissante. La ligne orangée de l’aurore gagnait

le bord du ciel. Le vent du jour nouveau fouettait ma face. Les étoiles

se fondaient comme des pierreries noyées dans le flot d’un azur d’abord

tout pâle, puis tout foncé. Le soleil allumait sur les fleurs, les

arbres, les herbes, un étincellement de rosée brillante. J’essayais de

me procurer la sauvage griserie animale que j’avais connue jadis dans

des courses semblables. Persuadé, comme je le suis, des lois de

l’atavisme préhistorique, je m’efforçais, par cette sensation de la

marche forcée et celle des hauteurs, d’éveiller en moi l’esprit

rudimentaire de la brute ancestrale, de l’homme des cavernes dont je

descends, moi comme les autres. Je parvenais ainsi à une sorte de délire

farouche, mais qui n’était ni la paix rêvée ni la joie, et qui

s’interrompait à la moindre réminiscence de mes relations avec

Charlotte. Le détour d’un chemin que nous avions suivi ensemble, la

nappe bleue du lac aperçue d’un sommet, la ligne ardoisée des toits du

château profilés à travers l’espace, moins que cela, le feuillage mobile

d’un bouleau et son fût argenté, sur un écriteau le nom d’un village

dont elle avait parlé un jour, cela suffisait, et cette frénésie factice

cédait la place à la cuisante douleur du regret qu’elle ne fût pas

auprès de moi. Je l’entendais me dire de sa voix timbrée finement :

« Regardez donc... » comme elle disait autrefois quand nous errions

ensemble dans ce même horizon de montagnes, en ces temps-là glacé de

neiges, — mais la fleur vivante de sa beauté s’y

épanouissait, — maintenant paré de verdure, — mais la fleur vivante en

était retirée. Et cette sensation de son absence devenait plus

intolérable encore à retrouver Lucien, qui ne manquait jamais de me

parler d’elle. Il l’aimait, il l’admirait si tendrement, et dans son

ingénuité il me donnait tant de preuves qu’elle était si digne d’être

admirée et d’être aimée! Alors la lassitude physique se résolvait en un

pire énervement, et des nuits suivaient, d’une insomnie agitée, comme

empoisonnée d’amertume, dans lesquelles il m’arrivait de pleurer tout

haut, indéfiniment, en criant son nom comme un aliéné.

— « C’est par la pensée que je souffre », me dis-je après avoir

vainement demandé le remède aux grandes fatigues. « Attaquons la pensée

par la pensée... » Il y eut donc une seconde période durant laquelle je

voulus déplacer le centre même de mes forces d’esprit. J’entrepris

l’étude la plus complète opposée à toute préoccupation féminine. Je

dépouillai en moins de quinze jours, la plume à la main, deux cents

pages de cette _Physiologie_ de Beaunis emportée dans ma malle, et les

plus dures pour moi, celles qui traitent de la chimie des corps vivants.

Mes efforts pour entendre et pour résumer ces analyses, qui exigent le

laboratoire, eurent beau être suprêmes, je n’arrivai qu’à m’hébéter

l’intellect et je me trouvai moins capable de résister à l’idée fixe. Je

reconnus que je faisais de nouveau fausse route. La vraie méthode

n’était-elle pas plutôt celle que professait Gœthe : appliquer sa pensée

à la douleur même dont on veut se délivrer? Ce grand esprit, qui a su

vivre, mettait ainsi en pratique la théorie exposée dans le cinquième

livre de Spinoza et qui consiste à dégager derrière les accidents de

notre vie personnelle la loi qui les rattache à la grande vie de

l’Univers. M. Taine, dans d’éloquentes pages sur Byron, nous conseille

de même de « nous comprendre », afin que « la lumière de l’esprit

produise en nous la sérénité du cœur ». Et vous, mon cher maître, que

dites-vous d’autre dans la préface de votre _Théorie des passions_ :

« Considérer sa propre destinée comme un corollaire dans cette géométrie

vivante qui est la nature, et par suite comme une conséquence inévitable

de cet axiome éternel dont le développement indéfini se prolonge à

travers le Temps et l’Espace, tel est l’unique principe de

l’affranchissement. » Et que fais-je d’autre, à cette heure, en

rédigeant ce mémoire, que de me conformer à ces maximes? Puissent-elles

me réussir mieux qu’alors! J’essayai, en effet, à cette époque, de

résumer, dans une espèce de nouvelle autobiographique, l’histoire de mes

sentiments pour Charlotte. J’y supposais — voyez comme le hasard se

charge parfois de réaliser étrangement nos rêves — un grand psychologue

consulté par un jeune homme; et, vers la fin, le psychologue rédigeait,

à l’usage du malade moral venu à lui, un diagnostic passionnel avec

indication des causes. J’écrivis ce morceau pendant le mois d’août et

sous l’influence accablante de la plus torride chaleur. J’y consacrai

quinze séances environ, poussées de dix heures du soir à une heure du

matin, toutes les fenêtres ouvertes, avec le vol autour de ma lampe

allumée des grands sphinx de nuit, de ces larges papillons de velours

sombre qui portent sur leur corselet l’empreinte blanche d’une tête de

mort. La lune se levait, inondant de ses clartés bleuâtres le lac où

couraient des reflets nacrés, les bois dont le mystère

s’approfondissait, et la ligne des volcans éteints, — ces volcans

pareils à ceux que mon père montrait à mes yeux d’enfant à travers le

télescope dans cette lune elle-même. Je posais ma plume pour m’abîmer,

devant ce paysage muet, dans une de ces rêveries cosmogoniques dont

j’étais coutumier jadis. Comme aux temps où la parole de ce pauvre père

me révélait l’histoire du monde, je revoyais la nébuleuse primitive,

puis la terre détachée d’elle, et la lune détachée de la terre. Cette

lune était morte aujourd’hui, et la terre mourrait aussi. Elle allait,

se glaçant de seconde en seconde. La suite imperceptible de ces

secondes, s’additionnant durant des milliers d’années, avait déjà éteint

l’incendie des volcans d’où jaillissait autrefois, brûlante et

dévastatrice, la lave sur laquelle posait le château. En se

refroidissant, cette lave avait dressé comme une barrière au cours d’eau

qui s’étalait maintenant en lac, et l’eau de ce lac irait aussi

s’évaporant, à mesure que l’atmosphère irait diminuant, — ces quatorze

pauvres kilomètres d’air respirable qui environnent la planète. Je

fermais les yeux, et je le sentais rouler, ce globe mortel, à travers le

vide infini, inconscient des petits univers qui vont et qui viennent sur

lui, comme l’immense espace est inconscient des soleils, des lunes et

des terres. La planète roulera ainsi quand elle ne sera plus qu’une

boule sans air et sans eau, d’où l’homme aura disparu, comme les bêtes

et comme les plantes. Au lieu de me procurer la sérénité du

contemplateur, cette vision de l’irrémédiable écoulement me faisait me

ramasser et sentir avec terreur cette conscience de ma personne, la

seule réalité que j’eusse à moi, et pendant combien de temps? A peine un

point et un moment! Je me souvenais alors d’une phrase naïve que

Marianne disait en pleurant, un jour que je lui avais fait de la peine :

« On n’a que soi... » répétait cette fille à travers ses larmes, « on

n’a que soi... » Et moi aussi je les redisais, ces syllabes, et j’en

extrayais tout le sens. Puisque, dans cette fuite irréparable des

choses, ce point et ce moment de notre conscience demeurent notre unique

bien, il faut en exalter, en exaspérer l’intensité. Je repoussais les

papiers sur lesquels j’étais en train d’écrire ma confession plus ou

moins doctement commentée. Je sentais, avec une évidence affreuse, que

cette intensité souveraine de l’émotion, seule Charlotte me la

procurerait si elle était dans cette chambre, assise sur ce fauteuil,

couchée sur ce lit, unissant sa chair périssable à ma chair périssable,

son âme condamnée à mon âme condamnée, sa fugitive jeunesse à ma

jeunesse; et comme tous les instruments d’un orchestre s’accordent pour

produire une note unique, toutes ces forces diverses de mon être, les

intellectuelles, les sentimentales, les sensuelles, s’accordaient dans

un cri aigu de désir. Hélas! de savoir les causes de ce désir en

exaspérait encore la folie, et la vision de l’univers avivait en moi la

frénésie de la vie personnelle au lieu de la calmer.

« La phrase de Marianne, subitement revenue à ma pensée me fit souvenir

des temps dont je vous ai parlé, et des ardeurs que j’avais connues

alors. Je me dis que sans doute je me trompais sur moi-même en me

croyant un abstrait, un intellectuel pur. Depuis des mois et des mois

que j’étais entièrement sage, ne vivais-je pas au rebours de mon

caractère? Les phénomènes de passion pour Charlotte dont j’étais le

théâtre ne dérivaient-ils pas simplement d’une chasteté trop prolongée?

Peut-être ce désir n’avait-il rien de psychologique et manifestait-il

une apoplexie de jeunesse, un excès de sève à dépenser? « Ce serait

alors un prurit de désirs à détruire par l’assouvissement. » Sous le

prétexte de quelque affaire de famille à régler, j’obtins du marquis

huit jours de vacances, et j’arrivai à Clermont, bien résolu de m’y

livrer à la plus violente frénésie de débauche avec la première créature

venue. Comme j’avais, ces temps derniers, pensé à Marianne à cause du

mot que je vous ai cité, je la cherchai. J’eus tôt fait de la retrouver.

Ce n’était plus la simple ouvrière d’autrefois. Un propriétaire de

campagne l’entretenait; il l’avait installée, nippée, et, ne venant à la

ville qu’un jour sur huit, ce protecteur lui laissait une liberté de

petite bourgeoise. Cette demi-métamorphose, jointe à la résistance

qu’elle m’opposa d’abord, donnaient à la reprise de cette ancienne

histoire un rien de piquant et qui m’amusa vingt-quatre heures. La

pauvre fille conservait pour moi, malgré mes duretés lors de notre

rupture, un sentiment tendre, et, le surlendemain de mon arrivée, ayant

tout organisé pour bien tromper la surveillance maternelle, je passai la

nuit dans sa chambre. Mon cœur battait, tandis que je montais l’escalier

de la maison qu’elle habitait rue Tranchée-des-Gras, pas très loin de la

sombre cathédrale, que je contournai pour aller chez elle. Cette rentrée

dans le monde des sens m’émouvait comme un renouveau d’initiation.

J’allais savoir jusqu’à quel degré le souvenir de Charlotte gangrenait

mon âme.

Assis au pied du lit, je regardais se dévêtir cette femme sur qui je

m’étais rué dans la première fureur de la puberté. Elle était lourde,

mais jeune, fraîche et robuste. Ah! comme l’image de Mlle de Jussat se

fit présente à cette minute, et sa silhouette de frêle statuette

grecque, et la délicatesse devinée de son corps gracile! Comme cette

image était encore là vivante devant mes yeux, tandis qu’étendu dans le

lit, j’étreignais ma première maîtresse, avec une ardeur de brutalité

qui se mélangeait d’une tristesse infinie! Cette créature était une

simple fille du peuple et qui ne raisonnait guère. Mais les plus

matérielles ont d’étranges finesses quand elles aiment, et celle-là

m’aimait à sa façon. Je m’aperçus qu’elle aussi n’éprouvait plus auprès

de moi les sensations anciennes. Je la vis s’exalter sous mes caresses,

puis, au lieu de cette fougue heureuse d’autrefois, elle parut déçue

dans son désir, comme déconcertée par mes regards, comme gagnée par ma

tristesse, et elle me dit, dans l’intervalle de nos baisers :

— « Qu’as-tu qui te peine?... » et, employant une locution bien

clermontoise : « Je ne t’ai plus vu si triste », et, plaisantant avec la

bonhomie matoise des Auvergnats : « C’est quelque femme mariée qui t’a

monté le coup... Il est assez long ton cou, tu n’as pas besoin qu’on te

le hausse... »

« Elle m’avait, en commentaire de son mauvais jeu de mots, mis ses deux

mains autour du cou, deux grosses mains aux doigts épais. — Celles de

Charlotte étaient si fines, aussi fines que son délicat esprit comparé à

la vulgarité de Marianne. Ce qui me désespérait, ce qui me serra le cœur

aux paroles de cette dernière, ce ne fut ni cette vulgarité, ni ce

contraste. Non. Mais fallait-il que j’eusse l’âme malade pour que même

cette créature s’en aperçut? Je réagis cependant contre cette

impression, je me moquai de ses hypothèses, et je me forçai à des

transports d’un libertinage bestial dont le plus clair résultat fut que

je rentrai, au matin, avec un débordement d’amertume. Il me fut

impossible de retourner chez la fille, impossible d’aller chez d’autres.

Je passai les quelques jours qui me restaient à me promener avec ma

mère, qui, me voyant plongé dans une mélancolie profonde, s’en

inquiétait et en redoublait la profondeur par ses questions. Ce fut au

point que je vis approcher l’instant du retour au château avec un

soulagement. Du moins j’allais y vivre parmi mes souvenirs. Un coup

terrible m’y attendait, qui me fut porté par le marquis dès mon arrivée.

— « Une bonne nouvelle », me dit-il, sitôt qu’il me vit. « Charlotte va

mieux. Et une autre aussi bonne... Elle se marie... Oui, elle accepte M.

de Plane. Mais, c’est vrai, vous ne savez pas : un ami d’André qu’elle

avait refusé une fois, et maintenant elle veut bien... » Et il continua,

revenant comme à son habitude sur lui-même : « Oui, c’est une très bonne

nouvelle, car, voyez-vous, je n’ai plus beaucoup à vivre... Je suis

frappé, très frappé... »

« Il pouvait me détailler ses maux imaginaires, m’analyser tant qu’il

voulait son estomac, sa goutte, son intestin, ses reins, sa tête; je ne

l’écoutais pas plus qu’un condamné à qui l’on vient d’annoncer la

sentence n’écoute les propos de son geôlier. Je ne voyais que le fait,

pour moi si douloureux à cette seconde. Vous qui avez écrit des pages

admirables sur la jalousie, mon cher maître, et sur les ravages que

produit dans l’imagination d’un amant la seule pensée des caresses d’un

rival, vous devinez quel cuisant poison cette nouvelle versa sur ma

blessure. Mai, juin, juillet, août, septembre, — il y avait presque

cinq mois que Charlotte était partie, et cette blessure, au lieu de se

cicatriser, était allée s’élargissant, s’envenimant jusqu’à cette

dernière atteinte, qui m’achevait. Cette fois, je n’avais plus même la

cruelle consolation de me dire que du moins ma souffrance était

partagée. Ce mariage ne me démontrait-il pas qu’elle était guérie de son

sentiment pour moi, tandis que j’agonisais de mon sentiment pour elle?

Ma fureur s’exaspérait encore à me dire que cet amour, né de la veille,

m’avait été arraché juste au moment où j’allais pouvoir le développer

dans sa plénitude, à l’heure précise de l’action décisive. Il doit y

avoir de cette rage-là chez le joueur qui, forcé de quitter la table,

apprend la sortie du numéro sur lequel il voulait ponter et qui lui

aurait ramené trente-six fois sa mise. J’en venais à me reprocher de

n’avoir pas tout quitté, sitôt Charlotte partie; de ne pas l’avoir

suivie, avec les quelques cents francs que je possédais déjà de par moi.

C’était trop tard. Je la voyais à Paris, où je savais que M. de Plane

passait un congé, recevant son fiancé dans le demi tête-à-tête d’une

familiarité permise, sous les yeux indulgents de la marquise. Ils

étaient pour cet homme maintenant, ces sourires fiers et intimidés, ces

regards tendres et troublés, ces passages de pâleur et de rougeur

pudique sur ce délicat visage, ces gestes d’une grâce toujours un peu

farouche. Enfin, elle l’aimait, puisqu’elle l’épousait. Et il

m’apparaissait semblable à ce comte André dont je retrouvais là encore

la détestable influence, et que je me reprenais à haïr dans le fiancé de

sa sœur, confondant ces deux gentilshommes, ces deux oisifs, ces deux

officiers, dans la même antipathie forcenée. Vaines et puériles colères

que je promenais dans les bois déjà revêtus de ces vagues teintes

blondes qui vont se changer en teintes rousses! Les hirondelles se

rassemblaient pour le départ. Comme la chasse avait commencé, sans cesse

des coups de fusil partaient auprès d’elles, et alors elles

s’épouvantaient, elles s’enlevaient, serrées et frémissantes, d’un vol

plus rapide, un vol pareil à celui dont s’était échappé le sauvage

oiseau que j’avais cru abattre un jour. Du côté de Saint-Saturnin, les

coteaux plantés de vignes étalaient par grappes encore rouges les

raisins bientôt mûrs pour la vendange. Je regardais les ceps veufs de

fruits, ceux que les grêles du printemps avaient hachés dans leur fleur.

Ainsi était morte sur place, avant d’être mûre, ma vendange, à moi,

vendange d’émotions enivrantes, de félicités douces, de brûlantes

extases. J’éprouvais un morne et indéfinissable plaisir à chercher

partout dans le paysage des symboles de mon sentiment; l’alchimie de la

douleur m’avait, pour une courte période, purifié de tout calcul. Si je

fus jamais un véritable amant et livré sans réflexion au cruel

va-et-vient des regrets, des souvenirs et des désespoirs, c’est alors,

durant ces journées qui devaient être les dernières de mon préceptorat.

Le marquis, en effet, annonçait l’intention de rapprocher son départ. Il

avait abdiqué son hypocondrie, et, allègre, ses yeux gris tout clairs

dans son teint moins rouge, il me disait :

— « Je l’adore, moi, mon futur gendre... Je voudrais que vous le

connussiez... C’est loyal, c’est brave, c’est bon, c’est fier. Du vrai

sang de gentilhomme dans les veines... Enfin, comprenez-vous les femmes?

En voilà une qui n’est pas plus folle qu’une autre, au contraire,

n’est-ce pas? Il y a deux ans, on le lui offre. Elle dit non. Voilà mon

garçon qui perd la tête et qui va là-bas pour en revenir à moitié

mort... Et puis, c’est oui... Vous savez, j’ai toujours pensé qu’il y

avait de cette amourette-là dans sa maladie nerveuse... Je m’y connais.

Je me disais : elle aime quelqu’un... C’était lui. Et s’il n’avait plus

voulu d’elle, tout de même?... »

« Je vous cite ce discours entre vingt autres; il vous expliquera

comment je trouvais à chaque minute une occasion de m’ensanglanter le

cœur. Non, ce n’était pas M. de Plane que Charlotte avait aimé cet

hiver; mais elle avait aimé, voilà qui était certain. Nos existences

s’étaient croisées en un point, comme les deux routes que je voyais, de

ma fenêtre, se couper toutes deux, l’une qui descend des montagnes et va

vers le bois fatal de la Pradat, l’autre qui remonte vers le puy de la

Rodde. Il m’arrivait, tout seul, à la tombée du jour, de regarder les

voitures suivre l’une et l’autre de ces deux routes. — Après s’être

presque effleurées, elles se perdaient vers des directions contraires.

Ainsi s’étaient séparées nos destinées, et pour toujours. La baronne de

Plane vivait dans le monde, à Paris, et cela me représentait un

tourbillonnement de sensations inconnues et fascinantes, dans le décor

d’une fête ininterrompue. Moi, je la connaissais trop bien, ma vie

prochaine. En pensée, je me réveillais dans la petite chambre de la rue

du Billard. En pensée, je suivais les trois rues qu’il faut prendre pour

aller de là jusqu’à la Faculté. J’entrais dans le palais de l’Académie,

bâti en briques rouges, et je gagnais la salle des conférences avec ses

murs nus, garnis de tableaux noirs. J’écoutais le professeur analyser

quelque auteur de licence ou d’agrégation. Cela durait une heure et

demie, puis je revenais, ma serviette sous mon bras, par les froides

ruelles de la vieille ville, car il m’y faudrait séjourner cette année

encore, n’ayant pas travaillé de manière à subir mon examen avec succès.

Je continuerais d’aller et de venir dans ce décor de maisons noires,

avec cet horizon de montagnes neigeuses, de voir le père et la mère du

petit Emile assis à leur fenêtre et jouant au mariage, le vieux Limasset

lisant son journal dans l’angle du café de Paris, les omnibus de Royat

au coin de Jaude. Oui, j’en étais descendu là, mon cher maître, à cette

misère des esprits sans psychologie, et qui, s’attachant à la forme

extérieure de la vie, n’en pénètrent pas l’essence. Je méconnaissais ma

foi ancienne dans la supériorité de la Science, à qui trois mètres

carrés d’une chambrette suffisent, pour qu’un Spinoza ou un Adrien Sixte

y possède l’immense univers en le comprenant. Ah! j’ai été bien médiocre

dans cette période d’impuissantes convoitises et d’amour vaincu! J’ai

bien maudit, et avec quelle injustice, cette existence d’études

abstraites que j’allais reprendre! Et comme je voudrais aujourd’hui que

c’eût été là en effet mon sort, et me réveiller, pauvre étudiant près la

Faculté des lettres de Clermont, locataire du père d’Emile, élève du

vieux Limasset, le passant morose de ces ruelles noires, — mais un

innocent! un innocent! Et non pas celui qui a traversé ce que j’ai

traversé, et qu’il faut dire.

Le disciple · 第 9 / 12 题