en moi la foi religieuse en me donnant la tentation du péché subtil et
celle aussi du scepticisme douloureux. La crise de sensualité qui en
résulta faillit raviver cette foi dans mon cœur déjà très malade. Je
cessai d’être pur à dix-sept ans, et comme il arrive d’habitude, dans
des conditions très prosaïques et très tristes. Une ouvrière d’environ
trente ans, fraîche mais commune, qui venait chez ma mère, se trouvant
un après-midi seule avec moi, profita de la circonstance pour m’attirer
auprès d’elle et me donner des baisers qui m’affolèrent. Elle me demanda
de venir chez elle, et la fièvre que ses caresses avaient allumée en
moi, jointe à une palpitante curiosité des choses de la chair éveillée
par mes lectures, me fit aller à ce rendez-vous. Là, dans une chambre de
hasard, sur un lit aux gros draps de calicot rude, je perdis ma
virginité entre les bras de cette fille dans les yeux de laquelle l’idée
de mon innocence physique allumait un si bestial éclat qu’elle me fit
peur. L’action ne fut pas plus tôt accomplie que je m’enfuis de cette
chambre avec un dégoût inexprimable. Il me semblait que mes mains, que
ma bouche, que tout mon corps, étaient souillés d’une souillure
qu’aucune eau ne laverait. Ma première idée fut d’aller me confesser et
d’implorer du Dieu auquel je croyais encore la force de ne pas
recommencer. Ce dégoût persista pendant plusieurs jours, et puis je
constatai, avec un mélange d’épouvante et de volupté, que le désir s’y
insinuait petit à petit, et c’est alors que je pus observer ce trait de
mon caractère que je vous ai signalé en vous parlant de mon père :
l’incapacité à me servir de mon esprit pour me diriger et me dominer.
Contre la honte d’une nouvelle chute dans l’abîme des sens, j’eus beau
dresser et les convictions de ma piété encore intacte, et les
délicatesses de mon imagination cultivée par tant de lectures; j’eus
beau me dire que cela était à la fois infâme et trivial, que je
ressemblais ainsi aux camarades les plus méprisés par Emile et par moi,
ceux qui passaient leurs jeudis au café ou chez les filles, — un soir,
vers les huit heures, je sortis de la maison, sous prétexte d’un mal de
tête. — Oui, c’était un soir d’été. Je respire encore l’odeur de
poussière mouillée qui flottait sur la place de Jaude arrosée de
l’après-midi. Je m’acheminai vers le faubourg de Saint-Allyre, où
demeurait Marianne, c’était le nom de la créature, avec l’angoisse
qu’elle ne fût pas chez elle. Je la trouvai dans sa pauvre chambre, et
cette seconde fois fut la première où je m’abandonnai vraiment au délire
animal, quitte à me retirer en proie au même mortel dégoût. Dès lors, à
côté des deux autres personnes qui vivaient déjà en moi, entre
l’adolescent encore fervent, régulier, pieux, et l’adolescent romanesque
imaginatif, un troisième individu naquit et grandit, un sensuel,
tourmenté des désirs les plus bassement brutaux. Pourtant le goût de la
vie intellectuelle subsistait en moi, si fort, si définitif, que, tout
en souffrant de cet état singulier, j’éprouvais une sensation de
supériorité à le constater, à l’étudier. Ce qu’il y avait de plus
étrange, c’est que je ne m’abandonnais pas plus à cette dernière
disposition qu’aux trois autres, avec une claire et lucide conscience.
Je demeurais un adolescent à travers ces troubles, c’est-à-dire un être
encore incertain, inachevé, en qui s’ébauchaient les linéaments de son
âme à venir. Je ne m’affirmais ni dans mon mysticisme, puisque au fond,
tout au fond, j’avais honte de croire, comme d’une infériorité; ni dans
mes imaginations sentimentales, puisque je les considérais comme de
simples jeux de littérature; ni dans ma sensualité, puisque j’avais la
nausée, au sortir de la chambre de Marianne; et, d’autre part, je
n’avais ni l’audace ni la théorie de ma curiosité à l’égard de mes
fautes. C’était dans l’été de ma rhétorique. Emile, qui devait mourir
l’hiver suivant de la poitrine, était déjà bien malade, et ne sortait
plus guère. Il écoutait mes confidences avec un intérêt effrayé qui
flattait mon amour-propre en me donnant à mes propres yeux une allure
d’exception. Cet amour-propre ne m’empêchait pas d’avoir moi-même peur,
comme à la veille de ma première communion, du regard que l’abbé Martel
me jetait maintenant quand il me rencontrait. Il avait sans doute parlé
à ma mère dans la mesure où le lui permettait le secret du
confessionnal, car elle surveillait mes sorties, mais sans pouvoir les
empêcher tout à fait, et surtout sans y voir autre chose que des causes
possibles de tentations, tant je continuais à m’envelopper d’hypocrisie.
Cette maladie de mon meilleur ami, cette surveillance de ma mère,
l’appréhension des yeux du prêtre, achevaient de m’énerver, d’autant
plus que dans ce pays de volcans il semble que les chaleurs d’été
fassent sortir du sol une vapeur plus ardente, plus grisante. J’ai
connu, dans ces moments-là, des journées littéralement folles, tant
elles renfermaient en elles d’heures contradictoires, des journées où je
me levais, plus fervent chrétien que jamais. Je lisais un peu
d’_Imitation_, je priais, j’allais à ma classe avec le ferme propos
d’être parfaitement régulier et sage. Sitôt rentré, je faisais mes
devoirs, puis je descendais pour voir Emile. Nous nous livrions ensemble
à quelque lecture troublante. Son père et sa mère, qui le voyaient
mourir, et qui le gâtaient, lui laissaient prendre chez le libraire tous
les livres qui lui plaisaient, et nous en étions maintenant aux
écrivains plus modernes, à ceux d’aujourd’hui, dont les volumes, arrivés
récemment de Paris, exhalaient une odeur de papier frais et d’encre
neuve. Nous nous procurions ainsi un frisson du cerveau qui
m’accompagnait tout l’après-midi, et cependant je retournais en classe.
Là, dans l’étouffante chaleur du milieu du jour, tandis que les portes
ouvertes sur la cour laissaient voir l’ombre courte des arbres, et aussi
que l’on entendait les voix lointaines des professeurs dictant les
devoirs, l’image de Marianne s’offrait à moi, et une tentation
commençait, d’abord lointaine et vague, qui allait grandissant,
grandissant. J’y résistais, en sachant que j’y succomberais, comme si de
lutter contre mon obscur désir m’en faisait davantage sentir la force et
l’acuité. Je rentrais. L’image impure me poursuivait. Je dépêchais mes
devoirs avec une sorte de verve endiablée, trouvant du talent dans le
désarroi de mes nerfs trop vibrants. Je dînais, la bouche desséchée par
l’ardeur de sensualité qui, à présent, me brûlait. Je descendais sous le
prétexte de revoir Emile, et je me précipitais vers la rue de Marianne.
Je retrouvais auprès d’elle la sensation brutale, cuisante et âpre,
suivie d’une nausée si étrange, et, revenu, il m’arrivait de passer des
heures à ma fenêtre, regardant les étoiles de la vaste nuit d’été, me
souvenant de mon père mort et de ce qu’il me disait jadis sur ces mondes
lointains. Alors une extraordinaire impression du mystère de la nature
me saisissait, du mystère de toute âme, de mon âme à moi, vivante, dans
cette nature, et je ne sais ce que j’admirais le plus, des profondeurs
de ce ciel taciturne, ou des abîmes qu’une journée, ainsi employée, me
révélait dans mon cœur.
« Telles étaient mes dispositions intérieures, mon cher maître, lorsque
j’entrai dans celle de mes classes qui devait être décisive pour mon
développement : la philosophie. Dès les premières semaines du cours, mon
ravissement commença. Quel cours cependant et combien empâté de fatras
de la psychologie classique! N’importe, inexacte et incomplète,
officielle et conventionnelle, cette psychologie me passionna. La
méthode employée, la réflexion personnelle et l’analyse
intime; — l’objet à étudier, le Moi humain considéré dans ses facultés
et ses passions; — le résultat cherché, un système d’idées générales
capables de résumer en de brèves formules un vaste tas de
phénomènes; — tout, dans cette science nouvelle, s’harmonisait trop
bien avec le genre d’esprit que mon hérédité, mon éducation et mes
propres tendances m’avaient façonné. J’en oubliai jusqu’à mes lectures
favorites, et je me plongeai dans ces travaux d’un ordre encore inconnu
avec d’autant plus de frénésie que la mort d’Emile, de mon unique ami,
survenue à cette époque, vint imposer de nouveau à mon intelligence si
naturellement méditative ce problème de la destinée que je me sentais
déjà presque impuissant à résoudre par ma foi première. Mon ardeur fut
si vive que bientôt je ne me contentai plus de suivre mon cours. Je
cherchai des ouvrages à côté qui pussent compléter l’enseignement du
maître, et c’est ainsi que je tombai un jour sur la _Psychologie de
Dieu_. Elle me frappa si profondément que je pris aussitôt la _Théorie
des passions_ et l’_Anatomie de la volonté_. Ce fut, dans le domaine des
idées pures, le même coup de foudre que jadis, avec les œuvres de
Musset, dans le domaine des sensations rêvées. Le voile tomba. Les
ténèbres du monde extérieur et intérieur s’éclairèrent. J’avais trouvé
ma voie. J’étais votre élève.
« Pour vous expliquer d’une façon très nette comment votre pensée
pénétra la mienne, permettez-moi de passer aussitôt aux résultats de
cette lecture et des méditations qui la suivirent. Vous verrez comment
je pus tirer de vos ouvrages une éthique complète, raisonnée, et qui
coordonna d’une manière merveilleuse les éléments épars en moi. Je
rencontrai d’abord dans le premier de ces trois ouvrages, la
_Psychologie de Dieu_, un apaisement définitif à cette angoisse
religieuse dans laquelle je continuais de vivre, malgré mes doutes.
Certes, les objections contre les dogmes ne m’avaient pas manqué depuis
que je lisais au hasard tant de livres dont beaucoup manifestaient la
plus audacieuse irréligion, et surtout je m’étais senti attiré vers le
scepticisme, comme je vous l’ai dit, parce que je lui trouvais un double
caractère de supériorité intellectuelle et de nouveauté sentimentale.
J’avais subi, entre autres influences, celle de l’auteur de la _Vie de
Jésus_. La magie exquise de son style, la grâce souveraine de son
dilettantisme, la poésie langoureuse de sa pieuse impiété, m’avaient
remué profondément, mais je n’étais pas pour rien le fils d’un géomètre,
et je n’avais pas été satisfait de ce qu’il y a d’incertain, de nuancé
jusqu’à l’à-peu-près, dans cet incomparable artiste. C’est la rigueur
mathématique de votre livre, à vous, mon cher maître, qui s’empara de ma
pensée. Vous me démontriez à la fois avec une dialectique irrésistible
que toute hypothèse sur la cause première est un non-sens, l’idée même
de cette cause première une absurdité, et que néanmoins ce non-sens et
cette absurdité sont aussi nécessaires à notre esprit que l’illusion à
nos yeux d’un soleil en train de tourner autour de la terre, quoique
nous sachions que ce soleil est immobile et cette terre en mouvement. La
puissante ingéniosité de ce raisonnement ravit mon intelligence, qui,
s’abandonnant docilement à votre conduite, en arriva enfin à une vision
du monde lucide et justifiée. J’aperçus l’univers tel qu’il est,
épandant sans commencement et sans but le flot inépuisable de ses
phénomènes. Le soin que vous avez eu d’appuyer toutes vos argumentations
sur des faits empruntés à la Science correspondait trop bien aux
lointains enseignements de mon père pour ne pas me séduire par cela
aussi, par ce charme d’une ancienne habitude d’esprit, pratiquée à
nouveau après des années. Je lisais et je relisais vos pages, les
résumant, les commentant et m’appliquant, avec l’ardeur d’un néophyte, à
m’en assimiler tout le suc. L’orgueil intellectuel que j’avais senti
remuer en moi dès mon enfance s’exaltait dans le jeune homme qui
apprenait de vous le renoncement aux plus douces, aux plus consolantes
utopies. Ah! comment vous raconter ces fièvres d’une initiation qui fut
pareille à un premier amour par les félicités de l’enthousiasme et ses
ferveurs? J’avais comme une joie physique à renverser, vos livres à la
main, l’antique édifice des croyances où j’avais grandi. Oui, c’était la
mâle félicité qu’a célébrée Lucrèce, celle de la négation libératrice,
et non plus les lâches mélancolies d’un Jouffroy. Cet hymne à la Science
dont chacune de vos pages est comme une strophe, je l’écoutais avec un
ravissement qui fut d’autant plus intense que la faculté d’analyse,
principale raison de ma piété, trouvait à s’exercer, grâce à vous, avec
une autre ampleur qu’au confessionnal et que vos deux grands traités
m’éclairaient sur mon univers intérieur, en même temps que la
_Psychologie de Dieu_ m’éclairait sur l’univers extérieur, d’une lumière
qui, même aujourd’hui, reste mon dernier, mon inextinguible fanal dans
la tempête.
« Toutes les incohérences de ma jeunesse, en effet, comme vous me les
expliquiez! Cette solitude morale dont j’avais tant souffert, auprès de
ma mère, auprès de l’abbé Martel, auprès de mes camarades, de tous, même
d’Emile, — je la comprenais maintenant. Dans votre _Théorie des
passions_, n’avez-vous pas démontré que nous sommes impuissants à sortir
du Moi, et que toute relation entre deux êtres repose sur l’illusion,
comme le reste? Ces chutes des sens dont j’avais eu des remords si
atroces, votre _Anatomie de la volonté_ m’en révélait les motifs
nécessaires, l’inéluctable logique. Les complications que je m’étais
reprochées en m’y attardant, comme un manque de franchise, vous m’y
faisiez reconnaître une loi de l’existence même, imposée par l’hérédité
à notre personne. Je me rendais compte aussi, grâce à vous, qu’en
recherchant dans les romanciers et les poètes de ce siècle des états de
l’âme coupables et morbides, j’avais, sans m’en douter, suivi une
vocation innée de psychologue. N’est-ce pas vous qui avez écrit :
« Toutes les âmes doivent être considérées par le savant comme des
expériences instituées par la nature. Parmi ces expériences, les unes
sont utiles à la société, et l’on prononce alors le mot de vertu; les
autres nuisibles, et l’on prononce le mot de vice ou de crime. Ces
dernières sont pourtant les plus significatives, et il manquerait un
élément essentiel à la science de l’esprit si Néron, par exemple, ou tel
tyran italien du quinzième siècle n’avait pas existé... » Par ces
chaudes journées d’été, je me revois partant en promenade, un de ces
livres dans la poche, et, une fois seul dans la campagne, lisant
quelqu’une de ces phrases et m’exaltant à en méditer le sens.
J’appliquais au paysage qui m’environnait cette interprétation
philosophique de ce qu’il est convenu d’appeler le mal. Sans doute, les
éruptions qui avaient soulevé la chaîne des Dômes, au pied desquels
j’errais ainsi, avaient dû dévaster de lave brûlante la plaine voisine
et détruire des êtres. Pourtant elles avaient produit cette magnificence
d’horizon qui me ravissait, quand mes yeux contemplaient la coupe
gracieuse du Pariou, le puy de Dôme et toute la ligne de ces nobles
montagnes. Le long des chemins verdoyaient des euphorbes en fleur, dont
je brisais les tiges pour voir le poison en dégoutter, blanc comme du
lait. Mais ces fleurs vénéneuses nourrissaient la belle chenille
thytimale, verte avec des taches sombres, et un papillon en devait
naître, un sphinx aux ailes colorées des plus fines nuances. Parfois une
vipère glissait entre les pierres de ces routes poudreuses, que je
regardais aller, grise sur la pouzzolane rouge, avec sa tête plate et la
souplesse de son corps tacheté. La dangereuse bête m’apparaissait comme
une preuve de l’indifférence de cette nature, qui n’a d’autre souci que
de multiplier la vie, bienfaisante ou meurtrière, avec la même
inépuisable prodigalité. Je sentais alors, avec une force inexprimable,
se dégager de ces choses la même leçon que de vos œuvres, à savoir que
nous n’avons rien à nous que nous-même, que le Moi seul est réel, que
cette nature nous ignore, comme les hommes, qu’à elle comme à eux nous
n’avons rien à demander sinon des prétextes à sentir ou à penser. Mes
vieilles croyances en un Dieu père et juge me semblaient des songes
d’enfant malade et je me dilatais jusqu’aux extrêmes limites du vaste
paysage, jusqu’aux profondeurs de l’immense ciel vide, en songeant que
moi, chétif, j’avais assez réfléchi pour comprendre de ce monde ce
qu’aucun des paysans que je voyais passer ne comprendrait jamais. Ils
venaient de la montagne, conduisant leurs grands chariots attelés de
bœufs paisibles, et ils saluaient les croix dévotement. Avec quelles
délices je les méprisais dans mon cœur de leur grossière superstition,
eux, et l’abbé Martel, et ma mère, quoique je ne me fusse pas décidé à
déclarer mon athéisme, prévoyant trop quelles scènes cette déclaration
provoquerait. Mais ces scènes n’importent guère, et j’arrive maintenant
à l’exposé d’un drame qui n’aurait pas de sens si je ne vous avais pas
fait entrer d’abord dans l’intime de ma pensée et de sa formation.
§ III. — _Transplantation._
« Je fis, à la suite de cette année d’études, peut-être trop vivement
poussées, une assez grave maladie qui me força d’interrompre ma
préparation à l’Ecole normale. Une fois guéri, je redoublai ma classe de
philosophie, tout en suivant une partie des cours de la rhétorique. Je
me présentai à l’Ecole vers cette date, qui est aussi celle où j’eus
l’honneur d’être reçu chez vous. Les événements qui suivirent, vous les
connaissez. J’échouai à l’examen. Mes compositions manquaient de ce
brillant littéraire qui ne s’acquiert que dans les lycées de Paris. En
novembre 1885, j’acceptai d’entrer comme précepteur chez les
Jussat-Randon. Je vous écrivis alors que je renonçais à mon indépendance
afin d’éviter de nouvelles dépenses à ma mère. Il se joignait à cette
raison l’espoir secret que les économies réalisées dans ce préceptorat
me permettraient, une fois ma licence passée, de préparer mon agrégation
à Paris. Le séjour dans cette ville m’attirait surtout, mon cher maître,
je peux bien vous l’avouer aujourd’hui, par la perspective de me loger
auprès de la rue Guy-de-la-Brosse. Ma visite dans votre ermitage m’avait
produit une impression bien profonde. Vous m’étiez apparu comme une
sorte de Spinoza moderne, si complètement identique à vos livres, par la
noblesse d’une vie tout entière consacrée à la pensée! Je me forgeais
d’avance un roman de félicité à l’idée que je saurais les heures de vos
promenades, que je prendrais l’habitude de vous rencontrer dans cet
antique jardin des Plantes qui ondoie sous vos fenêtres, que vous
consentiriez à me diriger, qu’aidé, soutenu par vous, je pourrais
marquer, moi aussi, ma place dans la Science; enfin, vous étiez pour moi
la Certitude vivante, le Maître, ce que Faust est pour Wagner dans la
symphonie psychologique de Gœthe. D’ailleurs les conditions où
s’offraient ce préceptorat étaient particulièrement douces. Il
s’agissait surtout de tenir compagnie à un enfant de douze ans, le
second fils du marquis de Jussat. J’ai su depuis comment cette famille
avait été amenée à se retirer pour tout l’hiver dans ce château, près du
lac d’Aydat, où ils passaient d’ordinaire les seul mois d’automne. M. de
Jussat, qui est originaire d’Auvergne, et qui a exercé les fonctions de
ministre plénipotentiaire sous l’Empereur, venait, déjà entamé par le
krach, de perdre une très grosse somme à la Bourse. Ses propriétés étant
hypothéquées, et son revenu fortement diminué, il avait trouvé à louer
son hôtel des Champs-Elysées, tout meublé et pour un prix très élevé. Il
était arrivé dans sa terre de Jussat un peu plus tôt, comptant de là
partir pour sa villa de Cannes. Une occasion avantageuse de louer aussi
cette villa s’était présentée. Le désir de libérer son budget l’avait
séduit, d’autant plus qu’une croissante hypocondrie lui faisait
envisager sans trop de désagrément la perspective d’une année entière
passée dans la solitude. Il avait été surpris, dans ce moment même, par
le départ subit du précepteur de son fils Lucien, — lequel s’était sans
doute peu soucié de s’enterrer ainsi pour des mois, — et, dare dare, il
était arrivé à Clermont. Il y avait fait ses mathématiques, trente-cinq
ans plus tôt, sous M. Limasset, le vieux professeur, ami de mon père.
L’idée lui était venue de demander à son ancien maître un jeune homme
instruit, intelligent, capable d’entretenir Lucien dans ses études pour
toute cette année. Il offrait cinq mille francs. M. Limasset pensa très
naturellement à moi, et j’acceptai, pour les raisons que je vous ai
dites, d’être présenté au marquis comme candidat à cette place. Dans un
salon d’un des hôtels qui donnent sur la place de Jaude, je vis un homme
assez grand, chauve, avec des yeux d’un gris clair dans une face plaquée
de rouge, et qui ne prit même pas la peine de m’examiner. Il parla tout
de suite et tout le temps, entremêlant les détails sur sa santé — il
était malade imaginaire — aux plus vives critiques contre l’éducation
moderne. Je l’entends encore, disant pêle-mêle des phrases qui
révélaient de la sorte les diverses facettes de son caractère :
— « Voyons, mon pauvre Limasset, quand viendrez-vous nous voir
là-haut?... Il y a un air excellent. C’est ce qu’il me faut. A Paris, je
ne respirais pas assez. On ne respire jamais assez... J’espère,
monsieur, » et il se tournait vers moi, « que vous n’êtes point partisan
de ces nouvelles méthodes d’enseignement. La Science, toujours la
Science! Et Dieu, messieurs les savants, qu’en faites-vous?... » Puis
revenant à M. Limasset : « De mon temps, de notre temps, je peux dire,
il y avait encore partout un sentiment de la hiérarchie et du devoir. On
ne négligeait pas absolument l’éducation pour l’instruction. Vous
rappelez-vous notre aumônier, l’abbé Habert, et comme il savait
parler?... Quelle santé! Comme il vous marchait d’un bon pied et par
tous les temps, sans douillette!... Mais vous, Limasset, quel âge?...
Soixante-dix ans, hein? Soixante-dix, et pas une douleur? Pas une?...
Vous me trouvez mieux, n’est-ce pas, depuis que je vis dans la
montagne?... Je ne suis jamais bien malade, mais toujours quelque petite
chose... Tenez, j’aimerais mieux l’être, vraiment, malade. Au moins je
me soignerais... »
« Si je vous rapporte ces incohérents discours, tels qu’ils me
reviennent à la mémoire, mon cher maître, c’est d’abord pour vous
montrer ce que vaut l’intelligence de cet homme qui, je le sais par ma
mère, s’est permis de mêler à mon procès votre nom vénéré. C’est aussi
pour que vous compreniez bien dans quelles dispositions j’arrivai,
quatre jours après cette conversation, à ce château où je me suis heurté
contre de si terribles hasards. Le marquis m’avait agréé dès cette
première visite, et il avait tenu à m’emmener dans son landau. Durant ce
trajet de Clermont à Aydat, il eut le loisir de me raconter toute sa
famille. Il m’expliqua successivement, avec ce bavardage invincible qui
est le sien, et toujours coupé par quelques rappels de sa personne, que
sa femme et sa fille n’aimaient pas beaucoup le monde et qu’elles
étaient d’excellentes ménagères; — que son fils aîné, le comte André,
se trouvait chez lui pour quinze jours et que je n’eusse pas à me
froisser de sa brusquerie, car elle cachait le meilleur des
cœurs; — que son autre fils Lucien avait été très souffrant et que la
grosse affaire était surtout de lui rendre la santé. Puis, sur ce mot de
santé, il partit, partit, et après une heure de confidences sur ses
migraines, ses digestions, ses sommeils, ses maux passés, présents et
futurs, fatigué sans doute par l’air vif et par ce flux de paroles, il
s’endormit dans le coin de la voiture. Je me souviens si nettement des
plans que je roulais dans ma tête, tandis que, délivré de ce fâcheux,
l’objet déjà de mon plus entier mépris, je regardais le beau paysage que
nous traversions entre des montagnes ravinées et des bois jaunis par
l’automne, avec le puy de la Vache à l’horizon, dont le cratère
s’échancre, tout déchiré, tout rouge de poussière volcanique! Ce que
j’avais vu déjà du marquis, ce que ses discours m’annonçaient de sa
maison, aurait suffi, si je n’avais pas été préparé à cette idée par
avance, pour me convaincre que j’allais être exilé parmi ceux que
j’appelais les barbares. Je donnais ce nom, depuis des années, aux
personnes que je jugeais irréparablement étrangères à la vie
intellectuelle.
« La perspective de cet exil ne m’effrayait pas. La doctrine d’après
laquelle je devais régler mon existence était si nette dans ma tête!
J’étais résolu à ne vivre qu’en moi, à n’habiter que moi, à défendre ce
moi contre toute intrusion du dehors. Ce château où je me rendais et les
gens qu’il abritait ne me seraient qu’une matière à exploitation pour le
plus grand profit de ma pensée. Mon programme était arrêté : durant les
douze ou quatorze mois que je vivrais là, j’emploierais mes loisirs à
travailler l’allemand, à dépouiller les deux volumes de la _Psychologie_
de Beaunis qui bondaient ma petite malle, derrière la voiture, avec vos
œuvres, mon cher maître, avec mon _Ethique_, avec plusieurs volumes de
M. Ribot, de M. Taine, d’Herbert Spencer, quelques romans d’analyse et
les livres nécessaires à la préparation de ma licence. Je comptais
passer cet examen au mois de juillet. Un cahier tout blanc attendait des
notes que je me proposais de prendre sur les caractères de mes hôtes. Je
m’étais promis de les démonter, rouage par rouage, et j’avais acheté à
cet effet avant mon départ un livre, fermé par une serrure à clef, sur
la feuille de garde duquel j’avais écrit cette phrase de l’_Anatomie de
la volonté_ : « Spinoza se vantait d’étudier les sentiments humains
comme le mathématicien étudie ses figures de géométrie; le psychologue
moderne doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques
élaborées dans une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas
aussi transparente, aussi maniable que celles des laboratoires... » Je
vous raconte cet enfantillage pour vous prouver le degré de ma sincérité
intime et combien je ressemblais peu, tandis que le landau roulait sur
la route d’Aydat, au jeune homme ambitieux et pauvre que tant de romans
ont dépeint. Avec mon goût habituel du dédoublement, je me souviens
d’avoir, dès cette heure-là, constaté non sans orgueil, cette
différence. Je me rappelais le Julien Sorel de _Rouge et Noir_, arrivant
chez M. de Rênal, les tentations de Rubempré, dans Balzac, devant la
maison des Bargeton, quelques pages aussi du _Vingtras_ de Vallès.
J’analysais la sensation qui se dissimule derrière les convoitises ou
les révoltes de ces divers héros. C’est toujours l’étonnement de passer
d’un monde dans un autre. De cet étonnement avide ou rancunier, je ne
trouvais pas une trace en moi. Je regardais le marquis sommeiller,
enveloppé, par ce frais après-midi de novembre, dans une fourrure dont
le col relevé cachait à demi son visage. Une couverture garantissait ses
jambes, d’une laine souple et sombre. Des gants de peau bruns et brodés
de noir protégeaient ses mains, qui tenaient cette couverture. Son
chapeau, d’un feutre aussi fin que la soie, s’abaissait sur ses yeux.
Rien que ces détails représentaient une sorte d’existence bien
différente de la nôtre, de la pauvre et mesquine économie de notre
intérieur que la propreté méticuleuse de ma mère sauvait seule de la
misère. Je me réjouissais de n’éprouver aucune envie, pas le plus petit
atome, devant ces signes d’une fortune supérieure, — ni envie, ni
timidité. Je me tenais bien en main, sûr de moi-même et cuirassé contre
toute vulgaire atteinte par ma doctrine, votre doctrine, et par la
supériorité souveraine de mes idées. Je vous aurai tracé un portrait
complet de mon âme à cette minute si j’ajoute que je m’étais promis, une
fois pour toutes, de rayer l’amour du programme de ma vie. J’avais eu,
depuis ma première aventure avec Marianne, une autre petite histoire que
je vous ai passée sous silence, avec la femme d’un professeur du lycée,
si absolument sotte et avec cela si ridiculement prétentieuse que j’en
étais sorti raffermi plus que jamais dans mon mépris pour
l’inintelligence de la « Dame », comme je disais d’après Schopenhauer et
aussi dans mon dégoût pour la sensualité. J’attribue aux profondes
influences de la discipline catholique cette répulsion à l’égard de la
chair qui a survécu en moi aux dogmes de la spiritualité. Je savais
bien, par une expérience trop souvent répétée, que cette répulsion était
insuffisante pour empêcher mes chutes dans le désir sensuel. Mais je
savais aussi que ce désir naissait en moi, au temps de Marianne, par
exemple, par la certitude de son assouvissement, et je comptais sur la
solitude du château pour m’affranchir de toute tentation et pratiquer
dans sa pleine rigueur la grande maxime du Sage ancien : « Faire
remonter tout son sexe dans son cerveau. » Ah! cette idolâtrie de mon
cerveau, de mon Moi pensant, je l’ai eue si forte que j’ai songé à
étudier les règles monastiques pour les appliquer à la culture de cette
pensée. Oui, j’ai projeté de faire tous les jours mes méditations, comme
les moines, sur les quelques articles de mon _credo_ philosophique, de
célébrer chaque jour, comme les moines, la fête d’un de mes saints à
moi, de Spinoza, de Hobbes, de Stendhal, de Stuart Mill, de vous, mon
cher maître, en évoquant l’image et les doctrines de l’initiateur ainsi
choisi et m’imprégnant de son exemple. Je comprends que tout cela était
très jeune et très naïf. Du moins, vous le voyez, je n’ai pas été celui
que cette famille flétrit aujourd’hui, le plébéien intrigant qui rêve un
beau mariage, et si l’idée de la séduction de Mlle de Jussat entra en
effet dans mon esprit, ce fut implantée, inspirée, pour ainsi dire, par
les circonstances.
« Je ne vous écris pas pour me peindre sous un jour romanesque, et je ne
vois pas pourquoi je vous cacherais que parmi ces circonstances, qui
devaient me pousser vers cette entreprise de séduction, si éloignée de
mes sentiments d’arrivée, la première fut l’impression produite sur moi
par le comte André, par le frère de cette pauvre morte, dont le
souvenir, à présent que j’approche du drame, se fait vivant pour moi
jusqu’à la torture. Mais remontons-y, à cette arrivée... Il est près de
cinq heures. Le landau marche plus vite. Le marquis s’est éveillé. Il me
montre la nappe frissonnante du petit lac d’Aydat, rose et froide sous
un ciel du couchant qui empourpre les feuillages séchés des hêtres et
des chênes; et, là-bas, le château, une grande bâtisse de construction
moderne, blanche avec ses tours trop grêles et ses toits en poivrière,
se rapproche à chaque lacis de la route grise. Le clocher d’un village,
d’un hameau plutôt, dresse ses ardoises au-dessus des quelques maisons à
toits de chaume. Il est dépassé. Nous voici dans l’allée d’arbres qui
mène au château, puis devant le perron, et tout de suite dans le
vestibule. Nous entrons dans le salon. Qu’il était paisible, ce salon,
éclairé par les lampes aux larges abat-jour, avec le feu qui brûlait
gaiement dans la cheminée! Et, par groupes, la marquise de Jussat
travaillait avec sa fille à des ouvrages au crochet pour les pauvres;
mon futur élève regardait un livre d’images, debout contre le piano
ouvert avec sa musique; la gouvernante de Mlle Charlotte et une
religieuse se tenaient assises, plus loin, et cousaient. Le comte André
parcourait un journal qu’il déposa au moment de notre arrivée. Oui, que
ce salon était paisible, et qui m’eût dit que mon entrée marquait la fin
de cette paix pour ces personnes qui se dessinent à cette seconde dans
le champ de vision de mon souvenir avec une netteté de portraits?
J’aperçois le visage de la marquise d’abord, de cette grande et forte
femme aux traits un peu gros, si différents de l’aspect que mon
imagination ignorante eût donné à une grande dame. Elle était bien en
effet la ménagère modèle dont m’avait parlé le marquis, mais une
ménagère d’une éducation accomplie, et, tout de suite, rien qu’en me
parlant de la belle journée que nous avions eue pour notre voyage, elle
me mit à mon aise. J’aperçois le profil effacé de Mlle Elisa Largeyx, la
gouvernante, et dans cette figure terne le sourire toujours approbateur
de la vieille fille, — type innocent de servilité heureuse, d’une calme
vie en complaisances et en félicités matérielles. J’aperçois la sœur
Anaclet avec ses yeux de paysanne et sa bouche mince. Elle logeait en
permanence dans le château pour servir de garde-malade au marquis,
toujours préoccupé d’une attaque possible. J’aperçois le petit Lucien et
ses grosses joues d’enfant paresseux. J’aperçois celle qui n’est plus,
et sa taille fine dans sa robe claire et ses yeux gris si doux dans leur
pâleur, et ses cheveux châtains, et la coupe allongée de son visage, et
le geste par lequel sa main offrait à son père et à moi une tasse de thé
contre le froid de la route. J’entends sa voix disant au marquis :
— « Père, avez-vous vu comme le petit lac était rose ce soir?... »
« J’entends la voix de M. de Jussat répondant entre deux gorgées de son
grog :
— « J’ai vu qu’il y avait du brouillard dans les prairies et du
rhumatisme dans l’air... »
« J’entends la voix du comte André reprenant :
— « Oui, mais quel beau coup de fusil demain!... » — puis se tournant
vers moi : « Vous chassez, monsieur Greslou?... »
— « Non, monsieur, » lui répondis-je.
— « Montez-vous à cheval? » me demanda-t-il encore.
— « Pas davantage. »
— « Je vous plains, » fit-il en riant; « après la guerre, ce sont les
deux plus grands plaisirs que je connaisse. »
« Ce n’est rien, ce bout de dialogue, et, ainsi transcrit, il ne vous
expliquera pas pourquoi ces simples phrases furent cause que je regardai
André de Jussat, là, aussitôt, comme un être à part de tous ceux que
j’avais connus jusque-là; pourquoi, une fois monté dans ma chambre, où
un domestique commença de déballer ma malle, j’y pensai plus encore qu’à
sa fragile et gracieuse sœur; ni pourquoi, à la table du dîner et toute
la soirée, je n’eus d’observation que pour lui. Mon naïf étonnement en
présence de ce mâle et fier garçon dérivait pourtant d’un fait très
simple. J’avais grandi jusqu’à cette heure dans un milieu purement
cérébral, où les seules formes estimées de la vie étaient les
intellectuelles. J’avais eu pour camarades les premiers de ma classe,
tous délicats et frêles comme je l’étais moi-même, sans daigner jamais
prêter attention aux autres, à ceux qui excellaient dans les exercices
du corps, et qui d’ailleurs ne trouvaient dans ces exercices qu’un
prétexte à brutalité. Tous mes maîtres préférés et les quelques anciens
amis de mon père étaient, eux aussi, des cérébraux. Quand je m’étais
dessiné des héros de romans d’après mes lectures, j’avais toujours
imaginé des mécaniques mentales plus ou moins compliquées, jamais leurs
conditions physiques. En un mot, si j’avais songé à la supériorité que
représente la belle et solide énergie animale de l’homme, ç’avait été
d’une manière abstraite, mais je ne l’avais pas sentie. Le comte André,
âgé d’un peu plus de trente ans, présentait un exemplaire admirable de
cette supériorité-là. Figurez-vous un homme de moyenne taille, découplé
comme un athlète, des épaules larges et une tournure mince, des gestes
qui trahissent à la fois la force et la souplesse, — de ces gestes où
l’on sent que le mouvement se distribue avec cette perfection qui fait
l’agilité adroite et précise, — des mains et des pieds nerveux, disant
seuls la race, avec cela le visage le plus martial, un de ces teints
bistrés derrière lesquels le sang coule, riche en fer et en globules, un
front carré dans un casque de cheveux très noirs, une moustache de la
couleur des cheveux sur des lèvres serrées et fermes, des yeux bruns
rapprochés d’un nez un peu busqué, ce qui donne au profil un vague
caractère d’oiseau de proie. Enfin un menton découpé hardiment et frappé
d’une fossette achève cette physionomie dans un caractère d’invincible
volonté. Et la volonté, c’est bien là ce personnage : l’action faite
homme. Il semble qu’il n’y ait, dans cet officier rompu à tous les
exercices du corps, prêt à toutes les bravoures, aucune rupture
d’équilibre entre penser et agir, et que son être passe toujours tout
entier dans ses moindres gestes. Je l’ai vu, depuis ce premier soir,
monter à cheval de manière à réaliser devant moi la fable antique du
Centaure, mettre au pistolet dix balles de suite à trente pas dans une
carte à jouer, sauter des fossés à la promenade et pour se divertir,
avec la légèreté d’un gymnaste de profession, de même que, parfois, et
pour amuser son jeune frère, il franchissait une table en y posant
seulement les deux mains. J’ai su que, pendant la guerre, et quoiqu’il
n’eût encore que dix-sept ans, il s’était engagé et qu’il avait fait
toute la campagne, résistant aux pires fatigues et rendant du cœur aux
vétérans. Il me suffit de l’étudier, au dîner, ce premier soir, mangeant
posément, avec cette belle humeur d’appétit qui décèle la vie profonde;
parlant peu, mais de cette voix pleine et qui commande, pour éprouver, à
un degré surprenant, l’impression que j’étais devant une créature
différente de moi, mais accomplie, mais achevée dans son espèce. Il me
semble, en écrivant, que cette scène date d’hier et que je suis là,
tandis que le marquis commence un bésigue avec sa fille après le dîner,
à causer avec la marquise, tout en regardant à la dérobée le comte André
jouer seul au billard. Je le voyais, à travers la baie ouverte, souple
et robuste dans la mince étoffe de son costume de soirée, un noir cigare
au coin de la bouche, qui poussait les billes avec une justesse si
parfaite qu’elle en était élégante; et moi, votre élève, moi si
orgueilleux de l’amplitude de ma pensée, je suivais bouche bée les
moindres gestes de ce jeune homme se livrant à un sport aussi vulgaire,
avec l’espèce d’admiration envieuse qu’un moine lettré du moyen âge,
inhabile aux robustes jeux des muscles, pouvait ressentir devant un
chevalier en train de marcher dans son armure.
« Quand je prononce le mot d’envie, je vous supplie de me bien
comprendre et de ne pas m’attribuer une bassesse qui ne fut jamais la
mienne. Ni ce soir-là, ni durant les jours qui suivirent, je n’ai
jalousé le nom du comte André, ni sa fortune, ni un seul des avantages
sociaux qu’il possédait et dont j’étais si dépourvu. Je n’ai pas
ressenti non plus cette étrange haine de mâle à mâle, très finement
notée par vous dans vos pages sur l’amour. Ma mère avait eu cette
faiblesse de me dire souvent dans mon enfance que j’étais joli garçon.
Marianne et mon autre maîtresse me l’avaient répété. Sans être un fat,
je me rendais compte que je n’avais rien pour déplaire, ni dans mon
visage, ni dans ma tournure. Je vous dis cela, non par vanité, mais afin
de vous prouver au contraire que la vanité n’entra pas pour un atome
dans la sorte de rivalité subite qui fit de moi, dès ces premières
heures, un adversaire, presque un ennemi du comte André, sans que
d’ailleurs il s’en doutât une minute. Je le répète, dans cette rivalité
il entrait autant d’admiration que d’antipathie. A la réflexion, j’ai
trouvé dans le sentiment que j’essaie de vous définir la trace probable
d’un atavisme inconscient. J’ai questionné plus tard le marquis, dont je
flattais ainsi l’orgueil nobiliaire, sur la généalogie des
Jussat-Randon, et je crois savoir qu’ils sont de pure race conquérante,
au lieu que dans les veines du descendant des cultivateurs lorrains qui
vous écrit ces quelques lignes coule un sang de race conquise, le sang
d’aïeux asservis à la glèbe durant des siècles. Certes, entre mon
cerveau et celui du comte André, il y a la même indifférence qu’entre le
mien et le vôtre, mon cher maître, plus grande encore, puisque je peux,
moi, vous comprendre, et que je le défie de suivre un seul de mes
raisonnements, même celui que je fais, à cette minute, sur nos rapports.
Pour parler franc, je suis un civilisé, il n’est qu’un barbare. Hé bien!
j’ai subi aussitôt la sensation que mon affinement était moins
aristocratique que sa barbarie. J’ai senti là, du coup, et dans les
profondeurs de cet instinct de la vie, où la pensée descend avec tant de
peine, la révélation de cette préséance de la race que la Science
moderne affirme nettement et qui, vraie de toute la nature, doit être
vraie aussi de l’homme. Pourquoi même le prononcer, cet inexact mot
d’envie qui sert d’étiquette à des hostilités irraisonnées comme celle
que m’inspira aussitôt le comte? Pourquoi cette hostilité ne serait-elle
pas héritée, elle aussi, comme le reste? Une acquisition humaine
quelconque, celle par exemple du caractère et de l’énergie active,
suppose que, pendant des siècles et des siècles, des files d’individus,
dont on est l’addition suprême, ont voulu et ont agi. L’acquisition
d’une pensée puissante résume au contraire des files d’individus qui ont
moins voulu que réfléchi, moins agi que médité. Durant cette longue
succession d’années, une antipathie, tantôt lucide et tantôt obscure, a
rendu les individus du premier groupe odieux aux individus du second, et
quand deux représentants de ce souverain labeur des âges, aussi typiques
chacun dans leur genre que nous l’étions, le comte et moi, se
rencontrent, comment ne se dresseraient-ils pas aussitôt l’un en face de
l’autre, tels que deux bêtes d’espèces différentes? Le cheval qui n’a
jamais approché de lions frémit d’épouvante lorsqu’on lui tasse sa
litière avec de la paille sur laquelle a couché un de ces fauves. Donc
la peur s’hérite, et la peur n’est-elle pas une des formes de la haine?
Pourquoi toute haine ne s’hériterait-elle point? Dans des centaines de
cas, l’envie ne serait donc que cela, ce qu’elle fut pour moi à coup
sûr, — l’écho en nous de haines autrefois ressenties par ceux dont nous
sommes les fils, et qui continuent de poursuivre à travers nous des
combats de cœur commencés il y a des centaines d’années.
« C’est un proverbe courant que les antipathies sont réciproques, et, si
l’on admet mon hypothèse sur l’origine séculaire de ces antipathies, ce
phénomène de réciprocité devient très simple. Il arrive pourtant que
cette antipathie ne se manifeste pas dans les deux êtres à la fois.
C’est le cas, lorsqu’un de ces deux êtres ne daigne pas regarder
l’autre, et aussi que l’autre se cache. Je ne crois pas que le comte
André ait éprouvé, dès cette première rencontre, l’aversion qu’il aurait
eue pour moi s’il avait lu jusqu’au fond de mon âme. D’abord, il fit
très peu d’attention à ce petit roturier, venu de Clermont au château
pour y être précepteur, puis j’étais décidé à une dissimulation
constante de mon vrai Moi, emprisonné chez des étrangers. Je ne
professais pas plus de répugnance pour cette hypocrisie défensive, que
le jardinier des Jussat n’en avait eu à empailler les groseillers du
jardin afin de conserver à travers les neiges et les gelées la fraîcheur
de leurs fruits. Le mensonge d’attitude, qui m’a toujours attiré par mon
goût natif de dédoublement, correspondait trop bien à mon orgueil
intellectuel pour que je ne m’y adonnasse pas avec délices. Mais lui, le
comte André, n’avait aucun motif pour rien me cacher de son caractère,
et dès ce même soir qui suivit mon entrée dans la maison, à l’heure de
nous retirer, il me pria de venir dans son cabinet afin de causer un
peu. Il m’avait regardé à peine, et je compris tout de suite que son
intention était, non pas de se mettre davantage en familiarité avec moi,
mais de me donner ses idées, à lui, sur mon rôle de précepteur. Il
occupait dans une aile un petit appartement composé de trois pièces :
une chambre à coucher, une chambre à toilette et le fumoir où nous nous
trouvions. Un grand divan drapé, quelques fauteuils, un large bureau,
meublaient ce fumoir. Aux murs miroitaient des armes de toute
provenance : fusils marocains rapportés de Tanger, sabres et mousquets
du premier Empire, et un casque de soldat prussien que le comte me
montra, presque aussitôt entrés. Il avait allumé une courte pipe en bois
de bruyère, préparé deux verres d’eau-de-vie coupée d’eau de seltz, et,
la lampe à la main, il m’éclairait de près la pointe de cuivre de ce
casque en me disant :
— « Celui-là, je suis bien sûr de l’avoir descendu moi-même... Vous ne
connaissez pas cette sensation de tenir un ennemi au bout de son fusil,
de l’ajuster, de le voir qui tombe, et de se dire : Un de moins?...
C’était dans un village, pas loin d’Orléans... J’étais de garde, à la
petite pointe du jour, dans l’angle du cimetière... Par-dessus le mur,
je vois une tête qui passe, qui regarde, des épaules qui suivent...
C’était un curieux qui venait voir un peu ce que nous faisions... Il
n’est pas retourné le dire. »
« Il reposa la lampe, et, après avoir ri à ce souvenir, son visage
devint sérieux. J’avais cru devoir tremper mes lèvres par politesse dans
ce mélange d’alcool et d’eau gazeuse qui m’écœurait, et le comte
reprit :
— « J’ai tenu à vous parler dès ce soir, monsieur, pour bien vous
expliquer le caractère de Lucien et dans quel sens vous aurez à le
diriger. Le précepteur que vous allez remplacer était un excellent
homme, mais très faible, très indolent. J’ai appuyé votre candidature
parce que vous êtes jeune, et, pour la tâche à remplir auprès de Lucien,
un homme jeune convient mieux qu’un autre... L’instruction, monsieur,
pour moi, ce n’est rien, pire que rien quelquefois, quand ça vous fausse
les idées... La grande chose dans cette vie, je devrais presque dire :
l’unique chose, c’est le caractère... »
« Il fit une pause comme pour me demander mon opinion; je répondis par
une phrase banale et qui appuyait dans son sens.
— « Très bien, » continua-t-il, « nous nous entendrons. A l’heure
présente, voyez-vous, il n’y a en France, pour un homme de notre nom,
qu’un métier : soldat... Tant qu’à l’intérieur ce pays-ci sera aux mains
de la canaille et qu’au dehors nous aurons l’Allemagne à battre, notre
place est dans le seul endroit propre qui nous reste : l’armée... Grâce
à Dieu, mon père et ma mère partagent ces idées. Lucien sera soldat, et
un soldat n’a pas besoin d’en savoir si long, quoi qu’en jabotent les
gens d’aujourd’hui... De l’honneur, du sang-froid et des muscles, quand
avec cela on aime bien la France, tout va. J’ai eu toutes les peines du
monde à être bachelier, moi qui vous parle... C’est vous dire que cette
année à la campagne doit être pour Lucien, avant tout, une année de
grand air, de vie un peu rude, et, pour les études, seulement
d’entretien. C’est sur vos causeries avec lui que j’appelle votre
attention. Vous devez insister sur le côté pratique, positif des choses,
et sur les principes. Il a quelques défauts qu’il importe de redresser
dès maintenant. Vous le trouverez très bon, mais très mou; il faut qu’il
s’apprenne à tout supporter. Exigez, par exemple, qu’il sorte par tous
les temps, qu’il marche des deux à trois heures chaque jour. Il est très
inexact, et je tiens à ce qu’il devienne ponctuel comme un chronomètre.
Il est aussi un peu menteur. C’est pour moi le plus horrible des vices.
Je pardonne tout à un homme, oui, bien des folies. Moi, le premier, j’ai
fait les miennes. Je ne pardonne jamais, jamais, un mensonge... Nous
avons eu, monsieur, par le vieux maître de mon père, de si bons
renseignements sur vous, sur votre vie auprès de madame votre mère, sur
votre dignité, sur votre droiture, que nous comptons beaucoup sur votre
influence. Votre âge vous permet d’être justement pour Lucien un
camarade autant qu’un précepteur... L’exemple, voyez-vous, c’est le
meilleur des enseignements. Dites à un conscrit qu’il est noble et beau
de marcher au feu, il vous écoutera sans vous comprendre. Marchez-y
devant lui, là, crânement, et il devient plus crâne que vous... Quant à
moi, je rejoins mon régiment dans quelques jours, mais, absent ou
présent, vous pouvez compter sur mon appui, s’il s’agit jamais d’une
mesure à prendre pour que cet enfant devienne, ce qu’il doit devenir, un
homme qui puisse servir bravement son pays et, si Dieu permet, son
roi... »
« Ce petit discours, que je crois bien vous reproduire presque
fidèlement, n’avait rien qui dût m’étonner. Il était trop naturel que
dans une maison où le père était un vieux maniaque, la mère une simple
ménagère, la sœur timide et très jeune, le frère aîné tînt une place
dirigeante, et qu’il prît langue avec un précepteur arrivé du jour. Il
était trop naturel aussi qu’un soldat et un gentilhomme élevé dans les
idées de sa classe et de son métier me parlât en soldat et en
gentilhomme. Vous, mon cher maître, avec votre universelle compréhension
des natures, avec votre facilité à dégager le lien nécessaire qui unit
le tempérament et le milieu aux idées, vous eussiez vu dans le comte
André un cas très défini et très significatif. Et moi-même, pourquoi
avais-je préparé mon cahier à fermoir, sinon pour recueillir des
documents, et de cette espèce, sur la nature humaine? N’en avais-je pas
là de tout nouveaux dans la personne de cet officier si un et si simple,
qui manifestait une manière de penser évidemment identique à sa manière
d’être, de respirer, de bouger, de fumer, de manger? Je me rends trop
compte que ma philosophie n’était pas comme du sang dans mes veines,
comme de la moelle dans mes os, car ce discours et les convictions qu’il
exprimait, au lieu de me plaire par cette rare rencontre de logique,
avivèrent encore la plaie d’antipathie subitement ouverte je ne sais
où, — dans mon amour-propre peut-être, car enfin j’étais le chétif et
le frêle en face du fort, — à coup sûr, dans ma sensibilité la plus
intime. Aucune des idées émises par le comte n’avait à mes yeux la
moindre valeur. C’étaient pour moi de pures sottises, et voici qu’au
lieu de simplement mépriser ces sottises comme j’aurais fait dans
n’importe quelle autre occasion, je me mis à les haïr sur sa bouche. Le
métier de soldat? Je le considérais comme si misérable à cause des
fréquentations brutales et aussi du temps perdu, que je m’étais réjoui
d’être fils de veuve afin d’échapper à la barbarie de la caserne et aux
misères de la discipline. La haine de l’Allemagne? Je m’étais appliqué à
la détruire en moi, comme le pire des préjugés, par dégoût des camarades
imbéciles que je voyais s’exalter dans un patriotisme ignorant, et aussi
par admiration, par religion pour le peuple à qui la psychologie doit
Kant et Schopenhauer, Lotze et Fechner, Helmholtz et Wundt. La foi
politique? Je professais un égal dédain pour les hypothèses grossières
qui, sous le nom de légitimisme, de républicanisme, de césarisme,
prétendent gouverner un pays _à priori_. Je rêvais, avec l’auteur des
_Dialogues philosophiques_, une oligarchie de savants, un despotisme de
psychologues et d’économistes, de physiologistes et d’historiens. La vie
pratique? C’était la vie diminuée, pour moi qui ne voyais dans le monde
extérieur qu’un champ d’expériences où une âme affranchie s’aventure
avec prudence, juste assez pour y recueillir des émotions. Enfin ce
mépris pour le mensonge que professait mon interlocuteur me frappait
comme un affront, en même temps que cette confiance absolue dans ma
moralité, fondée sur une fausse image de moi, me gênait, me froissait,
me blessait. Certes, la contradiction était piquante : je me donnais
comme pareil au portrait que le vieil ami de mon père avait tracé de ma
personne; il me plaisait par certains côtés que l’on me crût tel, et je
me sentais irrité que lui, le comte André, ne se défiât pas de moi. Il y
a là un détour du cœur qui déconcerte mon analyse. Qu’est-ce que cela
prouve, sinon que nous ne nous connaissons jamais entièrement nous-même?
Vous l’avez dit, mon maître, avec magnificence : « Nos états de
conscience sont comme des îles sur un océan de ténèbres qui en dérobe à
jamais les soubassements. C’est l’œuvre du psychologue de deviner par
des sondages le terrain qui fait de ces îles les sommets visibles d’une
même chaîne de montagnes, invisible et immobile sous la masse mobile des
eaux... »
« Si j’ai insisté sur cette soirée qui suivit mon arrivée au château, ce
n’est pas qu’elle ait eu des conséquences immédiates, puisque je me
retirai après avoir assuré au comte André que j’étais absolument de son
avis sur la direction à donner à son jeune frère, et que, remonté dans
ma chambre, je me bornai à consigner ses paroles sur mon livre de notes,
avec un commentaire plus ou moins dédaigneux. Mais cette première
impression vous fera bien comprendre quelles impressions analogues lui
succédèrent, et la crise inattendue, quoique très naturelle, qui en
résulta. C’est là une de ces chaînes sous-marines dont vous parlez, et
j’en retrouve aujourd’hui tout le détail en jetant la sonde au fond,
bien au fond de mon cœur. Sous l’influence de vos livres, mon cher
maître, et sous celle de votre exemple, je m’étais intellectualisé de
plus en plus. Je croyais, comme je vous l’ai raconté tout à l’heure,
avoir renoncé définitivement à cette morbide curiosité des passions qui
m’avait fait trouver autrefois de cuisants plaisirs dans mes lectures
coupables et jusque dans les dégoûts de ma liaison sensuelle avec
Marianne. Nous gardons ainsi en nous-mêmes des portions d’âme que nous
avons connues très vivantes, que nous croyons mortes et qui ne sont
qu’assoupies. Et voilà que peu à peu, à fréquenter pendant seulement
quinze jours cet homme, mon aîné de neuf ou dix ans à peine, et qui
était, lui, tout réalité, tout énergie, cette existence de pur
spéculatif jadis si sincèrement rêvée commença de me sembler... comment
dirai-je? Inférieure? Oh! non, puisque je n’aurais pas consenti, au prix
d’un empire, à devenir le comte André, avec son titre, sa fortune, ses
supériorités physiques et ses idées. Décolorée? Non encore. Je n’avais
qu’à me souvenir de cette apparition unique, votre profil détaché sur la
fenêtre de votre cabinet de travail avec ce fond de paysage parisien si
vaste et si triste, pour en goûter à nouveau la méditative poésie. Le
mot d’incomplet me paraît seul résumer la singulière défaveur que la
soudaine comparaison entre le comte et moi répandit sur mes propres
convictions. C’est dans le sentiment de cet incomplet que résida le
principe tentateur dont je fus la victime. Il n’y a rien de bien
original, je crois, dans cet état d’âme d’un homme qui, ayant cultivé à
l’excès en lui-même la faculté de penser, rencontre un autre homme ayant
cultivé au même degré la faculté d’agir, et qui se sent tourmenté de
nostalgie devant cette action pourtant méprisée. Gœthe a tiré tout son
Faust de cette nostalgie. Je n’étais pas un Faust; je n’avais pas, comme
le vieux docteur, épuisé la coupe des sciences; et cependant il faut
croire que mes études de ces dernières années en m’exaltant dans un sens
trop spécial, avaient laissé en moi des puissances inemployées, qui
tressaillirent d’émulation à l’approche de ce représentant d’une autre
race. Tout en l’admirant, l’enviant et le dédaignant à la fois, durant
les jours qui suivirent, je ne pouvais empêcher ma tête de travailler et
mes raisonnements d’aller. Et je songeais : « Un homme qui vaudrait
celui-ci par l’action et qui me vaudrait par la pensée, celui-là serait
vraiment l’homme supérieur que j’ai souhaité d’être. » Mais l’action et
la pensée ne s’excluent-elles pas l’une l’autre? Elles ne s’excluaient
pas à la Renaissance, et, plus près de nous, elles ne se sont pas
exclues chez ce Gœthe qui a incarné en lui-même la double destinée de
son Faust, tour à tour philosophe et courtisan, poète et ministre; ni
chez Stendhal, romancier et lieutenant de dragons; ni chez Constant, qui
fut l’auteur d’_Adolphe_ et un orateur de feu, en même temps qu’un
duelliste, un joueur et un séducteur. Cette culture accomplie du Moi
dont j’avais fait le résultat dernier, la fin suprême de mes doctrines,
allait-elle sans ce double jeu des facultés, sans ce parallélisme de la
vie vécue et de la vie pensée? Probablement le premier regret que j’eus
à me sentir dépossédé ainsi de tout un monde, celui du fait, ne fut que
d’orgueil. Mais chez moi, et par la nature essentiellement philosophique
de mon être, les sensations se transforment aussitôt en idées. Les
moindres accidents me servent à poser des problèmes généraux. Chaque
événement de ma destinée me mène à des théories sur toute destinée. Là
où un autre jeune homme se fût dit : « C’est dommage que le sort ne
m’ait permis qu’une seule espèce de développement », je me pris à me
demander si je ne m’étais pas trompé sur la loi de tout développement.
Depuis que j’avais, grâce à vos admirables livres, affranchi mon âme et
terrassé les vaines terreurs religieuses, je ne gardais de mes anciennes
pratiques de piété qu’une seule, l’habitude d’un examen de conscience
quotidien, sous forme de journal, et, de temps à autre, je faisais ce
que j’appelais une oraison. Je transportais, comme je vous l’ai dit
déjà, et avec une jouissance étrange, les termes de la religion dans le
domaine de ma sensibilité personnelle. J’appelais cela encore la
liturgie du Moi. Je me souviens qu’un des soirs de la seconde semaine
que je passai au château de Jussat, j’employai ainsi plusieurs heures à
rédiger une confession générale, c’est-à-dire à dresser un tableau
complet de mes instincts divers depuis le plus lointain éveil de ma
conscience. J’arrivai à cette conclusion que le trait essentiel de ma
nature, la caractéristique de mon être intime avait toujours été, comme
je l’ai marqué en commençant le présent travail, la faculté de
dédoublement. Cela signifiait une tendance constante à être tout
ensemble passionné et réfléchi, à vivre et à me regarder vivre. Mais en
m’emprisonnant, comme je le voulais, dans la réflexion pure, en
négligeant justement de vivre pour n’être plus qu’un regard ouvert sur
la vie, ne risquais-je pas de ressembler à cet Amiel dont le douloureux
journal paraissait alors, de me stériliser par l’abus de l’analyse à
vide? Pour me renforcer dans ma résolution d’une existence abstraite, en
vain votre image me revenait, mon cher maître. Je me rappelais les
phrases sur l’amour dans la _Théorie des passions_. « Il n’a pas
toujours été ce qu’il est », me disais-je, « un mystère criminel a dû
traverser sa jeunesse », et je vous voyais, à mon âge, vous abandonnant
aux expériences coupables qui déjà me tentaient obscurément à travers
ces allées et venues de mes pensées.
« Je ne sais si cette chimie d’âme, très compliquée et très sincère
pourtant, vous semblera suffisamment lucide. Le travail par lequel une
émotion s’élabore en nous et finit par se résoudre dans une idée reste
si obscur que cette idée est parfois précisément le contraire de ce que
le raisonnement simple aurait prévu! N’eût-il pas été naturel, par
exemple, que l’antipathie admirative soulevée en moi par la rencontre du
comte André aboutît soit à une répulsion déclarée, soit à une admiration
définitive? Dans le premier cas, j’eusse dû me rejeter davantage vers la
Science, et dans l’autre, souhaiter une moralité plus active, une
virilité plus pratique dans mes actes? Oui, j’eusse dû. Mais le naturel
de chacun, c’est sa nature. La mienne voulait que, par une métamorphose
dont je vous ai marqué de mon mieux les degrés, l’antipathie admirative
pour le comte devînt chez moi un principe de critique à mon propre
égard, que cette critique enfantât une théorie un peu nouvelle de la
vie, que cette théorie réveillât ma disposition native aux curiosités
passionnelles, que le tout se fondît en une nostalgie des expériences
sentimentales et que, juste à ce moment, une jeune fille se rencontrât
dans mon intimité, dont la seule présence aurait suffi pour provoquer le
désir de lui plaire chez tout jeune homme de mon âge. Mais j’étais trop
intellectuel pour que ce désir naquît dans mon cœur sans avoir traversé
ma tête. Du moins, si j’ai subi le charme de grâce et de délicatesse qui
émanait de cette enfant de vingt ans, je l’ai subi en croyant que je
raisonnais. Il y a des heures où je me demande s’il en a été ainsi, où
toute mon histoire m’apparaît comme plus simple, où je me dis : « J’ai
tout bonnement été amoureux de Charlotte, parce qu’elle était jolie,
fine, tendre, et que j’étais jeune; puis je me suis donné des prétextes
de cerveau parce que j’étais un orgueilleux d’idées qui ne voulait pas
avoir aimé comme un autre. » Quel soulagement quand je parviens à me
parler de la sorte! Je peux me plaindre moi-même, au lieu de me faire
horreur, comme cela m’arrive lorsque je me rappelle ce que j’ai pensé
alors, cette froide résolution caressée dans mon esprit, consignée dans
mes cahiers, vérifiée, hélas! dans les événements, la résolution de
séduire cette enfant sans l’aimer, par pure curiosité de psychologue,
pour le plaisir d’agir, de manier une âme vivante, moi aussi, d’y
contempler à même et directement ce mécanisme des passions jusque-là
étudié dans les livres, pour la vanité d’enrichir mon intelligence d’une
expérience nouvelle. Mais oui, c’est bien ce que j’ai voulu, et je ne
pouvais pas ne pas le vouloir, dressé comme j’étais par ces hérédités,
par cette éducation que je vous ai dites, transplanté dans le milieu
nouveau où me jetait le hasard, et mordu, comme je le fus, par ce féroce
esprit de rivalité envers cet insolent jeune homme, mon contraire?
« Et pourtant qu’elle était digne de rencontrer un autre que moi, qu’une
froide et meurtrière machine à calcul mental, cette fille si pure et si
vraie! Rien que d’y songer me fend soudain le cœur et me déchire, moi
qui me voudrais sec et précis comme un diagnostic de médecin. Elle, ce
n’est pas dès le premier soir que je l’ai remarquée. Elle n’offrait pas
au premier regard cette perfection des lignes du visage, cet éclat du
teint, cette royauté du port qui font dire d’une femme qu’elle est très
belle. Tout dans sa physionomie était délicatesse, effacement,
demi-teinte, depuis la nuance de ses cheveux châtains jusqu’à celle de
ses prunelles, d’un gris un peu brouillé, dans un visage ni trop pâle ni
trop rose. Elle appelait nécessairement à l’esprit le terme de modeste,
quand on étudiait son expression, et celui de fragile, quand on prenait
garde aux finesses de ses pieds et de ses mains, à la grâce presque trop
menue de ses mouvements. Quoiqu’elle fût plutôt petite, elle paraissait
grande à cause de la proportion de sa tête et de l’attache du col
qu’elle avait dégagée et si naturellement noble. Si le comte André
reproduisait un de leurs communs ancêtres par un atavisme évident, elle
trouvait, elle, le moyen de ressembler à leur père, avec une telle
idéalité de lignes que c’était à ne pas admettre cette ressemblance,
lorsqu’on ne les voyait pas l’un à côté de l’autre. Il était néanmoins
aisé de reconnaître en elle l’influence des dispositions nerveuses qui,
chez le père, créaient l’hypocondrie. Charlotte était d’une sensibilité
presque morbide, que révélait, à de certaines minutes, un léger
tremblement des mains et des lèvres, ces belles lèvres sinueuses où
résidait une bonté presque divine. Son menton très ferme dénonçait une
rare force de volonté dans cette enveloppe frêle, et je comprends
aujourd’hui que la profondeur de ses yeux, parfois immobiles et comme
attirés vers un point visible pour eux seuls, trahissait une tendance
fatale à l’idée fixe. Comment l’aurais-je remarqué dès lors? Le premier
trait que j’ai observé en elle — dès la seconde semaine qui suivit mon
arrivée — fut cette extrême bonté, et cela, grâce au petit Lucien. Cet
enfant me raconta qu’elle l’avait prié de savoir de moi, à plusieurs
reprises, s’il ne me manquait rien dans ma chambre, — humble détail
très puéril, mais qui me toucha, parce que je me sentais bien seul dans
cette grande maison où personne, depuis mon arrivée, ne semblait faire
la moindre attention à moi. Le marquis n’apparaissait qu’au déjeuner,
enveloppé d’une robe de chambre, et pour gémir sur sa santé ou sur la
politique. La marquise s’occupait à parfaire le confortable du château,
et elle soutenait de longues conférences avec un tapissier venu de
Clermont. Le comte André montait à cheval le matin, il chassait
l’après-midi, et, le soir, il fumait ses cigares sans plus m’adresser la
parole. La gouvernante et la religieuse s’observaient et m’observaient
avec une discrétion qui me glaçait. Mon élève était un garçon paresseux
et lourd, qui n’avait qu’une qualité, celle d’être très simple, très
confiant, et de me raconter tout ce que je voulais bien entendre sur
lui-même et les siens. J’avais appris ainsi tout de suite que le séjour
à la campagne, cette année, était l’œuvre du comte André, ce qui ne
m’étonna point, car je le sentais de plus en plus le vrai chef de la
famille. J’appris que, l’année précédente, il avait voulu faire épouser
à sa sœur un de ses camarades, un M. de Plane, que Charlotte avait
refusé et qui était parti pour le Tonkin. J’appris... Mais qu’importe ce
détail? Dans nos deux classes quotidiennes, le matin de huit heures à
neuf heures et demie, l’après-midi de trois heures à quatre heures et
demie, j’avais une peine extrême à fixer l’attention du petit flâneur.
Assis sur sa chaise, en face de moi, de l’autre côté de la table, et
roulant sa langue contre sa joue tandis qu’il couvrait le papier de sa
maladroite et grosse écriture, il me guignait de l’œil. Il épiait sur
mon visage la moindre trace de distraction. Avec cet instinct animal et
sûr des enfants, il vit bientôt que je le ramenais moins vite à ses
leçons quand il m’entretenait de son frère ou de sa sœur, et voilà
comment cette innocente bouche me révéla qu’il y avait, dans cette
froide maison étrangère, quelqu’un pour qui mon bien-être comptait, qui
pensait à moi. Ma mère me manquait tant, quoique je ne voulusse pas en
convenir avec moi-même. Et ce fut ce rien — il ne représentait
cependant qu’un intérêt de banale politesse — qui me fit regarder Mlle
de Jussat avec plus d’attention.
« Le second trait que je découvris en elle, après la bonté, fut le goût
du romanesque; non qu’elle eût lu beaucoup de romans, mais elle avait,
comme je vous l’ai dit, une sensibilité trop vive, et cette sensibilité
lui avait donné comme une appréhension du réel. Sans qu’elle s’en
doutât, elle était par ce point très différente de son père, de sa mère
et de ses frères. Elle ne pouvait ni se montrer à eux dans la vérité de
sa nature, ni les voir dans la vérité de la leur, sans en souffrir.
Aussi ne se montrait-elle pas, et se contraignait-elle à ne pas les
voir. Elle s’était, spontanément, naïvement, formé sur ceux qu’elle
aimait des idées en harmonie avec son cœur à elle, et si contraires à
l’évidence qu’elle aurait passé pour fausse ou flatteuse aux yeux d’un
observateur malveillant. Elle disait à sa mère, si commune d’âme, si
matérielle : « Vous, maman, qui êtes si fine...; » à son père, si
cruellement égoïste : « Vous, papa, qui êtes si bon...; » à son frère,
si absolu, si entier : « Toi qui comprends tout...; » et elle le
croyait. Mais cette illusion où s’emprisonnait cette créature ingénue et
trop tendre la laissait en proie à la solitude morale la plus complète,
et dépourvue, à un degré bien dangereux, de toute entente des
caractères. Elle s’ignorait comme elle ignorait les autres. Elle se
languissait, à son insu, du besoin de rencontrer quelqu’un qui eût une
analogie de sentiment avec elle. Il lui arrivait, par exemple, je
l’observai dès les premières promenades que nous fîmes ensemble, d’être
la seule à sentir vraiment la beauté du paysage formé par le petit lac,
les bois qui l’environnent, les volcans lointains et le ciel d’automne,
souvent plus beau que le ciel d’été à cause du contraste de son azur
avec les ors des feuillées, parfois si voilé, si tristement vaporeux et
lointain. Elle tombait ainsi dans des silences sans cause apparente qui
venaient de ce que son être trop ému se dissolvait réellement dans le
charme des choses. Elle possédait, à l’état d’instinct obscur et de
sensation inconsciente, cette faculté qui fait les grands poètes et les
grandes amoureuses, de s’oublier, de se disperser, de s’abîmer tout
entière dans ce qui touchait son cœur, ce que fût un horizon voilé, une
forêt silencieuse et jaunie, un morceau de musique joué par sa
gouvernante au piano, l’émotion d’une histoire attachante racontée
devant elle. Je ne me lassais pas, dès ce début de notre connaissance,
de constater le contraste entre l’animal de combat qu’était le comte et
cette créature de grâce et de douceur qui descendait les escaliers de
pierre du château d’un pas si léger, posé à peine, et dont le sourire
était si accueillant à la fois et si timide! J’oserai tout dire, puisque
encore une fois je n’écris pas ceci pour me peindre en beau, mais pour
me montrer. Je n’affirmerais pas que le désir de me faire aimer par
cette adorable enfant, dans l’atmosphère de laquelle je commençais de
tant me plaire, n’ait pas eu aussi pour cause ce contraste entre elle et
son frère. Peut-être l’âme de cette jeune fille, que je voyais toute
pleine de ce frère si différent, devint-elle comme un champ de bataille
pour la secrète, pour l’obscure antipathie que deux semaines de séjour
commun transformèrent aussitôt en haine. Oui, peut-être se cachait-il,
dans mon désir de séduction, la cruelle volupté d’humilier ce soldat, ce
gentilhomme, ce croyant, en l’outrageant dans ce qu’il avait au monde de
plus précieux. Je sais que c’est horrible, mon cher maître, ce que je
dis là, mais je ne serais pas digne d’être votre élève si je ne vous
donnais ce document aussi sur l’arrière-fond de mon cœur. Et, après
tout, ce ne serait, cette nuance odieuse de sensations, qu’un phénomène
nécessaire, comme les autres, comme la grâce romanesque de Charlotte,
comme l’énergie simple de son frère et comme mes complications à
moi, — si obscures à moi-même!
§ IV. — _Première crise._
« Je me souviens avec une extrême netteté du jour où ce projet de
séduire la sœur du comte André se posa devant moi, non plus comme une
donnée de roman imaginaire, mais comme une possibilité précise,
prochaine, presque immédiate. Après deux mois consécutifs de présence au
château, j’étais allé chez ma mère pour y passer les fêtes de janvier et
je n’étais rentré de Clermont que depuis une semaine. La neige venait de
tomber pendant quarante-huit heures. Les hivers, dans nos montagnes,
sont si durs que la manie de Mlle de Jussat peut seule expliquer cette
obstination à séjourner là, dans cette sauvage lande de lave
indéfiniment balayée par les rafales. Il est vrai d’ajouter que la
marquise veillait au confortable de la maison avec une merveilleuse
entente des ressources quotidiennes, et d’ailleurs, bien qu’Aydat passe
pour très isolé, par Saint-Saturnin et Saint-Amand-Tallende, les
communications avec Clermont demeurent libres même dans la pire rigueur
de la saison. Puis cette saison, si elle est en effet très rigoureuse,
offre de soudaines et radieuses éclaircies. A des journées de tourmente
succèdent des après-midi d’un incomparable azur où le paysage rayonne,
comme transformé par la soudaine magie d’un enchantement de lumière. Ce
fut le cas durant le jour, que j’essaie d’évoquer en ce moment-ci, où ma
fatale résolution se fixa et prit corps. Je revois le lac couvert d’une
mince lame de glace, sous les plis de laquelle se devinait le frisson
souple de l’eau. Je revois la vaste coulée de la Cheyre, blanche de
neige avec des taches sombres de lave apparues dans cette blancheur; et
tout blanc aussi, mais sans une tache, se dressait le cirque des
montagnes, le puy de Dôme, le puy de la Vache, celui de Vichatel, celui
de la Rodde, celui de Mont-Redon, tandis que le ballon de Charmont et la
forêt de Rouillat détachaient sur le fond de neige et d’azur les masses
noires de leurs sapins. Des détails revivent devant mes yeux de ces
menus détails qui se remarquent à peine, et puis ils demeurent cachés,
on ne sait dans quel arrière-fond de la mémoire. Je revois un bouquet de
bouleaux dont les ramures dépouillées se teintaient de rose. Je revois
les cristaux de givre qui brillaient à la pointe des branches, une
touffe de genêts qui pointait maigre et encore verte, sur le tapis
immaculé la trace des pattes d’un renard, et, à une minute, le
volètement d’une pie qui cria au milieu de la route, et ce cri aigu
rendit le silence de cet immense horizon de neige comme perceptible. Je
revois des brebis jaunâtres et brunes poussées par un berger vêtu d’une
blouse bleue, coiffé d’un large chapeau rond et bas, qu’accompagnait un
chien roux et velu, avec des yeux jaunes, luisants et rapprochés. Oui,
je revois tout de ce paysage, et les quatre personnes en train de s’y
promener sur la route qui monte vers Fontfrède : Mlle Largeyx, Mlle de
Jussat, mon élève et moi-même. La taille de Charlotte était prise dans
une jaquette d’astrakan; un boa de fourrure enroulé autour de son cou
faisait paraître sa tête encore plus petite et plus gracieuse sous la
toque pareille à la jaquette. Après ces longues heures d’emprisonnement
dans le château, cet air si vif semblait la griser. Le rose d’un sang
animé par la marche colorait ses joues. Ses pieds fins s’enfonçaient
vaillamment dans la neige, où ils imprimaient leur trace légère, et ses
yeux exprimaient cette exaltation naïve devant la beauté de la nature,
privilège des cœurs restés simples qui ne se retrouve pas quand on s’est
desséché l’âme à force de raisonnements, de théories abstraites et de
lectures. Je marchais auprès d’elle qui allait très vite, si bien que
nous eûmes très tôt dépassé Mlle Largeyx, dont les socques glissaient
avec peine sur le chemin. L’enfant, lui, tantôt en avant, tantôt en
arrière, s’arrêtait ou courait, avec une vivacité de jeune animal. Entre
ces deux gaîtés, celle du petit Lucien et celle de Charlotte, je me
sentais devenir de plus en plus taciturne et sombre. Etait-ce
l’irritation nerveuse qui nous rend, à de certaines heures,
antipathiques à une joie que nous constatons à côté de nous sans
l’éprouver? Etait-ce l’ébauche, à demi inconsciente encore, de mon plan
futur de séduction, et voulais-je me faire remarquer de la jeune fille
par une espèce d’hostilité contre son plaisir? Durant toute cette
promenade, moi qui avais déjà pris l’habitude de causer beaucoup avec
elle, je coupai à peine par des monosyllabes les phrases admiratives
qu’elle jetait au hasard de la route, comme pour me convier au partage
de ses émotions heureuses. De réponses brusques en silences, ma mauvaise
humeur devint si évidente que Mlle de Jussat finit, malgré son état
d’enthousiasme, par s’en apercevoir. Elle me regarda deux ou trois fois,
avec une question sur le bord des lèvres qu’elle n’osa pas formuler,
puis ce fut un assombrissement de son mobile visage. Sa gaieté tomba au
contact de ma bouderie, peu à peu, et je pus suivre sur cette
physionomie transparente le passage par lequel elle cessa d’être
sensible à la beauté des choses pour ne plus voir que ma tristesse. Un
instant vint où elle ne fut plus capable de dominer l’impression que
cette tristesse lui causait, et, d’une voix que la timidité rendait
comme un peu étouffée, elle me demanda :
— « Est-ce que vous êtes souffrant, monsieur Greslou »?
— « Non, mademoiselle, » lui répondis-je avec une brusquerie qui dut la
blesser, car sa voix tremblait davantage encore pour insister :
— « Alors, quelqu’un vous a fait quelque chose? Vous n’êtes pas comme à
votre ordinaire... »
— « Personne ne m’a rien fait, » répondis-je en secouant la tête;
« mais c’est vrai, » ajoutai-je, « j’ai des raisons d’être triste, très
triste, aujourd’hui... C’est pour moi l’anniversaire d’un grand chagrin,
que je ne peux pas dire... »
« Elle me regarda de nouveau. Elle ne se surveillait pas et je
continuais de suivre dans ses yeux les mouvements qui l’agitaient comme
on suit les allées et venues du mécanisme d’une montre à travers une
boîte en cristal. Je l’avais vue inquiète de mon attitude au point d’en
perdre du coup la sensation du divin paysage. Je la voyais maintenant à
la fois soulagée d’apprendre que je n’avais contre elle aucun grief,
touchée de ma mélancolie, curieuse d’en connaître la cause, et n’osant
pas m’interroger. Elle dit seulement :
— « Pardon de vous avoir questionné... » Puis elle se tut. Ces quelques
minutes suffisaient pour me révéler la place que j’occupais déjà dans sa
pensée. Devant la preuve de ce délicat et noble intérêt, j’aurais dû
avoir honte de mon mensonge, car c’en était un que ce soi-disant rappel
d’un grand chagrin, — un mensonge gratuit et instantané dont la
soudaine invention m’a souvent étonné moi-même quand j’y ai songé depuis
lors. Oui, pourquoi ai-je imaginé subitement de me draper ainsi dans la
poésie d’une grande douleur, moi dont la vie, depuis la mort de mon
père, avait été si douce, somme toute, si peu sacrifiée? Ai-je cédé à ce
goût inné de me dédoubler qui fut toujours si fort en moi? Cette
simagrée romanesque dénonçait-elle l’hystérie de vanité qui pousse
quelques enfants à mentir, eux aussi, sans raison et avec tant
d’inattendu? Une vague intuition me fit-elle apercevoir dans un
cabotinage de déception et de mélancolie le plus sûr moyen d’intéresser
davantage la sœur du comte André? Je ne me rends pas bien compte des
mobiles précis qui me dominèrent à ce moment de notre promenade.
Assurément, je ne prévoyais avec exactitude ni l’effet de ma tristesse
affectée ni celui de mon mensonge, mais je me rappelle qu’aussitôt cet
effet constaté, une résolution s’installa en moi : celle d’aller
jusqu’au bout et de voir quel effet je produirais sur cette âme en
continuant avec conscience et calcul la comédie à demi instinctive
commencée par ce lumineux après-midi de janvier, devant la magnificence
d’un paysage qui aurait dû servir de cadre à d’autres rêves.
« Aujourd’hui que l’irréparable s’est accompli, et par une pénétration
rétrospective horriblement douloureuse, — car elle me convainc moi-même
d’inintelligence tout ensemble et de cruauté, — je comprends que
j’avais dès lors inspiré à Charlotte le plus vrai, le plus tendre aussi
des sentiments. Toute la diplomatie psychologique à laquelle je me suis
livré fut donc l’odieux et ridicule travail d’un écolier dans la science
du cœur. Je comprends que je n’ai pas su respirer les fleurs qui
poussaient pour moi naturellement dans cette âme. Je n’avais qu’à me
laisser aller pour connaître, pour goûter les émotions dont j’avais
soif, pour vivre une vie sentimentale exaltée et amplifiée jusqu’à
égaler ma vie intellectuelle. Au lieu de cela, je me suis paralysé le
cœur à coups d’idées. J’ai voulu conquérir une âme conquise, jouer une
partie d’échecs quand il suffisait d’être simple, et je n’ai même pas
aujourd’hui l’orgueilleuse consolation de me dire que j’ai du moins
dirigé à mon gré le drame de ma destinée, que j’en ai combiné les
scènes, provoqué les épisodes, conduit l’intrigue. Il se jouait tout
entier en elle et sans que j’y comprisse rien, ce drame où la Mort et
l’Amour, les deux fidèles ouvriers de l’implacable Nature, ont agi sans
mon ordre et en se moquant des complications de mes analyses. Charlotte
m’a aimé pour des raisons absolument différentes de celles qu’avait su
aménager ma naïve psychologie. Elle est morte, désespérée, quand, à la
lumière d’une explication tragique, elle m’a vu dans ma vérité. Alors je
lui ai fait horreur, et elle m’a donné ainsi la preuve la plus
irréfutable que mes subtiles réflexions n’ont jamais rien pu sur elle.
J’ai cru résoudre dans cet amour un problème de mécanique mentale.
Hélas! j’avais tout uniquement rencontré, sans en sentir le charme, une
sincère et profonde tendresse. Pourquoi n’ai-je pas deviné alors ce que
j’aperçois aujourd’hui avec la netteté de la plus cruelle évidence?
Egarée par les côtés romanesques de son être intime, c’était si naturel
que cette enfant s’abusât sur mon compte. Mes longues études m’avaient
acquis cet air un peu souffrant qui intéressera toujours l’instinctive
charité féminine. D’avoir été élevé par ma mère m’avait donné des
manières douces, une finesse de geste et de voix, un soin méticuleux de
ma personne qui sauvaient mes gaucheries et mes ignorances. J’avais été
présenté, par le vieux maître qui m’avait recommandé, comme un garçon
d’une noblesse irréprochable d’idées et de caractère. C’en était assez
pour qu’une jeune fille très sensible et très isolée s’intéressât à moi
d’une façon très particulière. Hé bien! je n’eus pas plus tôt reconnu
cet intérêt, dans la promenade dont je vous ai parlé, que je pensai à en
abuser au lieu d’en être touché. Qui m’eût vu seul dans ma chambre
durant la soirée qui suivit cet après-midi, assis à ma table et
écrivant, un gros livre d’analyse auprès de moi, n’eût jamais cru que
c’était là un jeune homme d’à peine vingt-deux ans, en train de méditer
sur les sentiments qu’il inspirait ou voulait inspirer à une jeune fille
de vingt... Le château dormait. Je n’entendais plus que le passage d’un
valet de pied occupé à éteindre les lampes de l’escalier et des
corridors. Le vent enveloppait la vaste bâtisse de son gémissement tour
à tour plaintif et apaisé. Ce vent d’ouest est terrible sur ces
hauteurs, où, parfois, il emporte d’une bourrasque toutes les ardoises
d’un toit. Cette lamentation de la rafale a toujours augmenté en moi le
sentiment de la solitude intérieure. Mon feu brûlait, paisible, et je
griffonnais sur ce cahier à serrure, brûlé avant mon arrestation, le
récit de ma journée et le programme de l’expérience que je me proposais
de tenter sur l’esprit de Mlle de Jussat. J’avais recopié le passage sur
la pitié qui se trouve dans votre _Théorie des passions_, vous vous
souvenez, mon cher maître; c’est celui qui commence : « Il y a dans ce
phénomène de la pitié un élément physique et qui, chez les femmes
particulièrement, confine à l’émotion sexuelle... » C’est par la pitié
aussi que je me proposais d’agir d’abord sur Charlotte. Je voulais
profiter du premier mensonge par lequel je l’avais déjà remuée,
l’enlacer par une suite d’autres, et achever de me faire aimer en me
faisant plaindre. Il y avait, dans cette exploitation du plus respecté
des sentiments humains au profit de ma fantaisie curieuse, quelque chose
de radicalement contraire aux préjugés généraux, qui flattait mon
orgueil jusqu’au délice. Tandis que je rédigeais ce plan de séduction,
avec textes philosophiques à l’appui, je me représentais ce qu’en eût
pensé le comte André, s’il eût pu, comme dans les anciennes légendes, du
fond de sa ville de garnison, déchiffrer les mots tracés par ma plume.
En même temps, la seule idée de diriger à mon gré les rouages subtils
d’un cerveau de femme, toute cette horlogerie intellectuelle et
sentimentale si compliquée et si ténue, me faisait me comparer à Claude
Bernard, à Pasteur, à leurs élèves. Ces savants vivisectent des animaux.
N’allais-je pas moi, vivisecter longuement une âme?
« Pour tirer de cet effet de pitié, surpris plutôt que provoqué, le
résultat demandé, il s’agissait d’abord de le prolonger. A cette fin, je
résolus de continuer par calcul la comédie de tristesse improvisée par
hasard, tout en préparant, pour le jour plus ou moins éloigné d’un
entretien explicatif, un petit roman attendrissant de fausses
confidences. Je m’attachai donc, pendant la semaine qui suivit cette
promenade, à feindre une mélancolie de plus en plus absorbée, et à la
feindre non seulement en présence de Charlotte, mais encore durant les
heures où je restais seul avec mon élève, sûr que cet enfant rapportait
à sa sœur les impressions de nos tête-à-tête. Vous avez là, mon cher
maître, la preuve de l’inutile rouerie que je m’appliquais à déployer.
Etait-il besoin de mêler ce garçon qui m’étais confié à cette triste
intrigue, et pourquoi joindre cette ruse aux autres quand Mlle de Jussat
ne songeait guère à mettre ma bonne foi en doute, fût-ce une minute?
Mais, par un étrange détour de conscience, je plaçais ma fierté à
multiplier les complications du piège. Nous prenions, Lucien et moi, nos
leçons dans une vaste pièce décorée du nom de bibliothèque à cause du
rayonnage qui garnissait un pan du mur. Là, derrière les grilles
doublées d’une toile verte, s’entassaient d’innombrables volumes reliés
en basane, notamment toute la suite de l’_Encyclopédie_. C’était un
héritage du fondateur du château, grand seigneur philosophe, parent et
ami de Montlausier, et qui s’était construit cette habitation en pleine
montagne afin d’y élever ses deux fils dans la nature et d’après les
préceptes de l’_Emile_. Le portrait de ce gentilhomme libre-penseur,
assez médiocre peinture dans le goût de l’époque, avec de la poudre et
un sourire à la fois sceptique et sensible, décorait un côté de la
porte; de l’autre côté se trouvait celui de sa femme, encore coquette
sous une haute coiffure étagée et des mouches aux joues. En regardant
ces deux peintures, tandis que Lucien traduisait un morceau d’Ovide ou
de Tite-Live, je me demandais ce que faisaient mes aïeux, à moi, durant
les années de l’autre siècle où vivaient les deux personnes représentées
dans ces portraits. Je les voyais, ces rustres, ces vilains dont j’étais
sorti, poussant la charrue, émondant la vigne, hersant la terre dans les
plaines brumeuses de Lorraine, pareils aux paysans qui passaient sur la
route devant les portes du château, par tous les temps, et qui, bottés
jusqu’aux genoux, traînaient un bâton ferré attaché à leur poignet par
une courroie. Cette image donnait l’attrait d’une vengeance presque
légitime au soin que je prenais de composer ma physionomie. Chose
singulière, quoique je détestasse en théorie les doctrines de la
Révolution et le spiritualisme médiocre qu’elles dissimulent, je me
retrouvais plébéien dans ma joie profonde à songer que moi,
l’arrière-petit-fils de ces cultivateurs, j’arriverais peut-être à
séduire l’arrière-petite-fille de ce grand seigneur et de cette grande
dame par la seule force de ma pensée. J’appuyais mon menton sur ma main,
je contraignais mon front et mes yeux à se faire tristes, sachant que
Lucien épiait les expressions de mon visage dans l’espoir de couper son
travail par une causerie. Lorsqu’il eut à plusieurs reprises constaté
qu’il ne rencontrait plus chez moi ni le sourire accueillant ni
l’indulgence de regards des leçons précédentes, il devint lui-même
soucieux. Comme il est naturel, le pauvre garçon prenait ma tristesse
pour de la sévérité, mes silences pour du mécontentement. Un matin, il
se hasarda jusqu’à me demander :
— « Est-ce que vous êtes fâché contre moi, monsieur Greslou? »
— « Non, mon enfant, » répondis-je en flattant sa joue fraîche avec ma
main; et je continuai de garder ma physionomie songeuse, tout en
contemplant la neige qui fouettait les vitres. Elle tombait maintenant,
du matin jusqu’au soir, par larges étoiles tourbillonnantes, avec un
enveloppement, un endormement de tout le paysage, et, dans les pièces
tièdes du château, c’était un charme silencieux d’intimité, une
lointaine mort des moindres bruits de la montagne, tandis que les
carreaux des fenêtres, revêtus de givre au dehors et de vapeur au
dedans, tamisaient une lumière plus adoucie, comme malade. Cela faisait
un fond de mystère à la figure de mélancolie que je me façonnais et que
j’imposais à l’observation de Charlotte durant les heures où nous nous
rencontrions. Quand la cloche du déjeuner nous réunissait dans la salle
à manger, je surprenais, dans les yeux avec lesquels elle m’accueillait,
la même curiosité timide et compatissante remarquée dans la promenade
d’où datait ce que j’appelais sur mon journal, mon entrée en
laboratoire. Ses yeux me regardaient du même regard quand nous nous
trouvions de nouveau tous ensemble, assis dans le salon au moment du
thé, sous la clarté des premières lampes, puis à la table du dîner et
encore dans la longue solitude de la soirée, à moins que, sous le
prétexte d’un travail à finir, je ne me retirasse dans ma chambre plus
tôt que les autres. La monotonie de la vie et des discours était si
entière, que rien ne l’aidait à secouer cette impression d’énigme
émouvante que je lui infligeais ainsi. Le marquis, en proie aux
contrastes presque fous de son caractère, maudissait sa funeste
résolution de séjour dans cet isolement. Il annonçait, pour la prochaine
éclaircie, un départ qu’il savait impossible. C’eût été trop coûteux
maintenant, et d’ailleurs, où aller? Il calculait ses chances de
recevoir la visite d’amis clermontois qui étaient venus déjeuner en
effet à plusieurs reprises, mais lorsque les quatre heures de route
entre Aydat et la ville n’étaient pas doublés par le mauvais temps. Puis
il s’installait à la table de jeu, tandis que la marquise, la
gouvernante et la religieuse vaquaient à leurs infinissables ouvrages.
J’étais chargé de surveiller Lucien qui feuilletait des livres à
gravures ou bien combinait quelque patience. Je m’installais dans une
place, choisie de façon qu’en levant les yeux de dessus les cartes
qu’elle tenait pour jouer avec son père, la jeune fille fût obligée de
me voir. Je m’étais occupé d’hypnotisme, et j’avais en particulier
étudié par le menu, dans votre _Anatomie de la volonté_, le chapitre
consacré aux singuliers phénomènes de certaines dominations morales, que
vous avez intitulé : _Des demi-suggestions_. Je comptais obséder de la
sorte cette tête inoccupée, jusqu’à la minute propice où, pour compléter
ce travail de hantise quotidienne, je me déciderais à lui raconter sur
moi-même une histoire qui, justifiant mes tristesses et commentant mes
attitudes, achevât d’accaparer cette imagination que je jugeais déjà
troublée.
« Cette histoire, je l’avais machinée savamment d’après deux des
principes que vous posez, mon cher maître, au courant de votre beau
chapitre sur l’Amour. Ces chapitres, les théorèmes de l’_Ethique_ sur
les passions, le livre de M. Ribot sur les _Maladies de la volonté_,
étaient devenus mes bréviaires. Permettez-moi de vous rappeler ces deux
principes, au moins dans leur essence. Le premier, c’est que la plupart
des êtres n’ont de sentiment que par imitation; abandonnés à la simple
nature, l’amour, par exemple, ne serait pour eux, comme pour les
animaux, qu’un instinct sensuel, aussitôt dissipé qu’assouvi. Le second,
c’est que la jalousie peut très bien exister avant l’amour; par suite,
elle peut quelquefois le créer, de même qu’elle peut souvent lui
survivre. Très frappé par la justesse de cette double remarque, je
m’étais dit que le roman à raconter devant Mlle de Jussat devait exciter
tout ensemble son imagination et irriter sa vanité. J’avais réussi à
toucher en elle la corde de la pitié, je voulais toucher d’un seul coup
celle de l’émulation sentimentale et celle de l’amour-propre. J’avais
donc calculé mon histoire d’après cette idée que toute femme intéressée
par un homme est froissée dans sa vanité si cet homme lui montre qu’il
continue d’appartenir tout entier à la pensée d’une autre femme. Mais
c’est vingt pages que j’aurais à vous transcrire pour vous montrer
comment j’avais tourné et retourné ce problème de la fable à inventer.
L’occasion de la dire, cette fable tentatrice, me fut fournie par ma
victime elle-même quinze jours après que j’avais commencé la mise en
œuvre de ce que je continuais de dénommer fièrement mon expérience. Le
marquis s’était avisé que dans la collection de l’_Encyclopédie_ il se
trouvait un volume consacré aux cartes. Il voulait y rechercher quelques
jeux anciens tels, que l’_Impériale_, l’_Hombre_, la _Manille_, pour les
essayer. Cette belle idée lui était venue après le déjeuner, à
rencontrer dans un journal une chronique sur un jeu nouveau, le _Poker_,
à propos duquel le journaliste dressait une liste de divertissements
démodés. Quand ce maniaque conçoit une fantaisie, il ne peut supporter
d’attendre, et sa fille avait dû monter aussitôt dans la bibliothèque,
où j’étais occupé à prendre des notes. Je dépouillais le livre
d’Helvétius sur l’_Esprit_, égaré parmi d’autres ouvrages du
dix-huitième siècle. Je me mis à la disposition de Mlle de Jussat pour
dénicher le volume qu’elle désirait, et, quand elle le prit de mes
mains, après que j’en eus secoué la poussière, elle me dit avec sa grâce
habituelle :
— « J’espère que nous découvrirons là quelque jeu auquel vous puissiez
prendre part avec nous... Nous avons si peur que vous ne vous ennuyiez
ici, vous êtes toujours si triste... »
« Elle avait prononcé ces derniers mots avec ce même air de me demander
pardon pour une indélicatesse, qui m’avait tant frappé dans notre
promenade, et en sauvant la familiarité de sa phrase par un « nous »,
que je savais trop bien mensonger. Sa voix s’était faite si douce, nous
étions si seuls pour ces dix ou quinze minutes, que l’instant me sembla
venu de lui expliquer ma feinte tristesse :
— « Ah! mademoiselle, » répondis-je, « si vous connaissiez ma vie!... »
Charlotte n’eût pas été la créature crédule, la romanesque enfant
qu’elle était demeurée, malgré deux ou trois saisons de monde, à
Paris, — elle eût reconnu que je lui débitais un récit préparé
d’avance, rien qu’à ce début, et aussi à la tournure des phrases par
lesquelles je continuai. En les prononçant, ces phrases, je les trouvais
moi-même trop maladroites, trop gauchement apprêtées. Je lui racontai
donc que j’avais été fiancé à Clermont avec une jeune fille, mais
secrètement. Je crus poétiser davantage cette aventure à ses yeux, en
insinuant que cette jeune fille était une étrangère, une Russe de
passage chez une de ses parentes. J’ajoutai que cette fille m’avait
laissé lui dire que je l’aimais, qu’elle m’avait, elle aussi, dit
qu’elle m’aimait. Nous avions échangé des serments, puis elle était
partie. Un riche mariage s’offrait pour elle, et elle m’avait trahi pour
de l’argent. J’eus soin d’insister sur ma pauvreté, jusqu’à laisser
entendre que ma mère vivait presque uniquement de ce que je gagnais.
C’était là un détail inventé sur place, car l’hypocrisie se redouble
elle-même en s’exprimant. Enfin, ce fut une scène d’une comédie
enfantine et scélérate, que je jouai sans grande adresse. Mais les
raisons qui me déterminaient à mentir de la sorte étaient si spéciales
qu’elles exigeaient une pénétration extraordinaire pour être comprises,
une entente totale de mon esprit, presque votre génie d’observateur, mon
cher maître. Le visible embarras de mon attitude pouvait si bien être
attribué au trouble inséparable de pareils souvenirs. Comme j’étais
resté de plein sang-froid en débitant cette fable, je pus, tandis que je
parlais, observer Charlotte. Elle m’écoutait sans donner le moindre
signe d’émotion, les yeux baissés sur le gros livre contre lequel
s’appuyait sa main. Elle prit ce livre quand j’eus fini, en me répondant
avec une voix devenue blanche, comme on dit, une de ces voix qui ne
laissent rien passer des sentiments de celui qui parle ainsi :
— « Je ne comprends pas que vous ayez pu avoir confiance dans cette
jeune fille, puisqu’elle vous écoutait à l’insu de ses parents... »
« Et elle s’en alla, emportant l’épais volume à tranche rouge avec une
simple inclination de sa gracieuse tête. Comme elle était jolie dans sa
robe de drap clair, et fine, et presque idéale avec sa taille mince, son
corsage frêle, son visage un peu long qu’éclairaient ses yeux d’un gris
pensif! Elle ressemblait à une Madone gravée d’après Memling, dont
j’avais tant admiré autrefois la silhouette, fervente, gracile et
douloureuse, à la première page d’une grande _Imitation_ appartenant à
l’abbé Martel. Expliquez-moi cette autre énigme du cœur, vous, le grand
psychologue, jamais je n’ai mieux senti le charme suave et pur de cet
être qu’à cette seconde où je venais de lui tant mentir, et de lui
mentir, m’imaginai-je aussitôt d’après sa réponse, inutilement. Oui,
j’eus la naïveté de la prendre au pied de la lettre, cette réponse, qui
aurait dû tout au contraire m’encourager à l’espérance. Je ne devinai
pas que d’avoir écouté seulement une confidence d’un ordre si intime
constituait de la part d’un être aussi fier et réservé, aussi éloigné de
moi par la condition, une preuve d’une sympathie bien puissante. Je ne
m’en rendis pas compte, cette phrase presque sévère, jetée en réponse à
cette trompeuse confidence, était dictée en partie par la jalousie
secrète que j’avais justement voulu éveiller chez elle, en partie par un
besoin de se raidir dans ses propres principes afin de justifier à ses
propres yeux son excessive familiarité. De même qu’elle n’avait pas su
lire le mensonge dans mon récit, je ne sus pas déchiffrer, moi, la
vérité derrière sa réplique. Je restai là, devant la porte refermée, à
sentir s’écrouler toutes les espérances que j’échafaudais depuis quinze
jours. Non. Je ne l’intéressais pas d’un intérêt véritable et que je
pusse transformer en passion. Et d’ailleurs, étais-je niais d’avoir pris
mes chimères pour des réalités! Je fis aussitôt le bilan de nos
relations, d’après lesquelles j’avais conçu cette possibilité de la
séduire. Quelles preuves avais-je eues de cet intérêt? Les délicatesses
des soins matériels dont elle m’avait enveloppé? C’était un simple effet
de sa bonté. Son attention à épier mon attitude de mélancolie? Hé bien!
elle avait été curieuse, et voilà tout. L’accent intimidé de sa voix
quand elle m’avait interrogé? J’avais été un sot de n’y pas reconnaître
l’habituelle modestie d’une jeune fille délicate. Conclusion : ma
comédie de ces deux semaines, mes mines à la Chatterton, les mensonges
de mon soi-disant drame intime, autant de ridicules manœuvres qui ne
m’avaient pas avancé d’une ligne dans ce cœur que je voulais conquérir.
Cette petite phrase de Charlotte, prononcée sèchement, avait suffi pour
que je me jugeasse de la sorte, là, dans le quart d’heure qui suivit ce
court entretien, tant je suis soumis à ces crises soudaines d’analyse
qui, en un instant, me glacent l’être, comme une tombée d’eau froide
détruit le déchaînement d’un jet furieux de vapeur.