Les deux interlocuteurs, qui ne voyaient pas venir le philosophe, lui

barraient la porte. Ce dernier, avec son aménité habituelle de manières,

hésita une minute à les déranger. Machinalement il suivit l’ivrogne, lui

aussi, du regard. C’était un malheureux en haillons bourgeois, le chef

coiffé d’un chapeau de haute forme délavé par d’innombrables averses,

les pieds dansant dans des bottines crevées. Il s’était heurté à une

personne en grand deuil qui se tenait debout sur le trottoir de la rue

Guy-de-la-Brosse, à l’angle de la rue Linné. Sans doute cette personne

épiait du côté de cette dernière rue une arrivée qui l’intéressait

beaucoup, car elle ne se retourna pas au premier moment. L’homme en

haillons, avec l’insistance des gens ivres, commença de faire des

excuses à cette femme qui finit par s’apercevoir de cette présence. Elle

s’écarta en faisant un geste de dégoût. L’ivrogne eut alors un accès

subit de colère, et, appuyé au mur, lança quelques phrases injurieuses.

Il se fit autour d’eux un attroupement de plusieurs enfants qui

jouaient. Le commissionnaire se prit à rire, Carbonnet de même. Puis,

comme il se retournait pour chercher son coq, grommelant : — « Où

est-il encore allé cadencer, ce futé-là?... » il aperçut Adrien Sixte

derrière lequel Ferdinand s’était réfugié, et qui s’attardait, lui

aussi, à suivre des yeux la scène entre l’ivrogne et l’inconnue.

— « Ah! monsieur Sixte, » fit le concierge, « justement cette dame en

noir vient de vous demander deux fois depuis un quart d’heure... Elle a

dit que vous l’attendiez. »

— « Allez la chercher, » répondit le savant; et, en lui-même : « C’est

la mère... » songea-t-il. Son premier mouvement fut de rentrer aussitôt.

Puis une espèce de timidité le retint, et il demeura là sur le pas de la

porte, tandis que le concierge, coiffé de sa casquette un peu haute, son

tablier de cuir autour du corps, courait, suivi de son coq qui se hâtait

derrière lui, jusqu’au groupe amassé au coin de la rue. La femme n’eut

pas plus tôt entendu la phrase du père Carbonnet qu’elle se dirigea,

laissant là le maître de Ferdinand gourmander l’ivrogne, vers la maison

du philosophe. Ce dernier, continuant d’instinct les raisonnements de sa

promenade, remarqua aussitôt une ressemblance singulière entre la

personne mystérieuse qui venait à lui et le jeune homme sur lequel il

avait été interrogé. C’était le même regard brillant, dans un visage

très pâle, et la même coupe d’un maigre visage. Cette fois, il n’eut

plus le moindre doute, et tout de suite l’implacable psychologue,

curieux seulement du cas à étudier, céda la place au bonhomme gauche,

malhabile à la vie pratique, embarrassé de son long corps et gêné,

jusqu’au supplice, de la première phrase à prononcer. Mme Greslou,

c’était elle en effet, — lui rendit le service de lui dire aussitôt, en

l’abordant :

— « Je suis, monsieur, la personne qui vous a écrit hier. »

— « Très honoré, madame, » balbutia le philosophe; « je regrette de

n’avoir pas été chez moi plus tôt... Mais votre lettre disait quatre

heures... Et puis, je sors justement de chez le juge d’instruction, où

j’ai été appelé pour témoigner à l’occasion de ce malheureux enfant... »

— « Ah! monsieur!... » dit la mère en appuyant sa main sur le bras

d’Adrien Sixte pour arrêter sa phrase, et lui montrant du regard le

commissionnaire qui restait dans l’angle de la porte à tendre l’oreille.

— « Pardon, » fit le savant, qui comprit la cruauté de sa distraction.

« Si vous voulez me permettre de passer devant vous pour vous montrer le

chemin? »

Il s’engagea sous la voûte, afin de cacher la rougeur dont il se sentait

couvert. Il commença de monter l’escalier que l’obscurité envahissait

par cette fin d’après-midi d’hiver. Il allait doucement, afin de ménager

la lassitude de sa compagne qui se tenait à la rampe, comme si elle

gardait à peine assez d’énergie physique pour suffire à l’effort de

gravir ces quatre étages. Un souffle court, et qui s’entendait dans le

silence profond de cette maison vide, trahissait la faiblesse de la

misérable femme. Si peu sensible aux impressions du monde extérieur que

fût le philosophe, il demeura saisi d’une obscure pitié quand, une fois

entré dans son cabinet aux volets clos, qu’éclairaient doucement le feu

et la lampe allumés déjà par sa servante, il regarda sa visiteuse bien

en face. Les rides creusées au coin de la bouche et le long des ailes du

nez, les lèvres sèches de fièvre, le pli des sourcils contractés, les

meurtrissures des paupières, l’énervement des mains gantées de noir qui

maniaient un rouleau de papier, sans doute quelque mémoire justificatif,

tous les détails enfin de cette physionomie révélaient les tortures de

l’idée fixe; et, à peine tombée plutôt qu’assise sur le fauteuil, elle

dit d’une voix brisée :

— « Mon Dieu! mon Dieu!... Je suis donc arrivée trop tard... Je voulais

vous parler, monsieur, avant votre entretien avec le juge... Mais vous

l’avez défendu, n’est-ce pas?... Vous avez dit que ce n’était pas

possible; qu’il n’avait pas commis ce dont on l’accuse?... Vous ne le

croyez pas coupable, vous, monsieur, qu’il appelait son maître, vous

qu’il aimait tant?... »

— « Je n’ai pas eu à le défendre, madame, » dit le philosophe; « on m’a

demandé quelles avaient été mes relations avec lui, et comme je ne l’ai

vu que deux fois, et qu’il ne m’a jamais parlé que de ses études... »

— « Ah! » interrompit la mère avec un profond accent d’angoisse; et

elle répéta : « Je suis arrivée trop tard. Mais non... » insista-t-elle

en joignant ses mains qui tremblaient. « Vous viendrez, monsieur, pour

déposer devant la cour d’assises qu’il ne peut pas être coupable, que

vous savez qu’il ne le peut pas? On ne devient pas un assassin, un

empoisonneur d’un jour à l’autre. La jeunesse des criminels annonce leur

crime... Ce sont des mauvais sujets, des joueurs, des coureurs de

café... Mais lui, monsieur, depuis qu’il était tout enfant, avec son

pauvre père, toujours dans les livres... C’était moi qui lui disais :

« Allons, Robert, sors; il faut sortir, prendre l’air, te distraire... »

Si vous aviez vu quelle douce petite vie nous faisions, lui et moi,

avant qu’il n’entrât dans cette famille maudite! Et c’est à cause de

moi, c’est pour ne plus rien me coûter qu’il y est entré, pour continuer

ses études... Il aurait été agrégé dans trois ou quatre ans, puis il

aurait pris une place dans un lycée, à Clermont peut-être... Je l’aurais

marié. J’avais en vue pour lui un joli parti... Je serais restée là,

moi, dans un coin, à soigner ses enfants. Ah! monsieur! » et elle

cherchait dans les yeux du philosophe une réponse en accord avec son

passionné désir; « dites si c’est possible qu’un fils qui avait ces

idées-là ait fait ce qu’ils racontent? C’est une infamie : n’est-ce pas,

monsieur, que c’est une infamie?... »

— « Calmez-vous, madame, calmez-vous. » C’étaient les seuls mots

qu’Adrien Sixte sût répondre à cette mère qui déplorait devant lui, d’un

accent si déchirant, la ruine de ses plus intimes espérances. D’autre

part, placé encore sous l’impression de son entretien avec le juge, elle

lui paraissait si follement égarée hors de la vérité, en proie à des

illusions si aveugles qu’il en demeurait stupéfié; et aussi, — pourquoi

ne pas l’avouer? — la nouvelle perspective du voyage à Riom

l’épouvantait autant que cette douleur humaine le saisissait. Ces

diverses impressions se traduisirent dans son regard par une

incertitude, une absence de chaleur à laquelle la mère ne se trompa

guère. Les souffrances extrêmes ont les intuitions infaillibles de

l’instinct. Cette femme comprit que le philosophe ne croyait pas à

l’innocence de son fils, et, dans un geste d’accablement, se reculant de

lui comme avec horreur, elle gémit :

— « Comment, vous aussi, monsieur?... Vous êtes avec ses ennemis?...

Vous?... Vous?... »

— « Non, madame, » répondit doucement Adrien Sixte, « je ne suis pas un

ennemi. Je ne demande pas mieux que de croire ce que vous croyez. Mais

vous me permettrez de vous parler en toute franchise?... Les faits sont

les faits, et ils sont terribles contre ce malheureux enfant... Ce

poison acheté clandestinement, cette bouteille jetée par la fenêtre,

cette autre bouteille vidée à moitié puis remplie d’eau, cette sortie de

la chambre de la jeune fille, la nuit de la mort, cette fausse dépêche,

ce départ subit, ces lettres brûlées et puis ces dénégations... »

— « Mais il n’y a pas une preuve dans tout cela, monsieur, »

interrompit la mère, « pas une... Ce départ subit? Il voulait quitter sa

place depuis plus d’un mois. J’ai ses lettres où il m’annonce ce projet,

et d’ailleurs la fin de son engagement approchait. Il s’est imaginé

qu’on voudrait le garder et il en avait assez de cette vie de

précepteur; et puis, comme il est timide, il a donné un faux prétexte et

inventé cette malheureuse dépêche, voilà tout... Le poison? Mais il ne

l’a pas acheté secrètement. Il avait souffert de l’estomac, voici des

années. Il avait tant étudié après ses repas!... Cette sortie, la nuit?

Mais qui l’a vu? Un domestique? Et si ce domestique est payé, pour

accuser mon fils, par le véritable assassin?... Est-ce que je connais

les intrigues qu’avait cette jeune fille et qui a pu avoir intérêt à la

tuer?... Cette bouteille jetée, cette autre à moitié remplie, ces

lettres brûlées? Mais est-ce que vous ne voyez pas que c’est la suite

d’un plan pour faire tomber les soupçons sur lui? Comment? Pourquoi? Ça

se découvrira un jour, allez... Ce que je sais, moi, c’est que mon fils

n’est pas coupable. Je le jure sur la mémoire de son père. Ah!

croyez-vous que je le défendrais comme cela si je le sentais criminel?

Je demanderais pitié, je sangloterais, je prierais, au lieu que,

maintenant, je crie justice, justice! Non, ces gens-là n’avaient pas le

droit de l’accuser, comme ils ont fait, de le jeter en prison, de

déshonorer notre nom, pour rien, pour rien. Car enfin, monsieur, je vous

l’ai démontré, il n’y a pas une preuve. »

— « S’il est innocent, alors, pourquoi cette obstination à se

taire?... » dit le philosophe, qui pensa en lui-même que la pauvre femme

ne lui avait rien démontré, sinon son acharnement à lutter contre

l’évidence.

— « Hé! s’il était coupable, il parlerait, » s’écria Mme Greslou, « il

se défendrait, il mentirait! Non, » ajouta-t-elle d’une voix plus

sourde, « il y a un mystère. Il sait quelque chose, cela, j’en suis

sûre, qu’il ne veut pas dire. Il a quelque raison de ne pas parler.

Pourquoi? Peut-être pour ne pas la déshonorer, cette jeune fille,

puisqu’ils prétendent qu’il l’aimait?... Ah! monsieur, » fit-elle en

joignant les mains, « si j’ai voulu à tout prix vous voir, si j’ai

quitté Riom pour deux jours, c’était aussi pour cela. Il n’y a que vous

qui puissiez le faire parler, obtenir de lui qu’il se défende, qu’il se

justifie, qu’il dise. Il faut que vous me promettiez de lui écrire, de

venir là-bas. Vous me devez bien cela, » insista-t-elle d’une voix dure.

« Vous m’avez tant fait souffrir. »

— « Moi? » interrogea le philosophe.

— « Oui, vous », reprit-elle âprement, et, tandis qu’elle parlait, son

visage exprimait la sombre énergie d’anciennes rancunes : « S’il a perdu

la foi, à qui la faute? A vous, monsieur, à vos livres. Mon Dieu! Que je

vous ai haï à cette époque!... Je le vois encore, et sa figure, quand il

m’a dit qu’il ne communierait pas le jour des Morts, parce qu’il avait

des doutes. — « Et ton père? » lui ai-je dit. « Un jour des

Morts! » — Il m’a répondu : « Laisse-moi, je ne crois plus, c’est

fini. » Il était assis à sa table et il avait un volume devant lui qu’il

ferma en me parlant. Je me souviens. Je lus le nom de l’auteur, là,

machinalement. C’était le vôtre, monsieur. Je ne discutai pas avec lui,

ce jour-là. C’était un grand savant déjà, et moi une pauvre ignorante...

Mais le lendemain, pendant qu’il était à son collège, j’amenai M. l’abbé

Martel, qui l’avait élevé, dans la chambre de travail pour lui montrer

la bibliothèque. J’avais le pressentiment que c’étaient ces lectures qui

avaient perdu mon fils. Votre livre, monsieur, était encore sur la

table. M. l’abbé Martel le prit, et il me dit : « Celui-là, c’est le

pire de tous... » Monsieur, pardon si je vous blesse, pardon, mais,

voyez-vous, si mon fils était encore le chrétien qu’il a été, j’irais

supplier son confesseur qu’il lui ordonnât de parler. Vous lui avez pris

la foi, monsieur; je ne vous le reproche plus, je ne vous en veux plus;

mais ce que j’aurais demandé au prêtre, je viens vous le demander... Si

vous l’aviez entendu, quand il est revenu de Paris! Il me disait de

vous : « Tu ne le connais pas, maman; tu le vénérerais. C’est un

saint ». Ah! promettez-moi de le faire parler. Qu’il parle, qu’il parle,

pour moi, pour son père, pour ceux qui l’aiment, pour vous, monsieur,

qui ne pouvez pas avoir eu pour élève un assassin. Car c’est votre

élève, vous êtes son maître. Il vous doit de se défendre, comme à moi,

sa mère... »

— « Madame », dit le savant avec un sérieux profond, « je vous promets

de faire ce que je pourrai. » C’était la seconde fois de la journée que

cette responsabilité de maître à élève se dressait devant lui. Elle

l’avait trouvé, devant le juge, tendu dans la résistance du penseur qui

repousse avec dédain un reproche insensé. Les paroles de cette femme

âgée, frémissante de cette douleur humaine à laquelle sa vie d’ermite

intellectuel l’avait si peu habitué, touchaient en lui des fibres autres

que celles de l’orgueil. Il fut plus étrangement remué encore quand Mme

Greslou, lui saisissant la main, reprit avec une douceur qui démentait

l’âpreté de son accent de tout à l’heure :

— « Il m’avait bien dit que vous étiez bon, très bon... Je suis venue

encore, » continua-t-elle en essuyant ses larmes, « pour m’acquitter

d’une commission dont ce pauvre enfant m’a chargée. Et voyez si ce n’est

pas une nouvelle preuve qu’il est innocent. Dans sa prison, depuis deux

mois, il a mis au net un long travail de philosophie. Il y tient,

m’a-t-il dit, beaucoup; c’est son principal ouvrage, et je me suis

chargée de vous le remettre. » Elle tendit au savant le rouleau de

papier qu’elle tenait sur ses genoux. « Il est tel qu’il me l’a donné...

On le laisse écrire là-bas tant qu’il veut, tout le monde l’aime... On

me permet de lui parler ailleurs que dans cet affreux parloir, où il y

avait toujours le gardien entre nous. Je le vois maintenant dans la

chambre des avocats... Mais comment ne pas l’aimer quand on le connaît?

Voulez-vous regarder? » insista-t-elle; et d’une voix altérée : « Il ne

m’a jamais menti, et je crois que c’est ce qu’il m’a dit... Si pourtant

il avait pensé à vous écrire ce qu’il ne veut confier à personne?... »

— « Je verrai cela tout de suite, » dit Adrien Sixte, qui déplia le

rouleau. Il jeta les yeux sur la première page du cahier, et il put y

lire les mots : « Psychologie moderne, » puis, sur la seconde feuille,

un autre titre : « _Mémoire sur moi-même_, » et au-dessous étaient les

lignes suivantes : « _Je prie mon cher maître, M. Adrien Sixte, de se

considérer comme engagé de parole à garder pour lui seul les pages qui

suivent. S’il ne lui convient pas de prendre cet engagement vis-à-vis de

son malheureux élève, je lui demande de détruire ce cahier, me fiant à

son honneur pour ne pas livrer ce mémoire à qui que ce soit, même pour

sauver ma tète._ » Et le jeune homme avait signé simplement de ses

initiales.

— « Hé bien? » demanda la mère, tandis que le philosophe feuilletait le

cahier, en proie à une anxiété profonde.

— « Hé bien! » répondit-il en refermant le cahier et tendant la

première page aux yeux inquisiteurs de Mme Greslou, « ce n’est qu’un

travail de philosophie, comme il vous l’avait annoncé. Voyez... »

La mère eut une question sur la bouche, une défiance dans les prunelles

tandis qu’elle lisait cette formule technique inintelligible pour son

pauvre esprit. Elle avait vu l’hésitation d’Adrien Sixte. Puis elle

n’osa pas, et elle se leva en disant :

— « Vous m’excuserez de vous avoir retenu si longtemps, monsieur. J’ai

mis ma dernière espérance en vous, et vous ne tromperez pas le cœur

d’une mère. J’emporte votre promesse. »

— « Tout ce qu’il me sera possible de faire pour que la vérité soit

connue, » dit gravement le philosophe, « je le ferai, madame. Je vous le

promets encore une fois. »

Lorsqu’il eut reconduit la malheureuse femme, et qu’il se trouva seul

dans son cabinet, Adrien Sixte demeura longtemps plongé dans ses

réflexions. Prenant ensuite le manuscrit remis par Mme Greslou, il lut

et relut la phrase écrite par le jeune homme, et repoussant le cahier

tentateur, il se mit à se promener dans la pièce, indéfiniment. Par deux

fois, il saisit ces feuillets et s’approcha du feu, puis il ne les lança

pas dans les flammes.

Un combat se livrait dans sa tête, entre la curiosité irrésistible que

cette confession de son disciple éveillait en lui, et des appréhensions

d’ordre très divers. Il le sentait : contracter l’engagement que cette

lecture lui imposait et apprendre ce qu’il pouvait apprendre par ces

pages le jetterait dans une situation peut-être horrible. S’il allait

tenir entre ses mains la preuve de l’innocence du jeune homme sans avoir

le droit de la donner, ou, ce qu’il redoutait plus encore, de sa

culpabilité? Sans qu’il s’en rendît compte, il tremblait aussi, dans le

fond le plus intime de lui-même, de retrouver à travers ce mémoire, s’il

y avait crime, la trace de son influence, à lui, et la cruelle

accusation, déjà formulée deux fois, que ses livres étaient mêlés à

cette sinistre histoire.

D’autre part, son égoïsme inconscient d’homme d’études et qui avait en

horreur tout tracas lui faisait souhaiter de ne pas entrer plus avant

dans un drame auquel en définitive il n’avait pas à se mêler. « Non, »

conclut-il, « je ne lirai pas ce mémoire; j’écrirai à ce garçon comme

j’ai promis à la mère, puis ce sera fini. » L’heure de son dîner était

venue parmi ces réflexions. Il mangea seul, comme toujours, assis au

coin d’un poêle de faïence, — très frileux, le chauffage était son

unique luxe, — et devant une table ronde, toute petite, couverte d’une

toile cirée. La lampe qui servait à ses travaux éclairait son frugal

repas, composé, ce soir-là, suivant l’habitude, d’un potage et d’un seul

plat de légumes, avec quelques raisins secs pour dessert, et, pour

boisson, simplement de l’eau. D’ordinaire, il prenait au hasard un des

livres qui garnissaient une bibliothèque, exilée dans cette chambre,

afin d’éviter l’encombrement, ou bien il écoutait Mlle Trapenard lui

exposer les détails du ménage. Ce soir-là, il ne chercha pas de livre,

et sa gouvernante essaya en vain de savoir si la visite de la dame et la

citation chez le juge avaient le moindre rapport. Le vent se levait, un

vent d’hiver dont la plainte mourait doucement contre les volets, à

travers le sombre espace vide. Assis dans son fauteuil, après son dîner,

au lieu de sortir, et devant le manuscrit de Robert Greslou, le savant

écouta longuement cette plainte monotone. Ses hésitations le reprirent.

Puis la psychologie l’emporta sur les scrupules, et quand plus tard

Mariette vint pour annoncer à son maître que sa couverture était faite

et chercher la lampe, il lui ordonna d’aller se coucher. Deux heures

sonnaient qu’il était encore à lire l’étrange morceau d’analyse que

Robert avait appelé un Mémoire sur lui-même, et dont le vrai titre eût

été : « Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui. »

IV

CONFESSION D’UN JEUNE HOMME D’AUJOURD’HUI

« Maison d’arrêt de Riom, Janvier 1887.

Je vous écris, monsieur, ce mémoire sur moi-même que j’ai refusé à

l’avocat, malgré les supplications de ma mère. Je vous l’écris à vous

qui me connaissez si peu dans les faits, — et à quel moment de ma

vie! — pour la même raison qui m’a fait vous apporter mon premier

travail. Il existe de vous, le maître illustre, à moi votre élève,

accusé d’un crime le plus infâme, un lien que les hommes ne sauraient

comprendre, que vous ignorez vous-même, et que je sens, moi, aussi

étroit qu’imbrisable. J’ai vécu avec votre pensée et de votre pensée si

passionnément, si complètement, à l’époque la plus décisive de mon

existence! Maintenant et dans la détresse de mon agonie intellectuelle,

je me tourne vers vous comme vers le seul être de qui je puisse

attendre, espérer, implorer une aide. Ah! ne me méconnaissez pas,

monsieur et vénéré maître, et croyez que les troubles terribles où je me

débats ne sont point causés par le vain appareil de justice qui

m’environne. Je ne serais pas digne du nom de philosophe si je n’avais,

dès longtemps, appris à considérer ma pensée comme la seule réalité avec

quoi j’aie à compter, le monde extérieur comme une indifférente et

fatale succession d’apparences. Dès ma dix-septième année, j’avais

adopté pour règle de me répéter, dans les heures de contrariétés petites

ou grandes, la formule de l’héroïque Spinoza : « La force par laquelle

l’homme persévère dans l’existence est bornée, et celle des causes

extérieures la surpasse infiniment. » Je serais condamné à mort dans six

semaines, pour ce crime dont je suis innocent et dont je ne puis me

justifier, — vous comprendrez pourquoi, après avoir lu ces

pages, — que j’irais à l’échafaud sans trembler. Je supporterais cet

événement avec le même sang-froid que si un médecin me diagnostiquait,

après m’avoir ausculté, une maladie avancée du cœur. Condamné, j’aurais

à vaincre la révolte de l’animal d’abord, ensuite à supporter le

contre-coup du désespoir de ma mère. J’ai appris, par vos livres, le

remède contre de telles épreuves, et en opposant à l’image de la mort

prochaine le sentiment de l’inéluctable nécessité, en diminuant la

vision de la douleur de ma mère par le rappel précis des lois

psychologiques qui gouvernent les consolations, j’arriverais au calme

relatif. Certaines phrases de vous y suffiraient, celle par exemple du

cinquième chapitre du second livre dans votre _Anatomie de la volonté_,

que je sais par cœur : « L’universel entrelacement des phénomènes fait

que sur chacun d’eux porte le poids de tous les autres, en sorte que

chaque parcelle de l’univers et à chaque seconde peut être considérée

comme un résumé de tout ce qui fut, de tout ce qui est, de tout ce qui

sera. C’est en ce sens qu’il est permis de dire que le monde est éternel

dans son détail aussi bien que dans son ensemble. » Quelle phrase, et

comme elle enveloppe, comme elle affirme et démontre l’idée que tout est

nécessaire, en nous comme autour de nous, puisque nous sommes, nous

aussi, une parcelle et un moment de ce monde éternel!... Hélas! pourquoi

faut-il que cette idée, si lucide au regard de mon esprit, lorsque je

raisonne comme on doit raisonner, avec ma tête, et à laquelle

j’acquiesce de toute la force de mon être, ne puisse détruire en moi une

espèce de souffrance si particulière qui envahit mon cœur, lorsque je me

souviens du drame que j’ai traversé, de certaines actions que j’ai

voulues, d’autres dont je suis l’auteur, bien qu’indirect? Pour vous

dire la chose d’un mot, mon cher maître, quoique, encore une fois, je

n’aie pas tué Mlle de Jussat, j’ai été mêlé de la manière la plus

étroite au drame de son empoisonnement, et j’ai des remords, quand les

doctrines auxquelles je crois, les vérités que je sais, les convictions

qui forment l’essence même de mon intelligence, me font considérer le

remords comme la plus niaise des illusions humaines. Ces convictions se

trouvent impuissantes à me procurer cette paix de la certitude qui était

la mienne. Je doute avec mon cœur de ce que mon esprit reconnaît comme

vrai. Je ne pense pas que pour un homme dont la jeunesse fut consumée de

passions intellectuelles, il y ait un supplice plus affreux que

celui-là. Mais pourquoi essayer de vous traduire avec des phrases

littéraires un état mental que je veux justement vous exposer par son

détail, à vous le grand connaisseur des maladies de l’âme, pour que vous

me donniez le seul secours qui puisse m’être bienfaisant : une parole

qui m’explique à moi-même ce qui m’est inexplicable, qui m’atteste que

je ne suis pas un monstre, qui me soutienne dans le désarroi de mes

croyances, qui me prouve que je ne me suis pas trompé depuis des années,

en adhérant à la foi nouvelle avec l’intime énergie d’une créature

sincère? Enfin, mon cher maître, je suis très misérable, et j’ai besoin

de dire ma misère. A qui m’adresser, sinon à vous, puisque je ne saurais

espérer d’être intelligible à qui que ce soit, hors du psychologue dont

je suis l’élève? Depuis deux mois tantôt que je vis dans cette prison,

l’instant où j’ai pris cette résolution de vous écrire ce mémoire a été

le seul où je me sois retrouvé tel que je fus avant ces terribles

événements. J’avais essayé de m’absorber dans quelques travaux d’ordre

abstrait, je n’avais pas pu. J’y aurai du moins gagné de vous écrire ces

pages sans que l’on s’occupe de me surveiller. Voici quatre jours que je

ne songe qu’à cela, et, grâces vous en soient déjà rendues, la force de

la pensée me revient. J’ai trouvé même un peu du plaisir qui était le

mien autrefois, quand j’écrivais mes premiers essais, à reprendre, pour

ce travail, la froide sévérité de ma méthode, — de votre méthode. J’ai

jeté hier sur le papier un plan de cette monographie de mon moi actuel,

en pratiquant la division par paragraphes que vous avez adoptée dans vos

travaux. Je me suis prouvé la vigueur persistante de ma réflexion en

reconstruisant ma vie depuis son origine, comme je résoudrais un

problème de géométrie par synthèse. Je vois distinctement, à l’heure

présente, que la crise dont je souffre a pour facteurs mes hérédités

d’abord, ensuite un milieu d’idées, celui où j’ai grandi, puis un milieu

de faits, celui où j’ai été transplanté par mon arrivée chez les

Jussat-Randon. La crise elle-même et les questions qu’elle soulève en

moi seront la matière des derniers fragments d’une étude que je

débarrasserai du parasitisme des souvenirs insignifiants pour la réduire

à ce qu’un maître de notre temps appelle les _génératrices_. A tout le

moins je vous aurai fourni un document exact sur des façons de sentir

que j’ai crues autrefois précieuses et rares, et je vous aurai prouvé

deux fois, par ma confiance dans votre absolue discrétion et par mon

appel à votre appui philosophique, ce que vous avez été pour celui qui

vous écrit ces lignes et qui, en vous demandant pardon de ce trop long

préambule, commence aussitôt sa dissection. Je saurai bien vous la faire

tenir, une fois finie.

§ I. — _Mes hérédités._

« Aussi loin que je remonte en arrière dans mon passé, je constate que

ma faculté dominante, celle qui s’est trouvée présente à travers toutes

les crises de ma vie, petites ou grandes, comme elle se retrouve

présente aujourd’hui, a été la faculté, j’entends le pouvoir et le

besoin du dédoublement. Il y a toujours eu en moi deux personnes

distinctes : une qui allait, venait, agissait, sentait, et une autre qui

regardait la première aller, venir, agir, sentir, avec une impassible

curiosité. A l’heure actuelle, et tout en sachant que je suis là en

prison, accusé d’un crime capital, perdu d’honneur et aussi accablé de

tristesse, que c’est bien moi, Robert Greslou, né à Clermont le 5

septembre 1864... et non pas un autre, — je pense à cette situation

comme à un spectacle auquel je demeure étranger. Même est-il juste de

dire _je_? Non, évidemment. Car mon véritable moi n’est, à proprement

parler, ni celui qui souffre, ni celui qui regarde. Il est composé des

deux, et j’ai eu de cette dualité une perception très nette, bien que je

ne fusse pas capable alors de comprendre cette disposition psychologique

exagérée jusqu’à l’anomalie, dès mon enfance, — cette enfance que je

veux évoquer d’abord en essayant de tout abolir de l’heure présente et

avec l’impartialité d’un historien désintéressé.

« Mes premiers souvenirs me représentent cette ville de

Clermont-Ferrand, et dans cette ville une maison qui donnait sur une

promenade aujourd’hui bien changée par la récente construction de

l’école d’artillerie : le cours Sablon. La maison était bâtie, comme

toutes celles de cette ville, en pierre de Volvic, une pierre grisâtre

dans sa nouveauté, puis noirâtre, qui donne aux rues tortueuses une

physionomie de cité du moyen âge. Mon père, que j’ai perdu tout jeune,

était d’origine lorraine. Il occupait à Clermont la place d’ingénieur

des ponts et chaussées. C’était un homme chétif, de santé faible, avec

un visage à la barbe rare, empreint d’une sérénité mélancolique et qui

m’attendrit quand j’y songe, après des années. Je le revois dans son

cabinet de travail, par les fenêtres duquel s’apercevait la plaine

immense de la Limagne avec la gracieuse éminence du puy de Crouël tout

auprès, et au loin la ligne sombre des montagnes du Forez. La gare était

voisine de notre maison, et le sifflement des trains arrivait sans cesse

jusqu’à ce cabinet paisible. J’étais sur le tapis, au coin du feu, à

jouer sans bruit, et cet appel strident produisait dès lors sur mes

nerfs une étrange impression de mystère, d’éloignement, d’une fuite de

l’heure et de la vie. Mon père traçait à la craie sur un tableau noir

des signes énigmatiques, figures de géométrie ou formules d’algèbre,

avec cette netteté dans les lignes des courbes ou les lettres des

polynômes qui révélait l’habituelle méthode de son être intime. D’autres

fois, il écrivait, debout, à une table d’architecte qu’il préférait à

son bureau, — table composée simplement d’une large planche en bois

blanc placée sur deux tréteaux. Les grands livres de mathématiques

rangés avec minutie dans la bibliothèque, les figures froides des

savants dont les portraits gravés en taille-douce et sous verre étaient

les seuls objets d’art dont se décorassent les murs, la pendule qui

représentait un globe du monde, deux cartes astronomiques pendues

au-dessus du bureau, et, sur ce bureau, la règle à calculs avec ses

chiffres et son coulant de cuivre, les équerres, les compas, la règle

plate en forme de T, j’évoque à mon gré ces menus détails où tout

n’était que pensée, et ces images m’aident à comprendre comment dès ma

lointaine enfance le rêve d’une existence purement idéale et

contemplative s’élabora en moi, favorisé sans doute par l’hérédité. Mes

réflexions postérieures m’ont fait reconnaître dans plusieurs traits de

mon caractère le résultat, transmis sous forme instinctive, de

l’existence en études abstraites menée par mon père. J’ai constamment

éprouvé, par exemple, une horreur singulière pour l’action, si faible

fût-elle, au point que de faire une simple visite me causait autrefois

un battement de cœur, que les plus légers exercices physiques m’étaient

intolérables, que d’entrer en lutte ouverte avec une autre personne,

même pour discuter mes idées les plus chères, m’apparaît, encore

aujourd’hui, chose presque impossible. Cette horreur d’agir s’explique

par l’excès du travail cérébral qui, trop poussé, isole l’homme au

milieu des réalités. Il les supporte mal, parce qu’il n’est pas

habituellement en contact avec elles. Je le sens bien, cette difficulté

d’adaptation au fait me vient de ce pauvre père; de lui aussi cette

faculté de généraliser, qui est la puissance, mais en même temps la

manie de ma pensée; et c’est son œuvre encore qu’une prédominance

morbide du système nerveux qui a rendu ma volonté si folle à de

certaines heures. Mon père, qui devait mourir très jeune, n’avait jamais

été robuste. Il avait dû, à l’âge de la croissance, subir cette épreuve

de la préparation à l’Ecole polytechnique, meurtrière aux meilleures

santés. Avec ses épaules étroites, avec ses membres appauvris par les

longues séances de méditations sédentaires, ce savant aux mains

transparentes semblait avoir dans les veines, au lieu des rouges

globules d’un sang généreux, un peu de la poussière de cette craie qu’il

a tant maniée. Il ne m’a pas légué des muscles capables de

contre-balancer l’excitabilité de mes nerfs, en sorte que je lui dois,

avec cette faculté d’abstraction qui me rend la moindre activité

difficile, une effrénée intempérance du désir. Chaque fois que j’ai

souhaité ardemment, il m’a été impossible de réprimer cette convoitise.

C’est une hypothèse qui m’est souvent venue quand je m’analysais

moi-même, que les natures abstraites sont plus incapables que les autres

de résister à la passion, lorsque cette passion s’éveille, peut-être

parce que le rapport quotidien entre l’action et la pensée est brisée en

elles. Les fanatiques en seraient la preuve la plus éclatante. J’ai vu

ainsi mon père, d’habitude extrêmement patient et doux, s’emporter en

des colères d’une violence folle qui le faisaient presque s’évanouir.

Sur ce point aussi, je suis bien son fils, et à travers lui le

descendant d’un grand-père peu équilibré, sorte d’homme de génie

primitif, demi-paysan parvenu à force d’inventions mécaniques à une

demi-fortune d’ingénieur civil, puis ruiné par des procès. De ce côté-là

de ma race, il y a toujours eu un élément dangereux, quelque chose de

déchaîné par instants, à côté d’une intellectualité constante. J’ai

considéré jadis comme un état supérieur cette double nature : des crises

spasmodiques de passion jointes à cette énergie continue de pensée

abstraite. J’ai eu pour rêve d’être à la fois fiévreux et lucide, le

sujet et l’objet, comme disent les Allemands, de mon analyse, le sujet

qui s’étudie lui-même et trouve dans cette étude un moyen d’exaltation à

la fois et de développement scientifique. Hélas! Où cette chimère

m’a-t-elle mené? Mais ce n’est pas l’heure de parler des effets, nous

n’en sommes encore qu’aux causes.

« Parmi les circonstances qui agirent sur moi durant mon enfance, je

crois que voici une des plus importantes : chaque dimanche matin, et

aussitôt que je pus lire, ma mère commença de m’emmener avec elle à la

messe. Cette messe se célébrait à huit heures dans l’église des

Capucins, assez nouvellement bâtie sur un boulevard planté de platanes,

qui monte du cours Sablon à la place du Taureau, en longeant le jardin

des Plantes. A la porte de cette église se tenait assise, devant une

boutique volante, une marchande de gâteaux, appelée la mère Girard, que

je connaissais bien, pour lui acheter au printemps de petits bâtons

auxquels quatre ou cinq cerises pendaient, attachées par du fil blanc.

C’étaient les premiers de ces fruits que je mangeasse dans la saison.

Cette friandise aigre et fraîche fut une des sensualités de ces jours

d’enfance. Elle aurait pu devenir, pour quelqu’un qui m’eût observé,

l’occasion de signaler en moi cette frénésie du désir dont je vous

parlais. J’avais presque la fièvre quand je m’acheminais vers cette

boutique. Ce n’était pas la seule raison qui me fît préférer cette

église des Capucins, avec son architecture très simple, aux cryptes

souterraines de Notre-Dame-du-Port et aux voûtes de la cathédrale

soutenues par de si élégantes colonnes à faisceaux. Chez les Capucins,

le chœur était fermé. Durant les offices, d’invisibles bouches

chantaient, derrière les grilles, des cantiques qui remuaient

étrangement mon imagination d’enfant. Ils me semblaient venir de si

loin, comme d’un abîme ou d’un tombeau. Je regardais ma mère prier à

côté de moi avec l’ardeur contenue qui se manifeste dans ses moindres

actions, et je songeais que mon père n’était pas là, qu’il n’entrait

jamais à l’église. Ma tête d’enfant se tourmentait de cette absence au

point que j’avais un jour demandé :

— « Pourquoi papa ne vient-il pas à la messe avec nous? »

« Avec mes yeux inquisiteurs d’enfant, je n’avais pas eu de peine à

démêler l’embarras où ma question jetait ma mère. Elle s’en tira

pourtant avec une réponse analogue à des centaines d’autres que m’ont

faites depuis ses lèvres de femme essentiellement éprise de principes

fixes et d’obéissance :

— « Il entend une autre messe, à son heure; et puis, je t’ai déjà dit

que les enfants ne doivent jamais demander pourquoi leurs parents font

telle ou telle chose... »

« Toute la différence d’âme qui nous a séparés, ma mère et moi, tenait

déjà dans cette phrase qu’elle prononçait par un froid matin d’hiver, en

revenant sous les arbres du cours Sablon. Je vois encore sa pèlerine,

ses mains dans son manchon de vison doublé de soie brune d’où sortait à

moitié son livre, la sincérité de son visage même dans son pieux

mensonge, et tandis qu’elle disait : « Il ne faut jamais demander

pourquoi... » Je vois ses yeux qui, trop souvent depuis lors, m’ont

regardé d’un regard qui ne me comprenait pas, et, dès cette époque, elle

ne soupçonnait en rien ma nature d’enfant méditatif pour lequel penser

c’était déjà se demander toujours et à propos de toutes choses :

Pourquoi?... Oui, pourquoi ma mère m’avait-elle trompé? Car je savais

que mon père n’allait à aucune espèce d’office. Et pourquoi n’y

allait-il pas?... Les graves et tristes accents des moines cachés

entonnaient les répons de la messe, et moi, je me perdais dans cette

question. Je savais, sans bien apprécier les motifs de cette

supériorité, que mon père comptait parmi les premiers de la ville. Que

de fois, à la promenade, étions-nous, lui et moi, arrêtés par quelque

ami, qui, tapotant ma joue, me disait : « Hé bien, nous deviendrons un

grand savant, comme le père?... » Quand ma mère prenait son avis,

c’était pour l’écouter avec la soumission d’un instinctif respect. Elle

trouvait donc naturel qu’il n’accomplît pas certaines actions qui, pour

nous, étaient obligatoires. Nous n’avions pas les mêmes devoirs, lui et

nous. Cette idée ne se formulait pas dès lors dans mon cerveau d’enfant

avec cette netteté, mais elle y déposait le germe de ce qui allait être

plus tard une des convictions de ma jeunesse, à savoir que les mêmes

règles ne gouvernent pas les hommes très intelligents et les autres. Ce

fut là, dans cette petite église, et docilement penché sur mon

paroissien, que le grand principe de ma vie a pris naissance : — ne pas

considérer comme une loi, pour nous autres qui pensons, ce qui est et

doit être une loi pour ceux qui ne pensent pas; — de même que j’ai reçu

de mes conversations avec mon père, à ce même âge, durant nos

promenades, le premier germe de ma vue scientifique du monde.

« La campagne autour de Clermont est merveilleuse, et quoique je sois,

au rebours du poète, un homme pour qui le monde extérieur existe très

peu, j’ai gardé à jamais au fond de ma mémoire l’image des horizons qui

ont entouré ces promenades. Tandis que la ville d’un côté regarde vers

la plaine de la Limagne, elle s’adosse de l’autre côté aux derniers

contreforts de la chaîne des Dômes. L’échancrure des cratères éteints,

la boursouflure des éruptions calmées, les coulées de lave refroidie

donnent aux lignes de ces montagnes volcaniques une ressemblance avec

les paysages que le télescope découvre dans ce cadavre de planète qui

est la lune. C’est donc, là-bas, un sauvage et grandiose souvenir des

plus terrible convulsions du globe, et, ici, la plus jolie rusticité de

chemins pierreux entre des vignes, de ruisseaux murmurant sous des

saules et parmi des châtaigniers. Les grands bonheurs de mon enfance ont

consisté dans d’interminables vagabondages avec mon père sur tous les

sentiers qui vont ainsi du puy de Crouël à Gergovie, de Royat à Durtol,

de Beaumont à Gravenoire. Rien qu’à écrire ces noms, ma mémoire rajeunit

mon cœur. Me revoici le petit garçon qu’un portrait conservé me montre

avec ses longs cheveux, avec ses jambes serrées dans des guêtres de

drap, qui chemine en tenant la main de son père. D’où lui venait ce goût

des champs, à lui, le savant mathématicien, l’homme de cabinet et de

réflexion abstraite? J’y ai souvent songé depuis, et je crois avoir

découvert à son occasion une loi peu connue du développement des

esprits : — nos goûts de jeunesse persistent même quand nous nous

sommes développés dans un sens contraire à eux, et nous continuons de

les pratiquer, en les justifiant par des raisons intellectuelles qui les

excluraient. — Je m’explique. Mon père aimait la campagne,

naturellement, parce qu’il avait été élevé dans un village, que tout

petit il avait passé des journées entières au bord des ruisseaux, parmi

les insectes et les fleurs. Au lieu de s’abandonner à ses goûts d’une

manière simple, il y mélangeait ses préoccupations actuelles de savant.

Il ne se serait point pardonné d’aller à la montagne sans y étudier la

formation du terrain; de regarder une fleur sans en déterminer les

caractères et sans en découvrir le nom; de ramasser un insecte sans se

rappeler sa famille et ses mœurs. Grâce à la rigueur de sa méthode en

tout travail, il était arrivé ainsi à une connaissance très complète de

la contrée; et, quand nous marchions ensemble, cette connaissance

faisait la matière unique de notre entretien. Le paysage des montagnes

lui devenait un prétexte pour m’expliquer les révolutions de la terre.

Il passait de là, sans efforts, avec une clarté de parole qui me rendait

de telles idées perceptibles, à l’hypothèse de Laplace sur la nébuleuse,

et j’apercevais distinctement en imagination les protubérances

planétaires s’échappant du noyau enflammé, de ce torride soleil en

rotation. Le ciel de la nuit, par les beaux mois d’été, devenait une

espèce de carte qu’il déchiffrait pour mes yeux de dix ans, et où je

distinguais l’Etoile polaire, les sept étoiles du Chariot, Véga de la

Lyre, Sirius, tous ces univers inaccessibles et formidables dont la

science connaît le volume, la position et jusqu’aux métaux. Il en était

de même des fleurs qu’il me dressait à ranger dans un herbier, des

cailloux que je cassais sous sa direction avec un petit marteau en fer,

des insectes que je nourrissais ou que je piquais, suivant les cas. Bien

avant que l’on ne pratiquât dans les collèges les leçons de choses, mon

père appliquait à mon éducation première sa grande maxime : « Ne rien

rencontrer que l’on ne s’en rende compte scientifiquement, » conciliant

ainsi la paysannerie de ses premières impressions avec la précision

acquise dans ses études mathématiques. J’attribue à cet enseignement le

précoce esprit d’analyse qui se développa en moi dès cette première

adolescence, et qui se serait sans doute tourné vers les études

positives, si mon père avait vécu. Mais il ne devait pas achever cette

éducation entreprise d’après un plan raisonné dont j’ai retrouvé la

trace dans ses papiers. Justement au cours d’une de ces promenades, et

dans l’été de ma dixième année, nous fûmes surpris, lui et moi, par un

orage qui nous mouilla l’un et l’autre jusqu’aux os. Nous étions en nage

d’avoir marché. Pendant le temps que nous mîmes à revenir avec nos

vêtements ainsi trempés, mon père eut très froid. Le soir il se plaignit

d’un frisson. Deux jours après, une fluxion de poitrine se déclarait, et

la semaine suivante il était mort.

« Comme je veux, dans cette indication sommaire des diverses causes qui

m’ont formé mon âme de jeune homme, éviter à tout prix ce que je hais le

plus au monde, l’étalage de la sentimentalité subjective, je ne vous

raconterai pas, mon cher maître, d’autres détails sur cette mort. Il y

en eut de navants, mais je ne sentis leur tristesse qu’à distance et que

plus tard. Je me rappelle, quoique je fusse un garçon déjà grand et

remarquablement développé, avoir éprouvé plus d’étonnement que

d’affliction. C’est aujourd’hui que je regrette vraiment mon père, que

je comprends ce que j’ai perdu en le perdant. Je crois vous avoir

nettement marqué ce que je lui dois : le goût et la facilité de

l’abstraction, l’amour de la vie intellectuelle, la foi dans la science,

le précoce maniement de la bonne méthode : voilà pour l’esprit; pour le

caractère, la première divination de l’orgueil de penser, et aussi un

élément un peu morbide, cette difficulté d’agir qui a pour conséquence

la difficulté de résister aux passions lorsqu’elles vous

entraînent. — Je voudrais marquer aussi nettement ce que je crois

devoir à ma mère. Tout d’abord j’aperçois ce fait que cette seconde

influence agit sur moi par réaction, tandis que la première avait agi

directement. A vrai dire, cette réaction ne commença qu’au jour où,

devenue veuve, elle voulut s’occuper de me diriger elle-même. Jusque-là,

elle m’avait abandonné à l’éducation paternelle. Cela peut sembler

étrange que, demeurés seuls en ce monde, elle et moi, elle si énergique,

si dévouée, et moi si jeune, nous n’ayons pas vécu, au moins durant ces

années-là, en complète communion du cœur. Il existe, en effet, une

psychologie rudimentaire pour laquelle ces mots : mère et fils, sont

synonymes d’absolue tendresse, d’entente intime des âmes. Peut-être en

va-t-il ainsi dans les familles de tradition ancienne, quoique en nature

humaine je ne croie guère à ce qui suppose une simplicité entière des

rapports entre personnes d’âge et de sexe différents. En tout cas, les

familles modernes présentent sous les étiquettes conventionnelles les

plus cruels phénomènes de divorce secret, de mésintelligence foncière,

quelquefois de haine, qui se comprennent trop quand on pense à leurs

origines. Il se fait depuis cent ans des mélanges de province à province

et de race à race qui ont chargé notre sang, à tous, d’hérédités par

trop contradictoires. Des gens se trouvent être, nominalement, de même

famille, qui n’ont pas un trait commun dans la structure mentale et

morale. Par suite l’intimité quotidienne entre ces êtres devient une

cause de conflits quotidiens, ou de dissimulation constante. Ma mère et

moi, nous en sommes un exemple que je qualifierais d’excellent, si le

plaisir de rencontrer la preuve très nette d’une loi psychologique ne

s’accompagnait du cuisant regret d’en avoir été la victime.

« Mon père, je vous l’ai dit, était un ancien élève de l’Ecole

polytechnique, et le fils d’un ingénieur civil. Je vous ai dit aussi

qu’ils étaient tous deux de race lorraine. Il y a un proverbe qui dit :

« Lorrain, traître à son roi et à Dieu même. » Cette épigramme exprime,

sous une forme inique, cette observation très juste qu’il flotte quelque

chose de très complexe dans l’âme de cette population de frontière. Les

Lorrains ont toujours vécu sur le bord de deux races et de deux

existences, la germanique et la française. Qu’est-ce que le goût de la

traîtrise, d’ailleurs, sinon la dépravation d’un autre goût, admirable

au point de vue intellectuel, celui de la complication sentimentale?

Pour ma part, j’attribue à cet atavisme le pouvoir de dédoublement dont

je vous parlais en commençant cette analyse. Je dois ajouter que j’ai

souvent éprouvé, quand j’étais enfant, d’étranges plaisirs de simulation

désintéressée qui procédaient évidemment du même principe. Il m’est

arrivé de raconter à mes camarades toutes sortes de détails inexacts sur

moi-même, sur mon endroit de naissance, sur l’endroit de naissance de

mon père, sur telle promenade que je venais de faire, et non pas pour me

vanter, mais _pour être un autre_, simplement. J’ai goûté plus tard des

voluptés singulières à étaler les opinions les plus opposées à celles

que je considérais comme la vérité, pour le même bizarre motif. Jouer un

rôle à côté de ma vraie nature m’apparaissait comme un enrichissement de

ma personne, tant j’avais d’instinct le sentiment que se déterminer dans

un caractère, une croyance, une passion, c’est se limiter. Ma mère,

elle, est une femme du Midi, absolument rebelle à toute complexité, pour

qui les idées de choses sont seules intelligibles. Dans son imagination

les formes de la vie se reproduisent, concrètes, précises et simples.

Quand elle pense à la religion, elle voit son église, son confessionnal,

la nappe de la communion, les quelques prêtres qu’elle a connus, le

livre de catéchisme où elle a étudié petite fille. Quand elle pense à

une carrière, elle en voit l’activité positive et les bénéfices. Le

professorat, par exemple, où elle a désiré que j’entrasse, c’était pour

elle M. Limasset, le professeur de mathématiques, l’ami de mon père, et

elle me voyait pareil à lui, traversant la ville deux fois le jour, en

jaquette d’alpaga et en panama l’été, les pieds protégés, l’hiver, par

des socques et le corps pris dans un paletot fourré, avec un traitement

fixe, les revenants-bons des répétitions et la douce assurance d’une

retraite. J’ai pu étudier à propos d’elle combien cette nature

d’imagination rend ceux qu’elle domine incapables de se figurer

l’intérieur des autres âmes. On dit souvent de ces gens-là qu’ils sont

despotiques et personnels, ou qu’ils ont un mauvais caractère. En

réalité, ils sont, devant ceux qu’ils fréquentent, comme un enfant

devant une montre. L’enfant voit marcher les aiguilles, il ne sait rien

du rouage caché qui les fait mouvoir. De là, quand ces aiguilles ne vont

pas à sa fantaisie, à les violenter et à fausser les ressorts de la

montre, il y a juste l’épaisseur d’une impatience.

« Ma pauvre mère fut ainsi avec moi, et dès la semaine qui suivit notre

commun désastre. Je me sentis presque aussitôt tomber vis-à-vis d’elle

dans un état de malaise indéfinissable, mais sans qu’un fait précis eût

donné corps à ce malaise. La première circonstance qui m’éclaira sur le

divorce commencé dès lors entre nous deux — dans la mesure où ma tête

d’enfant pouvait être éclairée — date d’un après-midi d’automne, quatre

mois environ après la mort de mon père. L’impression reçue fut si forte

que je me la rappelle comme si elle datait d’hier. Nous avions dû

changer d’appartement, et nous avions loué le troisième étage d’une

maison, toute en hauteur, dans la rue du Billard, ruelle étroite qui

contourne les ombrages de la place des Petits-Arbres, devant le palais

de la Préfecture. Ma mère avait été déterminée à ce choix par

l’existence d’un balcon où j’étais justement en train de jouer durant ce

bel après-midi. Mon jeu — vous y reconnaîtrez le tour scientifique

imprimé par mon père à mon imagination — consistait à conduire un

caillou, qui me représentait un grand explorateur, d’un bout à l’autre

de ce balcon et parmi d’autres pierres prises dans les pots de fleurs.

Ces autres pierres me figuraient, les unes des villes, les autres des

animaux curieux dont j’avais lu la description. Une des fenêtres du

salon donnait sur ce balcon. Elle était entr’ouverte, et, mon jeu

m’ayant amené jusque-là, j’entendis que ma mère parlait de moi avec une

visiteuse. Je ne pus me retenir d’écouter avec ce battement de cœur que

m’a longtemps donné l’idée de ma personnalité jugée par les autres. Plus

tard j’ai compris qu’entre notre être véritable et l’impression produite

sur nos proches, même sur nos amis, il n’y a pas plus de rapports

qu’entre la couleur exacte de notre visage et la couleur de son reflet

dans une glace bleue, verte ou jaune.

— « Peut-être » disait la visiteuse, « vous trompez-vous sur le compte

de ce pauvre Robert. A dix ans on est si peu formé... »

— « Dieu vous entende, » reprenait ma mère, « mais je tremble qu’il

n’ait aucune espèce de cœur. Vous n’imaginez pas comme il a été dur lors

de la mort de son père... Le lendemain, il avait l’air de n’y plus

penser... Et depuis, jamais un mot... vous savez, un de ces mots qui

font voir que l’on se souvient de quelqu’un... Quand je lui en parle, il

me répond à peine... On dirait qu’il n’a jamais connu ce cher homme qui

était si bon pour lui... »

« J’ai lu quelque part que Mérimée, tout enfant, avait été grondé, puis

chassé d’une chambre par sa mère, qui, lui à peine sorti, éclata de

rire. Mérimée entendit ce rire, il constata comme on lui avait joué la

comédie de l’irritation, et il sentit se creuser sur son cœur un pli de

défiance qui ne s’effaça jamais. Cette anecdote me frappa beaucoup

lorsque je la rencontrai. L’impression du célèbre écrivain m’offrait une

analogie saisissante avec l’effet que produisit sur moi le fragment de

causerie entendu sur le balcon. C’était bien vrai que je ne parlais

jamais de mon père, mais c’était si faux que je l’eusse oublié! J’y

pensais au contraire sans cesse. Je ne longeais pas un trottoir, je ne

traversais pas une rue, je ne regardais pas un de nos meubles, sans que

le souvenir du mort ne s’éveillât en moi, avec une obsession qui me

faisait mal. A cette obsession se mêlait un étonnement épouvanté qu’il

eût disparu pour toujours, et le tout se confondait dans une espèce

d’appréhension anxieuse qui me fermait la bouche quand on m’entretenait

de lui. Je me rends bien compte maintenant que ce travail de ma pensée

ne pouvait être connu de ma mère. Sur le moment, et quand je l’entendis

condamner ainsi mon cœur, j’éprouvai une humiliation profonde. Il me

sembla qu’en parlant de la sorte elle n’agissait pas avec moi comme elle

aurait dû. Je la sentis injuste, et, par une timidité de petit garçon

encore farouche et mal apprivoisé, au lieu de la ramener sur mon compte,

je me crispai là, sur place, contre cette injustice. A partir de cette

minute, une impossibilité de me montrer jamais à elle était née en moi.

Je sentis cela aussi, et que lorsque ses yeux se poseraient sur les

miens pour y chercher mes émotions, j’éprouverais un irrésistible besoin

de lui cacher mon être intérieur.

« Ce fut là une première scène, — ce rien peut-il même s’appeler de ce

gros nom? — bientôt suivie d’une seconde que je note malgré son

insignifiance apparente. Les enfants ne seraient pas des enfants si les

événements importants de leur sensibilité n’étaient pas puérils.

J’étais, à cette époque déjà, passionné de lecture, et le hasard m’avait

mis entre les mains des volumes très différents de ceux qui se donnaient

en prix dans les distributions. Voici comment : quoique mon père, en sa

qualité de mathématicien, eût peu de lettres, il aimait quelques

auteurs, qu’il comprenait à sa manière; et, en retrouvant plus tard

quelques-unes de ses notes sur ces auteurs, j’ai pu apprécier à quel

degré la sensation des littératures est chose personnelle, irréductible,

incommensurable, pour emprunter un mot à sa science favorite,

c’est-à-dire qu’il n’y a pas de commune mesure entre les raisons pour

lesquelles deux esprits goûtent ou repoussent un même écrivain. Entre

autres ouvrages, mon père possédait dans sa bibliothèque une traduction

de Shakespeare en deux volumes sur lesquels on m’asseyait pour hausser

ma chaise devant la table quand le temps fut venu de quitter mon siège

de bébé. On me laissait ensuite, et sans y prendre garde, manier ces

volumes, illustrés de gravures qui incitèrent bientôt ma curiosité à

lire des morceaux du texte. C’était une lady Macbeth se frottant les

doigts sous le regard terrifié du médecin et d’une servante, un Othello

entrant le poignard à la main dans la chambre de Desdémone et penchant

sa face noire sur la blanche forme endormie, un roi Lear déchirant ses

vêtements sous les zigzags des éclairs, un Richard III couché dans sa

tente et environné de spectres. Et, du texte qui accompagnait ces

gravures, je lus tant et tant de fragments que je finis par me

familiariser avant ma dixième année avec ces drames qui exaltaient mon

imagination dans ce que j’en pouvais saisir, sans doute parce qu’ils ont

été composés pour des spectateurs populaires et qu’ils comportent un

élément de poésie primitive et un grossissement enfantin. J’aimais ces

rois qui défilaient, joyeux ou désespérés, à la tête de leur armée, qui

perdaient ou gagnaient des batailles en quelques instants, ces tueries

accompagnées de fanfares parmi les drapeaux déployés et les apparitions,

ces rapides passages d’un pays à un autre et cette géographie

chimérique. Enfin ce qu’il y a de très abrégé, de presque rudimentaire

dans ces pièces et particulièrement dans les chroniques me séduisait au

point que, resté tout seul, il m’arrivait de les jouer avec des chaises,

qui devenaient ainsi York ou Lancastre, Warwick ou Glocester. O

naïveté!... Mon père, lui, dont les répugnances pour les réalités

douloureuses de la vie étaient extrêmes, avait goûté dans Shakespeare

les côtés touchants et purs, les profils de femme d’une délicatesse

achevée; Imogène et Desdémone, Cordélie et Rosalinde lui avaient plu,

quoique de tels rapprochements puissent sembler étranges, pour les mêmes

raisons que les romans de Dickens, ceux de Topffer et jusqu’aux

enfantillages de Florian et de Berquin. Voilà des contrastes qui

prouvent l’incohérence des jugements artistiques uniquement fondés sur

l’impression sentimentale. Tous ces livres, je les lisais aussi, et par

surcroît ceux de Walter Scott, de même que les récits champêtres de

George Sand, dans une autre édition illustrée. Il est certain qu’il eût

mieux valu pour moi ne pas nourrir mon imagination d’éléments aussi

disparates, et quelques-uns dangereux. Mais mon âge ne me permettait

guère de comprendre que le quart des phrases, et d’ailleurs, tandis que

mon père peinait à son tableau noir, en train de combiner ses formules,

la foudre serait tombée sur la maison sans qu’il y prît garde, emporté

qu’il était sur les ailes du puissant démon de l’abstraction. Ma mère, à

qui ce démon-là est aussi étranger que la bête de l’Apocalypse, ne resta

pas longtemps, sitôt les premières heures de notre découragement

passées, sans fureter dans la pièce où je travaillais à mes devoirs; et,

par-dessous un thème commencé, elle découvrit un grand volume ouvert :

c’était l’_Ivanhoë_ de Scott.

— « Qu’est-ce que c’est que ce livre? » demanda-t-elle; « qui t’a

permis de le prendre?... »

— « Mais je l’ai déjà lu une fois, » répondis-je.

— « Et ceux-là?... » continua-t-elle en inspectant la petite

bibliothèque qui, à côté de mes bouquins d’écolier, enfermait, outre le

Shakespeare, les _Nouvelles genevoises_ et _Nicolas Nickleby_, _Rob-Roy_

et _la Mare au Diable_. « Ce n’est pas de ton âge, » insista-t-elle,

« et tu vas me faire le plaisir d’emporter tous ces livres avec moi dans

le salon, pour les enfermer dans la bibliothèque de ton père. »

« Je me vois encore transbordant, trois par trois, les volumes, dont

quelques-uns étaient très lourds pour mes petits bras, dans la froide

pièce garnie de housses qui donnait sur le balcon, — cette pièce où

j’avais entendu ma mère, pas beaucoup de jours auparavant, juger si

sévèrement mon cœur. De ses doigts qui sortaient tout blancs de leurs

mitaines noires, elle prenait les volumes, les rangeait à côté des gros

traités de mathématiques. Elle ferma la porte vitrée du meuble et en

détacha la clef qui prit place, parmi d’autres, dans le trousseau

qu’elle portait toujours avec elle. Puis elle ajouta sévèrement :

— « Quand tu voudras lire un livre, tu me le demanderas. »

« Moi, lui demander un de ces livres, mais lequel? Je savais si bien

qu’elle me refuserait tous ceux que j’aurais eu envie de relire et dont

je venais regarder les titres à travers le vitrage! Je me rendais déjà

trop compte que nous ne pensions de la même manière sur aucun point. Je

lui en voulus d’avoir arrêté mes plus vifs plaisirs de lecture, moins

peut-être à cause de cette défense que pour la raison qu’elle m’en

donna. Car elle crut devoir me répéter à cette occasion, et sur les

dangers des romans, des phrases empruntées à quelque manuel de piété

qui, dès lors, me parurent exprimer exactement le contraire de ce que

j’avais éprouvé par moi-même. Elle prit aussi prétexte des dangers que

j’avais courus dans ces lectures inconsidérées pour s’occuper plus

attentivement de mes études et diriger mon éducation. C’était son

devoir, mais le contraste fut trop grand entre les idées auxquelles mon

père m’avait initié précocement et la misère de sa pensée, à elle,

meublée d’impressions positives, mesquines et bourgeoises. J’allais avec

elle maintenant à la promenade, et elle causait avec moi. Sa

conversation portait uniquement sur des remarques de tenue, sur mes

manières bonnes ou mauvaises, sur mes petits camarades et sur leurs

parents. Mon intelligence, trop dressée au plaisir de penser, se sentait

alors étouffée, comme opprimée. Le paysage immobile des volcans éteints

me rappelait les épisodes grandioses du drame terrestre que mon père me

retraçait autrefois. Les fleurs que je cueillais, ma mère les prenait

pour quelques minutes, puis elle les laissait tomber sans presque les

regarder. Elle ignorait leur nom, de même qu’elle ignorait celui des

insectes qu’elle me faisait rejeter sitôt ramassés, comme malpropres et

venimeux. Les chemins entre les vignes, que nous suivions ensemble, ne

s’en allaient plus vers cette découverte du vaste monde à laquelle la

parole fécondante du mort m’avait convié. Ils prolongeaient les rues de

la ville et la misère des devoirs quotidiens. Je cherche des mots pour

traduire la vague et bizarre sensation d’ennui, d’esprit mutilé,

d’atmosphère raréfiée que m’infligeaient ces promenades, et je n’en

trouve pas de précis. Le langage a été créé par des hommes faits pour

exprimer des idées et des sentiments d’hommes faits. Les termes manquent

qui correspondent aux perceptions inachevées des enfants, à leur

pénombre d’âme. Comment raconter des souffrances qui ne se comprennent

pas elles-mêmes et dont la révélation n’a lieu qu’une fois passées,

celles, par exemple, qui furent les miennes, d’une tête où fermentent

des conceptions hautes et larges, d’un cerveau sur le bord du grand

horizon intellectuel et qui subit la tyrannie inconsciente d’un autre

cerveau, rétréci, chétif, étranger à toute idée générale, à toute vue

ample ou profonde? Aujourd’hui que j’ai traversé cette période d’une

adolescence refoulée et contrariée, j’en interprète les moindres

épisodes par les lois de constitution des esprits, et je me rends compte

que le sort, en confiant l’éducation de l’enfant que j’étais à la femme

qu’était ma mère, avait associé deux formes de pensée aussi

irréductibles l’une à l’autre que deux espèces différentes. C’est par

milliers que les détails me reviennent où je retrouve la preuve de cette

antithèse constitutive entre nos deux natures. Je vous en ai dit assez

pour que je me contente de noter avec précision le résultat de ce heurt

silencieux entre nos âmes, et, pour emprunter des formules au style

philosophique, je crois apercevoir que deux germes furent déposés en moi

par cette éducation à contresens, le germe d’un sentiment et le germe

d’une faculté : — le sentiment fut celui de la solitude du Moi, la

faculté fut celle de l’analyse intérieure.

« Je vous ai dit que dans l’ordre de la sensibilité comme dans celui de

la pensée, j’avais subi presque aussitôt l’impression de ne pouvoir pas

me montrer à ma mère tout entier. J’apprenais ainsi, à peine né à la vie

intellectuelle, qu’il y a en nous un obscur élément incommunicable. Ce

fut d’abord chez moi une timidité. Cela devint par la suite un orgueil.

Mais tous les orgueils, n’ont-ils-pas une origine analogue? Ne pas oser

se montrer, c’est s’isoler; et s’isoler, c’est bien vite se préférer.

J’ai retrouvé depuis, dans quelques philosophes nouveaux, M. Renan, par

exemple, mais transformé en un dédain triomphant et transcendantal, ce

sentiment de la solitude de l’âme. Je l’ai retrouvé transformé en

maladie et en sécheresse dans l’_Adolphe_ de Benjamin Constant, agressif

et ironique dans Beyle. Chez un pauvre petit collégien d’un lycée de

province qui trottait, son cartable sous le bras, les mains cuisantes

d’engelures, les pieds gourds dans ses galoches, par les rues glacées de

sa ville de montagnes, l’hiver, ce n’était qu’un obscur et douloureux

instinct. Mais cet instinct, après s’être appliqué à ma mère,

grandissait, grandissait, s’appliquant à mes camarades et à mes maîtres.

Je me sentais différent d’eux, d’une différence que je résumerai d’un

mot : je croyais les comprendre tout entiers et je ne croyais pas qu’ils

me comprissent. La réflexion m’incline maintenant à croire que je ne les

comprenais pas plus qu’ils ne me comprenaient; mais je vois aussi qu’il

y avait en effet entre nous cette différence qu’ils acceptaient et leur

personne et la mienne, simplement, bonnement, bravement, au lieu que je

commençais à me compliquer déjà en pensant trop à moi-même. Si j’ai de

très bonne heure senti qu’au rebours de la parole du Christ, je n’avais

pas de prochain, c’est que je me suis habitué, de très bonne heure, à

exaspérer la conscience de ma propre âme, par suite à faire de moi un

exemplaire, sans analogue, d’excessive sensibilité individuelle. Mon

père m’avait doué d’une curiosité prématurée d’intelligence. N’étant

plus là pour me tourner vers le monde des connaissances positives, cette

curiosité sans emploi retomba sur moi-même. L’esprit est une créature

vivante, comme les autres, et chez qui toute puissance s’accompagne,

comme chez les autres, d’un besoin. Il faudrait retourner le vieux

proverbe et dire : Pouvoir, c’est vouloir. Une faculté aboutit toujours

à la volonté de l’exercer. L’hérédité mentale et ma première éducation

avaient fait de moi un intellectuel avant le temps. Je continuai de

l’être, mais mon intelligence s’appliquant à mes propres émotions, faute

d’un maître semblable à celui que j’avais perdu, je devins auprès de ma

mère, qui ne le soupçonna jamais, un _égotiste_ absolu, d’une

extraordinaire énergie de dédain à l’égard de tous. Ces traits de mon

caractère ne devaient d’ailleurs apparaître que plus tard, sous l’action

des crises d’idées que j’ai traversées et dont je vous dois maintenant

l’histoire.

§ II. — _Mon milieu d’idées._

« Les influences diverses que je viens de résumer un peu abstraitement,

mais dans des termes que vous comprendrez, vous, mon cher maître, eurent

ce premier résultat, inattendu, de faire de moi, entre ma onzième et ma

quinzième année, un enfant très pieux. Vraisemblablement, si j’avais été

mis au collège comme interne, j’aurais grandi, pareil à ceux de mes

camarades que j’ai pu étudier depuis et pour lesquels la fièvre

religieuse n’a pas existé. A l’époque dont je parle, et qui marqua

l’avènement définitif du parti démocratique en France, une grande vague

de libre-pensée roula de Paris sur la province; mais j’étais le fils

d’une femme très dévote, et je fus soumis à toutes les pratiques de la

religion la plus sévère. Je trouve une preuve de ce que je vous ai

raconté sur mon goût précoce de la dissection intime dans ce fait que je

me sentis, au rebours de mes compagnons du catéchisme, séduit d’une

manière presque passionnée par la confession. Oui, je peux dire que

durant les quatre années de ma crise mystique d’adolescent, de 1876 à

1880, les grands événements de ma vie furent ces longues séances dans

l’étroite guérite en bois de l’église des Minimes, notre paroisse, où

j’allais, tous les quinze jours, m’agenouiller et parler à voix basse,

le cœur battant, de ce qui se passait en moi. L’approche de ma première

communion marque la naissance de cette sensation du confessionnal, si

mélangée d’éléments contradictoires. Je croyais, et par suite mes petits

péchés m’apparaissaient comme de vrais crimes, et de les avouer me

faisait honte. Je me repentais, et j’avais la certitude que je me

relèverais pardonné, avec le délice d’une conscience lavée de ses

taches. J’étais un enfant imaginatif et nerveux, il y avait donc pour

moi, dans le décor du sacrement, dans le silence froid de l’église, dans

cette odeur de caveau et d’encens qui la remplissait, dans le

balbutiement de ma propre voix disant « mon père », dans le chuchotement

de la voix du prêtre répondant « mon fils », par derrière le grillage,

une poésie de mystère que je percevais sans la comprendre encore. Il s’y

joignait une singulière impression d’effroi qui dérivait de

l’enseignement donné par l’abbé Martel, le prêtre chargé de nous

préparer à cette première communion. C’était un homme petit et court, de

mine apoplectique, avec un regard sombre, et d’un bleu dur dans un large

et rouge visage. Il avait été élevé dans un séminaire de province,

encore pénétré de jansénisme. Ses yeux, quand il nous parlait de

l’enfer, dans la tribune des Minimes où il nous réunissait, dardaient

des prunelles brillantes et soudain fixes, où passaient des visions

d’épouvante, et cette épouvante, il nous la communiquait. J’en arrive à

me réjouir qu’il soit mort, car je le verrais entrer dans ma prison, et

qui sait? peut-être subirais-je une récurrence des émotions de terreur

que sa présence m’infligeait dans cette salle aux murs blanchis à la

chaux, meublée de bancs de bois et d’une petite chaire en bois peint. Le

thème habituel de ses discours était le petit nombre des élus et la

vengeance divine. « Qui empêcherait Dieu, » disait ce prêtre,

« puisqu’il est tout-puissant, de contraindre l’âme de celui qui meurt à

rester près du corps dont elle se sépare?... L’âme serait là, dans la

chambre mortuaire, entendant les sanglots, voyant les larmes des

proches, et il lui serait défendu de les consoler... Elle serait

emprisonnée dans le cercueil, et là, obligée pendant des jours et des

jours, des nuits et des nuits, d’assister à la corruption de cette chair

qui fut la sienne, parmi les vers et la pourriture. Des images pareilles

et de cette férocité d’invention abondaient sur sa bouche amère; elles

me poursuivaient dans mon sommeil. La peur de l’enfer s’exaltait en moi

jusqu’à la folie. D’autre part l’abbé Martel déployait la même éloquence

à nous célébrer l’importance décisive qu’aurait pour notre salut cette

approche de la sainte table, et, par suite, ma crainte des supplices

éternels aboutissait à des examens de conscience d’un scrupule infini.

Bientôt ces reploiements intimes, ce regard jeté à la loupe sur mes

moindres détours de pensée, cette scrutation continue de mon être le

plus caché, m’intéressèrent à un degré tel que l’attrait de n’importe

quel jeu devint nul à côté. J’avais trouvé, pour la première fois depuis

la disparition de mon père, un emploi à ce pouvoir d’analyse déjà

définitif, presque constitutif en moi.

« Le développement donné ainsi à mon sens aigu de la vie intérieure

aurait dû produire une amélioration de mon être moral. Il eut au

contraire pour conséquence une subtilité qui par elle seule était déjà

une corruption, du moins au point de vue de la stricte discipline

catholique. Je devins en effet, au cours de ces examens de conscience,

où il entra vite plus de plaisir que de repentir, extrêmement ingénieux

à découvrir des motifs singuliers derrière mes actions les plus simples.

L’abbé Martel n’était pas un psychologue assez fin pour discerner cette

nuance et pour comprendre que de me déchiqueter ainsi l’âme me

conduisait droit à préférer aux simplicités de la vertu les fuyantes

complications du péché. Il n’y reconnaissait que le zèle d’un enfant

très fervent. Par exemple, au matin de ma première communion, il me vit

arriver auprès de lui tout en larmes, et je lui demandai à me confesser

une fois encore. En tournant et retournant le fonds et le tréfonds de ma

mémoire, je m’étais découvert un bizarre péché de respect humain.

J’avais, six semaines auparavant, entendu deux de mes camarades bafouer,

à la porte du lycée, une vieille dame qui entrait dans l’église des

Carmes, juste en face. J’avais ri de leurs propos au lieu de les

relever. La vieille dame allait à la messe; s’en moquer, c’était donc se

moquer d’une action pieuse. J’avais ri, pourquoi? par fausse honte de

protester contre ce scandale. Donc j’y avais participé. N’était-il pas

de mon devoir d’aller trouver les deux moqueurs et de leur rappeler leur

impiété, en les engageant à s’en repentir? Je ne l’avais pas fait.

Pourquoi? Par fausse honte encore; par respect humain, d’après les

définitions mêmes du catéchisme. Je passai toute la nuit qui précéda le

grand jour de la première communion à me demander avec agonie si je

pourrais rejoindre M. l’abbé Martel, le lendemain, assez à temps pour

lui dire ce péché. Je me souviens du sourire avec lequel il tapota ma

joue après m’avoir donné l’absolution, pour me calmer. J’entends le ton

de sa voix devenue douce et me disant : « Puisses-tu rester toujours

pareil!... » Il ne se doutait pas que ce scrupule puéril était le signe

d’une réflexion maladivement exagérée, ni que cette réflexion allait

m’empoisonner les délices ardemment souhaitées de l’Eucharistie. Je ne

m’étais pas contenté, au cours des semaines précédentes, de m’analyser

la conscience jusqu’aux moindres fibres, je m’étais abandonné à cette

imagination anticipée de l’émotion qui est la conséquence forcée de cet

esprit d’analyse. Je m’étais donc figuré avec une précision extrême les

sentiments que j’éprouverais en recevant l’hostie sur mes lèvres. Je

m’avançai vers la grille de l’autel drapée d’une nappe blanche avec une

tension de tout mon être que je n’ai jamais retrouvée depuis, et

j’éprouvai, en communiant, un frisson de déception glaçante, une

défaillance devant l’extase dont je ne peux pas traduire le malaise.

J’ai raconté plus tard cette impression sans analogue à un camarade

resté très chrétien qui me dit : « Tu n’étais pas assez simple. » Sa

piété lui avait donné le coup d’œil d’un profond observateur. C’était

trop vrai. Mais qu’y pouvais-je?

« Le grand événement de mon adolescence, qui fut la perte de ma foi, ne

date pourtant pas de cette déception. Les causes qui déterminèrent cette

perte furent nombreuses, et je ne les comprends nettement

qu’aujourd’hui. Il y en eut d’abord de lentes, de progressives, qui

agirent sur mon âme comme le ver sur le fruit, dévorant l’intérieur sans

que le dehors garde un autre signe de ce ravage qu’une petite tache

presque invisible sur la pourpre de la belle écorce. La première fut, me

semble-t-il, l’application à mon confesseur de ce terrible esprit

critique, faculté destructive de la confiance, qui m’avait dès mon

enfance séparé de ma mère. Je continuais à pousser jusqu’aux plus fines,

aux plus ténues délicatesses mes examens de conscience, et l’abbé Martel

continuait à ne pas même apercevoir ce travail de torture secrète qui

m’anatomisait toute l’âme. Mes scrupules lui paraissaient, ce qu’ils

étaient en fait, des enfantillages. Mais c’étaient les enfantillages

d’un garçon très complexe et qui ne pouvait être dirigé que si on lui

donnait la sensation d’être compris. J’en arrivai bientôt à éprouver,

dans mes entretiens avec ce prêtre rude et primitif, la sensation

contraire, celle de l’inintelligence. Ce n’était pas de quoi empêcher

que je ne remplisse mes devoirs religieux. C’était assez pour enlever à

ce directeur de ma première jeunesse toute véritable autorité sur ma

pensée. En même temps, et c’est la seconde d’entre les causes qui m’ont

détaché de l’Eglise, je retrouvais chez les hommes que je considérais

alors comme supérieurs la même indifférence à l’endroit des pratiques

religieuses que j’avais, tout petit, remarquée chez mon père. Je savais

que les jeunes professeurs, ceux qui nous venaient de Paris avec le

prestige d’avoir traversé l’Ecole normale, étaient tous des sceptiques

et des athées. J’entendais ces mots prononcés par l’abbé Martel, avec

une indignation concentrée, dans les visites qu’il rendait à ma mère.

Involontairement je réfléchissais, en accompagnant cette dernière aux

offices des Minimes, comme jadis aux Capucins, sur la pauvreté d’esprit

des dévotes qui se pressaient à la messe le dimanche matin, et

marmonnaient leur prières dans le silence de la cérémonie, coupé du

bruit des chaises déplacées par la loueuse. Dans ces fronts qui se

baissaient avec un mouvement de ferveur soumise, à l’Elévation, jamais

une idée vive et claire n’avait allumé sa flamme. Je ne me formulais pas

ce contraste avec cette netteté, mais j’évoquais, malgré moi, en regard,

l’image de ces jeunes maîtres sortant du lycée d’un pied dégagé, causant

les uns avec les autres d’une conversation que j’imaginais pareille à

celles que mon père me tenait autrefois, où les moindres phrases se

chargeaient de science, et un esprit de doute grandissait en moi sur la

valeur intellectuelle des croyances catholiques. Cette défiance fut

alimentée par une espèce d’ambition naïve qui me faisait souhaiter, avec

une ardeur incroyable, d’être aussi intelligent que les plus

intelligents, de ne pas végéter parmi ceux du second ordre. Il entrait

bien de l’orgueil dans ce désir, je me l’avoue aujourd’hui, mais je ne

rougis pas de cet orgueil. Il était tout intellectuel, entièrement

étranger à une convoitise quelconque du succès extérieur. Et puis, si je

me tiens encore debout à l’heure présente, et dans l’affreux drame de ma

destinée, je le dois à cet orgueil premier. C’est lui qui me permet de

vous montrer mon passé avec cette lucidité froide, au lieu de courir,

comme ferait un vulgaire accusé, aux événements tapageurs de ce drame.

Je vois si bien, moi, que les premières scènes de la tragédie ont

commencé dès lors dans le collégien pâlot en qui s’agitait le jeune

homme d’aujourd’hui!

« La troisième des causes qui concoururent à cette lente désagrégation

de ma foi chrétienne fut la découverte de la littérature contemporaine,

qui date de ma quatorzième année. Je vous ai raconté comment ma mère

m’avait, peu de temps après la mort de mon père, supprimé un certain

nombre de livres. Elle ne s’était pas relâchée de cette sévérité avec le

temps, et la clef de la bibliothèque paternelle continuait à cliqueter

sur l’anneau d’acier de son trousseau, entre celle de l’office et celle

de la cave. Le résultat le plus net de cette défense fut d’aviver le

charme du souvenir que m’avaient laissé ces volumes feuilletés autrefois

longuement, les pièces à demi comprises de Shakespeare, les romans à

demi oubliés de George Sand. Le hasard voulut que je rencontrasse, au

commencement de ma troisième, quelques échantillons de la poésie moderne

dans le livre d’auteurs français qui devait servir aux récitations de

l’année. Il y avait là des fragments de Lamartine, une dizaine de pièces

de Hugo, les _Stances à la Malibran_ d’Alfred de Musset, quelques

morceaux de Sainte-Beuve et de Leconte de Lisle. Ces pages, deux cents

environ, me suffirent pour apprécier la différence absolue d’inspiration

entre les modernes et les maîtres anciens, comme on apprécie la

différence d’arôme entre un bouquet de roses et un bouquet de lilas, les

yeux fermés. Elle réside tout entière, cette différence que je devinai

par un instinct irraisonné, dans ce fait que, jusqu’à la Révolution, les

écrivains n’ont jamais pris la sensibilité comme matière et comme règle

unique de leurs œuvres. C’est le contraire depuis Quatre-Vingt-Neuf. De

là résulte chez les nouveaux un je ne sais quoi d’effréné, de

douloureux, une recherche de l’émotion morale et physique, qui est allée

s’exaspérant jusqu’au morbide, et qui tout de suite m’attira d’un

attrait irrésistible. La sensualité mystique des stances du _Lac_ et du

_Crucifix_, les chatoyantes splendeurs de plusieurs _Orientales_, me

fascinèrent; mais surtout je fus séduit, à en avoir une fièvre physique,

par ce qu’il traîne de coupable dans l’éloquence de l’_Espoir en Dieu_

et dans quelques fragments des _Consolations_. Ces fuyantes

complications du péché dont je vous parlais tout à l’heure, je les

pressentis par delà les morceaux choisis de mon livre de classe; et je

commençai d’avoir pour les œuvres des écrivains ainsi devinés une de ces

curiosités d’imagination si fortes, presque folles, qui marquent le

milieu de l’adolescence. On est sur le bord de la vie. On l’entend déjà

sans la voir, comme la rumeur d’une chute d’eau à travers un bouquet

d’arbres, et comme ce bruit vous enivre d’attente!... Une relation

d’amitié avec un camarade qui habitait au premier étage de ma maison

exaspéra encore cette curiosité. Cet ami, que je devais perdre trop

jeune et qui s’appelait Emile, était aussi un liseur acharné, mais, plus

heureux que moi, il ne subissait aucune surveillance. Son père et sa

mère, âgés déjà, vivaient sur de petites rentes et passaient les longues

heures de leur journée à jouer, devant la fenêtre qui regardait la rue

du Billard, d’interminables parties de mariage avec un jeu de cartes

acheté dans un café et qui sentait encore l’odeur du tabac. Emile, lui,

seul dans sa chambre, pouvait s’abandonner à toutes les fantaisies de

ses lectures. Comme nous suivions la même classe, que nous allions au

lycée ensemble et que nous en revenions de même, ma mère me permettait

volontiers de passer des heures entières chez ce charmant enfant, auquel

je fis bientôt partager mon goût pour les vers que j’admirais si

vivement, et mon désir d’en mieux connaître les auteurs. Nous prenions,

pour nous rendre au collège, les rues étroites de la vieille ville, et

nous passions devant l’étalage d’un vieux libraire auquel nous avions

acheté quelques ouvrages classiques d’occasion. Que devînmes-nous en

découvrant dans une des cases du bonhomme un Musset en assez mauvais

état, les volumes de poésie, qui coûtaient quarante sous les deux? Ils

étaient si usés, si maculés!... Nous commençâmes par les feuilleter,

puis il nous devint impossible de ne pas les posséder. En réunissant nos

deux « semaines », nous arrivâmes à les emporter, — et c’est là, dans

la petite chambre d’Emile, assis, lui sur son lit, moi sur une chaise,

que nous lûmes _Don Paez_, _les Marrons du feu_, _Portia_, _Mardoche_,

_Rolla_. J’en tremblais, comme d’une grosse faute, et nous nous

laissions envahir par cette poésie comme par un vin, longuement,

doucement, passionnément.

« J’ai eu, depuis, entre les mains, dans cette même chambre d’Emile et

dans la mienne propre, grâce à des ruses d’amant en danger, bien des

volumes clandestins et que j’ai bien aimés, depuis _la Peau de chagrin_,

de Balzac, jusqu’aux _Fleurs du mal_, de Baudelaire, sans parler des

poèmes de Henri Heine et des romans de Stendhal. Je n’ai jamais éprouvé

d’émotion comparable à celle de ma première rencontre avec le génie de

l’auteur de _Rolla_. Je n’étais ni un artiste ni un historien. La valeur

plus ou moins haute de ces vers, leur signification plus ou moins

actuelle me laissait donc indifférent. C’était un frère aîné qui venait

me révéler, à moi, chétif encore, et qui n’avais pas vécu, l’univers

dangereux de l’expérience sentimentale. Ce que j’avais senti

obscurément, cette infériorité intellectuelle de la piété par rapport à

l’impiété, m’apparut alors sous un jour étrangement nouveau. Toutes les

vertus que l’on m’avait prêchées durant mon enfance s’appauvrirent, se

mesquinisèrent, si humbles, si grêles à côté des splendeurs, de

l’opulence, de la frénésie de certaines fautes... La foi toute simple,

c’étaient ces dévotes, les amies de ma mère, si tristement racornies et

vieillottes. L’impiété, c’était ce beau jeune homme qui, au matin de sa

dernière nuit, regarde la sanglante aurore et, dans un éclair, découvre

tout l’horizon de l’histoire et des légendes pour revenir ensuite

appuyer sa tête sur le sein d’une fille belle comme son plus beau songe,

et qui l’aime trop tard. La chasteté, le mariage, c’étaient les

bourgeois que je connaissais, qui allaient à la musique du jardin des

Plantes, le jeudi et le dimanche, de leur même pas régulier, qui

disaient du même ton les mêmes phrases. Mon imagination me dessinait en

regard, éclairés par les couleurs chimériques de la poésie la plus

brûlante, les visages des libertins et des adultères des _Contes

d’Espagne_ et des fragments qui suivent. C’était Dalti tuant le mari de

Portia, puis errant avec sa maîtresse sur l’eau morte de la lagune,

entre les escaliers des palais antiques. C’était don Paez assassinant

Juana après s’être enlacé à elle dans une étreinte affolée par le

philtre, Frank et sa Belcolore, Hassan et sa Namouna, l’abbé Cassio et

sa Suzon. Je n’étais pas capable de critiquer la fausseté romanesque de

tout ce décor ni d’établir un départ entre les portions sincères et les

portions littéraires de ces poèmes. Les profondeurs scélérates de l’âme

m’apparaissaient à travers les lignes, et elles me tentaient, elles

attiraient en moi l’esprit déjà curieux de sensations nouvelles, la

faculté d’analyse déjà trop éveillée. Les autres livres dont je vous ai

cité les titres tout à l’heure furent pour moi des prétextes à une

tentation analogue, quoique moins forte. Devant les plaies du cœur

humain que les uns et les autres étalent avec tant de complaisance, j’ai

ressemblé, dès ma quinzième année, à ces saints du moyen âge

qu’hypnotisait la contemplation des blessures du Sauveur. La force de

leur piété faisait apparaître sur leurs mains les stigmates miraculeux,

et moi, mon ardeur d’admiration m’a ouvert sur l’âme, à l’âge des

saintes ignorances et des puretés immaculées, les stigmates des ulcères

moraux dont saignèrent tous les grands malades modernes. Oui, dans ces

années où je n’étais encore et toujours que le collégien, ami du petit

Emile, et qui se cachait de sa mère pour ses lectures, je me suis

assimilé en pensée les émotions que l’enseignement craintif de mes

maîtres m’indiquait comme les plus criminelles. Ma rêverie s’est repue

des poisons les plus dangereux de la vie, tandis que je continuais,

grâce à ma puissance native de dédoublement, à jouer le personnage d’un

enfant très sage, très assidu à ses devoirs, très soumis à sa mère et

très pieux. Mais non. Si bizarre que cela doive vous sembler, je ne

jouais pas ce personnage. Je l’étais aussi, avec une contradiction

spontanée qui peut-être m’a mis sur la voie du travail psychologique

auquel j’ai consacré mes premiers efforts. Quand j’ai rencontré dans

votre ouvrage sur la volonté ces suggestives indications sur la

multiplicité du moi, comment n’y aurais-je pas adhéré aussitôt, après

avoir traversé des époques comme celles que je vous décris aujourd’hui

et dans lesquelles j’ai été réellement plusieurs êtres?

Le disciple · 第 7 / 12 题