Le Disciple

I

UN PHILOSOPHE MODERNE

Une légende qui n’a pas été démentie veut que les bourgeois de la ville

de Kœnigsberg aient deviné qu’un événement prodigieux bouleversait

l’univers civilisé, à voir simplement le philosophe Emmanuel Kant

modifier la direction de sa promenade quotidienne. Le célèbre auteur de

la _Critique de la Raison pure_ avait appris le jour même que la

Révolution française venait d’éclater. Quoique Paris soit peu propice à

d’aussi naïfs étonnements, plusieurs habitants de la rue

Guy-de-la-Brosse éprouvèrent, par un après-midi de janvier 1887, une

stupeur presque pareille à constater la sortie, vers une heure, d’un

philosophe moins illustre que le vieux Kant, mais aussi régulier, aussi

maniaque dans ses faits et gestes, sans compter qu’il est plus

destructif encore dans son analyse, — M. Adrien Sixte, celui que les

Anglais appellent volontiers le Spencer français. Il convient d’ajouter

tout de suite que cette rue Guy-de-la-Brosse, qui va de la rue de

Jussieu à la rue de Linné, fait partie d’une véritable petite province

bornée par le jardin des Plantes, l’hôpital de la Pitié, l’entrepôt des

vins et les premières rampes de la montagne Sainte-Geneviève. C’est dire

qu’elle permet ces familières inquisitions du coup d’œil, impossibles

dans les grands quartiers de la ville où le va-et-vient de l’existence

renouvelle sans cesse le flot des voitures et des passants. Ici ne

demeurent que de petits rentiers, de modestes professeurs, des employés

au Muséum, des étudiants désireux d’étudier, de tout jeunes gens de

lettres qui redoutent autour de leur solitude les tentations du pays

Latin. Les boutiques sont achalandées par leur clientèle, fixe comme

celle d’un faubourg. Le Boulanger, le Boucher, l’Epicier, la

Blanchisseuse, le Pharmacien, — tous ces noms sont prononcés au

singulier par les domestiques qui vont aux emplettes. Il n’y a guère

place pour une concurrence dans ce carré de maisons que dessert la ligne

des omnibus de la Glacière et qu’orne une fontaine capricieusement

chargée d’images d’animaux, en l’honneur du jardin des Plantes. Les

visiteurs de ce jardin s’y rendent rarement par la porte qui fait face à

l’hôpital. Aussi, même dans les belles journées de printemps et quand la

foule abonde sous les arbres reverdis de ce parc, asile favori des

militaires et des nourrices, la rue Linné demeure calme comme

d’habitude, à plus forte raison les rues avoisinantes. S’il se produit

dans ce coin isolé de Paris une affluence inusitée, c’est que les portes

de l’hospice de la Pitié s’ouvrent aux visiteurs des malades, et alors

se prolonge sur les trottoirs un défilé de figures humbles et tristes.

Ces pèlerins de misère arrivent munis de friandises destinées au parent

qui souffre derrière les vieux murs grisâtres de l’hôpital, et les

habitants des rez-de-chaussée, des loges et des magasins ne s’y trompent

guère. Ils prennent à peine garde à ces promeneurs de hasard et toute

leur attention se réserve pour les passants qui apparaissent tous les

jours sur les trottoirs et à la même minute. Il y a ainsi, pour les

boutiquiers et les concierges, comme pour le chasseur dans la campagne,

des signes précis de l’heure et du temps qu’il fera dans les allées et

venues des promeneurs de ce quartier, où résonnent parfois les appels

sauvages poussés par quelque bête de la ménagerie voisine : un ara qui

crie, un éléphant qui barrit, un aigle qui trompette, un tigre qui

miaule. En voyant trottiner, sa vieille serviette en cuir verdi sous le

bras, le professeur libre qui grignote un croissant d’un sou acheté en

hâte, ces espions du trottoir savent que huit heures vont sonner. Quand

le garçon du pâtissier-restaurateur sort avec ses plats couverts, ils

savent qu’il est onze heures, et que le chef de bataillon retraité qui

loge tout seul au cinquième étage de telle maison va déjeuner, — et

ainsi de suite pour chaque instant du jour. Un changement dans la

toilette des femmes qui promènent ici leurs élégances plus ou moins

coquettes est noté, critiqué, interprété par vingt bouches bavardes et

peu indulgentes. Enfin, pour employer une formule très pittoresque du

centre de la France, les moindres faits et gestes des habitués de ces

quatre ou cinq rues sont « dans les langues » et les faits et gestes de

M. Adrien Sixte plus encore que ceux de beaucoup d’autres, on va

comprendre pourquoi, par une simple esquisse du personnage. D’ailleurs

les détails de la vie menée par cet homme fourniront aux curieux de

nature humaine un document authentique sur une variété sociale assez

rare, celle des philosophes de profession. Quelques échantillons nous

ont été donnés de cette espèce par les anciens et plus récemment par

Colerus à propos de Spinoza, par Darwin et Stuart Mill à propos

d’eux-mêmes. Mais Spinoza était un Hollandais du dix-septième siècle.

Darwin et Mill grandirent dans l’opulente et active bourgeoisie

anglaise, au lieu que M. Sixte vivait sa vie philosophique en plein

Paris de la fin du dix-neuvième siècle. J’ai connu dans ma jeunesse, et

quand les études de cet ordre m’intéressaient, plusieurs individus aussi

emprisonnés que lui dans l’atmosphère des spéculations abstraites. Je

n’en ai pas rencontré qui m’ait mieux fait comprendre l’existence d’un

Descartes dans son poêle au fond des Pays-Bas, ou celle du penseur de

l’_Ethique_, lequel n’avait, comme on sait, d’autres distractions à ses

rêveries que de fumer parfois une pipe de tabac et de faire battre des

araignées.

Il y avait juste quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre,

était venu s’établir dans une des maisons de la rue Guy-de-la-Brosse,

dont tous les indigènes le connaissaient aujourd’hui. C’était, à cette

époque déjà lointaine, un homme de trente-quatre ans, chez lequel toute

physionomie de jeunesse était comme détruite par une si complète

absorption de l’esprit dans les idées, que ce visage rasé n’avait plus

ni âge ni profession. Des médecins, des prêtres, des policiers et des

acteurs offrent au regard, pour des raisons diverses, de ces faces

froides, glabres, à la fois tendues et expressives. Un front haut et

fuyant, une bouche avancée et volontaire avec des lèvres minces, un

teint bilieux, des yeux malades d’avoir trop lu, et cachés sous des

lunettes noires, un corps grêle avec de gros os, uniformément vêtu d’une

longue redingote en drap pelucheux l’hiver, en drap mince l’été, des

souliers noués de cordons, des cheveux trop longs, prématurément presque

tout blancs et très fins sous un de ces chapeaux dits gibus qui se

plient par une mécanique et se déforment aussitôt, — voilà sous quelles

apparences se présentait ce savant, dont toutes les actions furent dès

le premier mois aussi méticuleusement réglées que celles d’un

ecclésiastique. Il occupait un appartement de sept cents francs de

loyer, situé au quatrième, et composé d’une chambre à coucher, d’un

salon de travail, d’une salle à manger grande comme une cabine de

bateau, d’une cuisine, d’une chambre de bonne, le tout donnant sur le

plus large horizon. Le philosophe voyait de ses fenêtres l’étendue

entière du jardin des Plantes, la colline du Père-La-Chaise très au loin

dans le fond, à gauche, par delà une espèce de creux qui marquait la

place de la Seine. La gare d’Orléans et le dôme de la Salpêtrière se

dressaient en face de lui, et à droite la masse du cèdre noircissait sur

le fouillis vert ou dépouillé, suivant la saison, des arbres du

Labyrinthe. Des fumées d’usines se tordaient, sur le ciel gris ou clair,

à tous les coins de ce vaste paysage, d’où s’échappait une rumeur

d’océan lointain, coupée par des sifflements de locomotive ou de

bateaux. Sans doute, en choisissant cette thébaïde, M. Sixte avait cédé

à une loi générale, quoique inexpliquée, de la nature méditative.

Presque tous les cloîtres ne sont-ils pas bâtis dans des endroits qui

permettent d’embrasser par le regard une grande quantité d’espace?

Peut-être ces vues démesurées et confuses favorisent-elles les

concentrations de la pensée que distrairait un détail trop voisin, trop

circonstancié? Peut-être les solitaires trouvent-ils une volupté de

contraste entre leur inaction songeuse et l’ampleur du champ où se

développe l’activité des autres hommes? Quoi qu’il en soit de ce petit

problème qui se rattache à cet autre, trop peu étudié : la sensibilité

animale des hommes d’intelligence, il est certain que ce paysage

mélancolique était depuis quinze ans le compagnon avec qui le silencieux

travailleur causait le plus. Son ménage était tenu par une de ces

domestiques comme en rêvent tous les vieux garçons, sans se douter que

la perfection de certains services suppose chez le maître une régularité

correspondante d’existence. Dès son arrivée, le philosophe avait demandé

simplement au concierge une femme de charge pour ranger son appartement

et un restaurant d’où il fit venir ses repas. Ces deux demandes

risquaient d’aboutir aux pires conséquences : un service fait à la

diable et une nourriture de poison. Elles eurent ce résultat inattendu

d’introduire dans l’intérieur d’Adrien Sixte précisément la personne que

rêvaient ses vœux les plus chimériques, si toutefois un abstracteur de

quintessences, comme Rabelais appelle cette sorte de songeurs, garde le

loisir de former des vœux.

Ce concierge — d’après les us et coutumes de tous les concierges dans

les maisons à petits appartements — augmentait le revenu trop faible de

sa loge au moyen d’un métier manuel. Il était cordonnier « en neuf et en

vieux », disait une pancarte collée à la vitre de la fenêtre sur la rue.

Parmi ses clients, le père Carbonnet — c’était son nom — comptait un

prêtre domicilié rue Cuvier. Ce prêtre, âgé, retiré du monde, avait pour

domestique Mlle Mariette Trapenard, une femme de quarante ans environ,

habituée depuis des années à tout gouverner chez son maître, avec cela

restée très paysanne, sans aucune ambition de jouer à la demi-dame, rude

à l’ouvrage, mais qui n’aurait voulu à aucun prix entrer dans une maison

où elle se fût heurtée à une autorité féminine. Le vieux prêtre venait

de mourir presque subitement dans la semaine qui précéda l’installation

du philosophe rue Guy-de-la-Brosse. Le père Carbonnet, sur la feuille de

location duquel le nouveau venu s’inscrivit simplement comme rentier,

devina sans peine l’espèce d’hommes où classer ce M. Sixte, d’abord à la

quantité de volumes qui composaient la bibliothèque du savant, puis à un

racontar d’une bonne de la maison, celle d’un professeur au collège de

France domicilié au premier. — Ainsi l’attestaient les affiches

blanches posées contre le mur et qui donnaient le programme des cours de

ce célèbre établissement. — Dans ces phalanstères du Paris bourgeois

tout devient événement. La bonne avait nommé à sa maîtresse le futur

voisin du quatrième. La maîtresse l’avait nommé à son mari. Ce dernier

en parla aussitôt à table en des termes que la bonne comprit assez pour

démêler que le locataire « était dans les papiers, comme Monsieur ».

Carbonnet n’eût pas été digne de tirer le cordon dans une loge

parisienne, si sa femme et lui n’eussent éprouvé immédiatement le besoin

de mettre eu rapports M. Adrien Sixte et Mlle Trapenard, d’autant plus

que Mme Carbonnet, vieille et quasi impotente, se trouvait elle-même

déjà trop occupée par trois ménages dans la maison pour prendre encore

celui-là. Le goût de l’intrigue domestique qui fleurit dans les loges,

comme les fuchsias, les géraniums, et les basilics, induisit donc ce

couple à certifier au savant que les traiteurs du quartier cuisinaient

de la gargote, qu’il n’y avait pas une seule femme de charge dont ils

pussent répondre dans le voisinage, que la servante de feu M. l’abbé

Vayssier était une « perle » de discrétion, d’ordre, d’économie et de

talent culinaire. Bref, le philosophe consentit à voir cette gouvernante

modèle. L’évidente honnêteté de la fille le séduisit et aussi, cette

réflexion que cet arrangement simplifiait de beaucoup son existence, en

le dispensant d’une odieuse corvée, celle de donner lui-même un certain

nombre d’ordres positifs. Mlle Trapenard entra donc au service de ce

maître, pour n’en plus bouger, au gage de quarante-cinq francs par mois,

qui devinrent bien vite soixante. Le savant lui donnait en outre

cinquante francs d’étrennes. Il ne vérifiait jamais son livre, qu’il

réglait, chaque dimanche matin, sans aucune contestation. C’était elle

qui avait affaire à tous les fournisseurs, sans qu’aucune remarque de M.

Sixte vînt la troubler dans ses combinaisons, d’ailleurs presque

honnêtes. Enfin, elle régnait au logis en maîtresse absolue, situation

qui excitait, comme on le pense, l’universelle envie du petit monde sans

cesse en train d’aller et de venir par l’escalier commun, qu’un frotteur

nettoyait tous les lundis.

— « Hein! mademoiselle Mariette, l’avez-vous mise la main sur le bon

numéro, l’avez-vous mise?... » lui disait Carbonnet quand la bonne du

philosophe s’arrêtait une minute à causer avec son introducteur, devenu

plus vieux. Il était obligé maintenant de porter des lunettes sur son

nez carré, et il ajustait avec peine ses coups de marteau sur les clous

qu’il enfonçait dans des talons de bottine, la forme serrée entre ses

jambes, le tablier de cuir noué autour de son corps. Depuis quelques

années, il élevait un coq appelé Ferdinand, sans que personne eût jamais

su le motif de ce surnom. Cette bête errait parmi les cuirs, excitant

l’admiration des visiteurs par son avidité à happer des boutons de

bottine. Dans ses moments de terreur, ce coq familier se réfugiait chez

son maître, enfonçait une de ses pattes dans la poche du gilet et

cachait sa tête sous le bras du vieux concierge : « Allons, Ferdinand,

dites bonjour à Mlle Mariette... » reprenait Carbonnet. Et le coq

becquetait doucement la main de la fille, et son maître continuait :

— « Je dis toujours : Ne vous désespérez pas d’une mauvaise année, il

en viendra deux tout de suite, et aussi des bonnes; elles se suivent

comme Ferdinand suit les poules; n’est-ce pas, gourgandin? »

— « C’est vrai », répondait Mariette, « il faut en convenir, pour un

brave homme, Monsieur est un brave homme; quoique, pour la religion,

c’est un païen, qui n’est pas allé une fois à la messe depuis ces quinze

ans... »

— « Y en a tant qui z’y vont, » répliquait Carbonnet, « que c’est des

gaillards qui vous mènent des vies de remplaçant _entre quatre et minuit

(catimini)_... »

Ce fragment de conversation peut être donné comme le type de l’opinion

que Mlle Mariette nourrissait sur son maître. Mais cette opinion

demeurerait inintelligible si l’on ne rappelait ici les travaux du

philosophe et l’histoire de sa pensée. Né en 1839 à Nancy, où son père

tenait une petite boutique d’horlogerie, et remarqué de bonne heure pour

la précocité de son intelligence, Adrien Sixte a laissé parmi ses

camarades le souvenir d’un enfant chétif et taciturne, doué d’une force

de résistance morale qui éloignait dès lors la familiarité. Il fit des

études d’abord très brillantes, puis moyennes, jusqu’à ce que, dans la

classe de philosophie, qui portait le nom de Logique, il se distinguât

par des aptitudes exceptionnelles. Son professeur, frappé de son talent

de métaphysicien, voulut le décider à préparer l’examen de l’Ecole

normale. Adrien s’y refusa et déclara d’ailleurs à son père que, métier

pour métier, il préférait à tous un travail manuel. « Je serai horloger

comme toi... » fut sa seule réponse aux objurgations de ce père, qui

caressait, comme les innombrables artisans ou commerçants français dont

les enfants fréquentent le collège, le rêve, pour son fils, d’un avenir

de fonctionnaire. M. et Mme Sixte — car Adrien avait encore sa

mère — ne pouvaient d’ailleurs reprocher quoi que ce fût à ce garçon

qui ne fumait pas, n’allait pas au café, ne se montrait jamais avec une

fille, enfin qui faisait leur orgueil, et aux volontés duquel ils se

résignèrent, le cœur navré. Ils renoncèrent à ce qu’il prit aucune

carrière, mais il ne consentirent pas à le mettre en apprentissage; et

le jeune homme vécut chez eux sans autre occupation que d’étudier à sa

guise. Il employa ainsi dix années à se perfectionner dans l’étude des

philosophies anglaises et allemandes, dans les Sciences Naturelles et

particulièrement dans la physiologie du cerveau, dans les Sciences

Mathématiques; enfin, il se donna, comme l’a dit de lui-même un des

grands écrivains de notre époque, cette « violente encéphalite », cette

espèce d’apoplexie de connaissances positives qui fut le procédé

d’éducation de Carlyle et de Mill, de M. Taine et de M. Renan, de

presque tous les maîtres de la philosophie moderne. En 1868, le fils du

petit horloger de Nancy, âgé alors de vingt-neuf ans, publia un gros

volume de 500 pages intitulé : _Psychologie de Dieu_, qu’il n’envoya pas

à plus de quinze personnes, mais qui eut la fortune inattendue d’un

scandaleux retentissement. Ce livre, écrit dans la solitude de la pensée

la plus intègre, présentait ce double caractère d’une analyse critique,

aiguë jusqu’à la cruauté, et d’une ardeur dans la négation, exaltée

jusqu’au fanatisme. Moins poète que M. Taine, incapable d’écrire la

magnifique préface de _l’Intelligence_ et le morceau sur l’universel

phénoménisme; moins desséché que M. Ribot, qui préludait déjà par ses

_Psychologues anglais_ à la belle série de ses études, sa _Psychologie

de Dieu_ alliait à la fois l’éloquence de l’un à la pénétration de

l’autre, et elle avait la chance, non cherchée, de s’attaquer

directement au problème le plus passionnant de la métaphysique. Une

brochure d’un évêque très en vue, une allusion indignée d’un cardinal

dans un discours au Sénat, un article foudroyant du plus brillant

critique spiritualiste dans une célèbre Revue, suffirent pour désigner

l’ouvrage aux curiosités de la jeunesse, sur laquelle passait un vent de

révolution, symptôme avant-coureur des bouleversements prochains. La

thèse de l’auteur consistait à démontrer la production nécessaire de

« l’hypothèse-Dieu » par le fonctionnement de quelques lois

psychologiques, rattachées elles-mêmes à quelques modifications

cérébrales d’un ordre tout physique. Cette thèse était établie, appuyée,

développée avec une âpreté d’athéisme qui rappelait les fureurs de

Lucrèce contre les croyances de son temps. Il arriva donc au solitaire

de Nancy que son œuvre, conçue et composée comme dans une cellule, fut

du premier coup mêlée d’une manière tapageuse à la bataille des idées

contemporaines. On n’avait pas rencontré depuis des années, une pareille

puissance d’idées générales mariée à une telle ampleur d’érudition, ni

une si riche abondance de points de vue unie à un si audacieux

nihilisme. Mais, tandis que le nom de l’écrivain devenait célèbre à

Paris, ses parents, ceux qui vivaient auprès de lui sans le connaître,

ceux qui l’avaient élevé, demeuraient atterrés de son succès. Quelques

articles de journaux catholiques désespéraient Mme Sixte. Le vieil

horloger tremblait de perdre sa clientèle dans l’aristocratie

nancéienne. Toutes les misères de la province crucifièrent le

philosophe, qui allait prendre le parti de quitter sa famille, quand

l’invasion allemande et l’épouvantable naufrage national détournèrent de

lui l’attention de ses compatriotes et de ses parents. Ces derniers

moururent au printemps de 1871. Dans l’été de cette même année, Adrien

Sixte perdit encore une tante, et c’est ainsi qu’à l’automne de 1872,

ayant réglé toute sa fortune, il vint s’établir à Paris. Ses ressources

consistaient, grâce à l’héritage de son père et à celui de cette tante,

dans huit mille francs de rente placés en viager. Il était résolu à ne

pas se marier, à ne jamais aller dans le monde, à n’ambitionner ni

honneurs, ni places, ni réputation. Toute la formule de sa vie tenait

dans ce mot : penser.

Pour mieux définir cet homme d’une qualité si rare que cette esquisse

d’après nature risquera de paraître invraisemblablement au lecteur peu

familiarisé avec la biographie des grands manipulateurs d’idées, il est

nécessaire, de donner un aperçu des journées de ce puissant travailleur.

Eté comme hiver, M. Sixte s’asseyait à sa table dès six heures du matin,

lesté seulement d’une tasse de café noir. A dix heures, il déjeunait,

opération sommaire et qui lui permettait de franchir à dix heures et

demie la porte du jardin des Plantes. Il se promenait là jusqu’à midi,

poussant quelquefois sa flânerie vers les quais et du côté de

Notre-Dame. Un de ses plaisirs favoris consistait dans de longues

séances devant les cages des singes et la loge de l’éléphant. Les

enfants et les servantes qui le voyaient rire, comme il riait,

silencieusement et longuement, aux férocités et aux cynismes des

macaques et des ouistitis ne soupçonnaient guère les misanthropiques

pensées que ce spectacle soulevait dans le savant qui comparait en

lui-même la comédie humaine à la comédie simiesque, comme il comparait à

notre folie habituelle la sagesse de l’animal si noble qui fut le roi du

globe avant nous. Vers midi, M. Sixte rentrait, et, de nouveau, il

travaillait jusqu’à quatre heures, De quatre à six il recevait, trois

fois la semaine, des visiteurs qui étaient presque toujours des

étudiants, des maîtres occupés aux mêmes études que lui, des étrangers

attirés par une renommée aujourd’hui européenne. Trois autres fois il

sortait et faisait les quelques visites indispensables. A six heures il

dînait, sortait encore, allant cette fois le long du jardin fermé

jusqu’à la gare d’Orléans. A huit heures il rentrait, réglait sa

correspondance ou lisait. A dix heures toute lumière s’éteignait chez

lui. Cette existence monastique avait son repos hebdomadaire du lundi,

le philosophe ayant observé que le dimanche déverse sur la campagne un

flot encombrant de promeneurs. Ces jours-là, il partait de grand matin,

montait dans un train de banlieue et ne rentrait que le soir. Il ne

s’était pas une fois, durant ces quinze ans, départi de cette régularité

absolue. Pas une fois il n’avait accepté une invitation à manger dehors,

ni pris place dans une salle de spectacle. Il ne lisait jamais un

journal, s’en rapportant pour le service de ses publications à son

éditeur, et ne remerciant jamais d’un article. Son indifférence

politique était si complète qu’il n’avait jamais retiré sa carte

d’électeur. Il convient d’ajouter, pour fixer les traits principaux de

cette figure singulière, qu’il avait rompu tout rapport avec sa famille,

et que cette rupture se fondait, comme les moindres actes de cette vie,

sur une théorie. Il avait écrit dans la préface de son second livre :

_Anatomie de la volonté_, cette phrase significatives : « Les attaches

sociales doivent être réduites à leur _minimum_ pour celui qui veut

connaître et dire la vérité dans le domaine des sciences

psychologiques. » Par un motif semblable, cet homme, si doux, qu’il

n’avait pas fait trois observations à sa servante depuis quinze ans,

s’interdisait systématiquement la charité. Il pensait sur ce point comme

Spinoza, qui a écrit dans le livre quatrième de l’_Ethique_ : « La

pitié, chez un sage qui vit d’après la raison, est mauvaise et

inutile. » Ce Saint Laïque, comme on l’eût appelé aussi justement, que

le vénérable Emile Littré, haïssait dans le Christianisme une maladie de

l’humanité. Il en donnait ces deux raisons, d’abord que l’hypothèse d’un

père céleste et d’un bonheur infini avait développé à l’excès dans l’âme

le dégoût du réel et diminué la puissance d’acceptation des lois de la

nature, — ensuite qu’en établissant l’ordre social sur l’amour,

c’est-à-dire sur la sensibilité, cette religion avait ouvert la voie aux

pires caprices des doctrines les plus personnel es. Il ne se doutait

point d’ailleurs que sa fidèle domestique lui cousait des médailles

bénites dans tous ses gilets, et son inadvertance à l’endroit de

l’univers extérieur était si complète qu’il faisait maigre les vendredis

et autres jours prescrits par l’Eglise, sans apercevoir cet effort caché

de la vieille fille pour assurer le salut d’un maître dont elle disait

quelquefois, reproduisant, sans le savoir elle-même, un mot célèbre :

— « Le bon Dieu ne serait pas le bon Dieu, s’il avait le cœur de le

damner. »

Ces années d’un labeur continu dans cet ermitage de la rue

Guy-de-la-Brosse avaient produit, outre cette _Anatomie de la volonté_,

une _Théorie des passions_, en trois volumes, dont la publication aurait

été plus scandaleuse encore que celle de la _Psychologie de Dieu_,

si’extrême liberté de la presse et du livre depuis tantôt dix ans

n’avait habitué les lecteurs à des audaces de description que la

tranquille férocité technique d’un savant ne saurait égaler. Dans ces

deux livres se trouvait précisée la doctrine de M. Sixte, qu’il est

indispensable de résumer ici, en quelques traits généraux, pour

l’intelligence du drame auquel cette courte biographie sert de prologue.

Avec l’école critique issue de Kant, l’auteur de ces trois traités admet

que l’esprit est impuissant à connaître des causes et des substances, et

qu’il doit seulement coordonner les phénomènes. Avec les psychologues

anglais, il admet qu’un groupe parmi ces phénomènes, celui qui est

étiqueté sous le nom d’âme, peut être l’objet d’une connaissance

scientifique, à la condition d’être étudié d’après une méthode

scientifique. Jusqu’ici, comme on voit, il n’y a rien dans ces théories

qui les distingue de celles que MM. Taine, Ribot et leurs disciples ont

développées dans leurs principaux travaux. Les deux caractères originaux

des recherches de M. Sixte sont ailleurs. Le premier réside dans une

analyse négative de ce qu’Herbert Spencer appelle l’Inconnaissable. On

sait que le grand penseur anglais admet que toute réalité repose sur un

arrière-fonds qu’il est impossible de pénétrer; par suite, il faut, pour

employer la formule de Fichte, comprendre cet arrière-fonds comme

incompréhensible. Mais, comme l’atteste fortement le début des _Premiers

Principes_, pour M. Spencer cet Inconnaissable est réel. Il vit, puisque

nous vivons de lui. De là il n’y a qu’un pas à concevoir que cet

arrière-fonds de toute réalité enveloppe une pensée, puisque notre

pensée en sort; un cœur, puisque notre cœur en dérive. Beaucoup

d’excellents esprits entrevoient dès aujourd’hui une réconciliation

probable de la Science et de la Religion sur ce terrain de

l’Inconnaissable. Pour M. Sixte, c’est là une dernière forme de

l’illusion métaphysique et qu’il s’est acharné à détruire avec une

énergie d’argumentation que l’on n’avait pas admirée à ce degré depuis

Kant. — Son second titre d’honneur, comme psychologue, consiste dans un

exposé très nouveau et très ingénieux des origines animales de la

sensibilité humaine. Grâce à une lecture immense et à une connaissance

minutieuse des Sciences Naturelles, il a pu tenter pour la genèse des

formes de la pensée le travail que Darwin a essayé pour la genèse des

formes de la vie. Appliquant la loi de l’évolution aux divers faits qui

constituent le cœur humain, il a prétendu montrer que nos plus raffinées

sensations, nos délicatesses morales les plus subtiles, comme nos plus

honteuses déchéances, sont l’aboutissement dernier, la métamorphose

suprême d’instincts très simples, transformation eux-mêmes des

propriétés de la cellule primitive; en sorte que l’univers moral

reproduit exactement l’univers physique et que le premier n’est que la

conscience douloureuse ou extatique du second. Cette conclusion,

présentée à titre d’hypothèse, à cause de son caractère métaphysique,

sert de terme d’arrivée à une merveilleuse série d’analyses, parmi

lesquelles il convient de citer deux cents pages sur l’amour, d’une

hardiesse presque plaisante sous la plume d’un homme très chaste, sinon

vierge. Mais le même Spinoza n’a-t-il pas donné une théorie de la

jalousie qu’aucun romancier moderne n’a égalée en brutalité? Et

Schopenhauer ne rivalise-t-il pas d’esprit avec Chamfort dans ses

boutades contre les femmes? Il est presque inutile d’ajouter que le

déterminisme le plus complet circule d’une extrémité à l’autre de ces

livres. On doit à M. Sixte quelques phrases qui traduisent avec une

extrême énergie cette conviction que tout est nécessaire dans l’âme,

même l’illusion que nous sommes libres : « Tout acte », a-t-il écrit,

« n’est qu’une addition. Dire qu’il est libre, c’est dire qu’il y a dans

un total plus qu’il n’y a dans les éléments additionnés. Cela est aussi

absurde en psychologie qu’en arithmétique. » Et ailleurs : « Si nous

connaissions vraiment la position relative de tous les phénomènes qui

constituent l’univers actuel, — nous pourrions, dès à présent, calculer

avec une certitude égale à celle des astronomes le jour, l’heure, la

minute où l’Angleterre par exemple évacuera les Indes, où l’Europe aura

brûlé son dernier morceau de houille, où tel criminel encore à naître,

assassinera son père, où tel poème, encore à concevoir, sera composé.

Tout l’avenir tient dans le présent comme toutes les propriétés du

triangle tiennent dans sa définition... » Le fatalisme mahométan ne

s’est pas exprimé avec une précision plus absolue.

Des spéculations de cet ordre ne semblent guère comporter que la plus

affreuse aridité d’imagination. Aussi le mot que M. Sixte disait souvent

de lui-même : « Je prends la vie par son côté poétique... »

paraissait-il à ceux qui l’entendaient le plus absurde des paradoxes. Et

cependant rien de plus exact, eu égard à la nature d’esprit spéciale des

philosophes. Ce qui distingue essentiellement le philosophe-né des

autres hommes, c’est que les idées, au lieu d’être pour son intelligence

des formules plus ou moins nettes, sont vivantes et réelles, comme des

êtres. La sensibilité chez lui se modèle sur la pensée au lieu que chez

nous tous il s’établit un divorce, plus ou moins complet, entre le cœur

et le cerveau. Un prédicateur chrétien a marqué admirablement la nature

de ce divorce quand il a prononcé cette phrase étrange et profonde :

« Nous _savons_ bien que nous mourrons, mais nous ne le _croyons_ pas. »

Le philosophe, lui, quand il l’est par passion, par constitution, ne

conçoit pas cette dualité, cette vie dispersée entre des sensations et

des réflexions contradictoires. Aussi n’étaient-ce pas pour M. Sixte de

simples objets de spéculation que cette universelle nécessité des

choses, que cette métamorphose indéfinie et constante des phénomènes les

uns dans les autres, que ce colossal travail de la nature sans cesse en

train de se faire et se défaire, sans point de départ, sans point

d’arrivée, par le seul jeu de la cellule primitive, que ce travail

parallèle de l’âme humaine reproduisant, sous forme de pensées,

d’émotions et de volontés, le mouvement de la vie physiologique. Il se

plongeait dans la contemplation de ces idées avec une espèce de vertige,

il les sentait avec tout son être, en sorte que ce bonhomme assis à sa

table, servi par la vieille bonne qui cuisinait à côté, dans un bureau

garni de rayonnages encombrés, la mine chétive, les pieds dans sa

chancelière, le torse pris dans un paletot rapé, participait en

imagination au labeur infini de l’univers. Il vivait la vie de toutes

les créatures. Il revêtait toutes les formes, sommeillant avec le

minéral, végétant avec la plante, s’animant avec les bêtes

rudimentaires, se compliquant avec les organismes supérieurs, homme

enfin et s’épanouissant dans les amplitudes d’un esprit capable de

refléter le vaste monde. Ce sont ces délices des idées générales,

analogues à celles de l’opium, qui rendent ces songeurs indifférents aux

menus accidents du monde extérieur, et aussi, pourquoi ne pas le dire?

presque absolument étrangers aux affections ordinaires de la vie. Nous

ne nous attachons qu’à ce que nous sentons bien réel; or, pour ces têtes

singulières, c’est l’abstraction qui est la réalité, et la réalité

quotidienne une ombre, une épreuve grossière et dégradée des lois

invisibles. Peut-être M. Sixte avait-il aimé sa mère. A coup sûr, là

s’était bornée son existence sentimentale. S’il était doux et indulgent

pour tous les hommes, c’était par le même instinct qui lui faisait,

lorsqu’il déplaçait une chaise dans son bureau, prendre ce meuble sans

violence. Mais il n’avait jamais éprouvé le besoin d’avoir auprès de lui

une chaude et ardente tendresse, une famille, un dévouement, un amour,

pas même une amitié. Les quelques savants avec lesquels il était lié lui

représentaient des conversations professionnelles, celui-ci sur la

chimie, cet autre sur les hautes mathématiques, un troisième sur les

maladies du système nerveux. Que ces gens-là fussent mariés, occupés

d’élever leurs enfants, soucieux de se pousser dans une carrière, il

n’en tenait aucun compte dans ses rapports avec eux. Et si bizarre que

doive paraître une telle conclusion après une telle esquisse, il était

heureux.

Un pareil homme, un pareil intérieur et une pareille vie étant donnés,

que l’on imagine l’effet produit dans ce cabinet de travail de la rue

Guy-de-la-Brosse par ces deux faits survenus coup sur coup dans un même

après-midi : d’abord une cédule de citation adressée à M. Adrien Sixte,

pour qu’il eût à comparaître au cabinet de M. Valette, juge

d’instruction, afin d’être interrogé, suivant la formule, « sur les

faits et circonstances dont il lui serait donné connaissance; » en

second lieu, une carte portant le nom de Mme veuve Greslou et demandant

que M. Sixte voulût bien la recevoir le lendemain vers quatre heures,

« pour l’entretenir du crime dont était accusé à faux son malheureux

enfant. » J’ai dit que le philosophe ne lisait jamais aucun journal.

S’il en eût seulement ouvert un au hasard depuis quinze jours, il y eût

trouvé des allusions à cette histoire du jeune Greslou que de récents

procès ont fait oublier. Faute de ce renseignement, la cédule de

citation et le billet de la mère ne lui offrirent aucune espèce de sens

précis. Cependant, par le rapport entre cette citation et le mot de la

mère, il se rendit compte que les deux faits étaient probablement

connexes, et il pensa aussitôt qu’il s’agissait d’un jeune homme, d’un

certain Robert Greslou, qu’il avait connu, l’année précédente, dans des

circonstances d’ailleurs très simples. Mais, précisément, ces

circonstances contrastaient trop avec toute idée d’un procès criminel,

pour que ce souvenir guidât en aucune manière les hypothèses du savant,

et il demeura longtemps à regarder cette cédule tour à tour et cette

carte, en proie à l’inquiétude presque douloureuse que le moindre

événement d’un ordre très inattendu et très obscur inflige aux hommes

d’habitude.

Robert Greslou? — M. Sixte avait lu ce nom pour la première fois, voici

deux ans, au bas d’un billet qui accompagnait un manuscrit. Ce manuscrit

portait comme titre : _Contribution à l’étude de la multiplicité du

Moi_, et le billet énonçait modestement le désir que le célèbre écrivain

voulût bien jeter un coup d’œil sur ce premier essai d’un tout jeune

homme. L’auteur avait ajouté à sa signature : « élève-vétéran de

philosophie au lycée de Clermont-Ferrand. » Ce travail d’environ

soixante pages révélait une intelligence si prématurément subtile, une

connaissance si exacte des théories les plus récentes de la psychologie

contemporaine, enfin une telle ingéniosité d’analyse, que M. Sixte avait

cru devoir répondre par une longue lettre. Un mot de remerciement était

venu aussitôt, dans lequel le jeune homme annonçait qu’obligé d’aller à

Paris pour ses examens oraux de l’Ecole normale, il aurait l’honneur de

se présenter chez le Maître. Ce dernier avait donc vu entrer un

après-midi un garçon d’environ vingt ans, avec de beaux yeux noirs vifs

et mobiles qui éclairaient un visage un peu trop pâle. C’était le seul

détail de physionomie qui fût demeuré dans la mémoire du philosophe.

Semblable sur ce point à tous les spéculatifs, il ne recevait du monde

visible qu’une impression flottante et n’en gardait qu’une réminiscence

vague comme cette impression. Mais sa mémoire des idées était

surprenante, et il se rappelait jusqu’au moindre détail son entretien

avec ce Robert Greslou. Parmi les jeunes gens que sa renommée attirait

chez lui, aucun ne l’avait étonné davantage par la précocité vraiment

extraordinaire de l’érudition et du raisonnement. Sans doute il flottait

dans l’esprit de cet adolescent bien de l’à-peu-près, l’effervescence

d’une pensée qui s’est assimilé, trop vite, trop de connaissances

diverses; mais quelle merveilleuse facilité de déduction! Quelle

éloquence naturelle, et aussi quelle visible sincérité d’enthousiasme!

Le savant le revoyait, au cours de cette conversation, gesticulant un

peu et lui disant : « Non, monsieur, vous ne savez pas ce que vous êtes

pour nous, ni ce que nous éprouvons à lire vos livres... Vous êtes celui

qui accepte toute la vérité, celui en qui on peut croire... Tenez, dans

votre _Théorie des passions_, l’analyse de l’amour, mais c’est notre

bréviaire à tous... Au lycée, on défend le livre. Je l’avais chez moi,

et deux de mes camarades venaient copier ces chapitres, à la maison, les

jours de sortie... » Et comme il se cache une vanité d’auteur dans l’âme

de tout homme qui a fait imprimer de sa prose, fût-il aussi absolument

sincère que M. Adrien Sixte, ce culte d’un groupe d’écoliers, naïvement

exprimé par l’un d’eux, avait flatté particulièrement le philosophe.

Robert Greslou avait sollicité l’honneur d’une seconde visite, et là,

tout en avouant un échec à l’Ecole normale, il s’était un peu ouvert sur

ses projets. M. Sixte, lui, s’était laissé aller, contre ses habitudes,

à l’interroger sur des détails intimes. Il avait appris ainsi que le

jeune homme était le fils unique d’un ingénieur mort sans fortune, et

que la mère l’avait élevé à force de sacrifices. « Mais je n’en

accepterai plus, » disait Robert; « mon intention est de passer ma

licence dès cette année, puis je demande une chaire de philosophie

aussitôt, dans un collège, et je travaille à un grand ouvrage sur les

variations de la personnalité, dont l’essai que je vous ai soumis forme

l’embryon... » Les yeux du jeune psychologue s’étaient faits plus

brillants pour formuler ce programme de vie. Ces deux visites dataient

du mois d’août 1885. On était en février 1887, et, depuis lors, M. Sixte

avait reçu cinq ou six lettres de son jeune disciple. Une d’elles lui

annonçait l’entrée de Robert Greslou comme précepteur dans une famille

noble, qui passait les mois d’été dans un château situé près d’un des

plus jolis lacs des montagnes d’Auvergne : celui d’Aydat. Un simple

détail donnera la mesure de la préoccupation où M. Sixte fut jeté par la

coïncidence entre la lettre émanée du cabinet du juge et la carte de Mme

Greslou. Quoiqu’il eût sur sa table les épreuves à revoir d’un long

article pour la _Revue philosophique_, il se mit à rechercher cette

correspondance avec le jeune homme le soir même. Il la trouva tout de

suite dans le cartonnier où il rangeait méticuleusement ses moindres

papiers. Elle était classée, avec d’autres du même genre, sous la

rubrique : « Documents contemporains sur la formation des esprits. »

Elle formait environ trente pages que le savant lut avec un soin

particulier, sans y rencontrer rien que des réflexions d’un ordre

intellectuel, des questions sur des lectures à suivre, et l’énoncé de

quelques projets de mémoires. Quel fil pouvait bien rattacher de

pareilles préoccupations au procès criminel dont parlait la mère? Il

fallait que ce garçon, vu deux fois à peine, eût beaucoup frappé le

philosophe, car la pensée que le mystère dissimulé derrière cet appel au

Palais de Justice était le même que celui qui motivait cette visite

subite d’une mère au désespoir le tint éveillé une partie de la nuit.

Pour la première fois depuis des années, il brusqua Mlle Trapenard à

cause d’une petite négligence de service, et quand il passa devant la

loge à une heure de l’après-midi, son visage, d’ordinaire très calme

exprimait un si visible souci que le père Carbonnet, déjà mis en éveil

par la lettre de convocation arrivée ouverte, suivant une coutume assez

barbare, et qu’il avait lue, comme de juste, fit cette confidence à sa

femme, — il avait déjà parlé de la chose dans tout le quartier :

— « Je ne suis pas curieux des affaires des autres, mais je donnerais

bien vingt ans de la vie de la propriétaire pour savoir ce que la

justice peut vouloir à ce pauvre M. Sixte, qu’il est là qui dévale à

cette heure-ci comme un _abohi-fou_... »

— « Tiens, M. Sixte a changé son heure de promenade », disait à sa mère

la jeune fille, assise au comptoir dans la boutique de la boulangerie.

« Il paraît qu’il va avoir un procès pour un héritage? »

— « Pige-moi donc le père Sixte; se défile-t-il, ce zèbre-là!... Il

paraît que la justice le chicane », racontait à son camarade un des deux

élèves en pharmacie. « Ces vieux, ça n’a l’air de rien, et puis on

découvre des tas d’histoires malpropres dans des coins... Au fond, c’est

tous des canailles... »

— « Il est encore plus ours que d’habitude. Il ne nous saluera

seulement pas. » C’était la femme du professeur au Collège de France

établi dans la même maison que le célèbre philosophe et qui se croisait

avec lui. « Tant mieux, d’ailleurs; on prétend qu’on va poursuivre ses

livres. Ce n’est pas dommage... »

Et voilà comment les plus modestes des hommes, et qui se croient les

plus ignorés, ne peuvent bouger sans encourir les commentaires lancés

par d’innombrables bouches, du moment qu’ils habitent ce que l’on est

convenu d’appeler à Paris un quartier paisible. Ajoutons que M. Sixte se

fût soucié de cette curiosité, s’il l’eût soupçonnée, comme d’un volume

de philosophie universitaire. C’était pour lui le dernier terme du

mépris.

II

L’AFFAIRE GRESLOU

Le célèbre philosophe était, en toute chose, d’une ponctualité

méthodique. Parmi les maximes adoptées, à l’imitation de Descartes, dans

le début de sa vie, se trouvait celle-ci : « L’ordre affranchit la

pensée. » Il arrivait donc au Palais de Justice cinq minutes avant le

moment fixé sur la cédule. Il dut attendre une demi-heure dans le

corridor avant que le juge le fît appeler. Dans ce long couloir, aux

longs murs nus et blancs, meublés de quelques chaises et de tables pour

les garçons de service, les voix se faisaient basses comme dans toutes

les antichambres officielles. Il s’y trouvait six à sept personnes. Le

savant avait pour voisin un honnête bourgeois et sa femme, commerçants

de quartier, appelés pour une autre affaire, et très désorientés par

cette rencontre avec la justice. La vue de ce personnage à la face

rasée, aux yeux cachés par les verres sombres et ronds de ses lunettes,

avec sa longue redingote et sa physionomie inexplicable, inquiéta ces

gens au point de leur faire quitter la place où ils chuchotaient :

— « Il est de la police », dit le mari à sa femme.

— « Tu crois? » reprit la femme en regardant l’énigmatique et immobile

figure avec terreur. « Dieu! qu’il a l’air faux!... »

Pendant que se jouait cette scène profondément comique, sans que

l’observateur professionnel du cœur humain se doutât une seule minute de

l’effet qu’il produisait, ni même qu’il y eût quelqu’un à côté de lui,

le juge d’instruction causait avec un ami dans une petite pièce

attenante à son cabinet. Embellie par les autographes et les portraits

de quelques malfaiteurs fameux, cette pièce servait en même temps à M.

Valette de chambre à toilette, de fumoir et aussi de _retiro_, quand il

voulait bavarder hors de l’inévitable présence de son commis-greffier.

Ce juge était un homme de moins de quarante ans, avec un joli profil,

des vêtements coupés à la mode, des bagues aux doigts, enfin un

magistrat de la nouvelle école. Dans la rue, avec son ruban de

chevalier, son veston ajusté et son chapeau luisant, vous l’eussiez pris

pour un boursier décoré à propos d’une émission. Il tenait à la main le

papier sur lequel le savant avait écrit son nom, d’une écriture claire

et toute liée, et il montrait cette signature à son ami, un simple homme

de plaisir celui-là, et qui présentait cette physionomie à la fois

effacée et nerveuse, comme il ne s’en rencontre qu’à Paris. Essayez d’y

déchiffrer des goûts, des habitudes, un caractère? C’est impossible,

tant il a passé sur ce visage de sensations multiples et

contradictoires. Ce viveur appartenait à l’espèce de ceux qui suivent

les premières représentations, visitent les ateliers des peintres,

assistent aux procès sensationnels, enfin qui se piquent d’être au

courant, « dans le train », comme on dit aujourd’hui. Après avoir lu le

nom d’Adrien Sixte, il s’écria :

— « Bravo, mes compliments, mon vieux Valette. C’est une vraie chance

d’avoir à causer avec cet homme-là! Tu connais son chapitre sur l’amour

dans je ne sais plus quel bouquin?... En voilà un qui connaît les

femmes... Mais sur quoi diable as-tu à l’interroger? »

— « Sur cette affaire Greslou », dit le juge; « il a beaucoup reçu le

jeune homme, et la défense l’a cité comme témoin à décharge. On a lancé

une commission rogatoire rien que pour cela. »

— « Quel dommage que je ne puisse pas le voir! » dit l’autre.

— « Ça te ferait plaisir? Rien de plus facile... Je vais le faire

introduire... Tu t’en iras comme il entrera... En tout cas, c’est

convenu pour ce soir, à huit heures, chez Figon. Gladys y sera,

naturellement? »

— « Convenu... Tu sais son dernier mot à Gladys. Comme nous reprochions

devant elle à Percy de tromper Gustave : « Mais il faut bien qu’elle ait

deux amants, puisqu’elle dépense par an le double de ce que chacun lui

donne!... »

— « Ma foi, » dit Valette, « je crois que celle-là en remontrerait sur

la philosophie de l’amour à tous les Sixtes du monde et du

demi-monde... »

Les deux amis rirent gaiement, puis le juge donna l’ordre qu’on appelât

le philosophe. Le curieux, tout en prenant congé de Valette par une

poignée de main et un nouveau : « A ce soir, huit heures très

précises, » cligna de l’œil derrière son monocle afin de mieux dévisager

l’illustre écrivain qu’il connaissait pour avoir lu des extraits

piquants de la _Théorie des passions_ dans des articles de journaux.

L’apparition du bonhomme à la fois excentrique et timide qui entrait

dans le cabinet du juge avec la plus visible gêne démentait si fort

l’idée du misanthrope mordant, cruel et désabusé, ébauchée dans leur

imagination, que les deux hommes, le boulevardier et le magistrat,

échangèrent un regard de stupeur. Un sourire leur vint irrésistiblement

aux lèvres, mais cela ne dura qu’une seconde. Déjà l’ami était parti.

L’autre fit signe au témoin de s’asseoir sur un des fauteuils de velours

vert dont était meublée cette pièce, — luxe complété, à la manière

administrative, par un tapis d’une moquette verte aussi et par un bureau

d’acajou. La physionomie du juge d’instruction s’était remise au grave.

Ces passages d’une attitude à une autre sont beaucoup plus sincères que

ne l’imaginent ceux qui constatent ces contrastes de tenue entre l’homme

privé et le fonctionnaire. Le parfait comédien social, et qui considère

son métier avec un entier mépris, est un monstre heureusement très rare.

Nous n’avons pas cette force de scepticisme au service de nos

hypocrisies. Le spirituel M. Valette, si goûté dans le demi-monde, ami

des hommes de cercle et de sport, émule des journalistes en

plaisanteries, et qui, tout à l’heure, commentait joyeusement le mot

d’une impure avec laquelle il devait dîner le soir, n’avait eu besoin

d’aucun effort pour céder la place à l’investigateur sévère et

froidement habile qui a mission de chercher la vérité au nom de la loi.

De sa prunelle devenue soudainement aiguë, il essaya de pénétrer

jusqu’au fond la conscience du nouveau venu. Dans ces premières minutes

d’entretien avec quelqu’un qu’il s’agit de faire parler, même s’il ne le

veut pas, les magistrats de race ont en eux une espèce d’éveil de toute

leur nature judiciaire, comme les escrimeurs qui tâtent le jeu d’un

tireur inconnu, afin d’y entrer. Le philosophe, lui, constata que ses

pressentiments ne l’avaient pas trompé, car il lut, écrits en grosses

lettres sur la liasse de papiers que prit M. Valette, ces mots qui le

firent involontairement tressaillir : _Affaire Greslou_. Un silence

régnait dans cette pièce, coupé par le bruit des papiers froissés et par

le craquement de la plume du greffier. Ce dernier se préparait à noter

l’interrogatoire avec l’impersonnelle indifférence qui distingue les

hommes habitués à jouer le rôle de machines dans les drames de la cour

d’assises.

Un procès pour eux ne se distingue pas plus d’un autre que pour un

employé des pompes funèbres un mort ne se différencie d’un mort, ou pour

un garçon d’hôpital un malade d’un malade.

— « Je vous épargnerai, monsieur, » dit enfin le juge, « les questions

habituelles... Il y a des noms et des hommes qu’il n’est pas permis

d’ignorer... » Le philosophe ne s’inclina même pas sous le

compliment. — « Pas d’usage du monde, » pensa le magistrat; « ce sera

un de ces hommes de lettres qui croient devoir nous mépriser. » Et tout

haut : « J’arrive au fait qui a motivé la citation que j’ai dû vous

adresser... Vous connaissez le crime dont est accusé le jeune Robert

Greslou. »

— « Pardon, monsieur, » interrompit le philosophe en quittant la

position qu’il avait prise instinctivement pour écouter le juge, le

coude sur le fauteuil, le menton sur la main et l’index sur sa joue,

comme dans les minutes de ses grandes méditations solitaires, « je n’en

ai pas la moindre notion. »

— « Tous les journaux l’ont cependant rapporté, avec une exactitude à

laquelle ces messieurs de la presse ne nous ont guère habitués... »

répondit le juge, qui crut devoir répondre au dédain de la littérature

pour la robe diagnostiqué chez le témoin par un peu de persiflage; et à

part lui : « Il dissimule... Pourquoi?... Pour jouer au plus fin?...

Comme c’est bête! »

— « Pardon, monsieur, » dit encore le philosophe, « je ne lis jamais

aucun journal. »

Le juge regarda son interlocuteur en faisant un « Ah! » où il entrait

plus d’ironie que d’étonnement. « Bon, » pensa-t-il, « tu veux me faire

poser, toi; attends un peu... » Ce fut avec une certaine irritation dans

la voix qu’il reprit :

— « Hé bien, monsieur, je vous résumerai donc l’accusation en quelques

mots, tout en regrettant que vous ne soyez pas plus au courant d’une

affaire qui peut intéresser gravement, très gravement, sinon votre

responsabilité légale, au moins votre responsabilité morale... » Ici le

philosophe dressa la tête avec une inquiétude qui réjouit le cœur du

juge : « Attrape, mon bonhomme, » se dit-il; et à haute voix : « Vous

savez, en tout cas, monsieur, qui était Robert Greslou et la situation

qu’il occupait chez M. le marquis de Jussat-Randon... J’ai là, dans le

dossier, copie de plusieurs lettres que vous lui avez adressées au

château de Jussat et qui témoignent que vous étiez — comment

dirai-je? — le directeur intellectuel du prévenu. » — Le philosophe

eut un nouveau mouvement de tête. — « Je vous demanderai tout à l’heure

de vouloir bien déclarer si ce jeune homme vous a parlé de l’intérieur

de cette famille, et dans quels termes... Je ne vous apprends sans doute

rien et vous rappelant qu’elle se composait du père, de la mère, d’un

fils qui est capitaine de dragons, actuellement en garnison à Lunéville,

d’un second fils qui était l’élève de Greslou et d’une jeune fille de

dix-neuf ans, Mlle Charlotte. Cette dernière était fiancée au baron de

Plane, un officier du même régiment que son frère. Le mariage avait dû

être retardé, de quelques mois, pour des raisons de famille qui n’ont

rien à voir au procès. Il avait été définitivement fixé au 15 décembre

dernier. Or, un matin de la semaine qui précédait l’arrivée du fiancé et

du comte André, le frère de Mlle de Jussat, la femme de chambre de cette

jeune fille, en entrant chez elle à l’heure accoutumée, la trouva morte

dans son lit... »

Le magistrat fit une pause, et, tout en continuant à feuilleter son

dossier, il guigna de l’œil le témoin. La stupeur qui se peignit sur le

visage du philosophe manifesta une telle sincérité, que le juge en

demeura lui-même étonné. « Il ne savait rien », se dit-il; « voilà qui

est bien étrange... » Il étudia de nouveau, sans quitter son air

préoccupé et indifférent, la physionomie de l’homme célèbre. Mais il

manquait des données qui lui eussent rendu intelligible ce personnage

abstrait, rencontre d’un cerveau tout-puissant dans le domaine des idées

et d’un naïf, d’un timide, presque d’un comique dans le domaine des

faits. Il continua de n’y rien comprendre, et il reprit son récit :

« Quoique le médecin appelé à la hâte ne fût qu’un modeste praticien de

campagne, il n’hésita pas une minute à reconnaître que l’aspect du

cadavre démentait l’idée d’une mort naturelle. Le visage était livide,

les dents serrées, les pupilles dilatées extraordinairement, et le

corps, courbé en arc de cercle, reposait sur la nuque et sur les talons.

Bref, c’étaient les signes classiques de l’empoisonnement par la

strychnine. Un verre, placé sur la table de nuit, contenait les

dernières gouttes d’une potion que Mlle de Jussat-Randon avait dû

prendre la veille au soir ou pendant la nuit, comme c’était son

habitude, pour combattre l’insomnie. Elle souffrait depuis un an à peu

près d’une maladie nerveuse. Le docteur analysa ces gouttes, et il y

trouva des traces de noix vomique. C’est, comme vous savez, une des

formes sous lesquelles le terrible poison se débite dans la médecine

actuelle. Une petite bouteille sans étiquette, contenant quelques

gouttes de couleur sombre, fut ramassée presque aussitôt par un

jardinier, sous les fenêtres de la chambre. On avait dû la jeter pour

qu’elle se brisât, mais elle était tombée sur de la terre meuble, dans

une plate-bande fraîchement remuée. Ces gouttes brunâtres étaient aussi

des gouttes de noix vomique. Plus de doute : Mlle de Jussat était morte

empoisonnée. L’autopsie acheva de le démontrer. Etait-on en présence

d’un suicide ou d’un meurtre?... Un suicide? Mais quel motif cette jeune

fille, sur le point de se marier à un homme charmant et qu’elle avait

agréé, pouvait-elle avoir eu de se tuer? Et de quelle manière, sans un

mot d’explication, sans une lettre d’adieu à ses parents!... D’autre

part, comment s’était-elle procuré le poison? Précisément cette

recherche mit la justice sur la trace de l’accusation qui nous occupe

aujourd’hui. Interrogé, le pharmacien du village déposa que, six

semaines auparavant, le précepteur du château lui avait demandé de la

noix vomique pour soigner une maladie d’estomac. Or ce précepteur était

parti pour Clermont, sous prétexte d’aller voir sa mère malade, le matin

même du jour où l’on avait découvert le cadavre, soi-disant appelé par

une dépêche. Il fut établi, coup sur coup, que cette dépêche n’avait

jamais été reçue, que la nuit même du crime un domestique avait vu

Robert Greslou sortir de la chambre de Mlle Charlotte, enfin que le

flacon de poison, acheté chez le pharmacien et que l’on retrouva chez le

jeune homme, avait été vidé à moitié, puis rempli de nouveau, pour

combler le vide ainsi laissé, avec de l’eau simple, afin d’éviter les

soupçons. D’autres témoignages vinrent rapporter que Robert Greslou

avait été très assidu auprès de la jeune fille, à l’insu de ses parents.

On découvrit même une lettre qu’il lui avait adressée, datant de onze

mois déjà, mais qui correspondait très bien à un habile effort vers un

commencement de cour. Les domestiques et l’élève même du précepteur

déposèrent encore que depuis huit jours les relations entre Mlle de

Jussat et le jeune homme étaient devenues extrêmement tendues, de

familières qu’elles avaient été. A peine si elle répondait à son salut.

On tira de ces divers signes l’hypothèse suivante : Robert Greslou,

devenu amoureux de cette jeune fille, l’avait courtisée sans espoir,

puis il l’avait empoisonnée pour empêcher son mariage avec un autre.

Cette hypothèse emprunta une force singulière aux mensonges dont le

jeune homme se rendit coupable dès qu’on l’interrogea. Il nia avoir

jamais écrit à Mlle de Jussat; on lui produisit sa lettre et on put même

retrouver dans la cheminée de la victime, parmi des débris qui

décelaient qu’on y avait beaucoup brûlé de papiers la nuit de la mort,

une moitié d’enveloppe à l’écriture du prévenu. Il nia être allé cette

nuit-là dans la chambre de Mlle Charlotte, et on le mit en face du valet

de pied qui l’avait vu en sortir et qui soutint son dire avec d’autant

plus d’énergie qu’il confessa être entré lui-même à cette heure-là dans

la chambre d’une fille de service dont il était l’amant. Greslou ne put

d’ailleurs expliquer la raison pour laquelle il avait acheté la noix

vomique, abusant ainsi de la confiance du pharmacien avec lequel il

était lié. Il fut démontré que jamais auparavant il ne s’était plaint de

maux d’estomac. Il n’expliqua pas davantage l’invention du faux

télégramme, son départ précipité, ni surtout le trouble effroyable où

l’avait jeté la découverte de l’empoisonnement. D’ailleurs aucun autre

mobile que celui d’une vengeance d’amoureux éconduit n’était admissible,

par ce simple fait que la victime avait tous ses bijoux, tout l’argent

de son portemonnaie, et que son corps ne portait la trace d’aucune

espèce de violence. On reconstruisit ainsi la scène : Greslou s’était

introduit dans la chambre de Mlle de Jussat-Randon, sachant qu’elle

dormait généralement jusqu’à deux heures, puis qu’à ce moment elle se

réveillait pour prendre sa potion. Il avait mélangé à cette potion une

dose de noix vomique suffisante pour foudroyer la jeune fille, qui

n’avait eu que le temps de reposer le verre sans pouvoir appeler. Puis

il avait eu peur que son émotion ne le trahit, et il était parti

précipitamment avant la découverte du corps. La bouteille vide et

retrouvée sur la plate-bande, il avait dû la jeter par la fenêtre de la

chambre d’étude qui ouvrait juste au-dessus de celle de Mlle Charlotte.

L’autre bouteille, il avait dû la remplir d’eau par une de ces ruses

compliquées et maladroites auxquelles se reconnaissent les apprentis

criminels. Bref, Greslou est aujourd’hui détenu dans la maison d’arrêt

de Riom et doit comparaître aux assises de cette ville, dans la session

de février, ou aux premiers jours de mars, comme accusé d’avoir

empoisonné Mlle de Jussat-Randon. Les charges qui pèsent sur lui sont

rendues plus accablantes par son attitude depuis son arrestation. Il se

renferme dans un silence absolu, maintenant que ses mensonges ont été

confondus, et il refuse de répondre à toutes les questions qu’on lui

pose, disant qu’il est innocent et qu’il n’a pas à se défendre. Il a

refusé de constituer un avocat, et il vit dans un état de tristesse

sombre qui achève de faire croire qu’il est hanté par d’affreux remords.

Il lit et il écrit beaucoup, mais, détail qui est bien bizarre et qui

montre la force de la comédie chez ce garçon de vingt et un ans, des

choses de pure philosophie, sans doute afin de combattre la mauvaise

impression produite par sa tristesse et de prouver sa pleine liberté

d’esprit... La nature des occupations du prévenu m’amène, monsieur,

après ce long récit, à la raison pour laquelle votre témoignage a pu

être réclamé dans cette affaire par la mère de ce jeune homme, qui se

révolte contre l’évidence, comme il est naturel, et qui meurt de

douleur, mais sans arriver à vaincre l’obstination de son fils à se

taire. Vos livres sont, avec ceux de quelques psychologues anglais, les

seuls que le prévenu ait demandés. J’ajouterai que sur les rayons de la

bibliothèque on a trouvé tous vos volumes dans des conditions qui

prouvent la lecture la plus assidue, interfoliés de pages sur lesquelles

il avait écrit un commentaire parfois plus développé que le texte...

Vous en jugerez vous-même... »

Tout en parlant, M. Valette tendait au philosophe un exemplaire de la

_Psychologie de Dieu_ que ce dernier ouvrit machinalement. Il put voir

en effet qu’à chacune des pages imprimées correspondait une feuille

noircie de caractères d’une écriture assez analogue à la sienne, mais

plus confuse, plus fébrile. Dans la tendance des lignes à tomber, un

graphologue eût deviné une propension aux découragements rapides. Cette

analogie d’écritures saisit le savant pour la première fois, et ce lui

fut une sensation pénible. Il referma le livre qu’il rendit au juge en

disant :

— « Je suis douloureusement surpris, monsieur, des révélations que vous

venez de me faire sur ce malheureux jeune homme; mais j’avoue ne pas

comprendre quelle sorte de relation existe entre ce crime et mes livres

ou ma personne, ni quelle nature de témoignage je peux bien être appelé

à donner. »

— « C’est pourtant très simple, » reprit le juge. « Si grandes que

soient les charges qui pèsent sur Robert Greslou, elles reposent sur des

hypothèses. Il y a contre lui des présomptions terribles, il n’y a pas

une certitude absolue. Vous voyez donc, monsieur, pour employer le

langage de la Science où vous excellez, qu’une question de psychologie

dominera tout le débat. Quelles étaient les idées, quel était le

caractère de ce jeune homme? Il est évident que s’il s’occupait avec

beaucoup d’intérêt d’études très abstraites, les chances de sa

culpabilité diminuent... » En prononçant cette phrase où le savant ne

devina pas un piège, Valette semblait de plus en plus indifférent. Il

n’ajoutait pas que précisément un des arguments de l’accusation, mis en

avant par le vieux marquis de Jussat, consistait à prétendre que Robert

Greslou avait été corrompu par ses lectures. Il s’agissait d’amener M.

Sixte à bien caractériser le genre de principes dont le jeune homme

avait été imprégné.

— « Interrogez, monsieur, » répondit le savant.

— « Voulez-vous que nous commencions par le commencement? » dit le

juge. « Dans quelles circonstances et à quelle date avez-vous fait la

connaissance de Robert Greslou? »

— « Il y a deux ans, » dit le philosophe, « et à propos d’un travail

purement spéculatif sur la personnalité humaine, qu’il vint me soumettre

lui-même. »

— « Et l’avez-vous vu souvent? »

— « Deux fois seulement. »

— « Quelle impression vous produisit-il? »

— « Celle d’un jeune homme admirablement doué pour les travaux

psychologiques... » répliqua le philosophe en pesant ses mots. Le juge

put sentir à cet accent la conscience de quelqu’un qui veut voir et dire

la vérité. « Si bien doué que je fus presque effrayé de cette

précocité. »

— « Il ne vous a pas entretenu de sa vie privée? »

— « Fort peu, » dit le philosophe; « il m’a seulement raconté qu’il

vivait avec sa mère, et que son intention était de faire sa carrière

dans le professorat, en même temps qu’il travaillerait à quelques

livres. »

— « En effet, » reprit le juge, « c’était un des articles inscrits dans

une espèce de programme d’existence que l’on a trouvé dans les papiers

du prévenu, parmi ceux qui restent. — Car, et c’est là encore une des

charges qui pèsent sur lui, entre son premier interrogatoire et son

arrestation, il en a détruit le plus grand nombre. — Pourriez-vous, »

ajouta-t-il, « donner quelques explications sur une des phrases de ce

programme, assez obscure pour les profanes qui ne sont plus au courant

de la philosophie moderne? Voici cette phrase... » et, prenant une

feuille entre les autres : « Multiplier le plus possible les expériences

psychologiques... Que pensez-vous que Robert Greslou entendît par là? »

— « Je suis très embarrassé de vous répondre, monsieur, » dit M. Sixte

après un silence; mais le juge commençait à voir qu’il était inutile de

ruser avec un homme aussi simple, et il comprit que ce silence indiquait

simplement la recherche d’une expression rigoureusement exacte à donner

à la pensée. « Je sais seulement le sens que j’attacherais, moi, à cette

formule, et probablement ce jeune homme était trop instruit des travaux

de la psychologie pour ne pas penser de même... Il est évident que dans

les autres sciences d’observation, telles que la physique ou la chimie,

la contre-épreuve d’une loi quelconque exige une application positive et

concrète de cette loi. Quand j’ai décomposé l’eau, par exemple, en ses

éléments, je dois pouvoir, toutes conditions égales d’ailleurs,

reconstituer de l’eau avec ces mêmes éléments. C’est là une expérience

des plus vulgaires, mais qui suffit à résumer la méthode des sciences

modernes. Connaître d’une connaissance expérimentale, c’est pouvoir

reproduire à volonté tel ou tel phénomène, en reproduisant ses

conditions... Avec les phénomènes moraux, un tel procédé, est-il

admissible? Je crois, pour ma part, que oui, et en définitive ce que

l’on appelle l’éducation n’est pas autre chose qu’une expérience

psychologique plus ou moins bien instituée, puisqu’elle se résume

ainsi : étant donné tel phénomène, — qui s’appelle tantôt une vertu, la

patience, la prudence, la sincérité; tantôt une aptitude intellectuelle,

une langue morte ou vivante, l’orthographe, le calcul, — trouver les

conditions où ce phénomène se produira le plus aisément... Mais ce champ

est bien borné, car si je voulais, je suppose, les conditions exactes de

la naissance de telle passion une fois connues, produire à volonté cette

passion chez un sujet, je me heurterais à d’insolubles difficultés de

code et de mœurs. Il viendra peut-être un temps où de telles

expérimentations seront possibles. Mon avis est que, pour le moment,

nous n’avons, nous autres psychologues, qu’à nous en tenir aux

expériences instituées par la nature et le hasard. Avec des mémoires,

avec des œuvres de littérature ou d’art, avec des statistiques, des

dossiers de procès, des notes de médecine légale, nous possédons un

monde de faits à notre service. Robert Greslou avait en effet discuté

avec moi ce _desideratum_ de notre science. Je m’en souviens, il

regrettait que les condamnés à mort ne pussent pas être placés dans des

conditions spéciales, qui permettraient d’expérimenter sur eux certains

phénomènes moraux. C’était là une opinion simplement hypothétique, d’un

esprit très jeune et qui ne se rend pas compte que, pour travailler

utilement dans cet ordre d’idées, il est nécessaire d’étudier un cas

durant un temps très long... C’est sur les enfants que l’on pourrait

opérer le mieux, » ajouta le savant, poussant ses propres idées; « mais

comment ferait-on comprendre qu’il pourrait être utile à la science de

leur donner systématiquement, par exemple, certains défauts ou certains

vices? »

— « Des vices?... » fit le juge abasourdi par la tranquillité avec

laquelle le philosophe avait prononcé cette phrase énorme.

— « Je parlais en psychologue, » répondit le savant qui sourit à son

tour de l’exclamation du juge; « voilà justement pourquoi, monsieur,

notre science n’est pas susceptible de certains progrès. Votre

exclamation m’en donnerait une preuve, s’il en était besoin. La société

ne peut pas se passer de la théorie du Bien et du Mal qui pour nous n’a

d’autre sens que de marquer un ensemble de conventions quelquefois

utiles, quelquefois puériles. »

— « Vous admettez cependant qu’il y a des actions bonnes et des actions

mauvaises, » fit M. Valette; puis le magistrat reprenant le dessus et

utilisant tout de suite cette discussion générale au profit de son

enquête : « Cet empoisonnement de Mlle de Jussat, » insinua-t-il, « par

exemple, vous conviendrez que c’est un crime... »

— « Au point de vue social, » répondit M. Sixte, « sans aucun doute.

Mais pour le philosophe il n’y a ni crime ni vertu. Nos volitions sont

des faits d’un certain ordre régis par certaines lois, voilà tout. Mais,

monsieur, » et ici la naïve vanité de l’écrivain apparut, « vous

trouverez de ces théories une démonstration, que j’ose croire

définitive, dans mon _Anatomie de la volonté_... »

— « Avez-vous quelquefois abordé ces sujets avec Robert Greslou? »

demanda le juge. « Et croyez-vous qu’il partageât vos idées? »

— « Très probablement, » dit le philosophe.

— « Savez-vous, monsieur, » reprit le magistrat démasquant ses

batteries, « que vous venez presque de justifier les accusations de M.

le marquis de Jussat, qui prétend que les doctrines des matérialistes

contemporains ont détruit le sens moral chez ce jeune homme et l’ont

rendu capable de ce meurtre? »

— « Je ne sais pas ce qu’est la matière, » fit M. Sixte, « je ne suis

donc pas matérialiste. Quant à rejeter sur une doctrine la

responsabilité de l’interprétation absurde qu’un cerveau mal équilibré

donne à cette doctrine, c’est à peu près comme si on reprochait au

chimiste qui a découvert la dynamite les attentats auxquels cette

substance est employée. C’est un argument qui ne compte pas... » Le ton

avec lequel le philosophe prononça cette phrase révélait la force

invincible de résistance spirituelle que donne la foi profonde, — comme

une timidité presque enfantine devant les tracas de la vie matérielle se

révéla dans l’accent avec lequel il demanda tout d’un coup :

« Croyez-vous que je serai obligé d’aller à Riom pour déposer? »

— « Je ne le pense pas, monsieur, » dit le juge, qui ne put s’empêcher

de remarquer avec un étonnement nouveau le contraste entre la fermeté du

penseur dans la première partie de son discours et l’anxiété avec

laquelle avait été prononcée cette dernière phrase, « car je constate

que vos rapports avec le prévenu ont été beaucoup plus superficiels que

ne le croyait sa mère elle-même, si vraiment ils se bornent à ces deux

visites et à une correspondance qui paraît avoir été exclusivement

philosophique. Mais, j’y reviens, vous n’avez jamais reçu de confidences

relatives à son existence chez les Jussat? »

— « Jamais. D’ailleurs, il cessa de m’écrire presque aussitôt après son

entrée dans cette famille. »

— « Et dans ses toutes dernières lettres, il n’y avait pas trace

d’aspirations nouvelles, d’une inquiétude, d’une curiosité de sensations

inconnues? »

— « Je n’ai rien remarqué de semblable, » dit le philosophe.

— « Hé bien! monsieur, reprit M. Valette après un nouveau silence

durant lequel il étudia de nouveau ce bizarre témoin, « je ne veux pas

vous retenir plus longtemps. Vos heures sont trop précieuses.

Permettez-moi de résumer à mon greffier les quelques réponses que vous

m’avez faites... Il n’est pas habitué à des interrogatoires qui portent

sur des matières aussi élevées... Vous signerez ensuite... »

Tandis que le magistrat dictait à son commis ce qu’il croyait pouvoir

intéresser la justice dans la déposition du savant, ce dernier, que la

révélation foudroyante du crime de Robert Greslou et l’entretien avec le

juge avaient évidemment bouleversé, écoutait sans faire de remarques,

sans presque comprendre même, tant la nouveauté de l’événement auquel il

se trouvait mêlé de loin désorientait en lui le méditatif. Il signa sans

même regarder, après que M. Valette la lui eut relue à haute voix, la

page où ses réponses se trouvaient consignées, et, encore une fois,

avant de prendre congé :

— « Alors, je peux être bien sûr que je ne serai pas obligé d’aller

là-bas? »

— « J’espère que non, » dit le juge en le reconduisant; et il ajouta :

« En tout cas, ce ne serait que pour un jour ou deux... » éprouvant

cette fois un secret plaisir à l’angoisse enfantine qui se peignit sur

la figure du bonhomme. Puis, quand M. Sixte fut sorti de son cabinet :

« Voilà un fou que l’on ferait bien d’enfermer, » dit-il à son greffier,

qui opina de la tête. « C’est avec des idées comme celles de cette

espèce d’anarchiste intellectuel que les jeunes gens se perdent... Avec

cela qu’il a l’air de bonne foi. Il serait moins dangereux, canaille...

Savez-vous qu’il pourrait bien faire couper le cou à son disciple avec

ses paradoxes?... Mais ça paraît lui être fort égal. Il ne s’inquiète

que de savoir s’il ira à Riom... Quel maniaque! » Et le juge et le

greffier se mirent à rire en haussant les épaules. Puis le premier,

après avoir, dans une rêverie de quelques minutes, repassé en esprit les

impressions diverses qu’il venait de traverser à l’endroit de cet être,

pour lui absolument énigmatique, ajouta : « Ma foi, si je m’attendais à

ce que le fameux Adrien Sixte ressemblât à ça... C’est inconcevable! »

III

SIMPLE DOULEUR

L’épithète par laquelle le juge d’instruction condamnait l’impassibilité

du savant eût été plus énergique encore si le magistrat avait pu suivre

M. Sixte et lire dans cette pensée de philosophe durant le peu de temps

qui séparait cet interrogatoire du rendez-vous fixé par la malheureuse

mère de Robert Greslou. Arrivé dans la grande cour du Palais de Justice,

celui que M. Valette traitait à cet instant même de maniaque regarda

tout d’abord le cadran de l’horloge, comme il convenait à un travailleur

aussi minutieusement régulier : « Deux heures un quart, » songea-t-il;

« je ne serai pas chez moi avant trois heures. Mme Greslou doit venir à

quatre... Il n’y a pas moyen que je me remette au travail... Voilà qui

est bien désagréable... » Et il prit sur-le-champ la résolution de

placer à ce moment sa promenade quotidienne, d’autant plus qu’il pouvait

gagner le jardin des Plantes le long du fleuve et par la Cité, dont il

aimait la physionomie vieillie et la provinciale douceur. Le ciel était

bleu, de son bleu clair des jours de gelée, vaguement teinté de violet à

l’horizon. La Seine coulait sous les ponts, verte et gaiement

laborieuse, avec ses bateaux chargés où fume la cheminée d’une petite

maison de bois aux vitres garnies de plantes familières. Sur le pavé sec

les chevaux trottaient allègrement. Si le philosophe perçut tous ces

détails, dans le temps qu’il mit à gagner le trottoir du quai avec les

précautions d’un rural effrayé des voitures, ce fut pour lui une

sensation plus inconsciente encore que d’habitude. Il continuait de

penser à la révélation surprenante que le juge venait de lui faire. Mais

la tête d’un philosophe est une machine si particulière que les

événements n’y produisent pas l’impression directe et simple qui semble

naturelle aux autres personnes. Celui-ci était composé de trois

individus comme emboîtés les uns dans les autres : il y avait en lui le

bonhomme Sixte, vieux garçon asservi aux soins méticuleux de sa servante

et soucieux d’abord de sa tranquillité matérielle. Il y avait ensuite le

polémiste philosophique, l’auteur, pour tout dire, animé, à son insu, du

susceptible amour-propre commun à tous les écrivains. Il y avait enfin

le grand psychologue, passionnément attaché aux problèmes de la vie

intérieure, et il fallait, pour qu’une idée eût accompli sa pleine

action sur cet esprit, qu’elle eût traversé ces trois compartiments.

Du Palais de Justice jusqu’aux premiers pas au bord de la Seine, ce fut

le bourgeois qui raisonna : « Oui », se disait M. Sixte, répétant le mot

que la vue de l’horloge lui avait arraché, « voilà qui est bien

désagréable. Une journée tout entière perdue, et pourquoi?... Je vous

demande un peu ce que j’avais à faire avec cette histoire d’assassinat

et ce que mon témoignage a dû apporter à l’instruction!... » Il ne se

doutait pas qu’entre les mains d’un avocat habile ses théories sur le

crime et la responsabilité pouvaient devenir contre Greslou la plus

redoutable des armes. « C’était bien la peine, » continuait-il, « de me

déranger. Mais ces gens ne se doutent pas de ce qu’est la vie d’un homme

qui travaille... Quel _minus habens_ que ce juge avec ses questions

imbéciles!... Pourvu qu’en effet je ne sois pas obligé d’aller

comparaître à Riom devant quelques autres individus de même

sottise?... » Le tableau d’un départ se peignit de nouveau devant sa

rêverie avec les caractères d’odieuse bousculade qu’un dérangement de

cet ordre représente à un homme de cabinet que l’action désoriente et

pour qui le moindre ennui physique devient un malheur véritable. Les

grandes intelligences abstraites subissent de ces puérilités. Le

philosophe aperçut, dans un éclair d’angoisse, sa malle ouverte, son

linge emballé, les papiers nécessaires à ses travaux actuels mis auprès

de ses chemises, sa montée en fiacre, le tumulte de la gare, le wagon et

les grossières promiscuités du voisinage, l’arrivée dans une ville

inconnue, les détresses de la chambre d’hôtel sans les soins de Mlle

Trapenard qui lui étaient devenus nécessaires, quoiqu’il l’ignorât,

comme à un enfant. Ce penseur, si héroïquement indépendant qu’il eût

marché au martyre, à une autre époque, pour ses convictions, avec la

fermeté d’un Bruno ou d’un Vanini, se sentit, devant l’image de ces

médiocres tracas, saisi d’une sorte de détresse animale. Il se vit

introduit dans la salle d’assises, contraint de répondre aux questions

d’un président, en présence d’une foule attentive, et cela sans avoir,

contre sa timidité native, un point d’appui dans une idée, — c’est la

seule racine d’énergie pour les spéculatifs purs. — « Je ne recevrai

plus aucun jeune homme, » conclut-il, profondément troublé par ces

prévisions; « oui, je condamnerai ma porte dorénavant... Mais ne

devançons pas les faits... Peut-être n’aurai-je pas à traverser cette

corvée et tout est-il fini... »

— « Fini?... » Et déjà le bourgeois casanier cédait la place dans ce

monologue intérieur au second des trois personnages cachés dans le

philosophe, à l’écrivain d’ouvrages discutés avec passion par le public.

« Fini?... Envers le moi qui va et qui vient, qui habite rue

Guy-de-la-Brosse et que cela ennuierait ferme de partir comme cela pour

l’Auvergne en hiver et si bêtement, soit... Mais envers mes livres et

mes idées?... Quelle étrange chose que cette haine instinctive des

ignorants pour des systèmes qu’ils ne peuvent même pas comprendre!... Un

jeune homme jaloux tue une jeune fille pour empêcher qu’elle n’en épouse

un autre. Ce jeune homme a été en correspondance avec un philosophe dont

il étudie les ouvrages. C’est le philosophe qui est le coupable. Et me

voilà devenu matérialiste, moi qui ai démontré la non-existence de la

matière!... » Il haussa les épaules, puis une nouvelle image traversa

son souvenir, celle de Marius Dumoulin, le jeune professeur du Collège

de France, l’homme qu’il détestait le plus au monde. Il vit en même

temps, comme si elles eussent été là, écrites, devant lui, dans une

revue bien pensante, quelques-unes des formules chères à ce défenseur

attitré du spiritualisme : « Les funestes doctrines... Le poison

intellectuel distillé par des plumes que l’on voudrait croire

inconscientes... Le scandaleux étalage d’une psychologie de réclame et

de corruption... » — « Oui, » se dit Adrien Sixte avec amertume, « si

celui-là ne relevait pas ce hasard qui fait d’un de mes élèves un

assassin, il ne serait pas lui... C’est la psychologie qui aura tout

fait... » Il convient d’ajouter que Marius Dumoulin avait, lors de

l’apparition de l’_Anatomie de la volonté_, signalé dans ce livre une

grave erreur. Adrien Sixte avait fondé un de ses plus ingénieux

chapitres sur une soi-disant découverte d’un physiologiste allemand,

admise par lui comme vraie, et qui venait d’être démontrée inexacte.

Peut-être Dumoulin, dans sa critique de l’ouvrage, soulignait-il cette

inadvertance du grand analyste avec une âpreté d’ironie par trop

irrévérencieuse. Toujours est-il que Sixte, qui ne répondait jamais aux

critiques, avait voulu répondre à celle-là. Tout en avouant la surprise

de sa bonne foi, il avait établi sans peine que ce point de détail

n’intéressait pas l’ensemble de sa thèse. Seulement il avait gardé

contre le spiritualiste une inexpiable rancune de savant, et d’autant

plus forte qu’il pouvait la mettre sur le compte du mépris pour un

triste caractère, Dumoulin ayant compromis la sincérité de ses doctrines

par de basses ambitions d’honneurs académiques et de grosses places.

« C’est comme si je l’entendais!... » songea Sixte. « Ce qu’il peut dire

de mes livres, ce n’est rien encore, mais la psychologie? La

psychologie!... C’est pourtant la science d’où dépend l’avenir de ce

pays-ci... » Comme on voit, le philosophe était arrivé, semblable sur ce

point aux autres systématiques, à faire de ses doctrines le centre du

monde. Il raisonnait à peu près ainsi : Etant donné un fait historique,

quelle en est la cause principale? Un état général des esprits. Cet état

des esprits dérive lui-même des idées en cours. La Révolution française,

par exemple, procède tout entière d’une conception fausse de l’homme qui

découle de la philosophie cartésienne. Il en concluait que, pour

modifier la marche des événements, il fallait d’abord modifier les

notions reçues sur l’âme humaine, et installer à leur place des données

précises d’où résulteraient une éducation et une politique nouvelles. Le

plus curieux était que cette théorie avait fait de cet athée un

monarchiste aussi passionné qu’un Bonald ou un Joseph de Maistre. Aussi,

en s’indignant contre Dumoulin, croyait-il de bonne foi s’indigner

contre un obstacle au bien public. Il eut quelques mauvaises minutes à

se figurer ainsi cet adversaire détesté prenant texte de la mort de Mlle

de Jussat pour une vigoureuse sortie contre la science moderne de

l’esprit. « Faudra-t-il lui répondre encore? » se demanda Sixte, pour

qui déjà l’attaque de son rival ne faisait plus doute. « Oui, »

insista-t-il, et cette fois à voix haute, « je lui répondrai, et de ma

meilleure encre... »

Il se trouvait derrière le chevet de Notre-Dame, et il s’arrêta pour

considérer l’architecture de ce monument. L’antique cathédrale lui

symbolisait d’habitude le caractère touffu de l’esprit germanique, qu’il

opposait en pensée à la simplicité de l’esprit hellénique, représentée

pour lui par une photographie du Parthénon contemplée autrefois durant

de longues séances dans la bibliothèque de Nancy. Telle était sa manière

de sentir les arts. Le souvenir de l’Allemagne subitement rappelé

changea pour une seconde le cours de sa pensée. Il évoqua presque malgré

lui Hegel, puis la doctrine de l’identité des contradictoires, puis la

théorie de l’évolution qui en est sortie. Cette dernière idée se

rejoignit à celles qui venaient de l’agiter, et, tout en reprenant sa

marche, il commença d’argumenter en lui-même contre les objections

prévues de Dumoulin sur le cas du jeune Greslou. Pour la première fois

depuis le début de l’entretien avec le magistrat, le drame du château de

Jussat-Randon faisait réalité devant son intelligence, car il y pensait

avec la portion réelle de sa nature, sa faculté de psychologue. Il

oublia aussi bien Dumoulin que les inconvénients possibles du voyage à

Riom, et sa tête fut absorbée tout entière par le problème moral que

posait ce crime. La première question aurait dû être celle-ci : « Robert

Greslou a-t-il vraiment assassiné Mlle de Jussat? » Le philosophe n’y

songea même point, s’abandonnant sans s’en rendre compte à ce défaut des

esprits généralisateurs qui ne vérifient jamais qu’à demi les données

sur lesquelles ils spéculent. Les faits ne sont pour eux qu’une matière

à exploitation théorique, et ils les déforment volontiers pour mieux

échafauder leurs systèmes. Celui-ci reprit la formule par laquelle il

s’était résumé ce drame à lui-même : « Un jeune homme qui devient jaloux

et qui tue, voilà une preuve de plus à l’appui de ma thèse que

l’instinct de la destruction et celui de l’amour s’éveillent ensemble

chez le mâle... » Il s’était servi de ce principe pour écrire dans sa

_Théorie des passions_ un chapitre d’une extraordinaire audace sur les

aberrations du sens génésique. « La réapparition de l’animalité féroce

chez le civilisé suffirait seule à expliquer cet acte... Il faudrait

aussi étudier l’hérédité personnelle de l’assassin... » Il s’efforça de

se représenter Robert Greslou, sans parvenir à ressusciter de cette

image d’autres traits que ceux qui confirmaient l’hypothèse déjà

ébauchée dans sa tête. « Ces yeux noirs très brillants, ces gestes trop

vifs, cette manière brusque d’entrer en relations avec moi, ces

enthousiasmes en me parlant... Il y avait du détraquement nerveux dans

ce garçon. Le père est mort jeune? Si l’on établissait qu’il y a de

l’alcoolisme dans la famille, peut-être aurait-on là un beau cas de ce

que Legrand du Saulle appelle l’épilepsie larvée. Nous expliquerions

ainsi le mutisme de ce jeune homme, et ses dénégations pourraient être

de bonne foi. C’est la différence essentielle que du Saulle indique

entre l’épileptique et l’aliéné. Ce dernier se souvient de ses actes.

L’épileptique les oublie... Serait-ce donc un épileptique larvé?... »

Parvenu à ce point de sa rêverie, le philosophe eut un moment de

véritable joie. Il venait, suivant une habitude chère à ceux de sa race,

de fabriquer une construction d’idées qu’il prenait pour une

explication. Il considéra cette hypothèse de plusieurs côtés, se

remémorant divers exemples cités par son auteur dans son beau traité de

médecine légale, tant et si bien qu’il arriva jusqu’au jardin des

Plantes, où il pénétra par la grande porte du quai Saint-Bernard. Il

tourna sur la droite par une allée plantée d’arbres anciens dont les

fûts se contorsionnent, blindés de fer et recrépis de plâtre. Il

flottait dans l’air devenu très vif un sauvage relent émané des bêtes

fauves qui tournent dans leurs cages grillées, près de là. Le philosophe

fut distrait de sa méditation par cette odeur, et il se prit à

contempler un grand vieux sanglier, de hure énorme, qui, debout sur ses

pattes minces, tendait son mufle, mobile et avide, entre ses défenses.

— « Et dire, » songea le savant, « que nous ne nous connaissons guère

plus que cet animal ne se connaît! Ce que nous appelons notre personne,

c’est une conscience si vague, si trouble, des opérations qui

s’accomplissent en nous. » Puis, revenant à Robert Greslou : « Qui sait?

Ce jeune homme était préoccupé par la multiplicité du moi. N’avait-il

pas un sentiment obscur qu’il portait en lui deux états très distincts,

comme une condition première et une condition seconde, deux êtres

enfin : un, lucide, intelligent, honnête, amoureux des travaux de

l’esprit, celui que j’ai connu; et un autre, ténébreux, cruel, impulsif,

celui qui a tué?... Evidemment c’est un cas... Je suis bien heureux de

l’avoir rencontré... » Il oubliait qu’en sortant du Palais de Justice il

déplorait ses rapports avec l’accusé de Riom. « Ce sera une bonne

fortune que d’étudier la mère à présent. Elle me fournira des documents

exacts sur les ascendants... Cela manque à notre psychologie : de bonnes

monographies faites _de visu_ sur la structure mentale des grands hommes

et des criminels... J’essaierai de dresser celle-ci... » Toute passion

sincère est égoïste, les intellectuelles comme les autres. Ainsi le

philosophe, qui n’aurait pas, comme on dit, fait du mal à une mouche,

marchait d’un pas plus allègre en s’acheminant vers la porte de la rue

Cuvier d’où il gagnerait la rue de Jussieu, puis la rue

Guy-de-la-Brosse, et il allait avoir une entrevue avec une mère au

désespoir qui venait sans doute le supplier qu’il l’aidât à sauver la

tête d’un fils, peut-être innocent! Mais l’innocence possible du

prévenu, la douleur de la mère, l’action qu’il serait lui-même appelé à

jouer dans cette nouvelle scène, tout s’effaçait devant l’idée fixe de

la note à prendre, du petit fait significatif à collectionner. Quatre

heures sonnaient quand ce singulier songeur, et qui ne soupçonnait pas

plus sa propre férocité qu’un médecin charmé par une belle autopsie,

déboucha sur son trottoir et arriva devant sa maison. Sur le seuil de la

porte cochère se tenaient deux hommes : le père Carbonnet et le

commissionnaire habituellement installé au coin de la rue. Le dos tourné

au côté par où venait Adrien Sixte, ils regardaient en riant les

titubations d’un ivrogne égaré sur le trottoir d’en face, et ils

échangeaient les propos qu’un pareil spectacle suggère aux gens du

peuple. Le coq Ferdinand tournait à leurs pieds, brun et lustré, et il

picotait l’entre-deux du pavé.

— « En voilà un qui a bu un coup de trop, pour sûr de sûr, » disait le

commissionnaire.

— « Et si je vous disais moi, » répondait Carbonnet, « que s’il est

comme ça, c’est qu’il n’a pas bu assez? Car s’il avait bu davantage, il

serait tombé chez le marchand de vins... Il ne serait pas à faire le

_lent j’y vas malhabile j’y cours_ le long des murs... Bon! le voilà qui

butte sur la dame en noir... »

Le disciple · 第 6 / 12 题