--Quand doit-il revenir?
--Dans une quinzaine.
--Quinze jours de retard! Voilà bien ma chance! s'écria Dragoch.
--Ça te démange donc bien d'entrer dans la compagnie? demanda Titcha
avec un gros rire.
--Dame! fit Dragoch. Je suis paysan, moi, et au coup de Gran j'ai touché
en une nuit plus que je ne gagne en un an à travailler la terre.
--Ça t'a mis en goût, conclut Titcha en riant aux éclats.
Dragoch parut s'apercevoir que le verre de son vis-à-vis était vide, et
s'empressa de le remplir.
--Mais tu ne bois pas, camarade, s'écria-t-il. A ta santé!
--A ta santé! répéta Titcha, qui lampa son verre d'un trait.
Abondante était la moisson de renseignements recueillie par le policier.
Il savait de combien d'affiliés se composait la bande du Danube: huit,
au dire de Titcha; le nom de trois d'entre eux et même de quatre, en
y comprenant le chef; sa destination: la mer, où sans doute un navire
serait chargé du butin; la base de ses opérations: Roustchouk.
Quand Ladko y reviendrait, dans une quinzaine de jours, toutes les
dispositions seraient prises pour qu'il fût appréhendé sur-le-champ, à
moins qu'on ne réussît à mettre la main sur lui aux bouches mêmes du
Danube.
Plus d'un point, toutefois, restaient encore obscurs. Karl Dragoch pensa
qu'il serait peut-être possible d'élucider tout au moins l'un d'eux, en
profitant de l'état d'ébriété de son interlocuteur.
--Pourquoi donc, demanda-t-il d'un ton indifférent après un instant de
silence, ne voulais-tu pas tout à l'heure que je prononce le nom de
Ladko?
Tout à fait gris, décidément, Titcha eut un regard mouillé à l'adresse
de son compagnon, auquel, dans une soudaine explosion de tendresse, il
tendit la main.
--Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu es un ami, toi!
--Oui, affirma Dragoch en répondant à l'étreinte de l'ivrogne.
--Un frère.
--Oui.
--Un luron, un gars d'attaque.
--Oui.
Titcha chercha des yeux les bouteilles.
--Un coup de genièvre? proposa-t-il.
--Il n'y en a plus, répondit Dragoch.
Estimant l'adversaire à point, et redoutant de le voir tomber ivre-mort,
le détective s'était arrangé pour répandre sur le sol une bonne partie
des flacons. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Titcha qui, en
apprenant l'épuisement du genièvre, fit une grimace désolée.
--Du racki, alors? implora-t-il.
--Voilà, consentit Karl Dragoch en avançant sur la table la bouteille
qui contenait encore quelques gouttes de liqueur. Mais attention,
camarade!... Il ne faudrait pas nous griser.
--Moi!... protesta Titcha, qui s'adjugea le fond de la bouteille. Je le
voudrais que je ne pourrais pas!
--Nous disions donc que Ladko?... suggéra Dragoch reprenant patiemment
sa marche tortueuse vers le but.
--Ladko?... répéta Titcha qui ne savait plus de quoi il s'agissait.
--Pourquoi ne faut-il pas le nommer?
Titcha eut un rire aviné.
--Ça t'intrigue, ça, mon fils!... C'est qu'ici Ladko se prononce Striga,
voilà tout.
--Striga?... répéta Dragoch qui ne comprenait pas. Pourquoi Striga?...
--Parce que c'est son nom, à cet enfant... Ainsi, toi, tu t'appelles...
Au fait! comment t'appelles-tu?...
--Raynold.
--C'est ça... Raynold... Eh bien! Je t'appelle Raynold... Lui, il
s'appelle Striga... C'est clair.
--A Gran, cependant... insista Dragoch.
--Oh! interrompit Titcha, à Gran, c'était Ladko... Mais, à Roustchouk,
c'est Striga.
Il cligna de l'oeil d'un air malin.
--Comme ça, tu comprends, ni vu, ni connu.
Qu'un malfaiteur s'affuble d'un nom d'emprunt quand il accomplit ses
méfaits, cela n'est pas pour étonner un policier, mais pourquoi ce nom
de Ladko, ce même nom dont était signé le portrait trouvé dans la barge?
--Il existe bien un Ladko pourtant, s'écria avec impatience Dragoch
formulant ainsi la conclusion de sa pensée.
--Parbleu! fit Titcha. C'est même le plus beau de l'affaire.
--Qu'est-ce que c'est que ce Ladko?
--Une canaille, affirma énergiquement Titcha.
--Qu'est-ce qu'il t'a fait?
--A moi?... Rien... A Striga...
--Qu'est-ce qu'il a fait à Striga?.
--Il lui a soufflé la femme... la belle Natcha.
Natcha! ce même prénom qui figurait sur le portrait. Dragoch, assuré
d'être sur la bonne piste, écoutait avidement Titcha qui poursuivait
sans se faire prier:
--Depuis, ils ne sont pas amis, tu penses!... C'est pour ça que Striga a
pris son nom. C'est un malin, Striga.
--Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit pas pourquoi il ne faut pas
prononcer le nom de Ladko.
--Parce qu'il est malsain, expliqua Titcha... A Gran... et ailleurs, tu
sais qui il désigne... Ici, c'est celui d'une espèce de pilote qui s'est
mis contre le-gouvernement... Il conspire, l'imbécile... Et les rues
sont pleines de Turcs à Roustchouk!
--Qu'est-il devenu? demanda Dragoch.
Titcha fit un geste d'ignorance.
--Il a disparu, répondit-il. Striga dit qu'il est mort.
--Mort!
--Et ça doit être vrai, puisque Striga a la femme maintenant.
--Quelle femme?
--Eh! la belle Natcha... Après le nom, la femme... Pas contente, la
colombe!... Mais Striga la tient bien à bord du chaland.
Tout s'éclaircissait pour Dragoch. Ce n'est pas en compagnie d'un
vulgaire malfaiteur qu'il avait passé de si longs jours, mais avec un
patriote exilé. Quelle ne devait pas être en ce moment la douleur du
malheureux, n'arrivant enfin chez lui après tant d'efforts, que pour
trouver sa maison vide!... Il fallait courir à son aide... Quant à la
bande du Danube, Dragoch, renseigné désormais, n'aurait aucune peine à
mettre ensuite la main sur elle.
--Il fait chaud!... soupira-t-il en faisant semblant d'être vaincu par
l'ivresse.
--Très chaud, approuva Titcha.
--C'est le racki, balbutia Dragoch.
Titcha abattit son poing sur la table.
--Tu n'as pas la tête solide, l'enfant!.. railla-t-il lourdement. Moi...
tu vois... Prêt à recommencer.
--Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch.
--Mauviette!.. ricana Titcha. Enfin, sortons, si le coeur t'en dit.
Le patron appelé et payé, les deux compagnons se retrouvèrent sur la
place. Ce changement ne parut pas favorable à Titcha. A peine à l'air
libre, son ivresse s'aggrava notablement. Dragoch eut peur d'avoir forcé
la dose.
--Dis donc, demanda-t-il en montrant l'aval, ce Ladko?...
--Quel Ladko?
--Le pilote. C'est par là qu'il demeurait?
--Non.
Karl Dragoch se tourna du côté de la ville.
--Par la?
--Non plus
--Par là, alors? interrogea Dragoch en indiquant l'amont.
--Oui, balbutia Titcha.
Le détective entraîna son compagnon. Celui-ci titubait et se laissait
conduire en mâchonnant des propos incohérents quand, après cinq minutes
de marche, il s'arrêta brusquement, s'efforçant de reprendre son aplomb.
--Qu'est-ce qu'il disait donc, Striga, bégayait-il, que Ladko était
mort?
--Eh bien?
--Il n'est pas mort, puisqu'il y a quelqu'un chez lui.
Et Titcha montrait, à quelques pas, des raies de lumière filtrant à
travers les volets d'une fenêtre et striant la chaussée. Dragoch se hâta
vers cette fenêtre. Par une fente des volets, Titcha et lui regardèrent
dans la maison.
Ils aperçurent une salle de proportions modestes, mais assez
confortablement meublée. Le désordre des meubles et la couche épaisse de
poussière qui les recouvrait incitaient à croire que cette salle
avait été le théâtre, depuis longtemps abandonné, de quelque scène de
violence. Le centre en était occupé par une grande table, sur laquelle
était accoudé un homme, qui semblait réfléchir profondément. La
contraction de ses doigts à demi disparus dans les cheveux en désordre
exprimait éloquemment le trouble douloureux de son âme. Des yeux de cet
homme, de grosses larmes coulaient.
Ainsi qu'il s'y attendait, Karl Dragoch reconnut son compagnon de
voyage. Mais il ne fut pas seul à reconnaître le désespéré songeur.
--C'est lui!... murmura Titcha en faisant d'énergiques efforts pour
chasser son ivresse.
--Lui?...
--Ladko.
Titcha se passa la main sur le visage et parvint à retrouver un peu de
sang-froid.
--Il n'est pas mort, la canaille... dit-il entre ses dents. Mais il n'en
vaut guère mieux... Les Turcs me payeront sa peau plus cher qu'elle ne
vaut... C'est Striga qui sera content!.. Ne bouge pas d'ici, camarade,
dit-il en s'adressant à Karl Dragoch. S'il veut sortir, assomme-le!..
Appelle à l'aide au besoin... Moi, je vais chercher la police...
Sans attendre de réponse, Titcha s'éloigna en courant. A peine s'il
faisait encore quelques zigzags. L'émotion lui avait rendu son
équilibre.
Dès qu'il fut seul, le détective entra dans la maison.
Serge Ladko ne fit pas un mouvement. Karl Dragoch lui mit la main sur
l'épaule.
Le malheureux releva la tête. Mais sa pensée restait absente, et son
regard vague montrait qu'il ne reconnaissait pas son passager. Celui-ci
ne prononça qu'un mot:
«Natcha!...
Serge Ladko se redressa avec violence. Ses yeux flambaient,
interrogateurs, rivés sur ceux de Karl Dragoch.
--Suivez-moi, dit le détective, et hâtons-nous.»
XVII
A LA NAGE
La barge volait sur les eaux. Ivre, exalté, en proie à une sorte de
rage, Serge Ladko, plus furieusement que jamais, pesait sur l'aviron.
Affranchi des lois communes par la violence de son désir, à peine s'il
s'accordait, chaque nuit, quelques instants de repos. Il tombait alors,
assommé, dans un sommeil de plomb, dont il s'éveillait soudainement,
comme appelé par un coup de cloche, deux heures plus tard, pour
reprendre aussitôt son effrayant labeur.
Témoin de cette poursuite acharnée, Karl Dragoch admirait qu'un
organisme humain pût être doué d'une telle force de résistance. C'était
un homme, cependant, qui lui donnait ce prodigieux spectacle, mais un
homme qui puisait une énergie surhumaine dans le plus affreux désespoir.
Soucieux d'épargner au malheureux pilote la plus légère distraction, le
détective s'appliquait à ne pas rompre le silence. Tout ce qu'il était
essentiel de dire, on l'avait dit au départ de Roustchouk. Dès que la
barge eut été repoussée dans le courant, Karl Dragoch avait, en effet,
donné les explications indispensables. Tout d'abord, il avait révélé sa
qualité. Puis, en quelques mots brefs, il avait expliqué pourquoi il
avait entrepris ce voyage, à la poursuite de la bande du Danube, à
laquelle la croyance populaire attribuait pour chef un certain Ladko, de
Roustchouk.
Ce récit, le pilote l'avait écouté distraitement, en manifestant une
fiévreuse impatience. Que lui importait tout cela? Il n'avait qu'une
pensée, qu'un but, qu'un espoir: Natcha!
Son attention ne s'était éveillée qu'au moment où Karl Dragoch avait
commencé à parler de la jeune femme, à dire comment, de la bouche de
Titcha, il avait appris que Natcha descendait le cours du fleuve,
prisonnière à bord d'un chaland commandé par le chef de cette bande,
dont le nom réel n'était pas Ladko, mais Striga.
A ce nom, Serge Ladko avait poussé un véritable rugissement.
«Striga!» s'était-il écrié tandis que sa main crispée étreignait
violemment l'aviron.
Il n'en avait pas demandé davantage. Depuis lors, il se hâtait sans
répit, sans trêve, sans repos, les sourcils froncés, les yeux fous,
toute son âme projetée en avant, vers le but. Ce but, il avait dans son
coeur la certitude de l'atteindre. Pourquoi? Il eût été incapable de le
dire. Il en était certain, voilà tout. Le chaland dans lequel Natcha
était prisonnière, il le découvrirait du premier coup d'oeil, fût-ce
au milieu de mille autres. Comment? Il n'en savait rien. Mais il le
découvrirait. Cela ne se discutait pas, ne faisait pas question. Il
s'expliquait maintenant pourquoi il lui avait semblé connaître celui
des geôliers chargé de lui apporter ses repas pendant sa première
incarcération, et pourquoi les voix entendues confusément avaient eu un
écho dans son coeur. Le geôlier, c'était Titcha. Les voix, c'étaient
celles de Striga et de Natcha. Et de même, le cri apporté par la nuit,
c'était encore Natcha appelant inutilement à l'aide. Que ne s'était-il
arrêté alors! Que de regrets, que de remords il se fût épargnés!
A peine si, au moment de sa fuite, il avait aperçu dans l'obscurité la
masse sombre de la prison flottante dans laquelle il abandonnait, sans
le savoir, celle qui lui était si chère. N'importe! cela suffirait. Il
était impossible qu'il passât en vue de ce chaland sans qu'au fond de
son être une voix mystérieuse ne l'en avertît.
En vérité, l'espoir de Serge Ladko était moins présomptueux qu'on ne
pourrait être tenté de le croire. Ses chances d'erreur étaient, en
effet, très réduites par la rareté des chalands sillonnant le Danube.
Leur nombre, qui, depuis Orsova, n'avait cessé de diminuer, était
devenu tout à fait insignifiant à partir de Roustchouk, et les derniers
s'étaient arrêtés à Silistrie. En aval de cette ville, que la barge eut
dépassée en vingt-quatre heures, il ne resta que deux gabarres sur le
fleuve, où régnaient presque exclusivement désormais les bâtiments à
vapeur.
C'est qu'à la hauteur de Roustchouk le Danube est immense. S'étalant sur
la rive gauche en interminables marais, son lit y dépasse deux lieues.
En aval, il est plus vaste encore, et, entre Silistrie et Braïla,
atteint parfois jusqu'à vingt kilomètres de largeur. Cette étendue
d'eau, c'est une véritable mer, à laquelle ne manquent ni les tempêtes,
ni les lames couronnées d'écume, et il est concevable que des chalands
plats, peu faits pour les houles du large, hésitent à s'y aventurer.
Il était même fort heureux pour Serge Ladko que le temps restât fixé
au beau. Dans une embarcation de si petite taille et de formes si peu
_marines_, il aurait été forcé, pour peu que le vent eût soufflé avec
quelque violence, de chercher refuge dans une anfractuosité de la rive.
Karl Dragoch, qui, tout en s'intéressant de grand coeur aux soucis de
son compagnon, visait aussi un autre but, ne laissait pas d'être troublé
en constatant le désert de cette morne étendue. Titcha ne lui avait-il
pas donné un renseignement mensonger? L'arrêt successif de tous les
chalands lui faisait craindre que Striga n'eût été dans la nécessité de
les imiter. Son inquiétude devint telle qu'il finit par s'en ouvrir à
Serge Ladko.
«Un chaland est-il capable d'aller jusqu'à la mer? demanda-t-il.
--Oui, répondit le pilote. Cela arrive rarement, mais ça se voit
cependant.
--Vous en avez conduit vous-même?
--Quelquefois.
--Comment font-ils pour décharger leur cargaison?
--En s'abritant dans une des criques qui existent au delà des bouches,
et où des vapeurs viennent les trouver.
--Les bouches, dites-vous. Il y en a plusieurs, en effet.
--Il y a deux branches principales, répondit Serge Ladko. L'une, au
Nord, celle de Kilia; l'autre, plus au Sud, celle de Sulina. Cette
dernière est la plus importante.
--Cela ne peut-il être pour nous une cause d'erreur? s'enquit Karl
Dragoch.
--Non, affirma le pilote. Des gens qui se cachent ne passent pas par
Sulina. Nous prendrons le bras du Nord.
Karl Dragoch ne fut qu'à demi rassuré par cette réponse. Pendant que
l'on suivrait une route, la bande pouvait parfaitement s'échapper par
l'autre. Mais que faire contre cette éventualité, sinon s'en remettre à
la chance, puisqu'on ne possédait pas le moyen de surveiller à la fois
toutes les bouches du fleuve? Comme s'il eût deviné sa pensée, Serge
Ladko compléta son explication de cette manière rassurante:
--D'ailleurs, au delà de la bouche de Kilia, il existe une anse, dans
laquelle un chaland peut procéder à un transbordement. Par la bouche de
Sulina, il lui faudrait au contraire décharger dans le port de ce nom,
qui est situé au bord même de la mer. Quant au bras Saint-Georges, qui
coule plus au Sud, il est à peine navigable, bien qu'il soit le plus
important au point de vue de la largeur. Aucune erreur n'est donc à
craindre.»
Dans la matinée du 14 octobre, le quatrième jour après le départ de
Roustchouk, la barge parvint enfin au delta du Danube.
Laissant sur la droite le bras de Sulina, elle s'engagea franchement
dans celui de Kilia. A midi, on passait devant Ismaïl, dernière ville de
quelque importance que l'on dût rencontrer. Dès les premières heures du
lendemain, on déboucherait dans la mer Noire.
Aurait-on rejoint auparavant le chaland de Striga? Rien n'autorisait à
le croire. Depuis qu'on avait abandonné le bras principal, la solitude
du fleuve était devenue complète. Si loin que s'étendit le regard,
plus une voile, plus un panache de fumée. Karl Dragoch était dévoré
d'inquiétude.
Quant à Serge Ladko, s'il était inquiet, il n'en laissait rien paraître.
Toujours courbé sur l'aviron, il poussait inlassablement la barge de
l'avant, attentif à suivre le chenal que seule une longue pratique lui
permettait de reconnaître entre les rives basses et marécageuses.
Son courage obstiné devait avoir sa récompense. Dans l'après-midi de ce
même jour, vers cinq heures, un chaland apparut enfin, mouillé à une
douzaine de kilomètres au-dessous de la ville forte de Kilia. Serge
Ladko, arrêtant le mouvement de son aviron, saisit une longue-vue et
examina attentivement ce chaland.
« C'est lui!... dit-il d'une voix étouffée en laissant retomber
l'instrument.
--Vous en êtes sûr?
--Sûr, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu Yacoub Ogul, un habile pilote
de Roustchouk, âme damnée de Striga, dont il conduit certainement le
bateau.
--Qu'allons-nous faire? demanda Karl Dragoch.
Serge Ladko ne répondit pas sur-le-champ. Il réfléchissait. Le détective
reprit:
--Il faut revenir en arrière jusqu'à Kilia et au besoin jusqu'à Ismaïl.
La, nous nous procurerons du renfort.
Le pilote hocha négativement la tête.
--Remonter jusqu'à Ismaïl, en refoulant le courant, ou seulement jusqu'à
Kilia, dit-il, cela demanderait trop de temps. Le chaland prendrait de
l'avance, et, en mer, on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons ici
et attendons la nuit. J'ai une idée. Si je ne réussis pas, nous suivrons
le chaland de loin, et, quand nous connaîtrons son lieu de relâche, nous
irons chercher de l'aide à Sulina.
A huit heures, l'obscurité devenue complète, Serge Ladko laissa
dériver la barge Jusqu'à deux cents mètres du chaland. Là, il mouilla
silencieusement son grappin. Puis, sans un mot d'explication à Karl
Dragoch qui le regardait faire avec étonnement, il quitta ses vêtements
et s'élança dans le fleuve.
Fendant l'eau d'un bras robuste, il se dirigea en droite ligne vers
le chaland qu'il distinguait confusément dans l'ombre. Quand il l'eut
dépassé, à distance suffisante pour ne pas être aperçu, il nagea en sens
contraire, et, refoulant le courant assez rapide, vint s'accrocher
au large safran du gouvernail. Il écouta. Presque étouffé par le
frissonnement soyeux de l'eau courant sur les flancs de la gabarre,
un air de danse parvint jusqu'à lui. Au-dessus de sa tête, quelqu'un
chantonnait à mi-voix. Cramponné des pieds et des mains à la surface
gluante du bois, Serge Ladko s'éleva d'un lent effort jusqu'à la partie
supérieure du safran et reconnut Yacoub Ogul.
A bord, tout était tranquille. Aucun bruit ne sortait du rouf, dans
lequel Ivan Striga s'était sans doute retiré. Des hommes de l'équipage,
cinq devisaient paisiblement, étendus sur le pont vers l'avant. Leurs
voix se fondaient en un murmure confus. Seul, Yacoub Ogul se trouvait
à l'arrière. Monté au-dessus du rouf, il s'était assis sur la barre du
gouvernail et se laissait bercer par la paix nocturne, en murmurant une
chanson familière.
La chanson s'éteignit tout à coup. Deux mains de fer broyaient la gorge
du chanteur, qui, basculant par-dessus le couronnement, vint tomber en
travers du safran. Était-il mort? Jambes et bras ballants, son corps
inerte pendait comme un linge de part et d'autre de cette arête étroite.
Serge Ladko desserra son étreinte et saisit l'homme par la ceinture,
puis diminuant graduellement la pression de ses genoux contre le safran,
il se laissa glisser peu à peu et s'enfonça silencieusement dans l'eau.
Nul, dans le chaland, n'avait soupçonné l'agression. Ivan Striga n'était
pas sorti du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient leur
paisible conversation.
Serge Ladko, cependant, nageait vers la barge. Le retour était plus
pénible que l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant remonter le
courant, il avait à soutenir le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci
n'était pas mort, il n'en valait guère mieux. La fraîcheur de l'eau
ne l'avait pas ranimé; il ne faisait pas un mouvement. Serge Ladko
commençait à craindre d'avoir eu la main trop lourde.
Alors que cinq minutes avaient suffi pour venir de la barge au chaland,
plus d'une demi-heure fut nécessaire pour refaire le même parcours en
sens inverse. Encore le pilote eut-il la chance de ne pas s'égarer dans
l'ombre.
« Aidez-moi, dit-il à Karl Dragoch en saisissant enfin l'embarcation. En
voici toujours un.
Avec le secours du détective, Yacoub Ogul fut passé par-dessus bord et
déposé dans la barge.
--Est-il mort? demanda Serge Ladko.
Karl Dragoch se pencha sur le captif.
--Non, dit-il. Il respire.
Serge Ladko eut un soupir de satisfaction et, reprenant aussitôt
l'aviron, commença à remonter le courant.
--Alors, attachez-le, et solidement, dit-il tout en godillant, si vous
ne voulez pas qu'il vous brûle la politesse quand je vous aurai déposé à
terre.
--Nous allons donc nous séparer? demanda Karl Dragoch.
--Oui, répondit Serge Ladko. Quand vous aurez pris terre, je retournerai
aux alentours du chaland, et demain je m'arrangerai pour m'introduire à
bord.
--En plein jour?
--En plein jour. J'ai mon idée. Soyez tranquille, pendant un certain
temps tout au moins, je ne courrai aucun danger. Plus tard, quand nous
serons près de la mer Noire, je ne dis pas que les choses ne risquent de
se gâter. Mais je compte sur vous à ce moment que je retarderai le plus
possible.
--Sur moi?... Que pourrai-je donc faire?
--M'amener du secours.
--Je m'y emploierai, n'en doutez pas, affirma chaleureusement Karl
Dragoch.
--Je n'en doute pas, mais vous aurez peut-être quelque difficulté. Vous
ferez pour le mieux, voilà tout. Ne perdez pas de vue que le chaland
quittera son mouillage demain à midi, et que, si rien ne l'arrête, il
sera en mer vers quatre heures. Basez-vous là-dessus.
--Pourquoi ne restez-vous pas avec moi? demanda Karl Dragoch très
inquiet pour son compagnon.
--Parce que vous pouvez éprouver du retard, ce qui permettrait à Striga
de prendre de l'avance et de disparaître. Il ne faut pas qu'il atteigne
la mer. Et il ne l'atteindra pas, même si vous arrivez trop tard pour me
prêter main-forte. Seulement, dans ce cas, il est probable que je serai
mort.»
Le ton du pilote était sans réplique. Comprenant que rien ne le ferait
changer d'avis, Karl Dragoch n'insista pas. La barge fut donc conduite à
la rive, et Yacoub Ogul, toujours évanoui, fut déposé sur le sol.
Aussitôt, Serge Ladko poussa au large. La barge disparut dans la nuit.
XVIII
LE PILOTE DU DANUBE
Quand Serge Ladko eut disparu dans l'ombre, Karl Dragoch hésita un
instant sur ce qu'il convenait de faire. Seul, au début de la nuit, en
ce point de la frontière de la Bessarabie, encombré du corps inerte d'un
prisonnier dont son devoir lui interdisait de se séparer, sa situation
ne laissait pas d'être fort embarrassante. Cependant, comme il était
évident qu'un secours ne lui arriverait pas sans qu'il allât le
chercher, il lui fallut bien prendre une décision. Le temps pressait.
D'une heure, d'une minute peut-être pouvait dépendre le salut de Serge
Ladko. Abandonnant provisoirement Yacoub Ogul toujours évanoui, et
suffisamment ligotté, d'ailleurs, pour que la fuite lui fût interdite
en cas de retour à la vie, il remonta vers l'amont aussi vite que le
permettait la nature du terrain.
Après une demi-heure de marche dans un pays complètement désert, il
commençait à craindre d'être obligé de pousser jusqu'à Kilia, lorsqu'il
découvrit enfin une maison bâtie au bord du fleuve.