cette maison, qui semblait être une ferme de quelque importance. A
pareille heure, en pareil lieu, une certaine méfiance est excusable, et
les habitants de cette demeure paraissaient peu friands d'en permettre
l'entrée. La difficulté s'aggravait de l'impossibilité où l'on était de
se comprendre, ces paysans parlant un patois local que Karl Dragoch,
malgré son polyglotisme, ne connaissait pas. Inventant un jargon
de circonstance dans lequel des mots roumains, russes et allemands
figuraient chacun pour un tiers, il réussit toutefois à gagner
leur confiance, et la porte si énergiquement défendue finit par
s'entre-bâiller.
Une fois dans la place, il lui fallut répondre à un interrogatoire
serré, dont il sortit nécessairement à son honneur, puisque deux heures
ne s'étaient pas écoulées depuis son débarquement, qu'une charrette
l'avait ramené prés de Yacoub Ogul.
Celui-ci n'avait pas repris connaissance. Il ne donna même aucun signe
de conscience, quand, de l'herbe de la rive, il fut transporté dans la
charrette, qui repartit aussitôt vers Kilia. Jusqu'à la ferme, force fut
d'aller au pas, mais, au delà, on trouva un chemin, à la vérité fort
mauvais, qui permit néanmoins d'activer l'allure.
Il était plus de minuit, quand, après ces péripéties, Karl Dragoch entra
dans Kilia. Tout dormait dans la ville, et découvrir le chef de la
police ne fut pas chose facile. Il y parvint cependant, et prit, sur
lui de réveiller ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester trop de
mauvaise humeur, se mit obligeamment à sa disposition.
Karl Dragoch en profita pour faire déposer en lieu sûr Yacoub Ogul, qui
commençait à ouvrir les yeux; puis, libre de ses mouvements, il put
enfin s'occuper de la capture du reste de la bande et du salut de Serge
Ladko, qui le passionnait peut-être plus encore.
Dès le premier pas, il se heurta à d'insurmontables difficultés. Aucun
vapeur n'était alors à Kilia, et, d'autre part, le chef de la police se
refusait énergiquement à envoyer ses hommes sur le fleuve. Ce bras du
Danube étant alors indivis entre la Roumanie et la Turquie, on était en
droit de craindre que leur intervention ne provoquât de la part de
la Sublime Porte des réclamations très regrettables à un moment où
grondaient sourdement des menaces de guerre. Si le fonctionnaire roumain
avait pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait vu que cette guerre,
décrétée de toute éternité, éclaterait nécessairement quelques mois plus
tard, et cela l'aurait, sans doute, rendu moins timide; mais, dans
son ignorance de l'avenir, il tremblait à la pensée d'être mêlé
d'une manière quelconque à des complications diplomatiques, et il se
conformait au sage précepte: «Pas d'affaires», qui est, comme on ne
l'ignore pas, la devise des fonctionnaires de tous les pays.
Le maximum de ce qu'il osa faire, ce fut de donner à Karl Dragoch le
conseil de se rendre à Sulina et de lui indiquer l'homme capable de le
conduire dans ce difficile voyage de près de cinquante kilomètres à
travers le delta du Danube.
Aller réveiller cet homme, le décider, atteler la voiture, la faire
passer sur la rive droite, tout cela demanda beaucoup de temps. Il était
près de trois heures du matin, quand le détective fut enfin emporté
au trot d'un petit cheval, dont la qualité était fort heureusement
supérieure à l'apparence.
Le chef de la police de Kilia avait eu raison en représentant comme
difficile la traversée du Delta. Sur des routes boueuses et parfois
recouvertes de plusieurs centimètres d'eau, la voiture avançait
péniblement, et, sans l'habileté du conducteur, elle se fût plus d'une
fois égarée dans cette plaine où n'existe aucun point de repère. On
n'avançait pas vite ainsi, et encore fallait-il de temps à autre laisser
souffler le cheval exténué.
Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait à Sulina. Le délai fixé par
Serge Ladko allait expirer dans quelques heures! Sans prendre le temps
de se restaurer, il courut se mettre en rapport avec les autorités
locales.
Sulina, devenue roumaine depuis le traité de Berlin, était ville turque
à l'époque de ces événements. Les relations étant alors des plus tendues
entre la Sublime Porte et les puissances occidentales, Karl Dragoch,
sujet hongrois, ne pouvait espérer y être _persona grata_, malgré la
mission d'intérêt général dont il était investi. Moins mal reçu qu'il
ne le craignait, il ne fut donc pas surpris de ne trouver auprès des
autorités qu'une aide assez molle.
La police locale, lui dit-on, ne possédant pas d'embarcation qui lui
fût spécialement affectée, il ne devait compter que sur l'aviso de la
douane, dont le concours était tout indiqué dans la circonstance, une
bande de voleurs pouvant, avec un peu de complaisance, être assimilée à
une bande de contrebandiers. Malheureusement, cet aviso, navire à vapeur
de marche d'ailleurs assez rapide, n'était pas présentement dans le
port. Il croisait en mer, mais sûrement à faible distance de la côte.
Karl Dragoch n'avait donc qu'à fréter une barque de pêche, et, dès qu il
serait hors des jetées, il le rencontrerait sans aucun doute.
Le détective, désespéré de son impuissance, se résigna à adopter ce
parti. A une heure et demie de l'après-midi, il mettait à la voile et
doublait le môle, à la recherche de l'aviso. Il ne disposait plus que de
cent cinquante minutes pour arriver au rendez-vous de Serge Ladko!
Celui-ci, pendant que Karl Dragoch subissait cette série de
mésaventures, poursuivait méthodiquement l'exécution de son plan.
Toute la matinée, il était resté aux aguets, sa barge dissimulée dans
les roseaux de la rive, s'assurant que le chaland ne faisait aucun
préparatif de départ. En s'emparant, un peu brutalement peut-être--mais
il n'avait pas le choix des moyens--de Yacoub Ogul, c'est ce but
précisément qu'il avait visé. Ainsi qu'il l'avait prévu, Striga n'osait
s'aventurer sans guide dans une navigation des plus délicates et que
l'abondance des bancs de sable rend impraticable à qui n'en a pas
fait l'étude exclusive de sa vie. Il était à croire que les pirates,
incapables de s'expliquer la disparition de leur pilote, saisiraient la
première occasion de le remplacer. Mais les pilotes n'abondent pas sur
le bras de Kilia, et, jusqu'à onze heures du matin, les eaux, si l'on
fait exception du chaland toujours immobile et de la barge invisible,
demeurèrent complètement désertes A onze heures seulement, deux
embarcations apparurent du côté de la mer. Serge Ladko, les ayant
examinées avec sa longue-vue, reconnut que l'une d'elles était celle
d'un pilote. Ivan Striga allait donc vraisemblablement trouver le
secours qu'il devait attendre avec impatience. Le moment d'intervenir
était arrivé.
La barge sortit hors des roseaux et se rapprocha du chaland.
« Oh! du chaland!... héla Serge Ladko quand il fut à portée de la voix.
--Oh!... lui fut-il répondu.
Un homme apparut sur le rouf. Cet homme, c'était Ivan Striga.
Quelle fureur gronda dans le coeur de Serge Ladko, lorsqu'il aperçut cet
ennemi acharné de son bonheur, le lâche qui, depuis tant de mois, tenait
Natcha en son pouvoir!
Mais il s'attendait à cette rencontre qu'il avait cherchée. Il y était
préparé. Sa fureur, il la renferma en lui-même, et, se faisant violence:
--Vous n'auriez pas besoin d'un pilote? demanda-t-il d'une voix calme.
Au lieu de répondre, Striga, abritant ses yeux de la main, considéra un
long instant celui qui l'interpellait. A vrai dire, d'un seul regard
il avait été fixé sur la personnalité du nouveau venu. Mais, qu'il eût
devant lui le mari de Natcha, cela lui paraissait si extraordinaire et,
on peut le dire, si inespéré, qu'il hésitait devant l'évidence.
--N'êtes-vous pas Serge Ladko, de Roustchouk? interrogea-t-il à son
tour.
--C'est bien moi, répondit le pilote.
--Ne me reconnaissez-vous pas?
--Il faudrait donc être aveugle, répliqua Serge Ladko. Je vous reconnais
parfaitement, Ivan Striga.
--Et vous me faites vos offres de service?
--Pourquoi pas? je suis pilote, déclara froidement Serge Ladko.
Striga balança un instant. Que celui qu'il haïssait le plus au monde
vint ainsi bénévolement se mettre à sa merci, c'était trop beau. Cela
ne cachait-il pas un piège?... Mais quel danger pouvait faire courir un
homme seul à un équipage nombreux et résolu? Qu'il conduisit le chaland
jusqu'à la mer, puisqu'il avait la sottise de le proposer! Une fois en
mer, par exemple!...
--Embarque! conclut le pirate, la bouche déformée par un rictus cruel
que vit distinctement Serge Ladko.
Celui-ci ne se fit pas répéter l'invitation. Sa barge accosta le
chaland, à bord duquel il monta. Striga s'avança au-devant de lui.
--Me permettrez-vous, dit-il, de vous exprimer ma surprise de vous
rencontrer aux bouches du Danube?
Le pilote garda le silence.
--On vous croyait mort, reprit Striga, depuis le temps que vous avez
disparu de Roustchouk.
Cette insinuation n'obtint pas plus de succès que la précédente.
--Qu'étiez-vous devenu? interrogea Striga sans se décourager.
--Je n'ai pas quitté le voisinage de la mer, répondit enfin Serge Ladko.
--Si loin de Roustchouk! s'exclama Striga.
Serge Ladko fronça les sourcils. Cet interrogatoire commençait à
l'exaspérer. Suivant la ligne de conduite qu'il s'était tracée, il
refréna toutefois son impatience et expliqua posément:
--Les périodes troublées ne sont pas favorables aux affaires.
Striga le considéra d'un oeil narquois.
--Et l'on vous disait patriote! s'écria-t-il avec ironie.
--Je ne fais plus de politique, dit sèchement Serge Ladko.
A ce moment, le regard de Striga tomba sur la barge, que le courant
avait fait éviter à l'arrière du chaland. Il tressaillit violemment. Il
ne pouvait se tromper. C'était bien cette barge, dont il s'était servi
lui-même pendant huit jours, et qu'il avait retrouvée amarrée au quai de
Semlin. Serge Ladko mentait donc quand il prétendait ne pas avoir quitté
le delta du Danube?
--Depuis que vous avez quitté Roustchouk, vous ne vous êtes pas éloigné
de ces parages? insista Striga en scrutant de l'oeil son interlocuteur.
--Non, répondit Serge Ladko.
--Vous m'étonnez, fit Striga.
--Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer ailleurs?
--Vous, non. Mais cette embarcation... Je jurerais l'avoir vue sur le
haut fleuve.
--C'est bien possible, répondit Serge Ladko avec indifférence. Je l'ai
achetée, il y a trois jours, d'un homme qui disait arriver de Vienne.
--Comment était cet homme? demanda vivement Striga dont les soupçons
évoluaient vers Karl Dragoch.
--Un brun, avec des lunettes.
--Ah!... fit Striga tout songeur.
Les réponses du pilote l'avaient visiblement ébranlé. Il ne savait plus
ce qu'il devait croire. Mais il ne tarda pas à libérer son esprit de
toute préoccupation. Qu'importait après tout? Que Serge Ladko dît ou ne
dît pas la vérité, il n'en était pas moins entre ses mains. L'imbécile,
qui se jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entré sur le chaland,
il n'en sortirait pas vivant. Voilà des mois que Striga mentait en
affirmant à Natcha qu'elle était veuve. Dès qu'on serait en mer, ce
mensonge deviendrait une vérité.
--Partons! dit-il en manière de conclusion à ses pensées.
--A midi, répondit tranquillement Serge Ladko qui, sortant des
provisions d'un sac qu'il portait à la main, se mit en devoir de
déjeuner.
Le pirate eut un geste d'impatience. Serge Ladko feignit de n'en rien
voir.
--Je dois vous prévenir, dit Striga, que je tiens à être à la mer avant
la nuit.
--Nous y serons,» affirma le pilote, sans montrer la moindre velléité de
modifier sa décision.
Striga s'éloigna vers l'avant. A en juger par l'expression réfléchie de
son visage, il lui restait un souci. Que le mari s'offrit à conduire
précisément le chaland dans lequel sa femme était retenue prisonnière,
cette coïncidence était tout de même par trop extraordinaire. Certes,
rien ne pouvant empêcher que Serge Ladko ne fût seul à bord contre six
hommes déterminés, Striga eût sagement fait en ne cherchant pas plus
loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement irréfutable. C'était
pour lui un besoin de savoir si la disparition de Natcha était connue du
principal intéressé. Sa curiosité surexcitée ne lui laissa pas de cesse
qu'il n'y eût cédé.
«Avez-vous reçu des nouvelles de Roustchouk depuis que vous l'avez
quitté? demanda-t-il en revenant vers le pilote qui continuait
paisiblement son repas.
--Jamais, répondit celui-ci.
--Ce silence ne vous a pas surpris?
--Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda Serge Ladko en fixant son
interlocuteur.
Quelle que fût son audace, celui-ci se sentit gêné sous ce ferme regard.
--Je croyais, balbutia-t-il, que vous y aviez laissé votre femme.
--Et moi je crois, répliqua froidement Serge Ladko, qu'un autre sujet de
conversation serait préférable entre nous.»
Striga se le tint pour dit.
Quelques minutes après midi, le pilote donna l'ordre de lever l'ancre,
puis, la voile hissée et bordée, il prit lui-même la barre. A ce moment
Striga s'approcha de lui.
«Je dois vous prévenir, lui dit-il, que le chaland a besoin de fond.
--Il est sur lest, objecta Serge Ladko. Deux pieds d'eau doivent
suffire.
--Il en faut sept, affirma Striga.
--Sept! s'écria le pilote, pour qui ce seul mot était une révélation.
Voilà donc pourquoi la bande du Danube avait échappé jusqu'ici à
toutes les poursuites! Son bateau était habilement truqué. Ce qu'on
en apercevait hors de l'eau n'était qu'une trompeuse apparence. Le
véritable chaland était sous-marin, et c'est dans cette cachette
qu'était déposé le produit de ses rapines. Cachette qui pouvait,
au besoin, Serge Ladko le savait par expérience, se transformer en
inviolable cachot.
--Sept, avait répété Striga en réponse. à l'exclamation du pilote.
--C'est bien,» dit celui-ci sans faire d'autre observation.
Pendant les premiers moments qui suivirent le départ, Striga, qui
conservait malgré tout un reste d'inquiétude, ne se départit pas d'une
surveillance rigoureuse. Mais l'attitude de Serge Ladko était de
nature à le rassurer. Très appliqué à ses fonctions, il ne nourrissait
visiblement aucun mauvais dessein et prouvait que sa réputation
d'habileté était amplement justifiée. Sous sa main, le chaland évoluait
docilement entre les bancs invisibles et suivait avec une précision
mathématique les sinuosités de la passe.
Peu à peu, les dernières craintes du pirate s'évanouirent. La navigation
se poursuivait sans incident. Bientôt on atteindrait la mer.
Il était quatre heures quand on l'aperçut. Après un dernier coude du
fleuve, le ciel et l'eau se rejoignirent à l'horizon.
Striga interpella le pilote.
«Nous voici parés, je pense? dit-il. Ne pourrait-on rendre la barre au
timonier habituel?
--Pas encore, répondit Serge Ladko. Le plus difficile n'est pas fait.»
A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure, un champ plus vaste était
offert à la vue. Placé au sommet mouvant de cet angle dont les branches
s'ouvraient peu à peu, Striga tenait son regard obstinément dirigé vers
la mer. Tout à coup, il saisit une longue-vue, la braqua sur un petit
vapeur de quatre à cinq cents tonneaux qui doublait la pointe Nord,
puis, après un bref examen, donna l'ordre de hisser un pavillon en tête
de mât. On répondit aussitôt par un signal pareil à bord du vapeur, qui,
venant sur tribord, commença à se rapprocher de l'estuaire.
A ce moment, Serge Ladko ayant poussé la barre toute à bâbord, le
chaland abattit sur tribord, et, coupant obliquement le courant, prit
son erre vers le Sud-Est, comme pour aborder la rive droite.
Striga étonné, regarda le pilote dont l'impassibilité le rassura. Un
dernier banc de sable obligeait sans doute les bateaux à suivre cette
route capricieuse.
Striga ne se trompait pas. Oui, un banc de sable gisait en effet dans
le lit du fleuve, mais non pas du côté de la mer, et c'est droit sur ce
banc que Serge Ladko gouvernait d'une main ferme.
Soudain, il y eut un formidable craquement. Le chaland en fut ébranlé
jusque dans ses fonds. Sous le choc, le mât vint en bas, cassé net au
ras de l'emplanture, et la voile s'abattit en grand, recouvrant de
ses larges plis les hommes qui se trouvaient à l'avant. Le chaland,
irrémédiablement engravé, demeura immobile.
A bord, tout le monde avait été renversé, y compris Striga, qui se
releva ivre de rage.
Son premier regard fut pour Serge Ladko. Le pilote ne paraissait pas ému
de l'accident. Il avait lâché la barre, et, les mains enfoncées dans les
poches de sa vareuse, il surveillait son ennemi, le regard attentif à ce
qui allait suivre.
« Canaille! » hurla Striga, qui, brandissant un revolver, courut vers
l'arrière.
A la distance de trois pas, il tira.
Serge Ladko s'était baissé. La balle passa au-dessus de lui sans
l'atteindre. Aussitôt redressé, il fut d'un bond sur son adversaire, que
son couteau frappa au coeur. Ivan Striga s'écroula comme une masse.
Le drame s'était déroulé si rapidement, que les cinq hommes de
l'équipage, embarrassés, d'ailleurs, dans les plis de la voile,
n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Mais quel hurlement ils
poussèrent en voyant tomber leur chef!
Serge Ladko, s'élançant à l'avant du spardeck, se précipita à leur
rencontre. De la, il dominait le pont, sur lequel les hommes accouraient
en tumulte.
«Arrière! cria-t-il, les deux mains armées de revolvers, dont l'un
venait d'être arraché à Striga.
Les hommes s'arrêtèrent. Ils n'avaient point d'armes, et, pour s'en
procurer, il leur fallait pénétrer dans le rouf, c'est-à-dire passer
sous le feu de l'ennemi.
--Un mot, camarades, reprit Serge Ladko sans quitter son attitude
menaçante. J'ai là onze coups. C'est plus qu'il n'en faut pour vous
descendre tous jusqu'au dernier. Je vous préviens que je tire, si vous
ne reculez pas immédiatement vers l'avant.
L'équipage se consulta, indécis. Serge Ladko comprit que, s'ils se
ruaient tous à la fois, il arriverait bien sans doute à en abattre
quelques-uns, mais qu'il serait lui-même abattu par les autres.
--Attention!... Je compte jusqu'à trois, annonça-t-il, sans leur laisser
le temps de la réflexion. Un!...
Les hommes ne bougèrent pas.
--Deux!... prononça le pilote.
Il y eut un mouvement dans le groupe. Trois hommes ébauchèrent une
velléité d'attaque. Deux commencèrent à battre, en retraite.
--Trois!...» dit Serge Ladko en pressant la détente.
Un homme tomba, l'épaule traversée d'une balle. Ses compagnons
s'empressèrent de prendre la fuite.
Serge Ladko, sans quitter son poste d'observation, jeta un regard
vers le vapeur qui avait obéi au signal de Striga. Le bâtiment était
maintenant à moins d'un mille. Lorsqu'il serait bord à bord avec le
chaland, lorsque son équipage se serait joint aux pirates, dont il était
nécessairement plus ou moins complice, la situation deviendrait des plus
graves.
Le steamer approchait toujours. Il n'était plus qu'à trois encablures,
quand, évoluant brusquement sur tribord, il décrivit un grand cercle et
s'éloigna vers la haute mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il
donc été inquiété par quelque chose que Serge Ladko ne pouvait
apercevoir?
Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques minutes s'écoulèrent, et
un autre vapeur surgit hors de la pointe du Sud. Sa cheminée vomissait
des torrents de fumée. Le cap droit sur le chaland, il arrivait à toute
vitesse. Bientôt, Serge Ladko put reconnaître à l'avant une figure amie,
celle de son passager, M. Jaeger, celle du détective Karl Dragoch. Il
était sauvé.
Un instant plus tard, le pont de la gabarre était envahi par la police,
et son équipage se rendait, sans essayer une résistance inutile.
Pendant ce temps, Serge Ladko s'était précipité dans le rouf. L'une
après l'autre, il en visita les cabines. Une seule porte était fermée.
Il la renversa d'un coup d'épaule et s'arrêta sur le seuil, éperdu.
Natcha, reconquise, lui tendait les bras.
XIX
ÉPILOGUE
Le procès de la bande du Danube passa inaperçu dans le flamboiement de
la guerre russo-turque. Les brigands, y compris Titcha aisément cueilli
à Roustchouk, furent pendus haut et court, sans éveiller dans le public
l'attention qu'en de moins tragiques circonstances on eût accordé à leur
exécution.
---Toutefois, les débats donnèrent aux principaux intéressés
l'explication de ce qui était resté jusqu'ici incompréhensible pour eux.
Serge Ladko sut par suite de quel quiproquo il avait été emprisonné dans
le chaland en lieu et place de Karl Dragoch, et comment Striga, ayant
appris par les journaux l'envoi d'une commission rogatoire à Szalka,
s'était introduit dans la maison du pêcheur Ilia Brusch, pour répondre
aux questions du commissaire de police de Gran.
Il sut également comment Natcha, enlevée par la bande du Danube, avait
eu à lutter contre les attaques de Striga, qui, se croyant certain
d'avoir abattu son ennemi, ne cessait de lui affirmer qu'elle était
veuve. Un soir notamment, Striga, à l'appui de son dire, avait montré à
la jeune femme son propre portrait, qu'il prétendait avoir conquis de
haute lutte sur le légitime propriétaire. Il en était résulté une scène
violente, au cours de laquelle Striga s'était emporté jusqu'à la menace.
De là, le cri poussé par Natcha, et que le fugitif avait entendu dans la
nuit.
Mais c'était là de l'histoire ancienne. Serge Ladko ne pensait plus aux
mauvais jours depuis qu'il avait eu le bonheur de retrouver sa chère
Natcha.
Le territoire de la Bulgarie lui étant interdit, l'heureux couple, après
les événements qui viennent d'être racontés, s'était fixé d'abord dans
la ville roumaine de Giurgievo. C'est là qu'il se trouvait, quand, au
mois de mai de l'année suivante, le Tzar déclara officiellement la
guerre au Sultan. Serge Ladko, est-il besoin de le dire, fut des
premiers qui s'engagèrent dans les rangs de l'armée russe, à laquelle,
grâce à sa connaissance du théâtre des opérations, il rendit
d'importants services.
La guerre finie, la Bulgarie enfin libre, il revint avec Natcha dans la
maison de Roustchouk et reprit son métier de pilote. Tous deux y vivent
encore aujourd'hui, heureux et honorés.
Karl Dragoch est resté leur ami. Pendant longtemps, il n'a jamais manqué
de descendre le Danube, au moins une fois l'an, pour venir à Roustchouk.
Aujourd'hui, les voies ferrées, dont le réseau s'est progressivement
développé, lui permettent d'abréger le voyage. Mais c'est toujours
en suivant les méandres du fleuve que Serge Ladko, au hasard de ses
pilotages, lui rend ses visites à Budapest.
Des trois garçons que Natcha lui a donnés et qui sont maintenant des
hommes, le plus jeune, après un sévère apprentissage sous les ordres de
Karl Dragoch, est en bonne voie pour atteindre les plus hauts grades
dans l'administration judiciaire de Bulgarie.
Le cadet, digne héritier d'un lauréat de la Ligue Danubienne, s'est
consacré au peuple des eaux. Toutefois, rejetant la ligne, il a
perfectionné les méthodes de combat. Il doit à ses pêcheries d'esturgeon
une célébrité universelle et une fortune qui promet de devenir
considérable.
Quant à l'aîné, il succédera à son père, lorsque l'âge de la retraite
sonnera pour celui-ci. Par lui seront alors conduits vapeurs et
chalands, de Vienne à la mer, dans les passes sinueuses et entre les
bancs perfides du grand fleuve; par lui se perpétuera la race des
Pilotes du Danube.
Mais, quelle que soit la différence de leurs positions, des trois fils
de Serge Ladko le coeur bat à l'unisson. Aiguillés par la vie sur des
routes divergentes, ils se rencontrent toujours à ces carrefours: une
même vénération pour leur père, une égale tendresse pour leur mère, un
pareil amour de la patrie bulgare.
TABLE.
Chapitres.
I.--Au concours de Sigmaringen
II.--Aux sources du Danube
III.--Le passager d'Ilia Brusch
IV.--Serge Ladko
V.--Karl Dragoch
VI.--Les yeux bleus
VII.--Chasseurs et gibiers
VIII.--Un portrait de femme
IX.--Les deux échecs de Dragoch
X.--Prisonnier
XI.--Au pouvoir d'un ennemi
XII.--Au nom de la loi
XIII.--Une commission rogatoire
XIV.--Entre ciel et terre
XV.--Près du but
XVI.--La maison vide
XVII.--A la nage
XVIII.--Le pilote du Danube
XIX.--Épilogue