eut le sentiment instinctif d'être en présence de quelque machination
ténébreuse dont le but lui demeurait inconnu, mais dont il n'était pas
impossible que le prévenu fût la victime.
Cette impression se trouva fortifiée, quand, à son retour à Semlin,
il connut la marche de l'instruction. En somme, après vingt jours
de secret, elle n'avait pas fait un pas. Aucun complice n'avait été
découvert, nul témoin n'avait formellement reconnu le prisonnier, contre
lequel il n'existait toujours d'autre charge que le fait d'avoir cherché
à modifier l'aspect de son visage et d'avoir possédé un portrait de
femme sur lequel figurait le nom de Ladko.
Ces présomptions, qui, corroborées par d'autres, eussent eu une grande
valeur, perdaient, isolées, beaucoup de leur importance. Peut-être,
après tout, ce déguisement et la présence du portrait avaient-ils une
cause avouable.
Karl Dragoch, dans cet état d'esprit, était particulièrement accessible
à la pitié. C'est pourquoi il n'avait pu s'empêcher d'être profondément
ému par la naïve confiance de Serge Ladko, dans une circonstance où
celui-ci aurait été excusable de se défier de son plus intime ami.
Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre ce sentiment de pitié
d'accord avec ses devoirs professionnels en reprenant comme devant sa
place dans la barge? Si Ilia Brusch se nommait en réalité Ladko, et si
ce Ladko était bien un malfaiteur, Karl Dragoch, en s'attachant à
lui, dépisterait ses complices. Innocent, au contraire, peut-être
conduirait-il quand même au vrai coupable, auquel l'incident de Szalka
eût prouvé, dans ce cas, qu'il portait ombrage.
Ces raisonnements, un peu spécieux, n'étaient pas dénués de toute
logique. L'aspect misérable de Serge Ladko, le courage surhumain qu'il
avait dû déployer pour accomplir sa fantastique évasion, et surtout le
souvenir du service autrefois rendu avec tant d'héroïque simplicité,
firent le reste. Karl Dragoch devait la vie à ce malheureux qui haletait
devant lui, les mains en sang, la sueur ruisselant sur son visage
décharné. Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer? Le détective ne
put s'y résoudre.
«Venez!» dit-il simplement en réponse à l'exclamation joyeuse du
fugitif, qu'il entraîna vers le fleuve.
Peu de paroles avaient été échangées entre les deux compagnons
pendant les huit jours qui venaient de s'écouler. Serge Ladko gardait
généralement le silence et concentrait toutes les forces de son être
pour accroître la vitesse de l'embarcation.
En phrases hachées, qu'il fallait lui arracher en quelque sorte, il fit
toutefois le récit de ses inexplicables aventures depuis le confluent
de l'Ipoly. Il raconta sa longue détention dans la prison de Semlin,
succédant à une séquestration plus étrange encore à bord d un chaland
inconnu. Ils mentaient donc, ceux qui prétendaient l'avoir vu entre
Budapest et Semlin, puisque, durant tout ce parcours, il avait été
enfermé, pieds et mains liés, dans ce chaland.
À ce récit, les opinions primitives de Karl Dragoch évoluèrent de plus
en plus. Malgré lui, il établissait un rapprochement entre l'agression
dont Ilia Brusch avait été victime et l'intervention d'un sosie à
Szalka. A n'en pas douter, le pêcheur gênait quelqu'un et était en
butte aux coups d'un ennemi inconnu, mais dont le signalement semblait
correspondre à celui du véritable bandit.
Ainsi, peu à peu, Karl Dragoch s'acheminait vers la vérité. Hors d'état
de contrôler ses déductions, il sentait du moins décroître de jour en
jour les soupçons autrefois conçus.
Pas un instant, néanmoins, il ne songea à quitter la barge pour revenir
en arrière et recommencer son enquête sur nouveaux frais. Son flair
de policier lui disait que la piste était bonne, et que le pêcheur,
innocent peut-être, était d'une manière ou d'autre mêlé à l'histoire de
la bande du Danube. La tranquillité était parfaite, d'ailleurs, sur
le haut fleuve, et la succession des crimes commis prouvait que leurs
auteurs avaient, eux aussi, descendu le courant, au moins jusqu'aux
environs de Semlin. Il y avait donc toutes chances pour qu'ils eussent
continué à le descendre pendant la détention d'Ilia Brusch.
Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait pas. Ivan Striga continuait,
en effet, à se rapprocher de la mer Noire, avec douze jours d'avance sur
la barge au départ de Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il les
perdait peu à peu, la distance séparant les deux bateaux diminuait
graduellement, et, jour par jour, heure par heure, minute par minute, la
barge gagnait implacablement sur le chaland, sous l'effort furieux de
Serge Ladko.
Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk; qu'une idée: Natcha. S'il
négligeait les précautions autrefois prises pour protéger son incognito,
c'est qu'il n'y pensait vraiment plus. D'ailleurs, de quel intérêt
eussent-elles été maintenant? Après son arrestation, après son évasion,
s'appeler Ilia Brusch devait être aussi compromettant que de s'appeler
Serge Ladko. Sous un nom ou sous un autre, il ne pouvait plus désormais
s'introduire que secrètement à Roustchouk, sous peine d'être appréhendé
sur-le-champ.
Absorbé par son idée fixe, il n'avait, pendant ces huit jours, accordé
aucune attention aux rives du fleuve. S'il s'était aperçu qu'on passât
devant Belgrade--la ville blanche--étagée sur une colline, que domine
le palais du prince, le Konak, et précédée d'un faubourg où viennent
transiter une immense quantité de marchandises, c'est parce que Belgrade
indique la frontière serbe où expiraient les pouvoirs de M. Izar Rona.
Mais, ensuite, il ne remarqua plus rien.
Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale de la Serbie, célèbre par
les vignobles dont elle est entourée; ni Colombals, où l'on montre une
caverne dans laquelle Saint-Georges aurait, d'après la légende, déposé
le corps du dragon tué de ses propres mains; ni Orsova, au delà de
laquelle le Danube coule entre deux anciennes provinces turques,
devenues depuis royaumes indépendants; ni les Portes de Fer, ce défilé
fameux bordé de murailles verticales de quatre cents mètres, où le
Danube se précipite et se brise avec fureur contre les blocs dont son
lit est semé; ni Widdin, première ville bulgare de quelque importance;
ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres cités notoires qu'il lui fallut
dépasser en amont de Roustchouk.
De préférence, il longeait la rive serbe, où il s'estimait plus en
sûreté, et en effet, jusqu'à la sortie des Portes de Fer, il ne fut pas
inquiété par la police.
Ce fut seulement à Orsava que, pour la première fois, un canot de la
brigade fluviale intima à la barge l'ordre de s'arrêter. Serge Ladko,
très inquiet, obéit en se demandant ce qu'il répondrait aux questions
qu'on allait inévitablement lui poser.
On ne l'interrogea même pas. Sur un mot de Karl Dragoch, le chef du
détachement s'inclina avec déférence et il ne fut plus question de
perquisition.
Le pilote ne songea pas à s'étonner qu'un bourgeois de Vienne disposât
à son gré de la force publique. Trop heureux de s'en tirer à si bon
compte, il trouva toute naturelle une omnipotence qui s'exerçait à son
profit, et il ne manifesta pas plus de surprise, mais simplement une
impatience grandissante, en voyant se prolonger l'entretien entre
l'agent et son passager.
Conformément aux ordres, tant de M. Izar Rona, furieux de l'évasion de
son prévenu, que de Karl Dragoch lui-même, la police du fleuve avait
redoublé de vigueur. De distance en distance, on obligeait la navigation
à franchir une série de barrages, parmi lesquels celui d'Orsova était
d'une importance capitale. L'étranglement du fleuve en cette partie de
son cours facilitant la surveillance, il était impossible, en effet,
qu'aucun bateau réussît à passer sans avoir été minutieusement visité.
Karl Dragoch, en interrogeant son subordonné, eut l'ennui d'apprendre
à la fois, et que ces perquisitions n'avaient donné aucun résultat,
et qu'un nouveau crime, un cambriolage d'une certaine gravité, venait
d'être commis deux jours auparavant en territoire roumain, au confluent
du Jirel, presque exactement en face de la ville bulgare de Rahowa.
Ainsi donc, la bande du Danube avait réussi a passer entre les mailles
du filet. Cette bande ayant coutume de s'approprier non seulement l'or
et l'argent, mais les objets précieux de toute nature, son butin devait
être d'un volume encombrant, et il était vraiment inconcevable qu'on
n'en eût pas trouvé trace, alors qu'aucun bateau n'avait pu échapper à
la visite.
Il en était cependant ainsi.
Karl Dragoch était stupéfait d'une telle virtuosité. Toutefois, il
fallait bien se rendre à l'évidence, les malfaiteurs prouvant eux-mêmes
par des attentats leur descente vers l'aval.
La seule conclusion à tirer de ces faits, c'est qu'il convenait de se
hâter. Le lieu et la date du dernier vol signalé indiquaient que ses
auteurs avaient moins de trois cents kilomètres d'avance. En tenant
compte du temps pendant lequel Ilia Brusch avait été immobilisé, temps
que la bande du Danube avait certainement mis à profit, il fallait en
inférer que sa vitesse était à peine la moitié de celle de la barge. Il
n'était donc pas impossible de l'atteindre à la course.
On repartit donc sans plus attendre et, dès les premières heures du 6
octobre, la frontière bulgare était franchie. A partir de ce point,
Serge Ladko qui, jusque-là, avait suivi de son mieux la rive droite,
serra au contraire le plus possible le bord roumain dont, à partir de
Lom-Palamka, une succession de marais de huit à dix kilomètres de large
n'allait pas tarder, d'ailleurs, à interdire l'approche.
Quelque absorbé qu'il fût en lui-même, le fleuve, depuis qu'on était
entré dans les eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui paraître
suspect. Un certain nombre de chaloupes à vapeur, de torpilleurs même,
voire de canonnières, battant pavillon ottoman, le sillonnaient en
effet. En prévision de la guerre qui allait, moins d'un an plus tard,
éclater avec la Russie, la Turquie commençait déjà à surveiller le
Danube, qu'elle devait peupler ensuite d'une véritable flottille.
Risque pour risque, le pilote préférait se tenir à distance de ces
navires turcs, dût-il pour cela se jeter dans les griffes des autorités
roumaines, contre lesquelles M. Jaeger serait peut-être capable de le
protéger, comme il l'avait fait à Orsova.
L'occasion ne se présenta pas de mettre à une nouvelle épreuve le
pouvoir du passager; aucun incident ne troubla cette dernière partie du
voyage, et, le 10 octobre, vers quatre heures de l'après-midi, la
barge parvenait enfin à la hauteur de Roustchouk, que l'on distinguait
confusément sur l'autre rive. Le pilote gagna alors le milieu du fleuve,
puis, arrêtant pour la première fois depuis tant de jours le mouvement
de son aviron, il laissa tomber le grappin par le fond.
«Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch surpris.
--Je suis arrivé, répondit laconiquement Serge Ladko.
--Arrivé?... Nous ne sommes pas encore à la mer Noire, cependant.
--Je vous ai trompé, monsieur Jaeger, déclara sans ambages Serge Ladko.
Je n'ai jamais eu l'intention d'aller jusqu'à la mer Noire.
--Bah! fit le détective dont l'attention s'éveilla.
--Non. Je suis parti dans l'idée de m'arrêter à Roustchouk. Nous y
sommes.
--Où prenez-vous Roustchouk?
--Là, répondit le pilote, en montrant les maisons de la ville lointaine.
--Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous pas?
--Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je suis traqué, poursuivi. Dans
le jour, je risquerais de me faire arrêter au premier pas.
Voilà qui devenait intéressant. Les soupçons primitivement conçus par
Dragoch étaient-ils donc justifiés?
--Comme à Semlin, murmura-t-il à demi-voix.
--Comme à Semlin, approuva Serge Ladko sans s'émouvoir, mais pas pour
les mêmes causes. Je suis un honnête homme, monsieur Jaeger.
--Je n'en doute pas, monsieur Brusch, bien qu'elles soient rarement
bonnes, les raisons que l'on a de redouter une arrestation.
--Les miennes le sont, monsieur Jaeger, affirma froidement Serge Ladko.
Excusez-moi de ne pas vous les révéler. Je me suis juré à moi-même de
garder mon secret. Je le garderai.
Karl Dragoch acquiesça d'un geste qui exprimait la plus parfaite
indifférence. Le pilote reprit:
--Je conçois, monsieur Jaeger, que vous ne soyez pas désireux d'être
mêlé à mes affaires. Si vous le voulez, je vous déposerai en terre
roumaine. Vous éviterez ainsi les dangers auxquels je peux être exposé.
--Combien de temps comptez-vous rester à Roustchouk? demanda Karl
Dragoch sans répondre directement.
--Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les choses tournent à mon gré, je
serai revenu à bord avant le jour et, dans ce cas, je ne serai pas seul.
S'il en est autrement, j'ignore ce que je ferai.
--Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur Brusch, déclara sans hésiter
Karl Dragoch.
--A votre aise!» conclut Serge Ladko qui n'ajouta pas une parole.
A la nuit tombante, il reprit l'aviron et s'approcha de la rive bulgare.
L'obscurité était complète quand il y accosta, un peu en aval des
dernières maisons de la ville.
Tout son être tendu vers le but, Serge Ladko agissait à la manière d'un
somnambule. Ses gestes nets et précis faisaient sans hésitation ce qu'il
fallait faire, ce qu'il lui eût été impossible de ne pas faire. Aveugle
pour tout ce qui l'entourait, il ne vit pas son compagnon disparaître
dans la cabine dès que le grappin eut été ramené à bord. Le monde
extérieur avait perdu pour lui toute réalité. Son rêve seul existait.
Et, ce rêve, c'était, tout illuminée de soleil, en dépit de la nuit, sa
maison et, dans sa maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il n'était
plus rien sous le ciel.
Dès que l'étrave de la barge eut touché la rive, il sauta à terre, fixa
solidement son amarre et s'éloigna d'un pas rapide.
Aussitôt, Karl Dragoch sortit de la cabine. Il n'y avait pas perdu son
temps. Qui aurait reconnu le policier, à la silhouette énergique et
sèche, dans ce balourd aux pesantes allures, merveilleuse copie d'un
paysan hongrois?
Le détective prit terre à son tour et, suivant le pilote à la piste,
partit en chasse une fois de plus.
XVI
LA MAISON VIDE
En cinq minutes Serge Ladko et Karl Dragoch eurent atteint les maisons.
Roustchouk ne possédant, à cette époque, malgré son importance
commerciale, aucun éclairage public, il leur eût été difficile, s'ils en
avaient eu le désir, de se faire une idée de la ville irrégulièrement
groupée autour d'un vaste débarcadère, sur la périphérie duquel se
tassaient des échoppes assez délabrées, à usage d'entrepôts ou de
cabarets. Mais, en vérité, ils n'y songeaient guère. Le premier marchait
d'un pas rapide, les yeux fixés devant lui, comme s'il eût été attiré
par un but étincelant dans la nuit. Quant au second, il mettait tant
d'attention à suivre le pilote, qu'il ne vit même pas deux hommes, qui
débouchaient d'une ruelle au moment où il la traversait.
Dès qu'ils furent sur le chemin longeant le fleuve, ces deux hommes se
séparèrent. L'un s'éloigna à droite, vers l'aval.
«Bonsoir, dit-il en bulgare.
--Bonsoir,» répondit l'autre, qui, tournant à gauche, emboîta le pas à
Karl Dragoch.
Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli. Une seconde, il
hésita, en ralentissant instinctivement sa marche, puis, abandonnant sa
poursuite, il s'arrêta soudain et fit volte-face.
Tout un ensemble de dons naturels ou acquis est nécessaire au policier
qui a l'ambition de ne pas croupir dans les bas emplois de sa
profession. Mais, la plus précieuse des multiples qualités qu'il doit
posséder, c'est une parfaite mémoire de l'oeil et de l'oreille.
Karl Dragoch possédait cet avantage au plus haut degré. Ses nerfs
auditifs et visuels constituaient de véritables appareils enregistreurs,
et leurs sensations lumineuses ou sonores, il ne les oubliait jamais,
quelle que fût la longueur du temps écoulé. Après des mois, après des
années, il reconnaissait du premier coup un visage à peine aperçu, la
voix qui, une seule fois, avait fait vibrer son tympan.
Il en était précisément ainsi pour l'une de celles qu'il venait
d'entendre, et, dans la circonstance présente, il n'y avait pas si
longtemps qu'il s'était trouvé en face du propriétaire, pour qu'une
erreur fût à redouter. Cette voix, qui, dans la clairière, au pied du
mont Pilis, avait résonné à son oreille, c'était le fil conducteur
vainement cherché jusqu'ici. Pour ingénieuses qu'elles pussent paraître,
ses déductions relatives à son compagnon de voyage n'étaient en somme
que des hypothèses. La voix, au contraire, lui apportait enfin une
certitude. Entre le probable et le certain, l'hésitation était
impossible, et c'est pourquoi le détective, abandonnant sa filature,
s'était lancé sur une nouvelle piste.
«Bonsoir, Titcha, prononça en allemand Karl Dragoch lorsque l'homme fut
arrivé à proximité.
Celui-ci s'arrêta, cherchant à percer l'obscurité de la nuit.
--Qui me parle? interrogeait-il.
--Moi, répondit Dragoch.
--Qui ça, vous?
--Max Raynold.
--Connais pas.
--Mais je vous connais, moi, puisque je vous ai appelé par votre nom.
--C'est juste, reconnut Titcha. Il faut même que vous ayez de bons yeux,
camarade.
--Ils sont excellents, en effet.
Le dialogue fut interrompu un instant.
--Que me voulez-vous? reprit Titcha.
--Vous parler, déclara Dragoch, à vous et à un autre. Je ne suis à
Roustchouk que pour ça.
--Vous n'êtes donc pas d'ici?
--Non. Je suis arrivé aujourd'hui.
--Joli moment que vous avez choisi, ricana Titcha, qui faisait sans
doute allusion à l'anarchie actuelle de la Bulgarie.
Dragoch, ayant esquissé un geste d'indifférence, ajouta:
--Je suis de Gran.
Titcha garda le silence.
--Vous ne connaissez pas Gran? insista Dragoch.
--Non.
--C'est étonnant, après en être venu si près.
--Si près?... répéta Titcha. Où prenez vous que je sois allé près de
Gran?
--Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle n'en est pas si loin, la
villa Hagueneau.
Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il essaya, toutefois, de payer
d'audace.
--La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un ton qu'il voulait rendre
plaisant. C'est juste comme pour vous, camarade. Connais pas.
--Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch. Et la clairière de Pilis, la
connaissez-vous?
Titcha, se rapprochant vivement, saisit le bras de son interlocuteur.
--Plus bas, donc! dit-il sans chercher cette fois à dissimuler son
émotion. Vous êtes fou de crier comme ça.
--Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch.
--On ne sait jamais, répliqua Titcha, qui demanda: Enfin, que
voulez-vous?
--Parler à Ladko, répondit Dragoch sans baisser la voix.
Titcha resserra son étreinte.
--Chut! fit-il en jetant autour de lui des regards apeurés. Vous avez
donc juré de nous faire pendre?
Karl Dragoch se mit à rire.
--Ah bien! dit-il, ça ne va pas être commode de nous entendre, s'il faut
parler à la muette!
--Aussi, gronda sourdement Titcha, on n'a pas idée d'aborder les gens au
milieu de la nuit sans crier gare. Il y a des choses qu'il vaut mieux ne
pas dire en pleine rue.
--Je ne tiens pas à vous parler dans la rue, riposta Dragoch. Allons
ailleurs.
--Où?
--N'importe où. Il y a bien un cabaret dans les environs?
--A quelques pas d'ici.
--Allons-y.
--Soit, concéda Titcha. Suivez-moi.
Cinquante mètres plus loin, les deux compagnons arrivèrent sur une
petite place. En face d'eux, une fenêtre brillait faiblement dans la
nuit.
--C'est là, dit Titcha.
La porte ouverte, ils entrèrent de plain-pied dans la salle déserte d'un
modeste café dont une dizaine de tables garnissaient le pourtour.
--Nous serons à merveille ici, dit Dragoch.
Le patron accourait au-devant de ces clients inespérés.
--Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui régale, annonça le détective,
en frappant sur son gousset.
--Un verre de racki? proposa Titcha.
--Va pour le racki!... Et du genièvre?... Ça ne vous dit rien?
--Bon aussi, le genièvre, approuva Titcha.
Karl Dragoch se tourna vers le patron attentif aux ordres.
--Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous, et vivement!
Pendant que l'hôte s'empressait, Dragoch, d'un coup d'oeil, pesa
l'adversaire qu'il allait avoir à combattre. Il l'eut vite jugé. Larges
épaules, cou de taureau, front étroit mangé par d'épais cheveux gris,
parfait exemplaire, en un mot, du lutteur forain de bas étage, c'était
une véritable brute qu'il avait en face de lui.
Aussitôt que les bouteilles et deux verres eurent été apportés, Titcha
reprit la conversation au point où elle avait débuté.
--Vous dites donc que vous me connaissez?
--Vous en doutez?
--Et que vous connaissez l'affaire de Gran?
--Aussi. Nous y avons travaillé ensemble.
--Pas possible!
--Mais certain.
--Je n'y comprends rien, murmura Titcha, qui cherchait de bonne foi dans
ses souvenirs. Nous n'étions que nous huit, cependant...
--Pardon, interrompit Dragoch, nous étions neuf, puisque j'y étais.
--Vous avez mis la main à la pâte? insista Titcha mal convaincu.
--Oui, à la villa, et à la clairière pareillement. C'est même moi qui ai
emmené la charrette.
--Avec Vogel?
--Avec Vogel.
Titcha réfléchit un instant.
--Ça ne se peut pas, protesta-t-il. C'est Kaiserlick qui était avec
Vogel.
--Non, c'est moi, répliqua Dragoch sans se troubler. Kaiserlick était
resté avec vous autres.
--Vous en êtes sûr?
--Absolument, affirma Dragoch.
Titcha paraissait ébranlé. Le bandit ne brillait pas précisément par
l'intelligence. Sans s'apercevoir qu'il venait lui-même de révéler
l'existence de Vogel et de Kaiserlick au prétendu Max Raynold, il
considérait comme une preuve que ce dernier connût leurs noms.
--Un verre de genièvre? proposa Dragoch.
--Ça n'est pas de refus, dit Titcha.
Puis, le verre vidé d'un trait:
--C'est curieux, murmura-t-il, à demi vaincu. C'est bien la première
fois que nous mêlons un étranger à nos affaires.
--Il faut un commencement à tout, répliqua Karl Dragoch. Je ne serai
plus un étranger quand j'aurai été admis dans la bande.
--Quelle bande?
--Inutile de finasser, camarade. Puisque je vous dis que c'est convenu.
--Qu'est-ce qui est convenu?
--Que je serai des vôtres.
--Convenu avec qui?
--Avec Ladko.
--Taisez-vous donc, interrompit rudement Titcha. Je vous ai déjà prévenu
qu'il fallait garder ce nom-là pour vous.
--Dans la rue, objecta Dragoch. Mais ici?
--Ici comme ailleurs, dans toute la ville, s'entend.
--Pourquoi? demanda Dragoch suivant la veine.
Mais Titcha conservait un reste de méfiance.
--Si on vous le demande, répondit-il prudemment, vous direz que vous
l'ignorez, camarade. Vous savez beaucoup de choses, mais vous ne savez
pas tout, je le vois, et ce n'est pas à un vieux renard comme moi que
vous tirerez les vers du nez.
Titcha se trompait, il n'était pas de force à lutter avec un jouteur
comme Dragoch, et le vieux renard avait trouvé son maître. La sobriété
n'était pas sa qualité dominante, et le détective, aussitôt qu'il l'eut
découvert, s'était ingénié à tirer parti de ce défaut à la cuirasse de
l'adversaire. Ses offres répétées avaient eu raison de la résistance,
d'ailleurs assez molle, du bandit. Les verres de genièvre succédaient
aux verres de racki, et réciproquement. L'effet de l'alcool commençait
déjà à se faire sentir. L'oeil de Titcha devenait trouble, sa langue
plus lourde, sa prudence moins éveillée. Or, comme chacun sait,
glissante est la route de l'ivresse, et d'ordinaire, plus on apaise la
soif, plus elle grandit.
--Nous disions donc, reprit Titcha d'une voix un peu pâteuse, que c'est
convenu avec le chef?
--Convenu, déclara Dragoch.
--Il a bien fait,... le chef, affirma Titcha, qui, sous l'influence de
l'ivresse, se mit à tutoyer son interlocuteur. Tu as l'air d'un bon et
d'un vrai camarade.
--Tu peux le dire, approuva Dragoch en s'accordant à l'unisson.
--Seulement, voilà!... Tu ne le verras pas,... le chef.
--Pourquoi ne le verrai-je pas?
Avant de répondre, Titcha, avisant la bouteille de racki, s'en versa
coup sur coup deux rasades. Quand il eut bu, il déclara d'une voix
rauque:
--Parti,... le chef.
--Il n'est pas à Roustchouk? insista Dragoch vivement désappointé.
--Il n'y est plus.
--Plus?.. Il y est donc venu?
--Il y a quatre jours.
--Et maintenant?