lentement encore. Le ciment, avec le temps, avait acquis la dureté du
granit et ne se laissait que difficilement effriter. A chaque instant,
d'ailleurs, le travail devait être interrompu, soit à cause d'une
ronde de gardiens, soit par suite d'une convocation de M. Rona, qui
multipliait les interrogatoires.
Le résultat de ces interrogatoires était toujours le même. L'instruction
piétinait sur place. A chaque séance, c'était un défilé de témoins dont
les déclarations n'apportaient aucune lumière. Si les uns semblaient
trouver quelque vague ressemblance entre Serge Ladko et le malfaiteur
qu'ils avaient plus ou moins nettement aperçu le jour où ils en avaient
été victimes, d'autres niaient catégoriquement cette ressemblance. M.
Rona avait beau affubler son prévenu de barbes postiches taillées selon
toutes les coupes imaginables, l'obliger à montrer ses yeux ou à les
dissimuler derrière les verres noirs des lunettes, il ne réussissait pas
à obtenir un seul témoignage formel. Aussi attendait-il avec impatience
que l'état de Christian Hoël, blessé lors du dernier attentat de la
bande du Danube, permît à celui-ci de se rendre à Semlin.
De ces interrogatoires, Serge Ladko se désintéressait d'ailleurs.
Docilement, il se prêtait à toutes les expériences du juge, s'affublait
de perruques et de fausses barbes, mettait ou retirait ses lunettes,
sans se permettre la plus petite observation. Sa pensée était absente de
ce cabinet. Elle restait dans sa cellule, où le barreau qui le séparait
de la liberté sortait peu à peu de la pierre.
Quatre jours lui furent nécessaires pour achever de le desceller.
C'est seulement le soir du 23 septembre qu'il en atteignit l'extrémité
inférieure. Il s'agissait maintenant d'en scier l'extrémité opposée.
Cette partie du travail était la plus pénible. Suspendu d'une main au
reste de la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait le va-et-vient de
son outil. Celui-ci, simple lame de couteau, jouait mal son rôle de
scie et n'entamait que lentement le fer. D'autre part, cette position
exténuante obligeait à de fréquents repos.
Le 29 septembre, enfin, après six jours d'efforts héroïques, Serge Ladko
estima suffisante la profondeur de l'entaille. A quelques millimètres
près, le fer était en effet sectionné. Il n'aurait donc aucune peine à
vaincre la résistance du métal, lorsqu'il voudrait plier la barre. Il
était temps. La lame du second couteau était alors réduite à un fil.
Dès le lendemain matin, aussitôt après le passage de la première
ronde, ce qui lui assurait une heure environ de sécurité, Serge Ladko
poursuivit méthodiquement son entreprise. Conformément à ses prévisions,
le barreau fléchit sans difficulté. Par l'ouverture ainsi faite, il
passa de l'autre côté de la grille, puis, s'enlevant à la force des
bras, atteignit le sommet de la hotte. Avidement, il regarda autour de
lui.
Comme il l'avait supposé, quatorze mètres environ le séparaient du sol.
Cette distance n'était pas telle qu'il fût impossible de la franchir,
pourvu que l'on possédât une corde de longueur suffisante. Mais arriver
jusqu'au sol n'était que la difficulté la moins grave, et, cette
difficulté fût-elle vaincue, le problème n'en serait pas pour cela plus
près d'être résolu.
Ainsi que Serge Ladko put le constater, la prison était, en effet,
ceinturée par un chemin de ronde, que limitait, à la périphérie, un mur
d'environ huit mètres d'élévation, au delà duquel apparaissaient
des toits de maisons. Après être descendu, il faudrait donc passer
par-dessus cette muraille, ce qui, dès l'abord, semblait impraticable.
A en juger par l'éloignement des maisons, une rue entourait probablement
la prison. Une fois dans cette rue, un fugitif pouvait se considérer
comme sauvé. Mais le moyen existait-il d'y arriver sain et sauf?
Serge Ladko, en quête d'un expédient, commença par examiner
attentivement ce qu'il pouvait découvrir sur la gauche. S'il n'y trouva
pas la solution qu'il cherchait, ce qu'il aperçut fit battre son
coeur d'émotion. Dans cette direction, il voyait le Danube, dont
d'innombrables bateaux de toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes.
Les uns suivaient ou remontaient le courant, d'autres tendaient la corde
de leur ancre ou l'amarre qui les retenait au quai.
Parmi ces derniers, le pilote, du premier coup d'oeil, reconnut sa
barge. Rien ne la distinguait des embarcations ses voisines, et il ne
semblait pas qu'elle fût l'objet d'une surveillance particulière. Ce
serait une heureuse chance, s'il parvenait à la reconquérir. En moins
d'une heure, grâce à elle, il aurait franchi la frontière, et, en
territoire serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise.
Serge Ladko reporta ses regards vers la droite, et, de ce côté, il
remarqua aussitôt une particularité qui le rendit attentif. Retenue de
distance en distance par de solides crampons scellés dans le bâtiment,
une tige de fer venue du toit--la chaîne du paratonnerre selon toute
vraisemblance--passait à proximité de sa fenêtre, pour aller finalement
s'enfoncer dans le sol. Cette tige de fer eût rendu la descente assez
facile, si l'on avait pu arriver jusqu'à elle.
Or, ceci n'était peut-être pas irréalisable. A la hauteur du carrelage
de sa cellule, une sorte de bandeau, motivé par la décoration de
l'édifice, courait le long du mur en faisant une saillie de vingt ou
vingt-cinq centimètres. Peut-être, avec du sang-froid et de l'énergie,
n'eût-il pas été impossible de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la
chaîne du paratonnerre.
Malheureusement, quand bien même on eût été capable d'une aussi
folle audace, la muraille extérieure n'en fût pas moins, demeurée
infranchissable. Prisonnier dans une cellule ou dans le chemin de ronde,
c'était toujours être prisonnier.
Serge Ladko, en examinant cette muraille avec plus de soin qu'il ne
l'avait fait jusqu'alors, observa que la partie supérieure, à peu de
distance au-dessous du chaperon, en était décorée intérieurement et
extérieurement par une série de bossages, formés de moellons carrés à
demi encastrés dans le reste de la maçonnerie. Un long moment Serge
Ladko contempla cet ornement architectural, puis, se laissant glisser
sur l'appui de la fenêtre, il réintégra sa cellule, et se hâta de faire
disparaître toute trace compromettante.
Son parti était pris. Le moyen d'être libre envers et contre tous, il
l'avait trouvé. Quelque risqué qu'il fût, ce moyen pouvait, devait
réussir. Au surplus, mieux valait la mort que la continuation de
pareilles angoisses.
Patiemment, il attendit le passage de la seconde ronde. Assuré dès lors
d'une nouvelle période de tranquillité, il se mit en devoir d'achever
ses préparatifs. De ses draps, il fit, à l'aide de ce qui subsistait
de son couteau, une cinquantaine de bandes de quelques centimètres de
largeur. Afin que l'attention des gardiens ne fût pas attirée, il eut
soin de réserver une quantité de toile suffisante pour que sa couchette
gardât son aspect extérieur. Quant au reste, nul n'aurait évidemment
l'idée de venir soulever la couverture.
Les bandes découpées, il les accoupla quatre par quatre sous forme
d'une tresse, dans laquelle les brins, se chevauchant l'un l'autre,
s'allongeaient d'une nouvelle bande lorsqu'ils étaient proches de leur
fin. Une journée fut consacrée à ce travail. Enfin, le 1er octobre,
un peu avant midi, Serge Ladko eut en sa possession une corde solide,
longue de quatorze à quinze mètres, qu'il dissimula soigneusement sous
sa couchette.
Tout étant prêt, il résolut que l'évasion aurait lieu le soir même, à
neuf heures.
Cette dernière journée, Serge Ladko l'occupa à examiner les plus petits
détails de son entreprise, à en calculer les chances et les dangers.
Quelle en serait l'issue: la liberté ou la mort? Un avenir prochain en
déciderait. Dans tous les cas, il la tenterait.
Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnât, le sort lui réservait une
dernière épreuve. Il était près de trois heures de l'après-midi, quand
les verrous de sa porte furent tirés à grand bruit. Que lui voulait-on?
S'agissait-il encore d'un interrogatoire de M. Izar Rona? L'heure à
laquelle il convoquait d'ordinaire le prisonnier était passée cependant.
Non, il n'était pas question de se rendre à une convocation du juge. Par
la porte ouverte, Serge Ladko aperçut dans le couloir, outre l'un de
ses gardiens habituels, un groupe de trois personnes qui lui étaient
inconnues. L'une de ces personnes était une femme, une jeune femme de
vingt ans à peine, dont le visage exprimait la douceur et la bonté. Des
deux hommes qui l'accompagnaient, l'un était évidemment son mari. Le
langage et l'attitude du gardien permettaient de reconnaître dans
l'autre le directeur même de la prison.
Il s'agissait évidemment d'une visite. A en juger par la déférence
respectueuse qui leur était témoignée, les visiteurs étaient gens de
marque, peut-être quelque couple princier en voyage, auprès duquel le
directeur jouait le rôle de cicérone.
«L'occupant actuel de cette cellule, dit-il à ses hôtes, n'est autre
que le fameux Ladko, chef de la bande du Danube, dont le nom à dû
certainement parvenir jusqu'à vous.
La jeune femme glissa un regard timide à l'adresse du célèbre
malfaiteur. Il n'avait pas l'air bien terrible, ce célèbre malfaiteur.
Jamais on ne se serait imaginé un chef de bandits d'une cruauté
légendaire sous les traits de cet homme amaigri, émacié, à la figure
hâve, dont les jeux exprimaient tant de détresse et de profond
désespoir.
--Il est vrai qu'il s'entête à protester de son innocence, ajouta
impartialement le directeur; mais nous sommes habitués à cette chanson.»
Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le bon ordre de la cellule et sa
parfaite propreté. Dans la chaleur de son discours, il en franchit même
le seuil, et alla s'adosser au-dessous de la fenêtre, afin de faire face
à son auditoire.
Tout à coup, le coeur de Serge Ladko Cessa de battre. Sans le savoir,
l'orateur frôlait l'endroit attaqué par le prisonnier et un peu de
ciment commençait à tomber en fine poussière. Ebranlé par un autre
mouvement, ce fut bientôt le tampon de mie de pain qui se détacha
d'un seul bloc et tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un frisson
d'épouvanté, en constatant que l'extrémité du barreau descellé
apparaissait à nu au fond de son alvéole.
Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un avait vu. Tandis que son mari et
le directeur examinaient la misérable table comme un objet du plus haut
intérêt, et que le gardien, respectueusement détourné, semblait regarder
quelque chose dans l'enfilade du couloir, la visiteuse tenait ses yeux
fixés sur l'excavation pratiquée dans la muraille, et l'expression de
son visage montrait qu'elle en comprenait le mystérieux langage.
Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant d'efforts... Serge Ladko
attendait, et, par degrés, il se sentait mourir.
Un peu pâle, la jeune femme releva les yeux sur le prisonnier et
le couvrit de son regard limpide. Vit-elle les grosses larmes qui
s'échappaient lentement des paupières du misérable? Comprit-elle
sa supplication silencieuse? Eut-elle conscience de son horrible
désespoir?..
Dix secondes tragiques passèrent, et soudain elle se détourna en
poussant un cri de douleur. Ses deux compagnons se précipitèrent vers
elle. Que lui était-il arrivé? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une
voix tremblante, en s'efforçant de sourire. Elle venait de se tordre
sottement le pied, voilà tout.
Tandis que Serge Ladko allait, sans être aperçu, se placer devant le
barreau accusateur, mari, directeur et gardien s'empressèrent. Les deux
premiers sortirent soutenant la prétendue blessée; le troisième repoussa
précipitamment les verrous. Serge Ladko était seul.
Quel élan de gratitude gonfla sa poitrine pour la douce créature, qui
avait eu pitié! Grâce à elle, il était sauvé. Il lui devait la vie; plus
que la vie, la liberté.
Il était retombé, accablé, sur sa couchette. L'émotion avait été trop
rude. Son cerveau vacillait sous ce dernier coup du sort.
Le reste du jour s'écoula sans autre incident, et neuf heures sonnèrent
enfin aux horloges lointaines de la ville. La nuit était tout à
fait venue. De gros nuages, roulant dans le ciel, en augmentaient
l'obscurité.
Dans le couloir, un bruit grandissant annonçait l'approche d'une ronde.
Arrivée devant la porte, elle fit halte. Un gardien appliqua son oeil au
guichet et se retira satisfait. Le prisonnier dormait, enfoncé jusqu'au
menton sous sa couverture. La ronde se remit en marche. Le bruit de ses
pas décrut, s'éteignit.
Le moment d'agir était arrivé.
Aussitôt, Serge Ladko sauta à bas de sa couchette, dont il disposa
le matelas de manière à simuler suffisamment, dans la pénombre de la
cellule, la présence d'un homme endormi. Cela fait, il se munit de sa
corde, puis, s'étant glissé de nouveau de l'autre côté de la grille;
il s'enleva comme la première fois et se mit à cheval sur l'arête
supérieure de la hotte.
Les bandeaux qui décoraient le bâtiment étant situés à la hauteur de
chaque plancher, Serge Ladko dominait ainsi de près de quatre mètres
celui de ces ornements sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il
avait prévu cette difficulté. Embrassant l'un des barreaux de la grille
avec la corde dont il garda en main les deux extrémités, il se laissa
glisser sans trop de peine jusqu'à la saillie extérieure.
Le dos appliqué à la muraille, cramponné de la main gauche à la corde
qui le supportait, le fugitif se reposa un instant. Comment garder
l'équilibre sur cette surface étroite? A peine aurait-il lâché son
soutien, qu'il irait s'abîmer sur le sol du chemin de ronde.
Prudemment, s'astreignant a des mouvements d'une extrême lenteur, il
réussit à saisir la corde de la main droite, et, de la gauche, il
inspecta la paroi de la hotte. Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule
devant la fenêtre et, pour la retenir, un organe quelconque existait
nécessairement. En la frôlant, sa main ne tarda pas, en effet, à
rencontrer un obstacle, qu'après, un peu d'hésitation il reconnut être
une patte scellée dans la maçonnerie.
Quelque faible que fût la prise offerte par cette patte, force lui était
de s'en contenter. S'y accrochant du bout de ses doigts crispés, il
attira lentement l'un des doubles de la corde, qui vint peu à peu
retomber sur ses épaules. Désormais, les ponts étaient coupés derrière
lui. L'eût-il voulu, il ne pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait,
de toute nécessité, persévérer jusqu'au bout dans son entreprise.
Serge Ladko se risqua à tourner à demi la tête vers la chaîne du
paratonnerre dont il avait le plus escompté le secours. Quel ne fut
pas son effroi, en constatant que près de deux mètres séparaient cette
chaîne de la hotte dont il lui était, sous peine de mort, interdit de
s'éloigner!
Cependant, il lui fallait prendre un parti. Debout sur cette étroite
saillie, le dos appliqué contre la muraille, retenu au-dessus du vide
par un misérable morceau de fer que l'extrémité de ses doigts avait
peine à saisir, il ne pouvait s'éterniser dans cette situation. Dans
quelques minutes, ses doigts lassés relâcheraient leur étreinte, et ce
serait alors la chute inévitable. Mieux valait ne périr qu'après un
dernier effort vers le salut.
S'inclinant du côté de la fenêtre, le fugitif replia son bras gauche
comme un ressort prêt à se détendre, puis, abandonnant tout appui, il se
repoussa violemment vers la droite.
Il tomba. Son épaule heurta la saillie du bandeau. Mais, grâce à l'élan
qu'il s'était donné, ses mains étendues avaient enfin atteint le but. La
première difficulté était vaincue. Restait à vaincre la seconde.
Serge Ladko se laissa glisser le long de la chaîne et s'arrêta sur l'un
des crampons qui la fixaient à la muraille. Là, il fit une courte halte
et s'accorda le temps de la réflexion.
Le sol était invisible dans la nuit, mais, d'en bas, arrivait jusqu'au
fugitif le bruit d'un pas régulier. Un soldat montait évidemment la
garde. A en juger par ce bruit croissant et décroissant tour à tour, la
sentinelle, après avoir suivi la fraction du chemin de ronde longeant
cette partie de la prison, tournait ensuite dans la prolongation de ce
chemin qui passait devant une autre façade du bâtiment, puis revenait,
pour recommencer sans interruption son va-et-vient. Serge Ladko calcula
que l'absence du soldat durait de trois à quatre minutes. C'est donc
dans ce délai que la distance le séparant de la muraille extérieure
devait être franchie.
S'il devinait, au-dessous de lui, la crête de cette muraille dont la
blancheur se découpait vaguement dans l'ombre, il ne pouvait distinguer
les pierres en saillie qui en décoraient le sommet.
Serge Ladko, se laissant glisser un peu plus bas, s'arrêta à l'un des
crampons inférieurs. De ce point, il dominait encore de deux ou trois
mètres le sommet de la muraille qu'il s'agissait de franchir.
Solide, désormais, il lui était permis de procéder par mouvements plus
rapides. Il ne lui fallut qu'un instant pour dérouler sa corde, la faire
passer derrière la chaîne du paratonnerre et en nouer les deux bouts de
manière à la transformer en une corde sans fin. La longueur nécessaire
approximativement calculée, il en lança ensuite au-dessus de la muraille
de clôture, puis en ramena à lui l'extrémité en forme de boucle, comme
il l'aurait fait avec un lasso, en s'efforçant de saisir une des pierres
en saillie dont la muraille était extérieurement ornée.
L'entreprise était difficile. Au milieu de cette obscurité profonde, qui
lui cachait le but, il ne pouvait compter que sur le hasard.
Plus de vingt fois la corde avait été lancée sans résultat, quand elle
opposa enfin une résistance. Serge Ladko insista en vain. La prise
était bonne et ne céda pas. La tentative avait donc réussi. La boucle
terminale s'était enroulée autour d'un des bossages extérieurs, et une
sorte de passerelle était maintenant jetée au-dessus du chemin de ronde.
Passerelle fragile à coup sûr! N'allait-elle pas se rompre ou se
détacher de la pierre qui la retenait? Dans le premier cas, ce serait
une épouvantable chute de dix mètres de hauteur; dans le second, ramené
contre le mur de la prison à la manière d'un balancier, son fardeau
humain viendrait s'y écraser.
Pas un instant, Serge Ladko n'hésita devant la possibilité de ce danger.
Sa corde fortement tendue, il en réunit de nouveau les deux extrémités,
puis, prêt à s'élancer, il prêta l'oreille aux pas du soldat de garde.
Celui-ci était précisément juste en dessous du fugitif. Il s'éloignait.
Bientôt, il tourna le coin du bâtiment et le bruit de ses pas
s'éteignit. Il fallait, sans perdre une seconde, profiter de son
absence.
Serge Ladko s'avança sur le chemin aérien. Suspendu entre ciel et
terre, il avançait d'un mouvement égal et souple, sans s'inquiéter du
fléchissement de la corde, dont la courbure s'accentuait à mesure qu'il
approchait du milieu du parcours. Il voulait passer. Il passerait.
Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux abîme franchi, il
atteignait la crête de la muraille.
Sans y prendre de repos, il se hâta de plus en plus, enfiévré par la
certitude du succès. Dix minutes à peine s'étaient écoulées depuis qu'il
avait quitté sa cellule, mais ces dix minutes lui semblaient avoir duré
plus d'une heure, et il redoutait qu'une ronde ne vînt l'inspecter. Son
évasion ne serait-elle pas découverte alors, malgré la manière dont il
avait disposé sa couchette? Il importait d'être loin auparavant. La
barge était là, à deux pas de lui! Quelques coups d'aviron suffiraient à
le mettre hors de l'atteinte de ses persécuteurs.
Interrompant son travail à chaque passage du soldat de garde, Serge
Ladko dénoua fébrilement sa corde, la ramena à lui en hâlant sur l'un
des brins, puis, la doublant de nouveau et entourant de la boucle ainsi
formée l'une des saillies intérieures, il commença sa descente, après
s'être assuré que la rue était déserte.
Arrivé heureusement à terre, il fît aussitôt retomber la corde à ses
pieds et la roula en paquet. Tout était terminé. Il était libre, et
aucune trace ne subsisterait de son audacieuse évasion.
Mais, comme il allait partir à la recherche de sa barge, une voix
s'éleva tout à coup dans la nuit.
«Parbleu! prononçait-on à moins de dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma
parole!
Serge Ladko eut un tressaillement de plaisir. Le sort décidément se
déclarait en sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours d'un ami.
--M. Jaeger!» s'écria-t-il d'une voix joyeuse, tandis qu'un passant
sortait de l'ombre et se dirigeait vers lui.
XV
PRÈS DU BUT
Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvième fois, depuis que la
barge avait recommencé à descendre le Danube. Pendant les huit jours
précédents, près de sept cents kilomètres avaient été laissés en
arrière. On approchait de Roustchouk, où l'on arriverait avant le soir.
A bord, rien ne semblait changé. La barge transportait, comme autrefois,
les deux mêmes compagnons: Serge Ladko et Karl Dragoch, redevenus, l'un
le pêcheur Ilia Brusch, l'autre, le débonnaire M. Jaeger.
Toutefois, la manière dont le premier jouait maintenant son rôle rendait
plus difficile à soutenir celui du second. Hypnotisé par le désir de se
rapprocher de Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et nuit, Serge
Ladko négligeait, en effet, les précautions les plus élémentaires. Non
seulement il s'était débarrassé de ses lunettes, mais encore, supprimant
rasoir et teinture, il permettait aux changements survenus dans sa
personne pendant la durée de sa détention de s'accuser avec une netteté
croissante. Ses cheveux noirs pâlissaient de jour en jour, et sa barbe
blonde commençait à atteindre une longueur respectable.
Il eût été naturel que Karl Dragoch manifestât quelque étonnement d'une
pareille transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant. Décidé à
suivre jusqu'au bout la voie dans laquelle il s'était engagé, il avait
pris le parti de ne rien voir de ce qui pouvait être gênant.
Au moment où il s'était trouvé face à face avec Serge Ladko, les
opinions antérieures de Karl Dragoch étaient fortement ébranlées, et
il se sentait moins enclin à admettre la culpabilité de son ancien
compagnon de voyage.
L'incident provoqué par la commission rogatoire de Szalka avait été la
première cause de ce revirement. Karl Dragoch avait, en effet, procédé à
son enquête personnelle. Plus difficile à satisfaire que le commissaire
de police de Gran, il avait longuement interrogé les habitants de la
ville, et les réponses obtenues n'avaient pas été sans le troubler.
Qu'un nommé Ilia Brusch, dont la vie était au demeurant des plus
régulières, eût élu domicile à Szalka et qu'il l'eût quittée peu de
temps avant le concours de Sigmaringen, ce premier point n'était pas
contestable. Cet Ilia Brusch avait-il été revu après ce concours, et
notamment dans la nuit du 28 au 29 août? Sur ce deuxième point, les
témoignages furent évasifs. Si les plus proches voisins croyaient bien
se rappeler que, vers la fin d'août, ils avaient remarqué de la lumière
dans la maison du pêcheur alors fermée depuis plus d'un mois, ils
n'osèrent cependant rien affirmer. Ces renseignements, tout vagues et
hésitants qu'ils fussent, augmentèrent naturellement les perplexités du
policier.
Restait un troisième point à élucider. Quel était le personnage à qui le
commissaire de Gran avait parlé au domicile indiqué par le prévenu? A
cet égard, Dragoch ne put recueillir aucune indication. Ilia Brusch
étant assez connu à Szalka, il fallait nécessairement, s'il y était
venu, qu'il fût arrivé et reparti pendant la nuit, puisque personne ne
l'avait aperçu. Un tel mystère, déjà suspect par lui-même, le devint
bien davantage, quand Karl Dragoch eut mis la main sur le tenancier
d'une petite auberge, auquel, dans la soirée du 12 septembre, trente-six
heures avant la visite du commissaire de police de Gran, un inconnu
avait demandé l'adresse d'Ilia Brusch. Le problème se compliquait. Il se
compliqua encore, quand cet aubergiste, pressé de questions, eut donné
de l'inconnu un signalement correspondant traits pour traits à celui
que, d'après la rumeur publique, il convenait d'attribuer au chef de la
bande du Danube.