sans paraître remarquer son trouble, M. Rona poursuivit son avantage:
--Eh! eh! vous voilà moins fringant, mon gaillard. Vous ne nous saviez
pas si avancés ... mais je continue. A Ulm, vous aviez pris un passager
avec vous.
--Oui, répondit Serge Ladko.
--Quel était son nom?
--M. Jaeger.
--Très exact. Voudriez-vous me dire ce qu'il est devenu, ce M. Jaeger?
--Je l'ignore. Il m'a quitté en pleine campagne, presque au confluent de
l'Ipoly. J'ai été bien surpris de ne plus le trouver en revenant à bord.
--En revenant, dites-vous. Vous vous étiez donc absenté? Où étiez-vous
allé?
--Dans un village des environs, afin de me procurer un cordial pour mon
passager.
--Il était donc malade?
--Très malade. Il avait failli se noyer tout bonnement.
--Et c'est vous qui l'avez sauvé, je présume?
--Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il n'y avait que moi?
--Hum!... fit le juge un peu ébranlé.
Mais, se ressaisissant:
--Vous comptez sans doute m'émouvoir avec cette histoire de sauvetage?
--Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, je réponds. Voilà tout.
--C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, dites-moi, avant cet incident,
vous n'aviez jamais quitté votre barge, je crois?
--Une seule fois, pour aller chez moi, à Szalka.
--Pourriez-vous me préciser la date de cette excursion?
--Pourquoi pas, en cherchant un peu.
--Je vais vous aider. Ne serait-ce pas dans la nuit du 28 au 29 août?
--Peut-être bien.
--Vous ne le niez pas?
--Non.
--Vous l'avouez?
--Si vous voulez.
--Nous sommes d'accord.... C'est sur la rive gauche du Danube, je crois,
que se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un air bonhomme.
--En effet.
--Et il faisait noir, je crois, dans cette nuit du 28 au 29 août?
--Très noir. Un temps affreux.
--Cela explique que vous vous soyez trompé. C'est par une erreur toute
naturelle qu'en pensant aborder la rive gauche, vous avez débarqué sur
la rive droite.
--Sur la rive droite?
M. Izar Rona se leva tout à fait, et, fixant le prévenu dans les yeux,
prononça:
--Oui, sur la rive droite, juste en face de la villa du comte Hagueneau?
Serge Ladko chercha de bonne foi dans ses souvenirs. Hagueneau? Il ne
connaissait pas ce nom.
--Vous êtes très fort, déclara le juge déçu dans son essai
d'intimidation. Il est donc entendu que c'est la première fois que vous
entendez prononcer le nom du comte Hagueneau et que, si, au cours de la
nuit du 28 au 29 août, sa villa a été mise au pillage et son gardien
Christian Hoël grièvement blessé, c'est à votre insu. Où diable avais-je
la tête? Comment connaîtriez-vous ces crimes commis par un certain
Ladko? Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom!
--Mon nom est Ilia Brusch, affirma le pilote d'une voix moins assurée
que la première fois.
--Parfait! parfait!... c'est convenu ... mais alors, si vous ne
vous appelez pas Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste après la
perpétration de ce crime, pour ne rompre votre incognito--et encore bien
modestement!--qu'à une distance respectable de la région qui en a été
le théâtre? Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez auparavant si
généreusement votre personne, ni à Budapest, ni à Neusatz, ni à aucune
ville un peu importante? Pourquoi avez-vous abandonné votre rôle de
pêcheur, au point même d'acheter parfois du poisson dans les villages où
vous consentiez à vous arrêter?
Tout cela était de l'hébreu pour le malheureux pilote. S'il avait
disparu, c'était bien malgré lui. Depuis cette nuit du 28 au 29 août,
n'avait-il pas été constamment prisonnier? Dans ces conditions, quoi de
surprenant à ce qu'il eût disparu? L'étonnant, au contraire, c'est qu'il
se trouvât quelqu'un pour prétendre l'avoir aperçu.
Cette erreur du moins serait facile à dissiper. Il suffirait de raconter
sincèrement l'aventure incompréhensible dont il avait été victime. La
justice serait peut-être plus clairvoyante et peut-être arriverait-elle
à débrouiller les fils de cet imbroglio. Bien décidé à faire ce récit,
Serge Ladko attendait impatiemment que M. Rona lui permit de placer un
mot. Mais le juge était lancé à toute vapeur. Il se promenait maintenant
de long en large dans son cabinet, en jetant au visage de son prisonnier
un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants.
--Si vous n'êtes pas Ladko, continuait-il avec une véhémence croissante,
comment se fait-il que, succédant au pillage de la villa du comte
Hagueneau, pillage accompli, par un malheureux hasard, précisément au
moment où vous aviez quitté votre barge, un vol, oh! un vol simple,
celui-ci! ait été commis à Szuszek dans la nuit du 5 au 6 septembre,
nuit que vous avez dû nécessairement passer en face de ce village? Si
vous n'êtes pas Ladko, enfin, que faisait dans votre barge ce portrait
adressé à son mari par votre femme, Natcha Ladko?
M. Rona avait touché juste, cette fois, et le dernier argument était en
effet triomphant. Le pilote, anéanti, avait baissé la tête et de grosses
gouttes de sueur ruisselaient de son visage.
Cependant le juge poursuivait d'une voix plus haute:
--Si vous n'êtes pas Ladko, pourquoi ce portrait a-t-il été supprimé
du jour où vous vous êtes senti menacé? Il était dans votre coffre, ce
portrait; je précise, dans votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa
présence vous accusait; sa disparition vous condamne. Qu'avez-vous à
répondre?
--Rien, murmura Ladko d'une voix sourde. Je ne comprends rien à ce qui
m'arrive.
--Vous comprendrez à merveille si vous voulez vous en donner la peine.
Pour le moment, nous allons interrompre cet intéressant entretien. On va
vous reconduire dans votre cellule, où vous aurez tout le temps de vous
livrer à vos réflexions. Récapitulons, en attendant, l'interrogatoire
d'aujourd'hui. Vous prétendez: 1° Vous nommer Ilia Brusch; 2° Avoir
remporté le prix au concours de pêche de Sigmaringen; 3° Habiter Szalka;
4° Avoir passé chez vous, à Szalka, la nuit du 28 au 29 août. Ces points
seront vérifiés. De mon côté je prétends: 1° Que votre nom est Ladko;
2° Que votre domicile est Roustchouk; 3° Que, dans la nuit du 28 au 29
août, avec l'aide de nombreux complices, vous avez mis au pillage la
villa du comte Hagueneau et vous êtes rendu coupable d'une tentative de
meurtre sur la personne du gardien Christian Hoël; 4° Qu'un vol dont
le nommé Kellermann, de Szuszek, a été victime, dans la nuit du 5 au 6
septembre, doit être mis à votre passif; 5° Que de nombreux autres vols
et meurtres commis dans les régions baignées par le Danube doivent
pareillement vous être imputés. L'instruction de ces crimes est ouverte.
Des témoins sont cités. Vous serez mis en leur présence... Voulez-vous
signer votre interrogatoire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes,
reconduisez le prévenu!»
Pour regagner sa prison, Serge Ladko dut passer de nouveau au milieu
de la foule et en subir encore les vociférations hostiles. La colère
populaire semblait s'être accrue pendant la durée de l'interrogatoire et
la police eut quelque peine à protéger le prisonnier.
Au premier rang de cette foule hurlante, figurait Ivan Striga.
Celui-ci dévora des yeux l'individu qui prenait sa place avec tant de
complaisance. Le pilote passa à deux mètres de lui et il put le voir
tout à son aise. Mais il ne reconnut pas cet homme imberbe, aux cheveux
bruns, dont le visage était orné d'une superbe paire de lunettes noires,
et ses perplexités n'en furent pas atténuées.
Striga s'éloigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent
refermées les portes de la prison. Décidément, il ne connaissait pas
l'homme arrêté. Ce n'était, en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Dès lors,
qu'il s'agît d'Ilia Brusch ou de tout autre, que lui importait? Quelle
que fût la personnalité de l'accusé, l'essentiel était qu'il absorbât
l'attention de la justice, et Striga n'avait plus de raison de
s'attarder à Semlin. C'est pourquoi il se résolut à partir dès le
lendemain peur regagner son chaland.
Mais, à son réveil, la lecture des journaux le fit changer d'avis. Cette
affaire Ladko étant menée dans le secret le plus rigoureux, c'était une
raison péremptoire pour que la Presse s'ingéniât à percer, le mystère.
Elle y avait réussi. Ample était sa moisson d'informations.
Les journaux relataient, en effet, assez exactement le premier
interrogatoire, en faisant suivre leur récit de commentaires qui
n'étaient pas précisément favorables à l'accusé. En général, ils
s'étonnaient de l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait être un
simple pêcheur, du nom d'Ilia Brusch, habitant seul la petite ville de
Szalka. Quel intérêt pouvait-il avoir à soutenir un pareil système, dont
la fragilité était évidente? Déjà, d'après eux, le juge d'instruction,
M. Izar Rona, avait envoyé à Gran une commission rogatoire. D'ici
très peu de jours, un magistrat se transporterait donc à Szalka et
se livrerait à une enquête qui aurait comme résultat de ruiner les
allégations du prévenu. On chercherait cet Ilia Brusch, et on le
trouverait ... s'il existait, ce qui, en somme, était fort douteux.
Cette nouvelle modifia les projets de Striga. Tandis qu'il poursuivait
sa lecture, une idée singulière lui était venue, et l'idée prit corps,
quand il eut achevé de lire. Certes, il était très bon que la justice
tînt un innocent. Mais il serait meilleur encore qu'elle le gardât. Pour
cela, que fallait-il? Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en os, ce
qui convaincrait _ipso facto_ d'imposture le véritable Ilia Brusch qu'on
retenait prisonnier à Semlin. Cette charge s'ajouterait à celles qu'on
possédait déjà forcément contre lui, puisqu'on l'avait arrêté, et
suffirait peut-être à motiver sa condamnation définitive, au grand
profit du vrai coupable.
Sans plus attendre, Striga quitta la ville. Seulement, au lieu de
regagner son chaland, il lui tournait le dos. Emporté par une rapide
voiture, il allait rejoindre la ligne ferrée qui l'emmènerait à toute
vapeur vers Budapest et vers le Nord.
Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant son immobilité coutumière,
comptait tristement les heures. De sa première entrevue avec le juge,
il était revenu effrayé de la gravité des présomptions qui pesaient sur
lui. Certes, il réussirait fatalement avec le temps à faire triompher
son innocence. Mais il lui faudrait sans doute s'armer de patience, car
il ne pouvait méconnaître que les apparences fussent contre lui et que
la justice n'eût bâti avec logique son échafaudage d'hypothèses.
Toutefois, il y a loin entre de simples soupçons et des preuves
formelles. Or, des preuves, on n'arriverait jamais, et pour cause, à
en réunir contre lui. Le seul témoin qu'il eût à craindre, et encore
uniquement en ce qui concernait le secret de son nom, c'était le
juif Simon Klein. Mais Simon Klein, qui avait son point d'honneur
professionnel, ne consentirait vraisemblablement jamais à le
reconnaître. D'ailleurs, aurait-on même besoin de le mettre en présence
de son ancien correspondant de Vienne? Le juge n'avait-il pas déclaré
qu'il allait se renseigner à Szalka? Ces renseignements ne pouvant
manquer d'être excellents, la mise en liberté du prisonnier en
résulterait évidemment.
Plusieurs jours s'écoulèrent, durant lesquels Serge Ladko ressassa ces
pensées avec une fébrilité croissante. Szalka n'était pas si loin, et
il ne fallait pas si longtemps pour se renseigner. On était au septième
jour, depuis son premier interrogatoire, quand il fut introduit, de
nouveau dans le cabinet de M. Rona.
Le juge était à son bureau et paraissait fort occupé. Pendant dix
minutes, il laissa le pilote attendre debout, comme s'il eût ignoré sa
présence.
«Nous avons la réponse de Szalka, dit-il enfin d'une voix détachée, sans
même relever les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait sournoisement
à travers ses cils baissés.
--Ah!.. fît Serge Ladko avec satisfaction.
--Vous aviez raison, continuait cependant M. Rona. Il existe bien à
Szalka un nommé Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure réputation.
--Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, qui voyait déjà ouverte la
porte de sa prison.
Le juge, se faisant plus étranger et plus indifférent encore, murmura
sans paraître y attacher la moindre importance:
--Le commissaire de police de Gran, chargé de l'enquête, a eu la bonne
fortune de lui parler à lui-même.
--A lui-même? répéta Serge Ladko qui ne comprenait pas.
--A lui-même, affirma le juge.
Serge Ladko croyait rêver. Comment un autre Ilia Brusch avait-il pu être
trouvé à Szalka?
--Ce n'est pas possible, Monsieur, balbutia-t-il. Il y a erreur.
--Jugez-en vous-même, répliqua le juge. Voici le rapport du commissaire
de police de Gran. Il en résulte que ce magistrat, déférant à la
commission rogatoire que je lui ai adressée, s'est transporté le 14
septembre à Szalka et qu'il s'est rendu dans une maison sise au coin du
chemin de halage et de la route de Budapest.... C'est bien l'adresse que
vous avez donnée, je pense? demanda le juge en s'interrompant.
--Oui, Monsieur, répondit Serge Ladko d'un air égaré.
--... et de la route de Budapest, reprit M. Rona; qu'il a été reçu dans
la dite maison, par le sieur Ilia Brusch en personne, lequel a déclaré
n'être que tout récemment revenu d'une assez longue absence. Le
commissaire ajoute que les renseignements qu'il a pu recueillir sur
le sieur Ilia Brusch tendent à établir sa parfaite honorabilité, et
qu'aucun autre habitant de Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque
chose à dire? Ne vous gênez pas, je vous prie.
--Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko qui se sentait devenir fou.
--Voilà donc un premier point élucidé,» conclut avec satisfaction M.
Rona, qui regardait son prisonnier comme le chat doit regarder une
souris.
XIV
ENTRE CIEL ET TERRE
Son deuxième interrogatoire terminé, Serge Ladko regagna sa cellule sans
se rendre compte de ce qu'il faisait. A peine s'il avait entendu les
questions du juge après que l'incident de la commission rogatoire eut
été vidé de la façon que l'on sait, et il n'avait plus répondu que
d'un air hébété. Ce qui lui arrivait dépassait les limites de son
intelligence. Que lui voulait-on à la fin? Enlevé, puis incarcéré à bord
d'un chaland par de mystérieux ennemis, il ne recouvrait sa liberté que
pour la perdre aussitôt; et voici maintenant qu'on trouvait, à Szalka,
un autre Ilia Brusch, c'est-à-dire un autre lui-même, dans sa propre
maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie!
Stupéfait, affolé par cette succession d'événements inexplicables,
il avait la sensation d'être le jouet de puissances supérieures et
hostiles, d'être invinciblement entraîné, proie inerte et sans défense,
dans les engrenages de cette machine formidable qui s'appelle: la
Justice.
Cette dépression, cet anéantissement de toute énergie, son visage
l'exprimait avec tant d'éloquence, qu'un des gardiens qui lui faisaient
escorte en fut ému, bien qu'il considérât son prisonnier comme le plus
abominable criminel.
«Ça ne va donc pas comme vous voulez, camarade? demanda, en mettant dans
sa voix quelque désir de réconfort, ce fonctionnaire blasé cependant par
profession sur le spectacle des misères humaines.
Il aurait parlé à un sourd, que le résultat eût été le même.
--Allons! reprit le compatissant gardien, il faut se faire une raison.
M. Izar Rona n'est pas un mauvais diable, et tout s'arrangera peut-être
mieux que vous ne pensez... En attendant, je vais vous laisser ça... Il
est question de votre pays là-dedans. Ça vous distraira.»
Le prisonnier garda son immobilité. Il n'avait pas entendu.
Il n'entendit pas davantage les verrous poussés à l'extérieur et pas
davantage il ne vit le journal que le gardien, trahissant ainsi sans
penser à mal le secret rigoureux auquel était astreint son prisonnier,
déposait sur la table en s'en allant.
Les heures coulèrent. Le jour s'acheva, puis la nuit, et ce fut une
nouvelle aurore. Ecroulé sur sa chaise, Serge Ladko n'avait pas
conscience de la fuite du temps.
Cependant, quand le jour grandissant vint frapper son visage, il parut
sortir de cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son regard vague erra
par la cellule. La première chose qu'il aperçut alors, ce fut le journal
laissé la veille par le pitoyable gardien.
Tel que celui-ci l'y avait placé, ce journal s'étalait toujours sur
la table, découvrant une _manchette_ imprimée en grasses capitales
au-dessous du titre. «Les massacres de Bulgarie», annonçait cette
manchette, sur laquelle tomba le premier regard de Serge Ladko. Il
tressaillit et s'empara fébrilement du journal. Son intelligence
réveillée revenait à flots. Ses yeux fulguraient, tandis qu'il
poursuivait sa lecture.
Les événements qu'il apprenait ainsi étaient, au même instant, commentés
dans l'Europe entière, et y soulevaient une clameur générale de
réprobation. Depuis, ils sont entrés dans l'histoire, dont ils ne
forment pas la page la plus glorieuse.
Ainsi qu'il a été rappelé au début de ce récit, toute la région
balkanique était alors en ébullition. Dès l'été de 1875, l'Herzégovine
s'était révoltée, et les troupes ottomanes envoyées contre elle
n'avaient pu la réduire. En mai 1876, la Bulgarie s'étant soulevée à son
tour, la Porte répondit à l'insurrection en concentrant une nombreuse
armée dans un vaste triangle ayant pour sommets Roustchouk, Widdin et
Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette année 1876, la Serbie et
le Monténégro, entrant en scène à leur tour, avaient déclaré la guerre à
la Turquie. Les Serbes, commandés par le général russe Tchernaief,
après avoir tout d'abord remporté quelques succès, avaient dû battre en
retraite en deçà de leur frontière, et le 1er septembre le prince Milan
s'était vu contraint de demander un armistice de dix jours, pendant
lequel il sollicita, des puissances chrétiennes, une intervention que
celles-ci furent malheureusement trop longues à lui accorder.
«Alors,» dit M. Édouard Driault, dans son _Histoire de la Question
d'Orient_, «se produisit le plus affreux épisode de ces luttes; il
rappelle les massacres de Chio au temps de l'insurrection grecque. Ce
furent les massacres de Bulgarie. La Porte, au milieu de la guerre
contre la Serbie et le Monténégro, craignait que l'insurrection bulgare,
sur les derrières de l'armée, ne compromît ses opérations. Le gouverneur
de la Bulgarie, Chefkat-Pacha, reçut-il l'ordre d'écraser l'insurrection
sans regarder aux moyens? Cela est vraisemblable. Des bandes de
Bachi-Bouzouks et de Circassiens appelées d'Asie furent lâchées sur
la Bulgarie, et en quelques jours elle fut mise à feu et à sang. Ils
assouvirent à l'aise leurs sauvages passions, brûlèrent les villages,
massacrèrent les hommes au milieu des tortures les plus raffinées,
éventrèrent les femmes, coupèrent en morceaux les enfants. Il y eut
environ vingt-cinq à trente mille victimes...»
Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur perlaient sur le visage
de Serge Ladko. Natcha!.. Qu'était devenue Natcha, au milieu de cet
effroyable bouleversement?.. Vivait-elle encore? Était-elle morte, au
contraire, et son cadavre éventré, coupé en morceaux, de même que celui
de tant d'autres innocentes victimes, traînait-il dans la boue, dans la
fange, dans le sang, écrasé sous le pied des chevaux?
Serge Ladko s'était levé, et, pareil à une bête fauve mise en cage,
courait furieusement autour de la cellule, comme s'il eût cherché une
issue pour voler au secours de Natcha.
Cet accès de désespoir fut de courte durée. Revenu bientôt à la raison,
il se contraignit au calme, d'un énergique effort, et, avec un cerveau
lucide, chercha les moyens de reconquérir sa liberté.
Aller trouver le juge, lui avouer sans détour la vérité, implorer au
besoin sa pitié?.. Mauvais moyen. Quelle chance avait-il d'obtenir la
confiance d'un esprit prévenu, après avoir si longtemps persévéré dans
le mensonge? Etait-il en son pouvoir de détruire d'un seul mot la
suspicion attachée à son nom de Ladko, de ruiner en un instant les
présomptions qui l'accablaient? Non. Une enquête serait à tout le moins
nécessaire, et une enquête exigerait des semaines, sinon des mois.
Il fallait donc fuir.
Pour la première fois depuis qu'il y était entré, Serge Ladko examina
sa cellule. Ce fut vite fait. Quatre murs percés de deux ouvertures:
la porte d'un coté, la fenêtre de l'autre. Derrière trois de ces murs,
d'autres cachots, d'autres prisons; derrière la fenêtre seulement,
l'espace et la liberté.
L'enseuillement de cette fenêtre, dont le linteau atteignait le plafond,
dépassait un mètre cinquante, et sa partie inférieure, ce qu'on eût
nommé l'appui pour une ouverture ordinaire, était inaccessible, une
rangée de gros barreaux scellés dans l'épaisseur du cadre en interdisant
l'approche. D'ailleurs, cette difficulté vaincue, il en serait resté
une autre. Au dehors, une sorte de hotte, dont les côtés venaient
s'appliquer de part et d'autre de la fenêtre, arrêtait tout regard vers
l'extérieur et ne laissait de visible qu'un étroit rectangle de ciel.
Non pas même pour fuir, mais pour être seulement en état d'en chercher
le moyen, il fallait donc tout d'abord forcer l'obstacle de la grille,
puis se hisser à force de bras au sommet de cette hotte, de manière à
pouvoir reconnaître les alentours.
A en juger par les escaliers descendus lors des convocations de M. Izar
Rona, Serge Ladko s'estimait enfermé au quatrième étage de la prison.
Douze à quatorze mètres à tout le moins devaient donc le séparer du sol.
Serait-il possible de les franchir? Impatient d'être renseigné à cet
égard, il résolut de se mettre à l'oeuvre sur-le-champ.
Au préalable, cependant, il convenait de se procurer un instrument de
travail. On lui avait tout pris, quand on l'avait écroué, et, dans son
cachot, rien ne pouvait être d'aucun secours. Une table, une chaise et
une couchette, représentée par une maigre paillasse recouvrant une voûte
en maçonnerie, c'était là tout son mobilier.
Serge Ladko cherchait en vain depuis longtemps, quand, en visitant pour
la centième fois ses vêtements, sa main rencontra enfin un corps dur.
Pas plus que ses geôliers eux-mêmes, il n'avait pensé jusqu'ici à cette
chose insignifiante qu'est une boucle de pantalon. Quelle importance
n'acquérait pas maintenant cette chose insignifiante, seul objet
métallique qui fût en sa possession!
Ayant détaché cette boucle, Serge Ladko, sans perdre une minute, attaqua
la muraille au pied de l'un des barreaux, et la pierre, obstinément
griffée par les ardillons d'acier, commença à tomber en poussière sur
le sol. Ce travail, déjà lent et pénible par lui-même, était encore
compliqué par la surveillance incessante à laquelle était soumis le
prisonnier. Une heure ne s'écoulait pas, sans qu'un gardien vînt mettre
l'oeil au guichet de la porte. De là, nécessité d'avoir toujours
l'oreille tendue vers les bruits extérieurs, et, au moindre signe de
danger, d'interrompre le travail en faisant disparaître toute trace
suspecte.
Dans ce but, Serge Ladko utilisait son pain. Ce pain, malaxé avec
la poussière qui tombait de la muraille, prit d'une manière assez
satisfaisante la couleur de la pierre et devint un véritable mastic, à
l'aide duquel le trou fut dissimulé à mesure qu'il était creusé. Quant
au surplus des débris produits par le grattage, il le cachait sous la
voûte de son lit.
Après douze heures d'efforts, le barreau était déchaussé sur une hauteur
de trois centimètres, mais la boucle n'avait plus de pointes. Serge
Ladko brisa l'armature, et, des morceaux, fit autant d'outils. Douze
heures plus tard, ces menus fragments d'acier avaient disparu à leur
tour.
Heureusement, la chance qui avait déjà souri au prisonnier semblait ne
plus vouloir l'abandonner. Au premier repas qui lui fut servi, il se
risqua à garder un couteau de table, et, personne n'ayant remarqué ce
larcin, il le recommença avec le même bonheur le jour suivant. Il se
trouvait ainsi maître de deux instruments plus sérieux que ceux dont il
avait disposé jusqu'ici. A vrai dire, il ne s'agissait que de méchants
couteaux très grossièrement fabriqués. Toutefois, leurs lames étaient
assez bonnes, et les manches en facilitaient le maniement.