ténèbres, s'arrêtant, la respiration coupée, au moindre clapotis de
l'eau, il lui fallut dix minutes pour arriver au but. Enfin, sa main put
saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul coup.
La corde coupée fouetta l'eau à grand bruit. Ladko, le coeur battant,
retomba dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas entendu la chute de
cette corde, dans un silence si profond...
Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu à peu redressé, comprit qu'il
était déjà foin de ses ennemis. A peine libre, en effet, la barge avait
commencé à dériver, et il n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle
et le chaland s'élevât le mur inexpugnable de la nuit.
Quand il s'estima assez loin pour n'avoir plus rien à craindre, Serge
Ladko arma un aviron, et quelques coups de godille augmentèrent
rapidement la distance. Alors seulement, il s'aperçut qu'il grelottait
et s'occupa de se couvrir. Décidément, on n'avait pas touché au contenu
de ses coffres, où il trouva sans peine le linge et les vêtements
nécessaires. Cela fait, il saisit de nouveau l'aviron et se remit à
godiller avec rage.
Où était-il? Il n'en avait aucune idée. Rien ne pouvait le renseigner
sur le parcours effectué par le chaland dans lequel il avait été
incarcéré. Sa prison flottante avait-elle monté ou descendu le fleuve,
il l'ignorait.
En tous cas, c'est dans le sens du courant qu'il devait maintenant se
diriger, puisque c'est dans cette direction qu'étaient Roustchouk et
Natcha. Si on l'avait ramené en arrière, ce serait du temps à regagner à
grands renforts de bras, voilà tout. Pour le moment, il commencerait par
naviguer toute la nuit, de manière à s'éloigner le plus possible de
ses ennemis inconnus. Il pouvait compter sur environ sept heures
d'obscurité. En sept heures, on fait du chemin. Le jour venu, il
s'arrêterait, pour prendre du repos, dans la première ville rencontrée.
Serge Ladko godillait vigoureusement depuis une vingtaine de minutes,
quand un cri affaibli par la distance s'éleva dans la nuit. Ce qu'il
exprimait, joie, colère ou terreur, trop vague était ce cri lointain
pour que l'on pût le dire. Et pourtant, si vague qu'elle fût, cette
voix, qui lui arrivait des confins de l'horizon, emplit d'un trouble
obscur le coeur du pilote. Où avait-il entendu une voix semblable?.. Un
peu plus, il eût juré que c'était celle de Natcha... Il avait cessé de
godiller, l'oreille tendue aux sourdes rumeurs de la nuit.
Le cri ne se renouvela pas. L'espace était redevenu muet autour de la
barge que le courant entraînait en silence. Natcha!..
Il n'avait que ce nom-là en tête... Serge Ladko, d'un mouvement
d'épaules, rejeta cette obsession, cette idée fixe et se remit au
travail.
Le temps passa. Il pouvait être minuit, quand, sur la rive droite,
se dessinèrent confusément des maisons. Ce n'était qu'un village,
Szlankament, que Ladko laissa en arrière sans l'avoir reconnu.
Quelques heures plus tard, au moment du lever de l'aube, un autre bourg,
Nove Banoveze, apparut à son tour. Il ne le reconnut pas davantage et le
dépassa pareillement.
Puis les rives redevinrent désertes, tandis que le jour se levait.
Dès que la lumière fut suffisante, Serge Ladko s'empressa de réparer les
dégâts causés à son déguisement par une si longue captivité. En quelques
minutes, ses cheveux redevinrent noirs de leur racine à leur pointe, un
coup de rasoir fit tomber la barbe naissante et ses lunettes faussées
furent remplacées par des neuves. Cela fait, il se remit à godiller avec
le même inlassable courage.
De temps à autre, il jetait un coup d'oeil en arrière, sans rien
apercevoir de suspect. Les ennemis étaient loin, décidément.
Libérant son esprit de ses préoccupations les plus immédiates, le
sentiment de sa sécurité reconquise lui permettait de songer de nouveau
à l'étrangeté de sa situation. Quels étaient ces ennemis qui le
contraignaient à fuir? Que lui voulaient-ils? Pourquoi l'avaient-ils
tenu durant tant de jours en leur pouvoir? Autant de questions
auxquelles il était dans l'impossibilité de répondre. Quels que fussent
ces ennemis, il fallait, en tous cas, se défier d'eux à l'avenir, et ce
souci allait fâcheusement compliquer son voyage, à moins qu'il ne prît
le parti de réclamer, malgré les dangers d'une telle démarche, la
protection de la police contre ses ravisseurs inconnus, à la première
ville qu'il traverserait.
Cette ville, quelle serait-elle? Cela non plus, il ne le savait pas,
et rien n'était de nature à le renseigner, sur ces rives désertes où,
séparés par de longs espaces, s'égrenaient de rares et pauvres hameaux.
Ce fut seulement vers huit heures du matin, que, toujours sur la rive
droite, de hauts clochers piquèrent le ciel, tandis que, devant la
barge, une autre ville plus lointaine montait à l'horizon. Serge Ladko
eut un sursaut de joie. Ces villes, il les connaissait bien. L'une,
la plus proche, c'était Semlin, dernière cité danubienne de l'empire
austro-hongrois; l'autre, juste en face de lui, c'était Belgrade, la
capitale serbe, située également sur la rive droite, après un coude
brusque du fleuve, au confluent de la Save.
Ainsi donc, pendant son incarcération, il avait continué à descendre le
courant, sa prison flottante l'avait rapproché du but, et, sans même
s'en rendre compte, il avait franchi plus de cinq cents kilomètres.
Pour l'instant, Semlin, c'était le salut. Autant que besoin serait, il
y trouverait aide et protection. Mais se résoudrait-il à demander du
secours? S'il se plaignait, s'il racontait son inexplicable aventure,
n'allait-on pas ouvrir une enquête, dont il serait la première victime?
Peut-être voudrait-on savoir qui il était, d'où il venait, où il se
rendait, et peut-être parviendrait-on à découvrir le nom qu'il s'était
juré de ne jamais révéler, quoi qu'il arrivât.
Remettant à prendre un parti à ce sujet, Serge Ladko activa la marche
de son embarcation. La demie de huit heures sonnait aux horloges de la
ville comme il fixait son amarre à un anneau du quai. Il procéda ensuite
à quelques rapides rangements, puis examina de nouveau ce problème:
parler ou se taire. Finalement il se décida pour l'abstention. Tout bien
considéré, mieux valait garderie silence, aller chercher sous le tôt
un repos bien gagné, et s'éloigner inaperçu de Semlin comme il y était
arrivé.
A ce moment, quatre hommes parurent sur le quai et s'arrêtèrent en face
de la barge. Ces hommes sautèrent à bord, et l'un d'eux, s'approchant de
Serge Ladko, qui le regardait faire avec étonnement, demanda:
«Vous êtes bien le nommé Ilia Brusch?
--Oui, répondit le pilote, en fixant sur le questionneur un regard
inquiet.
Celui-ci entr'ouvrit son vêtement, afin de montrer une écharpe aux
couleurs hongroises, qui lui enserrait la taille.
--Au nom de la loi, je vous arrête,» dit-il en touchant le pilote à
l'épaule.
XIII
UNE COMMISSION ROGATOIRE
Karl Dragoch n'avait pas souvenir de s'être occupé, dans tout le cours
de sa carrière, d'une affaire aussi fertile en incidents inattendus et
ayant autant le caractère du mystère que cette affaire de la bande du
Danube. L'incroyable mobilité de l'insaisissable bande, son ubiquité, la
soudaineté de ses coups, avaient déjà quelque chose d'insolite. Et voici
que son chef, à peine dépisté, devenait introuvable, et semblait se rire
des mandats d'amener lancés contre lui dans toutes les directions!
Tout d'abord, on eût été fondé à croire qu'il s'était évaporé. De lui,
aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment,
malgré une surveillance incessante, n'avait rien signalé qui lui
ressemblât. Il fallait bien qu'il fût passé à Budapest, cependant,
puisque, dès le 31 août, il était vu à Duna Földvar, soit près de
quatre-vingt-dix kilomètres plus bas que la capitale de la Hongrie.
Ignorant que le rôle du pêcheur fût joué à ce moment par Ivan Striga,
à qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait rien
comprendre.
Les jours suivants, c'est à Szekszard, à Vukovar, à Cserevics, à
Karlovitz enfin que l'on signalait sa présence. Ilia Brusch ne se
cachait pas. Loin de là, il disait son nom à qui voulait l'entendre, et
parfois même vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, il est vrai,
prétendaient aussi l'avoir surpris au moment où il en achetait, ce qui
ne laissait pas d'être assez singulier.
Le soi-disant pêcheur faisait preuve en tous cas d'une infernale
habileté. La police, aussitôt prévenue de son apparition, avait beau
faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C'est en vain qu'elle
sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y découvrait pas le
plus petit vestige de la barge qui semblait littéralement volatilisée.
Karl Dragoch se désespérait en apprenant les échecs successifs de ses
sous-ordres. Le gibier allait-il décidément lui glisser entre les mains?
Toutefois, deux choses étaient certaines. La première, c'est que le
prétendu lauréat continuait à descendre le fleuve. La seconde, c'est
qu'il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la
police.
Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance à toutes les cités de
quelque importance situées en aval de Budapest, telles que Mohacs,
Apatin et Neusatz, et lui-même établit son quartier général à Semlin.
Ces villes constituaient ainsi autant de barrages élevés sur la route du
fugitif.
Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne fît que rire de la
série d'obstacles accumulés devant lui. De même qu'on avait appris son
passage en aval de Budapest, sa présence fut constatée, mais toujours
trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin et de Neusatz. Dragoch,
transporté de colère et comprenant qu'il jouait sa dernière carte,
réunit alors une véritable flottille. Sur son ordre, plus de trente
embarcations croisèrent nuit et jour au-dessous de Semlin. Bien adroit
serait l'adversaire s'il parvenait à franchir leur ligne serrée.
Pour remarquables qu'elles fussent, ces dispositions n'auraient eu
cependant aucun succès, si Serge Ladko fût resté prisonnier dans la
gabarre de Striga. Heureusement pour le repos de Dragoch, il ne devait
pas en être ainsi.
La journée du 6 septembre s'était écoulée dans ces conditions, sans que
rien de nouveau fût survenu, et Dragoch, dès les premières heures du 7,
se disposait à rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir à
sa rencontre. Son homme, enfin arrêté, venait d'être incarcéré dans la
prison de Semlin.
Il se hâta de se rendre au parquet. L'agent avait dit vrai. Le trop
célèbre Ladko était bien réellement sous les verrous.
La nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair et mit la ville en
rumeur. On ne causait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes
compacts stationnèrent toute la journée devant la barge du fameux
malfaiteur.
Ces groupes ne purent manquer d'attirer l'attention d'une gabarre qui,
vers trois heures de l'après-midi, passa au large de Semlin. Cette
gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c'était celle de Striga.
«Qu'y a-t-il donc à Semlin? dit celui-ci à son fidèle Titcha, en
remarquant l'animation des quais. Serait-ce une émeute?
Il s'aida d'une jumelle, qu'il écarta de ses yeux après un rapide
examen.
--Le diable m'emporte, Titcha, s'écria-t-il, si ce n'est pas
l'embarcation de notre particulier!
--Tu crois?... fit Titcha en s'emparant de la jumelle.
--Il faut que j'en aie le coeur net, déclara Striga qui paraissait en
proie à une vive agitation. Je vais à terre.
--Pour te faire pincer. C'est malin!... Si cette embarcation est celle
de Dragoch, c'est que Dragoch est à Semlin. C'est se jeter dans la
gueule du loup.
--Tu as raison, approuva Striga, qui disparut dans le rouf. Mais nous
allons prendre nos précautions.»
Un quart d'heure plus tard, il revenait «camouflé» de main de maître,
si l'on veut bien nous permettre cette expression empruntée à l'argot
commun aux malfaiteurs et aux gens de police. Sa barbe coupée et
remplacée par des favoris postiches, ses cheveux dissimulés sous une
perruque, un large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, il s'appuyait
péniblement sur une canne, comme un homme qui sortirait à peine d'une
grave maladie.
«Et maintenant?... demanda-t-il, non sans quelque vanité.
--Merveilleux! admira Titcha.
--Ecoute, reprit Striga. Tandis que je serai à Semlin, vous continuerez
votre route. Deux ou trois lieues au delà de Belgrade, vous mouillerez
et vous attendrez mon retour.
--Comment feras-tu pour nous rejoindre?
--Ne t'inquiète pas de ça, et dis à Ogul de me conduire dans le bachot.»
Pendant ce temps, le chaland avait laissé Semlin en arrière. Ayant
pris terre assez loin de la ville, Striga revint à grands pas vers les
maisons. Dès qu'il les eut atteintes, il modéra son allure, et, se
mêlant aux groupes qui stationnaient au bord du fleuve, il recueillit
avidement les propos échangés autour de lui.
Il ne s'attendait guère à ce que ces propos lui apprirent. Personne,
dans ces groupes animés, ne parlait de Dragoch. On ne s'entretenait
pas davantage d'Ilia Brusch. Il n'était question que de Ladko. De quel
Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, dont le nom avait été utilisé
par Striga de la manière qu'on sait, mais précisément de ce Ladko
imaginaire qu'il avait ainsi créé de toutes pièces, du Ladko malfaiteur,
du Ladko pirate, c'est-à-dire de lui-même, Striga. C'est sa propre
arrestation qui formait le sujet de la conversation générale.
Il ne parvenait pas à comprendre. Que la police commit une erreur et
arrêtât un innocent au lieu et place du coupable, il n'y avait à cela
rien de bien surprenant. Mais quel rapport avait cette erreur, dont il
pouvait mieux que personne certifier la réalité, avec la présence de ce
bateau, que son chaland, la veille encore, avait à la traîne?
On estimera, sans doute, qu'il faisait preuve de faiblesse en accordant
quelque intérêt à ce côté de la question. L'essentiel, c'était qu'un
autre fût poursuivi à sa place. Pendant qu'on suspecterait celui-là,
on ne songerait pas à s'occuper de lui. C'était le point important. Le
reste ne comptait pas.
Rien n'eût été plus vrai, s'il n'avait eu des motifs particuliers de
vouloir être renseigné à cet égard. A en juger d'après les apparences,
tout portait à croire que l'homme incarcéré et le maître de la barge
ne faisaient qu'un. Quel était cet inconnu, qui, après avoir été,
huit jours durant, prisonnier à bord du chaland, en remplaçait si
complaisamment le propriétaire entre les griffes de la police? Striga,
certes, ne quitterait pas Semlin avant d'être fixé sur ce point.
Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar Rona, juge chargé de cette
affaire, ne paraissait pas disposé à mener rondement l'instruction.
Trois jours s'écoulèrent sans qu'il donnât signe de vie. Cette attente
préalable faisait partie de sa méthode. D'après lui, il est excellent de
laisser tout d'abord un accusé aux prises avec la solitude. L'isolement
est un grand destructeur de force nerveuse, et quelques jours de secret
dépriment merveilleusement l'adversaire que le juge va trouver en face
de lui.
M. Izar Rona, quarante-huit heures après l'arrestation, exprimait ces
idées à Karl Dragoch venu aux informations. Le détective ne pouvait que
donner aux théories de son chef une approbation hiérarchique.
«Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il à demander, quand comptez-vous
procéder au premier interrogatoire?
--Demain.
--Je viendrai donc demain soir en apprendre le résultat. Inutile de vous
répéter, je pense, sur quoi se fondent les présomptions?
--Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos conversations antérieures présentes
à l'esprit, et, d'ailleurs, mes notes sont très complètes.
--Vous me permettrez toutefois de vous rappeler, monsieur le Juge, le
désir que j'ai pris la liberté de vous exprimer?
--Quel désir?
--Celui de ne pas paraître dans cette affaire, au moins jusqu'à nouvel
ordre. Ainsi que je vous l'ai exposé, l'inculpé ne me connaît que sous
le nom de Jaeger. Cela peut éventuellement nous servir. Evidemment,
lorsque nous serons devant la Cour, il me faudra décliner mon nom
véritable. Mais nous n'en sommes pas là, et il me paraît préférable,
pour la recherche des complices, de ne pas me brûler avant l'heure....
--C'est entendu,» promit le juge.
Dans la cellule où on l'avait enfermé, Serge Ladko attendait qu'on
voulût bien s'occuper de lui. Suivant de si près sa précédente aventure,
ce nouveau malheur, aussi inexplicable pour lui que l'autre, n'avait pas
abattu son courage. Sans tenter la moindre résistance au moment de
son arrestation, il s'était laissé conduire à la prison, après avoir
vainement formulé une question restée sans réponse. Que risquait-il,
d'ailleurs? Cette arrestation résultait nécessairement d'une erreur qui
serait dissipée dès qu'on l'interrogerait.
Par malheur, le premier interrogatoire se faisait singulièrement
attendre. Serge Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, demeurait
seul, jour et nuit, dans sa cellule, où, de temps à autre, un gardien
venait jeter un furtif coup d'oeil par un judas percé dans la porte. Ce
gardien espérait-il, obéissant aux ordres de M. Izar Rona, constater les
résultats progressifs de la méthode d'isolement! En ce cas, il ne devait
pas se retirer satisfait. Les heures et les jours s'écoulaient, sans
que rien, dans l'attitude du prisonnier, révélât un changement de ses
intimes pensées. Assis sur une chaise, les mains appuyées sur les
genoux, les yeux baissés, la face froide, il semblait profondément
réfléchir, et gardait une immobilité presque absolue, sans donner aucun
signe d'impatience. Dès la première minute, Serge Ladko s'était résolu
au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais il en arrivait, en
constatant la fuite du temps, à regretter sa prison flottante qui, du
moins, le rapprochait de Roustchouk.
Le troisième jour, enfin,--on était alors au 10 septembre,--sa porte
s'ouvrit, et il fut invité à quitter sa cellule. Encadré par quatre
soldats, baïonnette au canon, il suivit un long couloir, descendit un
interminable escalier, puis traversa une rue, au delà de laquelle il
pénétra dans le Palais de Justice, bâti en face de la prison.
Dans cette rue, le populaire grouillait, se pressant derrière un cordon
d'agents de police. Quand le prisonnier apparut, de féroces clameurs
s'élevèrent de cette foule, avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur
redouté et si longtemps impuni. Quel que fût le sentiment de Serge Ladko
en se voyant en butte à cette injure imméritée, il n'en laissa rien
paraître. D'un pas ferme, il entra dans le Palais, et, après une
nouvelle attente, se trouva enfin devant son juge.
M. Izar Rona, petit homme malingre, blond, la barbe rare, au teint
jaune et bilieux, était un magistrat de la manière forte. Procédant
par affirmations tranchantes, par dénégations brutales, il attaquait
l'adversaire à coups de boutoir, plus désireux d'inspirer la terreur que
de gagner la confiance.
Les gardes s'étaient retirés sur un signe du juge. Debout au milieu de
la pièce, Serge Ladko attendait qu'il plût à celui-ci de l'interroger.
Dans un angle, le greffier prêt à écrire.
«Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton brusque.
Serge Ladko obéit. Le magistrat reprit:
--Votre nom?
--Ilia Brusch.
--Votre domicile?
--Szalka.
--Votre profession?
--Pêcheur.
--Vous mentez, formula le juge, en surveillant du regard le prévenu.
Une légère rougeur colora le visage de Serge Ladko dont les yeux eurent
un rapide éclair. Toutefois, il se contraignit au calme et garda le
silence.
--Vous mentez, répéta M. Rona. Vous vous appelez Ladko. Votre domicile
est Roustchouk.
Le pilote tressaillit. Ainsi son identité véritable était connue.
Comment cela avait-il pu se faire? Cependant, le juge, à qui le
tressaillement du prévenu n'avait pas échappé, poursuivait d'une voix
cinglante:
--Vous êtes accusé de trois vols simples, de dix-neuf vols qualifiés
perpétrés avec les circonstances aggravantes d'escalade et d'effraction,
de trois assassinats et de six tentatives de meurtre, lesdits crimes
et délits accomplis avec préméditation depuis moins de trois ans.
Qu'avez-vous à répondre?
Le pilote avait écouté, stupéfait, cette incroyable nomenclature. Eh
quoi! la confusion qu'il avait redoutée, en apprenant de la bouche de
M. Jaeger l'existence de son sinistre homonyme, cette confusion s'était
produite en effet. Dès lors, à quoi bon avouer qu'il s'appelait Serge
Ladko? Tout à l'heure, il avait eu la pensée de le reconnaître, en
implorant la discrétion du juge. Il comprenait maintenant qu'un tel
aveu serait plus nuisible qu'utile. C'était bien lui, Serge Ladko, de
Roustchouk, et non un autre, qui était accusé de cette effroyable série
de crimes. Sans doute, même définitivement identifié, il parviendrait à
établir son innocence. Mais combien de temps faudrait-il pour y arriver?
Non, mieux valait soutenir jusqu'au bout le rôle du pêcheur Ilia Brusch,
puisque Ilia Brusch était le nom d'un innocent.
--J'ai à répondre que vous vous trompez, répliqua-t-il d'une voix ferme.
Je me nomme Ilia Brusch et je demeure à Szalka. Il est bien facile,
d'ailleurs, de vous en assurer.
--Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En attendant, je vais
vous faire connaître quelques-unes des charges qui pèsent sur vous.
Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait au point intéressant.
--Pour le moment, commença le juge, nous laisserons de côté la plus
grande partie des crimes qui vous sont reprochés, et nous nous
occuperons seulement des plus récents, de ceux qui ont été perpétrés
pendant le voyage au cours duquel vous avez été arrêté.
M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit:
--C'est à Ulm que l'on signale pour la première fois votre présence.
C'est donc à Ulm que nous placerons l'origine de ce voyage.
--Pardon, Monsieur, interrompit vivement Serge Ladko. Mon voyage avait
commencé bien avant Ulm, puisque j'ai remporté deux prix au concours
de pêche de Sigmaringen et que j'ai ensuite remonté le fleuve jusqu'à
Donaueschingen.
--Il est exact, en effet, répliqua le juge, qu'un certain Ilia Brusch
a été proclamé lauréat du concours de pêche institué par la Ligue
Danubienne à Sigmaringen, et que cet Ilia Brusch a été vu à
Donaueschingen. Mais, ou bien vous aviez déjà adopté à Sigmaringen une
personnalité d'emprunt, ou bien vous vous êtes substitué audit Ilia
Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen à Ulm. C'est un point que
nous éluciderons en son temps, soyez tranquille.
Serge Ladko, les yeux écarquillés par la surprise, écoutait comme
dans un rêve ces fantaisistes déductions. Un peu plus, on eût compté
l'imaginaire Ilia Brusch au nombre de ses victimes! Sans prendre la
peine de répondre, il haussait dédaigneusement les épaules, quand
le juge, en le regardant fixement, lui demanda tout à coup à
brûle-pourpoint:
--Qu'êtes-vous allé faire à Vienne, le 26 août dernier, chez le juif
Simon Klein?
Malgré lui, Serge Ladko tressaillit une seconde fois. Voilà qu'on
connaissait cette visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien de
répréhensible, mais l'avouer, c'était avouer en même temps son identité,
et, puisqu'il avait adopté le parti de la nier, force lui était de
persister dans cette voie.
--Simon Klein?... répéta-t-il d'un air interrogateur, en homme qui ne
comprend pas.
--Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y attendais. C'est donc à moi de vous
apprendre qu'en vous rendant chez le juif Simon Klein--et le juge, ce
disant, se souleva à demi sur son siège pour donner à ses paroles une
plus écrasante autorité,--vous alliez vous entendre avec le receleur
ordinaire de votre bande.
--De ma bande!... répéta le pilote ahuri.
--Il est vrai, rectifia ironiquement le juge, que vous ne savez pas ce
que je veux dire, que vous ne faites partie d'aucune bande, que vous
n'êtes pas Ladko, mais bien un inoffensif pêcheur à la ligne du nom
d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous nommez en effet Ilia Brusch,
pourquoi vous cachez-vous?
--Je me cache, moi?... protesta Serge Ladko.
--Dame! ça m'en a tout l'air, répondit M. Izar Rona, à moins que ce ne
soit pas se cacher que de dissimuler sous des lunettes noires des yeux
qui semblent les meilleurs du monde--au fait! ayez donc l'obligeance de
les enlever, ces lunettes!--et de teindre en noir des cheveux que l'on a
naturellement blonds.
Serge Ladko était accablé.