ne se pressait pas. Laissant fuir la barge au gré du courant, il
s'abandonnait à des pensées en somme assez riantes. Son stratagème avait
pleinement réussi. Personne ne l'avait suspecté et rien ne s'était
opposé à ce qu'il se renseignât librement. A vrai dire, de
renseignements, il n'en avait guère récolté. Mais cette ignorance
publique, qui confinait à l'indifférence, était, en somme, un symptôme
favorable. Bien certainement, dans cette région, on n'avait que très
vaguement entendu parler de la bande du Danube, et l'on ignorait jusqu'à
l'existence de Karl Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par suite,
causer d'émotion.
D'un autre côté, que ce fût à cause de la suppression de son chef ou en
raison de la pauvreté de la région traversée, la vigilance de la police
paraissait grandement diminuée. Depuis plusieurs jours, Striga n'avait
aperçu personne qui eût la tournure d'un agent, et nul ne parlait de la
surveillance fluviale si active deux ou trois cent kilomètres en amont.
Il y avait donc toutes chances pour que le chaland arrivât heureusement
au terme de son voyage, c'est-à-dire à la mer Noire, où son chargement
serait transporté à bord du vapeur accoutumé. Demain, on serait au delà
de Semlin et de Belgrade. Il suffirait ensuite de longer de préférence
la rive serbe pour se mettre à l'abri de toute fâcheuse surprise. La
Serbie devait être, en effet, plus ou moins désorganisée par la guerre
qu'elle soutenait contre la Turquie et il n'y avait pas apparence que
les autorités riveraines perdissent leur temps à s'occuper d'une gabarre
descendant à vide le cours du fleuve.
Qui sait? Ce serait peut-être le dernier voyage de Striga. Peut-être
se retirerait-il au loin, après fortune faite, riche, considéré--et
heureux, songeait-il, en pensant à la prisonnière enfermée dans la
gabarre.
Il en était là de ses réflexions quand ses yeux tombèrent sur les
coffres symétriques dont les couvercles avaient si longtemps servi de
couchettes à Karl Dragoch et à son hôte, et tout à coup cette pensée lui
vint que, depuis huit jours qu'il était maître de la barge, il n'avait
pas songé à en explorer le contenu. Il était grand temps de réparer cet
inconcevable oubli.
En premier lieu, il s'attaqua au coffre de tribord qu'il fractura en
un tour de main. Il n'y trouva que des piles de linge et de vêtements
rangés en bon ordre. Striga, qui n'avait que faire de cette défroque,
referma le coffre et s'attaqua au suivant.
Le contenu de celui-ci n'était pas fort différent du précédent, et
Striga désappointé allait y renoncer, quand il découvrit dans un des
coins un objet plus intéressant. Si les articles d'habillement ne
pouvaient rien lui apprendre, il n'en serait peut-être pas de même de ce
gros portefeuille qui, selon toute vraisemblance, devait contenir
des papiers. Or, les papiers ont beau être muets, rien n'égale, dans
certains cas, leur éloquence.
Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformément à son espoir, il s'en
échappa de nombreux documents, dont il entreprit le patient examen. Les
quittances, les lettres défilèrent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis
ses yeux, agrandis par la surprise, s'arrêtèrent sur le portrait qui,
déjà, avait éveillé les soupçons de Karl Dragoch.
D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y eût dans cette barge des papiers
au nom d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eût aucun au nom du policier,
c'était déjà passablement étonnant. Toutefois, l'explication de cette
anomalie pouvait être des plus naturelles. Peut-être Karl Dragoch, au
lieu de doubler le lauréat de la Ligue Danubienne, comme Striga l'avait
cru jusqu'ici, avait-il emprunté à l'amiable la personnalité du pêcheur,
et peut-être, dans ce cas, avait-il conservé, d'un commun accord avec
le véritable Ilia Brusch, les documents nécessaires pour justifier au
besoin de son identité. Mais pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, avec
une habileté diabolique, Striga signait tous ses crimes? Et que venait
faire là ce portrait d'une femme, à laquelle celui-ci n'avait jamais
renoncé malgré l'échec de ses précédentes tentatives? Quel était donc
le légitime propriétaire de cette barge pour avoir en sa possession
un document si intime et si singulier? A qui appartenait-elle en
définitive, à Karl Dragoch, à Ilia Brusch ou à Serge Ladko, et lequel
de ces trois hommes, dont deux l'intéressaient à un si haut point,
tenait-il prisonnier en fin de compte dans le chaland? Le dernier, il
proclamait, cependant, l'avoir tué, le soir où, d'un coup de feu,
il avait abattu l'un des deux hommes de ce canot qui s'éloignait
furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il avait mal visé alors, il
aimerait encore mieux, plutôt que le policier, tenir entre ses mains le
pilote, qu'il ne manquerait pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-là,
il ne serait pas question de le garder comme otage. Une pierre au
cou ferait l'affaire, et, débarrassé ainsi d'un ennemi mortel, il
supprimerait en même temps le principal obstacle à des projets dont il
poursuivait âprement la réalisation.
Impatient d'être fixé, Striga, gardant par devers lui le portrait
qu'il venait de découvrir, saisit la godille et pressa la marche de
l'embarcation.
Bientôt la masse de la gabarre apparut dans la nuit. Il accosta
rapidement, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine faisant
face à celle qu'il visitait d'ordinaire, introduisit la clef dans la
serrure.
Moins avancé que son geôlier, Serge Ladko n'avait même pas le choix
entre plusieurs explications de son aventure. Le mystère lui en
paraissait toujours aussi impénétrable, et il avait renoncé à imaginer
des conjectures sur les motifs que l'on pouvait avoir de le séquestrer.
Quand, après un fiévreux sommeil, il s'était réveillé au fond de son
cachot, la première sensation qu'il éprouva fut celle de la faim. Plus
de vingt-quatre heures s'étaient alors écoulées depuis son dernier
repas, et la nature ne perd jamais ses droits, quelle que soit la
violence de nos émotions.
Il patienta d'abord, puis, la sensation devenant de plus en plus
impérieuse, il perdit le beau calme qui l'avait soutenu jusque-là.
Allait-on le laisser mourir d'inanition? Il appela. Personne ne
répondit. Il appela plus fort. Même résultat. Il s'égosilla enfin en
hurlements furieux, sans obtenir plus de succès.
Exaspéré, il s'efforça de briser ses liens. Mais ceux-ci étaient solides
et c'est en vain qu'il se roula sur le parquet en tendant ses muscles à
les rompre.
Dans un de ces mouvements convulsifs, son visage heurta un objet
déposé près de lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko reconnut
immédiatement du pain et un morceau de lard qu'on avait sans doute mis
là pendant son sommeil. Profiter de cette attention de ses geôliers
n'était pas des plus faciles, dans la situation où il se trouvait. Mais
la nécessité rend industrieux, et, après plusieurs essais infructueux,
il réussit à se passer du secours de ses mains.
Sa faim satisfaite, les heures coulèrent lentes et monotones. Dans le
silence, un murmure, un frissonnement, semblable à celui des feuilles
agitées par une brise légère, venait frapper son oreille. Le bateau qui
le portait était évidemment en marche et fendait, comme un coin, l'eau
du fleuve.
Combien d'heures s'étaient-elles succédé, quand une trappe fut soulevée
au-dessus de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, une ration semblable
à celle qu'il avait découverte à son premier réveil, oscilla dans
l'ouverture qu'éclairait une lumière incertaine et vint se poser à sa
portée.
Des heures coulèrent encore, puis la trappe s'ouvrit de nouveau. Un
homme descendit, s'approcha du corps inerte, et Serge Ladko, pour la
seconde fois, sentit qu'on lui recouvrait la bouche d'un large bâillon.
C'est donc qu'on avait peur de ses cris et qu'il passait à proximité
d'un secours? Sans doute, car, l'homme à peine remonté, le prisonnier
entendit que l'on marchait sur le plafond de son cachot. Il voulut
appeler ... aucun son ne sortit de ses lèvres ... Le bruit de pas cessa.
Le secours devait être déjà loin, quand, peu d'instants plus tard, on
revint, sans plus d'explications, supprimer son bâillon. Si on lui
permettait d'appeler, c'est que cela n'offrait plus de danger. Dès lors,
à quoi bon?
Après le troisième repas, identique aux deux premiers, l'attente fut
plus longue. C'était la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa
captivité remontait environ à quarante-huit heures, lorsque, par la
trappe de nouveau ouverte, on insinua une échelle, à l'aide de laquelle
quatre hommes descendirent au fond du cachot.
Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut pas le temps de distinguer leurs
traits. Rapidement, un bâillon était encore appliqué sur sa bouche, un
bandeau sur ses yeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il était comme
la première fois transporté de mains en mains.
Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture étroite--la trappe,
il le comprenait--qu'il avait déjà franchie et qu'il franchissait
maintenant en sens inverse. L'échelle qui avait meurtri ses reins
pendant la descente, les meurtrit également, tandis qu'on le remontait.
Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jeté sur le parquet,
il sentit qu'on lui enlevait comme auparavant bandeau et bâillon. Il
ouvrait à peine les yeux, qu'une porte se refermait avec bruit.
Serge Ladko regarda autour de lui. S'il n'avait fait que changer de
prison, celle-ci était infiniment supérieure à la précédente. Par une
petite fenêtre, le jour entrait à flots, lui permettant d'apercevoir,
déposée auprès de lui, sa pitance ordinaire qu'il avait été contraint
jusqu'ici de chercher à tâtons. La lumière du soleil lui rendait le
courage et sa situation lui apparaissait moins désespérée. Derrière
cette fenêtre, c'était la liberté. Il s'agissait de la conquérir.
Longtemps il désespéra d'en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant
pour la millième fois du regard la cabine exiguë qui lui servait de
prison, il découvrit, appliquée contre la paroi, une sorte de ferrure
plate qui, sortie du plancher et s'élevant verticalement jusqu'au
plafond, servait probablement à relier entre eux les madriers du bordé.
Cette ferrure formait saillie, et, bien qu'elle ne présentât aucun angle
tranchant, il n'était peut-être pas impossible de s'en servir pour user
ses liens, sinon pour les couper. Difficile à coup sûr, l'entreprise
méritait tout au moins d'être tentée.
Ayant réussi avec beaucoup de peine à ramper jusqu'à ce morceau de fer,
Serge Ladko commença aussitôt à limer contre lui la corde qui retenait
ses mains. L'immobilité presque totale que ses entraves lui imposaient
rendait ce travail extrêmement pénible, et le va-et-vient des bras, ne
pouvant être obtenu que par une série de contractions de tout le corps,
restait forcément contenu dans d'étroites limites. Outre que la besogne
avançait lentement ainsi, elle était en même temps véritablement
exténuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote était contraint de
prendre du repos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui
fallait s'interrompre. C'était toujours le même geôlier qui venait lui
apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimulât son visage sous
un masque de toile, Serge Ladko le reconnaissait sans hésitation à ses
cheveux gris et à la remarquable largeur de ses épaules. D'ailleurs,
bien qu'il n'en pût discerner les traits, l'aspect de cet homme lui
donnait l'impression de quelque chose de déjà vu. Sans qu'il lui fût
possible de rien préciser, cette carrure puissante, cette démarche
lourde, ces cheveux grisonnants que l'on distinguait au-dessus du masque
de toile, ne lui semblaient pas inconnus.
Les rations lui étaient servies à heure fixe, et jamais, hors de ces
instants, on ne pénétrait dans sa prison. Rien n'en aurait même troublé
le silence, si, de temps à autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir
en face de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle
d'un homme et celle d'une femme, parvenait ensuite jusqu'à lui. Serge
Ladko tendait alors l'oreille, et, interrompant son patient travail, il
cherchait à mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations
vagues et profondes.
En dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d'abord, dès le
départ de son geôlier, puis il se remettait obstinément à l'oeuvre.
Cinq jours s'étaient écoulés depuis qu'il l'avait commencée, et il en
était encore à se demander s'il faisait ou non quelques progrès, quand,
à la tombée de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait
ses poignets se brisa tout à coup.
Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui échapper. On
ouvrait sa porte. Le même homme que chaque jour entrait dans sa cellule
et déposait près de lui le repas habituel.
Dès qu'il se retrouva seul, Serge Ladko voulut mouvoir ses membres
libérés. Il lui fut d'abord impossible d'y parvenir. Immobilisés pendant
toute une longue semaine, ses mains et ses bras étaient comme frappés de
paralysie. Peu à peu, cependant, le mouvement leur revint et augmenta
graduellement d'amplitude. Après une heure d'efforts, il put exécuter
des gestes encore maladroits et délivrer ses jambes à leur tour.
Il était libre. Du moins il avait fait le premier pas vers la liberté.
Le second, ce serait de franchir cette fenêtre qu'il était en son
pouvoir d'atteindre maintenant, et par laquelle il apercevait l'eau du
Danube, sinon la rive invisible dans l'obscurité. Les circonstances
étaient favorables. Il faisait dehors un noir d'encre. Bien malin qui le
rattraperait par cette nuit sans lune, où l'on ne voyait rien à dix pas.
D'ailleurs, on ne reviendrait plus dans sa cellule que le lendemain.
Quand on s'apercevrait de son évasion, il serait loin.
Une grave difficulté, plus qu'une difficulté, une impossibilité
matérielle l'arrêta à la première tentative. Assez large pour un
adolescent souple et svelte, la fenêtre était trop étroite pour
livrer passage à un homme dans la force de l'âge et doué d'une aussi
respectable carrure que Serge Ladko. Celui-ci, après s'être épuisé en
vain, dut reconnaître que l'obstacle était infranchissable et se laissa
retomber tout haletant dans sa prison.
Etait-il donc condamné à n'en plus sortir? Un long moment, il contempla
le carré de nuit dessiné par l'implacable fenêtre, puis, décidé à
de nouveaux efforts, il se dépouilla de ses vêtements et, d'un élan
furieux, se lança dans l'ouverture béante, résolu à la franchir coûte
que coûte.
Son sang coula, ses os craquèrent, mais une épaule d'abord, un bras
ensuite passèrent, et le montant de la fenêtre vint buter contre sa
hanche gauche. Malheureusement l'épaule droite avait buté, elle aussi,
de telle sorte que tout effort supplémentaire serait évidemment inutile.
Une partie du corps à l'air libre et surplombant le courant, l'autre
partie demeurée prisonnière, ses côtes écrasées par la pression, Serge
Ladko ne tarda pas à trouver la position intenable. Puisque s'enfuir
ainsi était impraticable, il fallait aviser à d'autres moyens.
Peut-être, pourrait-il arracher l'un des montants de la fenêtre et
agrandir ainsi l'infranchissable ouverture.
Mais, pour cela, il était nécessaire de réintégrer la prison, et Ladko
fut obligé de reconnaître l'impossibilité de ce retour en arrière. Il ne
lui était permis ni d'avancer, ni de reculer, et, à moins d'appeler à
son aide, il était irrémédiablement condamné à rester dans sa cruelle
position.
C'est en vain qu'il se débattit. Tout fut inutile. Il s'était lui-même
pris au piège par la violence de son élan.
Serge Ladko reprenait haleine, quand un bruit insolite le fit
tressaillir. Un nouveau danger se révélait, menaçant. Fait qui ne
s'était jamais produit à pareille heure depuis qu'il occupait cette
prison, on s'arrêtait à sa porte, une clef cherchait en tâtonnant le
trou de la serrure, s'y introduisait enfin...
Soulevé par le désespoir, le pilote raidit tous ses muscles dans un
effort surhumain...
Au dehors, cependant, la clef tournait dans la serrure... entraînait le
pène avec elle ... lui faisait faire un premier pas hors de la gâche...
XII
AU NOM DE LA LOI
Striga, la porte ouverte, s'arrêta hésitant sur le seuil. Une obscurité
profonde emplissait la cellule. Il ne distinguait rien, si ce n'est
un carré d'ombre plus claire vaguement découpé par l'ouverture de la
fenêtre. Dans un coin, quelque part, gisait le prisonnier. On ne pouvait
l'apercevoir.
«Titcha! appela Striga d'une voix impatiente, de la lumière!»
Titcha s'empressa d'apporter une lanterne dont la tremblante lueur,
soudainement projetée, parut illuminer la pièce. Les deux hommes,
l'ayant parcourue d'un rapide coup d'oeil, échangèrent un regard
troublé. La cabine était vide. Sur le parquet, des liens rompus, des
vêtements jetés à la volée: du prisonnier, nulle autre trace.
«M'expliqueras-tu?... commença Striga.
Avant de répondre, Titcha alla jusqu'à la fenêtre, et passa le doigt sur
l'un des montants.
--Envolé, dit-il, en montrant son doigt rouge.
--Envolé!... répéta Striga, qui proféra un juron.
--Mais pas depuis longtemps, continua Titcha. Le sang est encore frais.
D'ailleurs, il n'y a pas plus de deux heures que je lui ai apporté sa
ration.
--Et tu n'as rien vu d'anormal à ce moment?
--Absolument rien. Je l'ai laissé ficelé comme un saucisson.
--Imbécile! gronda Striga!
Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement par ce geste qu'il ignorait
comment l'évasion avait pu s'accomplir et qu'il en déclinait, dans tous
les cas, la responsabilité. Striga n'accepta pas cette commode défaite.
--Oui, imbécile, répéta-t-il d'une voix furieuse en arrachant des mains
de son compagnon la lanterne qu'il promena sur le pourtour de la cabine.
Il fallait visiter ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences....
Tiens! regarde ce morceau de fer poli par le frottement. C'est là qu'il
a usé la corde qui retenait ses mains.... Il a dû y mettre des jours et
des jours.... Et tu ne t'es aperçu de rien!... On n'est pas stupide à ce
point-là!
--Ah ça, mais, quand tu auras fini!... répliqua Titcha qui sentait la
colère le gagner à son tour. Est-ce que tu me prends pour ton chien?...
Après tout, puisque tu tenais tant à boucler le Dragoch, il fallait le
garder toi-même.
--J'aurais mieux fait, approuva Striga. Mais, d'abord, est-ce bien
Dragoch que nous tenions?
--Qui veux-tu que ce soit?
--Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre à tout, en voyant la
manière dont tu t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu, quand tu
l'as pris?
--Je ne peux pas dire que je l'aie reconnu, confessa Titcha, vu qu'il
tournait le dos....
--Là!..
--Mais j'ai parfaitement reconnu le bateau. C'est bien celui que tu m'as
montré à Vienne. Ça, par exemple, j'en suis sûr.
--Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment était-il, ton prisonnier?
Etait-il grand?
Serge Ladko et Ivan Striga avaient en réalité une taille sensiblement
égale. Mais un homme couché paraît, on ne l'ignore pas, beaucoup plus
grand qu'un homme debout, et Titcha n'avait guère vu le pilote qu'étendu
sur le parquet de sa prison. C'est donc de la meilleure foi du monde
qu'il répondit:
--La tête de plus que toi.
--Ce n'est pas Dragoch!.. murmura Striga, qui se savait d'une stature
plus élevée que le détective.
Il réfléchit quelques instants, puis demanda:
--Le prisonnier ressemblait-il à quelqu'un de ta connaissance?
--De ma connaissance? protesta Titcha. Jamais de la vie!
--. Par exemple, il ne ressemblerait pas... à Ladko?
--En voilà une idée! s'écria Titcha. Pourquoi diable veux-tu que Dragoch
ressemble à Ladko?
--Et si notre prisonnier n'était pas Dragoch?
--Il ne serait pas davantage Ladko, que je connais assez, parbleu, pour
ne pas m'y tromper.
--Réponds toujours à ma question, insista Striga. Lui ressemblait-il?
--Tu rêves, protesta Titcha. D'abord, le prisonnier n'avait pas de
barbe, et Ladko en a.
--Ça se coupe, la barbe, fit observer Striga.
--Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier avait des lunettes.
Striga haussa les épaules.
--Etait-il brun ou blond? demanda-t-il.
--Brun, répondit Titcha avec conviction.
--Tu en es sûr?
--Sûr.
--Ce n'est pas Ladko!.. murmura de nouveau Striga. Ce serait donc Ilia
Brusch..
--Quel Ilia Brusch?
--Le pêcheur.
--Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, si le prisonnier n'était ni
Ladko, ni Karl Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef des champs.
Striga, sans répondre, s'approcha à son tour de la fenêtre. Après
avoir examiné les traces de sang, il se pencha au dehors et s'efforça
vainement de percer les ténèbres.
--Depuis combien de temps est-il parti?., se demandait-il à demi-voix.
--Pas plus de deux heures, dit Titcha.
--S'il court depuis deux heures, il doit être loin! s'écria Striga, qui
maîtrisait, avec peine sa colère.
Après un instant de réflexion, il ajouta:
--Rien à faire pour le moment. La nuit est trop noire. Puisque l'oiseau
est envolé, bon voyage. Quant à nous, nous nous mettrons en route un
peu avant l'aube, de manière à être le plus tôt possible au delà de
Belgrade.»
Il resta un instant songeur, puis, sans rien ajouter, il quitta la
cabine pour entrer dans celle qui lui faisait face. Titcha prêta
l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais bientôt, à travers la porte
fermée, arrivèrent jusqu'à lui des éclats de voix dont le diapason
montait progressivement. Haussant les épaules avec dédain, Titcha
s'éloigna et regagna son lit.
C'est à tort que Striga avait jugé inutile de se livrer à des recherches
immédiates. Ces recherches n'eussent peut-être pas été vaines, car le
fugitif n'était pas loin.
En entendant le bruit de la clef tournant dans la serrure, Serge Ladko,
d'un effort désespéré, avait vaincu l'obstacle. Sous la violente
traction des muscles, l'épaule d'abord, la hanche ensuite s'étaient
effacées, et il avait glissé comme une flèche hors de la fenêtre trop
étroite, pour tomber, la tête la première, dans l'eau du Danube,
qui s'était ouverte et refermée sans bruit. Quand, après une courte
immersion, il revint à la surface, le courant l'avait déjà emporté à
quelque distance de l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, il
dépassait l'arrière du chaland, évité la proue vers l'amont. Devant lui
la route était libre.
Il n'avait pas à hésiter. Le seul parti à prendre était de se laisser
dériver quelque temps encore. Une fois hors d'atteinte, il nagerait
vigoureusement vers l'une des rives. Il y arriverait, il est vrai, dans
un état de nudité qui pouvait être une source de grandes difficultés
ultérieures, mais il n'avait pas le choix. Le plus pressé était de
s'éloigner de la prison flottante où il venait de passer de si pénibles
jours. Quand il aurait pris terre, il aviserait.
Tout à coup, dans la nuit, la masse sombre d'une seconde embarcation se
dressa devant lui. Quelle ne fut pas son émotion, en reconnaissant sa
barge retenue par une bosse amarrée au chaland et que tendait la poussée
du courant. Il se cramponna instinctivement au gouvernail, et, un
instant, demeura immobile.
Dans la paix nocturne, un bruit de voix parvenait jusqu'à lui. Sans
doute, on discutait les circonstances de sa fuite. Il attendit, la tête
seule hors de l'eau noire qui le couvrait de son impénétrable voile.
Les voix grandirent, puis se turent, et tout retomba dans le silence.
Serge Ladko, s'accrochant au plat bord, se hissa lentement dans la barge
et disparut sous le tôt. Là, l'oreille tendue, il écouta de nouveau.. Il
n'entendit rien. Plus aucun bruit autour de lui.
Sous le tôt, l'obscurité de la nuit se faisait plus épaisse encore. Dans
l'impossibilité de rien distinguer, Serge Ladko tâtonna comme un aveugle
pour reconnaître les objets familiers. Il ne semblait pas que l'on eût
rien touché. Là étaient ses instruments de pêche; à ce clou pendait
encore le bonnet de loutre qu'il y avait lui-même accroché. A droite,
c'était sa couchette; à gauche, celle où M. Jaeger avait si longtemps
dormi... Mais pourquoi étaient-ils ouverts, les coffres ménagés
au-dessous de ces couchettes? On les avait donc forcés?.. Invisibles
dans l'ombre, ses mains hésitantes firent l'inventaire de ses modestes
richesses... Non, on ne lui avait rien pris. Linge et vêtements
paraissaient en on ordre, comme il les avait laissés... Jusqu'à son
couteau qu'il retrouva à la place même où il l'avait rangé. Ce couteau,
Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur le ventre dans le fond de la
barge, il s'avança vers l'étrave.