Vide, sa cale l'était toujours, les marchandises volées, qui allaient

s'entasser dans le double fond, y remplaçaient un poids correspondant de

lest, et l'aspect de l'extérieur n'était en rien modifié.

Par exemple cette gabarre, qui, lège, aurait dû normalement caler à

peine un pied, s'enfonçait dans l'eau de près de sept. Cela n'était

pas sans créer de réelles difficultés dans la navigation du Danube et

rendait nécessaire le concours d'un excellent pilote. Ce pilote, la

bande le possédait dans la personne de Yacoub Ogul, un israélite natif

lui aussi de Roustchouk. Très pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait

pu lutter avec Serge Ladko lui-même pour la parfaite connaissance des

passes, des chenals et des bancs de sable; d'une main sûre, il dirigeait

le chaland à travers les rapides semés de rochers que l'on rencontre

parfois sur son cours.

Quant à la police, elle pouvait examiner le bateau tant que cela lui

plairait. Elle pouvait en mesurer la hauteur intérieure et extérieure

sans trouver la plus petite différence. Elle pouvait sonder tout autour

sans rencontrer la cachette sous-marine, établie suffisamment en

retrait, et de lignes assez fuyantes pour qu'il fût impossible de

l'atteindre. Toutes ses investigations l'amèneraient uniquement à

constater que ce chaland était vide et que ce chaland vide enfonçait

dans l'eau de la quantité strictement suffisante pour équilibrer son

poids.

En ce qui concerne les papiers, les précautions n'étaient pas moins

bien prises. Dans tous les cas, soit qu'elle descendît le courant, soit

qu'elle le remontât, la gabarre, ou allait chercher des marchandises,

ou, marchandises débarquées, retournait à son port d'attache. Selon

le choix qui paraissait le meilleur, elle appartenait, tantôt à M.

Constantinesco, tantôt à M. Wenzel Meyer, tous deux commerçants, l'un de

Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustrés des cachets les plus

officiels, étaient à ce point en règle, que jamais personne n'avait

songé à les vérifier. L'eût-on fait, d'ailleurs, que l'on aurait

constaté l'existence d'un Constantinesco ou d'un Wenzel Meyer dans

l'une ou l'autre des deux villes indiquées. En réalité, le propriétaire

s'appelait Ivan Striga.

Le lecteur se rappellera peut-être que ce nom appartenait à un des

individus les moins recommandables de Roustchouk, qui, après s'être

vainement opposé au mariage de Serge Ladko et de Natcha Gregorevitch,

avait disparu ensuite de la ville. Sans qu'on entendît parler

positivement de lui, de mauvais bruits avaient alors couru sur son

compte, et la rumeur publique l'accusait de tous les crimes.

Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres

misérables de son espèce, Ivan Striga avait, en effet, formé une bande

de véritables pirates, qui, depuis lors, écumait littéralement les deux

rives du Danube.

Avoir trouvé ainsi le chemin de la richesse facile, c'était quelque

chose; s'assurer la sécurité, c'était mieux encore. Dans ce but, au lieu

de cacher son nom et son visage, ainsi que l'aurait fait un malfaiteur

vulgaire, il s'était arrangé de manière, à ne pas être un anonyme pour

ses victimes. Bien, entendu, ce n'était pas son vrai nom qu'il leur

faisait connaître. Non, celui qu'il avait résolu de laisser deviner avec

une adroite imprudence, c'était celui de Serge Ladko.

S'abriter, afin d'échapper aux conséquences d'un forfait, derrière une

personnalité d'emprunt, c'est un stratagème assez commun, mais

Striga l'avait rénové par le choix intelligent du pseudonyme qu'il

s'attribuait.

Si le nom de Ladko n'était, ni plus ni moins qu'un autre, capable de

créer une confusion et, par suite, hors le cas de flagrant délit, de

détourner les soupçons au profit du coupable, il possédait quelques

avantages qui lui étaient propres.

En premier lieu, Serge Ladko n'était pas un mythe. Il existait, si le

coup de fusil qui l'avait salué à son départ de Roustchouk ne l'avait

pas abattu pour jamais. Bien que Striga se vantât volontiers d'avoir

supprimé son ennemi, la vérité est qu'il n'en savait rien. Peu

importait, d'ailleurs, au point de vue de l'enquête qui pouvait être

faite à Roustchouk. Si Ladko était mort, la police ne pourrait rien

comprendre aux accusations dont il serait l'objet. S'il était vivant,

elle trouverait un homme de chair et d'os, d'une honorabilité si bien

établie que l'enquête, selon toute vraisemblance, en resterait là. Sans

doute, on rechercherait alors ceux qui auraient la malchance d'être ses

homonymes. Mais, avant qu'on eût passé au crible tous les Ladkos du

monde, il coulerait de l'eau sous les ponts du Danube!

Que si, d'aventure, les soupçons, à force d'être dirigés dans la même

direction, finissaient par entamer la cuirasse d'honorabilité de Serge

Ladko, ce serait alors un résultat doublement heureux. Outre qu'il est

toujours agréable à un bandit de savoir qu'un autre est inquiété à sa

place, cette substitution lui devient plus agréable encore quand il a

voué à sa victime une haine mortelle.

Alors même que ces déductions eussent été déraisonnables, l'absence de

Serge Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique mission, les

eût rendues logiques. Pourquoi le pilote était-il parti sans crier gare?

La section locale de la police du fleuve commençait précisément à se

poser cette question au moment où Karl Dragoch découvrait ce qu'il

croyait être la vérité, et, comme chacun sait, lorsque la police

commence à se poser des questions, il y a peu de chances qu'elle y

réponde avec bienveillance.

Ainsi, la situation était bien nette dans sa dramatique complication.

Une longue série de crimes que des maladresses voulues faisaient

toujours attribuer à un certain Ladko, de Roustchouk; le pilote du même

nom, vaguement, très vaguement encore soupçonné, à cause de son absence,

d'être le coupable, tandis qu'à des centaines de kilomètres un Ladko,

accusé par de plus sérieuses présomptions, était dépisté sous le

déguisement du pêcheur Ilia Brusch; et Striga, pendant ce temps,

reprenant, après chaque expédition, son état civil authentique, pour

circuler librement sur le Danube.

Toutefois, pour que sa sécurité ne fût pas menacée, la condition

essentielle était que l'on fit disparaître toute trace compromettante

dans le plus bref délai possible. C'est pourquoi, ce soir-là, le butin

nouvellement conquis fut, comme de coutume, rapidement déposé dans

l'introuvable cachette. C'est le bruit de cet arrimage que le véritable

Serge Ladko entendit dans son cachot pris aux dépens de cette même cale

sous-marine, au fond de laquelle nulle puissance humaine n'était capable

de le secourir. Puis, le parquet remis en place, les hommes remontèrent

sur le pont dont les panneaux furent refermés. La police pouvait venir

désormais.

Il était, à ce moment, près de trois heures du matin. L'équipage de la

gabarre, surmené par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit

précédente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en être

question.

Striga, désireux de s'éloigner au plus vite du lieu de son dernier

crime, donna l'ordre de se mettre en route en profitant de l'aube

naissante, ordre qui fut exécuté sans un murmure, chacun comprenant la

force des raisons qui le dictaient.

Pendant qu'on s'occupait de ramener l'ancre à bord et de pousser

le chaland au milieu du fleuve, Striga s'enquit des péripéties de

l'expédition de la matinée.

«Ça a été tout seul, lui répondit Titcha. Le Dragoch a été pris au

premier coup de filet comme un simple brochet.

--Vous a-t-il vus?

--Je ne crois pas. Il avait autre chose à penser.

--Il ne s'est pas débattu?

--Il a essayé, la canaille. J'ai dû l'assommer à moitié pour le faire

tenir tranquille.

--Tu ne l'as pas tué, au moins? demanda vivement Striga.

--Que non pas! Étourdi tout au plus. J'en ai profité pour le ligotter

proprement. Mais je n'avais pas fini le paquetage que le colis respirait

comme père et mère.

--Et maintenant?

--Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement.

--Sait-il où on l'a transporté?

--Il faudrait alors qu'il soit rudement malin, déclara Titcha en riant

bruyamment. Tu dois bien penser que je n'ai oublié ni le bâillon, ni le

bandeau. On ne les a retirés que le particulier en cage. Là, il peut, si

ça lui convient, chanter des romances et admirer le paysage.

Striga sourit sans répondre. Titcha reprit:

---J'ai fait ce que tu as commandé, mais où cela nous mènera-t-il?

--Ne serait-ce qu'à désorganiser la brigade privée de son chef, répondit

Striga.

Titcha haussa les épaules.

--On en nommera un autre, dit-il.

--Possible, mais il ne vaudra peut-être pas celui que nous tenons. Dans

tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en

échange des passeports qui nous seraient nécessaires. Il est donc

essentiel de le garder vivant.

--Il l'est, affirma Titcha.

--A-t-on pensé à lui donner à manger?

--Diable!... fit Titcha en se grattant la tête. On l'a tout à fait

oublié. Mais douze heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal à

personne, et je lui porterai son dîner dès que nous serons en marche ...

A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-même, pour te rendre compte

par tes yeux?

--Non, dit vivement Striga. Je préfère qu'il ne me voie pas. Je le

connais et il ne me connaît pas. C'est un avantage que je ne veux pas

perdre.

--Tu pourrais mettre un masque.

--Ça ne prendrait pas avec Dragoch. Pas besoin qu'on lui montre son

visage. La taille, la carrure, le moindre détail lui suffît pour

reconnaître les gens.

--Alors, je suis frais, moi, qui suis obligé de lui porter sa pitance!

--Il faut bien que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas

bien dangereux actuellement, et, s'il le redevient jamais, c'est que

nous serons à l'abri.

--Amen!.. fit Titcha.

--Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa boîte. Pas

trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxié.

On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons dépassé

Budapest, demain matin, après mon départ.

--Tu as donc l'intention de t'absenter? demanda Titcha.

--Oui, répondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin

de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce qu'on dit de

notre dernière affaire et de la disparition de Dragoch.

--Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.

--Pas de danger. Personne ne me connaît, et la police du fleuve doit

être dans le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le faut, une

identité toute neuve.

--Laquelle?

--Celle du célèbre Ilia Brusch, pêcheur insigne et lauréat de la Ligue

Danubienne.

--Quelle idée!

--Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. Je lui emprunterai sa peau,

à l'exemple de Karl Dragoch.

--Et si l'on te demande du poisson?

--J'en achèterai, s'il le faut, pour le revendre.

--Tu as réponse à tout.

--Parbleu!»

La conversation prit fin sur ce mot. Le chaland avait commencé a suivre

le fil du courant. Il soufflait une légère brise du Nord qui serait très

favorable quand, un peu au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant sur

lui-même, suivrait la direction du Sud. Jusque-là, au contraire, cette

brise du Nord retardait singulièrement le bateau, et Striga, pressé de

s'éloigner du théâtre de ses exploits, donna l'ordre de border deux

longs avirons qui aideraient à gagner contre le vent.

Il fallut trois heures pour parcourir dix kilomètres et atteindre le

premier coude du fleuve, puis deux heures encore pour suivre la courbe

que dessine le Danube avant d'adopter franchement la direction du Sud.

Un peu en amont de Waitzen, on put enfin abandonner les avirons, et,

sous la poussée de la voile, la marche du bateau fut notablement

accélérée.

Vers onze heures on passa devant Saint-André où les deux charretiers

Kaiserlick et Vogel avaient prétendu se rendre au cours de la nuit

précédente. Il ne fut pas question de s'y arrêter, et le chaland

continua à dériver vers Budapest, encore distante de vingt-cinq à trente

kilomètres.

A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect des rives devenait plus

sévère. Les îles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, ne laissant

parfois entre elles que d'étroits canaux, interdits aux chalands, mais

suffisants pour la navigation de plaisance.

Dans cette partie du Danube, la batellerie commence à devenir assez

active. Il y a même de fréquents encombrements, car le cours du fleuve

est resserré entre les premières ramifications des Alpes Norriques et

les dernières ondulations des Karpathes. Quelquefois se produisent des

échouages ou des abordages, peu dommageables en somme, pour peu que

l'attention des pilotes soit un seul instant en défaut. En général,

le malheur se réduit à une perte de temps. Mais que de cris, que de

querelles, au moment de la collision!

Le chaland, dont Striga était le capitaine, devait être compté parmi

les mieux dirigés. De grande taille, puisque sa capacité dépassait deux

cents tonnes, le pont proprement dit en était recouvert d'une sorte de

superstructure, d'un spardeck, qui formait, à l'arrière, le toit du

rouf habité par le personnel. Un mâtereau à l'avant servait à hisser

le pavillon national, et, à la poupe, un gouvernail à large safran

permettait au pilote de maintenir le bateau en bonne direction.

A mesure qu'on descendait le courant, l'animation du fleuve allait

croissant, ainsi que cela se produit aux approches des grandes cités.

Des embarcations légères, à vapeur ou à voiles, chargées de promeneurs

ou de touristes, se glissaient entre les îles. Bientôt, dans le

lointain, la fumée de cheminées d'usines empâta l'horizon, annonçant les

faubourgs de Budapest.

A ce moment, il se produisit un fait singulier. Sur un signe de Striga,

Titcha pénétra dans le rouf de l'arrière, avec un de ses compagnons de

l'équipage. Les deux hommes en ressortirent bientôt. Ils escortaient

une femme d'une taille élancée, mais dont il était malaisé de voir les

traits à demi cachés par un bâillon. Les mains liées derrière le dos,

cette femme marchait entre ses deux gardiens, sans essayer d'une

résistance dont l'expérience lui avait sans doute démontré l'inutilité.

Docilement, elle descendit dans la cale par l'échelle du grand panneau,

puis dans un compartiment du double fond dont la trappe fut refermée sur

elle. Cela fait, Titcha et son compagnon reprirent leurs occupations,

comme si de rien n'était.

Vers trois heures de l'après-midi, le chaland s'engagea entre les quais

de la capitale de la Hongrie. A droite, c'était Buda, l'ancienne ville

turque; à gauche, Pest, la ville moderne. A cette époque, Buda était,

plus qu'elle ne l'est restée de nos jours, une de ces vieilles et

pittoresques cités que le progrès égalitaire tend à faire disparaître.

Par contre, Pest, si son importance était déjà considérable, n'avait pas

encore atteint le prodigieux développement qui a fait d'elle la plus

importante et la plus belle métropole de l'Europe orientale.

Sur les deux rives, et notamment sur la rive gauche, se succédaient

les maisons à arcades et à terrasses, que dominaient les clochers des

églises dorés par les rayons du soleil, et la longue enfilade des quais

ne manquait ni de noblesse ni de grandeur.

Le personnel du chaland n'accordait pas son attention à ce spectacle

enchanteur. La traversée de Budapest pouvant ménager de désagréables

surprises à des gens si sujets à caution, l'équipage n'avait d'yeux que

pour le fleuve où se croisaient de nombreuses embarcations. Ce prudent

souci permit à Striga de distinguer en temps voulu, au milieu des

autres, un bateau conduit par quatre hommes, qui se dirigeait en droite

ligne vers le chaland. Ayant reconnu un canot de la police fluviale, il

avertit d'un coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, s'affala

par le panneau dans la cale.

Striga ne s'était pas trompé. En quelques minutes, ce canot eut rallié

la gabarre. Deux hommes montèrent à bord.

«Le patron? demanda l'un des nouveaux arrivants.

--C'est moi, répondit Striga en faisant un pas en avant de ses

compagnons.

--Votre nom?

--Ivan Striga.

--Votre nationalité?

--Bulgare.

--D'où vient cette gabarre?

--De Vienne.

--Où va-t-elle?

--A Galatz.

--Son propriétaire?

--M. Constantinesco, de Galatz.

--Chargement?

--Néant. Nous retournons à vide.

--Vos papiers?

--Les voici, dit Striga, en offrant au questionneur les documents

demandés.

--C'est bon, approuva celui-ci, qui les restitua après un examen

consciencieux. Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre cale.

--A votre aise, concéda Striga. Je vous ferai toutefois remarquer que

c'est la quatrième visite que nous subissons depuis notre départ de

Vienne. Ce n'est pas agréable.»

Le policier, déclinant du geste toute responsabilité personnelle dans

les ordres dont il n'était que l'exécuteur, descendit sans répondre par

le panneau. Arrivé au bas de l'échelle, il s'avança de quelques pas dans

la cale dont son regard fit le tour, puis il remonta. Rien n'était venu

l'avertir que sous ses pieds gisaient deux créatures humaines, un homme,

d'un côté, une femme de l'autre, toutes deux réduites à l'impuissance

et hors d'état de demander du secours. La visite ne pouvait être plus

consciencieuse ni plus longue. Le chaland étant complètement vide, il

n'y avait pas lieu de s'enquérir de la provenance de son chargement, ce

qui simplifiait beaucoup les choses.

Le policier reparut donc au jour, et, sans poser d'autres questions,

regagna son canot, qui s'éloigna vers de nouvelles perquisitions, tandis

que la gabarre continuait lentement sa route vers l'aval.

Quand les dernières maisons de Budapest eurent été laissées en arrière,

le moment parut venu de s'occuper de la prisonnière de la cale. Titcha

et son compagnon disparurent dans l'intérieur, pour en ressortir

bientôt, escortant cette même femme qui y avait été incarcérée quelques

heures plus tôt, et qui fut réintégrée dans le rouf. Des autres hommes

de l'équipage, nul ne sembla prêter la moindre attention à cet incident.

On ne fit halte qu'à la nuit, entre les bourgs d'Ercsin et d'Adony, à

plus de trente kilomètres au-dessous de Budapest, et l'on repartit le

lendemain dès l'aube. Au cours de cette journée du 31 août, la dérive

fut interrompue par quelques arrêts, pendant lesquels Striga quitta le

bord, en utilisant la barge, conquise, à ce qu'il pensait, sur Karl

Dragoch. Loin de se cacher, il accostait dans les villages, se

présentait aux habitants comme étant ce fameux lauréat de la Ligue

Danubienne, dont la renommée n'avait pu manquer de parvenir jusqu'à eux,

et engageait des conversations qu'il aiguillait adroitement sur les

sujets qui lui tenaient au coeur.

Très maigre fut sa récolte de renseignements. Le nom d'Ilia Brusch ne

paraissait pas être populaire dans cette région. Sans doute, à Mohacs,

Apatin, Neusatz, Semlin ou Belgrade, qui sont des villes importantes, il

en serait autrement. Mais Striga n'avait pas l'intention de s'y risquer

et il comptait bien se borner à prendre langue dans des villages, où la

police exerçait nécessairement une surveillance moins effective. Par

malheur, les paysans ignoraient généralement le concours de Sigmaringen

et se montraient très rebelles aux interviews. D'ailleurs, ils ne

savaient rien. Ils ignoraient Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch,

et Striga déploya en vain tous les raffinements de sa diplomatie.

Ainsi que cela avait été convenu la veille, c'est pendant une des

absences de Striga que Serge Ladko fut remonté au jour et transporté

dans une petite cabine dont la porte fut soigneusement verrouillée.

Précaution peut-être exagérée, tout mouvement étant interdit au

prisonnier étroitement ligotté.

Les journées du 1er au 6 septembre s'écoulèrent paisiblement. Poussé à

la fois par le courant et par un vent favorable, le chaland continuait

à dériver, à raison d'une soixantaine de kilomètres par vingt-quatre

heures. La distance parcourue aurait même été sensiblement plus grande

sans les arrêts que rendaient nécessaires les absences de Striga.

Si les excursions de celui-ci étaient toujours aussi stériles au point

de vue spécial des renseignements, une fois, du moins, il réussit,

en utilisant ses talents professionnels,. à les rendre profitables à

d'autres égards.

Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-là, le chaland étant venu

mouiller à la nuit en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, Striga

descendit à terre comme de coutume. La soirée était avancée. Les

paysans, qui se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant pour la

plupart réintégré leurs demeures, il déambulait solitairement, quand il

avisa une maison d'apparence assez cossue, dont le propriétaire, plein

de confiance dans la probité publique, avait laissé la porte ouverte, en

s'absentant pour quelque course dans le voisinage.

Sans hésiter, Striga s'introduisit dans cette maison, qui se trouva

être un magasin de détail, ainsi que l'existence d'un comptoir le

lui démontra. Prendre dans le tiroir de ce comptoir la recette de la

journée, cela ne demanda qu'un instant. Puis, non content de cette

modeste rapine, il eut tôt fait de découvrir dans le corps inférieur

d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu pour lui, un sac

rondelet, qui rendit au toucher un son métallique de bon augure.

Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner son chaland, qui, l'aube

venue, était déjà loin.

Telle fut la seule aventure du voyage.

A bord, Striga avait d'autres occupations. De temps à autre, il

disparaissait dans le rouf, et s'introduisait dans une cabine située en

face de celle où l'on avait déposé Serge Ladko. Parfois, sa visite ne

durait que quelques minutes, parfois elle se prolongeait davantage. Il

n'était pas rare, dans ce dernier cas, qu'on entendit jusque sur le pont

l'écho d'une violente discussion, où l'on discernait une voix de femme

répondant avec calme à un homme en fureur. Le résultat était alors

toujours le même: indifférence générale de l'équipage et sortie

furibonde de Striga, qui s'empressait de quitter le bord pour calmer ses

nerfs irrités.

C'est principalement sur la rive droite qu'il poursuivait ses

investigations. Rares, en effet, sont les bourgs et les villages de

la rive gauche au delà de laquelle s'étend à perte de vue l'immense

puzsta..

Cette puzsta, c'est la plaine hongroise par excellence, que limitent,

à près de cent lieues, les montagnes de la Transylvanie. Les lignes

de chemins de fer qui la desservent traversent une infinie étendue de

landes désertes, de vastes pâturages, de marais immenses où pullule le

gibier aquatique. Cette puzsta, c'est la table toujours généreusement

servie pour d'innombrables convives à quatre pattes, ces milliers et ces

milliers de ruminants qui constituent l'une des principales richesses du

royaume de Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques champs de blé

ou de maïs.

La largeur du fleuve est devenue considérable alors, et de nombreux

îlots ou îles en divisent le cours. Telles de ces dernières sont de

grande étendue et laissent de chaque côté deux bras où le courant

acquiert une certaine rapidité.

Ces îles ne sont point, fertiles. A leur surface ne poussent que des

bouleaux, des trembles, des saules, au milieu du limon déposé par les

inondations qui sont fréquentes. Cependant on y récolte du foin en

abondance, et les barques, chargées jusqu'au plat bord, le charrient aux

fermes ou aux bourgades de la rive.

Le 6 septembre, le chaland mouilla à la tombée de la nuit. Striga était

absent à ce moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni à Neusatz, ni à

Peterwardein qui lui fait face, l'importance relative de ces villes

pouvant être une cause de dangers, il s'était du moins arrêté, afin d'y

continuer son enquête, au bourg de Karlovitz, situé une vingtaine de

kilomètres en aval. Sur son ordre, le chaland n'avait fait halte que

deux ou trois lieues plus bas, pour attendre son capitaine, qui le

rejoindrait en s'aidant du courant.

Le pilote du Danube · 第 10 / 17 段