sans être vu de personne, Serge Ladko n'avait fait que passer dans sa
maison, juste le temps de constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne l'y
attendait. La persistance d'un tel silence avait véritablement quelque
chose d'affolant. Pourquoi la jeune femme n'écrivait-elle plus depuis
deux mois? Que lui était-il arrivé? Les périodes de troubles publics
sont fécondes en malheurs privés, et le pilote se demandait avec
angoisse si, en admettant qu'il débarquât heureusement à Roustchouk, il
n'y débarquerait pas trop tard.
Cette pensée, qui lui brisait le coeur, décuplait en même temps la
puissance de ses muscles. C'est elle qui lui avait donné, au départ de
Gran, la force de résister à la tempête et de lutter victorieusement
contre le vent déchaîné. C'est elle qui lui faisait hâter le pas, tandis
qu'il revenait vers la barge, muni du cordial destiné à M. Jaeger.
Sa surprise fut grande de n'y pas trouver le passager qu il avait quitté
si mal en point, et le petit mot d'avertissement écrit par celui-ci ne
la diminua pas. Quel motif si impérieux avait pu décider M. Jaeger à
s'éloigner malgré son état de faiblesse? Comment pouvait-il se faire
qu'un bourgeois de Vienne eût des affaires si pressantes en rase
campagne, loin de tout centre habité? Il y avait là un problème dont les
réflexions du pilote ne rendirent pas la solution plus prochaine.
Quelle qu'en fût la cause, l'absence de M. Jaeger avait, en tous cas, le
grave inconvénient d'allonger encore un voyage déjà trop long. Sans cet
incident inattendu, la barge aurait vite gagné le milieu du fleuve, et,
avant le soir, beaucoup de kilomètres eussent été ajoutés aux kilomètres
laissés jusqu'ici dans son sillage.
La tentation était bien forte de tenir pour nulle et non avenue la
prière de M. Jaeger, de pousser au large, et de continuer sans perdre
une minute un voyage dont le but attirait Serge Ladko comme l'aimant
attire le fer.
Le pilote se résigna pourtant à l'attente.
Il avait des obligations à l'égard de son passager, et, tout bien
considéré, mieux valait perdre une journée et ne fournir aucun prétexte
à des contestations ultérieures.
Pour utiliser la fin de cette journée plus qu'à demi écoulée déjà,
le travail heureusement ne manquerait pas. Elle suffirait à peine à
remettre de l'ordre dans la barge et à réparer quelques petits dégâts
causés par la tempête.
Serge Ladko s'occupa tout d'abord de ranger les coffres dont il avait
bouleversé le contenu pendant ses infructueuses recherches de la
matinée. Cela ne lui aurait pas demandé beaucoup de temps, si, en
achevant le rangement du dernier, son regard ne fût tombé sur ce même
portefeuille qui avait précédemment sollicité l'attention de Karl
Dragoch. Ce portefeuille, le pilote l'ouvrit comme l'avait ouvert le
policier, et, comme celui-ci, mais agité de sentiments tout autres, il
en retira le portrait que Natcha lui avait remis à l'instant de leur
séparation, avec une dédicace pleine de tendresse.
Un long moment, Serge Ladko contempla ce visage adorable. Natcha!..
C'était bien elle!.. C'étaient bien ses traits chéris, ses yeux si purs,
ses lèvres entr'ouvertes comme si elles allaient parler!..
Avec un soupir, il replaça enfin la chère image dans le portefeuille et
le portefeuille dans le coffre, qu'il referma avec soin et dont il mit
la clef dans sa poche, puis il sortit du tôt pour vaquer à d'autres
travaux.
Mais il n'avait plus de coeur à l'ouvrage. Bientôt ses mains demeurèrent
inactives, et, assis sur l'un des bancs, le dos tourné à la rive,
il laissa son regard errer sur le fleuve. Sa pensée s'envola vers
Roustchouk. Il vit sa femme, sa maison riante et pleine de chansons...
Certes, il ne regrettait rien. Sacrifier son propre bonheur à la patrie,
il le referait si c'était à refaire... Quelle douleur pourtant qu'un
si cruel sacrifice eût été à ce point inutile! La révolte éclatant
prématurément et écrasée sans recours, combien d'années encore
la Bulgarie gémirait-elle sous le joug des oppresseurs? Lui-même
pourrait-il franchir la frontière, et, s'il y parvenait, retrouverait-il
celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'étaient-ils pas emparés, comme d'un
otage, de la femme d'un de leurs adversaires les plus déterminés? S'il
en était ainsi, qu'avaient-ils fait de Natcha?
Hélas! cet humble drame intime disparaissait dans la convulsion qui
secouait la région balkanique. Combien peu comptait cette misère de
deux êtres, au milieu de la détresse publique? Toute la péninsule était
parcourue à cette heure par des hordes féroces. Partout le galop sauvage
des chevaux faisait trembler la terre, et dans les plus pauvres villages
avaient passé la dévastation et la guerre.
Contre le colosse turc, deux pygmées: la Serbie et le Monténégro. Ces
David réussiraient-ils à vaincre Goliath? Ladko comprenait à quel point
la bataille était inégale, et, tout pensif, il plaçait son espoir dans
le père de tous les Slaves, le grand Tzar de Russie, qui, un jour
peut-être, daignerait étendre sa main puissante au-dessus de ses fils
opprimés.
Absorbé dans ses pensées, Serge Ladko avait perdu jusqu'au souvenir du
lieu où il se trouvait. Un régiment tout entier eût défilé derrière lui
sur la berge qu'il ne se fût pas retourné. _A fortiori_ ne s'aperçut-il
pas de l'arrivée de trois hommes qui venaient de l'amont et marchaient
avec précaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces trois hommes, ceux-ci le
virent aisément, dès que la barge leur apparut au tournant du fleuve. Le
trio fit halte aussitôt et tint conciliabule à voix basse.
L'un de ces trois nouveaux venus a déjà été présenté au lecteur, lors de
l'escale à Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui qui, en compagnie
d'un acolyte, s'était attaché aux pas de Karl Dragoch, après que le
détective eut filé de son côté Ilia Brusch, tandis que ce dernier
faisait une innocente démarche près d'un des intermédiaires employés
lors des envois d'armes en Bulgarie. Cette filature avait, on s'en
souvient, amené jusqu'à proximité de la barge les deux espions, qui,
sûrs de connaître l'habitation flottante du policier, s'étaient alors
éloignés en projetant de tirer parti de leur découverte. Ces projets, il
s'agissait maintenant de les réaliser.
Les trois hommes s'étaient tapis dans l'herbe de la rive, et, de là, ils
épiaient Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa méditation, ignorait leur
présence et n'avait aucun soupçon du danger qu'elle lui faisait courir.
Le danger était grand, cependant, ces gens en embuscade, trois affiliés
de la bande de malfaiteurs qui parcourait alors la région du Danube,
n'étant pas de ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu désert.
De cette bande, Titcha était même un membre important; il pouvait être
considéré comme le premier après le chef, dont les exploits valaient au
nom du pilote une honteuse célébrité. Quant aux deux autres, Sakmann et
Zerlang, simples comparses: des bras, non des têtes.
«C'est lui! murmura Titcha, en arrêtant de la main ses compagnons, dès
qu'il découvrit la barge au détour du fleuve.
--Dragoch? interrogea Sakmann.
--Oui.
--Tu en es sûr?
--Absolument.
--Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il a le dos tourné, objecta
Zerlang.
--Ça ne m'avancerait pas à grand'chose de voir sa figure; répondit
Titcha. Je ne le connais pas. A peine si je l'ai aperçu à Vienne.
--Dans ce cas!..
--Mais je reconnais parfaitement le bateau, interrompit Titcha, j'ai eu
tout le loisir de l'examiner, pendant que Ladko et moi nous étions noyés
dans la foule. Je suis certain de ne pas me tromper.
--En route, alors! fit l'un des hommes.
--En route,» approuva Titcha, en dépliant un paquet qu'il tenait sous
son bras.
Le pilote continuait à ne pas se douter de la surveillance dont il était
l'objet. Il n'avait pas entendu les trois hommes arriver; il ne les
entendit pas davantage, lorsqu'ils s'approchèrent en étouffant le bruit
de leurs pas dans l'herbe épaisse de la rive. Perdu dans son rêve, il
laissait sa pensée fuir avec le courant vers Natcha et vers le pays.
Tout à coup une multitude d'inextricables liens s'enroulèrent à la fois
autour de lui, l'aveuglant, le paralysant, l'étouffant.
Redressé d'une secousse, il se débattait instinctivement et s'épuisait
en vains efforts, quand un choc violent sur le crâne le jeta tout
étourdi dans le fond de la barge. Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu
le temps de se voir prisonnier des mailles de l'un de ces vastes filets
désignés sous le nom d'éperviers, dont lui-même avait usé plus d'une
fois pour capturer le poisson.
Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-évanouissement, il n'était plus
enveloppé du filet à l'aide duquel on l'avait réduit à l'impuissance.
Par contre, étroitement ligotté par les multiples tours d'une corde
solide, il n'aurait pu faire le plus petit mouvement; un bâillon eût au
besoin étouffé ses cris, un impénétrable bandeau lui enlevait l'usage de
la vue.
La première sensation de Serge Ladko, en revenant à la vie, fut celle
d'un véritable ahurissement. Que lui était-il arrivé? Que signifiait
cette inexplicable attaque, et que voulait-on faire de lui? A tout
prendre, il avait lieu de se rassurer dans une certaine mesure. Si l'on
avait eu l'intention de le tuer, c'eût été chose faite. Puisqu'il était
encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait pas à sa vie, et que ses
agresseurs, quels qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention que de
s'emparer de sa personne.
Mais pourquoi, dans quel but s'emparer de sa personne?
A cette question, il était malaisé de répondre. Des voleurs?.. Ils
n'eussent pas pris la peine de ficeler leur victime avec un tel luxe de
précautions, quand un coup de couteau les eût servis plus rapidement et
plus sûrement. D'ailleurs, combien misérables les voleurs que le contenu
de la pauvre barge eût été capable de tenter!
Une vengeance?.. Impossibilité plus grande encore. Ilia Brusch n'avait
pas d'ennemis. Les seuls ennemis de Ladko, les Turcs, ne pouvaient
soupçonner que le patriote bulgare se cachât sous le nom du pêcheur,
et, quand bien même ils en auraient été informés, il n'était pas un
personnage si considérable qu'ils se fussent risqués à cet acte de
violence si loin de la frontière, en plein coeur de l'Empire d'Autriche.
Au surplus, des Turcs l'eussent supprimé, eux aussi, plus certainement
encore que de simples voleurs.
S'étant convaincu que, pour l'instant du moins, le mystère était
impénétrable, Serge Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser, et
consacra toutes les forces de son intelligence à observer ce qui allait
suivre et à chercher les moyens, s'il en existait, de reconquérir sa
liberté.
A vrai dire, sa situation ne se prêtait pas à des observations
nombreuses. Raidi par l'étreinte d'une corde enroulée en spirales autour
de son corps, le moindre mouvement lui était interdit, et le bandeau
était si bien appliqué sur ses yeux qu'il n'aurait su dire s'il faisait
jour ou s'il faisait nuit. La première chose qu'il reconnut, en
concentrant toute son attention dans le sens de l'ouïe, c'est qu'il
reposait dans le fond d'un bateau, le sien sans aucun doute, et que ce
bateau avançait rapidement sous l'effort de bras robustes. Il entendait
distinctement, en effet, le grincement des avirons contre le bois
des tolets, et le bruissement de l'eau glissant sur les flancs de
l'embarcation.
Dans quelle direction se dirigeait-on? Tel fut le second problème dont
il trouva assez facilement la solution, en constatant une sensible
différence de température entre le côté gauche et le côté droit de sa
personne. Les secousses que lui communiquait la barge à chaque impulsion
des avirons lui montrant qu'il était couché dans le sens de la marche,
et le soleil, au moment de l'agression, n'étant guère éloigné du
méridien, il en conclut sans peine qu'une moitié de son corps était
à l'ombre produite par la paroi de l'embarcation et que celle-ci se
dirigeait de l'Ouest à l'Est, en continuant par conséquent à suivre le
courant, comme au temps où elle obéissait à son maître légitime.
Aucune parole n'était échangée entre ceux qui le tenaient en leur
pouvoir. Nul bruit humain ne frappait son oreille, hors les _han!_
des nautoniers lorsqu'ils pesaient sur les rames. Cette navigation
silencieuse durait depuis une heure et demie environ, quand la chaleur
du soleil gagna son visage et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers
le Sud. Le pilote n'en fut pas étonné. Sa parfaite connaissance des
moindres détours du fleuve lui fit comprendre que l'on commençait à
suivre la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis. Bientôt, sans
doute, on reprendrait la direction de l'Est, puis celle du Nord,
jusqu'au point extrême d'où le Danube commence à descendre franchement
vers la péninsule des Balkans.
Ces prévisions ne se réalisèrent qu'en partie. Au moment où Serge Ladko
calculait que l'on avait atteint le milieu de l'anse de Pilis, le bruit
des avirons cessa tout à coup. Tandis que la barge courait sur son erre,
une voix rude se fit entendre.
«Prends la gaffe,» commanda l'un des invisibles assaillants.
Presque aussitôt, il y eut un choc, que suivit un grincement tel qu'en
aurait pu produire le bordage éraflant un corps dur, puis Serge Ladko
fut soulevé et hissé de mains en mains.
Evidemment la barge avait accosté un autre bateau de dimensions plus
considérables, à bord duquel le prisonnier était embarqué à la façon
d'un colis. Celui-ci tendait vainement l'oreille afin de saisir au
passage quelques paroles. Pas un mot n'était prononcé. Les geôliers
ne se révélaient que par le contact de leurs mains brutales et par le
souffle de leurs poitrines haletantes.
Ballotté, tiraillé en tous sens, Serge Ladko, d'ailleurs, n'eut pas le
loisir de la réflexion. Après l'avoir monté, on le descendit le long
d'une échelle qui lui laboura cruellement les reins. Aux heurts dont
il était meurtri, il comprit qu'on le faisait passer par une ouverture
étroite, et enfin, bandeau et bâillon arrachés, il fût jeté bas comme un
paquet, tandis que le bruit sourd d'une trappe qui se ferme résonnait
au-dessus de lui.
Il fallut un long moment, à Serge Ladko, tout étourdi de la secousse,
pour reprendre conscience de lui-même. Quand il y fut parvenu, sa
situation ne lui parut pas améliorée, bien qu'il eût retrouvé l'usage
de la parole et de la vue. Si l'on avait jugé un bâillon inutile, c'est
évidemment que personne ne pouvait entendre ses cris, et la suppression
de son bandeau ne lui était pas d'un plus grand secours. C'est en vain
qu'il ouvrait les yeux. Autour de lui tout était ombre. Et quelle ombre!
Le prisonnier, qui, d'après la succession des sensations ressenties,
supposait avoir été déposé dans la cale d'un bateau, s'épuisait en
inutiles efforts pour découvrir la plus faible raie de lumière filtrant
à travers le joint d'un panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'était pas
l'obscurité d'une cave, dans laquelle l'oeil parvient encore à discerner
quelque vague lueur: c'était le noir total, absolu, comparable seulement
à celui qui doit régner dans la tombe.
Combien d'heures s'écoulèrent ainsi? Serge Ladko estimait qu'on était
parvenu au milieu de la nuit, quand un vacarme, assourdi par la
distance, parvint jusqu'à lui. On courait, on piétinait. Puis le bruit
se rapprocha. De lourds colis étaient traînés directement au-dessus de
sa tête, et c'est à peine, il l'eût juré, si l'épaisseur d'une planche
le séparait des travailleurs inconnus.
Le bruit se rapprocha encore. On parlait maintenant à côté de lui, sans
doute derrière l'une des cloisons délimitant sa prison, mais, de ce
qu'on disait, il était impossible de deviner le sens.
Bientôt, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et de nouveau ce fut le silence
autour du malheureux pilote qu'environnait une ombre impénétrable.
Serge Ladko s'endormit
XI
AU POUVOIR D'UN ENNEMI
Après que Karl Dragoch et ses hommes eurent battu en retraite, les
vainqueurs étaient d'abord restés sur le lieu du combat, prêts à
s'opposer à un retour offensif, tandis que la charrette s'éloignait dans
la direction du Danube. Ce fut seulement quand le temps écoulé eut rendu
certain le départ définitif des forces de police que, sur un ordre de
son chef, la bande des malfaiteurs se mit en marche à son tour.
Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui coulait à moins de cinq cents
mètres. La charrette les y attendait, en face d'un chaland, dont on
apercevait la masse sombre à quelques mètres de la rive.
La distance était médiocre et les travailleurs nombreux. En peu
d'instants, le va-et-vient de deux bachots eut transporté à bord de ce
chaland le chargement de la voiture. Aussitôt, celle-ci s'éloigna et
disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la
clairière se dispersaient à travers la campagne, après avoir reçu leur
part de butin. Du crime qui venait d'être commis, il ne subsistait plus
d'autre trace qu'un amoncellement de colis encombrant le pont de la
gabarre, à bord de laquelle ne s'étaient embarqués que huit hommes.
En réalité, la fameuse bande du Danube était exclusivement composée de
ces huit hommes. Quant aux autres, ils représentaient une faible partie
d'un personnel indéterminé de sous-ordres, dont telle ou telle fraction
était utilisée, selon la région exploitée: Ceux-ci demeuraient toujours
étrangers à l'exécution proprement dite des coups de main, et leur rôle,
limité aux fonctions de porteurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne
commençait qu'au moment où il s'agissait d'évacuer vers le fleuve le
butin conquis.
Cette organisation était des plus habiles. Par ce moyen, la bande
disposait, sur tout le parcours du Danube, d'innombrables affiliés
dont bien peu se rendaient compte du genre d'opérations auxquelles ils
apportaient leur concours. Recrutés dans la classe la plus illettrée, de
véritables brutes en général, ils croyaient participer à de vulgaires
actes de contrebande et ne cherchaient pas à en savoir davantage. Jamais
ils n'avaient songé à établir le moindre rapprochement entre celui qui
commandait les expéditions auxquelles ils prenaient part et ce fameux
Ladko qui, tout en leur cachant son nom, semblait se complaire
étrangement à laisser une trace quelconque de son état civil sur chaque
théâtre de ses crimes.
Leur indifférence paraîtra moins surprenante, si l'on veut bien
considérer que ces crimes, commis sur tout le cours du Danube, étaient
éparpillés sur une immense étendue. L'émotion publique avait donc, entre
chacun d'eux, le temps de se calmer. C'est surtout dans les bureaux de
la police, où venaient se centraliser toutes les plaintes des régions
riveraines, que le nom de Ladko avait acquis sa triste célébrité. Dans
les villes, la classe bourgeoise, à cause des _manchettes_ ronflantes
des journaux, lui accordait encore un intérêt spécial. Mais pour la
masse du peuple, et, _a fortiori_, pour les paysans, il n'était qu'un
malfaiteur comme un autre, dont on a à souffrir une fois et qu'on ne
revoit plus ensuite.
Au contraire, les huit hommes restés à bord du chaland se connaissaient
tous entre eux et formaient une véritable bande. A l'aide de leur
bateau, ils montaient ou descendaient sans cesse le Danube. Que
l'occasion d'une profitable opération se présentât, ils s'arrêtaient,
recrutaient dans les environs le personnel nécessaire, puis, le butin
en sûreté dans leur cachette flottante, ils repartaient, en quête de
nouveaux exploits.
Quand le chaland était plein, ils gagnaient la mer Noire où un vapeur
à leur dévotion venait croiser au jour fixé. Transportées à bord de ce
vapeur, les richesses volées, et parfois acquises au prix d'un meurtre,
y devenaient brave et loyale cargaison, capable d'être échangée contre
de l'or, dans des contrées lointaines, au grand soleil des honnêtes
gens.
C'est exceptionnellement que la bande, la nuit précédente, avait fait
parler d'elle à si faible distance de son précédent méfait. Elle ne
commettait pas, d'ordinaire, une telle faute, qui, répétée, eût pu
donner l'éveil aux complices inconscients qu'elle embauchait dans le
pays. Mais, cette fois, son capitaine avait eu une raison particulière
de ne pas s'éloigner, et si cette raison n'était pas celle que lui avait
attribuée Karl Dragoch, en causant à Ulm avec Friedrich Ulhmann, la
personnalité du policier n'y était cependant pas étrangère.
Reconnu à Vienne par le chef de bande lui-même, alors accompagné de son
second, Titcha, il avait été, depuis cet instant, suivi à la piste, sans
le savoir, par une série d'affiliés locaux auxquels on n'avait dit que
l'essentiel, et le chaland s'était appliqué à ne précéder la barge que
de quelques kilomètres. Cet espionnage, des plus malaisés dans une
contrée souvent découverte et où abondaient en ce moment les gens de
police, avait été forcément intermittent, et le hasard avait voulu que
jamais Karl Dragoch et son hôte ne fussent aperçus en même temps. Rien
n'avait donc permis de supposer que la barge eût deux habitants, ni
d'admettre, par conséquent, la possibilité d'une erreur.
En instituant cette surveillance, le capitaine des bandits rêvait d'un
coup de maître. Supprimer le détective? Il n'y songeait pas. Pour le
moment tout au moins, il projetait seulement de s'en emparer, Karl
Dragoch en son pouvoir, il aurait ensuite la partie belle pour traiter
d'égal à égal, si jamais un sérieux danger le menaçait.
Pendant plusieurs jours, l'occasion de cet enlèvement ne s'était pas
présentée. Ou bien la barge s'arrêtait le soir à trop faible distance
d'un centre habité, ou bien on rencontrait dans son voisinage trop
immédiat quelques-uns des agents égrenés sur la rive et dont la qualité
ne pouvait échapper à un professionnel du crime.
Le matin du 29 août, enfin, les circonstances avaient paru favorables.
La tempête qui, la nuit précédente, avait protégé la bande pendant
qu'elle s'attaquait à la villa du comte Hagueneau, devait avoir plus ou
moins dispersé les policiers qui précédaient ou suivaient leur chef le
long du fleuve. Peut-être celui-ci serait-il momentanément seul et sans
défense. Il fallait en profiter.
Aussitôt la voiture chargée des dépouilles de la villa, Titcha avait été
dépêché avec deux des hommes les plus résolus. On a vu comment les trois
aventuriers s'étaient acquittés de leur mission, et comment le pilote
Serge Ladko était devenu leur prisonnier, au lieu et place du détective
Karl Dragoch.
Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner son capitaine sur l'heureuse
issue de sa mission que par les quelques mots brefs échangés dans la
clairière, au moment où l'escouade de police était survenue sur la
route. L'entretien serait nécessairement repris à ce sujet, mais, pour
l'instant, il ne pouvait en être question. Avant tout, il s'agissait de
faire disparaître et de mettre à l'abri les nombreux colis entassés
sur le pont, et c'est à quoi s'employèrent sans tarder les huit hommes
formant l'équipage de la gabarre.
Soit à bras, soit en les faisant glisser sur des plans inclinés, ces
colis furent d'abord introduits dans l'intérieur du bateau, premier
travail qui n'exigea que quelques minutes, puis on procéda à l'arrimage
définitif. Pour cela le plancher de la cale fut soulevé et laissa à
découvert une ouverture béante, à la place où l'on se fût légitimement
attendu a trouver l'eau du Danube. Une lanterne, descendue dans ce
deuxième compartiment, permit d'y distinguer un amoncellement d'objets
hétéroclites qui le remplissaient déjà en partie. Il restait assez de
place, cependant, pour que les dépouilles du comte Hagueneau pussent
être logées à leur tour dans l'introuvable cachette.
Merveilleusement truquée, en effet, était cette gabarre qui servait à
la fois de moyen de transport, d'habitation et de magasin inviolable.
Au-dessous du bateau visible, un autre plus petit s'appliquait, le
pont de celui-ci formant le fond de celui-là. Ce second bateau, d'une
profondeur de deux mètres environ, avait un déplacement tel, qu'il
fût capable de porter le premier et de le soulever d'un pied ou deux
au-dessus de la surface de l'eau. On avait remédié à cet inconvénient,
qui aurait, sans cela, dévoilé la supercherie, en chargeant le bateau
inférieur d'une quantité de lest suffisant à le noyer entièrement, de
telle sorte que le chaland supérieur gardât la ligne de flottaison qu'il
devait avoir à vide.