Celle-ci ne tarda pas à atteindre le point où la route longeait la

clairière. Malgré la nuit noire, on reconnut qu'elle se composait d'une

dizaine d'hommes, et de significatifs cliquetis d'acier indiquaient des

hommes armés.

Déjà, elle avait dépassé la clairière, lorsqu'un incident vint modifier

les choses du tout au tout.

Un des deux chevaux, effrayé par ce passage d'hommes sur la route,

s'ébroua et poussa un long hennissement qui fut répété par son

congénère.

La troupe en marche s'arrêta sur place.

C'était bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous

le commandement de Karl Dragoch complètement remis des suites de son

accident de la matinée.

Si les gens de la clairière avaient connu ce détail, peut-être leur

inquiétude en eût-elle été augmentée. Mais, ainsi qu'on l'a vu, leur

chef croyait hors de combat le policier redouté. Pourquoi il commettait

cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir à compter avec un

adversaire qu'il avait précisément en face de lui, c'est ce que la suite

du récit ne tardera pas à faire comprendre au lecteur.

Lorsque, dans la matinée de ce même jour, Karl Dragoch eut sauté sur la

berge, où l'attendait son subordonné, celui-ci l'avait entraîné vers

l'amont. Après deux ou trois cents mètres de marche, les deux policiers

étaient arrivés à un canot, dissimulé dans les herbes de la rive, à bord

duquel ils s'embarquèrent. Aussitôt, les avirons, vigoureusement maniés

par Friedrick Ulhmann, emportèrent rapidement la légère embarcation de

l'autre côté du fleuve.

«C'est donc sur la rive droite que le crime a été commis? demanda à ce

moment Karl Dragoch.

--Oui, répondit Friedrick Ulhmann.

--Dans quelle direction?

--En amont. Dans les environs de Gran.

--Comment! Dans les environs de Gran, se récria Dragoch. Ne me disais-tu

pas tout à l'heure que nous n'avions que peu de chemin à faire?

--Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-être bien trois

kilomètres, tout de même.»

Il y en avait quatre, en réalité, et cette longue étape ne put être

franchie sans difficulté par un homme qui venait à peine d'échapper à la

mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'étendre, afin de reprendre le

souffle qui lui manquait. Il était près de trois heures de l'après-midi,

quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, où l'appelait sa

fonction.

Dès qu'il se sentit, grâce à un cordial qu'il s'empressa de réclamer, en

possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de

se faire conduire au chevet du gardien Christian Hoël. Pansé quelques

heures plus tôt par un chirurgien des environs, celui-ci, la face

blanche, les yeux clos, haletait péniblement. Bien que sa blessure fût

des plus graves et intéressât le poumon, il subsistait toutefois un

sérieux espoir de le sauver, à la condition que la plus légère fatigue

lui fût épargnée.

Karl Dragoch put néanmoins obtenir quelques renseignements, que le

gardien lui donna d'une voix étouffée, par monosyllabes largement

espacés. Au prix de beaucoup de patience, il apprit qu'une bande de

malfaiteurs, composée de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au

milieu de la nuit dernière, fait irruption dans la villa, après en avoir

enfoncé la porte. Le gardien Christian Hoël, réveillé par le bruit,

avait eu à peine le temps de se lever, qu'il retombait frappé d'un coup

de poignard entre les deux épaules. Il ignorait par conséquent ce qui

s'était passé ensuite, et il était incapable de donner aucune indication

sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel était leur chef, un

certain Ladko, dont ses compagnons avaient, à plusieurs reprises,

prononcé le nom avec une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant à ce

Ladko, dont un masque recouvrait le visage, c'était un grand gaillard

aux yeux bleus et porteur d'une abondante barbe blonde.

Ce dernier détail, de nature à infirmer les soupçons qu'il avait conçus

touchant Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dragoch. Qu'Ilia

Brusch fût blond, lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond était

déguisé en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la

remettre le lendemain, comme on ferait d'une perruque. Il y avait là une

sérieuse difficulté que Dragoch se réserva d'élucider à loisir.

Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus amples

détails. Il n'avait rien remarqué concernant ses autres agresseurs,

ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la précaution de se masquer.

Muni de ces renseignements, le détective posa ensuite quelques questions

touchant la villa même du comte Hagueneau. C'était, ainsi qu'il

l'apprit, une très riche habitation meublée avec un luxe princier. Les

bijoux, l'argenterie et les objets précieux abondaient dans les tiroirs,

les objets d'art sur les cheminées et les meubles, les tapisseries

anciennes et les tableaux de maître sur les murs. Des titres avaient

même été laissés en dépôt dans un coffre-fort, au premier étage. Nul

doute par conséquent que les envahisseurs n'aient eu l'occasion de faire

un merveilleux butin.

C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisément en

parcourant les diverses pièces de l'habitation. C'était un pillage en

règle, accompli avec une parfaite méthode. Les voleurs, en gens de goût,

ne s'étaient pas encombrés des non-valeurs. La plupart des objets de

prix avaient disparu; à la place des tapisseries arrachées, de grands

carrés de muraille apparaissaient à nu, et, veufs des plus belles toiles

découpées avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les

pillards s'étaient approprié jusqu'à des tentures choisies évidemment

parmi les plus somptueuses et jusqu'à des tapis sélectionnés parmi les

plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait été forcé, et son contenu

avait disparu.

«On n'a pas emporté tout cela à dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en

constatant cette dévastation. Il y avait là de quoi charger une voiture.

Reste à dénicher la voiture.»

Cet interrogatoire et ces premières recherches avaient nécessité un

temps fort long. La nuit était prochaine. Il importait, avant qu'elle

fût complète, de retrouver trace, si faire se pouvait, du véhicule dont

les voleurs, d'après le policier, avaient dû nécessairement faire usage.

Celui-ci se hâta donc de sortir.

Il n'eut pas loin à aller pour découvrir la preuve qu il recherchait.

Sur le sol de la vaste cour ménagée devant la villa, de larges roues

avaient laissé de profondes empreintes juste en face de la porte brisée,

et, à quelque distance, la terre était piétinée, comme elle aurait pu

l'être par des chevaux qui eussent longtemps attendu.

Ces constatations faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'approcha de

l'endroit où des chevaux paraissaient avoir stationné et examina le

sol avec attention. Puis, traversant la cour, il procéda, aux abords

immédiats de la grille donnant sur la route, à un nouvel et minutieux

examen, à l'issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine

de mètres, pour revenir ensuite sur ses pas.

«Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour.

--Monsieur? répondit l'agent, qui sortit de la maison et s'approcha de

son chef.

--Combien avons-nous d'hommes? demanda celui-ci.

--Onze.

--C'est peu, fit Dragoch.

--Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n'estime qu'à cinq ou

six le nombre de ses agresseurs.

--Le gardien Christian a son opinion, et moi j'ai la mienne, répliqua

Dragoch. N'importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas

laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, ça fera

douze. C'est quelque chose.

--Vous avez donc un indice? interrogea Friedrick Ulhmann.

--Je sais, où sont nos voleurs ... de quel côté ils sont du moins.

--Oserai-je vous demander?.. commença Ulhmann.

--D'où me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n'est plus

simple. C'est même véritablement enfantin. Je me suis d'abord dit qu'on

avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d'un véhicule

quelconque. J'ai donc cherché ce véhicule et je l'ai trouvé. C'est une

charrette à quatre roues, attelée de deux chevaux, dont l'un, celui de

flèche, offre cette particularité qu'il manque un clou au fer de son

pied antérieur droit.

--Comment avez-vous pu savoir cela? interrogea Ulhmann ébahi.

--Parce qu'il a plu la nuit dernière et que la terre encore mal séchée a

gardé fidèlement les empreintes. J'ai appris de la même manière que la

charrette, on quittant la villa, avait tourné à gauche, c'est-à-dire

dans une direction opposée à celle de Gran. Nous allons nous diriger

du même côté et suivre au besoin à la piste le cheval dont le fer est

incomplet. Il n'y a pas apparence que nos gaillards aient voyagé pendant

le jour. Ils se sont sans doute terrés quelque part jusqu'au soir. Or,

la région est peu habitée et les maisons ne sont pas bien nombreuses.

Nous fouillerons au besoin toutes celles que nous trouverons sur la

route. Réunis tes hommes, car voici venir la nuit, et le gibier doit

commencer à se donner de l'air.»

Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de découvrir

un indice nouveau. Il était près de dix heures et demie quand, après

avoir visité inutilement deux ou trois fermes, ils arrivèrent, au

croisement des trois routes, à l'auberge où les deux rouliers avaient

passé la journée et d'où ils venaient de partir trois quarts d'heure

plus tôt. Karl Dragoch heurta rudement la porte.

«Au nom de la loi! prononça Dragoch lorsqu'il vit apparaître à sa

fenêtre l'aubergiste, dont il était écrit que le sommeil serait troublé

ce jour-là.

--Au nom de la loi!.. répéta l'aubergiste, épouvanté en voyant sa

demeure cernée par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait?

--Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop,»

répliqua Dragoch d'une voix impatiente.

Quand l'aubergiste, à demi vêtu, eut ouvert sa porte, le policier

procéda à un rapide interrogatoire. Une charrette était-elle venue ici

dans la matinée? Combien d'hommes la conduisaient? S'était-elle arrêtée?

Était-elle repartie? De quel côté s'était-elle dirigée?

Les réponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par

deux hommes était venue à l'auberge de bon matin. Elle y avait séjourné

jusqu'au soir, et n'était repartie qu'après la venue d'un troisième

personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures

avait déjà sonné, quand elle s'était éloignée dans la direction de

Saint-André.

«De Saint-André? insista Karl Dragoch. Tu en es sûr?

--Sûr, affirma l'aubergiste.

--On te l'a dit, ou tu l'as vu?

--Je l'ai vu.

--Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher

maintenant, mon brave, et tiens ta langue.»

L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et

l'escouade de police demeura seule sur la route.

«Un instant!» commanda Karl Dragoch à ses hommes qui restèrent

immobiles, tandis que lui-même, muni d'un fanal, examinait

minutieusement le sol.

D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi

quand, ayant traversé la route, il en eut atteint le bas côté. En

cet endroit, la terre moins foulée par le passage des véhicules,

et, d'ailleurs, moins solidement empierrée, avait conservé plus de

plasticité. Du premier regard, Karl Dragoch découvrit l'empreinte d'un

sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, propriétaire

de cette ferrure incomplète, se dirigeait non pas vers Saint-André, ni

vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est

donc par ce chemin que Dragoch s'avança à son tour à la tête de ses

hommes.

Trois kilomètres environ avaient été franchis sans incident à travers

un pays complètement désert, quand, sur la gauche de la route, le

hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl

Dragoch s'avança jusqu'à la lisière d'un petit bois qu'on distinguait

confusément dans l'ombre.

«Qui est là?..» héla-t-il d'une voix forte.

Nulle réponse n'étant faite à sa question, un des agents, sur son ordre,

alluma une torche de résine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif éclat

dans cette nuit sans lune, mais sa lumière mourait à quelques pas,

impuissante à percer l'obscurité rendue plus épaisse encore par le

feuillage des arbres.

«En avant!» commanda Dragoch, en pénétrant dans le fourré à la tête de

l'escouade.

Mais le fourré avait des défenseurs. A peine en avait-on dépassé la

lisière, qu'une voix impérieuse prononça:

«Un pas de plus, et nous faisons feu!»

Cette menace n'était pas pour arrêter Karl Dragoch, d'autant plus qu'à

la vague lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir une masse

immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se

groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnaître le

nombre.

«En avant!» commanda-t-il de nouveau.

Obéissant à cet ordre, l'escouade de police continua sa marche

fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à

s'aggraver. Tout à coup, la torche fut arrachée des mains de l'agent qui

la portait. L'obscurité redevint profonde.

«Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumière, Frantz!.. De la lumière!..»

Son dépit était d'autant plus vif qu'au dernier éclat jeté par la torche

en s'éteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de

retraite et s'éloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait

être question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille

que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent

s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu

tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la

victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait été tiré, ni d'un côté,

ni de l'autre.

«Titcha!.. appela à ce moment une voix dans la nuit.

--Présent! répondit une autre voix.

--La voiture?

--Partie.

--Alors, il faut en finir.»

Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa mémoire. Il ne devait jamais

les oublier.

Ce court dialogue échangé, les revolvers se mirent aussitôt de la

partie, ébranlant l'atmosphère de leurs sèches détonations. Quelques

agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant

compte qu'il y aurait eu folie à s'obstiner, dut se résoudre à ordonner

la retraite.

L'escouade de police regagna donc la route, où les vainqueurs ne se

risqueront pas à la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant

troublé.

Il fallut d'abord s'occuper des blessés. Ils étaient au nombre de trois,

très légèrement frappés, d'ailleurs. Après un sommaire pansement, ils

furent renvoyés en arrière sous la garde de quatre de leurs camarades.

Quant à Dragoch, accompagné de Friedrick Ulhmann et des trois derniers

agents, il s'élança à travers champs, vers le Danube, en obliquant

légèrement dans la direction de Gran.

Il retrouva sans difficulté l'endroit où il avait abordé quelques heures

plus tôt, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passé le

fleuve. Les cinq hommes s'y embarquèrent, et, le Danube traversé en sens

inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche.

Si Karl Dragoch venait de subir un échec, il entendait avoir sa

revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le même homme,

cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est à son

compagnon de voyage, il en était convaincu, que le crime de la nuit

précédente devait être imputé. Selon toute vraisemblance, celui-ci,

après avoir mis son butin à l'abri, se hâterait de reprendre la

personnalité d'emprunt qu'il ne savait pas percée à jour et qui lui

avait permis de déjouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant

l'aube, il aurait sûrement regagné la barge, et il y attendrait son

passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnête pêcheur

qu'il prétendait être.

Cinq hommes résolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus

par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisément de la résistance que

pourrait leur opposer ce même Ladko, obligé à la solitude pour jouer son

rôle d'Ilia Brusch.

Ce plan très bien conçu fut malheureusement irréalisable. Karl Dragoch

et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de

découvrir la barge du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune

peine, il est vrai, à reconnaître la place précise où le premier avait

débarqué, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait

disparu, et Ilia Brusch avec elle.

Karl Dragoch était joué, décidément, et cela l'emplissait de fureur.

«Friedrick, dit-il à son subordonné, je suis à bout. Il me serait

impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour

retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et

remonter à Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le

télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris.

Friedrick Ulhmann obéit en silence:

«Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin chargé sur chaland.

Exercer rigoureusement visites prescrites.»

--Voilà pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant.

Il dicta de nouveau:

«Mandat d'amener contre le nommé Ladko, se disant faussement Ilia Brusch

et se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne au dernier concours de

Sigmaringen, ledit Ladko, _alias_ Ilia Brusch, inculpé des crimes de

vols et de meurtres.»

--Que ceci soit télégraphié à la première heure à toutes les communes

riveraines sans exception,» commanda Karl Dragoch, en s'étendant épuisé

sur le sol.

X

PRISONNIER

Les soupçons conçus par Karl Dragoch et que la découverte du portrait

était venue confirmer, ces soupçons n'étaient point entièrement erronés,

il est temps de le dire au lecteur pour l'intelligence de ce récit. Sur

un point, tout au moins, Karl Dragoch avait justement raisonné. Oui,

Ilia Brusch et Serge Ladko n'étaient qu'un seul et même homme.

Mais Dragoch se trompait gravement au contraire quand il attribuait à

son compagnon de voyage la série de vols et de meurtres qui, depuis tant

de mois, désolaient la région du Danube, et en particulier le dernier

attentat, le pillage de la villa du comte Hagueneau et l'assassinat

du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne se doutait guère que son

passager eût de pareilles pensées. Tout ce qu'il savait, c'est que son

nom servait à désigner un criminel fameux, et il était incapable de

comprendre comment une telle confusion avait pu se produire.

Atterré tout d'abord en se découvrant un si redoutable homonyme, qui,

pour comble de malheur, se trouvait être en même temps son compatriote,

il s'était ressaisi après ce moment d'effroi instinctif. Que lui

importait en somme un malfaiteur avec lequel il n'avait de commun que le

nom? Un innocent n'a rien à craindre. Et, innocent de tous ces crimes,

il l'était assurément.

C'est donc sans inquiétude que Serge Ladko--on lui conservera désormais

son véritable nom--s'était absenté la nuit précédente, afin de se rendre

à Szalka ainsi qu'il l'avait annoncé. C'est dans cette petite ville,

en effet, que, dissimulé sous le nom d'Ilia Brusch, il avait fixé sa

résidence, après son départ de Roustchouk, et c'est là que, pendant

de trop longues semaines, il avait attendu des nouvelles de sa chère

Natcha.

L'attente, ainsi qu'on le sait déjà, avait fini par lui devenir

intolérable, et il se torturait l'esprit à rechercher un moyen de

pénétrer incognito en Bulgarie, quand le hasard lui fit tomber sous

les yeux un numéro du _Pester Lloyd_ dans lequel était annoncé à grand

fracas le concours de pêche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article

consacré à ce concours que l'exilé, aussi habile pêcheur, on ne l'a

peut-être pas oublié, que pilote réputé, conçut l'idée d'un plan

d'action dont la bizarrerie assurerait peut-être le succès.

Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il eût jamais porté à Szalka, il

s'enrôlerait dans la Ligue Danubienne, il participerait au concours de

Sigmaringen et, grâce à, sa virtuosité de pêcheur, il y remporterait

le premier prix. Après avoir ainsi donné à son nom d'emprunt un

commencement de notoriété, il annoncerait avec le plus de bruit

possible, et en engageant même des paris, si faire se pouvait, son

intention de descendre le Danube, la ligne à la main, depuis la source

jusqu'à l'embouchure. Nul doute que ce projet ne mît en révolution le

monde spécial des pêcheurs à la ligne et ne valût à son auteur quelque

réputation dans le reste du public.

Nanti dès lors d'un état civil hors de discussion, car on accorde,

d'ordinaire, une confiance aveugle aux gens en vedette, Serge Ladko

descendrait en effet le Danube. Bien entendu, il activerait de son mieux

la marche de son bateau et ne perdrait à pêcher que le minimum de temps

nécessaire à la vraisemblance. Toutefois, il ferait assez parler de lui

le long du parcours pour ne pas se laisser oublier et pour être en état

de débarquer ouvertement à Roustchouk sous la protection d'une notoriété

bien établie.

Pour que cet unique but de son entreprise fût heureusement atteint, il

fallait que nul ne soupçonnât son véritable nom, et que personne ne pût

reconnaître, dans les traits du pêcheur Ilia Brusch, ceux du pilote

Serge Ladko.

La première condition était facile à réaliser. Il suffirait, une fois

transformé en lauréat de la Ligue Danubienne, de jouer ce rôle sans

défaillance. Serge Ladko se jura donc à lui-même d'être Ilia Brusch

envers et contre tous, quels que fussent les incidents du voyage. Il

était a supposer, d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement,

mais sûrement, et qu'aucun incident ne viendrait rendre le serment

difficile à tenir.

Satisfaire à la deuxième condition était plus simple encore. Un coup

de rasoir qui supprimerait la barbe, une application de teinture qui

changerait la couleur des cheveux, de larges lunettes noires qui

cacheraient celle des yeux, il n'en fallait pas davantage. Serge Ladko

procéda à ce déguisement sommaire dans la nuit qui précéda son départ,

puis se mit en route avant l'aube, assuré d'être méconnaissable pour

tout regard non prévenu.

A Sigmaringen, les événements s'étaient réalisés conformément, à ses

prévisions. Lauréat en vue du concours, l'annonce de son projet avait

été favorablement commentée par la Presse des régions riveraines. Devenu

ainsi un personnage assez notoire pour que son identité ne pût être

raisonnablement suspectée, assuré, d'autre part, de trouver du secours,

le cas échéant, près de ses collègues de la Ligue Danubienne disséminés

le long du fleuve, Serge Ladko s'était abandonné au courant.

A Ulm, il avait eu une première désillusion, en constatant que

sa célébrité relative ne le mettait pas à l'abri des foudres de

l'administration. Aussi avait-il été trop heureux d'accepter un passager

possédant des papiers bien en règle et dont la police semblait priser

l'honorabilité. Certes, quand on serait à Roustchouk et que la prétendue

gageure serait abandonnée par son auteur, la présence d'un étranger

pourrait présenter des inconvénients. Mais, alors, on s'expliquerait, et

jusque-là elle augmenterait les probabilités de succès d'un voyage que

Serge Ladko avait le plus passionné désir de mener à bonne fin.

Apprendre qu'il portait le même nom qu'un redoutable bandit et que

ce bandit était Bulgare avait fait éprouver à Serge Ladko sa seconde

émotion désagréable. Quelle que fût son innocence, et par conséquent

sa sécurité, il ne pouvait méconnaître qu'une telle homonymie était de

nature à provoquer les plus regrettables erreurs ou même les plus graves

complications.

Que le nom qu'il dissimulait sous celui d'Ilia Brusch vînt à être

connu, et non seulement son débarquement à Roustchouk s'en trouverait

compromis, mais encore il était à craindre qu'il n'en résultât de longs

retards.

Contre ces dangers, Serge Ladko ne pouvait rien. D'ailleurs, s'ils

étaient sérieux, il convenait de ne pas les exagérer. En réalité, il

était peu croyable que la police accordât, sans raison particulière, son

attention à un inoffensif pêcheur à la ligne, et surtout à un pêcheur

protégé par les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen.

Le pilote du Danube · 第 8 / 17 段