puis, d'un bras vigoureux, il nagea vers la barge, qui, pendant ce
temps, s'était éloignée d'une trentaine de mètres. Il s'en rapprocha en
quelques brasses, qui semblaient être un jeu pour le robuste nageur, et,
d'une main, il en saisit le bord, tandis que son autre main soutenait le
passager toujours privé de sentiment.
Restait maintenant à hisser M. Jaeger à bord de l'embarcation, et ce
n'était pas besogne aisée. Ilia Brusch, au prix de mille efforts,
réussit toutefois à la mener à bonne fin.
Dès qu'il eut déposé le noyé sur une des couchettes du tôt, il le
dépouilla de ses vêtements, et, ayant retiré de l'un des coffres
quelques morceaux de laine, se mit en devoir de le frictionner,
énergiquement. M. Jaeger ne tarda pas à ouvrir les yeux et à revenir au
sentiment du réel. L'immersion n'avait pas été longue, en somme, et il
était à espérer qu'elle n'aurait pas de suites fâcheuses.
«Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'écria Ilia Brusch, dès qu'il vit son malade
reprendre connaissance, vous vous y entendez pour les plongeons!
M. Jaeger sourit faiblement sans répondre.
--Ça ne sera rien, poursuivait Ilia Brusch, en continuant ses énergiques
frictions. Rien de meilleur pour la santé qu'un bain au mois d'août!
--Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl Dragoch.
--Il n'y a vraiment pas de quoi, répliqua gaiement le pêcheur. C'est
à moi de vous remercier, monsieur Jaeger, puisque vous m'avez donné
l'occasion d'un excellent bain.
Les forces de Karl Dragoch revenaient à vue d'oeil. Un bon coup
d'eau-de-vie, et il n'y paraîtrait plus. Malheureusement, Ilia Brusch,
plus ému qu'il ne voulait le paraître, bouleversa en vain tous ses
coffres. La provision d'alcool était épuisée, et il n'en restait pas une
goutte à bord de la barge.
--Voilà qui est vexant! s'écria Ilia Brusch. Pas une goutte de schnaps
dans notre cambuse!
--Peu importe, monsieur Brusch, affirma Karl Dragoch, d'une voix faible.
Je m'en passerai fort bien, je vous assure.
Karl Dragoch grelottait, cependant, en dépit de ses assurances, et un
cordial ne lui eût certes pas été inutile.
--C'est ce qui vous trompe, répondit Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait
pas sur l'état de son passager, vous ne vous en passerez pas, monsieur
Jaeger. Laissez moi faire. Ce ne sera pas long.
En un tour de mains, le pêcheur eut échangé ses vêtements trempés contre
des vêtements secs, puis quelques coups de godille amenèrent la barge à
la rive gauche où elle fut amarrée solidement.
--Un peu de patience, monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch en sautant à
terre. Ici, je connais le pays, puisque voilà le confluent de l'Ipoly. A
moins de quinze cents mètres, il y a un village, où je trouverai tout ce
qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai de retour.»
Cela dit, Ilia Brusch s'éloigna, sans attendre la réponse.
Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa retomber sur sa couchette.
Il était plus brisé qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un
instant, il ferma les yeux avec lassitude.
Mais la vie reprenait rapidement son cours; le sang battait dans ses
artères. Bientôt il rouvrit les yeux et laissa errer autour de lui un
regard plus ferme de minute eh minute.
La première chose qui sollicita ce regard encore vague, ce fut l'un des
coffres, qu'Ilia Brusch, dans la précipitation de son départ, avait
oublié de refermer. Bouleversé par la recherche infructueuse du pêcheur,
l'intérieur de ce coffre n'offrait à la vue qu'un amas d'objets
hétéroclites. Linge rude, grossiers vêtements, fortes chaussures y
étaient entassés dans le plus grand désordre.
Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se mirent-ils à briller tout à coup?
Ce spectacle, pourtant peu passionnant, l'intéressait-il donc à ce point
qu'il se soulevât sur le coude, après quelques secondes d'attention, de
manière a voir plus commodément dans le coffre béant?
Certes, ce n'étaient ni les vêtements, ni le linge qui pouvaient exciter
ainsi la curiosité de l'indiscret passager, mais, entre ces divers
objets d'habillement, l'oeil fureteur du détective venait de découvrir
un objet plus digne de retenir son attention.
Ce n'était pas autre chose qu'un portefeuille à demi entr'ouvert,
et laissant fuir les nombreux papiers dont il était bourré. Un
portefeuille! Des papiers! C'est-à-dire une réponse, sans doute, aux
questions que Karl Dragoch se posait depuis quelques jours.
Le détective n'y put tenir. Après une courte hésitation, au risque de
trahir, ce faisant, les lois de l'hospitalité, sa main s'allongea
et plongea dans le coffre, d'où elle ressortit avec le portefeuille
tentateur et son contenu, dont l'inventaire fut aussitôt commencé.
Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch ne s'attarda pas à lire, mais que
leur suscription montrait adressées à M. Ilia Brusch à Szalka; puis des
reçus, parmi lesquels des quittances de loyer libellées au même nom.
Rien d'intéressant dans tout cela.
Karl Dragoch allait peut-être y renoncer, quand un dernier document le
fit tressaillir. Rien ne pouvait être plus innocent cependant, et il
fallait être un policier pour éprouver, devant un tel «document», un
autre sentiment qu'une sympathique émotion.
C'était un portrait, le portrait d'une jeune femme dont la parfaite
beauté eût enthousiasmé un peintre. Mais un policier n'est pas un
artiste, et ce n'est pas d'admiration pour ce ravissant visage que
battait le coeur de Karl Dragoch. A peine même s'il en avait regardé
les traits. A vrai dire, il n'avait rien vu de ce portrait, rien
qu'une simple ligne d'écriture en langue bulgare tracée au bas de la
photographie. « A mon cher mari, Natcha Ladko », tels étaient les mots
que pouvait lire Karl Dragoch éperdu.
Ainsi, ses soupçons étaient justifiés, et logiques ses déductions basées
sur les singularités observées. Ladko! C'était bien avec Ladko, qu'il
descendait le Danube depuis tant de jours. C'était bien ce dangereux
malfaiteur, vainement pourchassé jusqu'alors, qui se cachait sous
l'inoffensive personnalité du lauréat de la Ligue Danubienne.
Quelle allait être la conduite de Karl Dragoch après une pareille
constatation? Il n'avait pas encore pris de décision, quand un bruit de
pas sur la berge lui fit rejeter vivement le portefeuille au fond du
coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel arrivant ne pouvait être
Ilia Brusch parti depuis dix minutes à peine.
« Monsieur Dragoch! appela une voix au dehors.
--Friedrick Ulhmann! murmura Karl Dragoch qui parvint péniblement à se
mettre debout et sortit en chancelant de la cabine.
--Excusez-moi de vous avoir appelé, dit Friedrick Ulhmann dès qu'il
aperçut son chef. J'ai vu votre compagnon s'éloigner tout à l'heure et
je vous savais seul.
--Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch.
--Du nouveau, Monsieur. Un crime a été commis cette nuit.
--Cette nuit! s'écria Karl Dragoch en pensant aussitôt à l'absence
d'Ilia Brusch au cours de la nuit précédente.
--Une villa a été pillée à proximité d'ici. Le gardien a été frappé.
--Mort?
--Non, mais grièvement blessé.
--C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant de la main silence à son
subordonné.
Il réfléchissait profondément. Que convenait-il de faire? Agir certes,
et pour cela la force ne lui manquerait pas. La nouvelle qu'il venait
d'apprendre était le meilleur des remèdes. Il ne lui restait plus de
traces de l'accident dont il venait d'être victime. Il n'avait plus
besoin maintenant de chercher un appui sur la cloison de la cabine. Sous
le coup de fouet des nerfs, le sang revenait à flots à son visage.
Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il attendre le retour d'Ilia
Brusch, ou plutôt de Ladko, puisque tel était le véritable nom de son
compagnon de route, et lui mettre à l'improviste la main sur l'épaule
au nom de la loi? Cela paraissait le plus sage, puisque désormais il ne
pouvait subsister aucun doute sur la culpabilité du soi-disant pêcheur.
Le soin avec lequel il dissimulait sa véritable personnalité, le mystère
dont il s'entourait, ce nom qui était le sien et, en même temps, celui
par lequel la rumeur publique désignait le chef des bandits, son absence
de la nuit dernière concordant avec la découverte d'un nouveau crime,
tout disait à Karl Dragoch qu'Ilia Brusch était bien le bandit
recherché.
Mais ce bandit lui avait sauvé la vie!.. Voilà qui compliquait
étrangement la situation!
Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un voleur, un assassin se
fût jeté à l'eau pour l'en retirer? Et, quand bien même cette chose
invraisemblable serait vraie, était-il possible, à qui venait d'être
arraché à la mort, de reconnaître ainsi le dévouement de son sauveur?
Quel risque, d'ailleurs, à surseoir à une arrestation? Maintenant que le
faux Ilia Brusch était démasqué, que sa personnalité était connue, il
lui serait impossible d'échapper aux forces de police disséminées le
long du fleuve, et, dans le cas où l'enquête aboutirait en effet au
soi-disant pêcheur, on disposerait alors d'un plus nombreux personnel,
et l'arrestation serait opérée plus sûrement pour avoir été différée.
Karl Dragoch, pendant cinq minutés, retourna sous toutes ses faces le
cas de conscience qui s'imposait à lui. Partir sans avoir revu Ilia
Brusch?.. Ou bien rester, placer Friedrick Ulhmann en embuscade dans la
cabine, et, quand le pêcheur apparaîtrait, sauter sur lui sans crier
gare, quitte à s'expliquer après?... Non, décidément. Répondre par cette
trahison à un tel acte de dévouement, cela lui soulevait le coeur.
Mieux valait, au risque de laisser à un coupable une chance de salut,
commencer l'enquête en oubliant provisoirement ce qu'il croyait savoir.
Si cette enquête le ramenait finalement à Ilia Brusch, si son devoir
l'obligeait alors à traiter son sauveur en ennemi, ce serait du moins
face à face qu'il le combattrait, et après lui avoir donné le temps de
se mettre en défense.
Acceptant du geste toutes les conséquences de sa décision, Karl Dragoch,
son parti pris, rentra dans la cabine. Par un mot déposé en évidence il
avertit Ilia Brusch de la nécessité où il était de s'absenter, en priant
son hôte de l'attendre au moins pendant vingt-quatre heures. Puis il se
disposa à partir.
--Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il en sortant de la cabine.
--Il y en a deux sur place, mais on est en train de battre le rappel.
Nous en aurons une dizaine avant ce soir.
--Bien, approuva Karl Dragoch. Ne m'as-tu pas dit que le théâtre du
crime n'était pas éloigné?
--Deux kilomètres à peu près, répondit Ulhmann.
--Conduis-moi, » dit Karl Dragoch en sautant sur la rive.
IX
LES DEUX ÉCHECS DE DRAGOCH
Les Karpathes décrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un
immense arc de cercle, dont l'extrémité occidentale se divise en
deux branches secondaires. L'une va mourir au Danube à la hauteur de
Presbourg; l'autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, où elle
se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six mètres
du mont Pilis.
C'est au pied de cette médiocre montagne qu'un crime venait d'être
commis, et c'est là que Karl Dragoch allait pour la première fois se
trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu'il avait mission
de poursuivre.
Quelques heures avant le moment où, faussant compagnie à son hôte, il
se faisait violence pour obéir, malgré sa faiblesse, à l'invitation de
Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement chargée s'était arrêtée
devant une misérable auberge construite à la base de l'une des collines
par lesquelles le mont Pilis se raccorde à la vallée du Danube.
La position de cette auberge avait été judicieusement choisie au point
de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes
se dirigeant, l'une vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la
troisième vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube,
celle du Nord à la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis, celle du
Sud-Est au bourg de Saint-André, celle du Nord-Ouest à la ville de Gran,
l'auberge était située, en quelque sorte, entre les branches d'un vaste
compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant
la batellerie.
Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l'Ouest à l'Est,
s'infléchit, en effet, vers le Sud, à quelque distance du confluent
de l'Ipoly, puis remonte au Nord, après avoir dessiné une
demi-circonférence de faible rayon. Mais, presque aussitôt, il se replie
sur lui-même, pour adopter une direction Nord-Sud, qu'il n'abandonnera
plus, en aval, pendant un très grand nombre de kilomètres.
Au moment où le véhicule faisait halte, le soleil se levait à peine.
Tout dormait encore dans la maison, dont les épais volets étaient
hermétiquement fermés.
«Holà, oh! de l'auberge!.. appela, en heurtant la porte du manche de son
fouet, l'un des deux hommes qui conduisaient la charrette.
--On y va! répondit de l'intérieur l'aubergiste réveillé en sursaut.
Un instant plus tard, une tête embroussaillée se montrait à une fenêtre
du premier.
--Que voulez-vous? interrogea sans aménité l'aubergiste.
--Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit le charretier.
--On y va, répéta l'hôte qui disparut dans l'intérieur.
Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut pénétré dans la
cour, ses conducteurs s'empressèrent de dételer leurs deux chevaux et
de les conduire à l'écurie, où une large provende leur fut distribuée.
Pendant ce temps, l'hôte ne cessait de tourner autour de ces clients
matinaux. Évidemment, il n'eût pas demandé mieux que d'engager la
conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu désireux de
lui donner la réplique.
--Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l'aubergiste. Vous avez
donc voyagé pendant la nuit?
--Il parait, fit l'un des charretiers.
--Et vous allez loin comme ça?
--Loin ou près, c'est notre affaire, lui fut-il répliqué.
L'aubergiste se le tint pour dit.
--Pourquoi molester ce brave homme, Vogel? intervint l'autre charretier
qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous n'avons aucune raison de
cacher que nous allons à Saint-André.
--Possible que nous n'ayons pas à le cacher, répliqua Vogel d'un ton
bourru, mais ça ne regarde personne, j'imagine.
--Evidemment, approuva l'aubergiste, flagorneur comme tout bon
commerçant.
Ce que j'en disais, c'était histoire de parler, simplement.... Ces
messieurs désirent manger?
--Oui, répondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal. Du
pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras.»
La charrette avait dû parcourir une longue route, car ses conducteurs
affamés firent largement honneur au repas. Ils étaient fatigués aussi,
et c'est pourquoi ils ne s'oublièrent pas à table. La dernière bouchée
prise, ils s'empressèrent d'aller chercher le sommeil, l'un sur la
paille de l'écurie, près des chevaux, l'autre sous la bâche de la
charrette.
Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour réclamer aussitôt un
second repas qui leur fut servi comme le précédent dans la grande
salle de l'auberge. Reposés maintenant, ils s'attardèrent. Au dessert
succédèrent les verres d'eau-de-vie qui disparaissaient comme de l'eau
dans ces rudes gosiers.
Au cours de l'après-midi, plusieurs voitures s'arrêtèrent à l'auberge
et de nombreux piétons entrèrent boire un coup. Des paysans, pour la
plupart, qui, la besace au dos, le bâton à la main, se rendaient à Gran
ou en revenaient. Presque tous étaient des habitués et l'hôtelier
ne pouvait que s'applaudir d'avoir la tête solide réclamée, par sa
profession, car il trinquait avec tous ses clients les uns après les
autres. Cela faisait marcher le commerce. On cause, en effet, en
trinquant, et parler assèche le gosier, ce qui excite à de nouvelles
libations.
Ce jour-là précisément la conversation ne manquait pas d'aliment. Le
crime commis pendant la nuit mettait les cervelles à l'envers. La
nouvelle en avait été apportée par les premiers passants, et chacun
racontait un détail inédit ou émettait son avis personnel.
L'aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa
possédée par le comte Hagueneau à cinq cents mètres de la rive du Danube
avait été complètement dévalisée et que le gardien Christian était
grièvement blessé; que ce crime était sans doute l'oeuvre de
l'insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant
d'autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et
que les criminels étaient recherchés par la brigade récemment créée pour
la surveillance du fleuve.
Les deux rouliers ne se mêlaient pas aux conversations que suscitait
l'événement, conversations qui se développaient à grand accompagnement
d'exclamations et de cris. Silencieusement, ils restaient à l'écart,
mais sans doute ils ne perdaient rien des propos échangés autour d'eux,
car ils ne pouvaient manquer de s'intéresser à ce qui passionnait tout
le monde.
Cependant, le bruit s'apaisa peu à peu, et, vers six heures et demie du
soir, ils furent de nouveau seuls dans la grande salle, d'où le dernier
consommateur venait de s'éloigner. L'un d'eux interpella aussitôt
l'aubergiste fort activé à rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci
s'empressa d'accourir.
«Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.
--Dîner, répondit un charretier.
--Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l'aubergiste.
--Non, mon maître, répliqua celui des deux rouliers qui paraissait le
plus sociable. Nous comptons repartir à la nuit...
--A la nuit!... s'étonna l'aubergiste.
--Afin, continua son client, d'être dès l'aube sur la place du marché.
--De Saint-André?
--Ou de Gran. Cela dépendra des circonstances. Nous attendons ici un ami
qui est allé aux informations. Il nous dira où nous avons le plus de
chances de nous défaire avantageusement de nos marchandises.»
L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper des apprêts du repas.
«Tu as entendu, Kaiserlick? dit à voix basse le plus jeune des deux
rouliers en se penchant vers son compagnon.
--Oui.
--Le coup est découvert.
--Tu n'espérais pas, je suppose, qu'il demeurerait caché?
--Et la police bat la campagne.
--Qu'elle la batte.
--Sous la conduite de Dragoch, à ce qu'on prétend.
--Ça, c'est autre chose, Vogel. A mon idée, ceux qui n'ont que Dragoch à
craindre peuvent dormir sur les deux oreilles.
--Que veux-tu dire?
--Ce que je dis, Vogel.
--Dragoch serait donc?...
--Quoi?
--Supprimé?
--Tu le sauras demain. D'ici là, motus,» conclut le roulier, en voyant
revenir l'aubergiste.
Le personnage attendu par les deux charretiers n'arriva qu'à la nuit
close. Un rapide colloque s'engagea entre les trois compagnons.
«On affirmait ici que la police est sur la piste, dit à voix basse
Kaiserlick.
--Elle cherche, mais elle ne trouvera pas.
--Et Dragoch?
--Bouclé.
--Qui s'est chargé de l'opération?
--Titcha.
--Alors, il y a du bon ... Et nous, que devons-nous faire?
--Atteler sans tarder.
--Pour?...
--Pour Saint-André, mais à cinq cents mètres d'ici vous rebrousserez
chemin. L'auberge aura été fermée pendant ce temps-là. Vous passerez
inaperçus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira
d'un côté, vous serez de l'autre.
--Où est donc, le chaland?
--A l'anse de Pilis.
--C'est là qu'est le rendez-vous?
--Non, un peu plus près, à la clairière, sur la gauche de la route. Tu
la connais?
--Oui.
--Une quinzaine des nôtres y sont déjà. Vous irez les rejoindre.
--Et toi?
--Je retourne en arrière rassembler le surplus de nos hommes que j'ai
laissés en surveillance. Je les ramènerai avec moi.
--En route donc,» approuvèrent les charretiers.
Cinq minutes plus tard, la voiture s'ébranlait. L'hôte, tout en
maintenant ouvert l'un des battants de la porte cochère, salua poliment
ses clients.
« Alors, décidément, c'est-il à Gran que vous allez? interrogea-t-il.
--Non, répondirent les rouliers, c'est à Saint-André, l'ami.
--Bon voyage, les gars! formula l'hôte.
--Merci, camarade. »
La charrette tourna à droite et prit, vers l'Est, le chemin de
Saint-André. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que
Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journée, s'éloigna à son
tour, dans la direction opposée, sur la route de Gran.
L'aubergiste ne s'en aperçut même pas. Sans plus s'occuper de ces
passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hâta de
fermer la maison et de gagner son lit.
La charrette qui, pendant ce temps, s'éloignait au pas tranquille de ses
chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents mètres, conformément aux
instructions reçues, et suivit en sens inverse le chemin qu'elle venait
de parcourir.
Lorsqu'elle fut de nouveau à la hauteur de l'auberge, tout y était clos,
en effet, et elle aurait dépassé ce point sans incident, si un chien,
qui dormait au beau milieu de la chaussée, ne s'était enfui tout à coup
en aboyant si violemment, que le cheval de flèche effrayé se déroba par
un brusque écart jusque sur le bas côté de la route. Les charretiers
eurent vite fait de ramener l'animal en bonne direction, et, pour la
seconde fois, la voiture disparut dans la nuit.
Il était environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin tracé,
elle pénétra sous le couvert d'un petit bois, dont les masses sombres
s'élevaient sur la gauche. Elle fut arrêtée au troisième tour de roue.
«Qui va là? questionna une voix dans les ténèbres.
--Kaiserlick et Vogel, répondirent les rouliers.
--Passez,» dit la voix.
En arrière des premiers rangs d'arbres la charrette déboucha dans une
clairière, où une quinzaine d'hommes dormaient, étendus sur la mousse.
«Le chef est là? s'enquit Kaiserlick.
--Pas encore.
--Il nous a dit de l'attendre ici.»
L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure à peine après la voiture, le
chef, ce même personnage qui était venu sur le tard à l'auberge, arriva
à son tour, accompagné d'une dizaine de compagnons, ce qui portait à
plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe.
«Tout le monde est là? demanda-t-il.
--Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait détenir quelque autorité dans
la bande.
--Et Titcha?
--Me voici, prononça une voix sonore.
--Eh bien?.. interrogea anxieusement le chef.
--Réussite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage à bord du chaland.
--Partons, dans ce cas, et hâtons-nous, commanda le chef. Six hommes en
éclaireurs, le reste à l'arrière-garde, la voiture au milieu. Le Danube
n'est pas à cinq cents mètres d'ici, et le déchargement sera fait en un
tour de main. Vogel emmènera alors la charrette, et ceux qui sont du
pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le
chaland.
On allait exécuter ces ordres, quand un des hommes laissés en
surveillance au bord de la route accourut en toute hâte.
--Alerte! dit-il en étouffant sa voix.
--Qu'y a-t-il? demanda le chef de la bande.
--Ecoute.
Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une troupe en marche se faisait
entendre sur la route. A ce bruit, bientôt quelques voix assourdies se
joignirent. La distance ne devait pas être supérieure à une centaine de
toises.
--Restons dans la clairière, commanda le chef. Ces gens-là passeront
sans nous voir.»
Assurément, étant donnée l'obscurité profonde, ils ne seraient pas
aperçus, mais il y avait ceci de grave: si, par mauvaise chance, c'était
une escouade de police qui suivait cette route, c'est qu'elle se
dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire qu'elle ne
découvrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les précautions étaient
prises. Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n'y
trouveraient rien de suspect. Mais, même en admettant que cette escouade
ne soupçonnât pas l'existence du chaland, peut-être resterait-elle en
embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il eût été très imprudent
de faire sortir la charrette.
Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les
événements. Après avoir attendu dans cette clairière toute la journée
suivante, s'il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient, à la
nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient de l'absence de toute force de
police.
Pour l'instant, l'essentiel était de ne pas être dépistés, et que rien
ne donnât l'éveil à cette troupe qui s'approchait.