Peu de paroles furent échangées au cours de cette journée. Ilia Brusch

godillait énergiquement. Quant à M. Jaeger, il observait avec une

attention, qui aurait certainement frappé son hôte, si celui-ci eût été

moins absorbé, les bateaux qui sillonnaient le Danube, à moins que son

regard n'en parcourût les deux rives. Ces rives étaient notablement

abaissées. Le fleuve montrait même une tendance à s'élargir aux dépens

des alentours. La berge de gauche, à demi submergée, ne se distinguait

plus avec précision, tandis que, sur la berge droite, élevée

artificiellement pour l'établissement de la voie ferrée, les trains

couraient, les locomotives haletaient, mêlant leurs fumées à celles des

dampsboots, dont les roues battaient l'eau à grand bruit.

A Offingen, devant lequel on passa dans l'après-midi, la voie ferrée

obliqua vers le Sud, définitivement repoussée par le fleuve et la

rive droite fut transformée à son tour en un vaste marais, dont rien

n'indiquait la fin, lorsqu'on s'arrêta, le soir, à Dillingen, pour la

nuit.

Le lendemain, après une étape aussi rude que celle de la veille, le

grappin fut jeté en un point désert, à quelques kilomètres au-dessus de

Neubourg, et, de nouveau, l'aube du 15 août se leva quand la barge était

déjà au milieu du courant.

C'est pour le soir de ce jour qu'Ilia Brusch avait annoncé son arrivée

à Neustadt. Il eût été honteux de s'y présenter les mains vides. Les

conditions atmosphériques étant favorables et l'étape devant être

sensiblement plus courte que les précédentes, Ilia Brusch se résolut

donc à pêcher.

Dès les premières heures du jour, il vérifia ses engins, avec un soin

minutieux. Son compagnon, assis à l'arrière de la barque, semblait

d'ailleurs s'intéresser à ses préparatifs, ainsi qu'il sied à un

véritable amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch ne dédaignait pas de

causer.

«Aujourd'hui, comme vous le voyez, monsieur Jaeger, je me dispose à

pêcher, et les apprêts de la pêche sont un peu longs. C'est que le

poisson est défiant de sa nature, et on ne saurait prendre trop de

précautions pour l'attirer. Certains ont une intelligence rare, entre

autres la tanche. Il faut lutter de ruse avec elle, et sa bouche est

tellement dure, qu'elle risque de casser la ligne.

--Pas fameux, la tanche, je crois, fit observer M. Jaeger.

--Non, car elle affectionne les eaux bourbeuses, ce qui communique

souvent à sa chair un goût désagréable.

--Et le brochet?

--Excellent, le brochet, déclara Ilia Brusch, à la condition de peser au

moins cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne sont qu'arêtes. Mais,

dans tous les cas, le brochet ne saurait être rangé parmi les poissons

intelligents et rusés.

--Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi donc, les requins d'eau douce, comme

on les appelle...

--Sont aussi bêtes que les requins d'eau salée, monsieur Jaeger. De

véritables brutes, au même niveau que la perche ou l'anguille! Leur

pêche peut donner du profit, de l'honneur jamais... Ce sont, comme l'a

écrit un fin connaisseur, des poissons «qui se prennent» et «qu'on ne

prend pas».

M. Jaeger ne pouvait qu'admirer la conviction si persuasive d'Ilia

Brusch, non moins que la minutieuse attention avec laquelle il préparait

ses engins.

Tout d'abord, il avait saisi sa canne à la fois flexible et légère, qui,

après avoir été ployée à son extrémité jusqu'à son point de rupture,

s'était redressée aussi droite qu'auparavant. Cette canne se composait

de deux parties, l'une forte à sa base de quatre centimètres et

diminuant jusqu'à n'avoir plus qu'un centimètre à l'endroit où

commençait la seconde, le scion, cette dernière en bois fin et

résistant. Faite d'une gaule de noisetier, elle mesurait près de quatre

mètres de longueur, ce qui permettait au pêcheur de s'attaquer, sans

s'éloigner de la rive, aux poissons de fond, tels que la brème et le

gardon rouge.

Ilia Brusch, montrant à M. Jaeger les hameçons qu'il venait de fixer

avec l'empile à l'extrémité du crin de Florence:

--Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce sont des hameçons numéro onze,

très fins de corps. Comme amorce, ce qu'il y a de meilleur, pour le

gardon, c'est du blé cuit, crevé d'un côté seulement et bien amolli...

Allons! voilà qui est fini et je n'ai plus qu'à tenter la fortune.»

Tandis que M. Jaeger s'accotait contre le tôt, il s'assit sur le banc,

son épuisette à sa portée, puis la ligne fut lancée après un balancement

méthodique, qui n'était pas dépourvu d'une certaine grâce. Les hameçons

s'enfoncèrent sous les eaux jaunâtres, et la plombée leur donna une

position verticale, ce qui est préférable, de l'avis de tous les

professionnels. Au-dessus d'eux, surnageait la flotte, faite d'une plume

de cygne, qui, n'absorbant pas l'eau, est, par cela même, excellente.

Il va de soi qu'un profond silence régna dans l'embarcation à partir de

ce moment. Le bruit des voix effarouche trop facilement le poisson, et

d'ailleurs un pêcheur sérieux a autre chose à faire qu'à s'oublier en

bavardages. Il doit être attentif à tous les mouvements de sa flotte,

et ne pas laisser échapper l'instant précis où il convient de ferrer la

proie.

Pendant cette matinée, Ilia Brusch eut lieu d'être satisfait. Non

seulement il prit une vingtaine de gardons, mais encore douze chevesnes

et quelques dards. Si M. Jaeger avait en réalité les goûts du passionné

amateur qu'il s'était vanté d'être, il ne pouvait qu'admirer la

précision rapide avec laquelle son hôte ferrait, ainsi que cela est

nécessaire pour les poissons de cette espèce. Dès qu'il sentait que

«cela mordait», il se gardait bien de ramener aussitôt ses captures à

la surface de l'eau, il les laissait se débattre dans les fonds, se

fatiguer en vains efforts pour se décrocher, montrant ce sang-froid

imperturbable qui est l'une des qualités de tout pêcheur digne de ce

nom.

La pêche fut terminée vers onze heures. Pendant la belle saison, le

poisson ne mord pas, en effet, aux heures où le soleil, parvenu à

son point culminant, fait scintiller la surface des eaux. Le butin,

d'ailleurs, était suffisamment abondant. Ilia Brusch craignait même

qu'il ne le fût trop, en raison du peu d'importance de la ville de

Neustadt où la barge s'arrêta vers cinq heures.

Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes guettaient son apparition

et le saluèrent de leurs applaudissements, dès que l'embarcation fut

amarrée. Bientôt il ne sut auquel entendre, et, en quelques instants,

les poissons furent échangés contre vingt-sept florins, qu'Ilia Brusch

versa, séance tenante, à M. Jaeger à titre de premier dividende.

Celui-ci, conscient de n'avoir aucun droit à l'admiration publique,

s'était modestement abrité sous le tôt, où Ilia Brusch vint le

rejoindre, aussitôt qu'il put se débarrasser de ses enthousiastes

admirateurs. Il convenait, en effet, de ne pas perdre de temps pour

chercher le sommeil, la nuit devant être fort écourtée. Désireux d'être

de bonne heure à Ratisbonne, dont près de soixante-dix kilomètres le

séparaient, Ilia Brusch avait décidé qu'il se remettrait en route dès

une heure du matin, ce qui lui donnerait le loisir de pêcher encore au

cours de la journée suivante, malgré la longueur de l'étape.

Une trentaine de livres de poissons furent prises par Ilia Brusch

avant midi, si bien que les curieux qui se pressaient sur le quai

de Ratisbonne n'eurent pas le regret de s'être dérangés en vain.

L'enthousiasme public augmentait visiblement. Il s'établit, en plein

air, de véritables enchères entre les amateurs, et les trente livres de

poissons ne rapportèrent pas moins de quarante et un florins au lauréat

de la Ligue Danubienne.

Celui-ci n'avait jamais rêvé pareil succès, et il en arrivait à penser

que M. Jaeger pourrait bien, en fin de compte, avoir fait une excellente

affaire. En attendant que ce point fût élucidé, il importait de remettre

les quarante et un florins à leur légitime propriétaire, mais Ilia

Brusch fut dans l'impossibilité de s'acquitter de ce devoir. M. Jaeger

avait, en effet, quitté discrètement la barge, en prévenant son

compagnon, par un mot laissé en évidence, que celui-ci n'eût pas à

l'attendre pour le souper et qu'il reviendrait seulement assez tard dans

la soirée.

Ilia Brusch trouva fort naturel que M. Jaeger voulût profiter de cette

occasion de visiter une ville qui fut pendant cinquante ans le siège de

la diète impériale. Peut-être, aurait-il éprouvé moins de satisfaction

et plus de surprise, s'il avait su à quelles occupations se livrait

alors son passager, et s'il en avait connu la véritable personnalité.

«M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne», avait docilement écrit Ilia

Brusch sous la dictée du nouveau venu. Mais celui-ci eût été fort

embarrassé si le pêcheur s'était montré plus curieux, et si, reprenant

pour son compte une requête dont il venait d'apprécier le désagrément,

il avait, à l'exemple de l'indiscret pandore, demandé à M. Jaeger de lui

montrer ses papiers.

Ilia Brusch négligea cette précaution, dont la légitimité lui avait

cependant été démontrée, et cette négligence devait avoir pour lui de

terribles résultats.

Quel nom le gendarme allemand avait lu sur le passeport que lui

présentait M. Jaeger, nul ne le sait; mais, si ce nom était bien

exactement celui du véritable propriétaire du passeport, le gendarme

n'avait pu en lire un autre que celui de Karl Dragoch.

Le passionné amateur de pêche et le chef de la police danubienne

ne faisaient, en effet, qu'une seule et unique personne. Résolu à

s'introduire, coûte que coûte, dans l'embarcation d'Ilia Brusch, Karl

Dragoch, prévoyant la possibilité d'une invincible résistance, avait

dressé ses batteries en conséquence. L'intervention du gendarme était

préparée, et la scène truquée comme une scène de théâtre. L'événement

démontrait que Karl Dragoch avait frappé juste, puisque Ilia Brusch

considérait maintenant comme une heureuse chance d'avoir, au milieu

des dangers qui lui étaient révélés, ce protecteur dont il ne pouvait

contester la puissance.

Le succès était même si complet que Dragoch en était troublé. Pourquoi,

après tout, Ilia Brusch avait-il montré tant d'émotion devant

l'injonction du gendarme? Pourquoi avait-il une telle crainte de voir

se rééditer une aventure de ce genre, qu'il sacrifiait à cette crainte

l'amour--dont la violence avait bien aussi, d'ailleurs, quelque chose

d'excessif--qu'il proclamait avoir pour la solitude? Un honnête homme,

que diable! n'a pas à redouter si fort une comparution devant un

commissaire de police. Le pis qui puisse en résulter, c'est un retard de

quelques heures, de quelques jours à la rigueur, et quand on n'est pas

pressé... Il est vrai qu'Ilia Brusch était pressé, ce qui ne laissait

pas de donner aussi à réfléchir.

Défiant par nature, comme tout bon policier, Karl Dragoch réfléchissait.

Mais il avait aussi trop de bon sens pour se laisser égarer par des

particularités fugitives, dont l'explication était probablement des plus

simples. Il enregistra donc purement et simplement ces petites remarques

dans sa mémoire, et appliqua les ressources de son esprit à la solution

du problème, plus sérieux celui-là, qu'il s'était posé.

Le projet que Karl Dragoch avait mis à exécution, en s'imposant à Ilia

Brusch à titre de passager, n'était pas né tout armé dans son cerveau.

Le véritable auteur en était Michael Michaelovitch, qui, d'ailleurs, ne

s'en doutait guère. Quand ce Serbe facétieux avait plaisamment insinué,

au _Rendez-vous des Pêcheurs_, que le lauréat de la Ligue Danubienne

pourrait bien être, au choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le

policier poursuivant, Karl Dragoch avait accordé une sérieuse attention

à ces propos émis à la légère. Certes, il ne les avait pas pris au pied

de la lettre. Il avait de bonnes raisons de savoir que le pêcheur et

le policier n'avaient rien de commun, et, procédant par analogie, il

considéra comme infiniment vraisemblable que ce pêcheur n'eût pas plus

de rapport avec le malfaiteur recherché. Mais, de ce qu'une chose n'a

pas été faite, il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse l'être, et Karl

Dragoch avait pensé aussitôt que le joyeux Serbe avait raison, et qu'un

détective, désireux de surveiller le Danube tout à son aise, se fût, en

effet, montré très habile, en empruntant la personnalité d'un pêcheur

assez notoire pour que personne n'en puisse raisonnablement suspecter

l'identité professionnelle.

Quelque tentante que fût cette combinaison, il y fallait cependant

renoncer. Le concours de Sigmaringen avait eu lieu, Ilia Brusch,

vainqueur du tournoi, avait annoncé publiquement son projet, et

certainement il ne se prêterait pas de bonne grâce à une substitution de

personne, substitution très scabreuse, au surplus, puisque les traits du

lauréat étaient désormais connus d'un grand nombre de ses collègues.

Toutefois, s'il fallait renoncer à ce qu'Ilia Brusch consentît à laisser

effectuer sous son nom, par un autre que lui, le voyage qu'il avait

entrepris, il existait peut-être un moyen terme d'arriver au même but.

Dans l'impossibilité d'être Ilia Brusch, Karl Dragoch ne pouvait-il

se contenter de prendre passage à son bord? Qui ferait attention au

compagnon d'un homme devenu presque célèbre et qui monopoliserait

par conséquent à son profit l'intérêt général? Et même, si quelqu'un

laissait par inadvertance tomber un regard distrait sur ce compagnon

obscur, était-il admissible qu'il établît le moindre rapprochement entre

ce vague inconnu et le policier, qui accomplirait ainsi sa mission dans

une ombre protectrice?

Ce projet longuement examiné, Karl Dragoch, en dernière analyse, le

jugea excellent, et résolut de le réaliser. On a vu avec quelle maëstria

il avait machiné sa scène initiale, mais cette scène eût été, au besoin,

suivie de beaucoup d'autres. S'il l'avait fallu, Ilia Brusch eût été

traîné chez le commissaire, emprisonné même sous de spécieux prétextes,

effrayé de cent façons. Karl Dragoch, on peut en être sûr, eût joué de

l'arbitraire sans remords, jusqu'au moment où le pêcheur, terrifié,

n'aurait plus vu qu'un sauveur dans le passager qu'il repoussait.

Le détective s'estimait heureux, toutefois, d'avoir triomphé sans

employer cette violence morale et sans continuer la comédie plus loin

que le premier acte.

Maintenant, il était dans la place, bien certain que, s'il faisait mine

de vouloir la quitter, son hôte s'opposerait à son départ avec autant

d'énergie qu'il s'était opposé à son entrée. Restait à tirer parti de la

situation.

Pour cela, Karl Dragoch n'avait qu'à se laisser entraîner par le

courant. Pendant que son compagnon pêcherait ou godillerait, il

surveillerait le fleuve, où rien d'anormal n'échapperait à son regard

expérimenté. Chemin faisant, il s'aboucherait avec ses hommes disséminés

le long des rives. A la première nouvelle d'un délit ou d'un crime,

il se séparerait d'Ilia Brusch pour se lancer sur les traces des

malfaiteurs, et il en serait au besoin de même, si, en l'absence de tout

crime ou de tout délit, un indice suspect attirait son attention.

Tout cela était sagement combiné et, plus il y pensait, plus Karl

Dragoch s'applaudissait de son idée, qui, en lui assurant l'incognito

sur toute la longueur du Danube, multipliait les chances du succès.

Malheureusement, en raisonnant ainsi, le détective ne tenait pas compte

du hasard. Il ne se doutait guère qu'une série de faits des plus

singuliers allait, dans peu de jours, aiguiller ses recherches dans une

direction imprévue et donner à sa mission une ampleur inattendue.

VI

LES YEUX BLEUS

En quittant la barge, Karl Dragoch gagna les quartiers du centre. Il

connaissait Ratisbonne, et c'est sans hésiter sur la direction à suivre

qu'il s'engagea à travers les rues silencieuses, flanquées ça et là de

donjons féodaux à dix étages, de cette cité jadis bruyante, que n'anime

plus guère une population tombée à vingt-six mille âmes.

Karl Dragoch ne songeait pas à visiter la ville, comme le croyait Ilia

Brusch. Ce n'est pas en qualité de touriste qu'il voyageait. A peu de

distance du pont, il se trouva en face du Dom, la cathédrale aux tours

inachevées, mais il ne jeta qu'un coup d'oeil distrait sur son curieux

portail de la fin du XVe siècle. Assurément, il n'irait pas admirer, au

Palais des Princes de Tour et Taxis, la chapelle gothique et le cloître

ogival, pas plus que la bibliothèque de pipes, bizarre curiosité de cet

ancien couvent. Il ne visiterait pas davantage le Rathhaus, siège de la

Diète autrefois, et aujourd'hui simple Hôtel de Ville, dont la salle

est ornée de vieilles tapisseries, et où la chambre de torture avec ses

divers appareils est montrée, non sans orgueil, par le concierge de

l'endroit. Il ne dépenserait pas un _trinkgeld_, le pourboire allemand,

à payer les services d'un cicérone. Il n'en avait pas besoin, et c'est

sans le secours de personne qu'il se rendit au Bureau des Postes, où

plusieurs lettres l'attendaient à des initiales convenues. Karl Dragoch,

ayant lu ces lettres, sans que son visage décelât aucun sentiment, se

disposait à sortir du bureau, lorsqu'un homme assez vulgairement vêtu

l'accosta sur la porte.

Cet homme et Dragoch se connaissaient, car celui-ci d'un geste arrêta

le nouveau venu au moment où il allait prendre la parole. Ce geste

signifiait évidemment: «Pas ici.» Tous deux se dirigèrent vers une place

voisine.

«Pourquoi ne m'as-tu pas attendu sur le bord du fleuve? demanda Karl

Dragoch, quand il s'estima à l'abri des oreilles indiscrètes.

--Je craignais de vous manquer, lui fut-il répondu. Et, comme je savais

que vous deviez venir à la poste....

--Enfin, te voilà, c'est l'essentiel, interrompit Karl Dragoch. Rien de

neuf?

--Rien.

--Pas même un vulgaire cambriolage dans la région?

--Ni dans la région, ni ailleurs, le long du Danube s'entend.

--A quand remontent tes dernières nouvelles?

--Il n'y a pas deux heures que j'ai reçu un télégramme de notre bureau

central de Budapest. Calme plat sur toute la ligne.

Karl Dragoch réfléchit un instant.

--Tu vas aller au Parquet de ma part. Tu donneras ton nom, Friedrick

Ulhmann, et tu prieras qu'on te tienne au courant s'il survenait la

moindre chose. Tu partiras ensuite pour Vienne.

--Et nos hommes?

--Je m'en charge. Je les verrai au passage. Rendez-vous à Vienne,

d'aujourd'hui en huit, c'est le mot d'ordre.

--Vous laisserez donc le haut fleuve sans surveillance? demanda Ulhmann.

--Les polices locales y suffiront, répondit Dragoch, et nous accourrons

à la moindre alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est jamais rien

passé, au-dessus de Vienne, qui soit de notre compétence. Pas si bêtes,

nos bonshommes, d'opérer si loin de leur base.

--Leur base?... répéta Ulhmann. Auriez-vous des renseignements

particuliers?

--J'ai, en tous cas, une opinion.

--Qui est?...

--Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je te prédis que nous débuterons

entre Vienne et Budapest.

--Pourquoi là plutôt qu'ailleurs?

--Parce que c'est là que le dernier crime a été commis. Tu sais bien, ce

fermier qu'ils ont fait «chauffer» et qu'on a retrouvé brûlé jusqu'aux

genoux.

--Raison de plus pour qu'ils opèrent ailleurs la prochaine fois.

--Parce que?...

--Parce qu'ils se diront que le district où ce crime a été perpétré doit

être tout spécialement surveillé. Ils iront donc plus loin tenter la

fortune. C'est ce qu'ils ont fait jusqu'ici. Jamais deux fois de suite

au même endroit.»

--Ils ont raisonné comme des bourriques, et tu les imites, Friedrick

Ulhmann, répliqua Karl Dragoch. Mais c'est bien sur leur sottise que je

compte. Tous les journaux, comme tu as dû le voir, m'ont attribué un

raisonnement analogue. Ils ont publié avec un parfait ensemble que je

quittais le Danube supérieur, où, selon moi, les malfaiteurs ne

se risqueraient pas à revenir, et que je partais pour la Hongrie

méridionale. Inutile de te dire qu'il n'y a pas un mot de vrai

là-dedans, mais tu peux être sûr que ces communications tendancieuses

n'ont pas manqué de toucher les intéressés.

--Vous en concluez?

--Qu'ils n'iront pas du côté de la Hongrie méridionale se jeter dans la

gueule du loup.

--Le Danube est long, objecta Ulhmann. Il y a la Serbie, la Roumanie, la

Turquie...

--Et la guerre?.. Rien à faire par là pour eux. Nous verrons bien, au

surplus.

Karl Dragoch garda un instant le silence.

--A-t-on ponctuellement suivi mes instructions? reprit-il.

--Ponctuellement.

--La surveillance du fleuve a été continuée?

--Jour et nuit.

--Et l'on n'a rien découvert de suspect?

--Absolument rien. Toutes les barges, tous les chalands ont leurs

papiers en règle. A ce propos, je dois vous dire que ces opérations de

contrôle soulèvent beaucoup de murmures. La batellerie proteste, et, si

vous voulez mon opinion, je trouve qu'elle n'a pas tort. Les bateaux

n'ont rien avoir dans ce que nous cherchons. Ce n'est pas sur l'eau que

des crimes sont commis.

Karl Dragoch fronça les sourcils.

--J'attache une grande importance à la visite des barges, des chalands

et même des plus petites embarcations, répliqua-t-il d'un ton sec.

J'ajouterai, une fois pour toutes, que je n'aime pas les observations.

Ulhmann fit le gros dos.

--C'est bon, Monsieur, dit-il.

Karl Dragoch reprît:

--Je ne sais encore ce que je ferai... Peut-être m'arrêterai-je à

Vienne. Peut-être pousserai-je jusqu'à Belgrade... Je ne suis pas

fixé... Comme il importe de ne pas perdre de contact, tiens-moi au

courant par un mot adressé en autant d'exemplaires qu'il sera nécessaire

à ceux de nos hommes échelonnés entre Ratisbonne et Vienne.

--Bien, Monsieur, répondit Ulhmann. Et moi?.. Où vous reverrai-je?

--A Vienne, dans huit jours, je te l'ai dit, répondit Dragoch.

Il réfléchit quelques instants.

--Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne manque pas de passer au Parquet et

prends ensuite le premier train.

Ulhmann s'éloignait déjà. Karl Dragoch le rappela.

--Tu as entendu parler d'un certain Ilia Brusch? interrogea-t-il.

--Ce pêcheur qui s'est engagé à descendre le Danube la ligne à la main?

--Précisément. Eh bien, si tu me vois avec lui, n'aie pas l'air de me

connaître.»

Là-dessus, ils se séparèrent, Friedrick Ulhmann disparut vers le haut

quartier, tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers l'hôtel de la

Croix-d'Or, où il comptait dîner.

Une dizaine de convives, causant de choses et d'autres, étaient déjà à

table, lorsqu'il prit place à son tour. S'il mangea de grand appétit,

Karl Dragoch ne se mêla point à la conversation. Il écoutait, par

exemple, en homme qui a l'habitude de prêter l'oreille à tout ce qu'on

dit autour de lui. Aussi ne put-il manquer d'entendre, quand l'un des

convives demanda à son voisin:

«Eh bien, cette fameuse bande, on n'en a donc pas de nouvelles?

--Pas plus que du fameux Brusch, répondit l'autre. On attendait son

passage à Ratisbonne, et il n'a pas encore été signalé.

--C'est singulier.

--A moins que Brusch et le chef de la bande ne fassent qu'un.

--Vous voulez rire?

--Eh!.. qui sait?..»

Karl Dragoch avait vivement relevé les yeux. C'était la seconde fois

que cette hypothèse, décidément dans l'air, venait s'imposer à son

attention. Mais il eut comme un imperceptible haussement d'épaules, et

acheva son dîner sans prononcer une parole. Plaisanterie que tout cela.

D'ailleurs, il était bien renseigné, ce bavard, qui ne connaissait même

pas l'arrivée d'Ilia Brusch à Ratisbonne.

Son dîner terminé, Karl Dragoch redescendit vers les quais. Là, au lieu

de regagner tout de suite la barge, il s'attarda quelques instants

sur le vieux pont de pierre qui réunit Ratisbonne à Stadt-am-Hof, son

faubourg, et laissa errer son regard sur le fleuve, où quelques bateaux

glissaient encore en se hâtant de profiter de la lumière mourante du

jour.

Il s'oubliait dans cette contemplation, quand une main se posa sur son

épaule, en même temps que l'interpellait une voix familière.

«Il faut croire, monsieur Jaeger, que tout cela vous intéresse.

Karl Dragoch se retourna et vit, en face de lui, Ilia Brusch, qui le

regardait en souriant.

--Oui, répondit-il, tout ce mouvement du fleuve est curieux. Je ne me

lasse pas de l'observer.

--Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch. cela vous intéressera davantage,

lorsque nous arriverons sur le bas fleuve, où les bateaux sont plus

nombreux. Vous verrez, quand nous serons aux Portes de Fer!.. Les

connaissez-vous?

--Non, répondit Dragoch.

--Il faut avoir vu cela! déclara Ilia Brusch. S'il n'y a pas au monde

un plus beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur tout le cours du

Danube, un plus bel endroit que les Portes de Fer!..

Cependant la nuit était devenue complète. La grosse montre d'Ilia Brusch

marquait plus de neuf heures.

Le pilote du Danube · 第 4 / 17 段