monsieur Jaeger, dit-il. Si je suis venu vous trouver, c'est pour vous
rappeler que nous partons demain de très bonne heure, et que nous
ferions bien, par conséquent, d'aller nous coucher.
--Je vous suis, monsieur Brusch, approuva Karl Dragoch.
Tous deux descendirent vers la rive. Comme ils tournaient l'extrémité du
pont, le passager de dire:
--Et la vente de notre poisson, monsieur Brusch?.. Êtes-vous satisfait?
--Dites enchanté, monsieur Jaeger! Je n'ai pas à vous remettre moins de
quarante et un florins!.
--Ce qui fera soixante-huit, avec les vingt-sept précédemment encaissés.
Et nous ne sommes, qu'à Ratisbonne!.. Eh! eh! monsieur Brusch, l'affaire
ne me paraît pas si mauvaise!
--J'en arrive à le croire,» reconnut le pêcheur.
Un quart d'heure plus tard, tous deux dormaient l'un près de l'autre,
et, au soleil levant, l'embarcation était déjà à cinq kilomètres de
Ratisbonne.
En aval de cette ville, les rives du Danube présentent des aspects
très différents. Sur la droite se succèdent à perte de vue de fertiles
plaines, une riche et productive campagne, où ne manquent ni les fermes,
ni les villages, tandis que, sur la gauche, se massent des forêts
profondes et s'étagent des collines qui vont se souder au Bohmerwald.
En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch purent apercevoir, au-dessus de la
bourgade de Donaustauf, le Palais d'été des Princes de Tour et Taxis,
et le vieux château épiscopal de Ratisbonne, puis, au delà, sur le
Savaltorberg, le Walhalla, ou «Séjour des élus», sorte de Parthénon
égaré sous le ciel bavarois, qui n'est point celui de l'Attique, et dont
la construction est due au roi Louis. A l'intérieur, c'est un musée, où
figurent les bustes des héros de la Germanie, musée moins admirable que
les belles dispositions architecturales de l'extérieur. Si le Walhalla
ne vaut pas, en effet, le Parthénon d'Athènes, il l'emporte sur celui
dont les Écossais ont décoré une des collines d'Édimbourg, la «vieille
enfumée».
Longue est la distance séparant Ratisbonne de Vienne, lorsqu'on suit les
méandres du Danube. Cependant, sur cette route liquide de près de quatre
cent soixante-quinze kilomètres, les cités de quelque importance sont
rares. On ne trouve guère a signaler que Straubing, entrepôt agricole
de la Bavière, où la barge s'arrêta le soir du 18 août; Passau, où elle
arriva le 20, et Lintz qu'elle dépassa dans la journée du 21. En
dehors de ces villes, dont les deux dernières ont une certaine valeur
stratégique, mais dont aucune n'atteint vingt mille âmes il n'existe que
d'insignifiantes agglomérations.
A défaut des oeuvres de l'homme, le touriste a, du moins, pour se
défendre contre l'ennui, le spectacle toujours varié des rives du grand
fleuve. Au-dessous de Straubing, où il s'étale déjà sur une largeur de
quatre cents mètres, le Danube ne cesse de se resserrer, tandis que les
premières ramifications des Alpes Rhétiques surélèvent peu à peu la rive
droite.
A Passau, bâtie au confluent de trois cours d'eau, le Danube, l'Inn et
l'Ils, dont les deux premiers comptent parmi les plus importants de
l'Europe, on quitte l'Allemagne, et cette même rive droite devient
autrichienne dans l'aval immédiat de la ville, tandis que c'est
seulement quelques kilomètres plus bas, au confluent de la Dadelsbach,
que la rive gauche commence à faire partie de l'empire des Habsbourg. En
ce point, le lit du fleuve est réduit à une étroite vallée de deux cents
mètres environ qui va le conduire jusqu'à Vienne, tantôt s'élargissant
au point de permettre la formation de véritables lacs parsemés d'îles
et d'îlots, tantôt rapprochant plus encore ses parois entre lesquelles
grondent les eaux furieuses.
Ilia Brusch paraissait n'accorder aucun intérêt à cette succession de
spectacles changeants et toujours sublimes, et semblait uniquement
préoccupé d'activer de toute la vigueur de ses bras l'allure de son
embarcation. L'attention qu'il lui fallait apporter à la conduite de
la barge eût, d'ailleurs, suffi à excuser son indifférence. Outre les
difficultés résultant des bancs de sable, difficultés qui sont monnaie
courante de la navigation danubienne, il en avait à vaincre de plus
sérieuses. Quelques kilomètres avant Passau, il avait dû affronter les
rapides de Wilshofen, puis, cent cinquante kilomètres plus bas, un
peu au-dessous de Grein, l'une des villes les plus misérables de la
Haute-Autriche, ce furent ceux autrement redoutables du Strudel et du
Wirbel.
En cet endroit, la vallée devient un étroit couloir limité par
des parois sauvages, entre lesquelles se précipitent les eaux
bouillonnantes. Autrefois, de nombreux récifs rendaient ce passage des
plus dangereux, et il n'était pas rare que la batellerie y éprouvât de
graves dommages. Maintenant, le danger a notablement diminué. On a fait
sauter à la mine les plus gênantes des roches qui s'échelonnaient
d'une rive à l'autre. Les rapides ont perdu de leur fureur, les remous
n'attirent plus les bateaux dans leurs tourbillons avec la même
violence, et les catastrophes sont devenues moins fréquentes. Beaucoup
de précautions, cependant, sont encore à prendre, autant pour les grands
chalands que pour les petites embarcations.
Tout cela n'était pas pour embarrasser Ilia Brusch. Il suivait les
passes, évitait les bancs de sable, dominait les remous et les rapides,
avec une étonnante habileté. Cette habileté, Karl Dragoch l'admirait,
mais il ne laissait pas aussi d'être surpris qu'un simple pêcheur eût
une science si parfaite du Danube et de ses traîtresses surprises.
Si Ilia Brusch étonnait Karl Dragoch, la réciproque n'était pas moins
vraie. Le pêcheur admirait, sans y rien comprendre, l'étendue des
relations de son passager. Si infime que fût le lieu choisi pour la
halte du soir, il était rare que M. Jaeger n'y trouvât pas quelqu'un de
connaissance. A peine la barge était-elle amarrée, il sautait à terre et
presque aussitôt il était abordé par une ou deux personnes. Jamais, du
reste, il ne s'oubliait en de longues conversations. Après un échange
de quelques mots, les interlocuteurs se séparaient, et M. Jaeger
réintégrait la barge, tandis que les étrangers s'éloignaient. A la fin
Ilia Brusch n'y put tenir.
«Vous ayez donc des amis un peu partout, monsieur Jaeger? demanda-t-il
un jour.
--En effet, monsieur Brusch, répondit Karl Dragoch. Cela tient à ce que
j'ai souvent parcouru ces contrées.
--En touriste, monsieur Jaeger?
--Non, monsieur Brusch, pas en touriste. Je voyageais à cette époque
pour une maison de commerce de Budapest, et, dans ce métier-là, non
seulement on voit du pays, mais on se crée de nombreuses relations, vous
le savez.»
Tels furent les seuls incidents--si l'on peut appeler cela des
incidents--qui marquèrent le voyage du 18 au 24 août. Ce jour-là, après
une nuit passée le long de la rive, loin de tout village, en dessous de
la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit en route avant l'aube,
ainsi qu'il en avait coutume. Cette journée ne devait pas être pareille
aux précédentes. Le soir même, en effet, on serait à Vienne, et, pour la
première fois, depuis huit jours, Ilia Brusch allait pêcher, afin de ne
pas décevoir les admirateurs qu'il ne pouvait manquer d'avoir dans la
capitale, où il avait eu soin de faire annoncer son arrivée par les cent
voix de la Presse.
D'ailleurs, ne fallait-il pas penser aux intérêts de M. Jaeger, trop
négligés pendant cette semaine de navigation acharnée? Bien qu'il ne se
plaignit pas, ainsi qu'il s'y était engagé, celui-ci ne devait pas être
content, Ilia Brusch le comprenait de reste, et c'est pour être en
mesure de lui donner au moins une apparence de satisfaction, qu'il
s'était arrangé de manière à n'avoir qu'une trentaine de kilomètres à
franchir durant cette dernière journée. Ainsi, malgré la diminution de
sa vitesse, il lui serait quand même possible d'atteindre Vienne d'assez
bonne heure pour tirer parti du produit de sa pêche.
Au moment où Karl Dragoch sortit de la cabine, le butin était déjà
abondant, mais le pêcheur devait faire mieux encore. Vers onze heures,
sa ligne ramena un brochet de vingt livres. C'était une pièce royale qui
obtiendrait sûrement un haut prix des amateurs viennois.
Enhardi par ce succès, Ilia Brusch voulut tenter la chance une dernière
fois, ce en quoi il eut grand tort, ainsi que l'événement le prouva.
Comment s'y prit-il? Il eût été bien incapable de le dire. Le fait est
que, lui, toujours si adroit, eut à ce moment un coup malheureux. Que ce
soit le résultat d'un instant de distraction ou pour toute autre cause,
sa ligne, fut mal lancée, et l'hameçon, violemment ramené, vint frapper
son visage où il traça un sillon sanglant. Ilia Brusch poussa un cri de
douleur.
Après avoir labouré les chairs, l'hameçon, continuant sa route, agrippa
au passage les lunettes aux grands verres noirs que le pêcheur portait
jour et nuit, et cet instrument, enlevé comme une plume, se mit à
décrire des courbes éperdues à quelques centimètres au-dessus de la
surface de l'eau.
Étouffant une exclamation de dépit, Ilia Brusch, après un coup d'oeil
plein d'inquiétude à l'adresse de M. Jaeger, eut tôt fait de ramener à
lui les lunettes vagabondes, qu'il s'empressa de remettre à leur place
primitive. Alors seulement il parut soulagé.
Cet incident n'avait duré que quelques secondes, mais ces quelques
secondes avaient suffi à Karl Dragoch pour constater que son hôte
possédait de magnifiques yeux bleus, dont le regard très vif semblait
peu compatible avec une vue maladive.
Le détective ne put faire autrement que de réfléchir à cette
singularité, son tempérament le portant à réfléchir sur tous les sujets
qui sollicitaient son attention, et ses réflexions ne furent pas
terminées après que les yeux bleus eurent disparu de nouveau derrière
l'écran noir qui les dissimulait habituellement. Il est inutile de dire
qu'Ilia Brusch ne pêcha pas davantage ce jour-là. Son estafilade, plus
douloureuse que grave, sommairement pansée, il rangea avec soin ses
engins, tandis que le bateau suivait tout seul le fil du courant, puis
ce fut l'heure du déjeuner.
Peu d'instants auparavant, on était passé au pied du Kalhemberg, mont de
trois cent cinquante mètres, dont le sommet domine la ville de Vienne.
Maintenant, plus on avançait, plus l'animation des rives annonçait
l'approche d'une importante cité. Les villas, tout d'abord, s'étaient
succédé, de plus en plus rapprochées. Puis, des usines avaient souillé
le ciel des fumées de leurs hautes cheminées. Bientôt Ilia Brusch et son
compagnon aperçurent quelques fiacres mettant dans cette banlieue une
note franchement urbaine.
Dès les premières heures de l'après-midi, la barge dépassa Nussdorf,
point où s'arrêtent les bateaux à vapeur, en raison de leur tirant
d'eau. La modeste embarcation du pêcheur avait à cet égard de moindres
exigences. D'ailleurs, elle ne contenait pas, comme les dampsschiffs,
des voyageurs, qui eussent exigé d'être transportés par le canal
jusqu'au coeur même de la ville.
Libre de ses mouvements, Ilia Brusch suivit le grand bras du Danube.
Avant quatre heures, il s'arrêtait près de la rive et frappait son
amarre à l'un des arbres du Prater, promenade fameuse, qui est à Vienne
ce que le Bois de Boulogne est à Paris.
«Qu'avez-vous donc aux yeux, monsieur Brusch? demanda à ce moment Karl
Dragoch qui, depuis l'incident des lunettes, n'avait prononcé que de
rares paroles.
Ilia Brusch interrompit son travail et se tourna vers son passager.
--Aux yeux? répéta-t-il d'un ton interrogatif.
--Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est pas pour votre plaisir, je
suppose, que vous portez ces lunettes noires?
--Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!.. J'ai la vue faible, et la lumière
me fait mal, voilà tout.»
La vue faible?.. Avec des yeux pareils!..
Son explication donnée, Ilia Brusch acheva d'amarrer sa barge. Son
passager le regardait faire d'un air songeur.
VII
CHASSEURS ET GIBIERS
Quelques promeneurs animaient, en cette après-midi d'août, la rive du
Danube, qui forme, au Nord-Est, l'extrême limite de la promenade du
Prater. Ces promeneurs guettaient-ils Ilia Brusch? Probablement,
celui-ci ayant eu soin de faire préciser à l'avance par les journaux
le lieu et presque l'heure de son arrivée. Mais comment les curieux,
disséminés sur un aussi vaste espace, découvriraient-ils la barge que
rien ne signalait à leur attention?
Ilia Brusch avait prévu cette difficulté. Dès que son embarcation fut
amarrée, il s'empressa de dresser un mât portant une longue banderolle
sur laquelle on pouvait lire: _Ilia Brusch, Lauréat du concours de
Sigmaringen_; puis, sur le toit du rouf, il fit, des poissons capturés
pendant la matinée, une sorte d'étalage, en donnant au brochet la place
d'honneur.
Cette réclame à l'américaine eut un résultat immédiat. Quelques badauds
s'arrêtèrent en face de la barge et la contemplèrent d'un air désoeuvré.
Ces premiers badauds en attirant d'autres, le rassemblement prit en
quelques instants des proportions telles que les véritables curieux ne
purent faire autrement que de le remarquer. Ils accoururent, et, en
voyant tous ces gens se hâter dans la même direction, d'autres se mirent
à courir à leur exemple sans savoir pourquoi. En moins d'un quart
d'heure, cinq cents personnes étaient groupées en face de la barge. Ilia
Brusch n'avait jamais rêvé pareil succès:
Entre ce public et le pêcheur, le dialogue ne tarda pas à s'engager.
«Monsieur Brusch? demanda un des assistants.
--Présent, répondit l'interpellé.
--Permettez-moi de me présenter. M. Claudius Roth, un de vos collègues
de la Ligue Danubienne.
--Enchanté, monsieur Roth!
--Plusieurs autres de nos collègues sont ici, d'ailleurs. Voici M.
Hanisch, M. Tietze, M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que je ne
connais pas.
--Moi, par exemple, Mathias Kasselick, de Budapest, dit un spectateur.
--Et moi, ajouta un autre, Wilhelm Bickel, de Vienne.
--Ravi, Messieurs, d'être en pays de connaissance, s'écria Ilia Brusch.
Les demandes et les réponses se croisèrent. La conversation devint
générale.
--Vous avez fait bon voyage, monsieur Brusch?
--Excellent.
--Voyage rapide, en tous cas. On ne vous attendait pas si tôt.
--Il y a pourtant quinze jours que je suis en route.
--Oui, mais il y a loin de Donaueschingen à Vienne!
--Neuf cents kilomètres, à peu près, ce qui fait une soixantaine de
kilomètres par jour en moyenne.
--Le courant les fait à peine en vingt-quatre heures.
--Ça dépend des endroits.
--C'est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous facilement?
--A merveille.
--Alors, vous êtes content?
--Très content.
--Aujourd'hui, votre pêche est fort belle. Il y a surtout un brochet
superbe.
--Il n'est pas mal, en effet.
--Combien le brochet?
--Ce qu'il vous plaira de le payer. Je vais, si vous le voulez bien,
mettre mon poisson aux enchères, en gardant le brochet pour la fin.
--Pour la bonne bouche, traduisit un plaisant.
--Excellente idée! s'écria M. Roth. L'acquéreur du brochet, au lieu
d'en manger la chair, pourra, s'il le préfère, le faire empailler, en
souvenir d'Ilia Brusch!»
Ce petit discours obtint un grand succès et les enchères commencèrent
avec animation. Un quart d'heure plus tard, le pêcheur avait encaissé
une somme rondelette, à laquelle le fameux brochet n'avait pas contribué
pour moins de trente-cinq florins.
La vente terminée, la conversation continua entre le lauréat et le
groupe d'admirateurs qui se pressait sur la berge. Renseigné sur le
passé, on s'enquérait de ses intentions pour l'avenir. Ilia Brusch
répondait, d'ailleurs, avec complaisance, et annonçait, sans en faire
mystère, qu'après avoir consacré à Vienne la journée du lendemain, il
irait, le soir du jour suivant, coucher à Presbourg.
Peu à peu, l'heure s'avançant, les curieux diminuèrent de nombre, chacun
regagnant son dîner. Obligé de penser au sien, Ilia Brusch disparut dans
le tôt, laissant son passager en pâture à l'admiration publique.
C'est pourquoi deux promeneurs, attirés par le rassemblement qui
comptait encore une centaine de personnes, n'aperçurent que Karl
Dragoch, solitairement assis au-dessous de la banderolle qui annonçait
_urbi et orbi_ le nom et la qualité du lauréat de la Ligue Danubienne.
L'un de ces nouveaux venus était un grand gaillard de trente ans
environ, large d'épaules, chevelure et barbe blondes, de ce blond slave
qui semble l'apanage de la race; l'autre, d'aspect robuste aussi, et
remarquable par l'insolite carrure de ses épaules, était plus âgé, et
ses cheveux grisonnants montraient qu'il avait dépassé la quarantaine.
Au premier regard que le plus jeune de ces personnages jeta vers la
barge, il tressaillit et fit un rapide mouvement de recul, en entraînant
son compagnon en arrière.
« C'est lui, dit-il, d'une voix étouffée, dès qu'ils furent sortis de la
foule.
--Tu crois?
--Sûr! Tu ne l'as donc pas reconnu?
--Comment l'aurais-je reconnu? Je ne l'ai jamais vu.
Un instant de silence suivit. Les deux interlocuteurs réfléchissaient.
--Il est seul dans la barque? demanda le plus âgé.
--Tout seul.
--Et c'est bien la barque d'Ilia Brusch?
--Pas d'erreur possible. Le nom est inscrit sur la banderolle.
--C'est à n'y rien comprendre.
Après un nouveau silence, ce fut le plus jeune qui reprit:
--Ce serait donc lui qui fait ce voyage à grand orchestre sous le nom
d'Ilia Brusch?
--Dans quel but?
Le personnage à la barbe blonde haussa les épaules.
--Dans le but de parcourir le Danube incognito, c'est clair.
--Diable! fit son compagnon grisonnant.
--Ça ne m'étonnerait pas, dit l'autre. C'est un malin, Dragoch, et son
coup aurait parfaitement réussi, sans le hasard qui nous a fait passer
par ici.
Le plus âgé des deux interlocuteurs paraissait mal convaincu.
--C'est du roman, murmura-t-il entre ses dents.
--Tout à fait, Titcha, tout à fait, approuva son compagnon, mais Dragoch
aime assez les moyens romanesques. Nous tirerons, d'ailleurs, la chose
au clair. On disait autour de nous que la barge resterait à Vienne
demain toute la journée. Nous n'aurons qu'à revenir. Si Dragoch est
toujours là, c'est que c'est bien lui qui est entré dans la peau d'Ilia
Brusch.
--Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous?
Son interlocuteur ne répondit pas tout de suite.
--Nous aviserons, » dit-il.
Tous deux s'éloignèrent du côté de la ville, laissant la barge entourée
d'un public de plus en plus clairsemé. La nuit s'écoula paisiblement
pour Ilia Brusch et son passager. Quand celui-ci sortit de la cabine,
il trouva le premier en train de faire subir à ses engins de pêche une
révision générale.
« Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl Dragoch en manière de bonjour.
--Beau temps, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch.
--Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur Brusch, pour visiter la
ville?
--Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne suis pas curieux de mon naturel,
et j'ai ici de quoi m'occuper toute la journée. Après deux semaines de
navigation, ce n'est pas du luxe de remettre un peu d'ordre.
--A votre aise, monsieur Brusch. Pour moi, je n'imiterai pas votre
indifférence et je compte rester à terre jusqu'au soir.
--Et bien vous ferez, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch, puisque
c'est à Vienne que vous demeurez. Peut-être avez-vous de la famille qui
ne sera pas fâchée de vous voir.
--C'est une erreur, monsieur Brusch, je suis garçon.
--Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis. On n'est pas trop de deux pour
porter le fardeau de la vie.
Karl Dragoch se mit à rire.
--Fichtre! monsieur Brusch, vous n'êtes pas gai, ce matin.
--On a ses jours, monsieur Jaeger, répondit le pêcheur. Mais que cela ne
vous empêche pas de vous amuser le mieux possible.
--Je tâcherai, monsieur Brusch, » répondit Karl Dragoch en s'éloignant.
A travers le Prater, il alla rejoindre la Haupt-Allée, rendez-vous des
élégances viennoises pendant la saison. Mais, à cette époque de l'année,
et à cette heure, la Haupt-Allée était presque déserte et il put hâter
le pas sans être gêné par la foule.
Il y avait, toutefois, assez de monde pour que son attention ne fût pas
attirée par deux promeneurs qu'il croisa, en même temps que plusieurs
autres, comme il arrivait à la hauteur du Constantins Hugel, colline
artificielle dont on a jugé bon de varier la perspective du Prater. Sans
s'occuper de ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua tranquillement
sa route, et, dix minutes plus tard, il entrait dans un petit café du
rond-point du Prater, le Prater Stern en allemand. Il y était attendu.
Un consommateur déjà attablé se leva, en l'apercevant, et vint à sa
rencontre.
«Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch.
--Bonjour, Monsieur, répondit Friedrich Ulhmann.
--Toujours rien de neuf?
--Toujours rien.
--C'est bon. Cette fois, nous pouvons disposer de la journée et convenir
mûrement de ce que nous devons faire.»
Si Karl Dragoch n'avait pas remarqué les deux promeneurs de la
Haupt-Allée, ceux-ci--les mêmes individus que le hasard avait conduits,
la veille, près de la barge d'Ilia Brusch--l'avaient parfaitement vu,
au contraire. D'un même mouvement ils avaient fait volte-face, après le
passage du chef de la police danubienne, et l'avaient suivi, en gardant
une distance suffisante pour éviter toute surprise. Quand Dragoch
eut disparu dans le petit café, ils entrèrent dans un établissement
semblable situé vis-à-vis du premier, de l'autre côté du rond-point,
résolus à rester, s'il le fallait, toute la journée en embuscade.
Leur patience fut mise à l'épreuve. Après avoir consacré plusieurs
heures à convenir dans le détail de leurs faits et gestes, Dragoch et
Ulhmann déjeunèrent sans se presser. Leur déjeuner terminé, désireux
d'échapper à l'atmosphère étouffante de la salle, ils se firent servir à
l'air libre la tasse de café devenue le complément indispensable de tout
repas. Ils étaient en train de la savourer, quand Dragoch fit soudain
un geste d'étonnement et, comme désireux de n'être pas reconnu, rentra
rapidement dans l'intérieur du restaurant, d'où, à travers les rideaux
du vitrage, il surveilla un homme qui traversait la place en ce moment.
«C'est lui, Dieu me pardonne!» murmura Dragoch, en suivant des yeux Ilia
Brusch.
C'était Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable à sa figure rasée, à
ses lunettes et à ses cheveux noirs comme ceux d'un Italien du Sud.
Quand celui-ci se fut engagé dans la Kaiser-Josephstrasse, Dragoch
vint rejoindre Ulhmann demeuré sur la terrasse, lui intima l'ordre de
l'attendre autant qu'il serait nécessaire, et s'élança sur les traces du
pêcheur.
Ilia Brusch marchait, sans songer à se retourner, avec le calme d'une
conscience paisible. D'un pas tranquille, il marcha jusqu'au bout de
la Kaiser-Josephstrasse, puis, en droite ligne, à travers le parc de
l'Augarten, il arriva à la Brigittenau. Quelques instants, il parut
alors hésiter, et pénétra finalement dans une échoppe de sordide
apparence ouvrant sa pauvre devanture dans l'une des plus misérables
rues de ce quartier ouvrier.
Une demi-heure plus tard il ressortait. Toujours filé, sans le savoir,
par Karl Dragoch, qui ne manqua pas en passant de lire l'enseigne de
la boutique où son compagnon de voyage venait de s'arrêter, il prit la
Rembrandtgasse, puis, remontant la rive gauche du canal, atteignit
la Praterstrasse, qu'il suivit jusqu'au rond-point. Là, il tourna
délibérément à droite et s'éloigna par la Haupt-Allée, sous les arbres
du Prater. Il rentrait évidemment à bord de la barge, et Karl Dragoch
jugea inutile de continuer plus longtemps sa filature.
Celui-ci revint donc au petit café, devant lequel Friedrich Ulhmann
l'avait fidèlement attendu.
«Connais-tu un juif du nom de Simon Klein? demanda-t-il en l'abordant.
--Certainement, répondit Ulhmann.
--Qu'est-ce que c'est que ce juif?
--Pas grand'chose de bon. Brocanteur, usurier, au besoin receleur, je
crois que ces trois mots le peignent du haut en bas.
--C'est bien ce que je pensais, murmura Dragoch, qui paraissait plongé
en de profondes réflexions.
Après un instant, il reprit:
--Combien d'hommes avons-nous ici?
--Une quarantaine, répondit Ulhmann.