incapables de se maintenir dans ces limites extrêmes, et ce qu'on
appelle la _Question d'Orient_ n'est que l'histoire de leur retraite
séculaire.
A la différence des envahisseurs qui les avaient précédés et qu'ils
prétendaient déloger à leur profit, ces musulmans asiatiques n'ont
jamais réussi à s'assimiler les peuples qu'ils soumettaient à leur
pouvoir. Établis par la conquête, ils sont restés des conquérants
commandant en maîtres à des esclaves. Aggravée par la différence des
religions, une telle méthode de gouvernement ne pouvait avoir d'autre
conséquence que la révolte permanente des vaincus.
L'histoire est pleine, en effet, de ces révoltes, qui, après des siècles
de luttes, avaient abouti, en 1875, à l'indépendance plus ou moins
complète de la Grèce, du Monténégro, de la Roumanie et de la Serbie.
Quant aux autres populations chrétiennes, elles continuaient à subir la
domination des sectateurs de Mahomet.
Cette domination, dans les premiers mois de 1875, se fit plus lourde et
plus vexatoire encore que de coutume. Sous l'influence d'une réaction
musulmane qui triomphait alors au palais du Sultan, les chrétiens de
l'Empire ottoman furent surchargés d'impôts, malmenés, tués, torturés de
mille manières. La réponse ne se fit pas attendre. Au début de l'été,
l'Herzégovine se souleva une fois de plus.
Des bandes de patriotes battirent la campagne, et, commandées par des
chefs de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich, infligèrent
échecs sur échecs aux troupes régulières envoyées contre elles.
Bientôt l'incendie se propagea, gagna le Monténégro, la Bosnie, la
Serbie. Une nouvelle défaite subie par les armes turques aux défilés de
la Duga, en janvier 1876, acheva d'enflammer les courages, et la fureur
populaire commença à gronder en Bulgarie. Comme toujours, cela débuta
par de sourdes conspirations, par des réunions clandestines auxquelles
se rendait en grand secret la jeunesse ardente du pays.
Dans ces conciliabules, les chefs se dégagèrent rapidement et
affermirent leur autorité sur une clientèle plus ou moins nombreuse,
les uns par l'éloquence du verbe, d'autres par la valeur de leur
intelligence ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu de temps,
chaque groupement, et, au-dessus des groupements, chaque ville eut le
sien.
A Roustchouk, important centre bulgare situé au bord du Danube, presque
exactement en face de la ville roumaine de Giurgievo, l'autorité fut
dévolue sans conteste au pilote Serge Ladko. On n'aurait pu faire un
meilleur choix.
Agé de près de trente ans, de haute taille, blond comme un Slave du
Nord, d'une force herculéenne, d'une agilité peu commune, rompu à tous
les exercices du corps, Serge Ladko possédait cet ensemble de qualités
physiques qui facilite le commandement. Ce qui vaut mieux, il avait
aussi les qualités morales nécessaires à un chef: l'énergie dans la
décision, la prudence dans l'exécution, l'amour passionné de son pays.
Serge Ladko était né à Roustchouk, où il exerçait la profession de
pilote du Danube, et il n'avait jamais quitté la ville, si ce n'est pour
conduire, soit vers Vienne ou plus en amont encore, soit jusqu'aux
flots de la mer Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient à
sa connaissance parfaite du grand fleuve. Dans l'intervalle de ces
navigations mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait ses loisirs à la
pêche, et, servi par des dons naturels exceptionnels, il avait acquis
une étonnante habileté dans cet art, dont les produits, joints à ses
honoraires de pilotage, lui assuraient la plus large aisance.
Obligé par son double métier de passer sur le fleuve les quatre
cinquièmes de sa vie, l'eau était peu à peu devenue son élément.
Traverser le Danube, large à Roustchouk comme un bras de mer, n'était
qu'un jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les sauvetages de ce
merveilleux nageur.
Une existence si digne et si droite avait, bien avant les troubles
anti-turcs, rendu Serge Ladko populaire à Roustchouk. Innombrables y
étaient ses amis, parfois inconnus de lui. On pourrait même dire que ces
amis comprenaient l'unanimité des habitants de la ville, si Ivan Striga
n'avait pas existé.
C'était aussi un enfant du pays, cet Ivan Striga, comme Serge Ladko,
dont il réalisait la vivante antithèse.
Physiquement, il n'y avait entre eux rien de commun, et pourtant un
passeport, qui se contente de désignations sommaires, eût employé des
termes identiques pour les dépeindre l'un et l'autre.
De même que Ladko, Striga était grand, large d'épaules, robuste, blond
de cheveux et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus. Mais à ces
traits généraux se limitait la ressemblance. Autant le visage aux lignes
nobles de l'un exprimait la cordialité et la franchise, autant les
traits tourmentés de l'autre disaient l'astuce et la froide cruauté.
Au moral, la dissemblance s'accentuait encore. Tandis que Ladko vivait
au grand jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens Striga se procurait
l'or qu'il dépensait sans compter. Faute de certitudes à cet égard,
l'imagination populaire se donnait libre carrière. On disait que Striga,
traître à son pays et à sa race, s'était fait l'espion appointé du
Turc oppresseur; on disait qu'à son métier d'espion il ajoutait,
quand l'occasion s'en présentait, celui de contrebandier, et que des
marchandises de toute nature passaient souvent grâce à lui de la rive
roumaine à la rive bulgare, ou réciproquement, sans payer de droits à la
Douane; on disait même, en hochant la tête, que tout cela était peu de
chose, et que Striga tirait le plus clair de ses ressources de rapines
vulgaires et de brigandages; on disait encore... Mais que ne disait-on
pas? La vérité est qu'on ne savait rien de précis des faits et gestes de
cet inquiétant personnage, qui, si les suppositions désobligeantes
du public répondaient à la réalité, avait eu, en tous cas, la grande
habileté de ne jamais se laisser prendre.
Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait à se les confier
discrètement. Personne ne se fût risqué à prononcer tout haut une parole
contre un homme dont on redoutait le cynisme et la violence. Striga
pouvait donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on avait de lui,
attribuer à l'admiration générale la sympathie que beaucoup lui
témoignaient par lâcheté, parcourir la ville en pays conquis et la
troubler, en compagnie de ses habitants les plus tarés, du scandale de
ses orgies.
Entre un tel individu et Ladko, qui menait une existence si différente,
il ne semblait pas que le moindre rapport dût s'établir, et pendant
longtemps, en effet, ils ne connurent l'un de l'autre que ce que leur
en apprenait la rumeur publique. Logiquement même, il aurait dû en être
toujours ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous appelons la logique,
et il était écrit quelque part que les deux hommes se trouveraient face
à face, transformés en irréconciliables adversaires.
Natcha Gregorevitch, célèbre dans toute la ville pour sa beauté, était
âgée de vingt ans. Avec sa mère d'abord, seule ensuite, elle demeurait
dans le voisinage de Ladko qu'elle avait ainsi connu dès sa première
enfance. Depuis longtemps, le secours d'un homme manquait à la maison.
Quinze ans avant l'époque où commence ce récit, le père était tombé, en
effet, sous les coups des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable
faisait encore frémir d'indignation les patriotes opprimés, mais non
asservis. Sa veuve, réduite à ne compter que sur elle-même, s'était mise
courageusement au travail. Experte dans l'art de ces dentelles et de
ces broderies dont, chez les Slaves, la plus modeste paysanne agrémente
volontiers son humble parure, elle avait réussi par ce moyen à assurer
sa subsistance et celle de sa fille.
Cependant, c'est aux pauvres surtout que sont funestes les périodes
troublées, et plus d'une fois la dentellière aurait eu à souffrir de
l'anarchie permanente de la Bulgarie, si Ladko n'était venu discrètement
à son secours. Peu à peu, une grande intimité s'était établie entre le
jeune homme et les deux femmes qui offraient l'abri de leur paisible
demeure à ses désoeuvrements de garçon. Souvent, le soir, il frappait à
leur porte, et la veillée se prolongeait autour du samovar bouillant.
D'autres fois, c'est lui qui leur offrait, en échange de leur affectueux
accueil, la distraction d'une promenade ou d'une partie de pêche sur le
Danube.
Lorsque Mme Gregorevitch, usée par son incessant labeur, alla rejoindre
son mari, la protection de Ladko se continua à l'orpheline. Cette
protection se fit même plus vigilante encore, et, grâce à lui, jamais la
jeune fille n'eut à souffrir de la disparition de la pauvre mère, qui
avait donné deux fois la vie à son enfant.
C'est ainsi que, de jour en jour, sans même qu'ils en eussent
conscience, l'amour s'était éveillé dans le coeur des deux jeunes gens.
Ce fut à Striga qu'ils en durent la révélation.
Celui-ci, ayant aperçu celle qu'on appelait couramment la _beauté de
Roustchouk_, s'en était épris avec la soudaineté et la fureur qui
caractérisaient cette nature sans frein. En homme habitué à voir tout
plier devant ses caprices, il s'était présenté chez la jeune fille et,
sans autre formalité, l'avait demandée en mariage. Pour la première fois
de sa vie, il se heurta à une résistance invincible. Natcha, au risque
de s'attirer la haine d'un homme aussi redoutable, déclara que rien ne
pourrait jamais la décider à un pareil mariage. Striga revint vainement
à la charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir, à la troisième
tentative, refuser purement et simplement la porte.
Alors sa colère ne connut plus de bornes. Donnant libre cours à
sa nature sauvage, il se répandit en imprécations dont Natcha fut
épouvantée. Dans sa détresse, elle courut faire part de ses craintes à
Serge Ladko, que sa confidence enflamma d'une colère égale à celle qui
venait de l'effrayer si fort. Sans vouloir rien entendre, avec une
violence extraordinaire d'expressions, il vitupéra contre l'homme assez
osé pour lever les yeux sur elle.
Ladko consentit pourtant à se calmer. Des explications suivirent, très
confuses, mais dont le résultat fut parfaitement clair. Une heure plus
tard, Serge et Natcha, le ciel dans les yeux et la joie au coeur,
échangeaient leur premier baiser de fiançailles.
Lorsque Striga connut la nouvelle, il manqua mourir de rage.
Audacieusement, il se présenta à la maison Gregorevitch, l'injure et la
menace à la bouche. Jeté dehors par une main de fer, il apprit que la
maison avait désormais un homme pour la défendre.
Etre vaincu!... Avoir trouvé son maître, lui, Striga, qui
s'enorgueillissait tant de sa force athlétique!... C'était plus
d'humiliations qu'il n'en pouvait supporter, et il résolut de se venger.
Avec quelques aventuriers de son acabit, il attendit Ladko, un soir que
celui-ci remontait la berge du fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus
d'une simple rixe, mais bien d'un assassinat en règle. Les assaillants
brandissaient des couteaux.
Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de succès que la précédente. Armé
d'un aviron qu'il manoeuvrait comme une massue, le pilote força ses
agresseurs à la retraite, et Striga, serré de près, fut obligé à une
fuite honteuse.
Cette leçon avait été suffisante, sans doute, car le louche personnage
ne recommença pas sa criminelle tentative. Au début de l'année 1875,
Serge Ladko épousa Natcha Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait à
plein coeur dans la confortable maison du pilote.
C'est au milieu de cette lune de miel, dont plus d'une année n'avait pas
atténué l'éclat, que survinrent les événements de Bulgarie, dans les
premiers mois de 1876. L'amour que Serge Ladko éprouvait pour sa femme
ne pouvait, quelque profond fût-il, lui faire oublier celui qu'il devait
à son pays. Sans hésiter, il fit partie de ceux qui, tout de suite,
se groupèrent, se concertèrent, s'ingéniant à chercher les moyens de
remédier aux misères de la patrie.
Avant tout, il fallait se procurer des armes. De nombreux jeunes gens
émigrèrent dans ce but, franchirent le fleuve, se répandirent en
Roumanie, et jusqu'en Russie. Serge Ladko fut de ceux-là. Le coeur
déchiré de regrets, mais ferme dans l'accomplissement de son devoir,
il partit, laissant loin de lui celle qu'il adorait exposée à tous les
dangers qui menacent, en temps de révolution, la femme d'un chef de
partisans.
A ce moment, le souvenir de Striga lui vint à l'esprit et aggrava ses
inquiétudes. Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence de son
heureux rival pour le frapper dans ce qu'il avait de plus cher? C'était
possible, en effet. Mais Serge Ladko passa outre à cette crainte
légitime. D'ailleurs, il semblait bien que, depuis plusieurs mois,
Striga avait quitté le pays sans esprit de retour.
A en croire le bruit public, il avait transporté plus au Nord le théâtre
principal de ses opérations. Si les racontars ne manquaient pas à ce
sujet, ils restaient incohérents et contradictoires. La rumeur populaire
l'accusait en gros de tous les crimes, sans que personne en précisât
aucun.
Le départ de Striga paraissait, du moins, chose certaine, et cela
seulement importait à Ladko.
L'événement donna raison à son courage. Pendant son absence, rien ne
menaça la sécurité de Natcha.
A peine arrivé, il dut repartir, et cette seconde expédition allait
être plus longue que la première. Les procédés adoptés jusqu'ici
ne permettaient, en effet, de se procurer des armes qu'en quantité
insuffisante. Les transports, en provenance de la Russie, étaient
effectués par terre, à travers la Hongrie et la Roumanie, c'est-à-dire
dans des contrées fort dépourvues à cette époque de lignes ferrées. Les
patriotes bulgares espérèrent arriver plus aisément au résultat désiré,
si l'un d'eux remontait à Budapest et y centralisait les envois d'armes
venus par rail, pour en charger des chalands qui descendraient ensuite
rapidement le Danube.
Ladko, désigné pour cette mission de confiance, se mit en route le soir
même. En compagnie d'un compatriote, qui devait ramener le bateau à
la rive bulgare, il traversa le fleuve, afin de gagner, le plus vite
possible, à travers la Roumanie, la capitale de la Hongrie. A ce moment,
un incident se produisit qui donna beaucoup à penser au délégué des
conspirateurs.
Son compagnon et lui n'étaient pas à cinquante mètres du bord quand un
coup de feu retentit. La balle leur était destinée sans aucun doute,
car ils l'entendirent siffler à leurs oreilles, et le pilote en douta
d'autant moins que, dans le tireur entrevu à l'obscure lumière du
crépuscule, il crut reconnaître Striga. Celui-ci était donc de retour à
Roustchouk?
L'angoisse mortelle que cette complication lui fit éprouver n'ébranla
pas la résolution de Ladko: Il avait fait d'avance à la patrie le
sacrifice de sa vie. Il saurait aussi, s'il le fallait, lui sacrifier
plus encore: son bonheur mille fois plus précieux. Au bruit du coup de
feu, il s'était laissé tomber au fond de l'embarcation. Mais ce n'était
là qu'une ruse de guerre destinée à éviter une nouvelle attaque, et la
détonation n'avait pas cessé de se répercuter dans la campagne, que
sa main, appuyant plus lourdement sur l'aviron, poussait plus vite
le bateau vers la ville roumaine de Giurgievo, dont les lumières
commençaient à piquer la nuit grandissante.
Parvenu à destination, Ladko s'occupa activement de sa mission.
Il se mit en rapport avec les émissaires du Gouvernement du Tzar, les
uns arrêtés à la frontière russe, certains fixés incognito à Budapest
et à Vienne. Plusieurs chalands, chargés par ses soins d'armes et de
munitions, descendirent le courant du Danube.
Fréquentes étaient les nouvelles qu'il recevait de Natcha, par des
lettres envoyées au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et portées en
territoire roumain à la faveur de la nuit. Bonnes tout d'abord, ces
nouvelles ne tardèrent pas à devenir plus inquiétantes. Ce n'est pas que
Natcha prononçât le nom de Striga. Elle semblait même ignorer que le
bandit fût revenu en Bulgarie, et Ladko commença à douter du bien-fondé
de ses craintes. Par contre, il était certain que celui-ci avait été
dénoncé aux autorités turques, puisque la police avait fait irruption
dans sa demeure et s'était livrée à une perquisition, d'ailleurs sans
résultat. Il ne devait donc pas se hâter de revenir en Bulgarie, car
son retour eût été un véritable suicide. On connaissait son rôle, on le
guettait, jour et nuit, et il ne pourrait se montrer en ville sans être
arrêté au premier pas. Arrêté étant, chez les Turcs, synonyme d'exécuté,
il fallait donc que Ladko s'abstint de reparaître, jusqu'au moment où
la révolte serait ouvertement proclamée, sous peine d'attirer les pires
malheurs sur lui-même et sur sa femme, que l'on n'avait jusqu'ici
nullement inquiétée.
Ce moment ne tarda pas à arriver. La Bulgarie se souleva au mois de
mai, trop prématurément au gré du pilote qui augurait mal de cette
précipitation.
Quelle que fût son opinion à cet égard, il devait courir au secours de
son pays. Le train l'amena à Zombor, la dernière ville hongroise,
proche du Danube, qui fût alors desservie par le chemin de fer. Là, il
s'embarquerait et n'aurait plus qu'à s'abandonner au courant.
Les nouvelles qu'il trouva à Zombor le forcèrent à interrompre son
voyage. Ses craintes n'étaient que trop justifiées. La révolution
bulgare était écrasée dans l'oeuf. Déjà la Turquie concentrait des
troupes nombreuses dans un vaste triangle dont Roustchouk, Widdin et
Sofia formaient les sommets, et sa main de fer s'appesantissait plus
lourdement sur ces malheureuses contrées. Ladko dut revenir en arrière
et retourner attendre de meilleurs jours dans la petite ville où il
avait fixé sa résidence.
Les lettres de Natcha, qu'il y reçut bientôt, lui démontrèrent
l'impossibilité de prendre un autre parti. Sa maison était surveillée
plus que jamais, à ce point que Natcha devait se considérer comme
virtuellement prisonnière; plus que jamais on le guettait, et il lui
fallait, dans l'intérêt commun, s'abstenir soigneusement de toute
démarche imprudente.
Ladko rongea donc son frein dans l'inaction, les envois d'armes ayant
été forcément supprimés depuis l'avortement de la révolte et la
concentration des troupes turques sur les rives du fleuve. Mais cette
attente, déjà pénible par elle-même, lui devint tout à fait intolérable,
quand, vers la fin du mois de juin, il cessa de recevoir aucune nouvelle
de sa chère Natcha.
Il ne savait que penser, et ses inquiétudes devinrent de torturantes
angoisses à mesure que le temps s'écoula. Il était, en effet, en droit
de tout craindre. Le 1er juillet, la Serbie avait officiellement
déclaré la guerre au Sultan, et, depuis lors, la région du Danube était
sillonnée de troupes, dont le passage incessant s'accompagnait des plus
terribles excès. Fallait-il donc compter Natcha au nombre des victimes
de ces troubles, ou bien avait-elle été incarcérée par les autorités
turques, soit comme otage, soit comme complice présumée de son mari?
Après un mois de ce silence, il ne put le supporter davantage, et se
résolut à tout braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en connaître la
véritable cause.
Toutefois, dans l'intérêt même de Natcha, il importait d'agir avec
prudence. Aller sottement se faire prendre par les sentinelles turques
n'eût servi de rien. Son retour n'aurait d'utilité que s'il pouvait
pénétrer dans la ville de Roustchouk et y circuler librement, malgré les
soupçons dont il était l'objet. Il agirait ensuite au mieux, selon
les circonstances. Au pis aller, et dût-il repasser précipitamment la
frontière, il aurait eu du moins la joie de serrer sa femme sur son
coeur.
Serge Ladko chercha pendant plusieurs jours la solution de ce difficile
problème. Il crut enfin l'avoir trouvée, et, sans se confier à personne,
mit immédiatement à exécution le plan imaginé par lui.
Ce plan réussirait-il? L'avenir le lui dirait. Il fallait, en tous cas,
tenter le sort, et c'est pourquoi, dans la matinée du 28 juillet 1876,
les plus proches voisins du pilote, dont nul ne connaissait le nom
véritable, aperçurent hermétiquement close la petite maison dans
laquelle, depuis plusieurs mois, il avait abrité sa solitude.
Quel était le plan de Ladko, les dangers auxquels il allait s'exposer en
s'efforçant de le réaliser, par quels côtés les événements de Bulgarie,
et de Roustchouk en particulier, se relient au concours de pêche de
Sigmaringen, c'est ce que le lecteur apprendra dans la suite de ce récit
nullement imaginaire, dont les principaux personnages vivent encore de
nos jours sur les bords du Danube.
V
KARL DRAGOCH
Aussitôt qu'il eut son reçu en poche, M. Jaeger procéda à son
installation. Après s'être enquis de la couchette qui lui était
attribuée, il disparut dans la cabine, en emportant sa valise. Dix
minutes plus tard, il en ressortait, transformé de la tête aux pieds.
Vêtu comme un pêcheur fini,--rude vareuse, bottes fortes, casquette de
loutre,--il semblait la copie d'Ilia Brusch.
M. Jaeger éprouva un peu de surprise, en constatant que, pendant sa
courte absence, son hôte avait quitté la barge. Respectueux de ses
engagements, il ne se permit toutefois aucune question, quand celui-ci
revint, une demi-heure plus tard. C'est sans l'avoir sollicité qu'il
apprit qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer quelques lettres
aux journaux, afin de leur annoncer son arrivée à Neustadt pour le
surlendemain soir, et à Ratisbonne pour le jour suivant. Maintenant que
les intérêts de M. Jaeger étaient en jeu, il importait en effet de ne
plus rencontrer un désert pareil à celui qu'on avait trouvé à Ulm. Ilia
Brusch exprima même le regret de ne pouvoir s'arrêter aux villes qu'on
traverserait avant Neustadt, et notamment à Neubourg et à Ingolstadt,
qui sont des cités assez importantes. Ces arrêts, malheureusement, ne
cadraient pas avec son plan d'étapes et il était forcé d'y renoncer.
M. Jaeger parut enchanté de la réclame faite à son profit et ne
manifesta pas autrement d'ennui de ne pouvoir s'arrêter à Neubourg et à
Ingolstadt. Il approuva son hôte, au contraire, et l'assura une fois de
plus qu'il n'entendait aucunement diminuer sa liberté, ainsi qu'ils en
étaient convenus.
Les deux compagnons soupèrent ensuite face à face, à cheval sur l'un des
bancs. A titre de bienvenue, M. Jaeger corsa même le menu d'un superbe
jambon, qu'il sortit de son inépuisable valise, et ce produit de la
ville de Mayence fut fort apprécié d'Ilia Brusch, qui commença à estimer
que son convive avait du bon.
La nuit se passa sans incident. Avant le lever du soleil, Ilia Brusch
largua les amarres, en évitant de troubler le profond sommeil dans
lequel était plongé son aimable passager.
A Ulm, où il achève de traverser le petit royaume de Wurtemberg pour
pénétrer en Bavière, le Danube n'est encore qu'un modeste cours d'eau.
Il n'a pas reçu les grands tributaires qui accroissent sa puissance
en aval, et rien ne permet de présager qu'il va devenir l'un des plus
importants fleuves de l'Europe.
Le courant, déjà fort assagi, atteignait à peu près une lieue à l'heure.
Des barques de toutes dimensions, parmi lesquelles quelques lourds
bateaux chargés à couler, le descendaient, s'aidant parfois d'une large
voile que gonflait une brise de Nord-Ouest. Le temps s'annonçait beau,
sans menace de pluie.
Dès qu'il fut au milieu du courant, Ilia Brusch manoeuvra sa godille et
activa la marche de l'embarcation. M. Jaeger, quelques heures plus tard,
le trouva livré à cette occupation, et jusqu'au soir il en fut ainsi,
sauf un court repos au moment du déjeuner, pendant lequel la dérive ne
fut même pas interrompue. Le passager ne formula aucune observation, et,
s'il fut étonné de tant de hâte, il garda son étonnement pour lui.