preneur pour le poisson capturé au cours de sa pêche intermittente?
Barbeaux, brèmes, gardons, épinoches frétillaient encore dans son filet,
sans compter plusieurs de ces mulets qui sont plus particulièrement
désignés sous le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait consommer tout
cela à lui seul. Du reste, il n'en était pas question. Les amateurs
étaient nombreux. Aussitôt que la barge fut arrêtée, une cinquantaine de
Badois se pressèrent autour de lui, l'appelant, l'entourant, lui rendant
les honneurs dus au lauréat de la Ligue Danubienne.
«Eh! par ici, Brusch!
--Un verre de bonne bière, Brusch?
--Nous achetons votre poisson, Brusch!
--Vingt kreutzers, celui-ci!
--Un florin, celui-là!»
Le lauréat ne savait à qui répondre, et sa pêche eut vite fait de lui
rapporter quelques jolies pièces sonnantes. Avec la prime déjà touchée
au concours cela finirait par former une belle somme, si l'enthousiasme
se propageait également des sources du grand fleuve à son embouchure.
Et pourquoi eût-il pris fin? Pourquoi cesserait-on de se disputer les
poissons d'Ilia Brusch? N'était-ce pas un honneur de posséder une pièce
sortie de ses mains? Certes, il n'aurait même pas la peine d'aller à
domicile débiter sa marchandise que le public se disputerait sur place.
Cette vente était décidément une idée géniale.
Ce soir-là, outre qu'il vendit aisément son poisson, les invitations ne
lui manquèrent pas. Ilia Brusch, qui semblait désireux de quitter son
embarcation le moins possible, les repoussa toutes, comme il refusa
avec énergie les bons verres de vin et les bons moss de bière, qu'on le
priait de tous côtés de venir boire dans les cabarets de la rive. Ses
admirateurs durent y renoncer et se séparer de leur héros, après avoir
pris rendez-vous pour le lendemain au moment du départ.
Mais, le lendemain, ils ne trouvèrent plus la barge. Ilia Brusch
était parti avant l'aube, et, profitant de la solitude de cette heure
matinale, il godillait avec ardeur en se maintenant au milieu du fleuve,
à égale distance de ses rives assez escarpées. Aidé par le courant
rapide, il passa vers cinq heures du matin à Sigmaringen, à quelques
mètres du _Rendez-vous des Pêcheurs_. Sans doute, un peu plus tard, l'un
ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne viendrait s'accouder au
balcon du cabaret, afin de guetter l'arrivée de son glorieux collègue.
Il la guetterait vainement. Le pêcheur alors serait loin, s'il
continuait à aller de ce train.
A quelques kilomètres de Sigmaringen, Ilia Brusch laissa derrière lui
le premier affluent du Danube, un simple ruisseau, le Louchat, qui s'y
jette sur la rive gauche.
Profitant de l'éloignement relatif séparant les centres habités dans
cette partie de son parcours, Ilia Brusch activa, durant toute cette
journée, la marche de son embarcation, en ne pêchant que le minimum
indispensable. A la nuit, n'ayant capturé que tout juste le poisson
nécessaire à sa consommation personnelle, il s'arrêta en pleine
campagne, un peu en amont de la petite ville de Mundelkingen dont les
habitants ne le croyaient certainement pas si proche.
A cette deuxième journée de navigation succéda la troisième, qui fut
presque identique. Ilia Brusch dériva rapidement devant Mundelkingen
avant le lever du soleil, et il était encore de bonne heure qu'il avait
déjà dépassé le gros bourg d'Ehingen. A quatre heures, il coupait
l'Iller, important affluent de droite, et cinq heures n'avaient pas
sonné, qu'il était amarré à un anneau de fer scellé dans le quai d'Ulm,
première ville du royaume de Wurtemberg, après Stuttgart, sa capitale.
L'arrivée du célèbre lauréat n'avait pas été signalée. On ne l'attendait
que le lendemain vers les dernières heures du soir. Il n'y eut donc pas
l'empressement habituel. Très satisfait de son incognito, Ilia Brusch
résolut d'employer la fin du jour à une visite sommaire de la ville.
Toutefois, dire que le quai était désert ne serait pas scrupuleusement
exact. Il avait au moins un promeneur, et même tout portait à croire
que ce promeneur attendait Ilia Brusch, puisque, depuis le moment où la
barge était apparue, il l'avait suivie, en marchant le long de la rive.
Selon toute probabilité, le lauréat de la Ligue Danubienne n'éviterait
donc pas l'ovation habituelle.
Cependant, depuis que la barge était amarrée à quai, le promeneur
solitaire ne s'en était pas rapproché. Il restait à quelque distance,
paraissant observer, comme soucieux de n'être pas vu lui-même. C'était
un homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif, bien qu'il eût certainement
dépassé la quarantaine, le corps serré dans un vêtement à la mode
hongroise. Il tenait à la main une valise de cuir.
Ilia Brusch, sans lui prêter aucune attention, amarra solidement son
bateau, ferma la porte du tôt, s'assura que le couvercle des coffres
était bien cadenassé, puis sauta à terre, et gagna la première rue
remontant vers la ville.
L'homme aussitôt de lui emboîter le pas, après avoir rapidement déposé
dans la barge la valise de cuir qu'il tenait à la main.
Traversée par le Danube, Ulm est wurtembergeoise sur la rive gauche, et
bavaroise sur la rive droite, mais, sur les deux rives, c'est une ville
bien allemande.
Ilia Brusch allait le long des vieilles rues bordées de vieilles
boutiques à guichets, boutiques dans lesquelles la pratique n'entre
guère et où les marchés se concluent à travers la devanture vitrée.
Quand le vent siffle, quel tapage de ferrailles sonores, alors que se
balancent, au bout de leurs bras, les pesantes enseignes découpées en
ours, en cerfs, en croix et en couronnes!
Ilia Brusch, après avoir gagné l'ancienne enceinte, parcourut le
quartier, où bouchers, tripiers et tanneurs ont leurs séchoirs, puis,
tout en flânant à l'aventure, il arriva devant la cathédrale, l'une des
plus hardies de l'Allemagne. Son munster avait l'ambition de s'élever
plus haut que celui de Strasbourg. Cette ambition a été déçue,
comme tant d'autres plus humaines, et l'extrême pointe de la flèche
wurtembergeoise s'arrête à la hauteur de trois cent trente-sept pieds.
Ilia Brusch n'appartenant pas à la famille des grimpeurs, l'idée ne lui
vint pas de monter au munster, d'où son regard aurait embrassé toute
la ville et la campagne environnante. S'il l'eût fait, il aurait été
certainement suivi par cet inconnu, qui ne le quittait pas, sans qu'il
s'aperçût de cette étrange poursuite. Du moins en fut-il accompagné,
lorsque, entré dans la cathédrale, il en admira le tabernacle, qu'un
voyageur français, M. Duruy, a pu comparer à un bastion avec logettes
et mâchicoulis, et les stalles du choeur, qu'un artiste du XVe siècle a
peuplées de personnages célèbres de l'époque.
L'un suivant l'autre, ils passèrent devant l'hôtel de ville, vénérable
édifice du XIIe siècle, puis redescendirent vers le fleuve.
Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit une halte de quelques instants,
pour regarder une compagnie d'échassiers juchés sur leurs longues
échasses, exercice très goûté à Ulm, bien qu'il ne soit pas imposé aux
habitants, comme il l'est encore, dans l'antique cité universitaire de
Tubingue, par un sol humide et raviné impropre à la marche des simples
piétons.
Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont les acteurs étaient une troupe
de jeunes gens, de jeunes filles, de garçons et de fillettes, tous en
joie, Ilia Brusch avait pris place dans un café. L'inconnu ne manqua pas
de venir s'asseoir à une table voisine de la sienne, et tous deux se
firent servir un pot de la bière fameuse du pays.
Dix minutes après, ils se remettaient en route, mais dans un ordre
inverse à celui du départ. L'inconnu, maintenant, marchait le premier au
pas accéléré, et quand Ilia Brusch, qui le suivait à son tour sans
s'en douter, atteignit sa barge, il l'y trouva installé et paraissant
attendre depuis longtemps. Il faisait encore grand jour. Ilia Brusch
aperçut de loin cet intrus, confortablement assis sur le coffre
d'arrière, une valise de cuir jaune à ses pieds. Très surpris, il hâta
le pas.
«Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant dans son embarcation, vous faites
erreur, je pense?
--Nullement, répondit l'inconnu. C'est bien à vous que je désire parler.
--A moi?
--A vous, monsieur Ilia Brusch.
--Dans quel but?
--Pour vous proposer une affaire.
--Une affaire! répéta le pêcheur très surpris.
--Et même une excellente affaire, affirma l'inconnu, qui invita du geste
son interlocuteur à s'asseoir.
Invitation quelque peu incorrecte, à coup sûr, car il n'est pas d'usage
d'offrir un siège à qui vous reçoit chez lui. Mais ce personnage parlait
avec tant de décision et de tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut
impressionné. Sans mot dire, il obéit à l'offre incongrue.
--Comme tout le monde, reprit l'inconnu, je connais votre projet et je
sais par conséquent que vous comptez descendre le Danube, en vivant
exclusivement du produit de votre pêche. Je suis moi-même un amateur
passionné de l'art de la pêche, et je désirerais vivement m'intéresser a
votre entreprise.
--De quelle façon?
--Je vais vous le dire. Mais, auparavant, permettez-moi une question. A
combien estimez-vous la valeur du poisson que vous pécherez au cours de
votre voyage.
--Ce que pourra rapporter ma pêche?
--Oui. J'entends ce que vous en vendrez, sans tenir compte de ce que
vous consommerez personnellement.
--Peut-être une centaine de florins.
--Je vous en offre cinq cents.
--Cinq cents florins! répéta Ilia Brusch abasourdi.
--Oui, cinq cents florins payés comptant et d'avance.
Ilia Brusch regarda l'auteur de cette singulière proposition, et son
regard devait être très éloquent, car celui-ci répondit à la pensée que
le pêcheur n'exprimait pas.
--Soyez tranquille, monsieur Brusch. J'ai tout mon bon sens.
--Alors, quel est votre but? demanda le lauréat mal convaincu.
--Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu. Je désire m'intéresser à vos
prouesses, y assister même. Et puis, il y a aussi l'émotion du joueur.
Après avoir mis sur votre chance cinq cents florins, cela m'amusera de
voir la somme rentrer par fractions tous les soirs, au fur et à mesure
de vos ventes.
--Tous les soirs? insista Ilia Brusch. Vous auriez donc l'intention de
vous embarquer avec moi?
--Certainement, dit l'inconnu. Bien entendu, mon passage ne serait pas
compris dans nos conventions et serait payé par une égale somme de cinq
cents florins, ce qui fera mille florins au total, toujours comptant et
d'avance.
--Mille florins! répéta derechef Ilia Brusch de plus en plus surpris.
Certes, la proposition était tentante. Mais il est à supposer que le
pêcheur tenait à sa solitude, car il répondit brièvement:
--Mes regrets, Monsieur. Je refuse.
Devant une réponse aussi catégorique, formulée d'un ton péremptoire,
il n'y avait qu'à s'incliner. Tel n'était pas l'avis, sans doute, du
passionné amateur de pêche, qui ne parut aucunement impressionné par la
netteté du refus.
--Me permettrez-vous, monsieur Brusch, de vous demander pourquoi?
Interrogea-t-il placidement.
--Je n'ai pas de raisons à donner. Je, refuse, voilà tout. C'est mon
droit, je pense, répondit Ilia Brusch avec un commencement d'impatience.
--C'est votre droit, assurément, reconnut sans s'émouvoir son
interlocuteur. Mais je n'excède pas le mien en vous priant de bien
vouloir me faire connaître les motifs de votre décision. Ma proposition
n'était nullement désobligeante, au contraire, et il est naturel que je
sois traité avec courtoisie.
Ces mots avaient été débités d'une manière qui n'avait rien de
comminatoire, mais le ton était si ferme, si plein d'autorité même,
qu'Ilia Brusch en fut frappé. S'il tenait à sa solitude, il tenait
encore plus sans doute à éviter une discussion intempestive, car il fit
droit aussitôt à une observation en somme parfaitement justifiée.
--Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je vous dirai donc tout d'abord
que j'aurais scrupule à vous laisser faire une opération certainement
désastreuse.
--C'est mon affaire.
--C'est aussi la mienne, car mon intention n'est pas de pêcher au delà
d'une heure par jour.
--Et le reste du temps?
--Je godille pour activer la marche de mon bateau.
--Vous êtes donc pressé?
Ilia Brusch se mordit les lèvres.
--Pressé ou non, répondit-il plus sèchement, c'est ainsi. Vous devez
comprendre que, dans ces conditions, accepter vos cinq cents florins
serait un véritable vol.
--Pas maintenant que je suis prévenu, objecta l'acquéreur sans se
départir de son calme imperturbable.
--Tout de même, répliqua Ilia Brusch, à moins que je ne m'astreigne à
pêcher tous les jours, ne fût-ce qu'une heure. Or, je ne m'imposerai
jamais une telle obligation. J'entends agir à ma fantaisie. Je veux être
libre.
--Vous le serez, déclara l'inconnu. Vous pécherez quand il vous plaira,
et seulement quand il vous plaira. Cela augmentera même les charmes du
jeu. D'ailleurs, je vous sais assez habile pour que deux ou trois coups
heureux suffisent à m'assurer un bénéfice, et je considère toujours
l'affaire comme excellente. Je persiste donc à vous offrir cinq cents
florins à forfait, soit mille florins, passage compris.
--Et je persiste à les refuser.
--Alors, je répéterai ma question: Pourquoi?
Une telle insistance avait véritablement quelque chose de déplacé.
Ilia Brusch, fort calme de son naturel, commençait néanmoins à perdre
patience.
--Pourquoi? répondit-il plus vivement. Je vous l'ai dit, je crois.
J'ajouterai, puisque vous l'exigez, que je ne veux personne à bord. Il
n'est pas défendu, je suppose, d'aimer la solitude.
--Certes, reconnut son interlocuteur sans faire le moins du monde mine
de quitter le banc sur lequel il semblait incrusté. Mais, avec moi, vous
serez seul. Je ne bougerai pas de ma place et même je ne dirai pas un
mot, si vous m'imposez cette condition.
--Et la nuit? répliqua Ilia Brusch, que la colère gagnait. Pensez-vous
que deux personnes seraient à leur aise dans ma cabine?
--Elle est assez grande pour les contenir, répondit l'inconnu.
D'ailleurs, mille florins peuvent bien compenser un peu de gêne.
--Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta Ilia Brusch de plus en plus
irrité, mais moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois non, mille fois
non. Voilà qui est net, je pense.
--Très net, approuva l'inconnu.
--Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant le quai de la main.
Mais son interlocuteur parut ne pas comprendre ce geste pourtant si
clair. Il avait tiré une pipe de sa poche et la bourrait avec soin. Un
pareil aplomb exaspéra Ilia Brusch.
--Faudra-t-il donc que je vous dépose à terre? s'écria-t-il hors de lui.
L'inconnu avait achevé de bourrer sa pipe.
--Vous auriez tort, dit-il, sans que sa voix trahît la moindre crainte.
Et cela, pour trois raisons. La première, c'est qu'une rixe ne pourrait
manquer de provoquer l'intervention de la police, ce qui nous obligerait
à aller tous deux chez le commissaire décliner nos noms et prénoms et
répondre à un interminable interrogatoire. Cela ne m'amuserait guère, je
l'avoue, et, d'un autre côté, cette aventure serait peu propre à abréger
votre voyage, comme vous semblez le désirer....
L'obstiné amateur de pêche comptait-il beaucoup sur cet argument? Si
tel était son espoir, il avait lieu d'être satisfait. Ilia Brusch,
subitement radouci, semblait disposé à écouter jusqu'au bout le
plaidoyer. Le disert orateur, très occupé à allumer sa pipe, ne
s'aperçut pas, d'ailleurs, de l'effet produit par ses paroles.
Il allait reprendre sa placide argumentation, quand, à cet instant
précis, une troisième personne, qu'Ilia Brusch, absorbé par la
discussion, n'avait pas vue s'approcher, sauta dans la barge. Ce nouveau
venu portait l'uniforme des gendarmes allemands.
--Monsieur Ilia Brusch? demanda ce représentant de la force publique.
--C'est moi, répondit l'interpellé.
--Vos papiers, s'il vous plaît?
La demande tomba comme une pierre au milieu d'une mare tranquille. Ilia
Brusch fut visiblement anéanti.
--Mes papiers?.. bégaya-t-il. Mais je n'ai pas de papiers, moi, si ce
n'est des enveloppes de lettres et les quittances de loyer pour la
maison que j'habite à Szalka. Cela vous suffit-il?
--Ce ne sont pas des papiers, ça, répliqua le gendarme d'un air dégoûté.
Un acte de baptême, une carte de circulation, un livret d'ouvrier, un
passeport, voilà des papiers! Avez-vous quelque chose de ce genre?
--Absolument rien, dit Ilia Brusch avec désolation.
--C'est ennuyeux pour vous, murmura le gendarme, qui paraissait très
sincèrement fâché d'être dans la nécessité de sévir.
--Pour moi! protesta le pêcheur. Mais je suis un honnête homme, je vous
prie de le croire.
--J'en suis convaincu, proclama le gendarme.
--Et je n'ai rien à craindre de personne. Je suis bien connu, du reste.
C'est moi qui suis le lauréat du dernier concours de pêche de la Ligue
Danubienne à Sigmaringen, dont toute la presse a parlé, et, ici même,
j'aurai sûrement des répondants.
--On les cherchera, soyez tranquille, assura le gendarme. En attendant,
je suis obligé de vous prier de me suivre chez le commissaire, qui
s'assurera de votre identité.
--Chez le commissaire! se récria Ilia Brusch. De quoi m'accuse-t-on?
--De rien du tout, expliqua le gendarme. Seulement, j'ai une consigne,
moi. Cette consigne est de surveiller le fleuve et d'amener chez le
commissaire tous ceux que je trouverai non munis de papiers en règle.
Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous des papiers? Non. Donc, je vous
emmène. Le reste ne me regarde pas.
--Mais c'est une indignité! protesta Ilia Brusch, qui semblait au
désespoir.
--C'est comme ça, déclara le gendarme avec flegme.
L'aspirant passager, dont le plaidoyer avait été si brusquement
interrompu, accordait à ce dialogue une attention telle qu'il en avait
laissé éteindre sa pipe. Il jugea le moment venu d'intervenir.
--Si je répondais, moi, de M. Ilia Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il
pas?
--Ça dépend, prononça le gendarme. Qui êtes-vous, vous?
--Voici mon passeport, répondit l'amateur de pêche, en tendant une
feuille dépliée.
Le gendarme la parcourut des yeux, et aussitôt ses allures changèrent du
tout au tout.
--C'est différent, dit-il.
Il replia soigneusement le passeport qu'il rendit à son propriétaire.
Après quoi, sautant sur le quai:
--A vous revoir, Messieurs, dit-il, en adressant un salut plein de
déférence au compagnon d'Ilia Brusch.
Quant à ce dernier, aussi étonné de la soudaineté de cet incident
inattendu que de la façon dont il avait été solutionné, il suivait des
yeux l'ennemi battant en retraite.
Pendant ce temps, son sauveur, reprenant le fil de son discours au point
même où il avait été brisé, poursuivait impitoyablement:
--La deuxième raison, monsieur Brusch, c'est que le fleuve, pour des
motifs que vous ignorez peut-être, est étroitement surveillé, comme
vous en avez eu la preuve à l'instant. Cette surveillance se fera plus
étroite encore quand vous arriverez en aval, et plus encore, s'il est
possible, quand vous traverserez la Serbie et les provinces bulgares de
l'Empire ottoman, pays fort troublés et qui sont même officiellement
en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que plus d'un incident peut
naître au cours de votre voyage, et que vous ne serez pas fâché d'avoir,
le cas échéant, le concours d'un honnête bourgeois, qui a le bonheur de
disposer de quelque influence.
Que ce second argument, dont la valeur venait d'être démontrée avant
la lettre, fût de nature à porter, l'habile orateur était fondé à le
croire. Mais il n'espérait sans doute pas un succès si complet. Ilia
Brusch, pleinement convaincu, ne demandait qu'à céder. L'embarrassant
était seulement de trouver un prétexte plausible à son revirement.
--La troisième et dernière raison, continuait cependant le candidat
passager, c'est que je m'adresse à vous de la part de M. Miclesco, votre
président. Puisque vous avez placé votre entreprise sous le patronage
de la Ligue Danubienne, c'est bien le moins qu'elle surveille son
exécution, de manière à être en état d'en garantir, au besoin, la
loyauté. Quand M. Miclesco a connu mon intention de m'associer à votre
voyage, il m'a donné un mandat quasi officiel dans ce sens. Je regrette
de n'avoir pas prévu votre incompréhensible résistance, et d'avoir
refusé les lettres de recommandation qu'il offrait de me remettre pour
vous.
Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. Pouvait-il exister
meilleur prétexte d'accorder maintenant ce qu'il refusait avec tant
d'acharnement?
--Il fallait le dire! s'écria-t-il. Dans ce cas, c'est fort différent,
et j'aurais mauvaise grâce à repousser plus longtemps vos propositions.
--Vous les acceptez donc?
--Je les accepte.
--Fort bien! dit l'amateur de pêche enfin parvenu au comble de ses
voeux, en tirant de sa poche quelques billets de banque. Voici les mille
florins.
--En voulez-vous un reçu? demanda Ilia Brusch.
--Si cela ne vous désoblige pas.
Le pêcheur tira de l'un des coffres de l'encre, une plume et un calepin,
dont il déchira un feuillet, puis, aux dernières lueurs du jour, se mit
en devoir de libeller le reçu qu'il lisait en même temps à haute voix.
«Reçu, en payement forfaitaire de ma pêche pendant toute la durée de
mon présent voyage et pour prix de son passage d'Ulm à la mer Noire, la
somme de mille florins de monsieur...
--De monsieur...? répéta-t-il, la plume levée, d'un ton interrogateur.
Le passager d'Ilia Brusch était en train de rallumer sa pipe.
--Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne,» répondit-il entre deux bouffées
de tabac.
IV
SERGE LADKO
Des diverses contrées de la terre, qui, depuis l'origine de la période
historique, ont été spécialement éprouvées par la guerre,--en admettant
qu'aucune contrée puisse se flatter d'avoir bénéficié d'une faveur
relative à cet égard!--le Sud et le Sud-Est de l'Europe méritent d'être
cités au premier rang. Par leur situation géographique, ces régions
sont, en effet, avec la fraction de l'Asie comprise entre la mer
Noire et l'Indus, l'arène où viennent fatalement se heurter les races
concurrentes qui peuplent l'ancien continent.
Phéniciens, Grecs, Romains, Perses, Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs
et tant d'autres, se sont disputé tout ou partie de ces malheureuses
contrées, sans préjudice des hordes alors sauvages qui n'ont fait
que les traverser, pour aller s'établir dans l'Europe centrale et
occidentale, où, par une lente élaboration, elles ont engendré les
nationalités modernes.
Pas plus que leur tragique passé, l'avenir pour elles ne serait riant, à
en croire nombre de savants prophètes. D'après eux, l'invasion jaune y
ramènera nécessairement un jour ou l'autre les carnages de l'antiquité
et du moyen âge. Ce jour venu, la Russie méridionale, la Roumanie, la
Serbie, la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie même bien étonnée de jouer
un pareil rôle--si toutefois le pays qu'on nomme ainsi aujourd'hui est
encore à cette époque au pouvoir des fils d'Osman--seront par la force
des choses le rempart avancé de l'Europe, et c'est à leurs dépens que se
décideront les premiers chocs.
En attendant ces cataclysmes, dont l'échéance est, à tout le moins,
fort lointaine, les diverses races qui, au cours des âges, se sont
superposées entre la Méditerranée et les Karpathes ont fini par se
tasser vaille que vaille, et la paix--oh! cette paix relative des
nations dites civilisées--n'a cessé d'étendre son empire vers l'Est.
Les troubles, les pillages, les meurtres à l'état endémique paraissent
désormais limités à la partie de la péninsule des Balkans encore
gouvernée par les Osmanlis.
Entrés pour la première fois en Europe en 1356, maîtres de
Constantinople en 1453, les Turcs se heurtèrent aux précédents
envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie centrale et depuis
longtemps convertis au christianisme, commençaient dès lors à
s'amalgamer aux populations indigènes et à s'organiser en nations
régulières et stables. Perpétuel recommencement de l'éternelle bataille
pour la vie, ces nations naissantes défendirent avec acharnement ce
qu'elles-mêmes avaient pris à d'autres. Slaves, Magyars, Grecs, Croates,
Teutons opposèrent à l'invasion turque une vivante barrière, qui,
si elle fléchit par endroits, ne put être nulle part complètement
renversée.