485. Item, y ot bien VIIIc plaz de viande, sans le beuf et le mouton qui
fut sans nombre.
486. Item, environ le moys d'aoust, l'an IIIIc XXVIII, le conte de
Salsebry avec sa compaignie print la ville de Nogent-le-Roy[871], print
Ianville[872] en Beausse, print Rochefort et de là alla à Chasteaudun et
à Orleans boire (_sic_) devant la ville. Et fut faicte une grosse taille
aussi bien aux villaiges comme es cités; et si leur convint faire finance
de bien IIc voitures, chascune à III ou à IIII chevaulx, pour mener
vivres et artillerie ou pour mener bien IIc queues de vin ou plus, qui
furent prinses dedens Paris; et si estoit le vin si cher que nulz ou pou
des mesnaigers n'en buvoient, car la pinte de moien vin ou moys de
septembre coustoit XII deniers, tres forte monnoie.
[871] Nogent-le-Roi (Eure-et-Loir, arr. de Dreux), que Giraud de
la Pallière avait recouvré en 1427, fut la première place
conquise par le comte de Salisbury (_Chron. de la Pucelle_, p.
256).--Janville (Eure-et-Loir, arr. de Chartres), vaillamment
défendu par Prégent de Coetivy et autres capitaines français, fut
enlevé d'assaut le 29 août.--Rochefort se rendit par composition
en même temps que Rambouillet, Châteauneuf-en-Thimerais (_Chron.
de la Pucelle_, p. 256).
[872] Ms. de Rome: Canville; ms. de Paris: Combeville.
487. Item, en ce temps, pour la charté du vin, plusieurs se mirent à
brasser servoise, et avant que la Toussains vint[873], en ot bien à Paris
trente brasseurs, et si la amenoit on tous les jours à charretées de
Sainct-Denis et d'ailleurs, et que on la crioit parmy Paris, comme on a
acoustumé à crier le vin, et si n'estoit celle de Paris que à II doubles,
et celle de Sainct-Denis à III doubles, qui valloient IIII deniers
parisis piece.
[873] «Vint» manque dans le ms. de Rome.
488. Item, en ce temps, on avoit bons pois pour X deniers le boessel,
bonnes feves pour X deniers, le quarteron d'œufs pour XII deniers
parisis.
489. Item, en cellui moys de septembre IIIIc XXVIII, à la Saincte Croix,
n'avoit encore nulz raisins que on eust peu dire: «Veez ci une grappe
noire entierement», tant fut l'année froide longuement et tardive.
490. Item, en cellui temps, ou moys d'aoust, fut faicte une ordonnance
sur les rentes[874], que chascun qui auroit puissance povoit avoir la
livre pour XV livres tournois, pour tant qu'ilz fussent ou eussent esté
grant temps cuillies; et aussi en furent mis hors de ladicte ordonnance
enfans mineurs d'ans, femmes veuves[875], eglises. Et plusieurs autres
ordonnances furent faictes sur lesdictes rentes, lesquelles on peut
savoir ou Chastellet qui veut[876].
[874] L'ordonnance relative au rachat des rentes constituées sur
les maisons et héritages de Paris est du 31 juillet 1428; elle
fut publiée au Parlement le samedi 14 août et au Châtelet le
lundi suivant (Arch. nat., X{la} 8605, fol. 8; Y1, fol. 44). Par
suite de la faculté de se rédimer, à raison d'un denier pour
douze deniers, laissée aux propriétaires, il devint nécessaire de
stipuler dans les contrats si la rente était sujette au rachat;
ainsi nous voyons le chapitre de Notre-Dame décider le 20 février
1435 la démolition d'une maison près de l'église
Saint-Christophe, s'il ne se présentait personne qui voulût
l'accenser pour 60 sols «non rachetables», suivant l'expression
française intercalée dans le texte des registres capitulaires
(_Ibid._, LL 217, fol. 135).
[875] En ce qui concerne les veuves et les mineurs, un paragraphe
spécial de l'ordonnance du 31 juillet portait que «esdiz rachatz
ne seront point comprinses les rentes deuement admorties et
celles qui appartiennent à femmes vefves et enfans mineurs
d'aage, durant leurs viduitez et majoritez.»
[876] «Qui veut» manque dans le ms. de Rome.
491. Item, ladicte ordonnance fut publiée le darrain jour de juillet l'an
mil IIIIc XXVIII.
492. Item, le vendredy Xe jour de septembre IIIIc XXVIII, fut despandu du
gibet de Paris ung nommé Sauvage de Fromonville, à qui Pierre Baillé fist
tant de desplaisir quant on le pandoit, car il le frappa en l'eschelle
moult cruellement, et si baty le bourrel d'un gros baston qu'il tenoit;
et estoit pour lors ledit Pierre receveur de Paris.
493. Item, en celui temps, estoit touzjours le conte de Salcebry sur la
riviere de Loire, et prenoit chasteaulx et villes[877] à son vouloir, car
moult estoit expert en armes; si s'en vint devant Orleans et l'assist de
toutes pars, mais Fortune, qui n'est à nully seure amye, lui monstra de
son mestier dont elle sert ses amez sans deffier[878], car plus cuide
estre plus seurement comme à siege, une pierre de canon luy fut presentée
qui lui donna le cop de la mort[879]; dont moult grant dommaige orent
les Angloys, especialment le regent de France, car il se reposoit es
citez de France à son aise lui et sa femme qui partout où il alloit le
suivoit; et quant l'autre fut mort, il luy convint maintenir la guerre,
et party de Paris pour y aller le mercredy, veuillie Sainct Martin d'yver
IIIIc XXVIIII[880], et le conte de Salsebry estoit mort la sepmaine
devant.
[877] Voir la liste des forteresses réduites par Salisbury,
annexée à la lettre que ce capitaine adressa le 5 septembre 1428
à la commune de Londres, avec les restitutions et identifications
géographiques dues à la perspicacité de M. A. Longnon (_Les
limites de la France et l'étendue de la domination anglaise à
l'époque de la mission de Jeanne d'Arc_, 1875).
[878] «Sans deffier» manque dans le ms. de Rome.
[879] Ce fut le dimanche soir 24 octobre 1429 que le comte de
Salisbury, se tenant en observation à une fenêtre des Tourelles,
eut le visage emporté par un coup de canon qui vint frapper
l'angle de la muraille; transporté à Meung, l'illustre capitaine
y expira huit jours après (Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_,
t. IV, p. 100).
[880] Le duc de Bedford établit sa résidence à Mantes, où il se
trouvait à la date du 13 novembre, ainsi que le prouve le voyage
fait par le héraut Maine, porteur de lettres du régent à
l'adresse du comte de Suffolk, donné comme successeur à
Salisbury. De Mantes le régent se transporta à Chartres (Cf.
Vallet de Viriville, _Hist. de Charles VII_, t. II, p. 36).
[1429.]
494. Item, en ce temps, estoit le IIIIme de la servoise à Paris à VIm VIc
frans, et cellui du vin n'estoit mie à la IIIe partie, car le vin nouvel
de ladicte année[881] estoit si petit et si feible que on n'en tenoit
compte, car tout le meilleur ou la plus grant partie se santoit plus de
verjus que de vin, et si estoit si cher que on faisoit le caque, qui
estoit ung pou plus fort que despence IIII tournois parisis, et ne
eussiez eu nul à moins de IIII frans.
[881] «De la dicte année» manque dans le ms. de Rome.
495. En icellui temps convint faire par les bourgois de Paris finance de
farine pour mener en l'ost devant Orleans, et en firent finance de plus
de IIIc chariotz chargez, [lesquelx chariotz et chevaulx et toutes
choses] appartenans à charroy ceulx du plat païs d'entour Paris paierent,
se non qu'ilz furent, quant ilz vindrent à Paris, assignés de leurs
despens jusques à neuf jours ensuivans, et n'y devoient plus demourer,
mais ilz y furent, après les neuf jours, autres IX à leurs despens, et
leurs chevaulx, qui moult les greva. Et le XIIe jour de fevrier, se
partirent à grant compaignie de gens d'armes[882] et allerent
jusques à Estampes sans danger. Quant ilz furent [ung pou] par
delà entre Iainville en Beausse[883] et ung villaige nommé
Rouvray-Sainct-Denis[884], il leur vint bien VIIm[885] Arminalx qui les
amenerent comme un danel[886] fait ung tas de petis enfans. Quant noz
gens virent ce, ilz [se] ordonnerent au mieulx qu'ilz porent et ne se
hoberent; ilz avoient foison grans pieulx, agus à ung bout et ferrés à
l'autre, qu'ilz ficherent en terre en panchant devers leurs ennemis, et
furent mis les archiers et arbalestiers de Paris à ung costé, ausquelx
fut ordonné une elle de noz gens et l'autre elle fut des archiers
angloys, et ou millieu fut ce qu'ilz povoient avoir de grosse bataille,
car ilz n'estoient en tout pas plus de XVc contre VIIm, qui estoient XIII
Arminalx contre deux de noz gens[887]. Quant les Arminalx[888] orent bien
tournoié de loing autour de noz gens, si s'en revindrent et se mirent en
ordonnance en la maniere comme noz gens le manderent qu'ilz voulsissent
que, s'ilz prenoient aucuns des nostres qui fust mis à fin, c'est
assavoir, à rançon, ausquelz ilz respondirent, [especialment] le sire de
Bourbon[889], que jamais Dieu ne lui aidast, se jà pié en eschappoit,
que tout ne fust mis à l'espée et, que se les heraulx y revenoient plus,
qu'ilz fussent mors. Quant les heraulx orent ce dit à noz gens, ilz se
hourderent par darriere de leur charroy et se recommanderent à Nostre
Seigneur, et prierent l'ung l'autre de bien faire, et puis ordonnerent
bonne garde pour le charroy avec les charretiers pour le grant peril
[eschever] qui povoit advenir, et comme il advint; car aucuns et grant
quantité des Arminalx vindrent par derriere, cuidant pillier les biens de
noz gens. Et aucuns des voituriers les virent venir, ilz destellerent
leurs chevaulx et s'en voldrent fuir, mais les Arminalx leur furent au
devant, qui moult les dommaigerent du corps et aucuns de la vie, et après
cuiderent venir au pillaige, mais ilz furent si bien receuz que moult fut
joieux qui se pot sauver. En tant que les larrons furent ainsi gardez de
pillier, les Arminalx aproucherent noz gens, et furent les Gascons qui
estoient bien montez, et la greigneur partie de leur gent, ordonnez
encontre les arbalestiers et archiers et compaignons de Paris, et les
Escossois contre les Anglois, la grosse bataille contre la grosse
bataille. Quant ceulx de Paris virent que ceulx à cheval venoient vers
eulx, ilz commencerent à traire de ars et d'arbalestes moult asprement;
quant Gascons virent ce, ilz baisserent la chere et tournoierent leurs
lances devant eulx pour garder leurs chevaulx du trait, et les poignerent
de l'esperon moult fort, comme cilz qui avoient esperance de les mettre
tous à mort, mais qu'ilz fussent pres; mais les maleureus, les meschans,
les maudiz ne veoient pas le mal qui estoit devant leurs yeulx; car comme
ilz approucherent de noz gens à pointe d'esperon, leurs chevaulx
entrerent dedens les pieux fichiez, et les pieux dedens leurs poitrines,
et en ventres et en jambes, si ne porent aller[890] en avant, mais
churent les aucuns tous mors et les maistres après. Ceulx qui furent
aterrez, crioient aux autres: «Viras! viras!» c'est à dire: «Retournez!
retournez!» Si s'en cuiderent tantost fuir, mais leurs chevaulx, qui
navrez estoient des pieux davantdiz, cheoient tous mors soubz eulx, qui
en abatoient deux ou trois et faisoient trebucher leurs gens qui après
venoient. Quant les Escossois et les autres virent ce, moult furent
esbahiz et eulx prindrent à fuir comme bestes que ung loup espart çà et
là, et noz gens à les suyvir de pres, et à occire et abatre ce qu'ilz
porent attaindre, et en demoura en la place de mors IIIIc et plus, et de
prins grant quantité. Et, comme les meschans eulx cuiderent sauver à
entrer à Orleans, ilz furent apperceuz de ceulx du siege, qui leur
allerent au devant et en tuerent autant ou plus qu'on avoit fait en la
bataille devant dicte. Ainsi leur advint pour leur peché qu'ilz avoient
en pancée que tout fust mis à l'espée, mais tout bel leur fut quant ilz
se porent garder que l'espée de leurs ennemis ne les tuast. Quant noz
gens orent menez leurs vivres en l'ost, ilz s'en revindrent à Paris le
XIXe jour de fevrier, l'an mil IIIIc XXVIII[891], et fut trouvé que de
ceulx de Paris n'estoit mort en la bataille que IIII hommes et des
voituriers qui s'en cuiderent fouir, plus et moult de navrez. Dont c'est
grant pitié et d'une part et d'autre, que fault que chrestienté tue ainsi
l'un l'autre sans savoir cause pourquoy, car l'un sera de cent lieues
loing de l'autre, qui se vendront entretuer, pour gaigner ung pou
d'argent ou le gibet au corps ou enfer à la pauvre ame.
[882] Ce convoi de vivres de carême, expédié de Paris sous la
conduite de Falstaff et du prévôt Simon Morhier avec 2,000
Anglais, fut attaqué le 12 février 1429 par 1,500 hommes détachés
de la garnison d'Orléans, auxquels s'était joint le corps
commandé par le comte de Clermont; les Français furent
complètement défaits, et cette déroute est restée célèbre dans
l'histoire sous le nom de «Journée des Harengs».
[883] Le ms. de Rome et les éditions portent «Canville». La forme
«Iainville» que donne le ms. de Paris est justifiée par ces
paroles de Jean Chartier, relatives à la journée du 12 février
1429: «Et furent iceulx Jean Fastol et autres (chargés d'escorter
le convoi de vivres) rencontrés pres d'Yenville en Beauce» (Jean
Chartier, _Chronique de Charles VII_, t. I, p. 62).
[884] Les mss. de Rome et de Paris portent ici «Toumray» ou
«Tommiray»; mais il s'agit ici de Rouvray-Saint-Denis
(Eure-et-Loir, arr. de Chartres, cant. de Janville), dont
l'église était fortifiée et qui tomba au pouvoir du comte de
Salisbury lors de la campagne d'août 1428. Le capitaine anglais
délivra le 27 septembre 1428 des lettres à Jeanne, veuve de
Charlot Boitel, écuyer à Baugency, qui mentionnent la reddition
au roi «des retraiz, manans et habitans de l'eglise fort de la
parroisse de Rouvray-Saint-Denis en Beauce» (Arch. nat., JJ 174,
fol. 108 vº).
[885] Ms. de Paris: VIIIm.
[886] Ms. de Rome: une dance.
[887] Cette proportion est mal établie: il fallait dire XIIII
contre III.
[888] Tout le passage, depuis les mots «quant les Arminalx»
jusqu'à la phrase qui commence par «Quant les heraulx orent ce
dit à nos gens», manque à toutes les éditions; nous le restituons
d'après le ms. de Rome; le ms. de Paris nous donne une version
incomplète et un peu différente: au lieu de: «noz gens le
manderent», il porte: «avoient faict adoncques le mandement».
[889] Charles de Bourbon, comte de Clermont, fils aîné du duc de
Bourbon, que les Anglais retenaient captif depuis la bataille
d'Azincourt, obtint le duché de Bourbon en 1434 après la mort de
son père.
[890] «Aller» manque dans le ms. de Rome.
496. Item, en ce temps furent commencées à Sainct-Jaques de la Boucherie
à dire les heures canoniaux comme à Nostre-Dame, le XVIe jour de janvier
l'an mil CCCC XXIX, jour de dimenche qui estoit par V.
497. Item, le duc de Bourgongne revint à Paris le IIIIe jour d'avril,
jour Sainct Ambroise, à moult belle compaignie de chevaliers et
d'escuiers; et après, environ VIII jours, vint à Paris ung cordelier
nommé frere Richart[892], homme de tres grant prudence, scevant à
oraison[893], semeur de bonne doctrine pour ediffier son proisme. Et tant
y labouroit fort que enviz le creroit qui ne l'auroit veu, car tant comme
il fut à Paris il ne fut que une journée sans faire predicacion. Et
commença [le] sabmedi XVIe jour d'avril IIIIc XXIX à Saincte-Genevieve,
et le dimenche ensuivant, et la sepmaine ensuivant, c'est assavoir, le
lundy, le mardy, le mercredy, le jeudy, le vendredy, le sabmedy, le
dimenche aux Innocens; et commençoit son sermon environ cinq[894] heures
au matin, et duroit jusques entre dix et unze heures, et y avoit
touzjours quelque cinq ou six mil personnes à son sermon. Et estoit monté
quant il preschoit sur ung hault eschauffaut qui estoit pres de toise et
demie de hault, le dos tourné vers les Charniers encontre la
Charonnerie[895], à l'androit de la Dance Macabre[896].
[891] Trois jours après, le mardi 22 février, eut lieu par ordre
du régent une procession générale en l'honneur de la victoire des
Harengs, à laquelle avait contribué un contingent parisien (Arch.
nat., LL 216, fol. 156).
[892] Frère Richard, prédicateur populaire qui, par l'ascendant
de sa parole, exerça une immense influence, venait de se faire
entendre à Troyes pendant l'Avent de 1428 et avait excité
l'enthousiasme de ses auditeurs. Il obtint le même succès à
Paris, mais, devenu suspect au gouvernement anglais, il s'enfuit
de la capitale dans la nuit du 30 avril et embrassa avec ardeur
la cause française; on sait qu'il fut le confesseur de la
Pucelle. Une relation inédite concernant cette héroïne, publiée
par M. J. Quicherat (_Revue historique_, 1877, juillet-août),
fournit de curieux détails sur l'entrevue du cordelier Richard et
de la Pucelle, qui eut lieu sous les murs de Troyes en 1429. A la
suite de l'entretien qu'il eut avec Jeanne d'Arc, «le sainct
prudhomme prescha moult grandement au peuple, l'admonestant de
faire leur devoir envers le roy»; il est donc certain que ses
éloquentes exhortations ne furent point étrangères à la
soumission des habitants de Troyes (Cf. _Bibl. de l'École des
chartes_, 1872, p. 95).
[893] Ms. de Paris: à raison.
[894] Ms. de Paris: six heures.
[895] La Charronnerie était la portion de la rue de la
Ferronnerie qui s'étendait de la rue Saint-Denis à celle de la
Lingerie, le long des charniers des Innocents; sous le nom de
Ferronnerie on désignait alors la partie de la rue Saint-Honoré
formant le prolongement de la Charronnerie après la place aux
Chaps.
[896] Ms. de Paris: encontre la Feronnerie, à l'androit de la
Dance Machabée.
498. Item, le jour de l'Invencion Sainct Denis, s'en retourna le duc de
Bourgongne en son pays de Flandres; et touzjours estoit le siege devant
Orleans, dont les vivres encherirent fort à Paris, car par contraincte il
y convenoit souvent mener grant foison de farines et d'autres vivres et
choses qui sont neccessaires pour guerre au siege; brief, on en mena tant
que le blé enchery à Paris, de sabmedi à autre, de XX solz parisis à XL
solz parisis, et toutes choses dont homme povoit vivre par cas pareil.
Ainsi, comme devant est dit, se departy le duc de Bourgongne, sans ce que
il feist aucun bien au regart de la paix ou du povre peuple, et disoit on
qu'il alloit combatre les Liegoys.
499. Item, le cordelier devantdit prescha le jour Sainct Marc ensuivant à
Boulongne-la-Petite, et là ot tant de peuple, comme devant est dit. Et
pour [vray] celle journée, au revenir dudit sermon, furent les gens de
Paris tellement tournez en devocion et esmeuz que en mains de trois
heures ou de quatre eussiez veu plus de cent feux, en quoy les hommes
ardoient tables et tabliers, dés, quartes, billes, billars, nurelis et
toutes choses à quoy on se povoit courcer à maugréer à jeu convoiteux.
500. Item, les femmes, cellui jour et le lendemain, ardoient devant tous
les attours de leurs testes, comme bourreaux, truffaux, pieces de cuir ou
de balaine qu'ilz mettoient en leurs chapperons pour estre plus roides ou
rebras davant; [les damoiselles laisserent leurs cornes] et leurs queues
et grant foison de leurs pompes. Et vraiement dix sermons qu'il fist à
Paris et ung à Boulongne tournerent plus le peuple à devocion que tous
les sermonneurs qui puis cent ans avoient presché à Paris.
501. Item, il disoit pour vray que depuis ung pou il estoit venu de
Cirie, comme de Jherusalem, et là encontra plusieurs tourbes de Juifs
qu'il interroga, et ilz lui dirent pour vray que Messias estoit né,
lequel Messias leur devoit rendre leur heritaige, c'est assavoir la Terre
de Promission, et s'en alloient vers Babiloine à tourbes, et selon la
Saincte Escripture celui Messias est Antecrist, lequel doit naistre en la
cité de Babiloine, qui jadis fut chef des royaulmes des Persans, et doit
estre nourry en Bethsaida et converser en Coronaym en sa jouvente,
esquelles Nostre Seigneur dit: «Vhe! vhe! t(ibi) Bethsaida! Vhe! vhe!
Coronaym[897]!»
[897] La fin de cette phrase, omise dans toutes les éditions, est
une citation empruntée aux Évangiles selon saint Mathieu, XI, 21,
et selon saint Luc, X, 13. Voici le texte rétabli en son entier:
«Vae tibi Corozain, vae tibi Bethsaida, quia si in Tyro et Sidone
factae essent virtutes quae factae sunt in vobis, olim in cilicio
et cinere poenitentiam egissent.»
502. Item, ledit frere Richart prescha le darrain sermon à Paris le mardy
l'endemain Sainct Marc, XXVIe jour d'avril IIIIc XXIX, et dist au
departir que l'an qui seroit après, c'est assavoir, l'an XXXe, que on
verroit les plus grandes merveilles que on eust oncques veues, et que son
maistre frere Vincent[898] le tesmoingne selon l'Apocalice et
l'escriptures monsr sainct Paul, et ainsi le tesmoingne frere Bernart,
ung des bons prescheurs du monde, si comme on disoit cestuy frere
Richart. Et en celuy temps estoit cellui frere Bernart en predicacion
par delà les Alpes en Ytalie, où il avoit plus converti de peuple à
devocion que tous les prescheurs qui depuis IIc ans devant y avoient
presché. Et pour vray, le mardy que cestuy frere Richart se party de son
sermon, le Xe, que plus n'avoit congié d'en faire à Paris, quant il
commanda sa bonne recommandacion et qu'il commanda à Dieu le peuple de
Paris, et qu'ilz priassent pour luy et il prieroit Dieu pour eulx, les
gens grans et petiz plouroient si piteusement et si fondement, comme
s'ilz veissent porter en terre leurs meilleurs amis, et lui aussi. Et
atant, celui jour ou l'endemain, se cuidoit despartir le proudomme et
s'en aller vers les parties de Bourgongne, mais ses freres firent tant
par priere que encore demoura il à Paris pour confermer par predicacion
le bon ediffiement qu'il avoit commancé. Et en ce temps fist ardre
plusieurs madagoires que maintes sotes [gens] gardoient en lieux repos,
et avoient si grant foy en celle ordure que pour vray ilz creoient
fermement que tant comme ilz l'avoient, mais qu'il fust bien nettement en
beaux drapeaulx de soie ou de lin enveloppé, que jamais jour de leur vie
ne seroient pouvres; et pour certain telx y avoit qu'ilz les baillerent
de leur gré, quant ilz orent ouy comment le proudomme blasmoit tous ceulx
qui ainsi follement creoient, ilz jurerent que oncques, puis qu'ilz les
garderent, ilz ne se virent ung jour qu'ilz ne deussent touzjours plus
que vaillant ilz n'avoient, mais tres grant esperance avoient qu'ilz les
eussent faictz[899] moult riches ou temps avenir, par le mauvais conseil
d'aucunes vieilles femmes qui trop cuident savoir, quant elles se boutent
en telles meschancetés, qui sont droictes sorceries et heresies.
[898] Saint Vincent Ferrier, prédicateur espagnol de l'ordre des
Frères Mineurs, né à Valence le 22 janvier 1357, mort à Vannes le
5 avril 1429, et saint Bernardin de Sienne, moine cordelier,
vicaire général de son ordre, mort à Aquila le 20 mai 1444. Ces
illuminés parcoururent l'Europe, annonçant au peuple l'avènement
de l'Antechrist, et propagèrent cette nouvelle doctrine acceptée
par des milliers d'adeptes. (Cf. Vallet de Viriville, _Procès et
condamnation de Jeanne d'Arc_, traduit du latin, 1867,
introduction.)
[899] «Faictz» manque dans le ms. de Rome.
503. Item, en celui temps avoit une Pucelle, comme on disoit, sur la
riviere de Loire, qui se disoit prophete, et disoit: «Telle chose
advendra pour vray». Et estoit du tout contraire au regent de France et à
ses aidans[900]. Et disoit on que maugré tous ceulx qui tenoient le siege
devant Orleans, elle entra en la cité à tout grant foison d'Arminalx et
grant quantité de vivres, que oncques ceulx de l'ost ne s'en meurent; et
si les veoient passer à ung traict ou deux d'arc pres de eulx, et si
avoient si grant neccessité de vivres que ung homme eust bien mengé pour
iii blans de pain à son disner. Et plusieurs autres choses de elle
racontoient ceulx qui mieulx amoient les Arminalx que les Bourguignons
ne que le regent de France; ilz affermoient, que quant elle estoit bien
petite, qu'elle gardoit les brebis, que les oiseaulx des bois et des
champs, quant elle les appelloit, ilz venoient menger son pain en son
giron comme privez. _In veritate appocrisium est._
[900] Ms. de Paris: gens.
504. Item, en celui temps leverent le siege les Arminalx et firent partir
les Angloys par force de devant Orleans, mais ilz allerent devant
Vendosme et la prindrent, comme on disoit. Et partout alloit celle
Pucelle armée avec les Arminalx et portoit son estandart, où estoit
[tant] seullement [en] escript Jhesus, et disoit on qu'elle avoit dit à
ung cappitaine angloys[901] qu'il se departist du siege avec sa
compaignie, ou mal leur vendroit et honte à tretous, lequel la diffama
moult de langaige, comme clamer ribaulde et putain; et elle lui dist que
maugré eulx tous ilz partiroient bien bref, mais il ne le verroit jà, et
si seroient grant partie de sa gent tuez. Et ainsi en advint il, car il
se noia le jour devant que l'occision fut faicte, et depuis fut pesché et
[fut] despecé [par quartiers, et boullu et enbosmé, et apporté] à
Sainct-Merry, et fut VIII ou X jours en la chapelle devant le cellier, et
nuyt et jour ardoient devant son corps IIII sierges ou torches, et après
fut emporté en son païs pour enterrer.
[901] William Glasdale, lieutenant du comte de Salisbury au pays
de Mâconnais en 1424, «moult renommé en fait d'armes», qui fut
chargé de la conduite du siège d'Orléans après la mort de
Salisbury, se noya avec plusieurs centaines d'Anglais le jour de
l'assaut donné à la bastille des Tourelles, au moment de la chute
du pont de bois qui réunissait cette bastille au boulevard des
Tourelles, pont incendié par les Orléanais (Voy. le Journal du
siège, apud Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_, t. IV, p. 150).
505. Item, en ce temps s'en alla frere Richart, et le dimenche devant
qu'il s'en devoit aller, fut dit parmy Paris qu'il devoit prescher au
lieu ou bien pres où monseigneur sainct Denis avoit esté descollé et
maint autre martir. Si y alla plus de VIm personnes de Paris, et parti la
plus grant partie le sabmedi au soir à grans tourbes, pour avoir
meilleure place le dimenche au matin, et coucherent aux champs en
vieilles masures et où ilz porent mieulx, mais son fait fut empesché,
comment ce fu, atant m'en tais, mais il ne prescha point, dont les bonnes
gens furent moult troublez, ne plus ne prescha pour celle saison à Paris,
et lui convint partir.
506. Item, en celui temps tenoient les Arminalx les champs, qui tout
destruisoient, si y furent commis[902] Angloys environ huit mille. Mais
quant ce vint au jour que les Angloys trouverent les Arminalx, ilz
n'estoient pas plus de six mil, et les Arminalx estoient X mil. Si
coururent sus aux Angloys moult asprement et les Angloys ne les
refuserent mie; là ot grant desconfiture d'un lez et d'autre, mais en la
fin ne le porent les Angloys souffrir, car les Arminalx, qui plus
estoient de la moitié que n'estoient les Angloys, les encloyrent de
toutes pars. Là furent Angloys desconfis, et furent bien, comme on
disoit, trouvez mors des Angloys iiiim ou plus, des autres ne sot on le
nombre à Paris[903].
[902] «Commis» manque dans le ms. de Rome.
[903] Notre chroniqueur fait allusion à la victoire de Patay
remportée par la Pucelle le 18 juin 1429, où les Anglais
perdirent plus de 2,000 des leurs restés sur le champ de
bataille, sans compter les prisonniers, au nombre desquels se
trouvèrent leurs principaux chefs, tels que Talbot, Scales. Dans
ses _Chroniques d'Engleterre_, Wavrin évalue la force numérique
de l'armée française à 12 ou 13,000 hommes, mais ce calcul est
empreint d'exagération.
507. Item, le dimenche XIXe jour de juing l'an mil IIIIc XXIX, fut dediée
l'eglise de Sainct-Laurens dehors Paris par reverend pere en Dieu,
l'evesque de Paris, et autres prelaz.
508. Item, le VIe jour du moys de juing oudit an mil IIIIc XXIX, furent
nées à Hobarvilliers deux enfans qui estoient proprement, ainsi comme
ceste figure est[904]; car pour vray je les vy et les tins entre mes
mains, et avoient, comme vous voyez, deux testes, quatre bras, deux
coulz, quatre jambes, quatre piez, et n'avoient que ung ventre ne que ung
nombril, deux testes, deux dos. Et furent christiennés, et furent trois
jours sur terre pour veoir la grant merveille au peuple de Paris; et pour
vray, du peuple de Paris y fut les veoir plus de dix mil personnes, que
hommes que femmes, et par la grace de Nostre Seigneur la mere en delivra
saine et sauve[905]. Ilz furent nées environ VII heures au matin, et
furent christiannées en la parroisse Sainct-Cristoufle, et la dextre fut
nommée Agnès, la senestre Jehanne, leur pere Jehan Discret, la mere
Gillette, et vesquirent après le baptesme une heure.
[904] Ce croquis d'après nature, que l'auteur du Journal avait
joint à la description du phénomène, manque au ms. de Rome; ne
pouvant sans doute reproduire le dessin qu'il avait sous les
yeux, le copiste s'est contenté de réserver la place nécessaire à
cette figure.
[905] Le phénomène d'Aubervilliers, qui pendant deux jours
défraya la curiosité de la population parisienne, suggéra à
Clément de Fauquembergue une notice détaillée insérée dans les
registres du Parlement; son récit est plus complet et diffère en
quelques points de celui de notre Journal (Arch. nat., X{la}
1481, fol. 13 rº).
509. Item, en celle propre sepmaine, le dimenche ensuivant, fut né en la
Chanvarie[906], derriere Sainct-Jehan, ung veel qui avoit deux testes,
VIII piez et deux queues; et la sepmaine ensuivant fut né vers
Sainct-Huistace ung pourcellet qui avoit deux testes, mais il n'avoit que
quatre piez.
[906] La rue de la Chanvrerie était située non derrière l'église
Saint-Jean en Grève, mais à proximité de Saint-Eustache; elle
aboutissait à la rue de Mondetour.
510. Item, le mardy devant la Sainct Jehan, fut grant esmeute que les
Arminalx devoient entrer celle nuyt à Paris, mais il n'en fut rien.
511. Item, depuis, sans cesser jour ne nuyt, ceulx de Paris enforcerent
le guet et firent fortifier les murs, et y mirent foison cannons et autre
artillerie; et changerent le prevost des marchans et les eschevins, [et
firent ung nommé Guillaume Sanguin[907] prevost des marchans. Et les
eschevins] furent, c'est assavoir, Ymbert des Champs[908], mercier et
tapissier, Colin de Neufville, poissonnier[909], Jehan de
Dampierre[910], mercier, Remon Marc[911], drapier, et furent faiz et
instituez la premiere sepmaine de juillet[912].
[907] Guillaume Sanguin, changeur parisien, maître de l'hôtel des
ducs de Bourgogne, anobli le 22 décembre 1400, possédait un
somptueux hôtel rue des Bourdonnais. Sa fortune considérable lui
permit de rendre d'importants services aux princes et grands
seigneurs; en mars 1412, il prêta plus de 7,000 livres tournois
au duc de Bourgogne (Arch. nat., X{la} 64, fol. 189 vº). Plus
tard, le duc de Bedford lui confia des joyaux que Sanguin garda
jusqu'à sa mort (_Ibid._, X{la} 1482, fol. 225 vº). Compromis
dans la conspiration de 1416 et banni le 6 mai (Monstrelet, t.
III, p. 145), il reparaît sur la scène politique après
l'occupation de Paris par les Bourguignons, comme le montre sa
participation aux pourparlers qui précédèrent la conclusion du
traité de Troyes (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 173 vº); en 1423, il
fut en Angleterre l'un des ambassadeurs des Parisiens. En 1432,
il remit à Hugues Rapiout la prévôté des marchands, mais conserva
toujours une certaine influence. Au début de 1436, en présence du
danger qui menaçait la capitale, il fut décidé qu'on lui écrirait
afin qu'il intercédât auprès du duc de Bourgogne en faveur des
Parisiens (_Ibid._, X{la} 1481, fol. 113 rº). Sanguin, mort le 14
février 1441, fut inhumé aux Innocents dans la chapelle
Saint-Michel. (Cf. _Paris et ses historiens_, p. 340.)
[908] Imbert des Champs, notable marchand de «touailles» (Arch.
nat., KK 33, fol. 23), l'un des quatre maîtres ou gouverneurs de
la confrérie du Saint-Sépulcre (Lebeuf, édit. Cocheris, t. II, p.
246), prêta serment à Jean Sans-Peur le 24 août 1418 et fut
appelé le 22 septembre 1419 aux fonctions d'échevin qu'il
conserva jusqu'au 26 décembre 1420 (Arch. nat., KK 1009, fol. 3).
Il obtint en 1431 le poste d'élu sur le fait des aides à Paris
(_Ibid._, Z{1a} 10, fol. 8 vº). Bien qu'il eût pris une part
active au gouvernement de Paris sous les Anglais, notamment en
assistant au conseil du 14 janvier 1436, il accepta sans trop de
répugnance la domination de Charles VII; on le voit taxé à 48
sols dans le compte de l'aide de janvier 1438 (_Ibid._, KK 284,
fol. 7). Son fils Jean entra dans les ordres et fit solliciter le
23 septembre 1435 un canonicat de l'église du S.-Sépulcre que le
chapitre de Notre-Dame ne voulut point accorder (_Ibid._, LL 217,
fol. 172, 173). Imbert mourut le 29 juin 1464 et fut inhumé aux
Innocents.
[909] Nicolas ou Colin de Neufville, vendeur de poisson de mer
aux halles de Paris, banni à la suite de la conspiration
cabochienne en même temps que son beau-père, Jean de Troyes,
revint à Paris avec les Bourguignons et prêta serment à Jean
Sans-Peur le 5 septembre 1418. Échevin en 1429 et en 1436, il
exerça en outre de 1433 à 1442 l'emploi de receveur des aides
précédemment occupé par Pierre Giraud (Arch. nat., Z{1a} 9, fol.
55 rº; X{la} 4797, fol. 176 rº; X{la} 1482, fol. 129 vº). Colin
possédait une maison rue Montmartre (_Ibid._, LL 498, fol. 68).
Il fut inhumé aux Innocents (Lebeuf, _Hist. du diocèse de Paris_,
t. I, p. 203).
[910] Jean de Dampierre et autres merciers du Palais soutinrent
en 1427 un procès au sujet de la saisie par Simon de Champluisant
de divers objets d'orfévrerie jugés défectueux. Les merciers
rejetèrent la faute sur les orfèvres auxquels incombait la
fabrication. Jean de Dampierre, à qui l'on avait confisqué
trente-une ceintures, allégua pour sa défense qu'il les avait
fait faire par un orfèvre déjà puni pour sa fraude «et mené en
ung tumbereau» (Arch. nat., X{la} 4795, fol. 116, 117; X{la}
1480, fol. 372 vº; X{la} 1481, fol. 9 vº). Il prêta serment à
Jean Sans-Peur le 30 août 1418 et participa aux délibérations du
conseil réuni le 12 janvier 1436 pour assurer la défense de la
capitale (_Ibid._, X{la} 1481, fol. 112 vº).
[911] Raymond Marc, changeur et bourgeois de Paris, afferma avec
Arnoulet Ram la monnaie de Paris; déclaré adjudicataire le 9
janvier 1427, il se trouva redevable envers son prédécesseur,
Pierre de Landes, d'une somme de 400 livres qu'il dut rembourser
aux changeurs du Trésor (Arch. nat., Z{1b} 3, fol. 78 rº; X{2a}
20, fol. 188; X{la} 4795, fol. 241 rº, 309 rº). A sa sortie de
l'échevinage, il fut commis au gouvernement de l'artillerie de
France, en l'absence de Philibert de Molans, et mourut dans ces
fonctions le 17 décembre 1432. Raymond ne laissa de sa femme,
Marie Dourdin, qu'une fille, Louise Marc, morte en avril 1439 (P.
Anselme, _Hist. généal._ t. VIII, p. 131).
[912] Ce renouvellement de la municipalité eut lieu le 12 juillet
1429 (Arch. nat., KK 1009, fol. 3 vº et 4).
512. Et le dixiesme jour dudit moys vint le duc de Bourgongne à Paris, à
ung jour de dimenche, environ six heures après disner, et n'y demoura que
cinq jours, esquelx cinq jours y ot moult grant conseil; et fut faicte
procession generalle[913], et fut fait ung moult bel sermon à
Nostre-Dame de Paris. Et au Palays fut publiée la chartre ou lettre
comment les Arminalx traicterent jadis la paix en la main du legat du
pappe, et en oultre que tout estoit pardonné d'un costé et d'autre, et
comment ilz firent les grans sermens, c'est assavoir, le dalphin et le
duc de Bourgongne, et comment ilz receurent le precieulx corps Nostre
Seigneur ensemble, et le nombre de chevaliers [de nom] d'un lez et
d'autre. En ladicte lettre ou chartre mirent tous leurs signés et seaulx,
et après comme le duc de Bourgongne voulant et desirant la paix dudit
royaume, et voullant acomplir la promesse qu'il avoit faicte, se submist
à aller en quelque lieu que le dalphin et son conseil vouldroient
ordonner; si fut ordonné par ledit dalphin ou ses complices la place, en
laquelle place le duc de Bourgongne se comparu, lui dixiesme des plus
privez chevalliers qu'il eust, lequel duc de Bourgongne, lui estant à
genoulx devant le dalphin, fut ainsi traiteusement murdry, comme chascun
scet. Après la conclusion de ladicte lettre, grant murmure commença, et
telz avoient grant aliance aux Arminalx qui les prindrent en tres grant
haine. Après la murmure, le regent de France et duc de Bedfort fist faire
silence, et le duc de Bourgongne se plaint de la paix ainsi enfrainte, et
en après de la mort de son pere, et adoncques on fist lever les mains au
peuple que tous seroient bons et loyaux au regent et au duc de
Bourgongne[914]. Et lesdiz signeurs leur promistrent par leurs foys
garder la bonne ville de Paris.
[913] Il y eut procession générale à Saint-Magloire le vendredi
15 juillet pour remercier Dieu de l'arrivée du duc de Bourgogne
(Arch. nat., LL 216, fol. 169).
[914] Le serment d'observer le traité de Troyes, prêté lors de la
cérémonie du 14 juillet par nombre d'habitants de Paris, fut
aussi exigé des personnages ecclésiastiques dans la séance du
Parlement tenue le 26 août; le lendemain et jours suivants,
Philippe de Rully, trésorier de la Sainte-Chapelle, et Marc de
Foras, archidiacre de Thiérache, se transportèrent dans les
églises et couvents et recueillirent les serments du clergé tant
séculier que régulier (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 18 rº).
513. Et le sabmedi ensuivant le duc de Bourgongne se parti de Paris et
emmena sa seur la femme du regent avec luy, [et le regent s'en alla
d'autre part à Pontoise, lui] et ses gens[915], et fut ordonné cappitaine
de Paris le signeur de l'Isle-Adam. Et les Arminalx entrerent celle
sepmaine en la cité d'Ausserre, et puis vindrent à Troyes[916], et
entrerent dedens, sans ce que on leur deffendist. Et quant ceulx des
villaiges de Paris à l'entour sceurent comment ilz conquestoient ainsi
païs, ilz laisserent leurs maisons et apporterent leurs biens es bonnes
villes, et soierent leurs blez avant qu'ilz fussent meurs et apporterent
à la bonne ville de Paris[917]. Après tantost après, entrerent en
Compigne[918] et gaignerent les chastelleries d'entour sans nulle
deffense, et entour Paris prindrent ilz Lusarches et Dampmartin et
plusieurs autres fortes villes. Et ceulx de Paris moult avoient grant
paour, car nul signeur n'y avoit, mais le jour Sainct Jaques, en juillet,
furent ung pou resconfortez, car ce jour vint à Paris le cardinal de
Vicestre[919] et le regent de France, et avoient en leur compaignie
foison de gens d'armes et archiers, bien environ IIII mil, et le sire de
l'Isle-Adam, qui en avoit de Picars bien environ VII cens, sans la
commune de Paris.
[915] C'est le 4 août que partit le duc de Bedford, se dirigeant
du côté de Corbeil et de Melun; le vendredi 5, l'évêque de Paris
célébra une messe à Notre-Dame en son honneur (Arch. nat., LL
216, fol. 170).
[916] Les troupes françaises ne firent que passer devant Auxerre
le 29 juin et prirent possession de Troyes le 11 juillet.
[917] «De Paris» manque dans le ms. de Rome.
[918] Charles VII passa près de Crêpy en Valois et de Dammartin
le 14 août et fit son entrée à Compiègne le 18 (_Chron. de la
Pucelle_, p. 326).
[919] Le cardinal de Winchester, accompagné de son neveu le
régent et de cinq mille hommes d'armes et archers, fit son entrée
à Paris le lundi 25 juillet et s'en retourna à Rouen le 3 août
avec ses seuls familiers, laissant au duc de Bedford le
contingent qu'il avait amené d'Angleterre pour combattre les
«Boemiens» et autres hérétiques, lequel servit à renforcer
l'armée anglaise (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 16, 17).
514. Item, pour vray, le cordelier qui prescha aux Innocens, qui tant
assembloit de peuple à son sermon, comme devant est dit, pour vray
chevaulchoit avec eulx, et aussitost que ceulx de Paris furent certains
qu'il chevaulchoit ainsi et que par son langaige il faisoit ainsi tourner
les cités qui avoient faiz les seremens au regent de France ou à ses
commis, ilz le maudisoient de Dieu et de ses sains[920]; et qui pis est,
les jeus, comme des tables, des boules, [des] dés[921], brief, tous
autres jeus qu'il avoit deffenduz, recommancerent en despit de luy, et
mesmes ung meriau d'estain où estoit empraint le nom de Jhesus, qu'il
leur avoit fait prandre, laisserent ilz, et prindrent tretous la croix
Sainct Andry.
[920] Dans ses lettres du 7 août 1429 au roi Charles VII, le duc
de Bedford traite le cordelier Richard de «frere mendiant,
appostat et sedicieux» (Monstrelet, t. IV, p. 341).
[921] A cette époque, la population parisienne s'adonnait aux
jeux de hasard avec une telle passion que le clergé lui-même
cédait parfois à l'entraînement général, témoin l'enquête
ordonnée le 16 mai 1421 par le chapitre de Notre-Dame au sujet
d'un chanoine de Saint-Merry qui ne se contentait pas de jouer
publiquement aux dés, mais tenait encore un jeu dans sa propre
maison (Arch. nat., LL 215, fol. 325).
515. Item, environ la fin, se rendit aux Arminalx la cité de Beauvays et
la cité de Senlis[922].
[922] Senlis se rendit «au roy par traictié» et en reçut des
lettres d'abolition datées du 22 août 1429.
516. Item, le XXVe jour d'aoust, fut prinse par eulx la ville de
Sainct-Denis, et le lendemain couroient jusques aux portes de Paris, et
n'osoit homme yssir pour vendenger vigne ou verjus, ne aller aux marays
riens cuillir, dont tout encheryt bientost.
517. Item, la vigille Sainct Laurens, fut fermée la porte Sainct-Martin,
et fut crié que nul ne fust si osé d'aller à Sainct-Laurens par
devocion[923] ne pour nulle marchandise, sur la hart, aussi ne fist on;
et la feste Sainct Laurens fut en la grant court[924] Sainct-Martin, et
là fut grant foison de peuple, mais nulle marchandise ne s'i vendoit, se
non des fromaiges et œufs, et de fruict de toutes manieres, selon la
saison.
[923] La procession qui se faisait traditionnellement à
Saint-Laurent le jour de la fête de ce saint eut lieu cette année
à l'église du Sépulcre (rue Saint-Denis), à cause des incursions
ennemies.
[924] Ms. de Paris: rue.
518. Item, la premiere sepmaine de septembre l'an mil IIIIc XXIX, les
quarteniers, chascun en son endroit, commencerent à fortifier Paris, aux
portes de boulevars, es maisons qui estoient sur les murs affuster canons
et queues plaines de pierres sur les murs[925], redrecer les fossez
dehors la ville [et faire barrieres dehors la ville] et dedens. Et en
icellui temps les Arminalx firent escripre lettres scellées du seel du
conte d'Alençon, et les lettres disoient: «A vous, prevost de Paris et
prevost des marchans et eschevins», et les nommoient par leurs noms, et
leur mandoient des salus par bel langaige largement pour cuider esmouvoir
le peuple l'un contre l'autre et contre eulx, mais on apperçut bien leur
malice, et leur fut mandé que plus ne gastassent leur papier pour ce
faire, et n'en tint oncques compte.
[925] Au moment de l'attaque de Paris par la Pucelle, les
tailleurs de pierres pour canons furent mandés par l'échevinage
afin de «besogner» de leur métier; un certain Hilaire Caillet fit
pour sa part onze cent soixante-seize boules de canon qu'il livra
aux portes en présence des dizeniers, cinquanteniers et échevins;
mais lorsqu'il s'agit du paiement, une contestation s'éleva entre
Hilaire Caillet et le prévôt des marchands, représentant
l'administration municipale, le tailleur de pierres réclamant
quatre livres par centaine de projectiles, l'un dans l'autre,
tandis que l'échevinage ne voulait allouer que deux francs (Arch.
nat., X{la} 4796, fol. 239-241).
519. Item, la vigille de la Nativité Nostre-Dame en septembre, vindrent
assaillir aux murs de Paris les Arminalx et le cuidoient prendre
d'assault, mais pou y conquesterent, se ne fu douleur, honte et meschef,
car plusieurs d'eulx furent navrez pour toute leur vie, qui par avant
l'assault estoient tous sains, mais fol ne croit jà tant qu'il prent,
pour eulx le dy, qui estoient plains de si grant mal eur et de si malle
creance que pour le dict d'une creature qui estoit en forme de femme avec
eulx, que on nommoit la Pucelle, qui c'estoit, Dieu le scet, le jour de
la Saincte Nativité Nostre-Dame firent conjuracion, tous d'un accord, de
cellui jour assaillir Paris[926]. Et s'assemblerent bien XII mil ou
plus, et vindrent [environ] heure de grant messe, entre XI et XII, leur
Pucelle avec eulx et tres grant foison chariots, charettes et chevaulx,
tous chargez de grans bourées à trois hars pour emplir les fossez de
Paris; et commencerent à assaillir entre la porte Sainct-Honoré et la
porte Sainct-Denis, et fut l'assault tres cruel, et en assaillant
disoient moult de villeines parolles à ceulx de Paris. Et là estoit leur
Pucelle, à tout son estandart sur le condos des fossez, qui disoit à
ceulx de Paris: «Rendez-vous, de par Jhesus, à nous tost, car se vous ne
vous rendez avant qu'il soit [la] nuyt, nous y entrerons par force,
vueillez ou non, et tous serez mis à mort sans mercy.» «Voyre, dist ung,
paillarde, ribaulde!» Et traict de son arbaleste droit à elle et lui
perce la jambe tout oultre, et elle de s'enfouir, ung autre persa le pié
tout oultre à cellui qui portoit son estandart; quant il se senti navré,
il leva sa visiere pour veoir à oster le vireton de son pié, et ung autre
lui traict, et le saigne entre les II yeulx et le navre à mort, dont la
Pucelle et le duc d'Allençon jurerent depuis que mieulx ilz aymassent
avoir perdu XL des meilleurs hommes d'armes de leur compaignie. L'assault
fut moult cruel d'une part et d'autre, et dura bien jusques à quatre
heures après disner, sans que on sceust qui eut le meilleur. Ung pou
après IIII heures ceulx de Paris prindrent cuer en eulx, et tellement les
verserent de cannons et d'autre traict qui leur convint par force
reculler et laisser leur assault, et eulx en aller; qui mieulx s'en
povoit aller estoit le plus eureux, car ceulx de Paris avoient de grans
cannons qui gectoient de la porte Sainct-Denis jusques par delà
Sainct-Ladre largement, qui leur gectoient au dos, dont moult furent
espovantez; ainsi furent mis à la fuite, mais homme n'yssi de Paris pour
les suivir, pour paour de leurs embusches. En eulx en allant ilz
bouterent le feu en la granche des Mathurins, emprès les Pocherons, et
mirent de leurs gens qui mors estoient à l'assault, qu'ilz avoient
troussez sur leurs chevaulx, dedens cellui feu à grant foison, comme
faisoient les païens à Romme jadis. Et maudisoient moult leur Pucelle,
qui leur avoit promis que sans nulle faulte ilz gaigneroient à cellui
assault la ville de Paris par force, et qu'elle y gerroit celle nuyt, et
eulx tous, et qu'ilz seroient tous enrichiz des biens de la cité, et que
tous seroient mis, qui y mettraient aucune deffence, à l'espée ou ars en
sa maison; mais Dieu qui mua la grant entreprinse d'Olofernes par une
femme nommée Judihe ordonna par sa pitié autrement qu'ilz ne pansoient.
Car l'endemain[927] y vindrent querir par sauf conduit leurs mors, et le
herault qui vint avec eulx fut sarmenté du cappitaine de Paris combien il
y avoit eu de navrez de leurs gens, lequel jura qu'ilz estoient bien
quinze cens, dont bien Vc ou plus estoient mors ou navrez à mort. Et vray
est que en cellui assault n'avoit aussi comme nulz hommes d'armes que
environ XL ou L Anglois qui moult y firent bien leur devoir; car la plus
grant partie de leur charroy, en quoy ilz avoient admené leurs bourrées,
ceulx de Paris leur osterent, car bien ne leur devoit pas venir de
voulloir faire telle occision le jour de la Saincte Nativité Nostre-Dame.
[926] Une relation circonstanciée de l'attaque de Paris par la
Pucelle, due à Nicolas Sellier, greffier du chapitre de
Notre-Dame, se trouve insérée dans les délibérations
capitulaires. Comme elle ne figure point parmi les témoignages
des chroniqueurs et historiens recueillis par M. Quicherat
(_Procès de Jeanne d'Arc_, t. IV) et qu'elle nous semble inédite,
nous pensons qu'il y a quelque intérêt à en reproduire le texte:
Mercurii VII septembris.
Hodie fit processio solemnis ad Sanctam Genovefam in Monte pro
malicia temporis et hostilitate inimicorum sedanda et pacificanda,
in qua intererunt canonici Palacii cum vera cruce. Et est sciendum
quod ipsi inimici dederunt insultum contra villam Parisiensem,
credentes eam capere et quotquot personas utriusque sexus
repperirent in ea, prout juraverant quemadmodum ipsimet
asserebant, interficere, et in vespere cessaverunt et se
retraxerunt. In crastinum vero, in die festi Nativitatis beate
Marie Virginis, cum eorum Puella, in qua tanquam in Deum suum
confidebant, iterum circa unam horam post meridiem suum insultum
inceperunt fortissimeque in eodem insultu continuaverunt,
fortissime totis viribus dimicantes usque ad mediam noctem, sed
obstante resistencia civium Parisiensium cum fiducia Dei et
gloriose Virginis cujus festum in eadem villa Parisiensi
honorificè celebrabatur, nichil finaliter fecerunt, nonnullos
Anglicos et alios vulneraverunt et paucissimos interfecerunt, de
suis quamplurimos perdiderunt, quorum non fuit numerus cognitus,
quia dictum est quod ipsos combusserunt. Eorum Puella in femore
vulnerata fuit, et credo quod propter hoc recesserunt, eciam una
videbant socios suos morientes et mortuos, et mortem timentes
retrocesserunt, dimiserunt maximum numerum boretarum ex quibus
volebant implere fossata ville et aliquas in eis dimiserunt paucas
tamen. Puella defferens suum vexillum venit super fossata, in quo
loco fuit, ut dicitur, vulnerata, VIc LX scalas dimiserunt et bene
IIIIor milia gallice _de clayes_, habuerunt ad illa omnia
afferendum bene trecentum quadrigas quas ipsimet ad colla
trahentes adduxerunt oneratas pisside, borretis, scalis et
_clayes_, quarum quadrigarum plures reduxerunt ad Sanctum
Dyonisium defferentes in eis suos vulneratos, alie Parisius
adducte fuerunt in crastinum, et reliquam partem combuxerunt, quia
repperte fuerunt rote centum, quare residuum earum presumitur
fuisse combustum in ipsa nocte ante recessum eorum, et sic
vituperose recesserunt. In crastinum Dalphinus eorum Rex fecit
celebrari plures missas in Sancto Dyonisio pro rege Karolo sexto,
suo patre. (Arch. nat., LL 216, fol. 173.)
On lit cette note en marge du registre: De insultu inimicorum
contra villam Parisiensem malè consultorum: Ista Puella finaliter
fuit capta durante obsidione Compendii et in fine Rothomagi
condempnata et combusta.
[927] Le lendemain de l'assaut donné à Paris, des reliques
égarées on ne sait par quel hasard furent trouvées dans les
champs et offertes au chapitre de Notre-Dame par un garçon de la
confrérie de S. Crépin et S. Crépinien; le 9 décembre 1429, par
décision des chanoines, ces reliques durent être soumises à
l'examen de l'official (Arch. nat., LL 216, fol. 182).
520. Item, environ III ou IIII jours après, vint le regent à Paris[928]
et envoya de ses gens à Sainct-Denis, mais les Arminalx s'en estoient
partis sans riens paier de leurs despens, car ilz promettoient à ceulx de
Sainct-Denis de les paier des biens de Paris, quant ilz seroient entrez
dedens, mais ilz faillirent à leur intencion, pour quoy ilz tromperent
leurs hostes de Sainct-Denis et d'ailleurs. Et qui pis fut pour eulx, le
regent et les prevost de Paris et des marchans et eschevins de Paris les
orent en grant indignacion, pour ce que sitost se randirent aux Arminalx
sans cop ferir, et en furent condampnez en trs grans amendes, comme vous
orez cy après declairer pour vray.
[928] La présence du régent à Paris est signalée le dimanche 18
septembre; ce jour-là il vint faire ses dévotions à Notre-Dame
assez tard avant dîner, et déposa sur le grand autel une pièce
d'or en témoignage de munificence (Arch. nat., LL 216, fol. 175).
521. Item, le vendredy derrain jour de septembre l'an mil IIIIc XXIX,
vint à Paris le duc de Bourgongne, à moult belle compaignie[929] et tant
grant qu'il convint que on les logeast es maisons des mesnaigiers et en
maisons vuydes, dont moult avoit à Paris, et avec porcs et vaches
couchoient leurs chevaulx. Et vint par la porte[930] Sainct-Martin et
amena avec lui sa seur, femme du duc de Bedfort, regent de France, qui
avec lui estoit, et avoit devant lui dix heraux, tous vestus de costes
d'armes du signeur à qui chascun estoit, et autant de trompettes; et en
celle pompe ou vaine gloire allerent par la rue Maubué à madame
Saincte-Avoye[931] faire leurs oblacions, et de là allerent à
Sainct-Paul.
[929] Jean de Lancastre, accompagné des gens du conseil royal, du
prévôt des marchands, des échevins, se porta à la rencontre de
son beau-frère, le duc de Bourgogne, et se joignit à son cortège.
[930] Ms. de Rome: rue.
[931] Sainte-Avoye, communauté de pauvres femmes fondée en 1288
par J. Sequence, chevecier de Saint-Merry, dans la rue
Sainte-Avoye à son point d'intersection avec la rue Rambuteau; ce
couvent, auquel étaient annexés une chapelle et un hôpital, a été
démoli lors du percement de la rue Rambuteau.
522. Environ huit jours [après], vint le cardinal de Vincestre à belle
compaignie[932] et puis firent plusieurs conseilz, tant que enfin, à la
requeste de l'Université, de Parlement et de la bourgoisie de Paris, fut
ordonné que le duc anglois de Bedfort seroit gouverneur de Normendie, et
que le duc de Bourgongne seroit regent de France[933]. Ainsi fut fait,
mais moult laissoit envis le duc de Bedfort ledit gouvernement, si
faisoit sa femme, mais à faire leur convint[934]. Et quant les Anglois
furent partiz, qui partirent à ung sabmedi au soir, et allerent à
Sainct-Denis, faisant du mal assez, le duc de Bourgongne se parti après,
et print trefves aux Arminalx jusques à Nouel ensuivant, c'est assavoir,
pour la ville de Paris et pour les faulxbourgs d'autour tant seullement;
et tous les villaiges d'entour Paris estoient apatiz aux Arminalx, ne
homme de Paris n'osoit mettre le pié hors des faulxbourgs qui ne fust
mort, ou perdu, ou rançonné de plus qu'il n'avoit vaillant, ne si osoit
revancher; et si ne venoit rien à Paris pour vie de corps d'homme, qui ne
fust rançonné II ou III foys plus qu'elle ne valloit. Le cent de petis
costeretz valloit XXIIII solz parisis; le molle, VII[935] solz ou VIII
solz; II œufs, IIII deniers parisis; ung petit fromaige tout nouvel
fait, IIII blans; le boessel de poys, XIIII ou XV blans; et si couroit
tres forte monnoye, ne il n'estoit nouvelle, ne pour Toussains ne pour
autre feste en cellui temps, de haren froys, ne de quelque marée à Paris.
[932] C'est le jeudi six octobre que «vint et entra à Paris le
cardinal d'Excestre, auquel fu au devant le duc de Bourgongne à
grant compaignie» (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 18 vº).
[933] Des lettres données le 13 octobre 1429 à la relation du
grand conseil tenu par le régent, assisté du cardinal
d'Angleterre, du duc de Bourgogne, du sire de Scales, de Jean
Falstaff, confièrent le gouvernement de Paris et des bailliages
limitrophes ainsi que la lieutenance à Philippe le Bon qui
s'était assuré l'adhésion du duc de Bedford, «occupé, disait-on,
au gouvernement du royaume, mesmement du duchié de Normandie».
Les lettres du 13 octobre furent publiées le même jour au Palais,
dans la grande salle sur la Seine, au milieu d'un concours
empressé de population, en présence du duc de Bourgogne qui fit
également promulguer la trêve conclue avec Charles VII (Arch.
nat., X{la} 8605, fol. 14).
[934] Le duc de Bedford et sa femme quittèrent Paris le lundi 17
octobre, en compagnie du duc de Bourgogne qui «les convoya
jusques à Saint-Denis où ilz demourerent tous au giste, et le
mardi ensuivant parti le duc de Bourgongne pour aler en son païs
de Flandres pour attendre et recevoir sa fiancée fille du roy de
Portugal» (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 18 vº).
[935] Ms. de Rome: XII.
523. Item, le duc de Bourgongne, quant il ot esté environ quinze jours à
Paris, il se departy la vigille Sainct-Luc et emmena avec lui ses
Picquars qu'il avoit amenez, environ VIm, aussi fors larrons qu'il avoit
entré à Paris, puis que la maleureuse guerre estoit commencée, et comme
il paru bien en toutes les maisons où ilz furent logez. Et aussitost
qu'ilz furent partiz hors des portes de Paris, ilz n'encontroient homme
qu'ilz ne desrobassent ou batissent. Quant l'avangarde fut partie, le duc
de Bourgongne fist crier, comme une maniere d'apaiser gens simples, que
se on veoit que les Arminalx venoient assaillir[936] Paris, que on soy
deffendist le mieulx qu'on pouroit, et laissa sans garnison ainsi la
ville de Paris. Veez là tout le bien qu'il y fist pour la ville; or
n'estoient point les Anglois noz amis, pour ce que on les mist hors du
gouvernement.
[936] Ms. de Paris: vinssent assieger.
524. Item, avant que Nouel fust et que les trefves faillissent, firent
tant de maulx les Arminalx entour Paris, que oncques les tirans de Romme,
ne larrons de bois, ne murdriers, ne firent oncques plus grans tyrannies
souffrir à chrestiens qu'ilz faisoient, et avec la tyrannie prenoient
quanque avoient ceulx qui cheoient en leurs mains, jusques à vendre femme
et enfans, qui les eust peu vendre: et personne nulle ne leur
contredisoit, car le regent de France, duc de Bedfort, n'avoit cause de
s'en mesler, pour ce que on avoit fait le duc de Bourgongne regent,
lequel ot en icellui termine grant tribulacion. Car, comme il ot fait
tout bien et bel ordonner et appareiller tout quanque puet et doit
appartenir à nopces de si grant prince, et comme tout fut apresté, qu'il
n'atendoit de jour en jour que la dame qu'il devoit prendre à femme, qui
estoit fille du roy de Portugal[937], laquelle s'estoit mise en mer, et
quant elle fuyt[938] et sa mesniée pres de l'Escluse, aussi comme à une
veue, et que on commançoit ja la feste de sa venue, il vint ung vent qui
lui fut si contraire que elle fu eslongnée en pou de heure en ung
loingtain païs, qu'il fut plus de XL jours avant que on sceust la
certeneté en quel païs elle estoit arivée, et lui convint par force en la
terre son pere ariver en Arragon, et après fut elle ramenée au duc de
Bourgongne saine et sauve[939]. Et ce estoit la cause pourquoy il
entrelaissa ainsi Paris cellui temps.
[937] C'est à tort que le ms. de Rome qualifie cette princesse de
«fille du roy d'Aragon», le ms. de Paris la désigne comme fille
du roi de Portugal.
[938] Ms. de Rome: lui.
[939] Isabelle, fille de Jean Ier roi de Portugal et de Philippe
de Lancastre, que le duc de Bourgogne épousa à Bruges le 10
janvier 1430, était arrivée en vue du port de l'Écluse,
lorsqu'une violente tempête jeta le navire qui la portait sur les
côtes d'Angleterre, ainsi qu'en fait foi l'ordre de payement
délivré le 6 décembre 1429 à Guillaume Aleyn, clerc de l'hôtel du
roi d'Angleterre, pour les dépenses de la fille du roi de
Portugal récemment débarquée dans le pays et allant en Flandre
(Rymer, _Acta publica_, t. IV, p. 151). Isabelle de Portugal
n'eut donc pas à retourner dans les états de son père.
[1430.]
525. Et par celle faulte [et] que nul gouverneur n'avoit à Paris, ne qui
obviast à l'encontre des ennemis, et que rien ne venoit à Paris qui ne
fust rançonné deux ou trois foys[940] et qu'il le convenoit vendre,
quant il estoit arivé, si cher que povres gens n'en povoient avoir, si en
advint une grant douleur, car grant foison de povres mesnaigiers, dont
les aucuns avoient femmes et enfens, les autres non, s'en yssirent grant
foison de Paris, comme par maniere d'aler esbatre ou gaigner, et se
desespererent pour la grant pouvreté qu'ilz souffroient, et
s'acompaignerent avec autres qu'ilz trouverent, et commencerent par
l'ennortement de l'ennemi à faire tous les maulx que pevent faire
chrestiens, dont il convint par force que on s'assemblast pour les
prendre. Et en print on à la premiere fois IIIIxx XVII, et ung pou de
jours après on en pandit XII au gibet de Paris le IIe jour de janvier, et
le Xe ensuivant on en mena XI es halles de Paris, et leur coppa on les
testes à tous dix. Le unziesme estoit ung tres bel jeune filx d'environ
XXIIII ans, il fut despoullié et prest pour bander ses yeulx, quant une
jeune fille née des Halles le vint hardiement demander et tant fist par
son bon pourchas qu'il fut remené ou Chastellet, et depuis furent
espousez ensemble[941].
[940] Ce qui échappait aux coureurs de Charles VII était pillé
par les Anglais eux-mêmes qui ne se faisaient aucun scrupule
d'arrêter au passage les approvisionnements destinés à la
capitale. Dans les premiers mois de l'année 1430, à l'instigation
des échevins de Paris, divers marchands, notamment Alexandre des
Marais, changeur de la rue des Arsis, Jean de la Poterne,
Guillaume Lorget, Nicolas Scale, Gabriel Fatinant, Benoît Astay
et Jean de Goudonvilliers, commandeur de Saint-Jean de Jérusalem,
formèrent une association et firent charger à frais communs en
Normandie un bateau de blé, de lard, de beurre et d'autres
denrées; le chargement arriva sans encombre jusqu'à Triel le
vendredi après Pâques; là il fut en quelque sorte happé par
Jennequin Rippley et plusieurs Anglais de la garnison de
Pontoise, qui conduisirent le bateau dans cette ville et
s'adjugèrent le contenu. Les marchands lésés n'eurent d'autre
ressource que d'intenter un procès aux pillards par-devant le
Parlement et n'obtinrent qu'un résultat illusoire, c'est-à-dire
l'ouverture d'une enquête ordonnée le 7 septembre 1430 (Arch.
nat., X{2a} 20, fol. 193 vº).
[941] Le cas n'est pas sans analogues et l'on pourrait citer plus
d'un condamné que sa bonne mine préserva d'une mort ignominieuse,
témoin ce malheureux sur le point d'être pendu à Verneuil et
sauvé du gibet par une jeune fille de quinze ans qui le demanda
pour mari (Arch. nat., JJ 172, no 406).
526. Item, en cellui temps fut la Pasque le XVIIe jour d'avril, et fut si
tres cher et tres froit; valloit le molle de buche ix solz parisis, et le
costeret et le charbon ainsi cher ou plus, et toutes choses dont on
povoit vivre, se non pommes, dont les pouvres gens[942] avoient tant
seullement admendement; et pour la deffaulte de huylle on mengoit du
beurre en cellui karesme, es Halles, comme en charnaige.
[942] Ms. de Paris: chrestiens.
527. Item, le XXIe jour de mars, vindrent les Arminalx proier gens et
bestail, et firent cellui jour moult de maulx. Si le vint on dire à Paris
au sire de Saveuze[943], lequel s'arma lui et sa gent, et avec lui
plusieurs de Paris, avecques lesquelx avoit [ung quartenier], ung
eschevin de Paris et[944] receveur des aides, nommé Colinet de Neuville,
le bastart de Sainct-Paul[945], le bastart de Saveuze, tout fut prins,
[lesquelx], aussitost qu'ilz furent aux champs, se desréerent sans eulx
tenir ensemble, et tous furent prins en mains d'une heure, dont les
Arminalx orent tres grant finance.
[943] Probablement Philippe de Saveuses, seigneur de Saveuses
après la mort de son frère Hector vers 1426. Monstrelet le cite
fréquemment parmi les seigneurs du parti anglo-bourguignon.
[944] «De Paris et» manque dans le ms. de Rome.
[945] Jean de Luxembourg, seigneur de Montmorency, reçut des
Anglais en 1429 le commandement de la forteresse de Meaux et fut
créé chevalier de la main même du duc de Bedford lors de
l'expédition de ce prince sous les murs de Senlis; le bâtard de
Saint-Pol était du nombre des personnages qui assistèrent aux
noces de Philippe le Bon célébrées à Bruges le 10 janvier 1430;
le jeune roi d'Angleterre l'attacha à sa personne comme grand
maître de son hôtel; c'est en cette qualité qu'on le voit figurer
au festin donné au Palais après le sacre de Henri VI, au mois de
décembre 1431 (Monstrelet, t. IV, _passim_). Jean de Luxembourg
prit part en 1452 à la campagne contre les Gantois et y arma
chevalier le comte d'Étampes (G. Chastellain, t. II, p. 235).
528. Item, quant les Arminalx virent que leurs choses de toutes pars leur
venoient si bien à point, si s'enhardirent et vindrent le vendredy
ensuivant, XXIIIe jour de mars, environ mynuit, à tout eschelles devant
Sainct-Denis, et l'eschellerent et entrerent dedens, et tuerent les
bonnes gens qui faisoient celle nuyt le guet sans mercy; et après
allerent parmy la ville tuant et occiant quanque ilz encontroient, et
pillerent celle nuyt la ville et tuerent grant foison des Picquars qui y
estoient en garnison, et enmenerent presque tous leurs chevaulx, et quant
ilz furent bien troussez, ilz laisserent la ville et s'en allerent à tout
leur pillaige qui moult grant estoit et trop.
529. Item, en celluy temps furent aucuns des grans de Paris, comme de
Parlement et du Chastellet, et des marchans et gens de mestier, qui
firent ensemble conjuracion[946] de mettre les Arminalx dedens Paris, à
quelque dommaige que ce fust, et devoient estre signez de certains signes
quant les Arminalx entreroient à Paris, et qui n'auroit ce signe estoit
en peril de mort. Et y avoit ung carme nommé frere Pierre d'Allée, qui
estoit porteur et rapporteur des lettres de ung lès et d'autre, mais Dieu
ne voult pas souffrir que si grant homicide fust faicte en la bonne
cité[947] de Paris, car le carme fut prins, qui moult en encusa par
gehenne que on lui fist. Et vray fut que la sepmaine de la Passion, entre
Pasque fleurie et le dimenche devant, on en print plus de CL, et la
vigille de Pasques flouries, on en coppa à VI la teste es Halles[948]; on
en noya, aucuns moururent par force de gehenne, aucuns finerent par
chevance, aucuns s'enfouirent sans revenir. Quant les Arminalx virent
qu'ilz orent failli à leur entreprinse, ilz furent tous desesperez, et
n'esparnoient ne femme ne enfent qu'ilz ne prinssent, [et] venoient
jusques aux portes de Paris sans contredit de nully, mais on attendoit de
jour en jour le duc de Bourgongne, qui n'alla ne vint, passa janvier,
fevrier, mars et avril.
[946] Les détails les plus précis sur la conspiration d'avril
1430 et sur les stratagèmes que devaient employer les conjurés
pour introduire les Français sont fournis par les lettres de
rémission accordées à Jean de Calais, révélateur du complot.
Quelques années auparavant, nous rencontrons un personnage du
même nom impliqué dans une affaire de coups et blessures envers
un chanoine du Saint-Sépulcre, écolier de l'Université. Ce Jean
de Calais avait su dégager sa responsabilité, tandis que
Guillaume Doucet, son complice, était condamné à faire amende
honorable à l'Université, dans l'église des Mathurins (Arch.
nat., X{la} 64, fol. 235 vº). Ce qui est hors de doute, c'est que
Jean de Calais était né à Paris et qu'il y rentra après la
réduction de la capitale par Charles VII; il fut même appelé aux
fonctions d'échevin le 23 juillet 1440 (_Ibid._, KK 1009, fol.
6). Voir la note consacrée à Jean de Calais par M. Longnon
(_Paris pendant la domination anglaise_, p. 303).
[947] Ms. de Paris: ville.
[948] Le 8 avril, on exécuta aux Halles les conjurés dont
Fauquembergue donne les noms: JEAN DE LA CHAPELLE, clerc des
comptes, l'âme de la conspiration, fut décapité et écartelé;
grands et petits se disputèrent ses dépouilles; Jean Bourdin,
geôlier des prisons du Châtelet, revendiqua la robe longue de
viollet fourrée que portait Jean de la Chapelle lorsqu'il fut
amené au Châtelet (Arch. nat., Y 5230, fol. 23 rº). Jean de
Villiers, sire de l'Isle-Adam, se fit adjuger ses biens
confisqués (_Ibid._, JJ 174, no 354) et soutint un procès au
Parlement contre la veuve et les enfants mineurs du condamné,
lesquels réclamaient 60 livres de rente (_Ibid._, X{la} 4796,
fol. 224 vº; X{la} 1481, fol. 32 rº). RENAUD SAVIN et PIERRE
MORANT, procureurs au Châtelet, furent décapités; GUILLAUME
PERDRIAU et JEAN LE FRANÇOIS, dit Baudrain, décapités, le second
écartelé; JEAN LE RIGUEUX, boulanger, décapité. Un autre
adhérent, dont ne parle point le greffier du Parlement, mais cité
dans la rémission de Jean de Calais, est ce Jacquet Guillaume
demeurant à l'Ours, à la Porte Baudoyer, déjà connu par les
lettres de rémission qu'il obtint en janvier 1424 (Longnon,
_Paris pendant la domination anglaise_, p. 118); il subit
également la peine capitale, sa femme Jeannette fut bannie du
royaume et ses biens confisqués (Arch. nat., Y 5230, fol. 36 vº).
Quant à JACQUET PERDRIEL, qui parvint à s'échapper, ses biens
saisis, entre autres un hôtel sis rue de la Verrerie, furent
donnés à Jean Stanlawe, trésorier de l'hôtel du duc de Bedford
(_Ibid._, JJ 174, fol. 137 vº). Cf. Longnon, _Paris pendant la
domination anglaise_, p. 303.
530. Le XXIe jour d'avril, allerent bien IIIc Angloys ou environ pour
cuider prendre ung chastel nommé la Chasse[949], mais [par] leur
convoitise ilz se transporterent à Chele[-Saincte-Baudour[950]] et
pillerent la ville et puis l'abbaye, et s'en vindrent devant ledit
chastel ainsi troussez des biens de l'eglise et des laboureurs, dont il
leur meschut tres griefment; car ce pendent qu'ilz pillerent ladicte
abbaye, les Arminalx eulx assemblerent des garnisons d'entour et les
encloyrent entre le chastel et eulx. Si ne sorent oncques les entendre,
car ceulx de dedens les greverent moult de trait, et ceulx de derriere
les assaillirent si asprement que en bien pou de heure furent tous mors
ou prins; et ainsi donq les Arminalx furent moult enrichiz, car ilz orent
tous leurs chevaulx et tout ce qu'ilz avoient pillié à Chelle, et les
rançons des vivans et la despoulle des mors.
[949] La forteresse de la Chasse, en la forêt de Montmorency, fut
réduite par le comte de Norfolk en même temps que celles de
Dammartin-en-Goelle et Montjay (Monstrelet, t. IV, p. 495). Ce
lieu fortifié avait pour capitaine en juin 1437 un écuyer du nom
de Jacquet de Sèvres (Arch. nat., Zº{1a} 10, fol. 48 rº).
[950] Chelles (Seine-et-Marne, arr. de Meaux, cant. de Lagny).
531. Item, le XXVe jour dudit moys, l'endemain de Sainct-Marc, firent
tant les Arminalx, par leur force ou par traïson, qu'ilz gaignerent
l'abbaye de Sainct-Mor-des-Fossez; et partout leur venoit bien, ne
oncques puis que le conte de Salcebry fut tué devant Orleans, ne furent
les Angloys en place dont il ne leur convint partir à tres grant damage
ou à tres grant honte pour eulx.
532. Item, celle année, avoit foison roses blanches au jour de Pasques
flouries, qui furent le VIIIe jour d'avril l'an mil IIIIc XXIX, tant
estoit l'année hastive[951].
[951] «Tant estoit l'année hastive» manque dans le ms. de Rome.
533. Item, le XXVIe jour dudit moys, l'an mil IIIIc XXX, firent faire les
gouverneurs de Paris[952] [grans] feus, comme on fait à la Sainct-Jehan
d'esté, pour ce que le peuple s'esbahissoit de ce que les Arminalx
avoient partout le meilleur où ilz venoient, et firent entendre au
peuple que c'estoit pour le jeune roy Henry[953] qui se tenoit roy de
France et d'Angleterre, qui estoit arivé à Boullongne, lui et grant
foison de souldoiers, pour combatre les Arminalx, dont il n'estoit rien,
ne du duc de Bourgongne nouvelle nulle n'estoit. Si estoit le monde aussi
comme au desespoir de ce que on ne gaingnoit rien, et que les gouverneurs
leur faisoient ainsi entendant que brief ilz auroient secours, dont
quelque signeur ne faisoit nul semblant de secours, ne d'aucun traicté,
pour quoy [moult] des mesnaigers de Paris se departoient, de quoy Paris
affeblioit moult.
[952] «De Paris» manque dans le même ms.
[953] Le jeudi 28 avril 1430, vint la nouvelle à Paris que le
jeune roi d'Angleterre venait de débarquer à Calais. Pour
célébrer son heureuse arrivée, le chancelier fit chanter un _Te
Deum_ à Notre-Dame et allumer des feux de joie dans les rues de
Paris; le lendemain il y eut processions générales de Notre-Dame
à Sainte-Geneviève (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 26 rº; X{la}
4796, fol. 204 rº).
534. Item, la sepmaine de may, avoit à la porte Sainct-Antoine
prinsonniers, dont l'un avoit paié sa rançon, et estoit eslargy et alloit
avec les gens du chastel à son plaisir. Si trouva un jour que cellui qui
gardoit les prinsons s'endormy après disner sur ung bang, comme on fait
en esté, si lui osta les clefs ainsi comme il dormoit et ouvry la
prinson, et en deslia trois avec lui, et vindrent où cil dormoit encore,
et autres l'un ça, l'autre là, et frapperent sur eulx pour les tuer, et
en navrerent à mort deux ou trois, avant que les gens qui estoient du
chastel en peussent rien ouyr. Quant ilz sorent comment lesdiz
prinsonniers avoient ouvré, si acoururent à l'aide de leurs compaignons
hastivement, et le signeur de l'Isle-Adam qui leans estoit, qui en estoit
cappitaine et de la ville de Paris, vint tost où cilz estoient. Si les
escrie, et fiert d'une hache qu'il tenoit le premier qu'il trouve, si
l'abat mort; les autres ne porent fuir, si furent tretous prins, et
recongnurent qu'ilz avoient en pencée de tuer tous ceulx qui estoient
dedens le chastel et de livrer le chastel aux Arminalx pour prendre Paris
par traïson ou autrement. Et tantost qu'ilz orent ce dit, si les fist le
cappitaine tous tuer et trayner en la riviere.
535. Item, en celle année, le XIIe et [le] XIIIe jour de may, gellerent
avecques toutes les vignes, qui estoient les plus belles par apparance de
foison de grappes [et grosses] que homme les eust veues puis XXX ans
devant. Ainsi plut à Dieu qu'il advenist, pour nous donner exemple que en
ce monde n'a rien seur, comme il appert de jour en jour.
536. Item, le XXIIIe jour de may, fut prinse devant Compigne dame
Jehanne, la Pucelle aux Arminalx, par messire Jehan de Luxembourc et ses
gens[954], et bien mil Anglois qu'ilz venoient à Paris, et furent bien
IIIIc des hommes à la Pucelle que tuez que noyez. Après ce, le dimenche
ensuivant, vindrent les mil Angloys à Paris et allerent asseger les
Arminalx qui estoient dedens l'abbaïe de Sainct-Mor-[des-Fossez], si ne
se tindrent point et rendirent ladicte abbaïe, sauve leur vie, sans rien
emporter que ung baston en leur poing, et estoient bien c; et fut le IIe
jour de juing mil IIIIc XXX.
[954] C'est le mercredi 24 mai 1430, veille de l'Ascension, que
Jeanne d'Arc fut prise sous les murs de Compiègne.
537. Item, en celui temps, la livre de beurre sallé valloit III solz
parisis de tres forte monnoye, et la pinte de huylle de noiz, VI solz
parisis. Et pour certain, aussitost que les Arminalx furent departiz, les
Anglois, bon gré ou mal gré de leurs cappitaines, pillerent toute
l'abbaïe et la ville si au net que ilz n'y laisserent pas les culliers au
pot qu'ilz n'emportassent[955], et ceulx de davant à leur entrée avoient
bien pillié, et les derrains encore rien n'y laisserent; quelle pitié!
[955] Ms. de Paris: apportassent.
538. Item, en cellui moys de juing, n'estoit encore aucune nouvelle du
roy Henry d'Angleterre, qu'il fut point passé la mer, et les gouverneurs
de Paris firent entendant au peuple des le jour Sainct-George, qu'il
avoit passé la mer par decza, dont ilz firent faire les feus parmy Paris;
dont le menu peuple n'estoit pas bien comptent pour la buche qui tant
estoit chere, et que bien savoient les aucuns qu'il n'estoit point passé
deça la mer[956].
[956] L'incrédulité que manifeste l'auteur du journal au sujet de
l'arrivée en France de Henri VI d'Angleterre est inexplicable,
car l'on voit à la date du 13 juin que le jeune roi était attendu
à Paris, ainsi que l'atteste la délibération du Parlement ayant
pour objet de déterminer «en quel estat et en quelz habis» les
membres de la compagnie iraient au-devant du roi; il fut décidé
que les conseillers clercs du Parlement, vêtus de robes longues
en drap _pers_ avec chaperons fourrés, et les lays de simple
drap, montés tous sur des chevaux, se porteraient hors des murs à
la rencontre du souverain (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 28 rº).
539. Item, du duc de Bourgongne n'estoit nulle nouvelle qu'il deust
venir, et si n'estoit il sepmaine qu'on ne l'atandist depuis janvier, et
c'estoit pres de la Sainct-Jehan, mais aussi le donnoient à entendre les
gouverneurs au peuple pour les appaisier, mais ilz disoient, quant on
parloit de son venir, les aucuns et le plus: _Patrem sequitur sua
proles_; «vraiement les enfens ensuivent voulentiers leur pere», et plus
n'en disoient. Et vraiement encore passa juillet que de lui n'estoit
nouvelle, fors qu'il avoit grant foison Picquars, qui des le moys d'avril
avoient mis le siege devant Compigne, mais encore n'y avoient rien fait
ou moys d'aoust. Et vraiement IIIc Anglois faisoient [plus] en armes que
Vc Picquars, et si n'estoit nulz plus fors larrons et mocqueurs de gens;
et les Anglois gangnerent bien XII forteresses entour Paris en ung moys,
et après allerent à Corbeil la IIe sepmaine de juillet.
540. Item, le XVIIe jour de juillet, à ung lundi, vigille Sainct-Arnoul,
fut la cloche de Nostre-Dame fondue et nommée Jaqueline[957], et fut
faicte par ung fondeur nommé Guillaume Sifflet[958], et pesoit quinze mil
ou environ.
[957] _Jacqueline_, l'une des deux grosses cloches de Notre-Dame,
avait été offerte par Jean de Montaigu, grand maître de l'hôtel
de Charles VI, et devait son nom à Jacqueline de la Grange, femme
de ce personnage; l'entretien de ce bourdon était ruineux et le
chapitre cherchait à s'en décharger sur l'évêque, comme le montre
un procès plaidé au Parlement en 1426 (Arch. nat., X{la} 4794,
fol. 287 rº; X{la} 65, fol. 187 vº). Cette cloche se brisa le
jour de l'élection de Nicolas Fraillon et sa refonte fut décidée;
le 7 novembre 1429, on avisa le chapitre de N.-D. qu'un individu
s'offrait pour ce travail, qui fut entrepris; c'est bien le lundi
17 juillet que la nouvelle cloche fut fondue par maître Guillaume
Sifflet qui y employa 17,842 livres de matière, savoir: 11,542
livres provenant de l'ancienne cloche hors d'usage, 3,200 livres
représentant le poids d'une autre cloche brisée trouvée dans le
vieux beffroi, plus 3,100 livres de métal neuf acheté;
l'opération réussit à merveille, et la cloche fondue sans le
moindre défaut pesait 16,192 livres. Le mercredi 2 août, le
chapitre décida qu'avant de remettre à G. Sifflet son obligation,
la cloche Jacqueline serait visitée en présence des chanoines par
des ouvriers experts (Arch. nat., LL 216, fol. 78, 179, 209,
210). Quatre années s'étaient à peine écoulées que Jacqueline
nécessitait de nouvelles réparations; le 11 août 1434, Berthelot
de Louvain, serrurier de N.-D., refit un battant de cette cloche,
et les chanoines ne la laissèrent sonner à Noël qu'après s'être
assurés qu'il n'y avait aucun risque à courir (_Ibid._, LL 217,
fol. 106, 124).
[958] Antérieurement à l'année 1430, Guillaume Sifflet et sa
femme occupaient un hôtel sis en la rue des Étuves, à l'enseigne
de la Pomme de Pin (Arch. nat., Y 5231, fol. 11 vº).
541. Item, le sire de Roz, ung chevalier angloys, vint à Paris le
mercredi XVIe jour d'aoust l'an mil IIIIc XXX, le plus pompeusement que
on vit oncques chevalier, s'il n'estoit roy ou duc, ou conte; car il
avoit devant lui IIII menesterelz jouans trompes, clerons, tous jouans de
leurs instrumens; mais le vendredy ensuivant, fortune lui fut trop
contraire, car les Arminalx vindrent prendre la proie devers la porte
Sainct-Anthoine, et prindrent beufs, vaches, brebis et autre bestail, et
s'en tournerent atout. Quant le sire de Roz le sceut, il alla à toutes
ses gens après et poursuivy fort, et ung autre chevalier anglois qui
estoit cappitaine du Boys de Vicennes[959], qui le suyvi de pres, et
autres, et virent les Arminalx qui passoient Marne par dela Sainct-Mor;
si les suyvirent, et aucuns se mirent en la riviere, qui bien virent le
gué par où les Arminalx passerent, et allerent oultre. Le sire de Roz
failly à trouver le gué et soy bouta en la riviere trop hardiement, et le
cappitaine du Bois de Vicennes qui aussi faillyt, et ung autre chevalier
nommé monseigneur de Moucy[960], et plusieurs autres qui tous furent
noyez, et grant foison d'Arminalx aussi le furent; mais ceulx qui
passerent besongnerent si bien qu'ilz rescouirent[961] tous les
prinsonniers et la proie, et avec ce prindrent le cappitaine de Langny
messire Jehan Foucault[962], et plusieurs autres tuerent, et plusieurs
d'eulx furent tuez. Et n'estoit gueres quinze jours qu'il ne venist à
Paris III ou IIIIc ou plus ou mains d'Anglois, mais aussitost qu'ilz
alloient sur les Arminalx, touzjours perdoient aussitost qu'ilz
frappoient ensemble, et les Arminalx les mettoient tous à mort;
et disoit que c'estoit pour ce, que puis le siege fut mis devant
Orleans, quele onte de Salcebry pilla et fist piller l'eglise
Nostre-Dame-de-Clery[963], lequel mourut tantost après par cas de
meschief d'une piece de cannon qui rompit.
[959] Jean de Honneford, chevalier anglais, était capitaine du
Bois de Vincennes de 1425 à 1426, mais exerçait-il encore ce
commandement en 1430? Il est permis d'en douter, avec d'autant
plus de raison que, d'après Monstrelet, le duc de Bourgogne,
après le départ de Jean de Bedford en 1429, renouvela
complètement le personnel chargé de garder les points fortifiés
voisins de la capitale, ce qui s'accorde avec un document cité
par le P. Anselme dans son _Hist. généal._ (t. VI, p. 668), où le
seigneur de Mouchy, dont est question plus loin, figure à la date
du 29 mars 1429 en qualité de capitaine du Bois de Vincennes.
Voici les noms des officiers qui se succédèrent au château du
Bois de 1418 à 1426: en 1418, Ch. Boistel; ensuite, Andry de
Salins jusqu'au mois de juin 1420; puis, Pierre le Verrat,
remplacé à la fin de décembre de la même année par un chevalier
anglais, le comte de Huntington; en 1423, Huguenin de Saubertier;
en 1425, J. de Honneford (Arch. nat., X{la} 4792, fol. 41 rº;
X{la} 4793, fol. 253 rº; X{la} 4794, fol. 45 rº, 179 rº; P 1189.
_Revue archéologique_, année 1854, p. 456).
[960] Pierre de Trie, dit Patrouillart, seigneur de Mouchy le
Chatel et de Grigny, soutint en 1427 un procès au Parlement avec
Emmeline de Nostemberch, au sujet d'un fief de 200 livres de
rente (Arch. nat., X{la} 4795, fol. 85 rº). Suivant le P.
Beurrier, célestin, que cite le P. Anselme (_Hist. gén._ t. VI,
p. 668), il serait mort en 1433; mais le récit de notre
chroniqueur est conforme à la vérité, car, le 23 septembre 1430,
Guillaume l'Étendard, écuyer, seigneur de Beauchesne, héritier
sous bénéfice d'inventaire de Pierre de Trie, après avoir prêté
au Châtelet serment de féauté et juré l'observation du traité de
Troyes, obtint un répit pour bailler son aveu et dénombrement; en
outre, comme plusieurs des biens qui devaient lui revenir se
trouvaient entre les mains des Français, il déclara faire toutes
oppositions de droit (Arch. nat., Y 5230, fol. 75 rº).
[961] Ms. de Paris: recouvrerent.
[962] Jean Foucaut, «vaillant chevalier de Limosin» (Cousinot de
Montreuil, Chron. _de la Pucelle_, p. 335), conduisait les
archers dans l'armée de Charles VII, il fut chargé de la défense
de Lagny au mois de septembre 1429 en compagnie d'Ambroise de
Loré. Après la réduction de Paris en 1436, messire Jean Foucaut,
avec un écuyer du nom de Pierre Jaillet, commandait les gens
d'armes et de trait en garnison à Saint-Denis (Arch. nat., KK
284, fol. 16).
[963] C'est au mois de septembre 1428 que le comte de Salisbury
envoya des Anglais «en tres grant nombre en l'eglise de Clery qui
la pillerent et y firent des maux innumerables» (_Chron. de la
Pucelle_, p. 257).
542. Item, après fut levé le siege qui tant avoit cousté, et tant de
leurs gens prins et mors.
543. Item, depuis que ce qu'il fist à Lusarches en l'eglise de
Sainct-Cosme et puis à Chele Saincte-Baudour, et tantost après
furent resque tous prins et tuez; et puis que ont ilz fait à
Sainct-Mor-des-Fossez en l'eglise, et partout où ilz pevent avoir le
dessus? Les eglises sont pillées, qui n'y demoure ne livres, ne la
bouette ou couppe où le corps de Nostre-Seigneur repose, ne reliques,
pour tant qu'il y ait or ou argent, ou aucun mettal, qu'ilz ne gettent
soit le corps Nostre-Seigneur, soient reliques. Tout ne leur chault, ou
des corporaulx, n'y laissent ilz nulz qui puissent, et n'y a aucun qui
soit maintenant aux armes, de quel costé qu'il soit, François ou Anglois,
Arminac ou Bourgoignon ou Picquart, à qui il eschappe rien qu'ilz
puissent, s'il n'est trop chault ou trop pesant, dont c'est grant pitié
et dommaige que les signeurs ne sont d'accort. Mais, se Dieu n'en a
pitié, toutte France est en grant danger d'estre perdue, car de toutes
pars on y gaste les biens, on y tue les hommes, on y boute feus, et n'est
estrange ne privé qui point en die: _Dimitte_, mais touzjours va de mal
en pis, comme il appert.
544. Vray est que le jour Sainct-Augustin, en aoust mil IIIIc XXX, L ou
LX voyturiers ou environ, que de Paris que d'entour, allerent querre des
blez qui pres du Bourgel estoient nouveaux soiez, et estoient aux
bourgois de Paris. Les Arminalx le sceurent par leurs espies dont ilz
avoient assez à Paris, si vindrent sur eulx à grant puissance; si se
combatirent le mieulx qu'ilz porent noz gens de Paris. Mais rien ne leur
valu, car tantost les Arminalx les desconfirent [et en tuerent moult], et
tout le remenant qu'ilz ne tuerent mirent en leurs prinsons, et par leur
grant mauvaistie mirent le feu dedens les blez qui es chariotz et
charrettes estoient, et tout ardoient que rien n'en fut rescous que les
ferreures; et quant ilz veoient aucun de ceulx qui estoit à la terre
navré à mort ou mains que mort, qui remuoit, ilz le prenoient et le
gettoient dedens le feu qui moult grant estoit, car tout le blé et tout
le charroy estoit en feu et en flambe.
545. Item, sans ceulx qui furent mors, ilz en prindrent bien VIxx ou plus
et tous les chevaulx, et les rançonnerent. Et à celle heure de maleur
ariva le connestable de France à Paris, nommé le signeur de Stanfort,
atout une tres grant compaignie d'Angloys, et passa à une lieue ou
environ pres de la place où ilz se combatoient, et si n'en sot rien, dont
ce fut grant pitié et grant domage; car la plus grant partie de ceulx qui
furent prins estoient tous mesnaigers aians femmes et enfens, qui furent
auques tous à pouvreté par les rançons qu'il leur convint paier, ou estre
mors sans mercy.
546. Item, le IIIe jour de septembre, à ung dimenche, furent preschées au
parvis Nostre-Dame[964] deux femmes, qui environ demy an devant avoient
esté prinses à Corbeil et admenées à Paris, dont la plus aisnée
Pieronne[965] et estoit de Bretaigne bretonnant; elle disoit et vray
propos avoit que dame Jehanne, qui se armoit avec les Arminalx, estoit
bonne, et ce qu'elle faisoit estoit bien fait et selon Dieu.
[964] Bien que le manuscrit de Rome porte «puis Nostre-Dame,» la
leçon «parvis» que nous donne le ms. de Paris, leçon adoptée par
M. Vallet de Viriville (_Procès de condamnation de Jeanne d'Arc_,
traduit du latin, 1867, p. LXIV), nous semble préférable.
[965] Pieronne la Bretonne ou Perinaïk, ainsi que la nomme M. de
la Villemarqué, était l'une des pénitentes du frère Richard; elle
suivit Jeanne d'Arc à sa sortie de Sully, fut prise à Corbeil par
les Anglo-Bourguignons, jugée à Paris en cour d'église, et périt
comme la Pucelle sur le bûcher (Vallet de Viriville, _Procès de
condamnation de Jeanne d'Arc_, p. LXIV).
547. Item, elle recognut avoir deux foys receu le precieux corps
Nostre-Seigneur en ung jour.
548. Item, elle affermoit et juroit que Dieu s'apparoit souvant à elle en
humanité, et parloit à elle comme amy fait à autre, et que la darraine
foys qu'elle l'avoit veu, il estoit long vestu de robe blanche, et avoit
une hucque vermeille par dessoubz, qui est aussi comme blaspheme. Si ne
s'en volt oncques revocquer de l'afermer en son propos qu'elle veoit Dieu
souvent [vestu] ainsi, par quoy cedit jour elle fut jugée à estre arce,
et le fut, et mourut en ce propos cedit jour de dimenche, et l'autre fut
délivrée pour celle heure.
549. Item, le lendemain jour de lundy, IIIIe jour de septembre mil IIIIc
XXX, venoit par la riviere XXIII fonces chargées de vivres et d'autre
marchandise; si ot grosses parolles entre les gens d'armes et les
mariniers, et à celle heure ariverent les Arminalx moult cruellement sur
eulx, et pour le descort qui entre eulx estoit, et especialment en XIII
de leurs fonces ilz orent trop pou de deffence en eulx; et furent prins
bien VIxx personnes[966] et plus sans les mors, et les dix qui n'avoient
point de descort le firent si bien qu'ilz passerent eulx et leurs dix
fonces et vindrent à port sauvement, et pour ce descort entre gens en
doubte est trop grant peril, comme il appert à ce royaulme de France.
[966] «Personnes» manque dans le ms. de Rome.
550. Item, l'endemain que le sire de Stanfort[967] fut arivé à
Paris[968], il fist aller asseger la ville de Brie-Conte-Robert et la
print d'assault au IIe jour, mais il n'ot pas si tost le chastel, mais
tost après se rendirent ceulx de dedens. Quant est de monseigneur de
Bourgongne, n'estoit nulle nouvelle grant piece après la Sainct Remy ne
de personne qui bien voulsist[969] à la bonne ville de Paris, et bien y
apparoit, car il n'y avoit que ung pou de ne scay quelx larrons à Langny,
mais nul ne y mettoit remede que toutes les sepmaines ne prinssent à
quelque porte de Paris ou bien pres hommes, femmes, enfens, bestail sans
nombre dont ilz avoient grant finance et touzjours or ou argent, et ceulx
qui ne povoient paier leurs rançons estoient acoupplez à cordes et gectez
en la riviere de Marne, ou panduz par les gorges, ou en vieilles caves
liez sans jamais leur donner que menger. Et si n'estoit rien qui de
quelque bien pour corps humain, qui peust ariver à Paris sans estre en
leur danger, tant gardoient bien tous les passaiges par terre et par
eaue, et tellement à la Sainct Remy IIIIc XXX la buche estoit si chere
que le cent de petis costeretz de Bondy ou de Boulongne-la-Petite
coustoit XXIIII solz parisis forte monnoie, que on soulloit avoir pour VI
ou pour VII solz, et le molle de buche X solz parisis, que on soulloit
avoir pour VIII ou pour IX blans.
[967] Ms. de Rome: le seigneur d'Estanfort.
[968] Selon Fauquembergue, Humphrey, comte de Stafford,
connétable de France pour le roi d'Angleterre, quitta Paris le
vendredi 1er septembre et y revint le lundi 9 octobre, après la
«recouvrance et demolicion de la forteresse de la Queue en Brie»
et de diverses autres places, telles que Brie-Comte-Robert
enlevée à Jacques de Milly, et Jean de la Haye, Grand-Puits,
Rampillon (Monstrelet, t. IV, p. 405; Arch. nat., X{la} 1481,
fol. 32 rº, 34 vº).
[969] Ms. de Paris: bien vouast.
551. Item, en cellui an fut tres bel aost et tres belles vendenges, et
furent les vertjus hastifs, car aussitost qu'ilz estoient entonnez, ils
commençoient à boullir ou à gieter pour mieulx dire; et furent les vins
tres bons, et en avoit on assez bon compte, car on avoit une pinte de bon
vin pour tout homme d'onneur pour VI deniers parisis la pinte, aussi c'om
l'avoit à Rouen pour VI blans, ce[970] tesmoignoient ceulx qui en
bevoient[971] que tres bien cognoissoient que estoit bon vin.
[970] Ms. de Rome: et.
[971] Ms. de Paris: venoient.
[1431.]
552. Item, passa septembre, octobre, novembre, [decembre,] janvier
jusques au penultime jour, qui estoit la feste Saincte Bauldour, que le
duc de Bedfort, lequel on disoit le regent de France, vint à tres belle
compaignie[972], car il amena avec lui bien cinquante six bateaux, et XII
fonsses, tous chargez de biens de quoy corps de homme doit vivre, et ne
les volt oncques laisser qu'il ne les veist touzjours, ou feist veoir,
tant qu'ilz fussent à Paris. Et disoit tout le peuple que passé a IIIIc
ans, ne vint si grant foison de biens pour une foys, et disoit on par
maniere d'esbatement: «Le duc de Bedfort a amené par le plus fort temps
pour estre en riviere qu'on vit oncques gueres faire.» Car le vent fut
sans cesser bien trois sepmaines si tres cruel qu'on le vit oncques, et
touzjours il plouvoit, et les eaues si tres parfaictement grandes, et les
Arminalx qui de toutes pars mettoient grans embusches pour le destruire
et sa compaignie, mais oncques ne l'oserent assaillir; et si fu tesmoigné
par les heraux qu'ilz estoient bien IIII contre ung, et disoit on pour ce
que en ce fort temps et contremont l'eaue, que le duc de Bourgongne en
feroit venir aval eaue du païs d'amont dans[973] telz temps, car il est
regent de France, et verra on bien comment il besongnera bien, mais il
sera avant après Pasques l'an mil CCCC XXXI, car à present il est trop
embesongné pour sa femme qui a geu nouvellement d'un beau filx qui fut
christianné le jour Sainct-Anthoine en janvier, mais il fut né le .....
jour du moys de .....[974]; et on dit communement que la premiere année
du mariaige on doit complaire à l'espousée, et que ce sont tretoutes
nopces, et pour celle cause n'a peu assez vacquer devant Compigne tant
qu'il l'eust prinse. Ainsi disoit on du duc de Bourgongne, et pis assez,
car ceulx de Paris especialment l'amoient tant comme on povoit amer
prince; et en vérité il n'en tenoit compte s'ilz avoient faing ou soif,
car tout se perdoit par sa negligence, aussi bien en son païs de
Bourgongne comme entour Paris; et pour ce disoient ilz ainsi, comme gens
moult troublez pour ce que on ne gaignoit rien, car marchandise ne
couroit point; par ce mouroient les pouvres gens de fain et de pouvreté,
dont ilz le maudisoient souvent et menu, moult doloreusement et à secret
et en appert, comme desesperez et non creans qu'il tiengne jamais nulle
chose qu'il promette.
[972] Le duc de Bedford, venant de Rouen, rentra à Paris le mardi
30 janvier à quatre heures après midi, avec toute une cargaison
de vivres et provisions destinés aux habitants de Paris,
impatiemment attendue, si l'on en juge par la procession qui eut
lieu à Notre-Dame le 12 janvier pour la préservation des biens
arrivant par la Seine (Arch. nat., LL 216, fol. 231). Cette
flottille, grâce à l'escorte du régent, arriva à bon port et fut
amarrée entre Saint-Denis et Paris (_Ibid._, X{la} 1481, fol. 39
rº).
[973] Ms. de Rome: deux.
[974] Les dates sont restées en blanc dans les mss. de Rome et de
Paris; ce fils d'Isabelle de Portugal, qui reçut le nom
d'Antoine, vit le jour à Bruxelles le 30 septembre 1430, mais il
ne vécut qu'une année. Sa mort causa un vif chagrin au duc de
Bourgogne, qui s'écria, rapporte Monstrelet (t. IV, p. 430):
«Pleust à Dieu que je fusse mort aussi josne, je me tenrois bien
heurés.»
553. Item, après la venue du regent, bien pou [de temps], encheri tant le
blé à Paris que le sextier [de blé], qui ne valloit devant sa venue que
XL solz parisis, ou XLII ou environ, valu ou moys ensuivant LXXII solz
ou V frans, tout mesalé, dont le pain appetissa tant[975] que le pain
d'un blanc tres noir et tres mesalé ne pesoit gueres plus de XII onces,
et en mangoit bien ungs laboureurs III ou quatre par jour; car pouvres
gens n'avoient ne vin ne pitance, se non ung pou de noiz et du pain et de
l'eaue, car pois ne feves ne mangoient point, car ilz coustoient trop en
achapt et plus en cuire, et pour ce s'apetissoit moult Paris de gens.
[975] L'autorité s'émut de ce renchérissement et prit les mesures
nécessaires pour y porter remède; le prévôt de Paris ordonna aux
officiers du Châtelet de se transporter chez les boulangers de
Paris, tandis que le Parlement chargeait de son côté un boulanger
de la rue Saint-Antoine, au four Saint-Éloy, de faire la
«visitacion» du pain dans les boutiques des boulangers forains
(Arch. nat., X{la} 1481, fol. 41 vº, 42 rº).
554. Item, en cellui mars, le regent fist faire aux pouvres gens de Paris
certains gens d'armes dont trop furent grevez, mais à faire leur convint.
Après on alla à Gournay[976] et fut prins, et après alla on à la tour de
Montgay[977] et fut prinse par composicion le dix huitiesme jour de mars,
et puis allerent devant Langny, et là firent par plusieurs foys grans
assaulx, [mais] en la fin n'y orent point de honneur, car ceste malle
œuvre se faisoit la sepmaine peneuse; mais ceulx de dedens eulx
deffendirent si bien que pour certain fut gecté en la ville IIIIc et XII
pierres de cannon en ung jour, qui ne firent oncques mal à personne que à
ung seul coq qui en fut tué, dont fut grant merveille, que bel fut à
ceulx du regent et de Paris de laisser leur siege et de s'en venir[978],
et s'en vindrent la veuillie de Pasques qui furent cellui an le premier
jour d'avril l'an mil CCCC XXXI; et disoit on par mocquerie qu'ilz
estoient ainsi revenus pour eulx confesser et ordonner à Pasques en
leurs parroisses.
[976] Dès l'année 1431, la garde de Gournay fut confiée à Thomas
Kyriel, chevalier anglais, qui était encore pourvu de ce
commandement en 1433 et 1434; lors de la campagne de 1449, qui se
termina par l'expulsion des Anglais, Gournay avait pour capitaine
Guillaume Carwan, lequel traita de la reddition de cette place
(Arch. nat., JJ 175, fol. 41.--Listes de places fortes tenues par
les Anglais dans Stevenson, _Wars of the English_, vol. II, part.
II, pag. 544, 622).
[977] La tour de Montjay était située au nord-ouest de Lagny, sur
le territoire de Villevaudé (Seine-et-Marne). En 1419, un écuyer,
du nom de Girard Rolin, qui commandait à Lagny, était en même
temps capitaine de cette petite forteresse; c'est dans la grosse
tour de Montjay que furent alors enfermés des gens de la garnison
de Meaux faits prisonniers et mis à grosse rançon par le même
Girard Rolin (Arch. nat., X{la} 63, fol. 409 rº).
[978] «De laisser leur siege et de s'en venir» manque dans le ms.
de Rome.
555. Item, environ la my avril, pour la grant charté de tous vivres et
pour les mauvaises gaignes qui pour lors à Paris estoient, à ung sabmedi,
XIIIIe jour dudit moys d'avril, la vigille de _Misericordia Domini_, fut
nombré que par eaue que par terre se parti de Paris bien XIIc personnes
sans les enfans, parce qu'ilz n'avoient de quoy vivre et qu'ilz
perissoient de fain.
556. Item, le lundy ensuivant, se parti environ C hommes d'armes de Paris
et allerent vers Chevreuse[979] à une [vieille] forte maison nommée
Damiette[980], où avoit bien XL larrons dedens qui faisoient tous les
maulx qui pevent estre fais; et furent prins et admenez à Paris le jeudy
ensuivant, et furent par nombre tous acoupplez ensemble, XXIX, tous
jeunes hommes qui le plus vieil n'avoit point plus de XXXVI ans.
[979] A cette époque Chevreuse et Marcoussis avaient un capitaine
commun, Gauvain le Roy, cité dans des lettres de rémission du 8
février 1432 (Arch. nat., JJ 175, fol. 28).
[980] Damiette (Seine-et-Oise), commune de
Saint-Remy-lez-Chevreuse.
557. Item, le sabmedi ensuivant, furent pandus XIII au gibet de Paris, et
deux quant on les print devant leur forteresse, et neuf qui eschapperent
comme saiges.
558. Item, le XXIIe jour d'avril l'an mil CCCC XXXI, allerent les gens du
regent, qui avoient esté à Damiette, à la Motte, et prindrent cent
murdriers qui là estoient, dont en pandit VI audit lieu, et en admena à
Paris tous, comme davant est dit, tous acoupplez et liez de cordes, le
XXVIe jour dudit moys, le nombre de IIIIXX [XIIII].
559. Item, le lundy ensuivant, derrain jour d'avril, on pandit au gibet
de Paris des larrons qui estoient de la prinse de la Motte, XXXII.
560. Item, le vendredy ensuivant, [IIIIe jour de may], des larrons qui à
la Motte avoient esté prins on pandit au gibet de Paris XXX; ainsi furent
panduz en ce lundy et vendredy LXII de ces larrons.
561. Item, le XXVe jour de may, vendredy ensuivant, fut faicte une
procession generalle à Nostre-Dame de Paris, et de là on alla aux
Augustins. Là fut faicte une predicacion, en laquelle predicacion fut
monstré et déclaré le tres hault bien espirituel que pappe Martin, Ve de
ce nom, avoit donné et octroié à la feste du Sainct Sacrement à tous
loyaux chrestiens qui seroient en estat d'avoir celui bien[981], c'est
assavoir, vray confées et repentant; vray fut que celui XXVe jour fut le
vendredy davant la Feste Dieu. Ce jour prescha ung maistre en theologie
et devisa au peuple comment pappe Urbain, quart de ce nom, ordonna
premierement à celebrer ladicte solempnité tout temps le jeudy premier
après les octabes de Penthecoste, et les pardons qu'il y donna, c'est
assavoir, aux premieres vespres, à matines, à la procession, à la grant
messe, aux vespres du jour, pour chascune de ces quatre, C jours de leurs
penitences enjoinctes.
[981] Ces indulgences pour la fête du Saint-Sacrement furent
accordées par Martin V en vertu de bulles du 26 mai 1428.
562. Item, à ceulx qui seroient à prime, tierce, sexte, none, complie
ledit jour, pour chascune heure XL jours, et pour ceulx qui seront aux
dictes heures durans les octaves, pour chascun jour C jours de pardon.
563. Item, ladicte feste fut premierement [establie[982]] par Gilles
l'Augustin[983] mil IIIIc XVIII[984], en celui an, l'ordonna ledit pappe
Urbain, IIIIe de ce nom, et le jour Sainct Urbain fut faicte la
predicacion.
[982] Ce mot indispensable au sens n'est donné par aucun
manuscrit.
[983] Vraisemblablement Egidio Colonna, connu en France sous le
nom de Gilles de Rome, général de l'ordre des Augustins et
théologien éminent, auteur du _De regimine principum_; ce
personnage mourut en 1316.
[984] Ms. de Paris: mil IIIIc XVIII.--Cette date n'est pas plus
exacte que celle de 1418 donnée par le ms. de Rome; la fête du
Saint-Sacrement fut instituée par le pape Urbain IV en 1264, dans
la dernière année de son pontificat.
564. Item, vray est que pappe Martin, le cinquiesme de ce nom, lequel
trespassa l'an mil IIIIc XXX, donna et octroia à tous ceulx qui en estat
de grace juneroient la vigille du Sainct Sacrement ou feroient autre
penitance par le conseil de leur confesseur, pour ce que en icellui temps
il fait chault et greve[985] moult à jeuner à aucunes gens, il donne--à
chascun qui bonnement fera celui jour ladicte penitance--C jours de
pardon; et qui sera aux premieres vespres, à matines, à la messe, aux
secondes vespres, à chascune heure IIc jours de pardon; et qui sera à
toutes les autres heures du jour, pour chascune heure IIIIxx jours de
pardon; pour chascune heure des octabes, c'est assavoir, matines, messe
et vespres, cent jours de pardon, et pour les autres heures, pour
chascune quarante jours.
[985] Ms. de Paris: gehenne.
565. Item, à tous prelatz qui ont dignité, qui seroient aucunement
empeschez pour le bien de l'Eglise ou pour le bien commun, ou pour la
foy, qui ne pevent estre au sainct service celui jour, ou les octabes, il
leur octroie autel pardon, comme se ilz y estoient presens, car bonne
voulenté est reputée pour le fait.
566. Item, à tous ceulx qui devottement et à jeun sans fabler, ne sans
bouter l'un l'autre cent jours de pardon, [et pour tous ceulx qui ce jour
recevront Nostre Seigneur cent jours de pardon.]
567. Item, à tous prebstres, qui devottement celui jour et chascun jour
des octabes celebreront en la reverence de la feste, [pour chascun jour
cent jours de vray pardon].
568. Item, se aucunes eglises sont entredictes par cas de hastif meschef,
comme aucunes fois avient en aucunes terres, il octroie que celui jour et
les octabes on puist celebrer es dictes terres ou eglises, à portes
toutes ouvertes, sains sonnans, c'est assavoir, tous excommeniez et tous
ceulx par qui l'entredict seroit seroient hors boutez de l'eglise et du
service.
569. Item, à tous ceulx qui devottement envoieront ou porteront lumiere à
convoier le precieux Sainct Sacrement le jour, ou quant on le porte à
aucun malade par la ville, ou qui le convoiront allant et venant en
devocion et reverance, pour chascune foys cent jours, et pour tous ceulx
qui le feroient voulentiers et ne pevent, L jours de pardon.
570. Item, il ordonne que tous prelatz ou curez, de quelque estat qu'ilz
soient, tous les ans d'ores en avant, le dimenche des octabes de la
Penthecoste, ilz prononcent ou facent prononcer le dessusdit pardon aux
bons chrestiens, à ce que par negligence ne les perdent.
571. Ainsi furent les dessusdiz pardons publiez, premierement en l'eglise
de Sainct-Augustin, à Paris, le jour Sainct Urban pappe et martir, XXVe
jour de juing mil IIIIc XXXI.
572. Item, la vigille du Sainct Sacrement en cellui an, qui fut le XXXe
jour de may oudit an XXXI, dame Jehanne qui avoit esté prinse devant
Compigne, que on nommoit la Pucelle, icellui jour fut fait ung
preschement à Rouen, elle estant en ung eschauffaut que chascun la povoit
veoir bien clerement, vestue en habit de homme, et là lui fut demonstré
les grans maulx doloreux qui par elle estoient advenus en Chrestienté,
especialment ou royaulme de France, comme chascun scet, et comment le
jour de la Saincte Nativité Nostre-Dame elle estoit venue assaillir la
ville de Paris à feu et à sang, et plusieurs grans pechez enormes qu'elle
avoit fait et fait faire, et comment à Senliz et ailleurs elle avoit fait
ydolatrer le simple peuple, car par sa faulce ypocrisie ilz la suyvoient
comme saincte pucelle, car elle leur donnoit à entendre que le glorieux
archange sainct Michel, saincte Katherine et saincte Marguerite et
plusieurs autres sains et sainctes se apparoient à lui souvent et
parloient [à lui], comme amy fait à l'autre, et non pas comme Dieu a fait
aucunes fois à ses amis par revelacions, mais corporelment et bouche à
bouche ou amy à autre.
573. Item, vray est qu'elle disoit estre aagée environ de XVII ans[986],
sans avoir honte que maugré pere et mere et parens et amis, que souvent
alloit à une belle fontaine ou païs de Louraine, laquelle elle nommoit
Bonne Fontaine aux Fées Nostre-Seigneur, et en cellui lieu tous ceulx du
païs, quant ilz avoient fievres, ilz alloient pour recouvrer garison. Et
là alloit souvent ladicte Jehanne la Pucelle soubz ung grant arbre qui la
fontaine ombreoit, et s'apparurent à lui saincte Katherine et saincte
Marguerite, qui lui dirent qu'elle allast à ung cappitaine que ilz lui
nommerent[987], laquelle y alla sans prendre congié à pere ne à mere;
lequel cappitaine la vesti en guise de homme, et l'arma et lui sainct
l'espée, et lui bailla ung escuier et IIII varletz, et en ce point fut
montée sur ung bon cheval. Et en ce point vint au roy de France et lui
dist que du commendement de Dieu[988] estoit venue à lui, et qu'elle le
feroit estre le plus grant signeur du monde, et qu'il fust ordonné que
tretous ceulx qui lui desobeiroient fussent occis sans mercy, et que
sainct Michel et plusieurs anges lui avoient baillé une coronne moult
riche pour lui, et si avoit une espée en terre aussi pour lui, mais elle
ne lui baudroit tant que sa guerre fust faillie[989]. Et tous les jours
chevaulchoit avec le roy, à grant foison de gens d'armes, sans aucune
femme, vestue, atachée et armée en guise de homme, ung gros baston en sa
main, et quant aucun de ses gens mesprenoit, elle frappoit dessus de son
baston grans coulz, en maniere de femme tres cruelle.
[986] M. Quicherat conjecturait, non sans raison, que l'âge de 27
ans assigné à la Pucelle par les éditeurs de notre chronique ne
pouvait provenir que d'une erreur de transcription; les mss. de
Rome et de Paris nous permettent de rétablir la vraie leçon, XVII
ans, la seule qui soit conforme aux données historiques.
[987] Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs.
[988] Ms. de Rome: de lui.
[989] Ms. de Paris: Mais elle ne lui vaudroit tant qu'elle fust
faillie.
574. Item, dist que elle est certaine de estre (en) paradis en la fin de
ses jours.
575. Item, dist que elle est toute certaine que ce est sainct Michel et
saincte Katherine et saincte Marguerite qui à lui parlent souvent, et
quant elle veult, et que bien souvent les a veuz avec couronnes d'or en
leurs testes, et que tout ce qu'elle fait est du commandement de Dieu,
et, plus fort, dit qu'elle scet grant partie des choses à advenir.