armée, vestue en guise de homme, les cheveulx rondiz, chapperon
deschicqueté, gippon, chausses vermeilles atachées à foison aguillettes,
dont aucuns grans signeurs et dames lui disoient en la reprenant de la
derision de sa vesture, que ce estoit pou priser Nostre Seigneur de le
recevoir en tel habit, femme qu'elle estoit, laquelle leur respondit
promptement, car pour rien n'en feroit autrement et que mieulx aimeroit
mourir que laisser l'abit de homme pour nulle defense, et que, se elle
vouloit, elle feroit tonner et autres merveilles, et que une foys on
(volt) lui faire [de son corps] desplaisir, mais elle sailly d'une haulte
tour en bas sans soy blecier aucunement[990].
[990] Allusion à la chute que fit Jeanne d'Arc en essayant de
s'échapper du château de Beaurevoir en Cambresis, où elle avait
été enfermée par Jean de Luxembourg; mais cette tentative
d'évasion ne se rattache nullement aux obsessions dont l'héroïne
aurait été l'objet durant sa captivité de la part d'un écuyer de
Jean de Luxembourg, Aymon de Macy.
577. Item, en plusieurs lieux elle fist tuer hommes et femmes tant en
bataille comme de vengence voluntaire, car qui n'obeïssoit aux lettres
qu'elle faisoit elle faisoit tantost mourir sans pitié quant elle en
avoit povoir, et disoit et affermoit que elle ne faisoit nulle rien que
par le commandement que Dieu lui mandoit tres souvent par l'archange
sainct Michel, saincte Katherine et saincte Marguerite, lesquelx lui
faisoient ce faire, et non pas comme Nostre Seigneur faisoit à Moyse au
mont de Synaï, mais proprement lui disoient des choses secretes à
advenir, et qu'ilz lui avoient ordonné et ordonnoient toutes les choses
qu'elle faisoit, fust en son habit ou autrement.
578. Telles faulces erreurs et pires avoit assez[991] dame Jehanne, et
lesquelles lui furent toutes declairées devant [tout] le peuple, dont ilz
orent moult grant orreur quant ilz ouirent raconter les grans erreurs
qu'elle avoit eues contre nostre foy et avoit encore, car pour chose que
on lui demonstrast ses grans malefices et erreurs, elle ne s'en effroioyt
ne esbahissoit, ains respondoit hardiement aux articles que on lui
proposoit devant elle, comme celle qui estoit toute plaine de l'ennemy
d'enfer; et bien y paru, car elle veoit les clercs de l'Université de
Paris[992] qui si humblement la prioient qu'elle se repentist et revocast
de celle malle erreur, et que tout luy seroit pardonné par penitance, ou,
se non, elle seroit devant tout le peuple arse et son ame dampnée ou fons
d'enfer, et lui fut monstré l'ordonnance et la place où le feu devoit
estre fait pour l'ardoir bientost, se elle ne se revocquoit. Quant elle
vit que c'estoit à certes, elle cria mercy et soy revocqua de bouche, et
fut sa robe ostée et vestue en habit de femme, mais aussitost qu'elle se
vit en tel estat, elle recommença son erreur comme devant, demandant son
habit de homme. Et tantost elle fut de tous jugée à mourir, et fut liée à
une estache qui estoit sur l'eschaffaut qui estoit fait de plastre, et le
feu sus lui, et là fut bientost estainte et sa robbe toute arse, et puis
fut le feu tiré ariere, et fut veue de tout le peuple toute nue et tous
les secrez qui pevent estre ou doyvent [estre] en femme, pour oster les
doubtes du peuple. Et quant ilz orent assez et à leur gré veue toute
morte liée à l'estache, le bourel remist le feu grant sur sa pouvre
charongne qui tantost fut toute comburée, et os et char mise en cendre.
Assez avoit là et ailleurs qui disoient [qu'elle estoit martire et pour
son droit signeur, autres disoient] que non et que mal avoit fait qui
l'avoit tant gardée. Ainsi disoit le peuple[993], mais quelle mauvestie
ou bonté qu'elle eust faicte, elle fut arse celui jour.
[991] Ms. de Paris: celle dame.
[992] Les clercs de l'Université de Paris dont veut parler
l'auteur du Journal sont vraisemblablement Gérard Feuillet,
Jacques de Touraine, Nicolas Midy, Maurice du Quesnoy et
Guillaume le Boucher, tous docteurs et professeurs en la faculté
de théologie de Paris, qui dans la séance du 18 avril adjurèrent
Jeanne d'Arc de renoncer à ses erreurs et de se soumettre à
l'Église (Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_, t. I, p. 375).
[993] Tout ce qui est de nature à nous éclairer sur les
manifestations de l'opinion publique au moment où Jeanne d'Arc
remplissait sa sublime mission mérite de fixer l'attention des
érudits; aussi lira-t-on avec intérêt, croyons-nous, les propos
tenus à Abbeville sur la Pucelle l'année même de sa mort, tels
que nous les trouvons rapportés dans des lettres de rémission du
6 juillet 1432, lettres dont personne à notre connaissance n'a
tiré parti. «Après que nos ennemis et adversaires, estant en leur
compaignie la femme vulgaument nommée la Pucelle, furent venus en
nostre ville de Paris, un certain jour, lesd. supplians (deux
habitants d'Abbeville) estans en la compaignie d'un nommé Colin
Broyart devant et assez pres de l'ostel d'un mareschal nommé
Guillaume du Pont en nostre ville d'Abbeville, entendirent que
aucuns parloient des faiz et abusions de ladicte nommée
vulgaument la Pucele, et par especial un herault, auquel herault
ledit Petit eust dit: _Bran! bran! et que chose que dist ne fist
icele femme n'estoit que abusion_, et pareillement le dirent
ledit Colin et autres dessusdiz, _et que à icele femme l'en ne
devoit adjouster foy, et que ceulx qui en icele avoient creance
estoient folz et sentoient la persinée_, ou paroles semblables en
substance.» (Arch. nat., JJ 175, no 125.)
579. Et celle sepmaine fut prins le plus mauvais et le plus tirant et le
mains piteux de tous les cappitaines qui fussent de tous les Arminalx, et
estoit nommé pour sa mauvestie La Hire; et fut prins par povres
compaignons et fut mis ou chastel de Dourdan[994].
[994] Étienne de Vignolles, dit La Hire, en ce moment chargé de
la défense de Louviers, fut fait prisonnier par les Bourguignons
au sortir de cette place, mais sa captivité ne fut pas de longue
durée, car il assista à la bataille dite du Berger livrée près de
Beauvais vers le 12 août.
580. Item, le jour Sainct Martin le Boullant fut faicte une procession
generalle à Sainct-Martin-des-Champs, et fist on une predicacion, et la
fist ung frere de l'ordre sainct Dominique[995] qui estoit inquisiteur de
la foy, maistre en theologie, et prononça de rechief tous les fais de
Jehanne la Pucelle. Et disoit qu'elle avoit dit qu'elle estoit fille de
tres pouvres gens, et que environ l'aage de XIIII ans elle s'estoit ainsi
maintenue en guise de homme, et que son pere et sa mere l'eussent
voulentiers faicte des lors mourir, s'ilz eussent peu sans blecer
conscience, et pour ce se departy de eulx acompaignée de l'ennemy
d'enfer, et depuis vesqui homicide de chrestienté, plaine de feu et de
sanc, jusques à tant qu'elle fut arse; et disoit qu'elle se fust
revocquée, et que on lui ot baillé penitance, c'est assavoir, IIII ans en
prinson à pain et à eaue, dont elle ne fist oncques jour, mais se faisoit
servir en la prinson comme une dame, et l'ennemy s'apparu à lui lui IIIe,
c'est assavoir, sainct Michel, saincte Katherine et saincte Marguerite,
comme elle disoit, qui moult avoit [grant] paour qui ne la perdist, c'est
assavoir, iceulx ennemy ou ennemiz en la fourme de ces III sains, et lui
dist: «Meschante creature, qui pour paour de la mort[996] as laissé ton
habit, n'aies paour, nous te garderons moult bien de tous.» Par quoy sans
attendre se despouilla et se revestit de toutes ses robbes qu'elle
vestoit quant elle chevauchoit, que boutées avoit ou feurre de son lict,
et se fia en l'ennemy tellement qu'elle dist qu'elle se repantoit de ce
que oncques avoit laissé son habit. Quant l'Université ou ceulx de par
elle virent ce et qu'elle estoit ainsi obstinée, si fut livrée à la
justice laie pour mourir. Quant elle se vit en ce point, elle appella les
ennemys qui se apparoient à lui en guise de sains, mais oncques, puis
qu'elle fut jugée, nul ne s'apparut à elle pour invocacion qu'elle sceust
faire, adong s'avisa, mais ce fut trop tart. Encore dist il en son sermon
qu'ilz estoient IIII, dont les III avoient esté prinses, c'est assavoir,
ceste Pucelle, et Peronne et sa compaigne, et une qui est avec les
Arminalx, nommée Katherine de la Rochelle[997], laquelle dit, que quant
on sacre le precieulx corps Nostre Seigneur, que elle veoit merveilles du
hault secret de Nostre Seigneur Dieu; et disoit que toutes ces quatre
pouvres femmes frere Richart le cordelier, qui après lui avoit si grant
suyte quant il prescha à Paris aux Innocens et ailleurs, les avoit toutes
ainsi gouvernées, car il estoit leur beau pere, et que le jour de Noel en
la ville de Jarguiau il bailla à ceste dame Jehanne la Pucelle trois foys
le corps Nostre Seigneur, dont il estoit moult à reprandre, et l'avoit
baillé à Peronne celui jour deux foys, par le tesmoing de leur
confession et d'aucuns qui presens furent aux heures qu'il leur bailla le
precieux sacrement.
[995] Jean Graverent, dominicain, docteur et professeur en
théologie, succéda dans l'office de grand inquisiteur de France à
Jacques Suzay, que cite du Boulay à l'année 1422 (_Hist. Univ._
t. V, p. 323); il s'abstint de prendre part au procès de Jeanne
d'Arc et délégua ses pouvoirs à Jean Lemaître (Quicherat, _Procès
de Jeanne d'Arc_, t. I, p. 2). Ce Jean Graverent était l'un des
partisans déclarés de la cause anglaise à Paris, comme en
témoigne la prestation de serment qu'il fit devant le Parlement
le vendredi 26 août 1429, en qualité de prieur des Jacobins; il
ne doit pas être confondu avec son homonyme, Jean Graverent, qui
remplit les fonctions curiales dans l'église Saint-Christophe de
la Cité, de 1437 à 1453, lequel n'était lors de son installation
que maître ès-arts et bachelier en théologie (Arch, nat., LL 217,
fol. 322; LL 220, fol. 427).
[996] «De la mort» manque dans le ms. de Rome.
[997] Catherine de la Rochelle s'était rencontrée avec Jeanne
d'Arc à Jargeau et à Montfaucon en Berry vers le mois de décembre
1429; après la prise de l'illustre héroïne, cette aventurière
vint à Paris, y fut arrêtée et traduite devant l'official qui lui
fit subir un interrogatoire; elle déposa contre Jeanne d'Arc,
donnant à entendre qu'elle sortirait de prison par le secours du
diable, si l'on ne faisait bonne garde. L'autorité ecclésiastique
relâcha sa prisonnière, car au mois de juillet 1431 Catherine de
la Rochelle se trouvait de nouveau dans les rangs des Armagnacs
(Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_, t. I, p. 100, 295; t. V, p.
473; Vallet de Viriville, _Procès de condamnation de Jeanne
d'Arc_, préface, p. LXI-LXV).
581. Item, cel année fut la Sainct Dominique au dimenche, et ce jour
revint le regent à Paris, lequel avoit esté espié des Arminalx. Quant il
cuida passer Mante, ilz le cuiderent prendre, mais comme bien advisé
repassa la riviere et vint jour et nuyt, tant qu'il fut à Paris, et vint
par la porte Sainct-Jacques le jour Sainct Dominique, et ses gens
tindrent pié à leurs ennemis tant que de toutes pars en demoura plus que
mestier ne fust. La nouvelle de ce courut jusques à ceulx de l'ost qui
estoient devant Loviers, si laisserent II ou III cappitaines le siege à
toutes leurs gens, qui cuidoient que le regent fust prins; quant ilz
sorent que non estoit, si se enhardirent et allerent jusques devant
Beauvays et s'embuscherent, si fut dit à ceulx de la cité, si se
hasterent d'yssir qui mieulx mieulx. Les gens du regent sorent leur
maniere par leurs espies, si en yssi une partie qui se mirent entre la
ville et les Arminalx, et les autres vindrent par devant et les
assaillirent moult asprement[998], et eulx se deffendirent moult bien,
mais quant ilz virent venir par darriere les autres, si cuiderent que
plus fussent trop qu'ilz n'estoient. Si se desconfirent de eulx mesmes,
et furent prins les plus gros cappitaines ou tuez, et entre les autres
avoit ung meschant nommé Guillaume le Berger[999] qui faisoit les gens
ydolatres en luy, et chevaulchoit de costé, et monstroit de foys en
autres ses mains et ses piez et son costé, et estoient tachez de sanc
comme sainct Françoys. Et fut prins ung cappitaine nommé Poton de
Sainct-Traille, de moult grant renommée, et autres assez, et furent
[menez] à Rouen.
[998] Cette rencontre entre les Anglais commandés par les comtes
de Warwick, d'Arondel, de Salisbury, de Suffolk, et les Français
sous les ordres du maréchal de Boussac, de Poton de Saintrailles,
de Louis de Waucourt et de La Hire eut lieu vers le 12 août entre
Beauvais et Savignies; elle est connue dans l'histoire sous le
nom de bataille du Berger (v. _Lefèvre de Saint-Remy_, édit.
Buchon, c. CCXXII).
[999] Guillaume de Mende, dit le Petit Berger, visionnaire idiot
substitué à la Pucelle par Renaud de Chartres, archevêque de
Reims, eut une piteuse odyssée: tombé au pouvoir des Anglais,
conduit d'abord à Rouen, puis ramené à Paris pour être donné en
spectacle lors de l'entrée du roi d'Angleterre, il finit par
disparaître sans laisser de traces. Suivant un chroniqueur
bourguignon, Lefèvre de Saint-Remy (édit. Buchon, p. 526), «le
pauvre bregier fut gecté en la riviere de Seine» et noyé sans
autre forme de procès.
582. Item, le jour de la my aoust mil IIIIc XXXI, cuisy ung boulenger en
la rue Sainct-Honoré du pain bien largement de tres belle farine, et
quant il fut cuit bien et bel, il fut de couleur de cendre, dont il fu si
grant parler à Paris que le plus disoient que c'estoit signifiance de
tres grant mal advenir, les autres disoient que c'estoit miracle, pour ce
que cuit avoit esté le jour de l'Assumpcion Nostre Dame; brief, Paris
estoit tout esbahi de ceste merveille, et n'y avoit celui qui n'en
jugeast en aucune maniere. Et fut le boullenger prins et sa farine
pareillement, et en fist le prevost de Paris cuire, et quant il fut cuit
et ordonné le mieulx que faire se povoit, il fu trouvé autel que l'autre
ou plus lait; si se conseilla la justice, et du blé veoir voldrent et ne
virent point ou blé nulle deffaulte, si en firent mouldre et cuire de
rechief, mais il fut autel comme devant est dit. Là avoit aucuns marchans
qui blé congnoissoient, qui dirent que en aucun païs où ilz avoient esté
avoient mengé de tel pain plusieurs foys, especialment en aucunes
contrées de Bourgongne, et est tres bon et savoureux à menger, et advient
par une herbe qui croist avec le blé souvent, que on nomme la roivolle,
et vray estoit; mais le peuple de Paris ne s'en povoit appaisier, et
n'estoit pas filx de bonne mere qui n'avoit ung morsel de ce pain pour
monstrer l'un à l'autre pour la coulleur.
583. Item, en octobre ensuivant, le XXVe jour, se partirent de la ville
de Louviers, qui bien l'avoient tenue cinq moys ou environ contre les
Anglois[1000]; et fu par composicion qu'ilz emporterent tout ce qu'ilz
porent emporter, et si orent grant finance avec, et encore estoit en la
composicion que les Angloys ne devoient à tous les habitans de la ville
reproucher ne faire aucun grief par pillaige ou autrement; mais de ce se
parjurerent, car aussitost que la garnison fut yssue, ilz firent tout le
contraire de ce qu'ilz avoient promis, et si firent abatre les murs de
tout entour; quant ilz orent fait leur voulenté, qui ne fu gueres à leur
honneur, ilz allerent à Rouen, c'est assavoir, les plus grans pour eulx
aisier. Et disoit on qu'il vendroit tant de buche, mais que la ville de
Louviers fut délivrée, que chascun en vauldroit mieulx; mais tantost
après, environ huit jours, elle enchery de [tournois] à Paris, ou plus.
Et disoient les gouverneurs et faisoient dire de jour en jour que le duc
de Bourgongne venoit à Paris, et que pour vray il admenoit avec lui ung
legat du pappe, et que eulx deux devoient mettre bonne paix entre Charles
qui se disoit roy de France [et Henry qui se disoit roy de France] et
d'Angleterre, mais cela n'estoit que pour appaisier le peuple qui moult
estoit en grant oppression; car, en vérité, le duc de Bourgongne ne
tenoit compte de tous ceulx de Paris ne du royaume en rien qui soit, et
pour ce vint Henry à Paris bien acompaigné, et y fut sacré et couronné.
[1000] Le recouvrement de Louviers tenait tellement à cœur aux
Anglais qu'ils n'épargnèrent aucun sacrifice pour se rendre
maîtres de cette place; trois jours après la mort de Jeanne
d'Arc, c'est-à-dire le 3 juin 1431, le roi d'Angleterre, par un
mandement à l'adresse de Thomas Blount, ordonnait la dépense
d'engins de guerre destinés au siège de Louviers (Arch. nat., K
63, no 1315).
584. Item, le jour Sainct André, darrain jour de novembre, vint gesir
Henry, aagé de IX ans ou environ, en l'abbaïe de Sainct-Denis en France,
à ung vendredy, lequel se nommoit roy de France et d'Angleterre.
585. Item, le dimenche ensuivant, premier jour des Advens, vint ledit roy
à Paris par la porte Sainct-Denis, laquelle porte devers les champs avoit
les armes de la ville, c'est assavoir, ung escu si grant qu'il couvroit
toute la maçonnerie de la porte, et estoit à moitié de rouge et le dessus
d'azur semé de fleurs de lis, et au travers de l'escu avoit une neuf
d'argent, grande comme pour trois hommes.
586. Item, à l'entrée de la ville par dedens estoit le prevost des
marchans et les eschevins, tous rangés et vestuz[1001] de vermeil,
chascun ung chappel en sa teste, et aussi tost que le roy entra dedens la
ville ilz lui mirent ung grant ciel d'azur sur la teste, semé de fleurs
de lis d'or, et le porterent sur lui les IIII eschevins[1002] tout en la
fourme et maniere c'om fait à Nostre Seigneur à la Feste-Dieu, et plus,
car chascun crioit: Nouel! par où il passoit.
[1001] Ms. de Rome: tous rouges et tous vestuz.
[1002] Les quatre échevins en exercice au mois de décembre 1431
étaient Marcel Testart et Guillaume de Troyes nommés le 30
juillet 1430 au lieu et place d'Imbert des Champs et de Nicolas
de Neufville, Robert Climent, changeur, et Henri Aufray qui
avaient succédé le 1er septembre 1431 à Jean de Dampierre et à
Raymond Marc (Arch. nat., KK 1009, fol. 3, 4).
587. Item, devant lui avoit les IX preux et les IX preues dames, et après
foison chevaliers et escuiers, et entre les autres estoit Guillaume qui
se disoit le Berger, qui avoit monstré ses plaies comme sainct Françoys,
dont devant est parlé, mais il ne povoit avoir joie, car il estoit fort
lié de bonnes cordes comme ung larron.
588. Item, après devant le roy avoit quatre evesques, celui de
Paris[1003], le chancelier[1004], celui de Noyon[1005] et ung
d'Angleterre[1006], et après estoit le cardinal de Vincestre.
[1003] Jacques du Châtelier, évêque de Paris depuis 1427.
[1004] Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, chancelier de
France pour les Anglais.
[1005] Jean de Mailly, évêque de Noyon, doyen de
Saint-Germain-l'Auxerrois, qui assista au procès et au supplice
de Jeanne d'Arc, remplit successivement les charges de conseiller
au Parlement (1411), de maître des requêtes de l'hôtel (1418) et
de président en la Chambre des comptes (1424).
[1006] Probablement l'évêque de Norwick, alors Guillaume Alnewick
(1426-1436). Parmi les personnages de distinction que nomme
Monstrelet dans sa relation de l'entrée du jeune roi anglais
figure l'évêque de Nyorc; il nous paraît difficile d'admettre un
autre nom que celui de l'évêque de Norwick, constamment attaché à
la personne du roi, comme en font foi les lettres concernant la
régence du duc de Bedford, données à Rouen le 12 octobre 1431 «à
la relacion du grant conseil, ouquel estoient monsr le cardinal
d'Angleterre, les evesques de Beauvais, de Noyon et de Norwich»
(Arch. nat., X{la} 8605, fol. 20 vº, 21).
589. Item, encore devant le roy y avoit XXV heraux et XXV trompettes, et
en ce point vint à Paris et regarda moult les serainnes du Ponceau
Sainct-Denis, car là avoit trois serainnes moult bien ordonnées, et ou
milieu avoit ung lis qui par ses fleurs et boutons gectoit vin et lait,
et là buvoit qui vouloit ou qui povoit, et dessus avoit ung petit bois où
il avoit hommes sauvages qui faisoient esbatemens en plusieurs manieres,
et jouoient des escus moult joieusement que chascun veoit tres
voulentiers. Après s'en vint devant la Trinité[1007] où il avoit sus
eschaffaut le mistere depuis la Concepcion Nostre Dame jusques que Joseph
la mena en Egipte pour le roy Herode qui fist decoller ou tuer VIIxx IIII
milliers d'enfans masles; tout cela estoit ou mistere, et duroient les
eschauffaux depuis ung pou par delà Sainct-Sauveur[1008] jusques au bout
de la rue Dernetal[1009] où il a une fontaine que on dit la Fontaine de
la Royne.
[1007] La Trinité, hôpital situé rue Saint-Denis, en face de
Saint-Sauveur.
[1008] L'église de Saint-Sauveur, au coin de la rue de ce nom et
de la rue Saint-Denis.
[1009] C'est dans la rue Darnetal, aujourd'hui Gréneta,
conduisant de la rue Saint-Denis à la rue Saint-Martin, que se
trouvait l'entrée principale de l'hôpital de la Trinité.
590. Item, de là vint à la porte Sainct-Denis où on fist la decolacion
du glorieux martir monsr sainct Denis, et à l'entrée de la porte les
eschevins laisserent le ciel qu'ilz portoient, et le prindrent les
drappiers et le porterent jusques aux Innocens; et là fut fait une chace
d'un cerf tout vif, qui fut moult plaisant à veoir.
591. Item, là laisserent les drappiers le ciel et le prindrent les
espiciers jusques devant le Chastellet, où avoit moult bel mistere, car
là avoit droit encontre le Chastellet à venir de front le lit de justice.
Là avoit ung enfant du grant [du] roy et de son aage, vestu en estat
royal, housse vermeille et chapperon fourré, deux couronnes pendans, qui
estoient tres riches à veoir à ung chascun, sur sa teste, à son costé
dextre estoit tout le sanc de France, c'est assavoir, tous les grans
signeurs de France, comme Anjou, Berry, Bourgongne, etc., et ung pou
loing de eulx estoient les clercs et après les bourgoys, et à senestre
estoient tous les grans signeurs d'Angleterre, qui tous faisoient maniere
de donner conseil au jeune roy, bon et loyal, et chascun avoit vestu sa
cotte de ses armes, et estoient iceulx de bonnes gens qui ce faisoient.
Et là laisserent les espiciers le ciel, et le prindrent les changeurs et
le porterent jusques au palays royal, et là baisa les sainctes reliques,
et puis se parti; et là prindrent le ciel les orfevres et le porterent
parmy la rue de Kalende et parmy la Vieille Jurie[1010] jusques davant
Sainct-Denis de la Chartre, et n'ala point à Nostre-Dame celle journée.
Quant ce vint devant Sainct-Denis de la Chartre, les orfevres laisserent
le ciel, et le prindrent les merciers qui le porterent jusques à l'ostel
d'Anjou, et là le prindrent les peletiers qui le porterent jusques devant
Sainct-Anthoine le Petit[1011], et après le prindrent les bouchers qui le
porterent jusques à l'ostel des Tournelles. Quant ilz furent devant
l'ostel de Sainct-Paul, la royne de France, Ysabel, femme de feu le roy
Charles VIe de ce nom, estoit aux fenestres, avec elle dames et
damoiselles; quant elle vit le jeune roy Henry, filx de sa fille, à
l'endroit d'elle, il osta tantost son chapperon et la salua, et tantost
elle s'enclina vers luy moult humblement et se tourna d'autre part
plorant. Et là prindrent les sergens d'armes le ciel, car c'est leur
droit, et fut baillé au prieur de Saincte-Katherine dont ilz sont
fondeurs.
[1010] La rue de la Juiverie constituait la partie centrale de la
rue de la Cité; elle continuait la rue du Marché-Palu et
aboutissait à la rue de la Lanterne où se voyait l'église
Saint-Denis de la Chartre.
[1011] L'hôpital de Saint-Antoine le Petit était situé entre la
rue Saint-Antoine et celle du Roi-de-Sicile.
592. Item, le XVIe jour de decembre[1012], à ung dimenche, vint ledit roy
Henry du pallays royal à Nostre-Dame de Paris[1013], c'est assavoir, à
pié bien matin, acompaigné des processions de la bonne ville de Paris qui
tous moult chantoient melodieusement. Et en ladicte eglise avoit ung
eschaffaut qui avoit bien de long et de large (_sic_), et montoit sus à
bien grans degrez larges que dix hommes et plus y povoient monter de
front, et quant on estoit dessus, on povoit aller par dessoubz le cruxifi
autant dedens le cueur comme on avoit fait par dehors, et estoit tout
paint et couvert d'azur les degrés, et tout semé de fleurs de lis; et par
là monta lui et sa compaignie et descendit dedens le cueur, et là fut
sacré de la main du cardinal de Vincestre.
[1012] Le ms. de Rome porte «octobre», mais le mot «decembre» a
été restitué en marge.
[1013] Le chapitre de Notre-Dame n'eut pas trop à se louer des
procédés de l'entourage du roi d'Angleterre; non seulement les
officiers royaux s'adjugèrent, au dire de Monstrelet (t. V, p.
5), le pot d'argent doré qui avait contenu le vin de la messe,
mais ils réclamèrent encore l'étoffe suspendue au-dessus du
trône. Ils poussèrent si loin leurs exigences qu'une députation
de chanoines dut se rendre au Palais, où se tenait le conseil, et
représenter au cardinal d'Angleterre et au chancelier tout le
tort que l'on causait à l'église. En fin de compte, le plus clair
bénéfice que le chapitre retira de cette dispendieuse cérémonie
fut l'offrande d'un noble d'or faite aux reliques de Notre-Dame
par le jeune roi (Arch. nat., LL 216, fol. 269).
593. Item, après son sacre vint au Palais disner lui et sa
compaignie[1014] et digna en la grant salle à la grant table de marbre,
et tout le remenant parmy la salle çà et là, car il n'y avoit nulle
ordonnance, car le commun de Paris y estoit entré des le matin, les ungs
pour veoir, les autres pour gourmander, les autres pour piller ou pour
desrober viandes ou autre chose; car icellui jour à icelle assemblée
furent emblez en la presse plus de XL chapperons, et coppés[1015] mordans
de saintures grant nombre; car si grant presse y ot pour le sacre du roy,
que l'Université, ne le Parlement, ne le prevost des marchans, ne
eschevins n'osoient entreprendre de monter à mont pour le peuple, dont il
y avoit tres grant nombre. Et vray est que ilz cuiderent monter devant II
ou III foys à mont, mais le commun les reboutoit arriere si fierement,
que par plusieurs foys leur convenoit trebucher l'un sur l'autre, voire
IIIIxx ou cent à une foys, et là besongnoient les larrons. Quant tout fut
escoulé le commun, ilz monterent après, et quant ilz furent en la salle,
tout estoit si plain, que à peine trouverent ilz où ilz se peussent
asseoir; neantmoins s'assirent ilz aux tables qui pour eulx ordonnées
estoient, mais ce fu avec savetiers, moustardiers, lieux ou vendeurs de
vin de buffet, aides à maçons, que on cuida faire lever, mais quant on en
faisoit lever ung ou deux, il s'en asseoit VI ou VIII d'autre costé.
[1014] Entre autres personnages présents à ce dîner de gala,
Monstrelet (t. V, p. 5) mentionne le cardinal de Winchester, le
fameux Pierre Cauchon, Jean de Mailly, évêque de Noyon, les
comtes de Stafford, de Mortain et de Salisbury.
[1015] Ms. de Paris: chapperons et cappes.
594. Item, ilz furent si mal servis que personne nulle ne s'en louoit,
car le plus de la viande, especialment pour le commun, estoit cuide des
le jeudi de devant, qui moult sembloit estrange chose aux Françoys, car
les Anglois estoient chefz de la besongne, et ne leur challoit quelle
honneur il y eust, mais qu'ilz en fussent délivrez; et vraiement oncques
personne ne s'en loua, mesmement les malades de l'Ostel Dieu disoient que
oncques si pouvre ne si nu relief de tout bien ilz ne virent à Paris.
595. Item, le jour Sainct Thomas l'Apostre ensuivant, à ung vendredy, fut
dicte une messe solempnelle en la grant salle du Palays, le roy estant en
estat royal, tout le Parlement en estat, c'est assavoir, à chapperons
fourez et manteaulx, et après la messe lui firent plusieurs demandes
raisonnables, lesquelles il leur octroia, et aussi firent certains
seremens qui leur furent demandés, qui sont selon Dieu et verité, car
autrement ne voldrent ilz[1016].
[1016] Dans le compte-rendu de la séance tenue le vendredi 21
décembre, Clément de Fauquembergue ne dit mot de la requête
adressée au roi d'Angleterre par le Parlement, mais on devine
sans peine que ces demandes durent porter sur l'éternelle
question des gages de la Cour, «dont estoient deubz arrerages de
deux ans et demi» et au sujet desquels Richard Chaucey et Jacques
Branlart, envoyés à Rouen au mois de juillet 1431, n'avaient pu
obtenir qu'une réponse évasive. Quant au serment dont parle
l'auteur du Journal, il fut exigé de tous les assistants,
«conseillers, officiers, subgiez et habitans de Paris» dans les
termes suivants (Arch. nat., X{la} 4796, fol. 294 vº; X{la} 1481,
fol. 48 rº): «Vous jurez et promettez que à nostre souverain
segneur, Henry, par la grace de Dieu roy de France et
d'Angleterre, cy present, vous obeirez diligemment et loyalment,
et serez ses loiaulz officiers et vrais subgiez de ses hoirs
perpetuelment, comme vray roy de France, et que jamais à nul
autre pour roy de France ne obeirez ou favoriserez; item, que
vous ne serez en aide, conseil ou consentement que nostredit
souverain segneur ne ses hoirs de France et d'Angleterre perdent
la vie ou membre, ou soient pris de mauvaise prise, ou qu'ilz
seuffrent dommage ou diminucion en leurs personnes de leurs
estas, segnouries ou biens quelconques, mais se vous savez ou
congnoissiez aucune chose estre faicte, pourpensée ou machinée,
qui leur puist porter dommage ou prejudice, ou à leurs
adversaires prouffit, aide ou confort ou faveur, comment que ce
soit, vous l'empescherez en tant que vous pourrez et saurez, et
pour vous mesmes par messages ou lettres le ferez savoir ausdiz
rois ou à leurs principaulx officiers ou autres leurs gens et
bien vueillans, ausquelz pourrez avoir accès, tout le plustost
qu'il vous sera possible, sans dissimulacion aucune, et
entenderez et vous emploierez de tous voz povoirs à la garde,
tuicion et defense de sa bonne ville de Paris.» Après la
publication de ce serment le roi dit en anglais et fit répondre
par le comte de Warwick qu'il «garderoit et maintendroit» le
Parlement.
596. Item, vray est que ledit roy ne fut à Paris que jusques à l'endemain
de Noel. Ilz firent unes petites joustes l'endemain de son sacre[1017];
mais, pour certain, maintes foys on a veu à Paris enfans de bourgoys, que
quant ilz se marioient, tous mestiers, comme orfebvres, orbateurs, brief
gens de tous joieux mestiers en amendoient plus que ilz n'ont fait du
sacre du roy et de ses joustes et de tous ses Angloys, mais espoir c'est
pour ce que on ne les entend point [parler et que ilz ne nous entendent
point]; je m'en rapporte à ce qui en est, car pour ce qu'il faisoit trop
grant froit en celui temps et que les jours estoient cours, ilz firent
ainsi pou de largesse.
[1017] Les vainqueurs de ce tournoi, qui eut lieu en l'hôtel de
Saint-Paul, furent du côté des Anglais le comte d'Arondel et du
côté des Français le bâtard de Saint-Pol (Monstrelet, t. V, p.
6).
597. Item, vray est que l'endemain de Noel, jour Sainct Estienne, le roy
se departy de Paris sans faire aucuns biens à quoy on s'atendoit, comme
delivrer prinsonniers, de faire cheoir malles toutes, comme imposicions,
gabelles, quatriesmes et telles mauvaises coustumes qui sont contre loy
et droit, mais oncques personnes, ne à secret ne en appert, on n'en ouy
louer. Et si ne fist on oncques à Paris autant de honneur à roy, comme on
lui fist à sa venue et à son sacre, voire veu le pou de peuple, les males
gaignes, le cueur d'yver, la grant charté de vivres, especialment de
boys; car ung meschant fagot de bois tout vert valloit touzjours iiii
deniers ou vi tournois; et vray est qu'il faisoit si fort yver qu'il
n'estoit sepmaine qu'il ne gelast tres fort deux ou trois jours, ou il
negoit jour et nuyt, et avecques touzjours il plouvoit, et si commença
dès la Toussains.
[1432.]
598. Et le XIIIe jour de janvier, après l'allée du roy proprement, gela
si asprement XVII jours ensuivans que [Saine], qui estoit tres grande,
comme jusques dedans la Mortelerie, fut toute prinse de la gelée jusques
à Corbeil, et si print en une maniere de admiracion, car le lundy dont
elle print, le mardy tout le jour il pleut et toute nuyt, et cessa ung
pou devant le jour et faisoit chault, et au point du jour celuy mardy,
aussitost que la pluie fut cessée, celle tres mauvaise [et forte] gellée
commença qui dura, comme davant est dit, XVII jours. Et, après celle
gelée que la riviere estoit ainsi prinse, le jour Sainct Paul il commença
à degeler tant doulcement et de nuit et de jour, que la riviere fut toute
degelée par pieces, sans faire quelque mal à pons ne à moulins, avant
qu'il fust VI jours après. Et si disoient les mariniers qu'elle avoit
plus de deux piez de espais, et bien y apparoit, car on alloit par
dessus, on y charpantoit piex pour mettre au devant des moulins pour
rompre la glace au degel, on y levoit engins pour frapper les piex, mais
oncques ne s'en desmantoit. Et pour vray, par la grace de Nostre
Seigneur, elle fut ainsi doulcement desgellée, comme dit est, mais moult
grant dommaige fist, car il avoit grant foison vins, blez, lars, œufs,
fromaiges qui estoient arivez à Mante pour venir à Paris, mais tout ou
bien pres fut perdu pour les marchans, car moult avoit pleu devant, qui
tout empira pour la longueur du temps, et si leur coustoit tant en garde
que autres frais qu'ilz perdirent presque tout.
599. Item, en cellui temps, costoit bien ung meschant cousteret de vieulx
chevrons V deniers ou VI, car autre boys n'y avoit, et pour ce le regent
abandonna le boys des bruyeres aux bonnes gens, qui secouru ung pou
Paris.
600. Item, le XXe jour de fevrier l'an mil CCCC XXXI, ariva le cardinal
de Saincte-Croix de Jherusalem[1018], legat du pape, pour faire paix
entre les deux roys, dont l'un estoit nommé Charles de Valoys et se
disoit par droicte ligne estre roy de France, et l'autre estoit nommé
Henry, lequel se disoit roy d'Angleterre par succession de ligne, et de
France par le conquest de son feu pere; lequel legat en fist tres
grandement son devoir, que tous deux luy promistrent qu'ilz s'en
soubmettroient du tout sur ce qui ordonné en seroit au grant concille qui
devoit estre celle année à Balle en Allemaigne[1019]; après qu'il ot ouy
leurs responces, il s'en parti de Paris[1020] et alla aux autres signeurs
chrestiens partout.
[1018] Nicolas Albergati, prieur des Chartreux à Florence, devint
évêque de Bologne en 1417, légat du saint siège en 1422, cardinal
du titre de Sainte-Croix en 1426; il remplit plusieurs missions
importantes et joua un rôle considérable dans les négociations du
traité d'Arras. Le jour même de son arrivée à Paris, mercredi 20
février, il se rendit à Notre-Dame, et, après cette visite
obligée, il vint loger en l'hôtel d'un drapier bien connu, Martin
de Neauville, sis rue Saint-Antoine, pendant que ses gens et
chevaux prenaient leur gîte dans les hôtelleries voisines (Arch.
nat., X{la} 1481, fol. 50 vº).
[1019] Le concile général pour l'extinction du schisme et la
réformation de l'Eglise s'ouvrit à Bâle le 15 décembre 1431 et
tint ses séances jusqu'au 16 mai 1443.
[1020] Le cardinal de Sainte-Croix ne fit pas long séjour à
Paris, car le 26 mars le duc de Bedford, accompagné du chancelier
et de plusieurs membres du Parlement, vint trouver le cardinal à
Corbeil pour y tenir une conférence au sujet des conditions de la
paix projetée (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 53 vº).
601. Item, le moys de[1021] mars ensuivant, furent les eaues si grandes,
car en Greve à Paris elles estoient devant l'Ostel de la Ville, en la
place Maubert jusques à la moictié du marché au pain, et tous les marays
depuis la porte Sainct-Martin jusques à my voye de la porte
Sainct-Anthoine tous plains jusques à VIII jours du moys d'avril; ne
depuis Noel jusques après Pasques de l'an XXXII, qui furent le XXe jour
d'avril, on ne menga point de verdure, car pour faire une escuelle[1022]
coustoit ung blanc sans l'apareil; et bonnes feves coustoient XII blans
le boessel; pois XIIII ou XV.
[1021] «Moys de» manque dans le ms. de Rome.
[1022] Ms. de Paris: «une escuellée,» avec un mot laissé en
blanc.
602. Item, la premiere sepmaine de mars, vindrent les Arminalx cuider
prendre Rouen[1023] et furent bien VII ou VIIIxx qui firent tant, par
l'aide que on leur fist, que par eschelles ilz gaingnerent la plus grosse
tour du chastel; mais ceulx de la ville le sceurent tantost, si garderent
tres bien le remenant du chastel qu'il n'y en pot plus entrer, ne ilz
n'en porent yssir. Si furent si esbahiz qu'il convint qu'ilz se
rendissent à la voulenté de ceulx de la ville, et le XVIe et XVIIe jour
dudit moys de mars on en fit mourir C et XIIII, sans ceulx qui furent à
rançon ou noiez.
[1023] La surprise du château de Rouen dirigée par Guillaume de
Ricarville, de connivence avec un «écheleur» béarnais, Pierre de
Biou, eut lieu le 3 février 1432. Malgré un heureux début, le
défaut d'entente fit échouer cet audacieux coup de main; les
Anglais joints aux habitants de Rouen, après un siège en règle
qui dura douze jours, recouvrèrent la grosse tour du château
restée au pouvoir des assaillants (Cf. Monstrelet, t. V, p. 12;
Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p.
289-290).
603. Item, touzjours geloit ou gresloit, ou il faisoit trop grant froit
oultre mesure, car le sabmedi Ve jour d'avril l'an mil CCCC XXXI gresla
et nega toute jour. Et le dimenche ensuivant, que on dit le dimenche
perdu, gela si fort et si asprement que entre mynuit et le point du jour
que tous les bourgons et fleurs d'arbres qui estoient dehors yssues, et
tous les noyers, tout fut ars et bruy de la gelée.
604. Item, le sabmedi ensuivant, vigille de Pasques flouries, fut prinse
la ville de Chartres par grant traïson[1024], car il y repparoit ung
homme d'Orleans qui moult sembloit estre bon marchant, et pour ce avoit
il sauf conduit d'aller et venir à Chartres, et ja estoit congneu par
toute la ville comme le meilleur bourgoys qui y feust. En celui temps
avoit en la cité grant faulte de sel, si leur dist qu'il leur en
ameneroit X ou XII charrettées à ung jour qu'il leur dist, si s'y
acorderent; si vint la vigille de Pasques fleuries, à toutes les
charrettes, en chascune deux grans queues, en chascune avoit deux hommes
bien armez, et à chascune deux hommes d'armes comme charretiers vestus de
roques, guietres en leurs jambes, ung fouait chascun en leur main, et si
avoient celle nuyt fait bien IIIm hommes d'armes embuschez es villaiges
d'entour, et gardoient les chemins que nul ne le peust faire savoir à
ceulx de la cité. Quant ilz furent ainsi ordonnez, si se mirent au chemin
lesdiz charretiers et vindrent à la porte[1025], le traictour appella les
portiers qu'ilz lui ouvrissent tantost la porte, car il leur amenoit,
comme il leur dist, grant foison sel et des alloses. Si ilz convoicterent
la vitaille et l'allerent dire au cappitaine[1026], lequel vint tost et
vit le traistre; si ne s'en deffia point, pour ce que souvent repairoit
avec eulx, et lui fist ouvrir la porte, et lui donna ung pannier
d'allouses le traistre pour [plus] l'abuser. Quant ilz orent mis deux ou
III de leurs charrettes dedans, ilz en arresterent une sus le pont
[leveys, et tuerent le limonnier, et fut le pont] arresté, lors yssirent
ceulx qui estoient dedans les queues à toutes grosses haches, et tuerent
les portiers; et tantost l'embuche vint, acourant qui mieulx mieulx, et
entrerent en la ville à force, et gaignerent les portes et la ville, car
si matin estoit que les gens estoient encores en leurs lictz.
L'evesque[1027] s'arma quant il ouy dire la chose, et vint contre eulx
atout ung pou de gent, mais ce ne luy valu rien, car il fut tué, et de
ses gens et la plus grant partie des bourgoys prins et mis en diverses
prinsons; ainsi les trahy le faulx traistre, et disoit on qu'il en devoit
avoir IIII mil salus d'or. Pour celle prinse de Chartres enchery moult le
pain[1028] à Paris, car moult de bien[1029] en venoit avant la prinse.
[1024] C'est par l'entremise de deux marchands de Chartres,
nommés l'un Jean Ansel ou G. le Sueur, l'autre Guillaume
Bouffineau ou le Petit Guillemin, et grâce au stratagème imaginé
par eux que les Français enlevèrent cette place au parti
anglo-bourguignon. (Cf. Vallet de Viriville, _Histoire de Charles
VII_, t. II, p. 292). Lorsque Chartres fut tombé au pouvoir de
Charles VII, Thibaud de Charmes, issu de la maison d'Armagnac,
qui, paraît-il, avait «esté cause principal de la reduire», en
fut nommé bailli et capitaine et conserva la garde de cette ville
(Arch. nat., Z{1a} 12, fol. 19 vº).
[1025] Il s'agit de la porte Saint-Michel, dans la direction de
Blois.
[1026] Suivant Monstrelet (t. V, p. 24), le capitaine de la
garnison de Chartres était alors un certain Guillaume de
Villeneuve qui réussit à s'échapper.
[1027] Jean de Fetigny, bourguignon de cœur et d'origine, évêque
de Chartres depuis 1419, périt de la main du bâtard d'Orléans.
[1028] Ms. de Rome: de bien.
[1029] Ms. de Rome: moult de bon.
605. Item, avec ce faisoit si grant froit tous les jours et ung vent si
grant que tant pou de fruict qui estoit demouré sur les arbres fut [tout]
abatu par le vent qui tant estoit fort et froit; et avec ce geloit tous
les matins tres fort, et dura celle tres grant froidure jusques après la
Translacion de Sainct Nicolas en may. Et vrayement on n'eust pas trouvé
en cent almandiers L almandes, ne prunes, ne quelque fruict, que tout ne
fust tout rompu du vent ou gasté, ne des noiers n'eust on trouvé une
toute seulle noix de la grant froidure qu'il faisoit tous les matins. Ne
en cellui temps n'estoit encore aussi comme point de verdure, et ce qui
en estoit, si n'estoit ce que vieille porée qui avoit regecté, et
vraiement II ou III personnes en eussent bien mangé pour ung blanc, ou de
choulx; et si estoient frommaiges tant chers que ung bien petit qui
estoit tout pissant coustoit III ou IIII blans, et n'avoit on que V œufs
pour II blans.
606. Item, le premier jour de may IIIIc XXXII, fut fait le signeur de
l'Isle-Adam mareschal de France[1030], et celle sepmaine on alla
assegier Langny; et pour ce que prevost de Paris estoit et saiges homs,
il fu ordonné à garder vers Chartres, et la cuida reprendre par l'aide de
aucuns qui dedens estoient, mais on advisa leurs voulentez, dont ilz
furent mors honteusement, et failly le prevost à son intencion par celle
cause.
[1030] Jean de Villiers, seigneur de l'Isle-Adam, tombé en
disgrâce et dépossédé de sa charge de maréchal de France le 12
janvier 1421, y fut réintégré par le duc de Bedford le 2 mai
1432; le samedi 3 mai, il présenta au Parlement ses nouvelles
lettres de provision et prêta le serment accoutumé, ces mêmes
lettres furent publiées le surlendemain à l'heure des plaidoiries
(Arch. nat., X{la} 1481, fol. 55 vº).
607. Item, la premiere sepmaine de juing ensuivant, fut fait Gilles de
Clamecy, chevalier, garde ou commis de la prevosté de Paris, tant que
l'autre fust revenu.
608. Item, celle sepmaine mesmes, cuiderent livrer aux Arminalx aucuns de
Pontoise et aucuns Anglois avec eulx aliez la ville de Pontoise, mais ilz
furent apperceuz et prins, et recongnurent que leur voulenté estoit de
tout tuer, hommes et femmes et enfens, pour quoy ilz furent mors
honteusement, et leur lignaige [à hontaige], et femmes et enfans mis à
pouvreté. En celui temps n'estoit nouvelle du duc de Bourgongne.
609. Item, en celui an, le jour Sainct Jehan Baptiste, fist une fortune
de temps si grande de tonnoirre et de fouldre, laquelle fist moult de
maulx en plusieurs lieux, et par especial à Victry, car le clocher qui
estoit de pierre fut abatu et fouldroié, et au cheoir rompit la
couverture et puis les voultes, qui cheurent dedens le moustier, et
affollerent moult de creatures et en tuerent cinq tous mors, qui estoient
venus pour ouyr les vespres du jour. Et le jour Sainct Pere et Sainct
Paul ensuivant, gresla si terriblement qu'il fut trouvé gresle qui avoit
XVI poulces de tour, l'autre comme billes à biller, de plus menue et de
plus grosse, et fut vers Langny et Meaulx.
610. Item, le XXIIIe jour de juillet, fut mis hors de la prevosté des
marchans Guillaume Sanguin, et y fut ordonné ung signeur de Parlement
nommé maistre Hugues Rappiot, et ung pou devant on avoit changé des
eschevins deux[1031].
[1031] Hugues Rapiout exerça la charge de lieutenant civil de la
prévôté de Paris durant cette période critique qui suivit
l'entrée des Bourguignons. Témoin des excès populaires qu'il ne
put empêcher, il fut mandé le 22 août 1418 au Parlement où le
président Philippe de Morvilliers lui adressa une verte semonce
au sujet «des inconveniens et esclandes avenuz» les jours
précédents, avec injonction d'avoir à prendre les mesures
nécessaires pour éviter le retour de semblables désordres.
Rapiout échangea bientôt ses fonctions de lieutenant en la
prévôté contre celles d'avocat du roi au Châtelet, c'est le titre
qu'il prend le 30 juillet 1421; moins d'un an après, le 15 juin
1422, il fut reçu président des requêtes du Palais, au lieu et
place de Robert Piédefer; les premiers temps de la domination
anglaise lui valurent aussi l'office de commissaire sur le fait
des confiscations et forfaitures. De 1422 à 1423 il remplit
plusieurs missions de confiance; après avoir accompagné Philippe
de Morvilliers dans son voyage à Mantes auprès du régent, il se
rendit en ambassade, avec Roland de Dunkerque, auprès des ducs de
Savoie et de Lorraine. Nommé peu après maître des requêtes de
l'Hôtel, il conserva cette charge jusqu'en 1436; au 15 mars de
cette dernière année, c'est-à-dire à la veille de la réduction de
Paris par Charles VII, on le voit au nombre des fidèles qui
renouvelèrent leur serment entre les mains du chancelier. Il
était également à cette époque conseiller du roi au Trésor; il
occupa la prévôté des marchands deux années durant, savoir, de
1432 à 1434 (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 143 vº, 238 rº, 253 vº,
285 rº; X{la} 1481, fol. 114 vº, 118 rº. Blanchard, _Généalogies
des maîtres des requestes de l'hostel du Roy_, p. 128). Hugues
Rapiout possédait la châtellenie de Livry en Launoy et Corberon,
avec le fief de Torcy en Brie, pour lesquels il rendit hommage
les 17 mai 1425 et 18 décembre 1431; c'est comme seigneur de
Livry qu'il soutint un procès en 1429 avec le grand prieur de
l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem au sujet du droit exclusif de
vendre le vin à Livry (Arch. nat., P 1, nos 110 et 113; X{la} 67,
fol. 82 rº). Il mourut avant la fin de 1441, laissant une veuve
(_Ibid._, Z 5192, fol. 60 vº).
Le jour même où Hugues Rapiout fut appelé à la prévôté des
marchands, c'est-à-dire le mercredi 23 juillet 1432, deux nouveaux
échevins, Louis Gobert et Jacques de Raye, remplacèrent Marcel
Testart et Guillaume de Troyes; c'est vraisemblablement à cette
mutation que fait allusion l'auteur du Journal, et non à celle du
1er septembre de l'année précédente (Arch. nat., KK 1009, fol. 4).
611. Item, le dimenche jour Sainct Laurens, cuiderent prendre les Anglois
Langny et gaignerent le boullevart, et fut mise la baniere du regent
dessus, mais gueres n'y demoura, car ceulx de dedens yssirent, qui
estoient reposez[1032], et vindrent sur eulx par devant, et ceulx qui
venus estoient à l'aide de ceulx de Langny vindrent hastivement par
derriere[1033]. Si orent les Angloys trop à faire, et avec ce leva une si
grant challour cellui jour à l'eure qu'ilz (s'entre encontrerent), qu'on
avoit--grant temps avoit--ne veue ne sentie, dont les Angloys orent pis
que de leurs ennemis, et leur convint reculler par force; et là furent
bien mors, tant par leurs ennemis que par la challeur du temps, IIIc
Angloys ou plus, et ce ne fut mie grant merveille, car les Arminalx
estoient bien, si comme on tesmoignoit, V contre II, qui est grant chose
à telle besongne[1034]. Et convint qu'ilz meissent leurs tantes où
premier s'estoient logez quant ilz mirent le siege devant Langny, et de
maleur comme Fortune, quant elle commence à nuire, elle fait de mal en
pis, car elle leur fu contraire en plusieurs manieres, car entre le lundy
et le mardy ensuivant, de nuyt, la riviere de Marne si desriva par telle
maniere qu'elle crut celle nuyt de IIII piez de hault. Et vray fut que le
moys de juillet fut si pluieux qu'il plut bien XXIIII jours tout de reng,
et puis si vint ou moys d'aoust une challeur trop merveilleuse plus que
acoustumance, car elle ardoit toutes les vignes en verjus, et pour ce et
pour le vin que on menoit en l'ost, enchery tant le vin à Paris que
cellui que on donnoit pour VI deniers en juillet, à la my aoust il
coustoit III blans, et encore n'en povoit on finer pour son argent, car
chascun cloit sa taverne à cop.
[1032] Ms. de Paris: dispersés.
[1033] Raoul de Gaucourt, le bâtard d'Orléans et Rodrigue de
Villandrando commandaient l'armée de secours expédiée par le
gouvernement de Charles VII; tout l'honneur de la victoire,
remportée le 10 août 1432, revient au fameux capitaine de
routiers, qui par la rapidité de ses mouvements et son habile
stratégie décida du succès. Le récit complet de cette brillante
action se trouve dans la biographie de ce personnage. (J.
Quicherat, _Rodrigue de Villandrando_, p. 73-77.)
[1034] Cette assertion n'est pas exacte, le duc de Bedford
disposait de forces à peu près égales à celles de son adversaire,
dix à onze mille combattants étaient en ligne de part et d'autre
(V. Vallet de Viriville, _Hist. de Charles VII_, t. II, p. 295).
612. Item, le mercredy des octaves de l'Assumpcion Nostre Dame, jour
Sainct Bernard, laissa le duc de Bedfort, regent, lui et sa compaignie,
le siege de Langny[1035], et furent si pres prins qu'ilz laisserent leurs
cannons et leurs viandes toutes prestes à menger, et grant foison de
queues de vin, dont on avoit si grant disete à Paris, et de pain par cas
pareil, dont le blé enchery à Paris tellement, car le sextier monta le
sabmedy ensuivant de XVI solz parisis[1036]. Veez là comment tout en
alloit: quant toute la Brie fut destruite des ungs, les autres gastoient
Beausse et Gastinoys, et tout le païs, de quelque part qu'ilz
tournassent, estoit pis que les Sarazins, qui contre la loy de Dieu
sont, ilz fussent entrez, car il n'estoit rien qui tant leur pleust que
tiranner les pouvres laboureurs de droicte tirannie. Et pour ce que le
siege fut levé si honteusement, ceulx que on disoit Arminalx furent
hardiz à mal faire, que on n'osoit yssir de Paris, et si estoit
commencement de faire les vendenges, qui trop grant dommaige estoit à
Paris après le siege de Langny, qui tant l'avoit dommaigé de tous biens
dont on eust peu vivre, et de toutes manieres de cannons et d'artillerie
dont on peut grever ses ennemis; car vraiement gens à ce recongnoissans
juroient et affermoient que bien avoit cousté plus de cent et cinquante
mil salus d'or, dont la piece valloit XXII solz parisis, bonne monnoie.
[1035] Fauquembergue glisse, à dessein, sur la déconfiture du
régent et l'annonce en ces termes discrets et mesurés: «Mardi
XIXe jour d'aoust, le duc de Bedford, regent, qui avoit tenu
siege de gens d'armes devant la ville de Laigny par l'espace de
trois mois ou environ, leva sondit siege et retourna à Paris»
(Arch. nat., X{la} 1481, fol. 60 rº).
[1036] Grande était la détresse de la population parisienne, si
l'on en juge par la délibération du chapitre de Notre-Dame, du 22
août 1432, ordonnant des processions, «tant que durera la misere
du temps present» (Arch. nat., LL 216, fol. 305).
613. Item, il y avoit en ce temps une piece d'or qui n'estoit pas de fin
or, et les nommoit on dourderès, et valloient XVI solz parisis; tantost
après furent criées à XIIII solz parisis[1037] [et moult en y avoit], par
quoy on perdy moult.
[1037] Le nom de «dourderès» ou «dourdrets» servait à désigner
une monnaie d'or de frappe bourguignonne, en circulation à Paris,
mais dont le cours, paraît-il, était facultatif; un mandement du
roi d'Angleterre au prévôt de Paris, en date du 30 août 1432,
interdit de prendre les «durdrecs faictz aux armes du duc de
Bourgoigne» pour une somme supérieure à quatorze sols parisis et
les placques flamandes pour plus de sept doubles pièce, personne
n'étant d'ailleurs obligé de les accepter; ce mandement fut rendu
exécutoire par la publication qui en fut faite au Châtelet de
Paris, le samedi 6 septembre 1432, en présence des avocats et
procureur du roi» (Arch. nat., Z{1b} 60, fol. 22 rº). Une autre
dénomination, celle de «cliquars», était encore appliquée à cette
monnaie (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 382 rº).
614. Item, en la fin d'aoust, fut mise en prinson l'abbesse de
Sainct-Anthoine[1038] et aucunes de ses nonnains, que on disoit qu'ilz
avoient esté consentans de vouloir, à la faveur du nepveu de ladicte
abbesse qui se faisoit moult amy de la cité de Paris, trahir ladicte
ville de Paris par la porte Sainct-Anthoine; et devoient premier tuer les
portiers, et après tout tuer sans rien espargner, comme il estoit après
la prinse d'eulx commune renommée.
[1038] Emerance de Calonne, abbesse de Saint-Antoine-des-Champs
depuis 1419, fut arrachée de son couvent avec quelques-unes de
ses religieuses et emmenée au Châtelet de Paris, le mercredi 3
septembre, sous la conduite du prévôt Simon Morhier et de son
lieutenant criminel, Jean l'Archer. Les seuls renseignements que
l'on possède sur cette conspiration d'août 1432 se réduisent à la
mention fort brève insérée au Conseil par Fauquembergue qui
renvoie au registre criminel de Jean de l'Épine, malheureusement
perdu (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 61 rº). Emerance de Calonne
ne tarda guère à être remise en liberté et reprit la direction de
son abbaye, mais elle s'acquitta si mal de sa tâche, que l'année
même qui précéda sa mort, en 1439, l'abbé de Cîteaux fut obligé
d'intervenir et d'ordonner une enquête. On accusait, non sans
raison, l'abbesse d'avoir dilapidé les biens de son couvent;
comme le montrent les débats engagés au Parlement le 30 octobre
1439, elle avait vendu «des joyaulx de l'eglise bien de XVI à
XVIIIm escus et entre les autres une vraye croix dont elle a eu
XVIc escus»; aussi l'abbaye, autrefois si florissante et dans
laquelle «anciennement aucuns des bourgois de Paris avoient
acoustumé de mettre leurs filles», se trouva-t-elle dans une
situation des plus précaires, ne comptant plus que six
religieuses «là où en souloit avoir XXIIII, et si meurent de fain
et vivent d'ausmone» (Arch. nat., X{la} 4798, fol. 119 vº).
615. Item, le XIe jour de septembre, prindrent les Angloys en une forte
maison nommée Maurepas[1039] le signeur de Macy[1040], le plus cruel
tirant de sang humain qui fust en France, et bien cent larrons avec luy,
entre lesquelx en avoit ung nommé Mainguet, qui recongnut que dedens ung
vieulx puiz avoit gecté en ung jour VII hommes l'ung après l'autre, et
après les tuer de grosses pierres, sans plusieurs autres murdres qu'il
recongnut.
[1039] Maurepas (Seine-et-Oise, arr. de Rambouillet, cant. de
Chevreuse) possédait un château du XIe siècle, aujourd'hui ruiné,
dont il ne subsiste qu'une portion de donjon; cette forteresse
servait de repaire à des partisans français qui faisaient de
fréquentes incursions dans les environs de Paris; on les voit, au
mois de juillet 1432, pousser une pointe jusqu'à Notre-Dame des
Champs, où ils enlevèrent 177 moutons dans l'hôtel de Gilles de
Moulins, notaire du roi et audiencier de la chancellerie; les
Chartreux de Vauvert perdirent par la même occasion 300 bêtes à
laine qu'ils recouvrèrent en partie (Arch. nat., X{la} 4797, fol.
49 vº; Accord du 7 mai 1433, X{1c} 145).
[1040] Probablement Aymon de Mouchy, seigneur de Massy,
personnage bien connu par le rôle peu honorable qu'il joua dans
la captivité de Jeanne d'Arc, âgé de 56 ans lors du procès de
réhabilitation, lequel se permit certaines privautés à l'égard de
l'illustre héroïne enfermée dans le château de Beaurevoir, et qui
vint plus tard la visiter dans sa prison de Rouen, en compagnie
des comtes de Warwick et de Stafford (V. Quicherat, _Procès de
Jeanne d'Arc_, t. III, p. 121).
616. Item, en cellui an, faillirent les blez, et fut si grant charté que
ung sextier de bon blé valloit VII frans[1041], forte monnoie, et l'orge
valloit IIII frans; et estoit à la Toussains.
[1041] Ms. de Paris, «VII livres parisis»; un peu plus loin,
«IIII livres.»
617. Item, en celluy temps, estoit tres grant mortalité sur jeunes gens
et sur petis enffans, et tout d'espidimie.
618. Item, le IIe jour d'octobre ensuivant, fut prinse la ville de
Provins et le chastel par les Angloys[1042] et fut pillée et robbée, et
tué gens, comme coustume est à telz gens de faire, et dient que c'est
droicte usance de guerre.
[1042] Dans la nuit du jeudi 2 au vendredi 3 octobre 1432, quatre
cents Anglais détachés des garnisons de Meaux, Corbeil,
Brie-Comte-Robert, sous les ordres de Jean Raillart, de Maudon de
Lussac, de Richard Husson et de Thomas Guérard, capitaine de
Montereau, escaladèrent les remparts, et après un combat acharné,
où l'un de leurs meilleurs chevaliers, Henri de Hungerford,
perdit la vie, pénétrèrent dans la ville par la porte au Pain,
au-dessus de la poterne Farneron; les assaillants mirent tout au
pillage, arrachant les reliques de leurs châsses, massacrant même
d'inoffensifs bourgeois réfugiés au pied des autels dans l'église
Saint-Ayoul (Bourquelot, _Histoire de Provins_, t. II, p. 85,
86).
619. Item, en cellui temps, fut fait à Ausserre ung concille pour
traicter de la paix des deux roys, et plusieurs signeurs de toutes les
deux parties y furent, et de par le duc de Bourgongne plusieurs[1043].
[1043] Les conférences d'Auxerre devaient s'ouvrir le 8 juillet,
mais divers incidents, tels que la mort du maréchal de Bourgogne,
les retardèrent jusqu'à la fin de novembre. D'après les
instructions en date du 8 mai (Dom Plancher, _Histoire de
Bourgogne_, t. IV, p. 159, et preuves CXXIII), les ambassadeurs
bourguignons étaient Charles de Poitiers, évêque de Langres,
l'évêque de Nevers, Jean de Blaisy, abbé de Saint-Seine, le
chancelier Nicolas Rolin, le prince d'Orange; Antoine de
Toulongeon, maréchal de Bourgogne; Jean de la Trémoille, sire de
Jonvelle; Antoine de Vergy, seigneur de Champlitte, et quelques
autres dont la personnalité est plus effacée.
620. Item, en cellui temps estoit touzjours la mortalité à Paris,
laquelle asailli la duchesse de Bedfort, femme du regent de France, seur
du duc de Bourgongne, nommée Anne, la plus plaisant de toutes dames qui
adong furent en France, car elle estoit bonne et belle, et de bel aage,
car elle n'avoit que XXVIII ans quant elle trespassa; et certes, elle
estoit bien amée du peuple de Paris[1044]. Et vray est qu'elle trespassa
en l'ostel de Bourbon, emprès le Louvre, le XIIIe jour de novembre, deux
heures après minuyt entre le jeudy et le vendredy[1045], dont ceulx de
Paris pardirent moult de leur esperance, mais à souffrir leur convint.
[1044] Pendant son séjour à Paris, Anne de Bourgogne fit preuve
d'une véritable sollicitude pour la classe populaire et ne
craignit point de visiter elle-même les pauvres malades de
l'Hôtel-Dieu, auxquels elle laissa de nombreux témoignages de sa
libéralité.
[1045] Rien ne put conjurer ce fatal événement, ni l'assistance
dévouée de Raoul Palouyn, médecin confesseur attaché à la
personne de la duchesse de Bedford, ni l'intervention du clergé
de Notre-Dame qui, à la prière de la régente, alla chercher
processionnellement la châsse de Ste Geneviève le lundi 10
novembre, comme dans les calamités publiques, et célébra une
messe solennelle à l'intention de l'illustre malade (Arch. nat.,
LL 216, fol. 318).
621. Item, le sabmedy ensuivant, elle fut enterrée [aux Celestins et son
cueur fut enterré] aux Augustins[1046], et au porter le corps en terre
avoient tous ceulx de Sainct-Germain, et les prebstres de la Confrarie
des Bourgoys, chascun une estolle noire et ung sierge ardant en leur
main, et ilz chantoient en allant, en portant le corps en terre
seullement, les Angloys en la guise du païs moult piteusement[1047].
[1046] Son tombeau en marbre noir, placé dans le sanctuaire des
Célestins, à peu de distance du maître-autel, était surmonté
d'une statue en marbre blanc, aujourd'hui conservée dans le musée
du Louvre. M. de Guilhermy dans ses _Inscriptions de la France_,
anc. diocèse de Paris, t. I, p. 438, reproduit le texte de
l'inscription funéraire que porte une plaque de plomb retrouvée
en 1847 lors de la destruction des Célestins et déposée au musée
de Cluny.
[1047] Les obsèques et funérailles de la duchesse de Bedford
furent réglées par Regnault Doriac, conseiller en la Chambre des
comptes, et Pierre le Verrat, écuyer, investis de ce soin par le
Parlement qui délégua, le 15 janvier 1433, Guillaume Cotin et
Philippe de Nanterre, pour ouïr le compte de ces commissaires;
l'inventaire des biens de la régente fut dressé par Hugues le
Coq, conseiller, et Jean de l'Épine, greffier criminel du
Parlement (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 63 rº; X{la} 68, fol. 3
rº).
622. Item, s'en alla la sepmaine d'après le regent à Mante et y demoura
environ trois sepmaines, et puis revint à Paris. Et en celle sepmaine,
ceulx qui estoient allez (à) Ausserre pour traicter de la paix
revindrent, et ne firent rien que despendre bien largement et gaster le
temps[1048]; et quant ilz furent revenus, on fist entendent au peuple que
tres bien besongné avoient, mais le contraire estoit. Et quant le peuple
le sceut au vray, si commencerent à murmurer moult fort contre ceulx qui
y avoient esté, dont plusieurs furent mis en prinson, dissimulant que
c'estoit à fin celle que le peuple ne s'esmeust, et quant ilz avoient
paié leurs despens largement, on les mettoit hors.
[1048] Cette assemblée pour la conclusion de la paix générale ne
produisit aucun résultat, les négociateurs français ayant élevé
des prétentions inadmissibles au sujet du retour en France des
princes du sang prisonniers en Angleterre (Voir à ce sujet la
lettre adressée, le 15 décembre 1432, au duc de Bourgogne par le
cardinal de Sainte-Croix, Dom Plancher, _Hist. de Bourgogne_, t.
IV, preuves).
623. Item, quant les larrons qui estoient sur les champs sceurent de vray
qu'ilz n'orent rien fait et de la mort de la regente, ilz devindrent si
esragez que oncques les paiens, ne loups erragez, ne firent pire à
chrestiens qu'ilz faisoient aux bonnes gens de labour et aux bons
marchans. Et pour certain il n'estoit sepmaine qu'ilz ne venissent II ou
III foys jusques aux portes de Paris, et faisoient si grant cruaulté
qu'ilz prenoient moynes, nonnains, prebstres, femmes, petis enffans,
hommes vielx de LX ou IIIIXX ans, et nul n'eschappoit de leurs mains sans
paier grant rançon ou mourir; et si n'estoit nul signeur, quel qu'il
fust, qui y meist tant soit pou de contredit.
[1433.]
624. Item, le jeudi VIIIe jour de janvier, fist le regent l'obseque de sa
femme aux Celestins, et fist faire une donnée à chascun de II blans, et y
furent bien XIIII milliers à la donnée, et y ot bien IIIIc livres de
cire[1049].
[1049] Le Parlement convié par le duc de Bedford assista le
mercredi 7 janvier aux vigiles célébrées à deux heures après midi
dans l'église des Augustins, et se rendit le lendemain en
chaperons fourrés à la messe des funérailles qui eut lieu à neuf
heures du matin, puis au dîner offert en l'hôtel des Tournelles
(Arch. nat., X{la} 1481, fol. 64 rº).
625. Item, en cellui temps gella si fort que Saine qui moult grande
estoit, car elle passoit la Mortellerie en Greve, et pour certain y gella
si fort que en deux jours et en une nuit, elle fut si fermement gellée
qu'elle dura jusques après la Sainct Vincent. Et pour ce encherirent tous
vivres[1050], especialment tout grain dont on povoit faire farine, car le
froument coustoit VIII frans; petites feves de deux ans ou de trois, que
on soulloit donner aux pourceaulx, coustoient V frans le sextier; orge, V
ou VI frans; vesse, nelle, tout se vandoit ainsi cher à la value; ne on
ne mangoit à Paris que pain que on soulloit faire pour les chiens, et
estoit si petit de IIII deniers parisis qu'il passoit bien par dessobz la
main d'un homme.
[1050] A l'entrée du carême de l'année 1433, l'évêque de Paris,
ayant égard à la cherté de l'huile et des autres vivres, permit
au clergé d'user de beurre et de lait (Arch. nat., LL 216, fol.
330). Le compte de l'Hôtel-Dieu de Paris pour l'exercice
1432-1433 témoigne de la misère qui régnait à Paris; on voit un
notable, Imbert des Champs, élu de Paris, demander et obtenir la
réduction d'une rente, dont était chargée sa maison sous les
piliers des Halles, alléguant que cette maison, «pour la malice
du temps de present et depopulacion de la ville de Paris, luy
estoit comme de nul proffit.» (Archives de l'assistance
publique.)
626. Item, le IIIIe jour de fevrier, se party le regent[1051] et alla en
Normendie cuillir une grosse taille de IIc mil frans que on lui avoit
octroiée, quant il fut à Mante, comme dit est par davant[1052].
[1051] C'est le jeudi 5 février que le régent quitta Paris, se
rendant à Rouen et de là à Calais (Arch. nat., X{la} 1481, fol.
64 vº).
[1052] Les gens des trois «estaz du duchié de Normandie,»
convoqués à Mantes au mois de novembre 1432, votèrent une aide de
deux cent mille livres tournois, payable par tiers et destinée à
l'entretien des garnisons se trouvant dans les villes et
forteresses du duché (Arch. nat., K 63, no 24{4}).
627. Item, en celle sepmaine fut deppointé de toutes offices royalles le
president, c'est assavoir, Phelippe de Morvillier[1053], et fut ordonné
en son lieu comme commis, maistre Robert Pié-de-Fer[1054], demourant pour
lors empres la porte Sainct-Martin.
[1053] Le motif de cette disgrâce ne nous est pas connu; tout ce
que l'on sait par les registres du Parlement, c'est qu'il y eut
une action intentée à Philippe de Morvilliers par le procureur du
roi, action qui fut déférée à une commission spéciale, composée
de membres du Parlement et du grand conseil, dont les séances se
tinrent en l'hôtel du chancelier, pendant tout le mois de
février; mais dès le 5 février un «appointement défavorable» au
président fut prononcé par le chancelier en présence du régent,
ce qui suggéra au greffier cette réflexion: «Dieu lui doint bon
advis et pacience.» Le lundi 9 février, Robert Piédefer, nommé
président en vertu de lettres royales, était installé dans ses
fonctions par Louis de Luxembourg et prêtait entre ses mains le
serment d'usage; quant à Philippe de Morvilliers, il resta à
l'écart jusqu'à la fin de la domination anglaise, et ne reprit
son rang que le lundi 16 avril 1436 (Arch. nat., X{la} 1481, fol.
65 rº, 120 vº).
[1054] Robert Piédefer, avocat puis conseiller au Châtelet, entra
au Parlement le 14 août 1410 comme conseiller en la Chambre des
enquêtes; les événements dont Paris fut le théâtre en 1413 le
mirent en lumière, il est en effet nommé par le Religieux de
S.-Denis (t. V, p. 33) au nombre des commissaires chargés
d'instruire le procès des prisonniers de la sédition cabochienne.
Lors de la réorganisation du Parlement après l'entrée des
Bourguignons à Paris, Robert Piédefer succéda à Jean de
Quatremares, en qualité de président des Requêtes du Palais, et,
s'étant fait recevoir maître des requêtes de l'hôtel vers le 15
juin 1422, il céda momentanément son office à Hugues Rapiout;
mais il ne tarda point à reprendre son poste qu'il conserva
jusqu'à l'année 1433, et en juillet 1429 il coopérait avec
l'échevinage aux mesures nécessitées par la situation critique de
la ville de Paris. Le 9 février 1433, en suite de la retraite
forcée de Philippe de Morvilliers, il fut créé président et
installé par le chancelier Louis de Luxembourg qui reçut son
serment; il siégea jusqu'à la fin de la domination anglaise, ce
qui ne l'empêcha point, lorsque Paris ouvrit ses portes à Charles
VII, d'être maintenu dans sa charge. La mort le frappa dans
l'exercice de ses fonctions le jeudi 17 juillet 1438, et tout le
Parlement tint à honneur d'assister à ses obsèques qui furent
célébrées le lendemain aux Innocents, où Robert Piédefer fut
inhumé ainsi que Jeanne d'Ally, sa femme; au XVIIe siècle, son
épitaphe se voyait encore sur une lame de cuivre placée contre le
mur de la chapelle d'Orgemont. Il était seigneur de
Saint-Just-en-Chaussée (Oise). (Arch. nat., X{la} 1479, fol. 126
vº, 140 rº; X{la} 1480, fol. 139 vº, 253 vº; X{la} 1481, fol. 65
rº; X{la} 1482, fol. 85 vº; KK 33, fol. 70; Lebeuf, _Histoire du
diocèse de Paris_, édition Cocheris, t. I, p. 199; Blanchard,
_Les présidents à mortier du Parlement de Paris_, p. 71,
_Généalogies des maistres des requestes de l'hostel_, p. 124.)
Piédefer possédait trois maisons rue Saint-Martin en dehors de
l'enceinte, l'une de ces maisons à l'enseigne de la Coupe; il
était également propriétaire de plusieurs masures dans la rue de
la Fausse-Poterne-Nicolas-Ydron, près de la rue
Grenier-Saint-Lazare (Arch. nat., S 1384 A).
628. Item, la darraine sepmaine de mars, fut fait ung concille à
Corbeil[1055], et là furent en celui temps tout le remenant du karesme et
plus. A ce concille estoit [le cardinal] de la Croix et l'evesque de
Paris, et plusieurs autres evesques et grans signeurs, et grans clercs
d'une part et d'autre; et fut envoié à Paris par le concille ung evesque
qui estoit venu avec le cardinal à Corbeil, lequel fist le divin office
la sepmaine peneuse, comme d'assoultes, comme du cresme, prebstres,
dyacres, soubz-dyacres, acolites couronnés, mais il les fist si matin que
tres grant partie de toutes ordres à ce jour faillirent; après s'en alla
à Corbeil celui jour mesmes.
[1055] Ce congrès se réunit non à Corbeil, mais dans un village
ignoré sis entre Corbeil et Melun; ce point ressort d'une lettre
du prieur de S.-Innocent du 10 avril 1433, à l'adresse de N.
Rolin, chancelier de Bourgogne (Dom Plancher, _Histoire de
Bourgogne_, t. IV, preuves, p. CXXIX), ainsi que de la réponse
faite en juillet 1433 par le roi d'Angleterre et son conseil aux
articles remis par Hue de Lannoy et le trésorier du Boulenois
(Stevenson, _Wars of the English_, vol. II, part. I, p. 253). Il
ne sortit rien de ces nouvelles conférences, les députés de
Charles VII persistant à réclamer, avant d'entrer en
négociations, le retour des princes du sang prisonniers en
Normandie; le cardinal de Sainte-Croix voyant l'insuccès des
pourparlers annonça son intention de se rendre en personne auprès
du roi de France.
629. Item, en celle année, l'an mil CCCC XXXII, fist si grant froit que
jusques bien pres de Pasques XXXII, geloit tous les jours, mesmes le jour
Sainct Marc fist il si grant froit que on le portoit à grant peine, car
après disner nega et gresla moult terriblement.
630. Item, faisoit tres grant froit à la Penthecoste, qui fut cel an le
derrain jour de may mil IIIIc XXXIII.
631. Item, en ce temps, se maria nostre regent de France, le duc de
Bedfort, le XXe jour d'avril, l'endemain de Quasimodo, et print par
mariaige la fille au conte de Sainct-Paul, niepce du chancelier de
France[1056].
[1056] Jean de Lancastre épousa, à Thérouanne, Jacqueline de
Luxembourg, âgée de dix-sept ans, «frisque, belle et gracieuse,»
suivant l'expression de Monstrelet (t. V, p. 56). La nouvelle
duchesse de Bedford était la fille aînée de Pierre de Luxembourg,
comte de S.-Paul, et la nièce du chancelier Louis de Luxembourg;
les noces se firent avec grande pompe en l'hôtel épiscopal de
Thérouanne.
632. Item, le VIIe jour de may, vindrent les Arminalx à mynuit en la
ville de Sainct-Marcel lez Paris, et firent moult de maulx, car ilz
prindrent hommes, femmes et enfans, dont ilz orent moult grant finance,
et ainsi eulx en allerent, tuant, occiant, boutans feus en mostiers, et à
celle foys cuillirent moult grant proye qui moult greva Paris; car pour
celle prinse enchery tout plus que devant, et ainsi s'en allerent [à
Chartres. Tantost après allerent] devant Crespi en Valloys, laquelle
ville les Angloys avoient prinse ung pou devant, mais elle fut par
traïson rendue aux Arminalx, qui fut douleur sur douleur aux bons
mesnaigers de la ville[1057].
[1057] D'après Monstrelet (t. V, p. 68), les gens du roi Charles
prirent «par eschiellement, à ung point du jour» Crespy en
Valois, et comme de coutume livrèrent la ville au pillage; la
garnison commandée par le bâtard de Thian fut faite prisonnière,
ainsi que son capitaine.
633. Item, en juing ensuivant, fut fait de rechief ung conseil à Corbeil,
lequel devoit estre pour faire treves ou paix ou abstinance de guerre
entre les deux roys; mais l'evesque de Terouanne, chancelier de par le
roy Henry en France, en cel espace de temps qui fut entre le premier
conseil et cestuy dernier, alla cestuy evesque et assembla les garnisons
de Normendie, et les admena à Paris la premiere sepmaine de juillet, et
après alla au conseil à Corbeil. Et quant on cuida qu'il deust seeller
ledit traicté qui devant avoit esté accordé par le cardinal et par le
chancelier du roy Charles, evesque de Rains[1058], et par les autres
signeurs, il n'en voulut rien faire; dont chascun se departi comme par
mal talant, et s'en alla le cardinal au grant concille à Balle, pour
rapporter comme ledit conseil s'estoit departi, et l'arcevesque de Rains
se departi moult dolent, et monstroit son volt et sa maniere qu'il fust
moult courcé de ce que la chose ainsi alloit, mais autre chose n'en pot
faire. Cestuy chancelier de par le roy Henry, après le departement, mena
ou envoia ces gens qu'il avoit admenés droit à Milly en Gastinoys[1059],
et gaignerent moustier et ville, et ardirent tout et firent pis que
Sarazins, ne que paiens aux Sarazins.
[1058] Renaud de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de
Charles VII, dont la néfaste influence mit tout en œuvre pour
ruiner les projets de Jeanne d'Arc et entraîner la perte de
l'illustre héroïne.
[1059] Milly (Seine-et-Oise, arr. d'Étampes, ch.-l. de canton)
avait déjà soutenu un siège contre le comte de Salisbury dans les
premiers mois de l'année 1425 (Arch. nat., JJ 173, fol. 95).
634. Item, en ce temps de l'an mil IIIIc XXXIII, coustoit le blé seigle
IIII livres parisis ou plus, et l'autre au cas pareil; la darraine
sepmaine de juing, ariva de Normendie tant grant foison blé que le
premier sabmedi de juillet on cria parmy Paris bon blé mectail à XXIIII
solz parisis, ce que on n'avoit oncques mais veu crier le blé comme
charbon; et le mercredy[1060] ensuivant fut le pain de VIII deniers mis à
IIII deniers, car il fut cedit an tres bon blé et grant foison; et si
fist moult bel aoust, mais tres grant mortalité estoit en celui temps,
especialment sur petis enfens, de boce ou de verolle plate. Et [encore]
en cellui temps, n'estoit oncques puys venu le duc de Bourgongne à Paris
que vous avez devant ouy, ne le regent depuis qu'il fut marié n'estoit
retourné à Paris, et laissoit du tout regenter le devant dit evesque de
Terouanne[1061] lui et ses aliez.
[1060] Ms. de Paris: sabmedi.
[1061] Dès le départ du duc de Bedford, l'évêque de Thérouanne
avait été autorisé, par ordonnance du 5 février 1433, à réunir
les gens du grand conseil toutes les fois qu'il le jugerait à
propos; d'autres lettres, rendues à Calais le 29 mai 1433,
commirent le chancelier au gouvernement du royaume pour le temps
que durerait l'absence du régent (Arch. nat., X{la} 8605, fol. 23
rº et vº).
635. Item, en cel an, fist le plus bel aoust que on eust oncques veu
d'aage de homme, et furent les blés et les potaigés tres bons, mais si
grant mortalité [estoit de boce et d'espidimie que puis la grant
mortalité] qui fut l'an mil IIIc XLVIII[1062], ne fut veue si grande [ne
si dervée]; car pour seignée ne pour cristoire, ne pour bonne garde, nul
ne nulle qui fut frappé de la boce qui pour lors couroit n'en povoit
point eschapper, senon par la mort; et commença des le moys de mars l'an
mil IIIIc XXXIII et dura ainsi cruellement jusques à bien pres de l'an
mil IIIIc XXXIIII, [car touzjours jeunes gens mouraient[1063]].
[1062] Le fait est exact, l'année 1348 est marquée au nombre des
années les plus calamiteuses dont les historiens nous aient gardé
le souvenir.
[1063] Conformément aux instructions du conseil royal, l'autorité
ecclésiastique, représentée par le chapitre de Notre-Dame,
organisa une procession générale qui dut se rendre le dimanche 23
août à la Montagne Sainte-Geneviève, dans le but d'adresser à la
fois des prières à Dieu pour l'apaisement de l'épidémie régnante
et des actions de grâce pour l'abondance des biens de la terre;
le vendredi 4 septembre on se rendit processionnellement à
Sainte-Geneviève et l'on descendit la châsse de la sainte (Arch.
nat., LL 217, fol. 59, 61).
636. Item, en cellui temps, en la darraine sepmaine de septembre, firent
aucuns de Paris, gens qui avoient bonne chevance[1064], une conjuracion
ensemble bien maudite, car ilz avoient ordonné qu'ilz feroient entrer à
Paris grant foison d'Escossois qui auroient la croix rouge, et seroient
IIc ou plus, et admeneroient cent des plus fors et hardiz de leurs gens
qui auroient la croix blanche et auroient les mains liées bien simplement
et armez à couvert; et devoient venir par la porte Sainct-Denis et par la
porte Sainct-Anthoine, et devoient embucher entour Paris bien pres III ou
IIIIm Arminalx en querieres et ailleurs en destours, dont assez et trop
avoit entour Paris; et puis devoient admener leurs prinsonniers environ
medy, que les portiers disnent, et devoient tous les portiers tuer [et]
tous ceulx qu'ilz eussent trouvez allans ou venans, fust aux champs ou à
la ville, et devoient gaigner les deux bastides devant dictes, et envoier
tantost querir leurs embusches, et mettre tout à l'espée. Mais Dieu qui
ot pitié de la cité, donna congnoissance de leur dampnable conseil et
leur tourna leur fait, comme dit le Psalmiste[1065]: _Lacum apperuit et
fodit, et incidit in foveam quam fecit_, car les uns furent
decollez[1066], les autres banniz et perdirent leur chevance, et mirent
leurs femmes et enfans en mandicité, et en reprouche eulx et leurs hoirs,
et furent en haine de toutes les deux parties.
[1064] Les principaux conjurés étaient Jean Trotet, boulanger;
Vincent, dit le Beaubourgeois; Jean Simon, dit d'Arras,
cordonnier; Gossouin du Luet, orfèvre; et Michel Garcye,
saulcier; mais le promoteur et l'organisateur du complot paraît
avoir été Jean Trotet. La conspiration devait éclater le 9
octobre et c'est par la porte Saint-Denis que les adhérents
devaient introduire les Écossais de Charles VII (Cf. Longnon,
_Paris pendant la domination anglaise_, _passim_).
[1065] Voici le texte exact de cette citation empruntée au Psaume
VII, v. 16: _Lacum aperuit et effodit eum, et incidit in foveam
quam fecit_.
[1066] JEAN TROTET, VINCENT, dit LE BEAUBOURGEOIS, et cinq ou six
de leurs complices, dont les noms sont restés inconnus, furent
exécutés. le Beaubourgeois, dit D'ARRAS, réussit à s'échapper de Paris
au moyen d'un bateau, mais revint de Lagny au mois d'avril 1434, et
s'étant engagé à faire des révélations obtint sa grâce. JEAN DU
BOIS, dit BOUQUET, cordonnier, ayant prêté son concours à
l'évasion de Jean Simon, fut impliqué dans l'affaire et gracié le
même jour que Jean Simon. GOSSOUIN DU LUET, orfèvre à Paris, qui
trempa également dans le complot, en fut quitte pour une
détention au Châtelet, où il subit la question, et obtint des
lettres de rémission, le 10 février 1435. MICHEL GARCYE, saulcier
à Paris, qui avait dans l'église S.-Jacques-de-la-Boucherie
appris la venue d'un messager de Lagny, fut emprisonné au
Châtelet pour n'avoir point dévoilé la conspiration; des lettres
de rémission lui furent octroyées le 10 février 1435 «en
contemplacion du cardinal de S. Ange, legat au S. Concille à
Balle, qui en avoit prié le duc de Bedfort.» (Cf. Longnon, _Paris
pendant la domination anglaise_.)
637. Item, celle sepmaine mesmes, avoit autres qui avoient vendue ladicte
ville pour paiement d'argent qu'ilz en devoient avoir, et devoient venir
la vigille Sainct Denis atout nacelles, et entrer par les fossez d'entre
la porte Sainct-Denis et la porte Sainct-Honoré, pour ce que il ne
demoure personne là endroit, et devoient tout tuer, comme devant est dit;
et, pour vray, ilz ne savoient rien l'un de l'autre, selon leur
confession et selon le cry que on fist es Halles quant on les decolla. Et
iceulx de ces nacelles devoient entrer le jour Sainct Denis, et avoient
pancée moult cruelle et plaine de sang et aux champs et à la ville, et à
femmes et enfens, mais le glorieux martir monsr sainct Denis ne volt pas
souffrir qu'ilz feissent telle cruaulté en la bonne cité de Paris, qu'il
a autres foys gardée par sa saincte priere de tel peril et de plusieurs
autres plus grans.
[1434.]
638. Item, le vendredy, XXIXe jour de janvier mil IIIIc XXXIII, venoit à
Paris grant foison de bestail, comme bien II mil pors, grant foison
[bestes à cornes et grant foison] brebiz; les Arminalx, qui avoient leurs
espies, leur vindrent au devant ung pou par delà Sainct-Denis, dont
cappitaine estoit ung nommé la Hire, plus deux foys que ceulx qui
convoioient le bestail, si furent tost desconfis; et tuerent la plus
grant partie, et prindrent la proie et les marchans, et les mirent à tres
grant rançon, et quant ilz orent tout tué, ilz firent sercher le champ et
les prinsonniers, et tous ceulx qu'ilz trouverent mors ou vifs qui
portoient ou par saing d'Anglois[1067] ou parloient angloys, ilz leur
copperent les gorges et aux mors et aux vifs, qui estoit grant inhumanité
de retourner ou champ et copper la gorge aux chrestiens qu'ilz avoient
tuez.
[1067] Ms. de Paris: Qui estoit ou de sang anglois.
639. Item, la sepmaine d'après, vindrent à Victry par nuyt et pillerent
et ardirent tout, si furent l'endemain suyviz ung pou de ceulx de Paris;
si y ot XIII povres laboureux qui allerent après ceulx de Paris, et
laisserent ung pou la compaignie pour cuider gangner et rescouvrer aucune
chose du leur, si les adviserent les Arminalx et vindrent à eulx; et
tantost les prindrent et leur copperent les gorges.
640. En cellui temps ilz gangnerent la ville et chastel de Beaumont, et
le XXVIIe jour de fevrier, fut faicte prinse de chevaulx et de gens
dedens Paris, le plus que on pot, et quant ilz furent là, tout bel leur
fut[1068] de eulx en rafouir bientost, et eulx qui s'en rafuioient ne se
faingnirent pas de piller en revenant vaches, beufs et tout ce qu'ilz
porent, non pas ce qu'ilz voldrent, comme il appert clerement que le
meilleur ne vault rien.
[1068] Ms. de Paris: tout bel heure fust.
641. Item, en cellui temps, il n'estoit nulle nouvelle du regent, ne
homme ne gouvernoit que l'evesque de Terouanne, chancelier de France,
lequel estoit moult hay du peuple, car on disoit à secret et bien souvent
en appert qu'il ne tenoit que à luy que la paix ne fust en France, dont
il estoit tant maudit et tous ses complices que [fut] oncques l'empereur
Noiron, mais je ne scay s'il avoit deservi ou non, mais Dieu le scet
bien.
642. Item, en cel an mil IIIIc XXXIIII, furent Pasques le XXVIIe jour de
mars [l'an mil IIIIc XXXIIII], et fu tres fort yver et aspre en gellée,
car il commença à geller [environ] VIII ou XV jours devant Nouel, et dura
bien XXX jours sans cesser jour qu'il ne gelast fort. Et aucuns des
clercs de Paris qui estoient enflez de science affermerent que pour
certain celle grant froidure dureroit jusques à la my may ou plus, mais
Dieu qui tout scet fist autrement, [que pour vray] oncques homme n'avoit
veu à son vivant tel mars, car oncques ne plut tout le moys de mars, et
si fist si tres chault que par maintes foys on n'avoit veu faire plus
chault à la Sainct Jehan d'esté qu'il fist tout ledit moys. Et le karesme
fut si plantureux de harens sors et blans que à la my karesme on avoit la
caque de bon haren blanc pour XXIIII solz ou pour XXVI solz parisis; on
avoit le quarteron de bon haren sor pour dix deniers ou pour II blans, et
du blanc pareillement; bons pois pour VI blans ou pour VII blans; feves
pour IIII blans; huylle pour VII blans la pinte, toute la meilleure que
on peust trouver à Paris.
643. Item, tout le moys d'avril ne plut point, mais la darraine sepmaine
dudit moys, le XXVIIIe jour, le jour Sainct Vital, gella tant fort que
toutes les vignes furent celle nuyt gelées et tous les mareys, et si y
avoit adong la plus belle apparance de foison vin que on eust veu X ans
devant, mais bien apparu que pou sont les choses de ce monde seures, car
avec la gelée vint tant de hannetons et de channilles que tout le fruict
fut tout degasté d'icelle vermine, et estoient les pommiers et les
pruniers sans fueille comme à Nouel.
644. Et en celui temps croissoit plus et plus fort la guerre, car ceulx
qui se disoient Françoys, comme de Langny et des autres forteresses
d'entour Paris, couroient tous les jours jusques aux portes de
Paris[1069], pilloient, tuoient hommes, pour ce que à nul des signeurs ne
challoit de mettre la guerre à fin, pour ce que leurs souldoiers point ne
paioient et qu'ilz n'avoient autre chose que ce qu'ilz embloient en
tuant, en prenant hommes de tous estatz, femmes, enfans.
[1069] Dès le commencement de l'année 1434, les environs
immédiats de Paris offraient si peu de sécurité que l'on n'osait
même plus se hasarder en dehors de l'enceinte; c'est ainsi que le
26 février le chapitre de Notre-Dame se rendait en procession à
Saint-Étienne-des-Grés, au lieu d'aller à Notre-Dame-des-Champs,
et ce «à cause des guerres», les mercredi 3 et vendredi 5 mars,
pour les mêmes motifs, la procession de Notre-Dame, qui devait se
transporter à Saint-Victor et à Saint-Marcel, dirigea ses pas
vers la chapelle du Cardinal Lemoine et vers S.-Hilaire au Mont
Sainte-Geneviève (Arch. nat., LL 217, fol. 85, 86).
645. Item, à l'entrée de may, l'an mil IIIIc XXXIV, vint le conte
d'Arondel et ung chevalier d'Angleterre nommé Tallebot, et reprindrent
par force Beaumont[1070], et furent pandus aucuns des larrons qui dedens
furent prins; et après allerent devant le chastel de Crauil en
Beauvoisin[1071], et puis s'en revindrent sans plus rien faire.
[1070] Beaumont-sur-Oise, dont le château avait été rétabli par
Amado de Vignolles, frère de La Hire, fut occupé sans résistance
par Jean Talbot, joint au maréchal de L'Isle-Adam, à l'évêque de
Thérouanne et au Gallois d'Aunay; la prise de possession de cette
ville fut suivie de lettres de rémission accordées le 28 juin
1434 aux habitants absents de leurs demeures, à condition de
rentrer dans le délai de quinze jours et de prêter serment de
fidélité, excepté seulement le prieur de la ville et «tous autres
qui ont esté cause et occasion de faire venir les ennemis et
faire remparer ledit chastel.» (Arch. nat., JJ 175, fol. 107;
Monstrelet, t. V, p. 91.)
[1071] Creil, où Amado de Vignolles s'était réfugié après
l'abandon du château de Beaumont, soutint un siège de six
semaines, durant lequel le frère de La Hire fut mortellement
blessé; un traité pour la reddition de cette place fut passé le
13 juin 1434 entre Talbot et Georges, bâtard de Senneterre,
capitaine du château et de la ville de Creil, agissant au nom des
habitants. Ce traité stipulait que les assiégés ouvriraient leurs
portes le 20 juin au soleil levant et que jusqu'à ce moment
toutes opérations militaires seraient suspendues (Arch. nat., JJ
175, fol. 107; Monstrelet, t. V, p. 92).
646. Item, en ce moys de juillet, fut desposé de la prevosté des marchans
maistre Hugues Rappiot, et changez deux des eschevins[1072].
[1072] «Le vendredi XXIIIe jour de juillet l'an mil CCCC XXXIIII,
honnorable homme et saige, maistre Hugues le Coq, conseiller du
roy nostre sire en sa court de Parlement, fut esleu prevost des
marchans ou lieu de maistre Hugues Rapiout qui avoit fait son
temps, et pour nouveaulx eschevins furent esleuz maistre Loys
Galet, examinateur ou Chastellet de Paris, et sire Luques du
Pleis, ou lieu de sires Jaques de Roye et Loys Gobert qui avoient
fait leur temps, tous iceulx prevost et eschevins natifz de la
ville de Paris.» (Arch. nat., KK 1009, fol. 4.)
647. Item, en cellui temps, n'estoit nulle nouvelle du regent ne du duc
de Bourgongne, ne que si fussent mors, et donnoit on tous les jours
entendre au peuple qu'ilz devoient venir bien bref, puis l'un, puis
l'autre, et les ennemis venoient tous les jours au plus pres de Paris
prendre les proies, car nulz n'y remedioit, ne Angloys, ne Françoys, ne
quelque chevalier ou signeur; et si estoit tousjours le conseil à Balle
en Allemaigne, dont on n'ouoit aussi nulles nouvelles.
648. Item, en ce temps, à la Sainct Remy, on avoit bon blé fourment pour
XXIIII solz parisis.
649. Item, ou moys d'aoust, le IIe jour, se troublerent en la Normendie
les Angloys à aucunes communes de Normans[1073], et en mirent bien à
l'espée XIIc, et fut emprès Sainct-Sauveur-sur-Dyve[1074].
[1073] Cette déroute des communes normandes poursuivies et
taillées en pièces près de Saint-Pierre-sur-Dive est bien
antérieure au mois d'août 1434, car l'on sait que Richard
Venables et son lieutenant Waterhoo, qui avaient sous leurs
ordres quelques centaines de pillards anglais avec lesquels ils
organisèrent ce guet-apens, furent décapités à Rouen le 22 juin;
quant au chiffre de douze cents morts, il concorde bien avec
celui que donne Monstrelet (t. V, p. 104). (Cf. Vallet de
Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 335.)
[1074] «Sur» manque dans le ms. de Rome.
650. Item, le VIIe jour d'octobre, qui fut au jeudy, commença le plus
terrible vent de quoy en eust point veu puis L ans devant[1075], et
estoit environ deux heures après disner, et dura jusques entre dix et
unze de nuit; et en ce pou de temps fist cheoir à Paris maisons et
cheminées sans nombre, et aux champs abatyt noyers, pommiers sans nombre.
Et pour certain il fist cheoir une vieille salle pres de ma maison, où il
avoit de grosses pierres de taille, mais le vent en gicta trois pesanz
comme ung caque d'eaue ou de vin plus de XIIII piez loing en ung autre
jardin. Et vraiement il leva une poultre toute en l'air de ladicte salle,
et fut assise sur les murs du jardin, chascun bout portant sur l'un des
murs, sans aucunement grever les murs, comme se XX hommes l'eussent
assise le plus doulcement que faire se peust, et si avoit bien IIII
toises de longueur, et si fut bien portée du vent, comme dit est, V ou VI
toises loing de là où elle fut levée du vent, et je vous jure que ce vy
ge à mes yeulx aussi bien qu'oncques je vy rien de ce monde, ne je n'en
creusse [homme], se veu ne l'eusse.
[1075] L'ouragan du 7 octobre 1433, dont ce Journal décrit les
ravages, paraît avoir vivement frappé l'imagination des
Parisiens; notre chroniqueur n'est pas le seul qui ait noté ses
impressions. Fauquembergue, témoin oculaire de cette lutte des
éléments déchaînés, a inséré dans l'un de ses registres une
relation succincte de ce trouble atmosphérique, agrémentée de
citations classiques: «Septima die mensis octobris, ruinose domus
excelse, vento valido exagitate fuerunt cum eversione tectorum et
caminorum, et nusquam visus fuit tantus ventorum impetus apud
Parisienses, quos Omnipotens tueatur, qui luctantes ventos
tempestatesque sonoras imperio premit, vinclisque ac carcere
firmat, Virgilio testante» (Arch. nat., X{la} 4797, fol. 208 rº).
En marge du manuscrit de Rome, la main de l'un des annotateurs a
tracé la note suivante, dont l'écriture appartient aux dernières
années du XVIe siècle: «Vent pareil à celuy qui fut l'an 1567, le
lundi, mardi et mercredi 14, 15 et 16 de juillet et le dimanche 7
septembre.»
651. Item, dedens le boys de Vicennes y fist si grant tempeste que, en
mains de V heures, abaty ledit vent plus de IIIc LX des plus gros arbres
qui y fussent, les racines contre mont, sans les petiz arbres dont on ne
parle point; brieff, il fist tant de maulx en bien pou de heure que c'est
une grant admiracion.
652. Item, le vin fut si cher que on ne buvoit point à moins de III blans
vin qui valust rien; mais on avoit à la Sainct Andry le meilleur fourment
pour XXII solz parisis et autre grain à bon marché au cas pareil.
653. Item, le regent revint de Normendie à Paris, et admena sa femme le
sabmedy XVIIIe jour de decembre, l'an mil IIIIc XXXIV, environ entre une
et deux heures après disner, et fist on aller au devant de lui aux champs
les processions des mandiens et des parroisses, revestus et portans croix
et encenssiers, comme on feroit à Dieu; et à la bastide Sainct-Denis
estoient les enffens de cuer de Nostre-Dame qui moult chantoient
melodieusement, quant il entra à la porte Sainct-Denis avec sa femme, et
crioit le peuple abusé à haulte voix: Nouel! Brief, on lui faisoit telle
honneur comme on doit faire à Dieu[1076].
[1076] Cet enthousiasme populaire était factice: tous les détails
de la réception du régent furent réglés à l'avance par le grand
conseil, qui décida le 15 décembre que chaque «college et corps,
acompagnié de ses suppostz habilliez le plus honnestement que
possible,» se porterait à la rencontre du prince anglais et que
le Parlement irait jusqu'à Saint-Ladre, programme qui fut exécuté
en tous points; le samedi 18 décembre, les présidents et
conseillers, en chaperons fourrés, partirent du Palais à neuf
heures du matin et reçurent le duc de Bedford avec sa jeune
épouse, qui descendirent en l'hôtel du chancelier Louis de
Luxembourg, oncle de la duchesse (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 94
vº, 95 rº).
654. Item, des dictes communes qui furent tuées emprès
Sainct-Sauveur-sur-Dyve des Anglois, n'estoit plus parlé, fors que quant
on parloit à Paris que c'estoit pitié, aucuns disoient que bien l'avoient
deservy, aucuns Anglois disoient, quant on en parloit, que c'avoit esté à
bonne cause et que les villains voulloient destourber aux gentilz hommes
à faire leur voulenté, et que ce avoit esté à bon droit.
655. Item, en cellui temps, n'estoit nouvelle du conseil de Balle ne en
sermon ne autre part à Paris, ne que s'ilz fussent touz en Jherusalem.
[1435.]
656. Item, en cellui an, fist moult doulx temps jusques à la Sainct
Andry, et cellui jour commença à geller si fort que merveilles, et dura
ung quart d'an--IX jours mains--sans point desgeller; et si nega bien XL
jours sans cesser ou de jour ou de nuyt. Et fut abandonnée la place de
Greve pour la porter à tumbereaux, car il fut commandé de par le roy que
on l'ostast hors des rues, mais on n'en savoit tant oster que l'endemain
n'en eust comme devant, et la convint mettre aval les rues en grans tas
[comme mules de foing, tout] parmy Paris, car oncques tant comme il gela
et nega si fort, ne plut ne ne desgela. Et pour vray la glace, avant
qu'elle fust toute fondue, il fut l'Annunciacion Nostre Dame en mars,
qui est VII jours à l'yssue.
657. Item, le regent se party de Paris, luy et sa femme, le Xe jour de
fevrier.
658. Item, le duc de Bourgongne ne vint, ne alla à Paris, depuis que
devant est dit.
659. Item, le vin fut si cher celle année que du plus petit on n'avoit
point la pinte à mains de III blans, et si ne povoit on finer point de
servoise qui vaulsist pour les mauldites subsides qui furent dessus
mises, ne vendoit servoise qui ne paiast VII blans pour chascune
sepmaine, et sans le IIIIe et l'imposicion[1077].
[1077] La cherté excessive du vin durant les années 1434 et 1435
accrut dans de fortes proportions la consommation des bières et
cervoises qui constituèrent l'unique boisson des Parisiens; en
effet, un procès intenté en 1435 à un «cervoisier», Jean de
Vitry, sergent d'armes du roi, par Jean Bouchacier et ses
compagnons, fermiers des cervoises de Paris pour l'année
commencée le 1er octobre 1434, nous apprend que, «pour la faulte
du vin ceste année, il fut vendu grant quantité de cervoise en
gros à plusieurs bourgois et gens notables.» Malgré les
prétentions des fabricants de cervoises qui se refusaient à payer
le quatrième denier sur leurs ventes en gros et invoquaient entre
autres immunités celles dont jouissaient les arbalétriers de la
soixantaine, la Cour des aides donna raison aux fermiers et
condamna deux «cervoisiers» à payer le quatrième denier de la
vente de 24 «brassins de servoise et biere froide» d'une part et
de 18 d'autre, à raison de 16 caques par brassin et de 24 sous
parisis par caque, en n'exceptant que la quantité strictement
nécessaire à leur consommation personnelle (Arch. nat., Z{1a} 9,
fol. 183-184; Z{1a} 10, fol. 101 rº).
660. Item, le fruict fut tant cher que on vendoit ung cent de bonnes
pommes de Cappendu ung pou grosses XVI solz parisis.
661. Item, il recommença à geller en la fin de mars, et ne fut jour qu'il
ne gelast jusques après Pasques, qui furent le XVIIe jour d'avril, et
furent les vignes qui estoient en vallées et les marès touz gelez, et
tous les bourdelays qui es trailles des jardins estoient, et tous les
figuiers mors, et tous les loriers grans et petiz, et le bel pin de
Sainct-Victor qui estoit le plus bel que on sceust en France, et la plus
grant partie des serisiers aussi moururent celle année pour la grant
froidure qui dura sans pluvoir ne sans desgeler que trop pou plus d'un
quart d'an.
662. Item, en celle année, eust on trouvé en cours umbragez dessobz fyens
de grans glaçons, et en vérité je en vy le jour Sainct Yves, et furent
trouvez en ung arbre creux en cel an, par compte fait, VIIxx oiseaux mors
de froit et plus.
663. Item, en celle année, les almandiers ne flourirent point que pou, ou
neant pour vray.
664. Item, le jeudy absolu que on vent le lart, qui fut le XIIIIe [jour]
du moys d'avril, vint à Paris le duc de Bourgongne[1078], à moult noble
compaignie de signeurs et de dames, et admena avec lui sa femme la
duchesse et ung bel filx qu'elle avoit eue de lui en mariaige[1079], et
avec ce amena trois jeunes jouvenceaux qui moult beaulx estoient, qui
n'estoient pas de mariaige[1080], et une belle pucelle, et le plus vieulx
n'avoit pas plus de dix ans ou environ. Et avoit en sa compaignie trois
chariotz tous couvers de draps d'or, et une litiere pour son filx de
mariaige, car les autres chevaulchoient tres bien; et pour sa gouvernance
de lui et ses gens avoit bien cent chariotz et quelque vingt charrettes,
qui sont XIxx, tous chargez d'armeures, d'artillerie, de char sallée, de
poisson sallé, de frommaiges, de vins de Bourgongne. Brief, il avoit
toute pourveance que on peut ou doit avoir en temps de guerre ou de paix,
car aussi il avoit foison pavillons pour loger aux champs, se mestier
eust esté, et chascun chariot avoit tous les jours XL solz parisis, et
les charrettes II frans.
[1078] Le duc de Bourgogne et sa suite logèrent en l'hôtel
d'Artois; le dimanche suivant, jour de Pâques, ils entendirent à
Notre-Dame la grand'messe célébrée par l'évêque de Paris, qui les
reçut solennellement à la grande porte de l'église, avec les
chanoines et tout le clergé, et leur présenta la sainte croix et
l'eau bénite (Arch. nat., LL 217, fol. 142, 143).
[1079] C'est le comte de Charolais, qui fut plus tard Charles le
Téméraire; il était né le 10 novembre 1433.
[1080] Philippe le Bon eut, comme l'on sait, une nombreuse
progéniture illégitime, huit bâtards et sept bâtardes; l'une
d'elles, Marie, épousa, le 30 septembre 1448, Pierre de
Bauffremont.
665. Item, il fist sa Pasque à Paris et tint court planiere à tous
venans, et l'endemain l'Université proposa devant lui sur le fait de la
paix. Et le mardy ensuivant, il fist faire ung moult bel obseque aux
Celestins pour feue la duchesse de Bedfort, sa seur, qui là estoit
enterrée[1081], et là fist moult riche offrande d'argent et de
luminaire, et tous prebstres, qui là voldrent aller, orent messe[1082].
[1081] La sépulture de la duchesse de Bedford qui se trouvait
dans l'église des Célestins, près de la chapelle d'Orléans, a été
retrouvée lors des fouilles faites aux Célestins en 1847; à la
suite de cette découverte les restes mortels d'Anne de Bourgogne
ont été transportés à Dijon. Sur sa tombe se lisait cette
épitaphe: «Cy gist madame Anne de Bourgongne, espouse de tres
noble prince monseigneur Jehan, duc de Bedfort et regent de
France, et fille de tres noble prince monseigneur Jehan, duc de
Bourgongne, laquelle trespassa à Paris le XIIIIe jour de novembre
l'an MCCCC et XXXII.» Près du corps de la duchesse de Bedford fut
déposé le cœur de son frère Philippe le Bon (Le P. Louys
Beurrier, _Histoire du monastère et couvent des Pères Célestins_,
p. 370; de Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. I, p. 438).
[1082] Ms. de Paris: Ouirent messe.
666. Item, le mercredy ensuivant, les damoiselles et les bourgoises de
Paris allerent prier moult piteusement à la duchesse qu'elle eust la paix
du royaulme pour recommandée, laquelle leur fist responce moult doulce et
moult benigne en disant: «Mes bonnes amies, c'est une des choses de ce
monde[1083] dont j'ay plus grant desir, et dont je prie plus mon seigneur
et jour et nuyt, pour le tres grant besoing que je voy qu'il en est, et
pour certain je scay bien que mon seigneur en a tres grande[1084]
voulenté de y exposer corps et chevance.» Si la mercierent moult, et
prindrent congé et se départirent.
[1083] «De ce monde» manque dans le ms. de Rome.
[1084] Ms. de Paris: tres bonne.
667. Item, le jeudy ensuivant, XXIe jour d'avril, se departy de Paris le
duc et sa femme pour estre le premier jour de juillet à Arras, au
conseil.
668. Et la premiere sepmaine de may, fut desconfit et prins le conte
d'Arondel[1085], et ses gens mors de par les Arminalx, et fust
navré[1086], et fut devant Gerberoy.
[1085] Jean Fitz-Allan, comte d'Arundel, seigneur de Mautravers,
lieutenant général du roi sur le fait de la guerre «es païs
d'entre les rivieres de Seine, Loire et la mer, du 1er juin 1433
au 1er mai ensuivant,» devait aux termes de «l'endenture» faite
le 11 juin 1433 avec Jean Stanlaw, trésorier général des finances
en Normandie, tenir la campagne avec 200 lances et 600 archers.
Il eut mission de recouvrer Bonsmoulins, Laigle et autres places
normandes occupées par les partisans de Charles VII (Arch. nat.,
K 63, no 24{5}, no 24{8}). Le duc de Bedford le récompensa, le 8
septembre 1434, par le don du duché de Touraine et de deux mille
livres tournois de revenu en terres dans la Normandie (_Ibid._,
JJ 175, fol. 131, 132). Au commencement de mai 1435 le comte
d'Arundel, ayant appris que Xaintrailles et La Hire mettaient en
état de défense la vieille forteresse de Gerberoy, marcha
rapidement contre eux, espérant les surprendre; mais il fut
complètement défait sous les murs de Gerberoy et blessé au pied
d'un coup de couleuvrine; transporté à Beauvais, il y mourut peu
après des suites de sa blessure (Monstrelet, t. V, p. 118;
Guillaume Gruel, p. 379; J. Chartier, t. I, p. 169).
[1086] «Et fust navré» manque dans le ms. de Rome.
669. Item, de nuyt, entre le darrain jour de may et le premier jour de
juing après mynuit, fut prinse la ville de Sainct-Denis par les
Arminalx[1087], dont tant de mal s'ensuivy que la ville de Paris fut si
assegée que de nulle part n'y povoit venir nulz biens par riviere ne par
autre part. Et venoient tous les jours jusques aux portes de Paris[1088],
et à tous ceulx qu'ilz trouvoient en allant ou en venant qui estoient de
Paris, ilz les tuoient, et femmes et filles prenoient à force, et
faisoient sayer les blez auprès de Paris, ne nul n'y mettoit contredit,
et après s'acoustumerent que tous ceulx qu'ilz prenoient ilz leur
coppoient les gorges, fucent laboureux ou autres, et les mettoient en my
les chemins, et à femmes aussi bien.
[1087] Cet audacieux coup de main, qui donnait aux Français toute
latitude pour intercepter les arrivages de vivres à Paris, déjà
si difficiles, fut dirigé par les capitaines de Melun et de
Lagny; ce dernier, Jean Foucaut, chevalier d'une bravoure
éprouvée, à la tête de trois à quatre cents combattants suivant
Fauquembergue (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 101 rº), de douze
cents d'après Monstrelet (t. V, p. 125).
[1088] Une surveillance attentive fut organisée à Paris, le long
de la Seine, pour empêcher toute surprise; dès le 3 juin, Jean
Haussecul, boucher de la grande boucherie, vint trouver les
chanoines de Notre-Dame de la part du prévôt des marchands et
leur exposa la nécessité pressante de faire guet sur le
«Terrain,» à cause de la présence des ennemis à Saint-Denis;
cette requête fut accueillie le 14 juin; une nouvelle démarche
fut faite auprès du chapitre en vue de se procurer les fonds
nécessaires pour solder les gens de guerre que l'on devait
envoyer au siège de S.-Denis. Dans la seconde quinzaine de mars
1436, l'imminence du danger fit redoubler de précautions; à la
date du 20, le chancelier signifia aux chanoines domiciliés dans
le cloître «qu'ils eussent à faire murer, en raison du danger des
guerres, les portes de leurs maisons donnant sur la riviere»
(Arch. nat., LL 217, fol. 150, 152, 203).
670. Après, vers la fin d'aoust, vint grant foison d'Angloys, c'est
assavoir, le sire de Huillebit[1089], le sire d'Escalle, le sire de
Staufort, et son nepveu le bastart de Sainct-Paul[1090], et plusieurs
autres signeurs d'Angleterre. Et la derraine sepmaine d'aoust,
assegerent ceulx qui dedens Sainct-Denis estoient et leur osterent la
riviere qu'on nomme Crout, et à faire leurs logeys despecerent les
maisons de Sainct-Ouin, de Haubervilliers, de la Chappelle, brief de tous
les villaiges d'entour, qu'il n'y demoura ne huys ne fenestres, ne
traillis de fer, ne quelque chose que on peust emporter; ne n'y demoura
aux champs, despuis qu'ilz furent logez, feves ne pois, ne quelque autre
chose, et si y avoit encore des biens sur terre, mais quelque chose n'y
demoura, et coppoient les vignes atout le grain et en couvroient leurs
logeys, et quant ilz estoient ung pou à sejour, ilz alloient piller tous
les villaiges d'entour Sainct-Denis. Quant ceulx qui dedens Sainct-Denis
estoient se virent ainsi encloz, si yssoient souvent sur eulx et en
tuoient tres grant foison, et quant dedens estoient ilz les tuoient par
cannons grans et petis, et especialment par petis longs cannons qu'ilz
appeloient couleubvres, et qui en estoit frappé à peine povoit il
eschaper sans mort.
[1089] Robert de Willougby, illustre capitaine anglais, que la
libéralité du régent gratifia successivement du comté de Vendôme
confisqué sur Louis de Bourbon (20 septembre 1424) et du comté de
Beaumont-sur-Oise (12 septembre 1431), était gouverneur de
Pontoise lorsqu'il fut appelé au commandement des forces
militaires chargées de garder la capitale; mais ses efforts ne
purent empêcher la révolution de 1436.
[1090] Jean de Luxembourg, bâtard de S.-Paul, seigneur de
Haubourdin, figure effectivement au nombre des capitaines tenant
le parti d'Angleterre qui vinrent mettre le siège devant S.-Denis
et fut «l'un des principaulz à faire certain traictié et
convenance avecques ceulx qui estoient en garnison en icelle
ville de S. Denis» pour la rendre aux Anglais; ces faits sont
rappelés dans les lettres de rémission qu'il obtint de Charles
VII en février 1446 (Arch. nat., JJ 177, fol. 104).
671. Item, l'endemain de la Nativité Nostre-Dame, leverent ung assault à
ceulx de Sainct-Denis, mais tant bien se deffendirent qu'ilz tuerent
grant foison d'Anglois et de bien gros chevaliers et autres; et fut tué
le nepveu au sire de Facetost[1091], et après fut despecé par pieces et
cuit en une chaudiere ou cymetiere de Sainct-Nicolas tant et largement
que les os laisserent la char, et puis furent tres bien nettoiez, ilz
furent mis en ung coffre pour porter en Angleterre, et les trippes et la
char et l'eaue furent enfouys en une grant fosse oudit cymetiere de
Sainct-Nicolas.
[1091] C'était sans doute un neveu du fameux Jean Falstalf.