Bourgongne et plusieurs forteresses d'entour, et après allerent les
Angloys, de par le regent, devant la cité du Mans[806].
[806] C'est au comte de Salisbury que fut confiée la direction
des opérations militaires dans le Maine. Le siège de la ville du
Mans se prolongea jusqu'au mois d'août 1425; suivant le traité
conclu entre les habitants et le célèbre capitaine anglais, la
place devait se rendre le 10 août, à midi, si elle n'était
secourue dans ce délai; le président Philippe de Morvilliers, à
son retour de Rouen, communiqua le 8 août le texte même de cette
convention. Pour fêter cet heureux événement, il y eut le
lendemain procession générale de Notre-Dame à Sainte-Catherine du
Val des Écoliers (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 330 rº).
422. Item, l'an mil CCCC XXIIII, fut faicte la Danse Macabre aux
Innocens, et fut commencée environ le moys d'aoust et achevée ou karesme
ensuivant[807].
[807] Il s'agit, comme l'on sait, des fameuses fresques dont
furent ornés les charniers des Innocents; les sujets constituant
cette décoration lugubre ont été transmis à la postérité par
l'imagerie populaire et se trouvent reproduits en fac-similé dans
_Paris et ses historiens_, p. 283 et suiv., d'après les éditions
de Guyot Marchant. Il est bon de remarquer que la date fournie
par le ms. de Rome placerait l'exécution de ces peintures entre
le mois d'août 1424 et le carême de l'année 1425; le ms. de Paris
indique l'année 1425.
423. Item, après Pasques, ung pou devant la Sainct-Jehan, ceulx de la rue
Sainct-Martin et des rues d'entour orent congié de faire ouvrir la porte
Sainct-Martin à leurs coustz et despens, et de faire le pont leveys, les
barrieres, brief et tout ce qu'à la porte convenoit pour lors, qui moult
estoit endommaigée; car l'arche du pont estoit rompue, et les murs
d'entour de toutes pars, et toutes les barrieres pouries, et toutes les
serreures enroullies. Brief il sembloit que on ne l'eust point ouverte
puys quarante ans, tant estoit tout desmolly et empiré; mais les habitans
de la grant rue Sainct-Martin y firent si grant diligence et si bonne de
leur peine et de leur argent, que on povoit bien dire que ilz avoient le
cueur à l'euvre, car chascune dizene à son tour y alloit, et portoient
pelles, houes, et hottes et penniers, et amplirent et vuyderent ce que y
failloit ainsi faire, et tiroient les grans pierres des fossez, pesans
une queue de vin ou plus. Et avec eulx se mettoient prebstres et clercs,
qui de leur aider faisoient toute leur puissance, et firent par bonne
diligence, tant de leurs corps pener que bien paier ouvriers, qu'elle fut
plus tost faicte que chascun y povoit passer chevaulx et charrettes, VII
sepmaines, que le commun peuple ne la jugoit, car tous ou le plus
disoient qu'il seroit avant la Sainct-Remy qu'on y peust passer, et gens
et harnoys, comme dit est, y passerent tout à leur aise l'an mil IIIIc
XXV, et dist on que, passé avoit XXX ans, on n'y avoit veu passer autant
de gens comme ce jour y passa. Et cedit jour la garderent les dizeniers
du quartier, et le quartenier et le cinquantenier, et firent bonne chere
ce jour de Sainct-Laurens, qui fut au mercredy.
424. Item, le darrenier dimenche du moys d'aoust, fut fait ung esbatement
en l'ostel nommé d'Arminac[808], en la rue Sainct-Honoré, que on mist
IIII aveugles tous armez en ung [parc], chascun ung baston en sa main, et
en ce lieu avoit ung fort pourcel, lequel ilz devoient avoir s'ilz le
povoient tuer. Ainsi fut fait, et firent celle bataille si estrange, car
ilz se donnerent tant de grans colz de ces bastons, que de pis leur en
fut, car quant [le mieulx] cuidoient frapper le pourcel, ilz frappoient
l'un sur l'autre, car se ilz n'eussent esté armez pour vray, ilz
l'eussent[809] tué l'un l'autre.
[808] L'hôtel d'Armagnac, qui servait de demeure au connétable
Bernard d'Armagnac, était situé à proximité du collège des
Bons-Enfants et de l'église Saint-Honoré.
[809] Ms. de Paris: s'eussent tué.
425. Item, le sabmedi vigille du dimenche devant dit, furent menez lesdiz
aveugles parmi Paris, tous armez, une grant baniere devant, où il avoit
ung pourcel pourtraict, et devant eulx ung homme jouant du bedon.
426. Item, le jour Sainct-Leu et Sainct-Gilles, qui fut au sabmedy
premier jour de septembre, proposerent aucuns de la parroisse faire ung
esbatement nouvel, et le firent, et fut tel ledit esbatement: ilz
prindrent une perche bien longue de six toises ou pres, et la ficherent
en terre, et au droit bout de hault mirent ung pannier et dedens une
grasse oue et six blans, et oingnirent tres bien la perche, et puis fut
crié que qui pouroit aller querre ladicte oue en rampant contremont sans
aide, la perche et pannier il auroit, et l'oue et les VI blans; mais
oncques nul, tant sceut il bien gripper, n'y pot avenir. Mais au soir ung
jeune varlet, qui avoit grippé le plus hault, ot l'oue, non pas le
pennyer, ne les vi blans, ne la perche; et fut fait ce droit devant
Quinquempoit, en la rue aux Oues.
427. Et le mercredy suivant, on coppa la teste à ung chevalier, mauvès
brigant, nommé messire Estienne de Favieres, né de Brie, tres mauvès
larron et pire que larron, et furent penduz aucuns de ses disciples au
gibet de Paris et en autres gibetz.
428. Item, en celui mois, les Arminalx laisserent Rochefort[810] où ilz
estoient assegez de noz gens, et si vindrent plus IIII temps que noz gens
n'estoient pour lever le siege. Mais quant les Arminalx virent que noz
gens estoient de si bonne ordonnance, ilz n'oserent approucher se non de
bien loing, et firent une escarmouche bien aspre de leur traict, et les
autres contre eulx moult asprement, especialment ceulx de Paris qui moult
les greverent de leur traict, dont plusieurs de delà furent navrez, aussi
furent plusieurs de noz gens. Mais quant les Arminalx virent la bonne
voulenté que noz gens avoient de eulx deffendre, comme il apparoit à
eulx, ilz orent paour et tindrent la chose en estat, et en ce faisant
firent vuyder leur bagaige le plus tost qu'ilz peurent. Et quant ilz
sceurent que ce fut fait, ilz firent maniere d'entrer dedens Rochefort,
mais ilz firent autrement, car ilz firent bouter le feu dedens, et
ardirent blez et lars et autres biens qu'ilz ne povoient emporter, à fin
telle que les autres n'en amandassent de rien; et quant ilz virent que le
feu montoit hault et que on ne le pouroit destaindre, ilz s'en allerent
[ainsi] sans plus faire. Ung pou après noz gens allèrent dedens, ilz n'y
trouverent que les paroys, si s'en revint chascun en son lieu.
[810] Le château de Rochefort en Yveline (Seine-et-Oise, arr. de
Rambouillet, canton de Dourdan), enlevé en 1426 par les Anglais
sous la conduite du sire de Scales, fut recouvré en 1427 par
Géraud de la Pallière, capitaine gascon au service de Charles
VII, mais il retomba l'année suivante au pouvoir du comte de
Salisbury (Cf. Chron. de J. Raoulet, c. 17, de Cousinot le
Chancelier, p. 202, de Cousinot de Montreuil, p. 256).
429. Item, en ce temps fut ouverte la porte de Montmartre ou moys de
septembre, et ou moys d'octobre fut fait le pont leveys.
430. Item, en ce temps couroit une monnoie à Paris, nommée placques[811],
pour XII deniers parisis, et estoient de par le duc de Bourgongne;
lesquelles placques, quant on vit que chascun en avoit ou pou ou grant,
on les cria parmy Paris, le sabmedi XIIe jour de novembre mil IIIIc XXV,
à VIII doubles qui avoient esté prins pour neuf doubles, dont grant
murmure fut, mais à souffrir le convint, quoy que le cueur en
doulust[812].
[811] Sous le nom de «placques», il faut entendre une monnaie
flamande, frappée par les ducs de Bourgogne et ayant cours dans
les Pays-Bas; l'atelier monétaire de Tournai, pendant toute la
durée de la domination anglaise, en fabriqua d'analogues pour le
compte de Charles VII. M. de Saulcy, dans ses _Recherches sur les
monnaies du système flamand frappées à Tournai_ (t. XXXVII des
_Mém. de la Soc. des Antiq. de France_), assimile avec raison aux
plaques de Flandres les doubles gros de 14 deniers tournois et
aux demi-plaques les petits gros de 7 deniers tournois,
d'émission française.
[812] Par un mandement à l'adresse du prévôt de Paris, publié le
samedi 17 novembre 1425 (Arch. nat., Z{1b} 60, fol. 4 rº), il fut
interdit à tout marchand de prendre les monnaies flamandes, dites
placques, pour plus de huit doubles, et les demi-placques connues
sous la dénomination de «gros de Flandres» pour plus de quatre
doubles; le prétexte mis en avant pour justifier cette mesure
était la nécessité de réagir contre la surélévation de ces
espèces, de meilleur titre et par conséquent fort recherchées.
Une nouvelle ordonnance du 13 mars 1429 abaissa encore le cours
des plaques qui furent mises à 7 doubles pièce, et des
demi-plaques ou gros dans la même proportion (_Ibid._, fol. 17
rº).
[1426.]
431. Item, la premiere sepmaine de janvier mil IIIIc XXV, vint une grant
plainte[813] à Paris de laboureurs pour larrons brigans qui estoient
entour à XII, à XVI[814], à XX lieues de Paris environ, et faisoient tant
de maulx que nul ne le diroit, et si n'avoient point d'aveu et nul
estandart, et estoient pouvres gentilz hommes qui ainsi devenoient
larrons de jour et de nuyt. Quant le prevost de Paris ouyt la plainte, si
print les compaignons de la LXne de Paris, d'arbalestiers et d'archiers,
et les mena hastivement où on lui avoit dit que ces larrons reperoient,
et tant fist que en mains de VIII jours il en print plus de IIc et les
envoya en diverses prinsons es bonnes villes dont plus pres estoit, et le
mercredy, IXe jour du moys de janvier mil IIIIc, en admena à Paris deux
charettées des plus gros, et n'estoient que XX ou environ.
[813] Ms. de Rome: planté.
[814] Ms. de Paris: ou à XV.
432. Item, en ce temps avoit tousjours guerre le frere du regent de
France au duc de Bourgongne, et firent plusieurs escarmouches les
Flamens et les Anglois de la partie dudit frere du regent[815].
[815] Notre chroniqueur fait probablement allusion aux hostilités
qui résultèrent de la fuite précipitée de la duchesse Jacqueline
de Bavière, retenue prisonnière à Gand par le duc de Bourgogne.
Monstrelet (t. IV, p. 253, 256), après avoir raconté quelques-uns
des épisodes de la lutte engagée, notamment la déroute des
Anglais envoyés par le duc de Glocester sous le commandement du
seigneur de Fitzwalter, se borne à mentionner «plusieurs
rencontres et grans escarmuces» dont le pays de Hollande fut le
théâtre et qui tournèrent pour la plupart à la confusion des gens
de la duchesse Jacqueline de Bavière.
433. Item, en ce temps on crioit les harens froys parmy Paris à la moitié
de karesme, environ la Sainct-Benoist, et en vint grant foison à Paris.
434. Item, on avoit aussi bons poys qu'il en fut oncques nulz, le boessel
pour III blans ou XIIII deniers; feves pour X deniers ou pour XII
deniers.
435. Item, en ce temps commença la guerre entre les Angloys et les
Bretons, et [prindrent] les Angloys la ville de Sainct-James-de
Beuveron[816], et la garnirent de vivres et la fortifierent moult; et les
Bretons les assegerent dedens la ville en mars, l'an mil CCCC XXV, et là
furent jusques après Pasques l'an mil IIIIc XXVI, qui traicterent
ensemble sans cop ferir; et disoit on communement que aucuns des grans de
Bretaigne, evesques[817] ou autres, en orent de l'argent, dont la
commune de Bretaigne en fut trop mal comptent, mais ilz l'endurerent pour
celle foys.
[816] Saint-James-de-Beuvron, place normande sur les confins de
la Bretagne, occupée par les Anglais que commandait Thomas de
Rameston, lieutenant du comte de Suffolk, fut investie par le
comte de Richemont, rallié depuis peu à la cause de Charles VII
et créé connétable. L'armée bretonne, qui se montait d'après la
Chronique de la Pucelle (p. 240) à quinze ou seize mille
combattants, donna l'assaut et, après avoir essuyé un sanglant
échec, fut obligée de lever le siège et de battre en retraite
(cf. Monstrelet, t. IV, p. 286).
[817] Cousinot le Chancelier, dans les quelques lignes qu'il
consacre au siège de Saint-James-de-Beuvron, parle de la «malice
et traïson de l'evesque de Nantes» (J. de Malestroit) qui aurait
fait échouer l'entreprise (_Geste des nobles_, p. 199).
436. Item, en ce temps estoit recommancée la guerre entre le duc de
Bourgongne et le frere du regent de France, et fut adong levée une grosse
taille, qui moult greva le menu peuple.
437. Item ou moys de juing ensuivant, furent les eaues si grandes par
toute France que la propre nuyt de la Sainct-Jehan, l'an mil IIIIc XXVI,
quant le feu fut bien alumé et que les gens danssoient autour, et que le
feu fut abatu, la riviere creut tant quelle vint destaindre le feu, et
print on ce que on pot avoir du feu hastivement, et le boys qui n'estoit
pas encore tout ars, et le porta on vers la croix, et là fut ars le
remenant de la buche. Mais avant qu'il fust IIII jours ou six après, elle
fut si desmesurée qu'elle passa la croix, et furent les marays de Paris
plains d'eaue; et commença à l'antrée de juing, et fut avant X ou XII
jours, ou moys de juillet, qui sont bien XL jours, qu'elle fust tant
apetissée que d'estre marchande, et furent les gaignages des bas païs
[avecques] tous perduz. Pour ce fut faicte une procession generalle la
sepmaine d'après la Sainct Jehan, mercredy devant Sainct-Pere et
Sainct-Paul, qui fut moult solempnelle et piteuse; et allerent les
parroisses à Nostre-Dame, et porterent la chace de la benoiste vierge
Marie, c'est assavoir, par le pont qui est derriere l'Ostel Dieu, et puis
par la rue premiere d'oultre le Petit Chastellet, et allerent par dessus
le Pont-Neuf, et après par le Grant-Pont, et revindrent par le pont
Nostre-Dame en la grant eglise; et là chanterent une messe de la Vierge
Marie moult devotement, et fist on ung moult piteux sermon, et le fist
frere Jaques de Touraine[818], religieux de l'ordre Sainct-Françoys[819].
[818] Ms. de Paris: frère Jacques Tourans.
[819] Jacques de Touraine, alias _Texier_ ou _Textoris_, docteur
en théologie de l'Université de Paris, est bien connu par le rôle
qu'il joua dans le procès de Jeanne d'Arc; appelé à siéger parmi
ses juges, cet ardent cordelier se signala par sa partialité et
revint à Paris avec ses confrères pour soumettre aux Facultés les
pièces de la procédure; les Anglais rétribuèrent son zèle par une
allocation de cent livres indépendante de la somme de vingt sols
tournois par jour qui lui fut payée pendant son séjour à Rouen
(cf. Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_, t. V, p. 197, 203).
Deux ans plus tard, nous voyons Jacques de Touraine porter la
parole au nom de l'Université dans l'affaire de Me Paul (ou
Paoul) Nicolas, bachelier formé en théologie, exclu du corps
enseignant pour avoir tenu des propos séditieux et pour avoir
fomenté la discorde entre les suppôts de sa nation (Arch. nat.,
X{la} 4797, fol. 44 rº, 46 rº); le même orateur, toujours délégué
par l'Université, se présenta le 7 mai 1433 devant le Parlement
et démontra «moult plainement et notablement par raisons et
escriptures» que l'ordonnance touchant la collation des bénéfices
par distribution alternative était «moult convenable et utile» et
devait être observée et exécutée (_Ibid._, fol. 66 vº, 83 vº).
Jacques de Touraine n'existait plus en 1450 lors de la révision
du procès de Jeanne d'Arc.
438. Item, en ce temps fut le Landit ou lieu acoustumé, qui n'avoit mais
sis puis l'an mil IIIIc XVIII[820].
[820] «Le mercredi 12 juin 1426, dit Clément de Fauquembergue,
l'evesque de Chalon (Jean IV de Sarrebruck, 1420-1438) en
l'absence de l'evesque de Paris a fait la bénédiction du Lendit
que on n'avoit tenu long temps a pour le peril et empeschement
des guerres.» (Arch. nat., X{la} 4794, fol. 256 rº.)
439. Item, en celle année IIIIc XXVI, fut tant de serises que maintes
foys on en avoit es halles de Paris IX livres pour ung blanc de IIII
deniers parisis; mais, tout courant plus de six sepmaines, on en avoit VI
livres pour IIII deniers parisis, et durerent jusques à la my aoust, que
on avoit la livre touzjours pour deux deniers, ou au plus pour II
doubles, qui ne valloient pas IIII tournois.
440. Item, en septembre, le jour Saincte-Croix, qui fut au sabmedy, fut
la porte Sainct-Martin, comme davant avoit esté, fermée sans murer, et
demoura fermée jusques au VIIe jour de decembre ensuivant, l'endemain de
la feste Sainct-Nicolas d'yver; et furent les dizeniers du quartier et
plusieurs autres gens d'onneur, à laquelle peticion et requeste ladicte
porte avoit esté ouverte. Là fut le prevost des marchans et les eschevins
qui à la porte ouvrir dirent: «Entre vous, bourgoys[821] et mesnaigers,
ceste porte soit ouverte et gardée à voz perilz.» Et ainsi fut ouverte la
porte [Sainct-Martin] au sabmedi VIIe jour de decembre.
[821] Ms. de Paris: Entres, bons bourgoys.
441. Item, le dimenche XVIe jour dudit moys, fut faicte procession
generalle à Sainct-Magloire [encontre] aucuns hereses[822] qui avoient
herré contre nostre foy, comme devant est dit, ou moys de may mil IIIIc
XXIIII, de leurs invocacions et de ce qui fut fait, c'est assavoir, par
maistre Guillaume l'Amy[823], maistre Angle du Temple et plusieurs
autres, en la prouchaine rue d'emprès le Temple, du renc du Temple, et
est nommé la rue Portefin[824].
[822] Sous la rubrique: _De causa tangente fidem_, le registre
capitulaire de Notre-Dame pour l'année 1426 donne quelques
détails sur la procédure instruite contre divers individus
entachés d'hérésie, notamment contre maître Guillaume Vignier,
clerc, et ses complices laïques. Suivant l'exposé présenté par
l'inquisiteur de la foi dans la séance capitulaire du 9 novembre
1426, l'évêque de Paris, joint à l'inquisiteur, ayant revendiqué,
contrairement aux prétentions de l'Université, le droit de juger
les hérétiques incarcérés, le souverain pontife délégua en
qualité de commissaires les évêques de Thérouanne et de Noyon, en
présence desquels les chanoines de Notre-Dame, le siège épiscopal
vacant, durent comparaître; ils déclarèrent à l'inquisiteur
qu'après avoir pris connaissance de la sentence rendue par
l'évêque de Paris et de l'appellation interjetée par
l'Université, ils rendraient réponse. Le sous-inquisiteur, frère
Martin, s'opposa le même jour à la mise en liberté d'un certain
Radigo, condamné pour fait d'hérésie _ad carceris oblietas_. A la
date du 11 novembre, le chapitre désigna quatre fondés de
procuration chargés de suivre cette affaire dont les registres
capitulaires ne font plus mention (Arch. nat., LL 216, fol. 67,
69).
[823] Peut-être s'agit-il de Guillaume l'Amy, clerc en la Chambre
des comptes, qui dressa les 12 et 23 juin 1420 l'inventaire des
châteaux de Beauté et de Vincennes (_Revue archéolog_., 1854, p.
456) et que nous voyons figurer en 1431 avec Pierre Verrat et
Hugues de Dicy parmi les exécuteurs testamentaires de Marie de
Passy, veuve de Robert de Châtillon (Arch. nat., X{la} 67, fol.
157 vº). Il mourut avant 1435, laissant une veuve, Antoinette de
Maignac, qui soutint plusieurs procès au Parlement au sujet de la
succession de son mari (_Ibid._, X{la} 1481, fol. 120; X{la} 74,
fol. 189 vº).
[824] La rue Portefin, aujourd'hui Portefoin, comprise entre la
rue du Temple et celle des Enfants-Rouges, s'appelait au XIIIe
siècle rue des Poulies et tira son nom actuel de l'hôtel qu'y
possédait Jean Portefin.
442. Item, y fut proposé à ladicte procession que le Sainct-Pere vouloit
que l'Université en feist son devoir, et à ce faire leur ordonna III ou
IIII evesques pour estre avecques eulx, c'est assavoir, l'evesque de
Terouanne[825], qui pour lors estoit chancellier de France, et l'evesque
de Beauvays[826].
[825] Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, nommé chancelier
de France en remplacement de Jean le Clerc, démissionnaire, par
lettres du 7 février 1425 (Arch. nat., X{la} 8603, fol. 89 vº),
fut installé le même jour dans ses fonctions et prêta serment
entre les mains du duc de Bedford (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 315
vº).
[826] Pierre Cauchon occupa le siège épiscopal de Beauvais de
1420 à 1430 et fut appelé à l'évêché de Lisieux par bulle du 29
janvier 1432.
[1427.]
443. Item, le VIIe jour de janvier IIIIc XXVI, fut crié que les doubles
[du coing de France, les IIII] ne vauldroient que ung blanc I denier la
piece, et que ceulx qui [estoient] signés aux armes d'Angleterre ne se
changeroient point[827].
[827] L'ordonnance du 20 novembre 1426, publiée «à cry publique
par les carrefours de Paris» le 7 janvier 1427, tout en prohibant
les doubles aux armes de France, donna cours aux doubles frappés
en Normandie, à raison de trois pour un petit blanc, et
n'autorisa comme monnaies d'or que les saluts, les nobles,
demi-nobles et quarts de nobles; quant aux écus et petits moutons
d'or, qui subirent, comme l'on voit, une assez forte
dépréciation, l'ordonnance officielle ne réglementa point leur
cours. En ce qui concerne les saluts, à la suite des réclamations
populaires, les changeurs eurent ordre de les prendre pour 21
sols 4 deniers parisis la pièce (Arch. nat., Z{1b} 60, fol. 13
rº; X{la} 8603, fol. 95 vº). Le nouveau règlement, relatif aux
monnaies, est également mentionné dans les registres capitulaires
de Notre-Dame. «Martis sequentis moneta cecidit, dit le greffier
du chapitre, nam duplices, quorum tres valebant album de cugno
Francie, fuerunt omnino prohibiti et tres de cugno Anglie
manserunt in suo valore, et omnes monete auri fuerunt prohibite
recipi, preterquam salutes de cugno Anglie, de Burgundia,
Flandria et Britannia, et sic cecidit omnis que non habuit signum
leopardi cum lilio.» (_Ibid._, LL 216, fol. 77.)
444. Item, escus d'or, que on prenoit pour XXIII solz, furent mis à XVIII
solz.
445. Item, petis moutons d'or, pour ce qu'ilz estoient aux armes de
France [comme les escus], furent mis à XII solz parisis, qui devant en
valloient XV solz; et vray est que le lendemain que le cry fut fait, on
ne eust eu ne pain ne vin, ne quelque neccessité des doubles françoys, ne
les changeurs n'en vouloient donner deniers ne oboles[828]; et si n'avoit
le peuple menu autre monnoye que celle, qui rien ne leur valu. Et quant
ce virent aucuns que la perte leur estoit grande, si maudisoient fortune
en appert et à secret, disans leurs voulentés des gouverneurs. Et vray
fut que plusieurs gectoient par dessus les changes en la riviere leur
monnoye, pour ce que rien n'en povoient avoir, car de VIII ou de X solz
parisis on ne eust eu que IIII blans ou V au plus, et en fut gecté, celle
sepmaine que la monnoie fut criée, en la riviere plus de cinquante
fleurins ou la value en monnoye par droit desespoir.
[828] Ce n'est pas tout à fait exact: l'autorité prit des mesures
pour recevoir les doubles défendus jusqu'à concurrence de 20 sols
par personne. Voici, d'après le registre officiel de la Cour des
Monnaies (Arch. nat., Z{1b} 3, fol. 77 vº), le texte même de la
délibération relative au change des doubles que l'on jugeait à
propos de retirer de la circulation: «Dimenche, ve jour de
janvier, l'an mil ccccxxvi, fut deliberé en l'ostel de monsr le
premier president où estoient ledit monsr le president, sire
Michel de Lalier, conseillier du roy nostre sire en sa Chambre
des comptes, et les generaulx maistres des monnoies, que, à cause
de ce qu'il estoit ordonné abatre le cours aux doubles faiz aux
armes de France et de Bourgongne, il estoit expediant ordonner
sur le grant pont de Paris viii changeurs auxquelx seroit baillé
à chascun d'iceulx cent livres tournois en petiz deniers parisis
noirs, pour iceulx bailler en change au peuple, et que à chascun
d'iceulx seroit mis à leur change une baniere aux armes de
France. Et pour ce faire furent ordonnez Jaquet Trotet, Pierre
Chauviau, Alixandre des Marés, Gaucher Vivien, Gabriel Closier,
Macelet de Genillac, Robin Climent et Jehan Huve.»
«Lundi VIe jour dudit mois de janvier, de relevée, en la monnoie
de Paris où estoient les generaulx maistres des monnoies, furent
mandez les changeurs cy dessus nommez, ausquelx fut dit et exposé
qu'il avoit esté ordonné par le conseil du roy nostre sire que,
pour obvier _à la clameur du peuple_, à cause de ce que on avoit
entencion de abatre le cours aux doubles faiz aux armes de France
et de Bourgongne, il leur seroit baillé à chascun cent livres
tournois en petiz parisis de l'argent du roy pour iceulx bailler
au peuple, chascun denier pour ung bon double, ausquelx changeurs
fut enjoint et commandé que ainsi le feissent sur peinne de
l'amende.»
446. Item, en ce temps, le regent de France estoit touzjours en
Angleterre, ne nul signeur n'avoit en France, et se parti ledit regent de
Paris le jour Sainct Eloy, premier jour de decembre IIIIc XXV[829].
[829] Avant son départ pour l'Angleterre, le duc de Bedford fit
rendre le 26 novembre 1425 des lettres nommant le comte de
Warwick son lieutenant dans les pays de France, Vermandois,
Champagne, Brie et Gâtinais; le comte de Salisbury au même titre
en Normandie, Anjou, Maine, Vendômois, Chartrain, Beauce; le
comte de Suffolk, lieutenant en la basse marche de Normandie. Ces
lettres furent publiées au Châtelet le jeudi 13 décembre (Arch.
nat., X{la} 8603, fol. 90 rº).
447. Item, en ce temps, estoit le siege devant Moymer en Champaigne[830],
et là estoit le conte de Salcebry, qui moult estoit chevallereux et bon
homme d'armes et substil en tous ses faiz.
[830] Moymer ou Montaimé, place forte située non loin de Vertus,
était occupée en 1425 par Eustache de Conflans; le comte de
Salisbury en fit le siège et ne s'en rendit maître qu'au prix de
lourds sacrifices. Vers le mois d'octobre 1425, le président
Jacques Branlard fut chargé de recouvrer une aide destinée au
payement des gens de guerre qui assiégeaient cette forteresse
(Cf. Stevenson, _Wars of the English_, vol. II, part. 1, p. 56).
Après la reddition de la place, le capitaine anglais en ordonna
le démantèlement et confia le soin de cette opération à Jean
Blanchard, fermier de la prévôté d'Épernay, qui y vaqua huit
jours et y employa quinze ou seize charpentiers (Arch. nat., JJ
174, fol. 97 rº).
448. Item, en celle année fut faicte une ordonnance de par le prevost de
Paris et de par les signeurs de Parlement, que nul sergent à cheval, ne
nul sergent à verge, s'il n'estoit marié ou s'il ne se marioit,
n'officeroit plus[831]; et fut le terme de eulx marier depuis la
Toussaint jusques à Quasimodo ou après, sans passer l'Ascencion de
Nostre-Seigneur.
[831] L'ordonnance réorganisatrice du Châtelet, rendue en mai
1425 et publiée le 23 octobre suivant, défendait de recevoir à
l'office de sergent tout individu n'étant pas «lay ou marié, ou
portant tonsure ou continuelment portant habit royé ou party.»
(Arch. nat., Y 1, fol. 79 vº.) Le mercredi 11 septembre 1426, le
Parlement imposa aux sergents du Châtelet, qui, au temps de la
publication de l'ordonnance précitée, «estoient clercs non
mariez», l'obligation de se marier dans le délai de la Chandeleur
prochaine, sous peine de voir leurs offices déclarés vacants
(_Ibid._, X{la} 1480, fol. 357 vº). C'est à cette mesure, dont le
prévôt de Paris fut chargé d'assurer la mise à exécution, que
doit se référer ce passage de notre chronique.
449. Et en cel an fut tres grant yver, car le premier jour de l'an
commença à geler, et dura XXXVI jours sans cesser, et pour ce fut la
verdure toute faillie, car il n'estoit nouvelle de choulx, ne de porée,
ne de persil, ne de herbes.
450. Item, en ce temps fut fait evesque de Paris maistre Nicolle Frallon,
et fut receu à Nostre-Dame de Paris[832] le [sabmedy] XXVIIIe jour de
decembre IIIIc XXVI[833].
[832] «De Paris» manque dans le ms. de Rome.
[833] Nicolas Fraillon, docteur _in utroque jure_, conseiller au
Parlement, devint maître des requêtes de l'hôtel le 26 novembre
1412; reçu chanoine de Notre-Dame le 26 mars 1406 et official le
17 octobre 1426 (Arch. nat., LL 212c, fol. 547, LL 215, fol.
288), il fut élu évêque de Paris le 28 décembre 1426,
contrairement au vœu exprimé par le régent et le duc de
Bourgogne, qui recommandèrent au choix du chapitre Jacques du
Châtelier; mais, malgré son intronisation, Fraillon n'occupa que
temporairement le siège épiscopal et fut remplacé le 8 avril 1427
par son rival muni de bulles apostoliques (_Ibid._, LL 216, fol.
89). Ne pouvant garder l'épiscopat, Fraillon se contenta de
l'archidiaconé de Paris, où Jacques Jouvenel des Ursins le
remplaça le 13 avril 1441. Il était à cette dernière date en
procès avec Guillaume Évrard au sujet de la cure de
Saint-Gervais: un arrêt du 11 septembre 1441 le débouta de ses
prétentions (_Ibid._, X{la} 1481, fol. 214 vº). Il habitait dans
le cloître Notre-Dame une maison donnant sur le cloître
Saint-Denis de la Châtre (_Ibid._, LL 215, fol. 107).
451. Item, il fut avant la fin de mars que verdure yssist de terre et
encore n'en avoit on point pour moins de II deniers; car il gela tres
fort à glace presque tout le moys de fevrier, pour ce fut verdure si
chere.
452. Item, le Ve jour d'avril à ung sabmedi, vigille du dimenche [perdu],
vint le regent à Paris[834], qui avoit demoré en Angleterre XVI moys
pour cuider traicter paix entre le duc de Bourgongne, frere de sa femme,
et son frere le duc de Clocestre, mais il n'y pot mettre paix à celle
foys[835].
[834] Le duc de Bedford rentra en France vers la fin de février
1427; le jeudi 27 de ce mois, le chancelier et autres du conseil
royal partirent de Paris pour aller en Picardie au-devant de ce
prince qui revenait d'Angleterre (Arch. nat., X{la} 1480, fol.
368 rº).
[835] Le différend qui divisait les ducs de Bourgogne et de
Glocester s'envenima au point qu'un gage de bataille fut échangé;
le Parlement de Paris, voyant la querelle se prolonger, jugea à
propos d'intervenir et s'avisa, le 13 août 1427, «de rescripre
lettres closes exhortatives à fin de paix et concorde.» (Arch.
nat., X{la} 1480, fol. 381 rº.)
453. Item, vint le cardinal de Vincestre[836] le derrain jour d'avril
ensuivant IIIIc XXVII, lequel estoit oncle au regent de France et avoit
plus grant tynel avec lui, quant il vint, que le regent de France, [qui
estoit gouverneur de France] et d'Angleterre.
454. Item, le moys d'avril et du moys de may jusques environ III ou IIII
jours en la fin, ne cessa de faire tres grant froit, et ne fut guere
sepmaine qu'il ne gelast [ou greslast] tres fort, et touz jours plouvoit.
Et le lundi devant l'Ascencion la procession de Nostre-Dame et sa
compaignie furent à Montmartre; et ce jour ne cessa de plouvoir depuis
environ IX heures au matin jusques à troys heures après disner, non pas
qu'ilz se musassent pour la pluye, mais pour certain les chemins furent
si tres fort enfondrés entre Montmartre et Paris que nous mismes une
heure largement à venir de Montmartre à Sainct-Ladre. Et de là vint la
procession par Sainct-Laurens, et, au departir de Sainct-Laurens, il
estoit environ une heure ou plus, la pluie s'efforça plus fort que
devant. Et à celle heure s'en alloit le regent et sa femme par la porte
Sainct-Martin, et encontrerent la procession dont ilz tindrent moult pou
de compte, car ilz chevaulchoient moult fort, et ceulx de la procession
ne porent reculler, si furent moult toulliez [de la boue que les piez des
chevaulx gectoient] par devant et darriere, mais oncques n'y ot [nul] si
gentil qui, pour chasse ne pour procession, se daingnast ung pou
arrester. Ainsi s'en vint à Paris la procession le plus tost qu'elle pot,
et si fut entre II et III heures quant ilz vindrent à Sainct-Merry. A
cellui jour se parti le regent pour aller devers le duc de
Bourgongne[837], comme devant est dit, qui fut le XXVIe jour de may l'an
mil CCCC XXVII.
[836] Henri de Beaufort, évêque de Lincoln, puis de Winchester,
promu au cardinalat en 1426 par le pape Martin V, reçut le 27
mars 1427, dans l'église de Notre-Dame de Calais, le chapeau de
cardinal des mains de son neveu le duc de Bedford; il mourut le
11 avril 1447.
[837] Jean de Lancastre se rendit à Lille, où il eut plusieurs
entrevues avec le duc de Bourgogne pour apaiser le différend
existant entre ce prince et le duc de Glocester (Monstrelet, t.
IV, p. 258).
455. Item, le premier jour de juing oudit an, fist l'evesque de Paris sa
feste, et fut confermé evesque; et ne fut plus parlé de l'election qui
davant avoit esté faicte, c'est assavoir, de messire Nicolle Frallon,
lequel avoit esté esleu de tout le chappitre de Nostre-Dame, mais
nonobstant l'ellection du chappitre ledit Nicollas Frallon en fut
débouté, et l'autre dedens bouté, car ainsi le plaisoit aux gouverneurs;
et estoit nommé le grant tresorier de Rains et en son propre nom messire
Jaques[838].
[838] Jacques du Châtelier, trésorier de Reims, originaire de
Bourgogne, vint le 16 octobre 1426 annoncer au chapitre de
Notre-Dame la mort de l'évêque Jean de Nant et se mit sur les
rangs pour recueillir sa succession. Le régent et sa femme se
joignirent au duc de Bourgogne pour écrire en sa faveur au
chapitre et le firent recommander par le chancelier de
Thérouanne, l'archevêque de Rouen et l'évêque de Noyon. Le 8
avril 1427, Jacques du Châtelier, représenté par Jacques
Branlard, se fit mettre en possession de l'évêché de Paris qu'il
s'était fait adjuger par la cour de Rome malgré l'élection de
Nicolas Fraillon; après sa consécration en l'église de
Sainte-Geneviève, il fut reçu à Notre-Dame le dimanche 1er juin
avec le cérémonial accoutumé. Le nouvel évêque, reconnaissant de
l'appui que lui avait prêté le Parlement, l'invita à sa première
entrée _in pontificalibus_, ainsi qu'au dîner qui eut lieu le
même jour en son hôtel épiscopal, et, non content de ce, vint en
personne remercier la compagnie (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 375
vº, 376 rº; LL 216, fol. 61, 72, 89, 91, 95).
456. Item, en cel an fut la riviere de Saine si tres grande[839], car à
la Penthecoste, qui fut le VIIIe jour de juing, estoit ladicte riviere à
la croix de Greve, et se tint en ce point jusques au bout des festes, et
le jeudy elle crut de pres de pié et demy de hault; et fut l'isle
Nostre-Dame couverte, et aux Ormetiaux[840] qui sont deça de l'autre
costé de la riviere, devers l'eglise de Sainct-Paul, presque toute la
terre estoit couverte; et ce n'estoit mie trop grant merveille, car
depuis la moittié du moys d'avril jusques au lundy de la Penthecoste, qui
fut le IXe jour de juing l'an mil IIIIc XXVII ne fina de plovoir[841], et
touzjours jusques à cellui jour faisoit tres grant froit comme à l'entrée
de mars. Et en ce temps faisoit on processions moult piteuses et dedens
Paris[842] et aux villaiges; car, le mercredi des feriers de la saincte
feste de Penthecoste, furent à[843] la beneïsson dix gros villaiges de
devers la porte Sainct-Jacques, comme Vanves, Meudon, Clamart, Yssi,
etc., et furent jusques à dix parroisses, tant qu'ilz furent bien de V à
VIc personnes ou plus, femmes, enfens, vieilz et jeunes, la plus grant
partie nudz piez, à croix et bannieres, chantant hymnes et louanges à
Dieu nostre sire, pour la pitié de la grant eaue et pour la pitié de la
froidure qu'il faisoit, car à ce jour n'eust on point trouvé une vigne en
fleur.
[839] De mémoire d'homme, suivant le témoignage d'un contemporain
(Arch. nat., X{la} 1480, fol. 376 vº), la Seine n'avait atteint
une pareille élévation; aussi ce débordement fut-il désastreux.
Le chapitre de Notre-Dame eut particulièrement à en souffrir: il
fut obligé de réparer les dégâts causés par l'inondation à une
grande maison sise au port Saint-Landry et de remettre partie du
fermage dû par un boucher près de l'Hôtel-Dieu, lequel amodiait
l'herbe de l'île Notre-Dame alors couverte par les eaux (_Ibid._,
LL 216, fol. 98, 99).
[840] Il s'agit du quai des Célestins, alors nommé quai des
Ormes,--des _Ormeteaux_,--à cause des arbres de cette essence que
Charles V et Charles VI y avaient fait planter.
[841] Suivant le greffier du chapitre de Notre-Dame, le temps
pluvieux aurait duré jusqu'au milieu du mois de juillet (Arch.
nat., LL 216, fol. 99).
[842] Pendant le mois de juin, «des oroisons et prieres» furent
ordonnées pour conjurer «l'indisposicion du temps et la tres
grant inundacion des eaues et rivieres qui avoient fait de tres
grans dommages» (Arch. nat., X{la} 4795, fol. 109 vº). Le mardi
10 juin, des processions générales se rendirent de Notre-Dame à
Saint-Germain-l'Auxerrois; le lendemain, ce fut l'évêque et le
chapitre de Paris qui allèrent au Lendit pour y faire la
bénédiction; le 16 juin, nouvelle procession avec la châsse de
Sainte-Geneviève; le 14 juillet, autre procession aux Jacobins
(_Ibid._, X{la} 1480, fol. 376 vº; LL 216, fol. 96, 99).
[843] Les mss. portent: fut le jour de.
457. Item, en ce point vindrent à Paris, et de là à la beneïsson au
Landit, et puis à Sainct-Denis en France, et là firent leurs devocions,
et puis s'en revindrent tous jeuns à Paris, et telz y eut jusques en leur
lieu, qui sont pres de dix lieues de terre. Et quant ilz passerent parmy
Paris au retourner, il avoit bien dur cueur à qui le sang ne muast en
pitié jusques aux lermes; car là eussiez veu tant de vieilles gens, tous
nudz piez, tant de petiz enffens comme de XII ans ou de XIIII, si
travaillez, car cellui jour fist si grant chault que merveilles.
458. Item, le jeudy ensuivant, crut tant l'eaue que l'isle Nostre-Dame
fut couverte, et devant l'isle, aux Ormetiaux, estoit tant creue que on y
eust bien mené bateaux ou nacelles, et toutes les maisons d'entour qui
basses estoient, comme le sellier et le premier estage, estoient plaines;
telles y avoit dont le sellier estoit plain du hault de deux hommes, et
là estoit pitié, car les vins si estoient par dessus l'eaue. Et en aucuns
lieux, en estables qui estoient basses de III ou IIII degrez, l'eaue crut
tant là entour que les chevaulx, qui fort liez là estoient, ne porent
tous estre rescoux qu'ilz ne fussent noyez, les aucuns pour la grandeur
de l'eaue qui sourdit en mains de deux heures de plus du hault de ung
homme là endroit et ailleurs; car elle crut tant le vendredi et le
sabmedi ensuivant qu'elle s'espandit jusques devant l'ostel de la ville,
et fut plus d'un hault pié largement en l'ostel du mareschal qui demeure
à l'opposite devant du costé de la Vannerie[844] et jusques au VIe degré
de la croix de Greve, droit devant l'ostel de la ville au droit de la
croix, et fut avant environ la Sainct-Eloy que on peust aller en la
Mortellerie[845]. Et bref elle fut plus grande pres de deux piez de hault
qu'elle n'avoit esté en l'année de devant, et par tous les lieux où elle
fut, comme en blez, en avoynes, es marès, elle degasta tout et secha
tellement que celle année ne firent oncques bien[846], car elle y fut
bien V ou VI sepmaines.
[844] La rue de la Vannerie partait de la rue Planche-Mibray et
aboutissait à la place de Grève; elle a disparu en 1855, lors du
percement de l'avenue Victoria.
[845] La rue de la Mortellerie, parallèle à la Seine, commençait
à la Grève et finissait au carrefour de l'Ave-Maria.
[846] Ms. de Paris: ne furent avec bien.
459. [Item, en ce temps fut ordonnée une grosse taille et cuillie sans
mercy[847].]
[847] Le gouvernement anglais fit effectivement lever une aide
pour le recouvrement de Montargis et autres «forteresses voisines
estans entre les rivieres de Seine et Loire»; mention en est
faite dans un procès soutenu en 1428 à la Cour des Aides par les
habitants de Nemours, qui furent taxés à 200 livres, somme
excessive, prétendirent-ils, attendu qu'ils ne comptaient pas «de
present plus de cinquante feux, et ilz souloient bien estre IIIIc
et plus» (Arch. nat., Z{1a} 7, fol. 128 rº). A Paris, le régent
demanda également un subside au clergé pour concourir au même
but. Le lundi 11 août, le chapitre de Notre-Dame, convoqué à cet
effet, décida de consigner par écrit tout ce que le roi devait à
Notre-Dame, «de quo nichil solvit», et de présenter cette note à
son conseil; le 1er septembre, c'est-à-dire quatre jours avant la
levée du siège de Montargis, les chanoines s'assemblèrent afin de
délibérer sur l'aide destinée aux troupes anglaises (_Ibid._, LL
216, fol. 101, 104).
460. Item, en ce temps, environ XV jours en juillet, fist mettre le
regent le siege devant Montargis[848]. Et le VIe jour d'aoust ensuivant
fut ordonné que on ne feroit plus pain que de II deniers parisis et de I
denier piece, et ainsi fut fait, et bien avoit VIII ou IX ans que on n'en
avoit point [fait] à Paris, qui mains vaulsist de II deniers.
[848] Dès la seconde moitié du mois de juin, le prévôt de Paris
reçut mandat de fournir l'armée assiégeante de viande et de
vivres; le 24 juin, il réunit à cet effet les bouchers et
vendeurs et les mit en demeure d'envoyer soixante «chiefs
d'aumaille» (gros bétail), soixante porcs et cent moutons; sur
cette commande forcée, les bouchers de la grande boucherie
devaient à eux seuls livrer pour leur part cinq aumailles, vingt
porcs et vingt moutons; ils s'y refusèrent absolument. Alors deux
examinateurs du Châtelet, Jacques Cardon et Jean le Coletier, se
présentèrent en l'écorcherie de Paris et, s'adressant
successivement à divers bouchers, notamment à Thomas Thibert et
Robert de Saint-Yon, jurés de la corporation, leur ordonnèrent,
sous peine d'emprisonnement, d'expédier du bétail au siège de
Montargis (Arch. nat., X{la} 4795, fol. 151 rº).
461. Item, celle dicte sepmaine [mesmes], fut crié et publié que les
escus d'or ne les moutons d'or n'auroient plus de cours pour nul prix que
pour tant d'or[849].
[849] Un mandement du 8 août 1427, publié le 9 août, à la seule
fin «d'abatre le cours aux escuz et aux doubles faictz aux armes
de France», prohiba d'une manière absolue toutes monnaies d'or et
d'argent autres que les monnaies en voie de fabrication et ne
laissa dans la circulation que les saluts et angelots d'or,
nobles et fractions de nobles, grands blancs de dix deniers,
petits blancs de cinq deniers, enfin les doubles de Normandie de
trois pour un petit blanc (Arch. nat., Z{1b} 60, fol. 16 rº).
462. Item, celle année, fut moult largement fruict et bon, car on avoit
le cent de bonnes prunes pour I denier, et nulles n'estoient verouses, et
de tout autre fruict largement, especialment d'amendes avoit tant sur les
arbres qu'ilz en rompirent tous; et fist aussi bel aoust qu'il fist
oncques d'aage de homme vivant, quoy que devant eust fait grant froidure
et grant pluie, comme dit est, mais en pou de heure Dieu laboure, comme
il appert ceste année, car les blez furent bons et largement.
463. Item, le XVIIIe jour d'aoust ensuivant l'an mil IIIIc XXVII, se
parti de Paris le regent, qui touzjours enrichissoit son païs d'aucune
chose de ce royaulme, et si n'y rapportoit riens que une taille quant il
revenoit. Et touz les jours couroient[850] les murtriers et larrons
autour de Parys, comme touzjours pillant et robant, prenant, ne nul ne
disoit: _Dimitte_.
[850] Ms. de Paris: arrivoient.
464. Le dimenche d'après la my-aoust, qui fut le XVIIe jour d'aoust oudit
an mil IIIIc XXVII, vint à Paris XII penanciers, comme ilz disoient,
c'est assavoir, ung duc et ung conte, et dix hommes tous à cheval, et
lesquelx se disoient tres bons chrestiens, et estoient de la Basse
Egipte; et encore disoient qu'ilz avoient esté chrestiens autresfois, et
n'avoit pas grant temps que les chrestiens les avoient subjugués et tout
leur païs et tous fais christianner ou mourir ceulx qui ne le vouloient
estre; ceulx qui furent baptisez furent signeurs du païs comme devant, et
promistrent d'estre bons et loyaulx et de garder la loy[851] de
Jhesu-Crist jusques à la mort. Et avoient roy et royne en leur païs, qui
demouroient en leur signeurie parce qu'ilz furent christiennez.
[851] Ms. de Rome: foy.
465. Item, vray est, comme ilz disoient, que, après aucuns temps qu'ilz
orent prins la foy chrestienne, les Sarazins les vindrent assaillir,
quant ilz se virent comme pou fermes en nostre foy à tres pou d'achoison,
sans endurer gueres la guerre et sans faire leur devoir de leur païs
deffendre que tres pou, se randirent à leurs ennemys et devindrent
Sarazins comme devant, et renoierent[852] Nostre Signeur.
[852] Ms. de Paris: renoncerent.
466. Item, il advint après que les chrestiens, comme l'empereur
d'Allemaigne, le roy de Poullaine et autres signeurs, quant ilz sorent
qu'ilz orent ainsi faulcement et sans grant peine laissée nostre foy et
qu'ilz estoient devenus sitost Sarazins et ydolatres, leur coururent sur
et les vainquirent tantost, comme s'ilz cuidoient que on laissast en leur
païs, comme à l'autre fois, pour devenir chrestiens. Mais l'empereur et
les autres signeurs, par grant deliberacion de conseil, dirent que jamais
ne tenroient terre en leur païs, se le pappe ne le consentoit, et qu'il
convenoit que là allassent au Sainct-Pere à Romme; et là allerent tous,
petiz et grans, à moult grant peine pour les enffans. Quant là furent,
ilz confesserent en general leurs pechez. Quant le pappe ot ouye leur
confession, par grant deliberacion de conseil, leur donna en penance
d'aller VII ans ensuivant parmy le monde, sans coucher en lict, et pour
avoir aucun confort pour leur despence, ordonna, comme on disoit, que
tout evesque et abbé portant crosse leur donroit pour une foys dix livres
tournois, et leur bailla lettres faisant mencion de ce aux prelatz
d'eglise et leur donna sa beneisson, puis se departirent. Et furent
avant cinq ans par le monde qu'ilz venissent à Paris, et vindrent le
XVIIe jour d'aoust l'an mil IIIIc XXVII, les doze devant diz, et le jour
Sainct Jehan Decolace vint le commun, lequel on ne laissa point entrer
dedens Paris; mais par justice furent logez à la Chappelle-Sainct-Denis,
et n'estoient point plus en tout, de hommes, de femmes et d'enfens de
cent ou six vingt ou environ. Et quant ilz se partirent de leur païs,
estoient mil ou XIIc, mais le remenant estoit [mort] en la voye, et leur
roy et leur royne, et ceulx qui estoient en vie avoient esperance d'avoir
encore des biens mondains, car le Sainct-Pere leur avoit promis qu'il
leur donroit païs pour habiter bon et fertille, mais qu'ilz de bon cuer
achevacent leur penance.
467. Item, quant ilz furent à la Chappelle, on ne vit oncques plus grant
allée de gens à la beneïsson du Landit que là alloit de Paris, de
Sainct-Denis et d'entour Paris pour les veoir. Et vray est que les
enffans d'icelx estoient tant habilles filx et filles que nulz plus, et
le plus et presque tous avoient les deux oreilles percées, et en chascune
oreille ung anel d'argent ou deux en chascune, et disoient que ce estoit
gentillesse en leur païs.
468. Item, les hommes estoient tres noirs, les cheveulx crespez, les plus
laides femmes que on peust veoir et les plus noires; toutes avoient le
visage deplaié, chevelx noirs comme la queue d'un cheval, pour toutes
robbes une vieille flaussoie tres grosse d'un lien de drap ou de corde
liée sur l'espaulle, et dessoubz ung povre roquet ou chemise pour tous
paremens. Brief, ce estoient les plus povres creatures que on vit oncques
venir en France de aage de homme. Et neantmoins leur povreté, en la
compaignie avoit sorcieres qui regardoient es mains des gens et disoient
ce que advenu leur estoit ou à advenir, et mirent contans en plusieurs
mariaiges, car elles disoient (au mari): «Ta femme [ta femme t'a fait]
coux», ou à la femme: «Ton mary t'a fait coulpe.» Et qui pis estoit, en
parlant aux creatures, par art magicque, ou autrement, ou par l'ennemy
d'enfer, ou par entregent d'abilité, faisoient vuyder[853] les bources
aux gens et le mettoient en leur bource, comme on disoit. Et vrayement,
je y fu III ou IIII foys pour parler à eulx, mais oncques ne m'aperceu
d'un denier de perte, ne ne les vy regarder en main, mais ainsi le disoit
le peuple partout, tant que la nouvelle en vint à l'evesque de Paris,
lequel y alla et mena avec lui ung frere meneur, nommé le Petit Jacobin,
lequel par le commandement de l'evesque fist là une belle predicacion, en
excommuniant tous ceulx et celles qui ce faisoient et qui avoient creu et
monstré leurs mains[854]. Et convint qu'ilz s'en allassent, et se
partirent le jour de Nostre-Dame en septembre, et s'en allerent vers
Pontoise.
[853] Ms. de Rome: faisoient vuides les bources.
[854] Ce que l'auteur du Journal raconte des bohémiennes qui
lisaient l'avenir dans la main des visiteurs est parfaitement
exact; l'autorité ecclésiastique fut même obligée de réagir
contre l'entraînement populaire et fit célébrer, le dimanche 14
septembre, des processions générales aux Jacobins, relativement à
ceux qui avaient montré leurs mains aux Égyptiens. Voici en quels
termes le fait est rapporté dans les registres capitulaires de
Notre-Dame (Arch. nat., LL 216, fol. 205): «Veneris XII
septembris, die dominica proxima, fient processiones generales ad
Jacobitas pro facto illorum qui exhibuerunt manus suas illis
extraneis de Egipto ad devinandum plura que petebant ab eis.»
469. Item, le vendredy Ve jour de septembre l'an mil IIIIc XXVII, fut
levé le siege par [les gens de] cellui qui se dit dalphin, qui estoit
devant Montargis[855]. Et furent les Angloys moult grevez, car trop se
fioient en leur force, et furent trouvez desarmez de leurs ennemys, qui
bien en tuerent VIc ou plus, que marchans de vivre que hommes d'armes, et
leur convint laisser le siege au droit temps que on cueult les biens.
[855] La levée du siège de Montargis fut, pour employer les
expressions de Cousinot de Montreuil (_Chronique de la Pucelle_,
p. 247), «une bien vaillante entreprise mise à effet» par La
Hire, aidé du bâtard d'Orléans; les Anglais, placés sous les
ordres des comtes de Warwick et de Suffolk, éprouvèrent un
sanglant échec qu'un narrateur parisien, Cl. de Fauquembergue, se
borne à mentionner en deux lignes: «Ce jour (vendredi 5
septembre), par puissance d'armes les ennemis leverent le siege
que tenoit le conte de Sulfok devant Montargis.» (Arch. nat.,
X{la} 1480, fol. 384 rº.)
470. Item, en cel an faisoit aussi grant chault à la Sainct Remy ou
pres[856] qu'il avoit fait à la Sainct Jehan, car en cel an ne fist pas
plus d'ung moys d'esté. Par quoy les vignes apporterent si pou que le
plus n'apporterent que ung caque de vin en l'arpent, et encore mains telz
y avoit; moult se tenoit eureux qui en avoit en l'arpent ung muy ou une
queue, et tout par le long yver qui tant dura que on vit oncques mais si
long; et vraiement on trouvoit es almandiers après la feste de Toussains
des almandes toutes vertes bonnes à peler comme à la my-aoust, et
estoient de tres bon goust.
[856] Ms. de Paris: auprès.
471. Item, en ce temps fut le vin tres cher, car on avoit tres petit vin
pour VIII deniers parisis pinte, et si estoit la monnoye tres bonne.
472. Item, en cel an, ou pou devant, vint à Paris une femme nommée
Margot, assez jeune, comme de XXVIII à XXX ans, qui estoit du païs de
Henault, laquelle jouoit le mieulx à la palme que oncques homme eust veu,
et avec ce jouoit devant main derriere main tres puissanment, tres
malicieusement, tres abillement, comme povoit faire homme, et pou venoit
de hommes à qui elle ne gaignast, se ce n'estoit les plus puissans
joueux. Et estoit le jeu de Paris où le mieulx on jouoit en la rue
Garnier-Sainct-Ladre, qui estoit nommé le Petit Temple[857].
[857] L'immeuble où se tenait le jeu de paume de la rue
Grenier-Saint-Lazare appartenait, au commencement du XVIe siècle,
au couvent des Chartreux de Paris, comme le prouve une sentence
des requêtes du Palais rendue le 21 avril 1501 au profit de ces
religieux qui réclamaient les loyers dus par les «locateurs de
certaines maisons assises en la rue Garnier-Saint-Ladre, où pend
pour enseigne Melusine et le jeu de Paulme» (Arch. nat., X{3a}
13, fol. 2 rº). La plupart des jeux de paume, fréquentés par la
population parisienne au XVe siècle, furent établis dans des
plâtrières, exemple celui qui existait dès 1415 «en la
plastrerie» de la rue Bourg-l'Abbé; un autre jeu non moins connu
occupait «l'ostel de G. Soret en la rue de la Plaistriere», près
de la porte Saint-Honoré (_Ibid._, JJ 172, no 166). C'est
probablement le même que Sauval (t. II, p. 125) cite comme annexé
à l'hôtel de Calais, au coin de la rue Plâtrière. Une autre rue
du même quartier, la rue du Pélican, possédait également un jeu
de paume, dont l'emplacement, avec une bâtisse neuve y attenante,
fut revendiqué en 1437 par Aimeri Marchand, conseiller au
Parlement, Jean de Vaudetar, avocat au Châtelet, et Barthélemy
Claustre, au détriment du propriétaire, Colin Drouet, maréchal
(Arch. nat., X{la} 1482, fol. 30 vº). Sur la rive gauche existait
un jeu de paume dans l'hôtel dénommé le séjour d'Orléans, sis en
la rue Saint-André-des-Arts (Sauval, t. III, p. 332).
473. Item, en ce temps, environ quinze jours devant la Sainct Remy, cheut
ung mauvais air corrumpu, dont une tres malvaise maladie avint que on
appelloit la dando, et n'estoit nul ne nulle qui aucunement ne s'en
sentist dedens le temps qu'elle dura. Et la maniere comment elle prenoit:
elle commençoit es rains et es espaulles, et n'estoit [nul] quant elle
prenoit qui ne cuidast avoir la gravelle, tant faisoit cruelle douleur,
et après ce à tous venoient les assées ou fortes[858] frissons, et
estoit-on bien VIII ou X ou XV jours que on ne povoit ne boire, ne
menger, ne dormir, les uns plus, les autres mains; après ce venoit une
toux si tres mauvaise à chascun que quant on estoit au sermon, on ne
povoit entendre ce que le sermonneur disoit, pour la grant noise des
tousseurs.
[858] Ms. de Paris: les avez ou force frissons.
474. Item, elle ot tres forte durée jusques après la Toussains bien XV
jours ou plus. Et ne eussez gueres trouvé homme ne femme qui ne eust la
bouche ou le nes tout eslevé de grosse rongne pour l'assées, et quant on
encontroit l'un l'autre, [on demandoit: «As tu point eu de la dando».]
S'il disoit non, on lui respondoit tantost: «Or te garde bien, que
vraiement tu en gousteras[859] ung morcelet». Et vrayment on ne mantoit
pas, que pour vray, il fut pou, fust petit ou grant, femme ou enfens, qui
n'eust en ce temps ou assées, ou frissons, ou la toux qui trop duroit
longuement.
[859] Ms. de Rome: bouteras.
475. Item, le XVe jour de decembre ensuivant, fut prins ung escuier nommé
Sauvage de Fremonville[860] dedens le chastel de l'Isle-Adam, par force,
lui et deux varletz, car plus n'y avoit de gens quant il fut prins. Assez
fut qui le lia, et fut mis sur ung cheval, les piez liez et les mains,
sans chaperon, en ce point admené à Baignollet où le regent estoit, qui
tantost commanda que sans nul delay on le allast pandre au gibet
hastivement, sans estre ouy en ses deffences, car on avoit grant paour
qu'il ne fust rescoux, car de tres grant lignaige estoit. Ainsi fut amené
au gibet, acompaigné du prevost de Paris et de plusieurs gens, et avec
estoit ung nommé Pierre Baillé[861] qui avoit esté varlet cordouannier à
Paris, et puis fut sergent à verge, et puis receveur de Paris, et lors
estoit grant tresorier du Meinne. Lequel Pierre Baillé ne voult oncques,
quant ledit Sauvaige demanda confession, qu'il vesquist si longuement,
mais lui fist tantost monter l'eschelle, et monta après en deux ou trois
eschelons en lui disant grosses parolles. Le Sauvaige ne lui respondit
pas à sa voulenté, pour quoy ledit Pierre lui donna ung grant cop de
baston, et en donna[862] V ou VI au bourrel pour ce qu'il l'interrogoit
du sauvement de son ame. Quant le bourrel vit que l'autre avoit si malle
voulenté, si ot paour que ledit Baillé ne lui feist pis, si se hasta
plustost qu'il ne devoit pour la paour [et le pendit]; mais, pour ce que
trop se hasta, la corde rompi ou se desnoua, et cheut ledit jugié sur les
rains, et furent tous rompus et une jambe brisée, mais en celle douleur
lui convint remonter, et fut pandu et estranglé. Et pour vray dire, on
lui pourtoit une tres malle grace, especialment de plusieurs meurdres
tres orribles, et disoit on qu'il avoit tué de sa main ou païs de
Flandres ou de Haynault ung evesque.
[860] Sauvage de Fremainville, hardi chef de partisans, excellait
dans les coups de main et entreprises aventureuses. Vers 1419,
servant la cause bourguignonne, il avait enlevé de vive force le
château de Saint-Germain-en-Laye (Arch. nat., JJ 171, no 203).
Lors du voyage que fit le duc de Bedford, au mois de décembre
1425, d'Amiens à Doullens, Fremainville fut assez mal avisé pour
se mettre en embuscade sur le passage du régent qui n'échappa que
fortuitement et ne lui pardonna pas ce guet-apens. Par ses
ordres, Morelet de Béthencourt, chevalier du guet, réunit une
troupe d'archers et d'arbalétriers, lesquels, pour faire plus
grande diligence, empruntèrent de gré ou de force des montures
aux religieux de Saint-Martin-des-Champs et se transportèrent à
l'Ile-Adam. Quoique pris à l'improviste, Fremainville opposa une
vive résistance et blessa mortellement l'un des assaillants, un
sergent du nom de Colin l'Aignel, dont la veuve intenta un procès
à Morelet de Béthencourt, gratifié par le roi de 200 livres de
rente sur les biens dudit Fremainville. Par arrêt du 23 décembre
1429, le Parlement réduisit les prétentions de la veuve Colin
l'Aignel à une somme de 100 livres une fois payée (Arch. nat.,
X{la} 4795, fol. 192 vº, 193 rº, 231 vº, 241 vº; X{la} 67, fol.
27 vº).
[861] Pierre Baillé, personnage de basse extraction et de mince
valeur, dut son élévation à un dévouement sans bornes à la cause
anglaise; il occupait dès 1425 le poste de receveur et payeur de
la ville de Paris (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 337 vº),
peut-être même avait-il succédé à Jean Cointaut, qui s'était
enfui lors de l'entrée des Bourguignons. Il était en même temps
receveur des domaines et confiscations (A. Longnon, _Paris
pendant la domination anglaise_, p. 265) et trésorier du duc de
Bedford (Arch. nat., Z{1b} 3, fol. 167 rº). Vers cette époque, il
remplaça comme receveur du Maine Richard Ruaut (accord du 6
juillet 1428, _Ibid._, X{1c} 136). Après l'expulsion des Anglais
de la capitale, il suivit leur fortune; de nombreuses quittances
nous montrent Pierre Baillé remplissant les fonctions de receveur
général des finances en Normandie de 1437 à 1446 (Stevenson,
_Wars of the English in France_, vol. II, part. 11, p. 372 et
passim).
[862] Ms. de Rome: donnoit.
[1428.]
476. Item, en cel an après Pasques, qui furent le IIIIe jour d'avril l'an
mil CCCC XXVIII, fut si grant foison de hannetons que on avoit oncques
veu, et mengerent tellement [vignes], allemandiers, noyers et autres
arbres, que par les contrées où ilz furent n'avoit, especiallement es
noiers, nulles feuilles XV jours devant la Sainct Jehan Baptiste.
477. Item, le duc de Bourgongne vint à Paris le XXIIe jour de may à ung
sabmedi, vigille de la Penthecoste, et vint sur ung petit cheval en guise
d'archer, et n'eust point esté congneu du peuple, ce n'eust esté le
regent qui le compaignoit et la regente après.
478. Item, il s'en alla le IIe jour de juing ensuivant, vueille du Sainct
Sacrement, qui fut le IIIe jour de juing.
479. Item, en celle année, fut tant de hannetons que les anxiens disoient
avoir oncques veu, et durerent jusques après la Sainct Jehan, et
gasterent toutes les vignes, et les noiers et les almandiers, et fut
avant la Sainct Pere que on s'en peust delivrer; et si faisoit tres grant
froit à la Sainct Jehan, et touzjours pluvoit, tonnoit, espartissoit. Et
advint que le XIIIe jour de juing le tonnoire chut à Paris sur le clocher
des Augustins, et fouldroia ledit clochier, toute la couverture qui
estoit d'ardoise, et le merrien par dedens, que on estimoit le dommaige
qu'il fist à VIIIc ou mil frans.
480. Item, le XXVe jour de may, le mardy des festes de la Penthecoste,
l'an mil IIIIc XXVIII, prindrent par traïson les Arminalx la cité du
Mans, et du prendre furent plusieurs de la ville consentans[863], par
ainsi que lesdiz Arminalx promisdrent qu'ilz les garderoient en leur
franchise et seroient avec eulx comme amys, mais sitost qu'ilz orent la
signeurie de la ville, ilz pillerent, roberent, efforcerent filles et
femmes, et firent tous les maulx que on peust faire à ses ennemis à ceulx
qui les cuidoient amis.
[863] Suivant Cousinot le Chancelier (_Geste des nobles_, p.
202), et Cousinot de Montreuil (_Chron. de la Pucelle_, p. 251),
les capitaines français chargés de conduire cette entreprise,
entre autres les sires d'Orval, de Bueil et La Hire, étaient de
connivence avec l'évêque Adam Châtelain, le clergé et un certain
nombre de bourgeois qui les introduisirent dans la place.
481. Item, quant ladicte cité fut prinse, le cappitaine qui y estoit de
par le regent ordonné estoit allé en ung sien affaire environ vingt
lieues loing de la cité[864], quant il sceut la chose comment elle
estoit, s'il fut moult courcé nul ne demande. Il fist finance de IIIc
hommes d'armes, et s'en vint le vendredy ensuivant environ mynuit, et
fist tant qu'il regaigna la cité avant qu'il fust gueres grant jour; car
quant la commune vit la grant cruaulté des Arminalx, ilz les prindrent en
si grant haine qu'ilz laisserent entrer dedens ledit cappitaine, ou au
moins ne se deffendirent ilz que bien pou. Quant ilz furent dedens, ilz
commencerent à crier: «Ville gaignée!» et le cry du cappitaine dedens la
forteresse[865], où une quantité de ses gens se estoient retraictz, quant
la cité fut trahie premier. Quant ilz ouirent le cry de leur cappitaine
ou banniere, si se mirent à lancier et gecter et à laisser cheoir grosses
pierres sur les Arminalx qui les avoient assegez, et leur cappitaine leur
vint par darriere, qui avoit avec lui IIIc hommes, comme devant est dit,
de bonne estoffe; si comprindrent toute la place tellement que les
Arminalx ne porent reculler ne entrer ou chastel. Si se combatirent main
à main moult longuement, mais en la fin furent desconfiz les Arminalx,
car la commune les avoit en si grant haine pour leur mauvestie que, par
les fenestres, ilz leur gectoient grosses pierres dont ilz tuoient eulx
et leurs chevaulx, et quant aucun des Arminalx eschappoit par bon cheval
ou autrement, tantost estoit tué du commun. Et tant firent, c'est
assavoir, le cappitaine, nommé messire Talebot[866], et ceulx du chastel
et la commune, que XII [cens] Arminalx demourerent en la place, sans
ceulx qui furent decollez, qui avoient esté consentans de l'entrée des
Arminalx par traïson, et sans les prinsonniers qui furent tres grant
nombre; car il y avoit XXII ou XXIIII cappitaines d'Arminalx qui estoient
acompaignez de IIIm hommes d'armes et plus[867], dont il appert [bien]
clerement qu'ilz sont bien maleureux quant IIIc hommes les desconfit si
laidement, et pour[868] leur peché, car, se ilz se fussent bien portez
vers ceulx de la ville, selon qu'ilz avoient juré, ilz eussent fait que
saiges.
[864] Ce capitaine était Jean Talbot qui se tenait en ce moment à
Alençon (_Chron. de la Pucelle_, p. 252).
[865] Au moment de la surprise de la ville les Anglais s'étaient
retirés dans une tour dite la Tour Ribendelle, située près de la
porte Saint-Vincent (_Chron. de la Pucelle_, p. 252).
[866] Jean Talbot, sire de Furnival, comte de Shrewsbury,
maréchal de France, l'un des plus vaillants capitaines anglais,
fut mêlé aux principaux faits militaires qui signalèrent cette
époque. Le roi d'Angleterre lui confia la garde des places les
plus importantes de la Normandie: il fut capitaine de Gisors de
1434 à 1436, de Coutances et du Pont-de-l'Arche en 1435, de
Lisieux, Harfleur, Montivilliers en 1440; cette même année, lui
fut allouée une pension de 300 saluts d'or (V. Stevenson, _Wars
of the English_, vol. II, part. I et II, _passim_). Ses services
avaient déjà été récompensés le 24 août 1434 par le don du comté
de Clermont en Beauvaisis (Arch. nat., JJ 175, fol. 109). Jean
Talbot fut tué à la bataille de Chastillon (20 juillet 1453).
[867] «Et plus» manque dans le ms. de Rome.
[868] Ms. de Paris: par.
482. Item, fut l'année froide si longuement[869] que [tout] le Landit ne
à la Sainct Jehan n'avoit encore nulles bonnes serises, ne bien pou
encore de feves nouvelles, ne blé, ne vigne en fleur.
[869] «L'indisposicion du temps, qui estoit moult pluvieux et
froit,» pour employer le langage d'un contemporain, détermina une
recrudescence de ferveur religieuse; «les povres laboureurs et
habitans, femmes et petis enfans de Villejuifve» et de quatre ou
cinq villages voisins vinrent le 11 juin à Notre-Dame avec un
appareil inaccoutumé, à la fois religieux et militaire; à côté
des porteurs de croix et bannières marchaient leurs défenseurs,
armés d'arcs, d'arbalètes, de lances et de bâtons pour repousser
au besoin les incursions ennemies (Arch. nat., X{la} 1480, fol.
404 rº; X{la} 4795, fol. 275 rº). Le dimanche 20 juin, le clergé
de Notre-Dame se rendit processionnellement à Sainte-Geneviève;
le vendredi 2 juillet, tout Paris prit part aux processions
générales où furent portées à Notre-Dame les châsses de saint
Marcel et de sainte Geneviève et autres corps saints de la
Sainte-Chapelle et de différentes églises, avec messe, sermon
solennel et prières au Tout-Puissant pour la conservation des
biens de la terre. Enfin, les dimanches 25 juillet et 22 août,
eurent lieu de nouvelles processions aux Augustins et en l'église
des Carmes (_Ibid._, LL 216, fol. 135; X{la} 4795, fol. 282 rº,
288 rº, 321).
483. Item, le jour Sainct Leuffrey, qui fut au lundy XXIe jour de juing,
fut la plus sumptueuse feste faicte au Palays à Paris que homme qui pour
lors vesquist eust oncques veue; car toute personne, de quelque estat
qu'il fust, estoit receu à digner selon son estat; car le regent de
France et sa femme, et la chevallerie furent servis en lieu et de viande
selon leur estat, le clergé premier, comme evesques, prelas, abbés,
prieurs; après, docteurs de toutes sciences, le Parlement; après, le
prevost de Paris et ceulx du Chastellet; après, le prevost des marchans
[et les eschevins et bourgois et marchans] ensemble; [et après le commun
de tous estatz]. Et furent bien à cellui digner[870] que ungs que autres
plus de huit milliers seans à table, car il y ot de pain distribué de
environ III deniers la piece, qui pour lors estoit moult grant, car on
avoit ung sextier de tres bon fourment pour XII solz parisis, si y en ot
bien VIIº douzaines.
[870] Ce dîner d'apparat fut donné pour fêter la réception de
quatre nouveaux docteurs en décret, deux anglais et deux
français: cinq à six mille personnes y assistèrent, au témoignage
de Clément de Fauquembergue: «Lundi XXIe jour de juing. Ce jour,
dit le greffier, les plaidoieries cesserent à IX heures, et se
leva la court pour aler es escoles de decret au commencement dez
quatre nouveaux docteurs, dont les deux estoient anglois et deux
françois, et fu es dictes escoles le duc de Bedford regent, et
avec lui fu au disner au Palais la duchesse sa femme, seur du duc
de Bourgogne, et pluseurs autres de tous estas, jusques au nombre
de Vm à VIm personnes, si comme on disoit.» (Arch. nat., X{la}
4795, fol. 283 rº.)