363. _Item, la maniere comment il fut porté à Nostre-Dame de Paris._

Il y avoit que evesques que abbés, dont les IIII avoient la mitre

blanche, dont l'ung estoit l'evesque de Paris novel[722], car il avoit

chanté premierement à Paris le jour de la Toussains comme evesque, lequel

attendit le corps du roy à l'entrée de Sainct-Paul pour lui donner de

l'eaue benoiste au partir hors dudit lieu; et tous les autres entrerent

dedens ledit lieu, senon lui, c'est assavoir, tous les mendians[723],

l'Université en son estat, tous les colleges, tout le Parlement[724], le

Chastellet, le commun, et lors fut apporté hors de Sainct-Paul. Quant

tout fut assemblé, lors commencerent les serviteurs tel et si grant

deul, comme devant est dit.

[722] Jean de la Rochetaillée, patriarche de Constantinople,

venait de prendre possession du siège épiscopal de Paris, vacant

par la translation de Jean Courtecuisse à l'évêché de Genève.

[723] Les quatre ordres mendiants: Franciscains, Jacobins, Carmes

et Augustins.

[724] Les présidents du Parlement appelés à tenir les quatre

coins du poêle accompagnèrent le corps du roi depuis l'hôtel de

Saint-Paul jusqu'à Saint-Denis.

364. _La maniere comment il fut porté à Nostre-Dame et à Sainct-Denis et

enterré_[725].

[725] Le ms. de Paris donne un intitulé un peu différent: «La

maniere comment il fut porté à Saint-Denis en France et premier à

Nostre-Dame.»

Il fut porté tout en la maniere que on porte le corps Nostre Seigneur à

la feste Sainct Saulveur, et ung drap d'or sur lui porté (à) quatre

proches ou à six; et le portoient les serviteurs sur leurs espaulles, et

estoient bien trente ou plus, car il pesoit bien, comme on disoit.

365. Item, il estoit hault comme une toise, largement couché en envers en

ung lict, le visaige descouvert ou sa semblance, couronne d'or, tenant en

une de ses mains ung sceptre royal, et en l'autre une maniere de main

faisant la benediction de deux doyz, et estoient dorez et si longs qu'ilz

advenoient à sa couronne.

366. Item, tout devant alloient les mendians, l'Université; après, les

eglises de Paris; après, Nostre-Dame de Paris et le Pallais après; et

chantoient ceulx la et non autres. Et tout le peuple qui estoit en my les

rues et aux fenestres ploroient et crioient, comme se chascun veist

mourir la rien que plus amast, et vraiement leurs lamentacions [estoient]

assès semblables à ceulx de Geremie le prophete qui crioit au dehors de

Jherusalem, quant elle fut destruite: «_Quomodo sedet sola civitas plena

populo_[726].»

[726] C'est le début même des _Lamentations_ de Jérémie; le texte

complet est celui-ci: _Quomodo sedet sola civitas plena populo?

facta est quasi vidua domina gentium, princeps provinciarum facta

est sub tributo_.

367. Item, là avoit VII croces, c'est assavoir, l'evesque de Paris

nouvel, celui de Beauvays[727] et celui de Terouenne[728], l'abbé de

Sainct-Denis[729], celui de Sainct-Germain-des-Prez[730], celui de

Sainct-Magloire[731], celui de Sainct-Crespin et Sainct-Crespinien[732];

et estoient les prebstres et clercs tous d'un renc, les signeurs du

Pallays, comme le prevost, le chancelier et les autres de l'autre renc;

et devant y avoit IIc L torches que les pouvres serviteurs portoient,

tous vestuz de noir, qui moult [fort] plouroient, et ung pou devant y

avoit dix huit crieurs de corps.

[727] Pierre Cauchon, prélat dévoué aux Anglais, célèbre par le

triste rôle qu'il joua dans le procès de Jeanne d'Arc.

[728] Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, chancelier de

France sous la domination anglaise et plus tard archevêque de

Rouen.

[729] Jean de Bourbon, frère de Gérard, seigneur de la Boulaye,

succéda en 1418 à Philippe de Villette et passa en 1430 à

l'abbaye de Saint-Wandrille par permutation avec Guillaume le

Farrechal.

[730] Jean Bourron (1419-1436).

[731] Pierre Louvel, abbé de Saint-Magloire de 1417 à 1447.

[732] Jean de Servaville, abbé de Saint-Crépin-le-Grand, de

Soissons.

368. Item, il avoit XXIIII croix de religieux, et d'autres sonnans leurs

cloches [devant]. Ainsi fut porté, et estoit après le corps tout seul le

duc de Bedfort, frere de feu le roy Henry d'Angleterre, qui tout seul

faisoit le deul, ne quelque homme du sang de France n'y avoit. Ainsi fut

porté ce lundy à Nostre-Dame de Paris, où il avoit IIc L torches qui

toutes estoient alumées. Là furent dictes vigilles, et l'endemain bien

matin sa messe, et après sa messe fut porté en la maniere devant dicte à

Sainct-Denis, et fut après son service enterré emprès son pere et sa

mere; et y alla de Paris plus de xviii mil personnes, tant petiz que

grans, et fut faicte une donnée à tous de huit doubles, qui pour lors

valloient II deniers tournois la piece, et n'avoit pour lors plus grant

monnoye ne plus petite[733], ce n'estoit or[734].

[733] «Ne plus petite» manque dans le ms. de Rome.

[734] Depuis le mois de juin 1422, c'est-à-dire à partir de la

publication du mandement de Charles VI au prévôt de Paris, le

cours de toutes monnaies blanches, quelles qu'elles fussent,

avait été interdit, à l'exception du double valant deux deniers

tournois et du petit tournois estimé un denier tournois; les

autres espèces d'argent ne devaient être acceptées qu'au marc

pour billon (Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 172 rº).

369. Item, on donna à disner à tous venans, et fut le mercredy qu'il fut

enterré; et quant il fut enterré et couvert, et que l'evesque de Paris,

qui avoit dicte la messe, et son diacre l'abbé de Sainct-Denis et le

sou-diacre l'abbé de Sainct-Crespin, qu'ilz orent dit les commandaces des

Trespassez, ung herault cria haultement que chascun priast pour son ame,

et que Dieu voulsist sauver et garder le duc Henry de Lanclastre, roy de

France et d'Angleterre; et, en criant ce cry, tous les serviteurs du roy

trespassé tournerent ce dessus dessoubz leurs maces, leurs verges, leurs

espées, comme ceulx qui plus n'estoient officiers.

370. Item, le duc de Bedfort, au revenir, fist porter l'espée du roy de

France davant luy, comme regent, dont le peuple murmuroit fort, mais

souffrir à celle foys le convint.

371. Item, à tel jour proprement, le jour Sainct-Martin d'yver, et

avecques à telle heure comme il entra à Paris au revenir de son sacre,

au XLIIIe an de son regne, fut il porté enterrer à Sainct-Denis le jour

Sainct-Martin d'yver; et disoient aucuns anciens qu'ilz avoient veu son

pere venir du sacre, et vint en estat royal, c'est assavoir, tout vestu

d'escarlatte vermeille, de housse, de chapperon fourré, comme à estat

royal appartient[735]; et en telle maniere fut porté enterrer à

Sainct-Denis. Et aussi, comme on disoit, avoit esté cestuy roy à son

sacre ainsi ordonné de souliers d'asur semés de fleur de lis d'or, vestu

d'un manteau de drap d'or vermeil, fourré d'armines, et comme chascun le

pot veoir; mais plus noble compaignie [ot] à son sacre qu'il n'ot à son

enterrement. Et son pere ot aussi noble compaignie ou plus à son

enterrement que à son sacre, car il fut porté [enterrer] de ducz et de

contes, et non d'autre gent, qui tous estoient vestuz [des] armes de

France, et y avoit plus de prelaz, de chevaliers et d'escuiers de

renommée qu'il n'y avoit à compaigner ce bon roy à ses darrains jours de

toutes gens, de quelque estat que ce fust. Et veu ce, les grans

lamentacions que le pouvre peuple faisoit de si debonnaire avoir perdu,

et le pou d'amis qu'ilz avoient, et la foison d'ennemis, n'est pas

merveilles se ilz se doubtoient moult la fureur de leurs ennemis et se

ilz disoient la lamentacion Jeremie le prophete: «_Quomodo sedet sola

civitas._» Et car touzjours faisoient iceulx ennemis de pis en pis, et

convint en ce temps abatre le chastel de Beaumont, et fut abatu[736].

[735] Tout le membre de phrase, depuis «c'est assavoir» jusqu'au

mot «appartient», manque dans les éditions du Journal.

[736] Le château de Beaumont-sur-Oise fut démoli par ordre du duc

de Bedford (Monstrelet, t. IV, p. 175).

371. Item, en decembre, les blans de deux blans en la premiere sepmaine

furent criez à prendre partout, ung pou devant Nouel.

372. Item, en icellui temps, fut desmis le prevost de Paris devant nommé,

qui avoit esté bailly de Vermandoys, et fut esleu ung nommé messire Simon

Morhier, chevalier[737].

[737] Simon Morhier, maître de l'hôtel de la reine Isabeau, fit

partie de la députation envoyée à Troyes en 1419 sous la conduite

de Philippe de Morvilliers; institué prévôt de Paris le mardi 1er

décembre 1422, il conserva ces fonctions pendant toute la durée

de la domination anglaise; d'importantes donations rémunérèrent

ses services (Cf. Longnon, _Paris pendant la domination

anglaise_, p. 147). Après l'expulsion des Anglais, il devint

gouverneur de Dreux, puis trésorier de France en Normandie en

1438 et se fixa à Rouen (Voyez la notice consacrée à ce

personnage par Vallet de Viriville dans les _Mémoires de la

Société des Antiquaires de France_, t. XXV, à propos du monument

funéraire de Blanche de Popincourt, première femme du prévôt

parisien, inhumée en 1422 dans l'église du Mesnil-Aubry).

[1423.]

373. Item, en icellui temps, le premier jour de l'an, prindrent les

Arminalx le pont de Meullent[738], qui tant cousta que Dieu le scet; car

il les convint asseger, et ilz se tindrent fort et puissamment, et

coururent jusques à Mante souvent piller et rober, ou ailleurs, comme

acoustumé l'avoient.

[738] Suivant Monstrelet (t. IV, p. 134) la forteresse du pont de

Meulan fut enlevée le 14 janvier par Jean de Graville, accompagné

de cinq cents combattants. Cousinot (_Geste des nobles_, p. 189)

attribue la prise de cette place à un capitaine nommé Yvonnet de

Garencières, qui en confia la garde à son lieutenant Louis

Paviot. En tout cas, Jean de Graville prit part à la défense de

Meulan contre les Anglais.

374. Item, le dixiesme jour après qu'ilz orent pris Meullent, à la

conjuncion du moys de janvier, XIIe jour, fist le plus aspre froit que

homme eust veu faire; car il gela si terriblement, que en mains de trois

jours, le vin aigre, le verjus[739] geloit dedans les caves et celiers,

et pendoient les glaçons es voultes des caves; et fut la riviere de

Saine, qui grande estoit, toute prinse, et les puis gelez en mains de

IIII jours, et dura celle aspre gelée XVIII jours entiers. Et si avoit

tant negé avant que celle aspre gelée commençast environ ung jour ou deux

devant, comme on avoit veu XXX ans devant; et, pour l'aspreté de celle

gellée et de la nege, il faisoit si tres froit que personne ne faisoit

quelque labour que souller[740], crocer, jouer à la pelote ou autres jeus

pour soy eschauffer; et vray est qu'elle fut si forte qu'elle dura en

glaçons, en cours, en rues, pres de fontaines[741], jusques pres de la

Nostre Dame en mars. Et vray est que les coqs et gelines avoient les

crestes [gelées] jusques à la teste.

[739] Ms. de Paris: vin.

[740] Ms. de Paris: saulter.

[741] Ms. de Paris: prez et fontaines.

375. Item, en icellui moys [de fevrier], furent sarmentez tous ceulx de

Paris[742], c'est assavoir, bourgoiz, mesnaigers, charrettiers, bergers,

vachers, porchers des abbayes, et les chamberieres et les moynes mesmes,

d'estre bons et loyaux au duc de Bedfort, frere de feu Henry roy

d'Angleterre, regent de France, de lui obeïr en tout et par tout, et de

nuire de tout leur povoir à Charles qui se disoit roy de France et à tous

ses alliez et complices[743]. Les ungs de bon cuer le firent, les autres

de tres malvese volenté.

[742] Philippe de Morvilliers et Simon de Champluisant,

présidents au Parlement, assistés de Nicolas Fraillon, maître des

requêtes de l'hôtel, furent délégués le 21 décembre 1422 en

qualité de commissaires dans les établissements religieux de

Paris, tels que chapitres, abbayes, couvents des ordres

mendiants, avec mission spéciale de faire jurer en leur présence

sur les Évangiles l'observation du traité de Troyes, suivant une

formule annexée à leurs lettres de nomination. Dès le 4 janvier

1423, les chanoines de Notre-Dame ainsi que le clergé des églises

sujettes prêtèrent le serment exigé entre les mains de Simon de

Champluisant et de Nicolas Fraillon (Arch. nat., LL 215, fol.

392, 516).

[743] Si les Anglais jugèrent à propos de lier par une prestation

de serment jusqu'aux gens de la plus infime condition, c'est que

«celui qui se disoit roy de France» comptait de nombreux

partisans, non seulement à Paris, mais encore dans le nord de la

France, témoin le langage séditieux tenu à cette époque par un

pauvre savetier de Noyon qui se permit de proclamer: «Que le

Daulphin seroit maistre et roy, et que à luy devoit competer le

royaume de France et non à autre, et que s'il venoit devant

Noyon, on lui ouvreroit les portes de la ville.» (Arch. nat., JJ

172, no 406.)

376. Item, en icellui temps, cuiderent les Arminalx faire lever le siege

qui devant le pont de Meullent estoit, mais ilz n'oserent, pour ce que

trop pou estoient et moult doubtoient les communes qui trop les haoient,

et à bonne cause estoit, car tous les pires Sarazins de ce monde ne leur

eussent pas fait plus de tirannie qu'ilz faisoient quant ilz les

prenoient. Et quant ilz virent la puissance dudit regent, si lui

manderent journée de bataille au vendredy, XXVIe jour de fevrier. Et la

sepmaine devant celui jour, on ne cessoit jour et nuyt de prendre gens à

Paris, que on souspeçonnoit estre de leur party, et estoient mis en

prinsons[744].

[744] La découverte, vers Noël 1422, d'un complot tramé contre le

gouvernement anglais par quelques bourgeois parisiens, entre

autres Michel de Lallier, motiva les mesures de rigueur prises

par le duc de Bedford à son retour de Normandie, c'est-à-dire dès

le 5 janvier 1423. C'est probablement à cette conjuration que se

rattache une affaire mentionnée au registre criminel du Parlement

(21 mai 1423). Michelette d'Auxerre, veuve de Guiot le Bossu,

accueillit et cacha dans sa demeure un messager du parti

français, et se chargea même de faire tenir à divers habitants de

Paris les lettres dont cet envoyé était porteur; arrêtée pour ce

fait, elle fut appliquée à la question, condamnée à l'exposition

au pilori et au bannissement; le Parlement commua sa peine en un

emprisonnement d'un mois (Arch. nat., X{2a} 16, fol. 453 vº).

377. Item, en celle sepmaine on fist IIII jours ensuivant

processions[745], et ne fist homme à Paris quelque labour en ces jours.

[745] Ces processions eurent lieu dans toutes les églises «par

l'advis et ordonnance des gens du conseil du roy et de l'evesque

de Paris»; elles commencèrent le samedi 13 février et se

poursuivirent le jeudi 18 février et jours suivants; le Parlement

décida le 18 février que chacun de ses membres, pour donner

l'exemple, irait dans sa paroisse accompagner la procession. Le

jeudi 25 février, la Cour se joignit au cortège de la

Sainte-Chapelle; enfin le vendredi 5 mars, il y eut procession

générale à Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers. Durant cette

période, des indulgences spéciales furent accordées par l'évêque

de Paris à tous ceux qui prieraient avec persévérance pour les

combattants occupés au siège de Meulan (Arch. nat., X{la} 1480,

fol. 269 vº, 270 rº).

378. Item, quant ce vint à la journée que combatre se devoient les

Arminalx, vint à IIII lieues pres ou environ ung conte d'Escosse[746] qui

estoit bien acompaigné, mais il attendoit le secours de Tanguy du

Chastel, qui lui avoit promis qu'il le secoureroit, mais il lui joua de

son mestier dont Gannelon joua à son vivant, car il n'y vint ne n'y

envoya. Quant ce vit le conte d'Escosse qu'il fut trahy, si se retraict

le plus bel qu'il pot pour sauver ses gens et luy vers le païs des

Arminalx, et là ot grant tançon entre luy et Tanguy et grosses parolles;

par quoy ledit conte se party de leur compaignie et s'en alla en son

païs. Et ceulx de Meullenc qui dedens estoient assegez, ne se sceurent

comment conseillier; car bien apperceurent que Tanguy, en qui ilz se

fioient le plus, les avoit trahyz. Si se fierent pou ou demourant des

Arminalx, car ilz n'avoient à menger se pou non, et bien savoient que les

communes les haoient tres mortellement, comme ceulx qui bien l'avoient

desservi [à eulx], comme devant est dit, de leur cruaulté et tyrannie. Si

n'oserent attendre plus, ne eulx fier en leur fortune, ains se rendirent

bon gré mal gré à la voulenté du duc de Bedfort, regent, lequel les print

tous à mercy le premier jour de mars l'an mil IIIIc XXII[747], pour ce

que à grant foison estoient gentilz hommes, car ilz estoient bien de C à

IIIIxx cottes d'armes. Sy soy panssa que moult appetissoit la puissance

des autres et que la sienne croistroit, dont il fut deceu, car aussitost

qu'ilz porent yssir, ilz ne tindrent oncques ne foy ou serment qu'ilz

eussent fait, mais firent pis qu'ilz n'avoient fait devant, dont le

peuple fut moult à malle paix, mais à souffrir le convint.

[746] Jean Stuart, comte de Bucan, fils de Robert, duc d'Albanie,

régent d'Écosse et cousin germain du roi Jacques Ier, était

gendre du comte de Douglas; nommé connétable de France par le

dauphin après la victoire de Baugé, il succomba trois ans plus

tard à la bataille de Verneuil. La mésintelligence qui éclata

entre ce capitaine et Tanneguy du Châtel ne fut point l'unique

cause de son départ. Charles VII envoya le comte de Bucan en

Écosse avec une flotte «pour charger et amener le comte de

Douglas et les gens d'armes et de trait du pays d'Escosse»,

lesquels en effet ne tardèrent pas à arriver sous la conduite des

comtes de Douglas et de Bucan (Stevenson, _Wars of the English in

France_, t. II, part. 1, p. 25).

[747] V. dans Monstrelet (t. IV, p. 188) les articles de la

capitulation accordée le 1er mars 1423 à la garnison de Meulan

par le comte de Salisbury, Jean Falstaff et autres représentants

du duc de Bedford. Le Parlement de Paris fut avisé le 3 mars de

la reddition de cette place par lettres closes du même duc de

Bedford, publiquement lues «à la fenestre de la sale» du Palais,

ainsi que l'appointement passé avec les assiégés (Arch. nat.,

X{la} 1480, fol. 270 rº).

379. Item, en avril ensuivant après Pasques qui furent le IIIIe jour

d'avril l'an mil IIIIcXXIII, fut fait ung grant conseille[748] en la cité

d'Amiens de nos signeurs, et là firent mariaiges et aliances de maintenir

la guerre contre les Arminalx[749], et fut donnée la seur du duc de

Bourgongne au regent de France[750]. Et après leurs diz mariaiges

vindrent à Paris, c'est assavoir, le duc de Bedfort, le conte de

Salsebry[751], le conte de Suffort[752] et plusieurs autres signeurs

[d'Angleterre; ne n'y vint quelque signeur] de France, se non Angloys,

lesquelx menoient le plus grant estat de vesture et de joyaulx que on

eust oncques veu d'aage de homme nul, ne nul ne s'entremetoit du

gouvernement du royaulme que eulx.

[748] Ms. de Paris: concille.

[749] Une copie vidimée du traité d'alliance conclu à Amiens le

17 avril 1423 entre Jean duc de Bedford, Philippe duc de

Bourgogne et Jean duc de Bretagne, fut apportée au Parlement le

samedi 23 avril par l'évêque de Paris (Arch. nat., X{la} 1480,

fol. 273 rº); ce traité stipulait que chacun des contractants

serait tenu de mettre 500 hommes d'armes à la disposition de

celui d'entre eux qui se trouverait avoir besoin d'aide (Cf.

Monstrelet, t. IV, p. 147).

[750] Anne de Bourgogne épousa Jean, duc de Bedford, à Troyes le

14 juin 1423, mourut à Paris le 13 novembre 1432 et fut enterrée

aux Célestins (Vallet de Viriville, _Hist. de Charles VII_, t. I,

p. 366 note). Le mariage d'Arthur de Richemond, frère du duc de

Bretagne, avec Marguerite de Bourgogne, veuve du duc de Guyenne,

fut célébré le 10 octobre 1423.

[751] Thomas de Montagu, comte de Salisbury, tué au siège

d'Orléans le 3 novembre 1428.

[752] William de la Pole, comte de Suffolk et de Dreux,

gouverneur du pays chartrain en 1423, prit part aux batailles de

Cravant et de Verneuil.

380. Item, en celui an, furent tous les figuiers, rommarins, les trailles

des marays et tres grant partie des vignes toutes gelées, et des noyers,

de la gelée devant dicte, especialment tout ce qui estoit dehors de la

terre, et environ la my-may commencerent à gecter de terre.

381. Item, en cel an IIIIc XXIII, la IIe sepmaine de juing, allerent les

Angloys devant Oursay[753] qui tant avoit fait de mal en France,

especialment autour de Paris, de toutes pars; car les larrons qui

estoient dedens le chastel, estoient pires que Sarazins qui oncques

feussent. Et n'est nul qui creust la douleur et la tyrannie qu'ilz

faisoient souffrir aux chrestiens qu'ilz prenoient, car, premier, nulz

n'eschappoit d'eulx quant ilz le prenoient qu'il ne perdist quant que il

avoit, s'ilz povoient; et, après celle cruelle rançon, quant ilz avoient

tout ce que les pouvres gens ou les riches povoient finer, les faisoient

ilz aucunes foys mourir de fain ou d'autre cruelle mort. Et pour ce,

aussitost que on mist le siege devant, ceulx de Paris et des villaiges

d'entour y allerent de bon cueur, et fut assegé ledit chastel moult

asprement. Moult se deffendirent les larrons qui dedens estoient, car

bien avoient de quoy, car grant temps avoit qu'ilz n'avoient fait que

gaigner par roberies, mais leur deffence rien ne leur valu, car avant

huit jours ensuivant ilz furent si honteusement prins qu'ilz furent

admenez à Paris, chascun ung chevestre dedens le col bien estroit fermé,

acoupplez l'ung à l'autre, comme chiens, venans à pié depuys ledit

chastel jusques à Paris, et estoient environ cinquante, sans les femmes

et petis paiges.

[753] Wavrin (édit. Dupont, t. I, p. 215) est le seul chroniqueur

qui signale la présence du comte de Salisbury à la prise d'Orsay.

382. Item, ceulx que on tenoit à gentilz hommes venoient ung pou après

les devant diz et n'avoient point de corde au col, mais ilz tenoient

chascun en la dextre main une espée toute nue par le millieu de

l'alemelle ou environ, la pointe contre la poictrine en signe de gens

renduz à la voulenté du prince; et furent admenez le jour Sainct Gervais

et Sainct Prothais qui fut celle année au sabmedi[754].

[754] Monstrelet ajoute à ces détails que les prisonniers furent

conduits à l'hôtel des Tournelles en présence du duc de Bedford

et de sa femme, laquelle intercéda en faveur de ces malheureux et

obtint leur mise en liberté.

383. Item, tantost après fut faicte une grosse taille et emprunt, qui

fist tant de grief aux pouvres gens, que tres grant foison s'en allerent

hors de Paris demourer[755].

[755] Le clergé parisien paya sa part de cet emprunt forcé; le 31

mai 1423 le chapitre de Notre-Dame fut appelé à délibérer sur

l'assiette d'une taille de huit mille francs demandée pour

chasser les ennemis des forteresses voisines de Paris; après de

longs débats, la somme fut réduite à deux mille francs, payables

moitié en juillet, moitié en août (Arch. nat., LL 215, fol. 404,

406).

384. Item, la derraine sepmaine du moys de juillet, fut ordonné par

l'evesque de Paris que nulle femme ne seroit ou cueur du moustier quant

on feroit le divin office, ne nul homme bisgame ou sans couronne ne

toucheroit aux reliques, ne à quelque chose qui fust sacrée ou beniste,

ne ne serviroit le prebstre à l'austel, mais ce ne dura gueres.

385. Item, en ce temps fut faicte monnoie noire de III tournois la piece,

que on n'osa faire oncques courir, pour ce que celle de II tournois

estoit blanche et celle de trois tournois noire; le peuple en fut si mal

comptent qu'il la convint laisser, et si estoit [toute] assennié[756].

[756] Afin de donner satisfaction au peuple de Paris «acoustumé à

marchander à parisis», ces deniers noirs d'émission récente, dont

le cours avait été fixé à trois tournois pièce, furent cotés deux

parisis (ordonnance du 6 septembre 1423). Indépendamment de la

monnaie noire ci-mentionnée, le gouvernement anglais ordonna par

un mandement du 31 mai 1424 la fabrication de petits parisis

noirs, évalués un denier parisis pièce (Arch. nat., Z{1b} 58,

fol. 181 rº).

386. Item, en ce temps venoient à Paris les loups toutes les nuys, et en

prenoit on souvent III ou IIII à une foys, et estoient portez [par mi

Paris] panduz par les piez de derriere, et leur donnoit on de l'argent

grant foison.

387. Item, le jour de l'Invencion Sainct Estienne, IIIe jour d'aoust, fut

faicte grant feste à Paris au soir, comme de faire grans feus, dancer

tout ainsi comme à la Sainct Jehan[757]; mais ce estoit moult piteuse

chose à pancer pourquoy la feste se faisoit, car mieulx on deust avoir

plouré; car, comme on disoit que IIIm ou plus furent mors des Arminalx

par armes[758] et quelque IIm prins et quelque XVc noiez pour eschever

la cruelle mort que ceulx qui les suivoient leur promettoient. Or, veez,

quel dommaige et quel pitié par toute chrestienté, car pou d'iceulx qui

ainsi sont mors ont petite souvenance de leur Createur à l'eure, et ceulx

qui les occient aussi pou, car le plus n'y vont que pour la convoitise,

et non point pour l'amour de leurs signeurs dont ilz se renomment, ne

pour l'amour de Dieu, ne pour charité aucune, dont ilz sont tous en peril

d'estre honteusement mors au siecle, et les ames à perdicion.

[757] Il s'agit de la victoire de Cravant remportée le samedi 31

juillet par les troupes anglo-bourguignonnes sur l'armée du

dauphin que commandait le connétable d'Écosse, Jean Stuart de

Darnley; la nouvelle de ce brillant fait de guerre parvint à

Paris le mardi 3 août, fort avant dans la soirée. Pour célébrer

ce succès des armes anglaises, il y eut à Paris processions sur

processions, le mercredi 4 août à Notre-Dame, le vendredi 6 août

à Saint-Germain-l'Auxerrois, le mercredi 11 à la Sainte-Chapelle,

ce dernier jour, en présence du duc et de la duchesse de Bedford

(Arch. nat., X{la} 1480, fol. 280 rº).

[758] Pareil chiffre est donné par Clément de Fauquembergue et

Cousinot de Montreuil (_Chron. de la Pucelle_, p. 214).

388. Item, quans lieux demourez inhabitez, comme villes, chasteaulx,

moustiers, abbayes et autres, helas! helas! quans orphelins on peut en

terre chrestienne trouver, et quantes pouvres femmes vefves et chetives

par telz occisions. Helas! se ung chascun de nous regardoit [bien] se

autel douleur nous estoit advenue ou promise, com grant douleur et com

grant hayne nous perceroit les cueurs de noz ventres, et com grant

voulenté nous aurions de en estre vengez, et tout, pour ce que nous

n'avons nul regart au temps qui est à advenir, lequel est moult doubteux

tant au regart de cruelle mort par vengence divine, pour la joye que nous

avons du mal d'autruy et de la destruction dont on nous peut tous juger

homicides, car on dit que bonne voulenté est reputée pour fait. Et si dit

Nostre Seigneur par la bouche de l'apostre: «Qui de glaive ferra, de

glaive mourra!» Nous faisons semblant, comme fist Calcas, ung devineur de

Troyes la grant, lequel alla à son dieu qui estoit nommé Appollo, par le

congé du roy Priant, pour demander lesquelx seroient vaincuz ou ceulx de

la grant Troye ou les Gregois; si lui fut respondu que en la fin Troye

seroit destruite, pourquoy il laissa sa cité et [ses amys], et s'en alla

par devers les Gregoys, et leur dist le respons d'Appollo, par quoy ilz

luy firent moult grant joye pour celle foys pour le respons [d'Appollo].

Ouquel Appollo le dyable conversoit, qui dist à Calcas que les Gregoys

vaincroient, mais il leur cela la tres grant douleur qui leur en advint,

car tous perirent, car tres pou en eschappa, que tous ne fussent occis ou

perilliez en mer à leur retour, ne Calcas n'ot oncques puis joye que ung

pou, quant il vint avecques les Gregois, ne oncques puis on ne se fia en

luy. Or veez quelle douleur il en advint aux deux parties pour vouloir

avoir vengence[759], car l'Escripture tesmoigne que là moururent par

glaive ou par feu plus de XXII milliers de hommes, dont tres grant

partie d'Orient demoura vefve [et orpheline] de toute chevalerie, car pou

ou neant en eschappa qui peust rapporter les nouvelles plaines de

douleurs en son pays. Et pour ce pour l'amour de Dieu ayons pitié de nous

mesmes, en crainant la main de Nostre Sauveur Jhesu Crist, car nul ne

scet que à l'ueil lui pend, car à telle mesure que nous mesurons nous

serons mesurez.

[759] Ms. de Paris: vengement.

389. Item, la derraine sepmaine d'aoust, vint le duc de Bourgongne à

Paris[760] à petit preu pour le peuple, car il avoit grant compaignie qui

tout degastoient aux villaiges d'entour Paris, et les Englois aussi y

estoient. En icelluy temps le vin estoit tres cher plus que long temps

n'avoit esté, et si y avoit tres pou raisins es vignes, et encores ce pou

degastoient lesdiz Angloys et Bourguignons, comme eussent fait porcs, et

n'estoit nul qui en osast parler. Ainsi estoit le peuple gouverné par la

malle et convoiteuse voulenté des gros, qui gouvernoient Paris, qui

touzjours estoient avec les signeurs, et n'avoient nulle pitié du povre

peuple qui tant avoit de pouvreté. Mais firent lesdiz gouverneurs, pour

complaire aux signeurs, à ung lundi, VIe jour de septembre, après disner,

environ trois heures, crier la monnoye, que trois doubles ou niquès ne

vauldroient que ung blanc, qui devant valloient VI tournois[761]; dont le

peuple se troubla moult[762], et de ce advint que on ne pot, celle

journée ne l'endemain, ne pain ne vin à Paris pour son argent finer[763].

[760] Philippe le Bon, accompagné du comte de Richemond, fit son

entrée à Paris le vendredi 27 août; il trouva près de la Chapelle

(Saint-Denis) le duc de Bedford, avec lequel il se rendit chez la

reine Isabeau. Le duc de Bourgogne quitta la capitale le mercredi

23 février 1424, se dirigeant vers Amiens (Arch. nat., X{la}

1480, fol. 281 vº et 290).

[761] Un mandement royal au prévôt de Paris, publié le 6

septembre 1423, fixa de la manière suivante le cours des doubles

deniers de deux tournois pièce: désormais six de ces doubles

devaient valoir un grand blanc de dix deniers tournois de

nouvelle fabrication, et trois doubles un petit blanc de cinq

deniers tournois (Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 177 vº). Le

gouvernement anglais voulait par ce moyen empêcher la contrefaçon

des deniers en question faite sous le couvert du dauphin; à peine

les blancs de 10 d. t. furent-ils frappés que l'on vit circuler

de faux blancs aux armes de France et d'Angleterre jusques dans

Paris (_Ibid._, Z{1b} 3, fol. 9 vº). Cette dépréciation soudaine

troubla profondément les marchés et transactions: c'est ainsi que

le chapitre de Notre-Dame, bénéficiant de la situation, décida de

payer les ouvriers de ses moulins à raison de six doubles pour

deux blancs, malgré les conventions passées avant l'abaissement

de la monnaie, cinq doubles valant alors deux blancs de 8 deniers

(_Ibid._, LL 215, fol. 419).

[762] «Dont le peuple se troubla moult» manque dans le ms. de

Rome.

[763] Après la publication de l'ordonnance du 6 septembre 1423,

les denrées et la main-d'œuvre subirent un renchérissement

tellement excessif, que, le vendredi 10 septembre, le Parlement

dut intervenir et ordonna au prévôt de Paris de prendre les

mesures nécessaires pour faire cesser cet état de choses (Arch.

nat., X{la} 1480, fol. 283 rº).

390. Item, en ce temps, les Anglois prenoient aucunes foys une forteresse

sur les Arminalx au matin, et si ilz en perdoient aucunes foys deux au

soir, ainsi duroit la guerre de Dieu mauldite.

391. Item, en ce temps, ou moys de septembre, fist tant l'evesque de

Paris, qui estoit patriarche, qu'il fut arcevesque de Rouen par faulte de

souffisance[764], et le jour Sainct Denis ensuivant, IXe jour d'octobre,

fut fait ung autre evesque de Paris nommé[765] Jehan de Vienne[766].

[764] Jean de Rochetaillée, patriarche de Constantinople,

administrateur de l'évêché de Paris, transféré en 1423 à

l'archevêché de Rouen, refusa tout d'abord d'abandonner le siège

épiscopal de Paris, alléguant au mois d'août 1423, dans un procès

qu'il soutenait au sujet de la régale, que si le pape, à ce qu'on

disait, lui avait donné «licence d'aler à l'archeveschié de

Rouen», il l'ignorait et n'en «estoit mie certifié deument.»

(Arch. nat., X{la} 4793, fol. 341 rº.) C'est en pure perte que ce

prélat se fit délivrer lettres royales le maintenant en

possession de l'évêché, lettres qui furent présentées au chapitre

le 12 septembre; il dut céder et composa avec les chanoines

(_Ibid._, LL 215, fol. 416).

[765] Ms. de Paris: qui se nommoit.

[766] Jean de Nant, archevêque de Vienne, transféré à l'évêché de

Paris par bulle de Martin V du 27 juin 1423, se fit recevoir le

24 septembre suivant; dès le 6 septembre, se trouvant en l'abbaye

de Saint-Victor, il exprima le désir d'établir sa demeure dans la

maison de son oncle, Jean de Vienne, amiral de France; le

chapitre, se rendant à ses vœux, lui permit de traverser la

Seine de Saint-Victor à Saint-Antoine et de séjourner à Paris à

condition de ne point pénétrer dans la Cité. La date du 9 octobre

donnée par le Journal est celle de l'entrée solennelle du nouvel

évêque, qui, pour célébrer son intronisation, convia les

chanoines à un grand dîner (Arch. nat., LL 215, fol. 415-418).

Jean de Nant resta en possession de l'évêché de Paris jusqu'à sa

mort, survenue le 7 octobre 1426; son exécuteur testamentaire,

Guillaume de Chauvirey, préchantre de Lyon, chanoine de Besançon,

présenta le 28 avril 1427 le testament du prélat pour être

enregistré au Parlement (_Ibid._, X{la} 9807, fol. 28 rº). La

succession de Jean de Nant n'était pas encore liquidée en 1436; à

cette époque, le chapitre de N.-D. ordonna de dresser

l'inventaire de biens déposés dans une chambre de la rue

Saint-Pierre-aux-Bœufs et confiés à la garde d'un chanoine,

serviteur dudit évêque (_Ibid._, LL 217, fol. 193).

392. Item, en ce moys de septembre devantdit, orent journée de bataille

ensemble les Arminalx et les Angloys, et fut en Normendie environ

Avranches; et furent desconfis bien IIIIm Angloys tous mors en la

place[767], dont ce fut pitié et est qu'il fault que chrestienté

destruise ainsi l'un l'autre, et certes ce ne fut pas sans grant

destruction des autres, car tout le peuple les avoit en trop mortel haine

et les ungs et les autres.

[767] Sans doute, l'auteur du Journal veut parler de la victoire

de la Gravelle, au Maine, que remporta le 26 septembre Jean

d'Harcourt, comte d'Aumale; les Anglais, commandés par W. Pole,

laissèrent sur le champ de bataille environ quinze cents morts et

perdirent plusieurs centaines de prisonniers, dont leur chef;

c'est à la suite de cette affaire que le comte d'Aumale fit une

tentative infructueuse pour enlever Avranches de vive force

(Cousinot, _Chron. de la Pucelle_, p. 214).

393. Item, quant ledit evesque de Vienne fut receu evesque de Paris, il

fist faire XL jours tout ensuivant procession, que Dieu par sa grace

voulsist mettre la paix en la chrestienté et apaisier le temps qui trop

estoit contraire pour les semailles, car il fut bien iiii moys tous

entiers ou plus que oncques ne cessa de plouvoir de jour ou de nuyt.

394. [Item, en ce temps avoit ou chastel de Yvry-la-Chaussé[768] une

grant compaignie de larrons qui se disoient Arminalx ou de la bende,

ausquelx rien, s'il n'estoit trop chault ou trop pesant, ne leur

eschappoit, et, qui pis est, tuoient, boutoient feux, efforçoient femmes

et filles, pendoient hommes, s'ilz ne paioient rançon à leur guise, ne

marchandise nulle par là ne povoit eschapper.]

[768] Ivry-la-Bataille (Eure, arr. d'Évreux, cant. de

Saint-André), anciennement Ivry-la-Chaussée, place forte de

Normandie, appartenant au comte Arthur de Richemond, tomba entre

les mains de Géraud de la Pallière, gentilhomme gascon au service

de Charles VII, qui l'enleva «par eschielle et faulte de guet»;

l'écuyer anglais du nom de Pierre Glé, auquel la garde de ce

château avait été confiée, obtint le 20 mars 1424 des lettres de

rémission pour sa négligence (Arch. nat., JJ 172, no 442).

395. Item, en icelui temps, le monde estoit [moult] esbahi pour le temps

[pluvieux] qui tant duroit et le doulx temps qu'il faisoit. De la

Sainct-Remy jusques environ la Sainct-Thomas l'apostre, faisoit si tres

doulx temps, que la violete jaune[769] estoit aussi commune comme elle a

esté aucunes foys en mars, ne ne gela point en icelui temps, et disoit

chascun que yver estoit tout passé; mais Dieu qui ordonne, et nous

devisons, commença à faire geler à la Sainct Thomas, et gela de plus en

plus fort, et dura jusques à la Chandeleur sans cesser. Et en ce temps

qu'i geloit si asprement avoit si grant marché de choulx à Paris que on

en avoit une charretée pour XII blans, on en avoit assès pour IIII ou

pour VI personnes pour ung noiret[770] qui ne valloit que une poitevine

ou environ, et avoit on pois, feves pour II solz parisis le boessel.

[769] Ms. de Paris: jeune.

[770] Le noiret était un petit denier noir, de la valeur d'une

maille tournoise, comme on le voit par le mandement du 22 juin

1423 fixant le cours de la menue monnaie (Arch. nat., Z{1b} 58,

fol. 179).

396. Item, de fruict à grant habundance et tres bon on avoit à

Nouel et après ung quarteron de pommes de roumau ou de capendu pour

IIII deniers et pour moins.

397. Item, en ce temps, toutes gens qui avoient maisons y renonçoient,

puis qu'elles estoient chargées de rentes, car nulz des censiers ne

vouloient rien laisser de leurs rentes et amoient mieulx tout perdre que

faire humanité à ceulx qui leur devoient rente, tant estoit la foy

petite, et par celle deffaulte de foy on eust trouvé à Paris de maisons

vuydes et croisées saines et entieres plus de XXIIII milliers où nulli ne

habitoit.

398. Item, en ce temps, bien pou après ou devant Nouel, fut reprinse

Compigne par les Arminalx[771], et avecques ce prindrent [tres] grant

foison blez que on amenoit à Paris [du païs] de Picardie. Et tantost que

les nouvelles furent sceues à Paris, le prevost de Paris y mena grant

foison de gens de Paris pour les asseger, mais il n'y fist chose dont on

doye parler, que gaster finance et donner peine aux pouvres gens.

[771] Trois à quatre cents partisans français, sous la conduite

d'Yvon du Puis, de Gautier de Broussart et d'Angelot de Laux,

escaladèrent au point du jour la ville de Compiègne; presque

aussitôt après Lionnel de Bournonville et le seigneur de

l'Isle-Adam, joints «à ceulx de Paris», dirigèrent contre les

occupants une attaque qui échoua complètement; c'est à cette

expédition avortée que fait allusion notre chroniqueur (cf.

Monstrelet, t. IV, p. 174, Cousinot, _Geste des nobles_, p. 194).

Au début de l'année 1424, le duc de Bedford fit assiéger

Compiègne, et s'en rendit maître; la capitulation conclue avec le

capitaine français fut suivie de lettres de rémission accordées

le 4 avril 1424 aux bourgeois qui, par «leur negligence et faulte

de deue garde et deffense», avaient laissé prendre la ville, à

l'exception toutefois «des officiers et habitans consentans et

coulpables de la prise d'icelle ville» (Arch. nat., JJ 172, no

448).

399. Item, en ce temps n'avoit en France nul signeur, ne nul chevalier de

nom, ne Angloys, ne autre, et pour ce estoient les Arminalx si hardiz et

si entreprenans.

[1424.]

400. Item, à l'issue de fevrier, oudit an, IIIIc XXIII, ce rendirent

ceulx du Crotay[772] et ceulx de Mont-Aguillon[773] aux Angloys leurs

vies sauves, et s'en allerent franchement, qui tant de maulx avoient

fait, car ilz s'estoient tenus plus d'un an.

[772] Les château et ville du Crotoy se rendirent le 3 mars 1424,

en vertu de conventions passées au mois d'octobre 1423 entre

Raoul le Bouteiller, représentant le duc de Bedford, et Jacques

d'Harcourt (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 291 vº). L'une des

principales dispositions de ce traité (Monstrelet, t. IV, p. 166)

portait que les habitants pourraient conserver leurs biens en

prêtant serment au régent; un bourgeois de Paris, Jacques de

Lailler, qui s'était trouvé au Crotoy, invoqua le bénéfice de cet

article, et obtint en conséquence des lettres de rémission qui

furent entérinées au Parlement (Arch. nat., X{2a} 16, fol. 477

vº; voir d'autres lettres du 27 mai 1424, Arch. nat., JJ 172, no

477).

[773] Montaiguillon, château fort, situé entre Provins et

Nogent-sur-Seine (commune de Louan), fut assiégé par le comte de

Salisbury en personne, qui, après un siège meurtrier, parvint à

réduire cette forteresse et en ordonna la démolition (Monstrelet,

t. IV, p. 154, Cousinot, _Geste des nobles_, p. 195).

401. Item, en ce temps riens ne se faisoit que par l'Angloys, ne nul des

signeurs de France ne se mesloit du gouvernement du royaulme. En icellui

temps estoit la royne de France demourante à Paris, mais elle estoit si

pouvrement gouvernée qu'elle ne avoit tous les jours que VIII sextiers de

vin tout au plus pour elle et son tinel; ne le plus de ceulx de Paris,

qui leur eust demandé: «Où est la royne?» ilz n'en eussent sceu parler.

Tant en tenoit-on pou de compte, que à paine en challoit il au peuple,

pour ce que on disoit qu'elle estoit cause des grans maulx et douleurs

qui pour lors estoient sur terre.

402. Item, tout l'yver[774] et tout le karesme jusques après Pasques qui

furent le XXIIIe jour d'avril l'an mil CCCC XXIIII, environ le may, on

alla assegier Gaillon[775], Sedanne[776], Nangis et autres forteresses,

lesquelles furent toutes prinses des Angloys, et s'en allerent les

Arminalx desdiz, leurs vies sauves, senon ceulx de la garnison du chastel

de Sedanne, qui furent tous mis à l'espée, et les autres firent pis la

moitié qu'ilz n'avoient fait devant.

[774] L'hiver de 1424 se prolongea outre mesure, car suivant le

témoignage d'un contemporain, le samedi premier avril «il neiga

et gela bien fort plus que long temps par avant n'avoit fait»

(Arch. nat., X{la} 1480, fol. 193 vº).

[775] La forteresse archiépiscopale de Gaillon, que les gens du

dauphin avaient enlevée le 16 avril 1424, fut réduite par les

Anglais le 8 juillet suivant et aussitôt démolie (P. Cochon,

_Chron. normande_, p. 449; Monstrelet, t. IV, p. 186).

[776] Sézanne (Marne, arr. d'Épernay), battue en brèche par le

comte de Salisbury depuis le 6 avril, opposa une résistance

désespérée et dut être enlevée d'assaut; ses habitants, traités

avec une extrême rigueur, périrent misérablement (Arch. nat.,

X{la} 4796, fol. 77 vº. Cf. A. Longnon, _Les limites de la France

et l'étendue de la domination anglaise à l'époque de la mission

de Jeanne d'Arc_, p. 48).

403. Item, en ce temps, le regent de France fist asseger à l'entrée de

juillet ceulx qui estoient dedens Yvry-la-Chaussée qui avoient pou de

vivres[777], et estoit leur esperance toute de eulx garnir de vivres des

biens qui estoient sur terre en cellui moys, especialment de tous blez et

de potaiges pour toute l'année, car de char avoient ilz touzjours assez.

Mais on dit bien souvent que ung pansse ly asgne et autre ly asgnier, et

Dieu qui mua le propos de Oloferne, tourna leur joie, quant ilz cuiderent

estre plus asseurez, en tristour; car ilz furent de si pres prins qu'ilz

n'orent point de povoir de cuillir ne blé, ne vin, ne potaige, pour quoy

il convint qu'ilz traictassent au regent. Et fut leur traicté tel: qu'ilz

se devoient rendre à la voulenté du prince, s'ilz n'avoient dedens quinze

jours secours ou moys d'aoust, lequel leur fut accordé, et de ce

baillerent ostaiges bons et suffisans tous gentilz hommes; car bien

estoient oudit chastel IIIIc hommes d'armes, tout de renon, si orent

grant esperance au secours que point ne leur fauldroit audit jour. Si

sceurent les Arminalx le jour, si firent grant assemblée de toute leur

puissance, et eulx mirent au chemin par devers Chartres, tuant, robant,

pillant, prenant hommes et femmes, brief, ilz faisoient tout mal. D'autre

part, le regent qui estoit devant le chastel d'Yvry-la-Chaussée fist

semondre son ost partout, et quant ilz furent venuz, si furent armez à

dix milliers tous hommes deffensables, lesquelx il ordonna moult

saigement, car il se mist en une plaine moult belle; et, par derriere lui

avoit ung tertre moult hault, par quoy il n'avoit garde par derriere, car

nul ne peust bonnement descendre ladicte montaigne par devers eulx sans

grant travail. En ce temps, Arminalx approucherent plus et plus l'ost du

regent; quant il le sceut, si fist ordonner ses batailles et les pria de

bien faire, et là les attendy de pié quoy en moult belle ordonnance. Les

Arminalx envoierent coureux montez d'avantaige pour aviser l'ost dudit

regent; quant les coureux virent son ost en si belle ordonnance, si s'en

retournerent comme gens effraiez à leurs gens, en leur disant que tres

grant folie seroit d'assembler, et que le mieulx seroit de s'en retourner

chascun en sa garnison. Si s'aviserent puis après ce d'une traïson, car

ilz envoierent à une lieue pres de l'ost du regent environ Vc hommes

d'armes bien montez et armez, lesquelx firent semblant de [venir pour]

lever le siege, dont ilz n'avoient talent ne hardement; et ceulx qui

estoient dedans le chastel eulx orguillirent et commencerent à crier et

braire, en disant parolles moult villeneuses et despiteuses au regent et

à ses gens, car ilz cuiderent bien à celle foys estre secouruz et

delivrez, quant ilz virent les cinq cens hommes, car leur pencée estoit

que ce fust l'avangarde des Arminalx, mais autrement estoit, car ilz

n'estoient ainsi venuz que pour ce que bien savoient que le regent les

attendroit en la place; si ne se bougerent du lieu où ilz estoient, dont

les deux osts povoient veoir l'un l'autre. Et, ce pendent que là se

tenoient, les Arminalx faisoient retourner leur charroy et leur trayn le

plus tost qu'ilz povoient pour eulx en fuir sans riens perdre ne sans

coup ferir.

[777] Géraud de la Pallière, assiégé dès le 15 juin par le comte

de Suffolk, capitula le 5 juillet, c'est-à-dire promit de rendre

la place le 15 août, s'il n'était secouru à cette date.

404. Quant ceulx qui devant l'ost du regent estoient venus orent tant

esté illec, que bien fut l'ost à pié[778] eslongné iii ou iiii grosses

lieues, si monterent moult tost et s'enfouirent après leurs gens qui

tiroient vers le Perche; et ce jour estoit lundy, vigille de la

Nostre-Dame my-aoust mil IIIIc XXIIII. Quant ilz furent pres de Verneil

ou Perche, si firent une grant traïson, car ilz prindrent grant foison de

leurs soudaiers escossays, qui bien savoient parler le langaige

d'Engleterre, et leur lierent les mains, et les mirent aux queues des

chevaulx, et les touillerent de sanc en maniere de plaies en mains, en

bras et en visaige, et ainsi les menerent devant Verneil, criant et

braiant à haulx criz en langaige d'Angloys: «Mal veismes ceste doloreuse

journée! quant nous cessera ceste douleur?» Quant les Angloys qui dedens

la ville estoient virent la douleur contrefaicte, si furent moult

esbahiz, et fermerent leurs portes et se mirent en hault pour deffendre

leur ville. Et quant les Arminalx virent cecy, leur monstrerent le sire

de Torcy[779] qui s'estoit rendu à eulx, qui estoit lié comme les autres

par traïson, qui leur dist que toute la chevalerie d'Angleterre estoit

morte en celui jour devant Yvry, et que pour neant se tandroient, que

jamais n'auroient secours, et ce tesmoignerent les autres qui bien

parloient anglois, et jurerent par leur serement que ainsi estoit. Si ne

se sceurent comment conseiller, car ilz tenoient le sire de Torcy l'un

des bons et vrais chevaliers qui fust avec le regent, et veoient les

autres liez aux queues des chevaulx, qui parloient leur langaige et leur

affermoient la chose estre toute vraye, et si avoient pou de vivres; si

s'acorderent que ilz se randroient, leurs vies sauves, ainsi leur fut

accordé. Mais quant les Arminalx furent dedens la ville, si firent trop

grant mal, car ilz mirent tous ceulx qu'ilz porent atraper à mort, et

plusieurs femmes et enffans, et se logerent en la ville et tout leur

trayn. Ceulx qui porent eschapper s'en fouirent qui mieulx mieulx, les

aucuns arriverent en l'ost du regent, qui moult furent esbahiz quant ilz

virent ceulx de l'ost qui faisoient bonne chere et liée[780], si

conterent leur adventure au regent, et on avoit dit au regent qu'ilz

faisoient semblant de fouir, affin qu'il donnast congé à ses gens, et

celle pancée avoient ilz de lui courir [sur], s'il leur eust donné

congié; mais aussitost qu'il sceut la chose, si soy departy et parlemanta

à ceulx du chastel qu'ilz avoient pancée de faire, que bien sceussent que

tous mourroient de malle mort, s'ilz ne se randoient, si se randirent à

lui, et en fist ce qu'il volt; il en fist pandre, il en delivra la plus

grant partie, qui depuis firent tant de maulx tant que cest hydeux temps

dura[781].

[778] Ms. de Paris: à peu.

[779] Jean d'Estouteville, seigneur de Torcy, qui devint plus

tard grand maître des arbalétriers de France, n'avait guère que

dix-neuf ans au moment de la bataille de Verneuil; malgré son

jeune âge, il représentait alors la famille privée de son chef,

car son père, Guillaume d'Estouteville, prisonnier des Anglais

depuis l'année 1419, se trouvait encore en leur pouvoir le 9 mai

1427, date du sauf-conduit donné à l'un de ses serviteurs qui se

rendait en France pour traiter de sa rançon (Rymer, t. IV, partie

IV, p. 127).

[780] Ms. de Paris: liesse.

[781] Les mss. de Rome et Paris, au lieu de «temps dura», portent

«duraançon», leçon inintelligible.

405. Après ce s'esmeut ledit regent, duc de Bedfort, à tout son ost, le

plus tost qu'il pot, et suivy les Arminalx jour et nuyt, (tant) que, le

jeudi d'après la my-aoust qui fut au mardy, aproucha des Arminalx tant

qu'ilz virent l'un et l'autre. Quant ilz virent le regent, si esmeurent

leur gent et virent qu'ilz estoient bien dix huit mil combatans, et

firent esmer par leurs heraulx les gens dudit regent, qu'ilz dirent par

leur foy qu'ilz n'estoient pas dix mil au plus. Quant ce ouirent les

Arminalx, qui de Lombars avoient grant planté moult bien montez, si leur

dirent: «Nous ordonnerons en telle maniere, que vous de Lombardie, qui si

bien estes montez, quant la bataille sera bien esmeue, vous serez IIIm de

vous qui par derriere eulx vendrez, et tuerez tout sans prendre homme à

rançon.» A ce s'acorderent les Lombars, le regent d'autre part ordonna sa

bataille, et fut en une belle plaine, si n'ot de quoy se fermer. Si fist

descendre ses gens à pié, et fist lier tous les chevaulx de son ost

derriere l'ost, les testes devers le cul, III ou IIII d'espès, et tous

furent ainsi liez ensemble, que mesmes les chevaulx ne se povoient

mouvoir l'un sans l'autre, car moult estoient court liez. Quant orent

ainsi ordonné les deux osts leurs batailles, et qu'ilz furent en

ordonnance, les Arminalx, qui moult estoient pecheurs, firent demander au

regent qu'il avoit en pençée et que il vauldroit mieulx faire ung bon

traicté que combatre, car moult se doubtoient pour leurs pechez. Le

regent tout asseuré leur manda que tant de foys avoient leur foy mentie,

que jamais on ne les devoit croire, et que bien sceussent que à lui

jamais n'auroient traicté ne paix, tant qu'il les eust combatus. Adonq il

n'y ot plus parlé, les deux osts vindrent l'un contre l'autre, [et

commencerent à frapper et mallier l'un sur l'autre] de toutes manieres

d'armeures[782] de guerre que on peust pancer, de traict ou d'autre

chose. Là eussiez ouy tant doloreux criz et plaintes, tant hommes cheoir

à terre, que puis n'en releverent, l'un chacer[783], l'autre fouir, l'un

mort sus, l'autre gesir à terre gueulle baiée, tant sanc espandu de

chrestiens, qui oncques n'avoient veu en leur vivant l'un l'autre, et si

venoient ainsi tuer l'un l'autre pour ung pou de pecune qu'ilz en

attendoient à avoir. La bataille fut moult cruelle, que on ne savoit qui

en avoit le meilleur. Les Arminalx avoient grant fiance aux Lombars

qu'ilz avoient ordonnez [de] venir par derriere rompre la bataille du

regent de France, lesquelx n'oserent oncques ce faire quant ilz virent la

haye des chevaulx qui par derriere estoit. Si ne leur fut à gueres qui

gaignast ou perdist, mais qu'ilz eussent du pillaige; si tuerent les

pouvres varletz et paiges qui dessus les chevaulx estoient, et orent le

cueur failli de aider à leur gent, et prindrent tous les bons chevaulx et

tout ce qui dessus estoit troussé, et ainsi s'en fouirent sans plus

revenir vers leur païs; ainsi s'en allerent honteusement comme couars et

convoiteus. Quant les Arminalx virent qu'ilz ne venoient point, si furent

moult esbahiz; si leur fut dit par ung herault comment les Lombars s'en

estoient fouiz sans cop ferir pour le pillaige, si furent les Arminalx si

esbahiz qu'ilz ne sorent quel conseil prendre; et si estoient entrez en

bataille plus de XVm[784], mais leur pechié leur nuisoit tant qu'ilz ne

povoient faire chose où ilz eussent honneur oncques, puis que le duc de

Bourgongne fut tué par eulx. Quant les Angloys les virent esbahiz, si se

ralient et leur courent sur moult asprement de tout leur povoir, et

prennent terre sur eulx plus et plus, si asprement que les Arminalx ne

porent plus souffrir l'estour, ains s'en commencerent à fouir moult

honteusement pour sauver leurs vies, et les gens du regent les

poursuivirent jusques devant Verneuil ou Perche. Là fu grant l'occision

et cruelle des Arminalx, car là furent mors par armes par le dit des

heraux bien neuf milliers[785]. Et si fut prins le duc d'Alençon[786] et

mort le conte d'Aumalle[787] filx du conte de Harecourt, et le conte de

Ghayglas[788] escossois[789] mort, et le conte de Boucan mort, et le

conte de Tonnoyre mort[790], et le conte de Vantadour[791] mort, et le

viconte de Nerbonne[792], lequel ot la teste coppée depuis qu'il fut

mort, et son corps pandu au gibet et sa teste en une lance moult hault.

[782] Ms. de Paris: armes.

[783] Ms. de Paris: cacher.

[784] Ms. de Paris: XVIII mil.

[785] Le roi d'armes Montjoie fit, paraît-il, le relevé des

pertes subies par l'armée franco-écossaise; c'est du moins ce qui

ressort de l'extrait relatif à la bataille de Verneuil que

reproduit Stephenson (_Wars of the English_, vol. II, part. II,

p. 395).

[786] Jean II, duc d'Alençon, retenu prisonnier par les Anglais,

se trouvait en 1425 au Crotoy, lorsque le régent lui offrit sa

liberté et ses domaines à condition de prêter serment de fidélité

au roi d'Angleterre; le jeune duc refusa énergiquement de

souscrire à ces conditions et préféra garder prison; il fut

néanmoins relâché peu après et assista en 1428, à Chinon, à la

présentation de Jeanne d'Arc (Monstrelet, t. IV, p. 241, 316).

[787] Jean d'Harcourt, comte d'Aumale, remplit en 1417 les

fonctions de capitaine général de Normandie et fut nommé le 15

avril de cette même année capitaine de Rouen.

[788] Ms. de Rome: le conte de Ghay.

[789] Archibald, comte de Douglas, nommé duc de Touraine par

Charles VII, l'un des chefs du contingent écossais, était

beau-père du comte de Bucan qui fut tué ainsi que lui.

[790] Louis de Chalon, comte de Tonnerre, l'un des chevaliers

échappés au désastre d'Azincourt (_Chron. des Cord._, p. 229).

[791] Jacques, comte de Ventadour, avait contribué à la victoire

de Baugé; fait prisonnier à la bataille de Cravant, où il eut un

œil crevé, il succomba à la journée de Verneuil.

[792] Guillaume d'Avaugour, vicomte de Narbonne, acquit une

triste notoriété par sa participation à l'assassinat de Jean

Sans-Peur, ce qui explique la haine des Anglo-Bourguignons

s'acharnant sur son cadavre.

406. Item, furent trouvez mors de la partie des Arminalx bien IIm IIIc

LXXV cottes d'armes.

407. Item, de ceulx du regent, furent environ trouvez IIIm mors, et tres

pou y ot de mors de gens de nom[793].

[793] Les Anglais éprouvèrent des pertes tellement sensibles

qu'au dire de Cousinot de Montreuil, le duc de Bedford, annonçant

sa victoire, interdit en quelque sorte toutes réjouissances,

attendu que «combien qu'ils eussent eu l'honneur, toutesfois ils

avoient beaucoup de dommage» (Cousinot, _Chron. de la pucelle_,

p. 226).

408. Quant ceulx qui dedens la ville s'estoient mis, virent la grant

desconfiture, si ne sceurent comment conseiller fors que de eulx rendre à

la mercy du regent[794], et ainsi le firent. Si furent les ungs navrez,

les autres bien demy mors, et en ce point furent boutez hors de la ville

à leur grant confusion, tous nuds de toutes leurs armeures.

[794] Les lettres de rémission accordées le 11 août 1424 aux

habitants de Verneuil, «pour le fait d'avoir baillé entrée de la

ville et du chastel» aux ennemis du roi d'Angleterre, mentionnent

le traité conclu après la défaite du 17 août pour la reddition de

la place qu'occupaient les gens du dauphin, mais ne rappellent

qu'une seule clause de ce traité, clause stipulant que les

habitants ne seraient point inquiétés (Arch. nat., JJ 172, no

585).

409. Item, les Lombars qui avoient pillié les chevaulx devantdiz ne

tindrent pas tous ensemble leur chemin, par quoy l'une partie fut

encontrée devers Chartres, et furent tous destroussez et grant foison de

tuez et navrez; laquelle bataille dessusdicte fut le jeudi XVIIe jour du

moys d'aoust, l'an mil CCCC XXIV. Et le vendredy ensuivant, [dix

huitiesme] jour dudit moys, fist on les feus par tout Paris et moult

grant feste pour la perte des Arminalx[795], car on disoit qu'ilz

s'estoient vantez, que se ilz eussent eu le dessus de noz gens, qu'ilz

n'eussent espargné ne femmes, ne enfens, ne heraux, ne menestriers, que

tout ne fust mort à l'espée.

[795] Un _Te Deum_, chanté à Notre-Dame le mercredi 16 août,

célébra la réduction du château d'Ivry par le duc de Bedford;

après la victoire de Verneuil, il y eut deux jours de

processions, les samedi 19 et dimanche 20 août (Arch. nat., LL

215, fol. 455; X{la} 1480, fol. 305 vº).

410. Item, le jour de la Nativité Nostre-Dame en septembre vint le regent

à Paris[796], et fut Paris paré partout où il devoit passer, et les rues

parées, nettoyées. Et furent au devant de lui ceulx de Paris vestus de

vermeil, et vint environ cinq heures après disner, et allerent une partie

des processions de Paris aux champs au devant de lui jusques oultre la

Chappelle-[de]-Sainct-Denis, et quant ilz encontrerent, si chanterent

haultement: _Te Deum laudamus_ et autres louanges à Dieu. Ainsi vint

dedens Paris bien aconvoyé de processions et de ceulx de la ville, et

partout où il passoit, on crioit haultement: «Nouel!» Quant il vint au

coing de la rue aux Lombars, là joua ung homme despartisé le plus

habillement que on avoit oncques veu.

[796] Clément de Fauquembergue, autre témoin oculaire, rapporte

dans son Journal que le duc de Bedford vint à Paris accompagné du

comte de Salisbury et qu'ils descendirent à Notre-Dame pour

rendre grâces du succès de leurs armes; les gens du conseil du

roi, avec les principaux officiers et bourgeois de Paris qui

attendaient les nobles visiteurs au champ du Landit, se

joignirent à leur cortège; enfin, ajoute le greffier, si les rues

furent parées et des feux de joie allumés, ce fut par ordre

supérieur, en témoignage de réjouissance (Arch. nat., X{la} 1480,

fol. 308 rº).

411. Item, devant le Chastellet avoit ung moult [bel] mistere du Vieilz

Testament et du Nouvel, que les enfens de Paris firent, et fut fait sans

parler ne sans signer, comme se ce feussent ymaiges eslevez[797] contre

ung mur. Après, quant il ot moult regardé le mistere, il s'en alla à

Nostre-Dame, où il fut receu comme se ce feust Dieu, car les processions

qui n'avoient pas esté aux champs et les chanoynes de Nostre-Dame le

receurent à la plus grant honneur, en chantant hympnes et louanges que

ilz peurent, et jouoit on des orgues et de trompes, et sonnoient toutes

les cloches. Brief, on ne vit oncques plus d'onneur faire quant les

Roumains faisoient leur triumphe que on lui fist à celle journée et à sa

femme, qui touzjours alloit après [lui], quelque part qu'il allast.

[797] Ms. de Rome: enlevez.

412. Item, celle année furent les plus belles vendenges que oncques on

eust veu d'aage de homme, et tant de vin que la fustaille fut si chiere

que on vendoit II ou III queues vuides une queue de vin; ung poinson sans

loyer, XVI ou XVIII solz parisis, et, brief, plusieurs mirent leur vin

en cuves qu'ilz firent enfoncer. Et fut le vin à si grant marché [avant

la fin de vendenge] que on avoit la pinte pour ung double, dont les trois

ne valloient que ung blanc, et pour I denier en avoit on la pinte environ

la Sainct Remy qui fut au dimenche celle année.

413. Item, au soir que le regent fut entré[798] à Paris, comme devant est

dit, on fist par tout Paris feus et tres grant joye, et fut la Nativité

Nostre-Dame au vendredy.

[798] Ms. de Paris: arrivé.

414. Item, tout homme de quelque estat, senon les gouverneurs, de tant de

queues[799] de vin qu'ilz cuillirent, chascun paia tres grant rançon, car

tous ceulx qui avoient vin devers la porte Sainct-Jacques et celle de

Bordelles, paioient de chascune queue III solz parisis, forte monnoye, et

de poinsons, de caques, de barilz au feur des queues; et si avoient à

leurs despens les Angloys par delà la porte Sainct-Jacques, et l'autre

porte pour les Arminalx qui touzjours couroient en ce païs là[800].

[799] Ms. de Paris: cuves.

[800] Dès l'année 1422, une taille de huit cents livres avait été

ordonnée par le roi en son grand conseil sur les possesseurs de

terres et héritages sis au-delà de la porte Saint-Jacques, afin

de résister aux ennemis qui occupaient Marcoussis, Orsay et

autres forteresses (Arch. nat., X{la} 4793, fol. 238 vº).

415. Item, au costé de deça les pons ne paioient que la moytié, pour ce

que les faulx mauvays n'y couroient point, et si ne avoient nulles gens

d'armes.

416. Item, ou moys de novembre, fut marié le sire de Toulongion[801] en

l'ostel du duc de Bourgongne, qui estoit frere au signeur de la

Trimoullie, lequel y vint par sauf conduit, et si fut marié le sire

d'Esequalle[802], anglois, et firent jouxtes plus de XV jours tous les

jours sans cesser[803], et puis s'en alla le duc de Bourgongne en son

païs. Et quant il s'en fut allé, le regent print l'ostel de Bourbon pour

sien[804] la premiere sepmaine de decembre, et là firent [moult] grant

feste qui cousta moult; et pour ce fut assise une tres grosse taille et

lourde, et fut XV jours devant Nouel, et quant elle fut assise, tous les

grans signeurs s'en allerent à Rouen.

[801] Jean de la Trémoille, seigneur de Jonvelle, grand-maître de

l'hôtel et chambellan du duc Philippe de Bourgogne, épousa dans

les premiers jours de novembre Jacqueline d'Amboise, dame de la

reine Isabeau, sœur de Louis d'Amboise et nièce de Pierre II

d'Amboise; Georges de la Trémoille, frère aîné de Jean, au

service de Charles VII, muni d'un sauf-conduit, assista aux fêtes

de ce mariage qui eurent lieu en l'hôtel d'Artois (Voy.

Fenin-Dupont, p. 224, et _Chartrier de Thouars_, p. 21, le texte

de lettres du 10 septembre 1433 concernant la succession de

Jacqueline d'Amboise).

[802] Thomas de Scales, capitaine de Verneuil en 1424, de

Domfront de 1433 à 1434, de Vire en 1437 et sénéchal de Normandie

au moment de la réduction de cette province, périt de mort

violente en 1460 à la suite de la reddition par lui faite de la

Tour de Londres, laissant comme héritière de son nom une fille

unique, Élisabeth, issue de son mariage avec Emma, fille de John

Walesborough, laquelle épousa en premières noces Antoine Widwille

(Wavrin, édit. Dupont, t. II, p. 230).

[803] Ces joutes eurent lieu en décembre 1424; le compte de

l'Ordinaire pour l'année 1425 (Sauval, t. III, p. 275) mentionne

parmi les épaves une bourse boutonnée de perles, qu'une femme

avait trouvée à Saint-Paul près de la barrière du champ clos,

laquelle bourse contenait sept écus et un franc à cheval.

[804] Précédemment le duc de Bedford habitait l'hôtel de Clisson

qui lui fut donné par lettres de juin 1424 (Longnon, _Paris

pendant la domination anglaise_, p. 135-136).

417. Item, en ce temps couroient blans de VIII deniers parisis, petiz

blans aux armes de France et d'Angleterre, et couroit niquez et noirez,

IIII pour ung nicquet, niquez III pour I blanc; et si avoit tres grant

foison de blans de VIII deniers aux armes de Bretaigne, dont plusieurs

marchans, bourgois et autres qui en avoient, furent trompez, car

soudainement, le IXe jour de decembre, fut publié qu'ilz ne courroient

que pour VII deniers parisis. Ainsi perdirent tous ceulx qui en avoient

la VIIIe partie de leur pecune.

418. Item, la royne de France ne se mouvoit de Paris ne tant ne quant, et

estoit aussi comme se ce feust une femme d'estrange païs, enfermée tout

temps en l'ostel de Sainct-Paul, où le noble roy Charles le VIe trespassa

de ce siecle, son bon mary que Dieu pardoint, et bien gardoit son lieu,

comme femme vefve doit faire.

419. Item, en icellui temps s'en allerent les Anglois en la conté de

Haynault, et là furent jusques après la Sainct-Jehan Baptiste, pour ce

qu'ilz vouloient avoir la terre de la contesse[805] que ung des freres

du regent de France avoit prinse plus par voulenté que par raison, et

l'espousa; et si estoit-elle mariée en France au conte de Haynault, frere

du conte de Sainct-Paul. Si encommença une tres doloreuse guerre.

[805] Jacqueline de Bavière, comtesse de Hollande et de Hainaut,

veuve en 1417 de Jean, dauphin de France, épousa en secondes

noces Jean de Bourgogne, duc de Brabant; mais, ne pouvant vivre

en bonne harmonie avec lui, elle fit casser son mariage par la

cour de Rome, et contracta au mois de mars 1423 une nouvelle

union avec Humphroi, duc de Glocester, frère du roi Henri V

d'Angleterre. C'est à la suite de ce mariage que Humphroi de

Glocester éleva du chef de sa femme des prétentions sur le

Hainaut, et les soutint à main armée en dirigeant dès le mois de

novembre 1424 une expédition contre les domaines du duc Jean (Cf.

Fenin-Dupont, p. 227; Monstrelet, t. IV, p. 210).

[1425.]

420. Item, après Pasques, l'an mil IIIIc XXV, fut si grant année de

hannetons en France, que tous les fruictz furent gastez et grant partie

des vignes.

Journal d'un bourgeois de Paris, 1405-1449 · 第 18 / 53 题