elle la royne d'Engleterre, la femme du duc de Clarence[617] frere du roy
d'Engleterre, dedens Paris, à telle joie comme devant est dit du jour du
dimenche, et vindrent lesdictes roynes par la porte Sainct-Anthoine, et
furent les rues tandues par où ilz vindrent et leur compaignie, comme
devant est dit.
[617] Marguerite Holland, veuve de J. de Beaufort, marquis de
Somerset, épousa en secondes noces le duc de Clarence; elle
accompagnait la reine d'Angleterre qui, ainsi que sa mère, avait
établi son séjour à Corbeil durant le siège de Melun (Arch. nat.,
X{la} 1480, fol. 224).
293. Item, avant qu'il fust huit jours passez après leur venue, enchery
tant le blé et la farine que le sextier de blé fourment valloit à la
mesure de Paris, es Halles dudit Paris, XXX frans de la monnoie qui lors
couroit, et la farine bonne valloit XXXII frans, et autre grain au
pris[618], selon qu'il estoit; et n'y avoit point de pain à moins de
XXIIII deniers parisis pour piece, qui estoit à tout le bran[619], et le
plus pesant ne pesoit que vingt onczes ou environ. En icellui temps
avoient povres gens et pouvres prebstres mal temps, que on ne leur
donnoit que II solz parisis pour leur messe[620]; et pouvres gens[621] ne
mengeoient point de pain que choulx et naveaulx, et telz potaiges sans
pain ne sel.
[618] Ms. de Rome: au poix.
[619] Ms. de Paris: vren.
[620] Comme on peut le voir par les délibérations capitulaires de
Notre-Dame, les chanoines eux-mêmes n'étaient pas beaucoup mieux
partagés; le 22 janvier 1421, il fut décidé «propter maliciam et
caristiam temporis» que tout chanoine qui assisterait aux messes
ou vêpres bénéficierait de quatre sols parisis, et de douze
deniers en plus lorsqu'il serait aux matines (Arch. nat., LL 215,
fol. 309).
[621] «Gens» manque dans le ms. de Rome.
294. Item, tant enchery le pain avant que Nouel fust, que cil de IIII
blans valloient VIII blans, et n'estoit nul qui encore en peust finer, se
il n'alloit devant le jour ches boullengers[622] et donner pintes et
choppines aux maistres et aux varletz pour en avoir. Et si n'y avoit vin
en ce temps qui ne coustast XII deniers la pinte du moins; mais on ne le
plaignoit point qui en povoit avoir, car quant ce venoit environ VIII
heures, il y avoit si tres grant presse à l'uys des boullengiers que nul
ne le croyroit qui ne l'auroit veu. Et les pouvres creatures, qui pour
leurs pouvres maris qui estoient aux champs ou pour leurs enfans [qui
mouroient de fain en leurs maisons, quant ilz] n'en povoient avoir pour
leur argent ou pour la presse, après celle heure, ouyssez parmy Paris
piteux plains, [piteux criz], piteuses lamentacions, et petiz enfans
crier: «Je meur de fain.» Et sur les fumiers parmy Paris (en) IIIIc XX,
peussiez trouver cy dix, cy vingt ou XXX enfans, filz et filles, qui là
mouroient de fain et de froit, et n'estoit si dur cueur qui par nuyt les
ouist crier: «Helas! je meur de fain!» qui grant pitié n'en eust; mais
les pouvres mesnaigiers ne leur povoient ayder, car on n'avoit ne pain,
ne blé, ne buche, ne charbon; et si estoit le pouvre peuple tant oppressé
des guetz, qu'il failloit faire de nuyt et de jour, qu'ilz ne savoient
eulx aider ne à autruy.
[622] Si le pain était devenu aussi rare et aussi cher, c'est que
les boulangers, se jugeant lésés par certaines ordonnances de la
prévôté de Paris publiées vers la fin d'avril ou le commencement
de mai 1420, avaient considérablement restreint la panification.
Le Parlement s'émut de cet état de choses et, voulant y porter
remède, ordonna, dans sa séance du 12 mai, à son premier huissier
de faire crier à son de trompe que, sous peine de la hart, les
boulangers se missent en devoir de cuire autant de pain que par
le passé. De plus, le Parlement, croyant remarquer que les
officiers du Châtelet ne procédaient que civilement contre les
boulangers, infligea un blâme sévère au prévôt de Paris et à ses
lieutenants et leur recommanda de punir avec une extrême rigueur
tout délinquant. Malgré ces mesures coercitives, la situation ne
s'améliora guère, puisque nous voyons les conseillers s'assembler
le 15 juin pour délibérer sur «les faultes, abus ou monopoles que
faisoient les boulangers et musniers de Paris.» Le 12 juillet
suivant, intervint un arrêt qui défendit à tout boulanger de
s'entremettre de meunerie; ce même arrêt condamna un certain
nombre de gros meuniers à crier merci et à demander pardon à la
Cour, chacun d'eux à porter un cierge allumé d'une livre en
l'église Notre-Dame par le Grand-Pont et le pont Notre-Dame, avec
distribution d'une quantité déterminée de pains aux principaux
établissements hospitaliers de Paris (Arch. nat., X{la} 1480,
fol. 109, 217, 219 vº).
295. Item, en ce moys de decembre, fut déposé de la prevosté de Paris
Clamecy, et fut institué prevost de Paris ung chevalier nommé [monsr]
Jehan, signeur du Mesnil[623], XVIIe jour de decembre, jour Sainct Ladre.
[623] Jean du Mesnil, chevalier, chambellan du roi et maître de
son hôtel, fut gratifié le 5 octobre 1418 d'un logement dans les
dépendances de l'hôtel de Saint-Pol (Arch. nat., JJ 170, no 208).
Il figure parmi les ambassadeurs du roi qui vinrent au Parlement
le 29 avril 1420, avec mission de faire connaître la marche des
négociations ouvertes à Troyes (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 213).
Reçu prévôt de Paris le mardi 17 décembre 1420, en vertu de
lettres royaux rendues en conseil le jour précédent (_Ibid._,
fol. 225), il établit sa demeure dans une maison sise rue
Vieille-du-Temple, provenant de Jean de Vailly qui avait quitté
Paris pour siéger au Parlement de Poitiers (Sauval, III, 288).
C'est à peine si Jean du Mesnil eut le temps de prendre
possession de sa charge; la mort l'enleva dans les premiers jours
de mars 1421 (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 230 vº).
296. Item, le jour Sainct Estienne ensuivant, fut institué prevost des
marchans ung nommé maistre Hugues le Coq[624].
[624] Hugues le Coq, conseiller au Parlement de Paris, nommé
prévôt des marchands le jeudi 26 décembre 1420, après la mort de
Noel Marchant (Arch. nat., KK 1009, fol. 3 vº), était déjà initié
à la gestion des affaires municipales, ayant été appelé le 19
septembre 1419 à prendre part aux délibérations du Conseil qui
s'assemblait quotidiennement à l'hôtel de ville. En récompense de
ses services, Hugues le Coq obtint le 26 juin 1423 les biens
confisqués sur son frère Pierre le Coq et son neveu Jeannin
Anchier (Longnon, _Paris sous la domination anglaise_, p. 102).
Lorsqu'en 1429 il quitta la prévôté des marchands, il continua à
siéger au Parlement en qualité de conseiller et remplit plusieurs
missions de confiance. Au mois d'octobre 1430, la Cour l'envoya à
Rouen auprès du roi d'Angleterre, en compagnie de Jacques
Branlard, président aux Enquêtes, pour solliciter le payement des
gages arriérés; le même conseiller fut commis avec le greffier
Jean de l'Epine à dresser l'inventaire des biens de la duchesse
de Bedford (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 34, 35, 61). Hugues le
Coq redevint prévôt des marchands le 23 juillet 1434. Marié en
premières noces à Jeanne de Langres, défunte avant 1427 (Sauval,
III, 301), et en secondes à Jacquette Gudin, il possédait, rue
des Prouvaires, un immeuble attenant à l'hôtel de Jean de Lommoy,
notaire et secrétaire du roi (Arch. nat., Y 5230, fol. 56 vº).
Après la réduction de la capitale sous l'autorité de Charles VII,
l'ancien prévôt des marchands fut enveloppé dans les mesures de
proscription et perdit tous ses biens qui furent dévolus à Henri
Lestauf (Arch. nat., PP 118; Mémorial Bourges, I, fol. 2).
297. Item, le jour Sainct Jehan-Euvangeliste ensuivant, XXVIIe jour de
decembre, fut institué evesque de Paris ung nommé maistre Jehan
Courtecuisse[625], maistre en theologie et proudomme.
[625] Jean Courtecuisse, docteur en théologie, aumônier du roi de
1409 à 1421, porta la parole dans maintes circonstances
importantes, notamment en 1408 pour combattre la bulle du pape
Benoît XIII (Juvénal des Ursins, p. 447); le 15 octobre 1418, il
eut charge de remontrer au roi et au duc de Bourgogne l'état
précaire de Paris et les difficultés de tout genre qui
entravaient le ravitaillement (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 151).
Son élection à l'évêché de Paris rencontra une vive opposition:
les rois de France et d'Angleterre ainsi que le duc de Bourgogne,
qui désiraient transférer à l'évêché de Paris Philibert de
Montjeu, élu d'Amiens, poursuivirent Jean Courtecuisse de leur
hostilité. Une véritable pression fut exercée sur le chapitre; la
veille même de l'élection, l'un des chanoines, Jean du Moulin,
premier chapelain de Charles VI, rapporta une conversation qu'il
avait eue le mardi précédent, dans la chapelle royale de
Saint-Pol, avec Lourdin de Saligny et Renier Pot; ces deux
chevaliers l'avaient sondé sur les intentions du chapitre,
ajoutant que la coutume d'Angleterre ne permettait point d'élire
une autre personne que celle ayant l'agrément du roi. Le chapitre
passa outre, et son choix se porta sur Jean Courtecuisse
(_Ibid._, LL 215, fol. 291-304).
298. Item, ce jour party la fille de France, nommée Katherine, que le roy
d'Engleterre avoit espousée et fut menée en Engleterre[626], et fut une
piteuse departie, especialment du roy de France et de sa fille.
[626] Catherine de France quitta Paris après les fêtes de Noël
avec le roi d'Angleterre, qu'accompagnaient ses frères, les ducs
de Bedford et de Clarence; elle fit le 31 décembre son entrée
solennelle à Rouen et reçut de cette ville de magnifiques
présents (P. Cochon, Chron. norm., p. 440). La nouvelle reine
d'Angleterre débarqua le 1er février sur le sol anglais et fut
couronnée le 23 dans l'abbaye de Westminster.
299. Item, le roy d'Angleterre laissa pour estre cappitaine de Paris son
frere le duc de Clarence, et deux autres contes qui pou de bien firent à
Paris[627].
[627] Thomas Beaufort, duc d'Exeter, oncle du roi d'Angleterre,
fut adjoint au duc de Clarence et, après son départ, lui succéda
dans le gouvernement de la capitale (Champollion, _Lettres de
rois et reines_, t. II, p. 388). A la même époque, Henri V nomma
Jean Holland, comte de Huntingdon, capitaine du Bois de
Vincennes, et Gilbert Humphreville, comte de Kent, capitaine de
Melun (Monstrelet, t. IV, p. 23; G. Chastellain, t. I, p. 203).
300. Item, en ce temps estoit le blé si cher, que le sextier de bon blé
valloit XXXII frans et plus[628]; le sextier d'orge, XXVII frans ou
XXVIII frans; ung pain de XVI onces à toute la paille, VIII blans; de
feves, de pois, nul pouvre homme n'en mangeoit qui ne les luy donnoit.
[628] Il n'y a rien d'excessif dans l'évaluation donnée par
l'auteur de notre Journal: le setier de blé atteignit bien le
prix de 32 francs et dépassa de beaucoup la taxe officielle
imposée par deux commissaires du Parlement, Jean Aguenin et
Quentin Massue; c'est au moins ce que prétendirent certains
boulangers qui s'en étaient autorisés pour «apeticier» leurs
pains; la Cour leur enjoignit de se présenter par devant les
commissaires qui leur feraient délivrer «es greniers par les
marchans le meilleur blé et au plus hault pris, pour xxvi frans
chascun sextier» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 233).
301. Item, une pinte de vin moien pour mesnaige coustoit XVI deniers
parisis tout le mains, qu'on avoit eu meilleur le temps precedant ou
aussi bon pour ii deniers parisis.
[1421.]
302. Item, en ce temps, à la Chandeleur, pour conforter pouvres gens,
furent remises sus les enffans de l'ennemy d'enfer, c'est assavoir,
imposicions, quatriesmes, et males toutes[629], et en furent gouverneurs
gens oyseurs qui ne savoient mais de quoy vivre, qui pinçoient tout[630]
de si pres que toutes marchandises laissoient à venir à Paris, tant pour
la monnoye, comme pour les subsides. Par quoy si grant charté
s'ensuivi[631] que à Pasques ung bon beuf coustoit IIc frans ou
plus[632]; ung bon veel XII frans; la fliche de lart VIII ou X frans; ung
pourcel XVI ou XX frans; ung [petit] frommaige tout blanc VI solz
parisis, et toute vyande au prix; ung cent d'œufz coustoit XVI solz
parisis. Et toute jour et toute nuyt avoit parmy Paris, pour la charté
devant dicte, les longs plains, lamentacions, douleurs, criz piteables,
que oncques je croy que Jheremie le prophete ne fist plus doloreux, quant
la cité de Jherusalem fut toute destruite et que les enffans de Israel
furent menez en Babilonie en chetivoison; car jour et nuyt crioient
hommes, femmes, petiz enffans: «Helas! je meur de froit,» l'autre de
fain. Et en bonne vérité il fist le plus long yver que homme eust veu,
passé avoit XL ans, car les feriers de Pasques il negoit, il geloit et
faisoit toute la douleur de froit que on povoit pencer. Et pour la grant
pouvreté que aucuns des bons habitans de la bonne ville de Paris veoient
souffrir, firent tant qu'ilz acheterent maisons III ou IIII dont ilz
firent hospitaulx pour les pouvres enffans qui mouroient de fain parmy
Paris, et avoient potaige et bon feu et bien couchez; et en mains de
trois moys avoit en chascun hospital bien XL liz ou plus bien fourniz,
que les bonnes gens de Paris y avoient donnez; et estoit l'ung en la
Heaumerie, ung autre devant le Pallays, et l'autre en la place Maubert.
Et en vérité, quant ce vint sur le doulx temps, comme en avril, ceulx qui
[en yver] avoient fait leurs buvraiges comme despence de pommes ou de
prunelles, quant plus n'y en avoit, ilz vuydoient leurs pommes
ou leurs prunelles en my la rue, en intencion que les porcs de
Sainct-Anthoine[633] les mengeassent. Mais les porcs n'y venoient pas à
temps, car aussitost qu'elles y estoient gectées, elles estoient prinses
de pouvres gens, de femmes, d'enfans qui les mengeoient par grant saveur,
qui estoit une tres grant pitié, chascun pour soy mesmes, car ilz
mengeoient ce que les pourceaulx ne daignoient menger; ilz mengeoient
trougnons de choux sans pain ne sans cuire, les herbetes des champs sans
pain et sans sel. Brief, il estoit si cher temps[634] que pou des
mesnaigers de Paris mangeoient leur saoul de pain, car de char ne
mengeoient-ilz point, ne de feves, ne de pois, que verdure, qui estoit
merveilleusement chere.
[629] De toutes ces contributions, celle qui offrait le caractère
le plus vexatoire était l'imposition connue sous le nom de
_quatrième_ [denier], levée sur le vin vendu au détail; il n'en
est pas qui ait suscité autant de procès, comme en font foi les
registres de la Cour des aides pendant la domination anglaise.
Les commis pouvaient commencer leurs visites «es celiers à VI
heures en esté et en yver à VII heures du matin,» et bien qu'il
leur fût défendu d'aller «es hostelz des bourgois fere queste,
s'il n'y avoit taverne et enseigne,» ils s'arrogeaient cependant
ce droit (Arch. nat., Z{1a} 7, fol. 32, 140); aussi c'était à qui
mettrait en œuvre toutes les ruses possibles pour déjouer la
perspicacité des collecteurs. Cet impôt s'affermait par
quartiers: les Halles, la Cité, la Grève, Oultre-Petit-Pont
formaient autant de régions distinctes. Entre autres taxes qui
grevaient à Paris les objets de consommation, on peut citer:
l'imposition du 12e denier pour livre sur le bétail à pied
fourché vendu à Paris (_Ibid._, Z{1a} 9, fol. 79); l'imposition
de 12 deniers par livre sur le poisson de mer débité aux halles
(_Ibid._, Z{1a} 7, fol. 171 vº); l'imposition de la busche, droit
perçu sur le bois de chauffage vendu à Paris; l'imposition
foraine, droit d'exportation qui se payait non seulement à Paris,
mais encore dans tout le royaume, droit auquel étaient assujettis
les objets fabriqués, tels que les draps, «les joyaulx»
d'orfévrerie; non seulement les bourgeois parisiens qui faisaient
sortir des articles de cette nature, mais encore les marchands
étrangers, emportant des pièces d'orfévrerie, devaient acquitter
cet impôt entre les mains d'un receveur spécial (_Ibid._, Z{1a}
7, fol. 79).
[630] Ms. de Paris: pignoient tous.
[631] Ms. de Paris: s'esmeut.
[632] La spéculation, comme toujours, exagéra les prix et
contribua à accroître la cherté, déjà si grande; aussi fut-on
obligé de prendre des mesures radicales. A ce moment, «comme y
avoit grant faulte de vivres à Paris», des marchands étaient
allés chercher en Savoie quatre-vingts bœufs et les avaient mis
en vente à trois ou quatre reprises différentes, sans conclure
aucune affaire, ne trouvant pas apparemment les offres assez
élevées, excellent moyen pour rendre _annonam caristiorem_ et
pour augmenter la misère publique; aussi le bétail fut-il saisi
et vendu au marché de Paris (Arch. nat., X{la} 4793, fol. 204
vº).
[633] Les pourceaux privilégiés de l'abbaye de Saint-Antoine
avaient seuls le droit de vaguer dans les rues.
[634] Eu égard à la cherté du temps, le maître de l'hôtel-Dieu de
Paris fut autorisé le 20 février 1421 à faire placarder sur les
portes de l'église Notre-Dame et dans Paris des cédules énumérant
les besoins de l'hôtel-Dieu et faisant un appel pressant à la
compassion du peuple (Arch. nat., LL 215, fol. 313). La misère,
si forte à Paris, n'était pas moindre dans les pays qui
touchaient à l'Ile-de-France; des témoignages irrécusables sont
fournis par les documents contemporains. Une lettre de rémission
parle «de la grant detresse de famine et de fain, qui pour lors
estoit grant et excessive ou païs de Beauvoisin» (_Ibid._, JJ
171, fol. 260). Une autre lettre nous apprend que dans la Brie
les vivres «estoient en si grant chierté que le menu peuple y
mouroit de fain, et se partoient lors par famine d'icellui païs
et s'en aloient à l'avanture en païs où ilz pensoient à gaingnier
et avoir vivres à marchié competent (_Ibid._, no 503).» Les
régions qui n'avaient pas été éprouvées par le fléau de la guerre
souffraient elles-mêmes de la disette; le compte de l'hôtel du
dauphin pour l'année 1421 mentionne, pour justifier un supplément
de dépenses, «la grant chierté des vivres qui lors estoit»
(_Ibid._, KK 50, fol. 3).
303. Item, ou moys de mars vers la fin, es foiriers de Pasques, prindrent
journée de combatre les Arminalz contre le duc de Clarence, qui estoit
cappitaine de Paris, et le duc d'Ostet[635] et frere ainsné du roy
angloys; et devoit estre la bataille entre Angers et le Mans sur la
riviere du Loir[636]. Si alla veoir la place le duc de Clarence avant que
le jour de la bataille fust, laquelle place estoit ou païs des Arminalz,
et lui convint passer ladicte riviere par ung pont bien estroit, et fut
bien acompaigné de XVc hommes d'onneur et de Vc archers. Ses annemis, qui
touzjours avoient des amis partout, le sceurent et firent deux embuches
en ung boys où il lui convenoit passer après la riviere; et devant oultre
le boys avoit bien IIIIc hommes armez [au cler] sur une petite montaigne,
lesquelx les Angloys povoient bien veoir. Si n'en tindrent compte, car
ilz cuidoient que plus n'en y eust que ceulx là, dont ilz furent deceuz;
car en la vallée avoit une grosse bataille d'Arminalz, sans les deux
embuches devant dictes, qui, aussitost qu'ilz virent que les Angloys
furent[637] dedens le boys, yssirent par derriere, et allerent rompre le
pont, et puis les vindrent acuillir par derriere et par les costez, et
les autres par devant; et ainsi furent tous mis à l'espée[638], senon
environ IIc, comme menestrées et autres qui eschapperent par bien fouir,
et refirent le pont le mieulx qu'ilz porent et s'enfouirent à leurs
logeys. Et quant ceulx des logeys qui estoient demourez le sceurent, ilz
se mirent comme tous enragez es faulsbourgs du Mans, et mirent le feu, et
tuerent femmes et enfens, et hommes vieulx et jeunes sans mercy. Et fut
la vigille de Pasques, qui fut le XXIe jour de mars IIIIc XX[639].
[635] S'agirait-il de Humphroy, duc de Glocester, frère du roi
Henri V? Cependant aucun chroniqueur ne signale sa présence dans
le camp du duc de Clarence.
[636] Baugé-en-Vallée (Maine-et-Loire), entre Beaufort et la
Flèche.
[637] Ms. de Paris: estoient.
[638] Pour se servir des expressions de P. de Fenin (p. 155, éd.
Dupont), «la fleur de la seignourie d'Engleterre» resta sur le
champ de bataille. Parmi ceux qui succombèrent aux côtés du duc
de Clarence, on peut citer lord Roos, maréchal d'Angleterre, et
son frère sir William Roos, Gilbert Humphreville, comte de Kent,
sir John Gray, comte de Tancarville. Nombre de personnages de
distinction, entre autres Jean Beaufort, comte de Sommerset, et
Jean Holland, comte de Huntingdon, tombèrent au pouvoir du
dauphin qui leur offrit à Tours un repas somptueux pour lequel on
dépensa six cents livres (Arch. nat., KK 50, fol. 3). La nouvelle
de la défaite de Baugé parvint à Paris le 4 avril 1421 (_Ibid._,
X{la} 1480, fol. 231 vº), et le lundi 14 un service solennel fut
célébré à Notre-Dame pour le défunt duc de Clarence (_Ibid._, LL
215, fol. 319).
[639] L'auteur du Journal se trompe d'un jour; la veille de
Pâques tombait cette année le samedi 22 mars.
304. Item, en ce moys fut ordonné garde de la justice de la prevosté de
Paris sire Jehan de la Baulme, signeur de Waleffin[640].
[640] Jean de la Baume-Montrevel, seigneur de Valfin, et non Jean
de la Vallée, seigneur de Valestin, comme portent les manuscrits,
était l'un des chambellans et conseillers de Charles VI; il
devint le 17 mars 1405 chambellan du duc d'Orléans, qui lui donna
l'ordre du Porc-Épic (Arch. nat., K 57, no 9{26}), passa ensuite
au service du duc de Bourgogne qui en fit son échanson, puis son
chambellan. Appelé le vendredi 14 mars 1421 à la prévôté de
Paris, vacante par le décès de Jean du Mesnil, il remplaça
Gaucher Jayer, procureur général du roi, qui avait été
provisoirement chargé des fonctions de prévôt le mardi précédent
(Arch. nat., Y 1, fol. 4). Jean de la Baume occupa en ce moment
un hôtel de la rue du Temple, près de Sainte-Avoye, confisqué sur
Thibaud de Chantemerle (Sauval, t. III, p. 269). Au bout de deux
mois, il se retira de la prévôté et eut pour successeur Pierre de
Marigny, maître des requêtes de l'hôtel, installé le samedi 3 mai
(Arch. nat., X{la} 1480, fol. 230 vº, 233 rº). C'est alors que le
roi d'Angleterre, par lettres du 8 juillet 1421, lui confia le
commandement militaire de la capitale. Au début de l'année 1422,
Jean de Baume se fit nommer maréchal de France et fut reçu le 3
février, malgré l'opposition de Claude de Chastellux (_Ibid._,
fol. 246 rº). Il termina, paraît-il, sa carrière en 1436; son
testament est du 25 janvier 1435 (v. st.). Cf. Anselme, _Hist.
généal._, t. VII, p. 41.
305. Item, le sabmedy XIIe jour d'avril ensuivant, fut criée la monnoye à
Rouen, que le gros de XVI deniers parisis ne vauldroit que IIII deniers
parisis, et le noble LX solz tournois, et l'escu XXX solz tournois[641].
[641] Conformément à une ordonnance de Henri V, roi d'Angleterre,
donnée à Rouen le 11 avril 1421 (_Lettres de rois et reines_, t.
II, p. 389).
306. Item, le mardi ensuivant, en fut si grant escry à Paris que chascun
cuidoit certainement que on feist ainsi le mercredi ou le sabmedi
ensuivant de la monnoie comme on avoit fait à Rouen, dont tous vivres
encherirent tant que on n'en povoit finer; car une pinte de huille qui ne
valloit que V solz ou XVI blans cousta avant le sabmedi XII solz parisis;
la livre de chandelle X solz parisis; la livre de beurre sallé X solz
parisis, et toutes autres choses au prix. Et vendoit chascun marchant
ainsi qu'il voulloit toutes denrées, car nul n'y metoit aucun remede pour
le prouffit publique, mais disoit on que tous ceulx qui y devoient mettre
le meilleur remede estoient marchans eulx mesmes; par quoy le povre
peuple souffroit tant de pouvreté, de fain, de froit et de toute autre
meschance, que nul ne le scet que Dieu de paradis, car quant le tueur des
chiens avoit tué des chiens, les pouvres gens le suyvoient aux champs
pour avoir la char ou les trippes pour leur menger.
307. Item, le dimenche devant la Penthecoste commencerent les bouchiers à
vendre char à la porte de Paris, et laisserent le cymetiere Sainct-Jehan,
Petit-Pont, la halle de Beauvays et les autres boucheries qui par devant
avoient esté faictes.
308. Item, en cel an fut yver si long et si dyvers qu'il faisoit tres
grant froit jusques en la fin de may, et en la fin de juing n'estoient
pas les vignes encore fleuries; et si fut si grant année de channilles
que le fruict fut tout degasté, et furent en celle année trouvés à Paris
en aucuns lieux escorpions que on n'avoit point en ce temps acoustumé à
veoir.
309. Item, en ce temps à la porte Sainct-Honoré fut veue dessoubz le pont
en l'eaue une source comme de sang ung pou moins rouge, et fut apperceue
le jour Sainct Pere et Sainct Paul qui fut au dimenche, et dura jusques
au mercredy ensuivant; et en furent les gens qui y alloient moult
esbahiz, et tant qu'il convint que la porte fust fermée et le pont levé
deux jours[642] pour la grant multitude du peuple qui là alloit, et si ne
pot oncques personne savoir la signifiance de la chose.
[642] «Et le pont levé deux jours» manque dans le ms. de Rome.
310. Item, le jeudy ensuivant, vigille Sainct Martin, furent criées les
monnoies à Paris, que le gros de XVI deniers ne vauldroit que IIII
deniers parisis, le blanc de IIII deniers I denier parisis; une piece de
monnoie de II deniers parisis qui pour lors estoit[643] ne valloit que
une maille; qui moult dommaiga pouvres gens et ne fist prouffit que à
ceulx qui avoient rentes et revenues[644].
[643] Ms. de Paris: une pièce de monnoie qui pour lors estoit de
III deniers.
[644] Une ordonnance du 26 juin, applicable dans tout le royaume
et publiée le jeudi 3 juillet au Parlement ainsi que dans Paris,
régla à la fois le cours des monnaies et le mode de payement des
rentes et loyers; ce fut une mesure désastreuse pour la
population parisienne; ces lettres portaient en effet que «toutes
debtes deues,» soit pour loyers de maisons, soit pour rentes et
gages quelconques, échus depuis la Saint Jean 1420 jusqu'au jour
de la publication, devraient être payées en monnaie comptée à
l'ancien prix, et, pour les termes suivants, d'après le nouveau
cours fixé comme il suit: l'écu d'or, 30 sols tournois; le mouton
d'or, 20 sols tournois; le gros de 20 deniers tournois, 5
deniers; le blanc de 10 deniers tournois, 2 deniers obole, et la
monnaie noire, une maille (Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 163, 164).
311. Item, le jour sainct Martin, entra le roy d'Engleterre à Paris à
belle compaignie[645], et si ne savoit-on rien de sa venue, tant qu'il
fut à Sainct-Denis en France.
[645] Clément de Fauquembergue dit au contraire que le roi Henri
V fit son entrée le 4 juillet «en compagnie de petit nombre
d'archiers et gens d'armes.» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 236.)
312. Item, en ce temps estoient les loups si affamez qu'ilz desterroient
à leurs pattes les cors des gens que on enterroit aux villaiges et aux
champs; car partout où on alloit, on trouvoit des mors et aux champs et
aux villes de la grant povreté qu'ilz [du cher temps et de la famine]
souffroient, par la maldicte guerre qui touzjours croissoit de jour en
jour de mal en pire.
313. Item, en ce temps estoit [tres] grant mortalité, et tous mouroient
de chaleur qui ou chief les prenoit et puis la fievre, et mouroient sans
rien ou pou empirer de leur char, et toutes femmes ou les plus jeunes
gens. En ce temps estoit le vin si cher que chascune pinte de vin moyen
coustoit IIII solz parisis; et si n'amendoit point le pain, et si y avoit
en ce temps à Paris plus de blé que homme qui fust né en ce temps [y]
eust oncques veu de son aage, car on tesmoignoit qu'il y en avoit pour
bien gouverner Paris [pour plus] de deux ans entiers, et si n'estoit
point [encore] cuilly l'aoust de nul grain.
314. Item, en ce temps estoit une grosse murmure [à Paris] pour le cry
devantdit de la monnoye, car tous les gros (_sic_), ceulx du Pallays, du
Chastellet se faisoient poier en forte monnoye[646], et tout le demainne
du roy, comme impositeurs, quatriesmes et toutes subsides; et ne
prenoient le gros que pour iiii deniers parisis, et le mettoient en
toutes choses aux pouvres gens pour XVI deniers parisis. Sy se coursa le
commun et firent parlement en la maison de ville; quant les gouverneurs
les virent, si orent paour, et firent crier que le terme des maisons
premier venant se paieroit en XII gros pour ung franc, et ce pendant on y
remedieroit le mieulx que on pouroit, et estoit environ X ou XII jours
après la Sainct Jehan, l'an mil CCCCXXI. Et fut dit ou cry que la
darraine sepmaine d'aoust chascun qui tenoit maison à titre de louaige,
ou qui devoit cens ou rente, allast parler à son hoste, ou censier ou
rentier, savoir en quelle monnoye ilz se vouldroient paier après la
Sainct Remy, et, ouye leur responce, ilz estoient quictes pour renoncer
au louaige[647], ou cens ou rente; dont le peuple se deporta et fut
apaisié, pour ce que encore avoient deux moys de terme à prendre ou
renoncer, et que le terme de la Sainct Remy venant seroit poié, comme on
l'avoit acoustumé devant, xii gros pour ung franc.
[646] L'obligation d'acquitter tout impôt en forte monnaie excita
une indignation générale et indisposa les esprits. A ce sujet, un
boucher de Beauvais laissa échapper ces paroles singulièrement
significatives: «Il nous vauldroit mieulx, s'écria-t-il, que on
nous coppast les testes, que nous faire pour noz cens paier forte
monnoie, ou que nous les coppissions aux juges qui nous y
vouldroient contraindre; ilz nous vouldroient faire estre
larrons, s'il nous faloit paier noz cens en forte monnoie» (Arch.
nat., JJ 171, no 483).
[647] Les locataires des maisons possédées par le chapitre de
Notre-Dame s'empressèrent pour la plupart d'user de cette faculté
et déclarèrent leur intention de renoncer «au louage» des
immeubles qu'ils occupaient, parce que l'ordonnance récemment
publiée les mettait dans l'alternative de payer à partir de la
Saint Remy en forte monnoie ou de signifier leur congé aux
propriétaires. Le chapitre, bien avisé, comprit les difficultés
de la situation et consentit à recevoir ses loyers en monnaie
courante, non seulement pour le terme qui allait échoir, mais
encore pour les termes suivants (Arch. nat., LL 215, fol. 337).
Une ordonnance générale, rendue le 15 décembre 1421 et publiée le
17 dans les carrefours, réglementa les payements (_Ibid._, X{la}
8603, fol. 76).
315. Item, en ce temps estoient les loups si affamez qu'ilz entroient de
nuyt es bonnes villes et faisoient moult de dyvers dommaiges, et souvent
passoient la riviere de Saine et plusieurs autres à neu; et aux
cymetieres qui estoient aux champs, aussi tost que on avoit enterré les
corps, ilz venoient par nuyt et les desterroient et les mangoient; et les
gembes que on pendoit aux portes mengerent ilz en saillant, et les femmes
et enfans en plusieurs[648] lieux.
[648] «Plusieurs» manque dans le ms. de Rome.
316. Item, la premiere sepmaine du mois d'aoust, l'an mil CCCCXXI, fut
institué prevost de Paris Pierre dit le Barrat[649].
[649] Pierre le Verrat, seigneur de Crosne, écuyer d'écurie du
roi, institué bailli de Montargis le 27 décembre 1415, résigna
ses fonctions le 30 mai 1416 (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 58).
Après l'attentat de Montereau, il fut envoyé en Picardie et en
Champagne avec mission de notifier aux habitants des bonnes
villes la fin tragique du duc de Bourgogne et resta absent près
de trois mois (_Ibid._, KK 17, fol. 75 vº). Capitaine du château
de Vincennes vers le milieu de l'année 1420, il fut nommé prévôt
de Paris le 31 juillet 1421 et figure au début de l'année 1423
parmi les officiers du régent qui négocièrent la reddition de
Meulan (Monstrelet, t. IV, p. 138). Pierre le Verrat se signala
par de nombreux services rendus dans maintes occurrences,
notamment à l'occasion de la garde des forteresses de Sens, de
Melun, du Bois de Vincennes, et reçut pour ses gages arriérés une
portion de la châtellenie de la Queue-en-Brie, confisquée sur
Jeanne Gencien, avec la terre de Grandpré, plus une maison dite
«la maison de Buye (Arch. nat., JJ 172, nos 214, 227).» Pendant
qu'il était capitaine de Sens, il lui arriva une assez singulière
mésaventure; en 1426, cinq otages confiés à sa garde par le comte
de Salisbury trompèrent la surveillance du lieutenant de Pierre
le Verrat, alors à Paris, et s'échappèrent par les fossés; le
comte de Salisbury rendit Le Verrat civilement responsable de
l'évasion et l'assigna devant le Parlement de Paris (_Ibid._,
X{la} 4795, fol. 5). A la date du 14 novembre 1432, le même
personnage, désormais fixé à Paris, fut chargé par le Parlement
d'arrêter toutes les dispositions concernant les obsèques et
funérailles de la duchesse de Bedford et prit part, le 12 janvier
1436, aux délibérations du Conseil tenu à l'effet d'organiser la
défense de la capitale menacée (_Ibid._, X{la} 1481, fol. 63, 112
vº). Après l'expulsion des Anglais, il dut se retirer auprès du
duc de Bourgogne, dont il devint l'un des conseillers (La Barre,
t. II, p. 185). Ses biens confisqués furent attribués au sieur de
Coetivy avec 2,000 saluts d'or provenant du douaire de sa fille.
Pierre le Verrat, qui décéda avant septembre 1440, avait épousé
Catherine Alory, veuve de Guillaume Barbery; sa fille Denise fut
mariée à un marchand lucquois établi à Paris, Jacques Bernardini,
qui, en 1436, se réfugia à la Bastille avec les Anglais et se
retira à Rouen. Les autres filles de Catherine Alory, nées de son
premier mariage, épousèrent Pierre de Landes, Jean Chanteprime et
Jean Piédefer (Arch. nat., X{la} 4798, fol. 283; X{1c} 135; X{2a}
23, fol. 64 PP 118; Memorial Bourges fol. 19).
317. Item, en cellui temps[650], print le roy d'Engleterre Dreux[651],
Bonneval, Espernon[652] et autres villes, par traicté que les Arminalx
qui dedens estoient s'en allerent sauvement, que puis firent tant de
maulx que nul ne le croiroit.
[650] Ms. de Rome: moys.
[651] Dreux, assiégé le 18 juillet, se rendit aux Anglais le 20
août, la garnison, privée de son chef Amaury d'Estissac, n'ayant
opposé qu'une faible résistance; à la suite de la capitulation,
les habitants obtinrent en septembre 1421 des lettres d'abolition
dont le bénéfice fut étendu même aux absents (Arch. nat., JJ 171,
nos 442 à 449).
[652] Avec Bonneval et Épernon, les Anglais réduisirent entre
autres places Gallardon, Nogent-le-Roi, Tillières et Croisy.
318. Item, en ce temps estoit tout fruict si cher que on n'avoit que IIII
pommes pour ung blanc; le cent de noix valloit[653] IIII solz; deux
poires VI blans; deux livres de chandelle pour XVI solz parisis; ung
petit fromaige XIII solz parisis; ung œuf III blans; ung boisseau de
feves ou pois II frans; la livre de beurre XXVIII blans; la pinte de
huylle XVI solz parisis; une paire de souliers de cordouan XXIIII solz;
la paire de basanne XVI solz; la pinte de vin IIII solz; la char plus
chere que oncques mais.
[653] «Valloit» manque dans le ms. de Rome.
319. Item, en ce temps, print le roy d'Angleterre deux villes moult
nuysans à Paris, que les Arminalz tenoient, assavoir, Baugency[654] et
Villeneufve-le-Roy[655], et de là s'en vint devant Meaulx, droict à la
Sainct-Remy.
[654] Les mss., au lieu de «Rangenay», portent «Baugency», où
l'on sait que le roi d'Angleterre conduisit ses troupes avant de
mettre le siège devant Villeneuve-sur-Yonne (Monstrelet, t. IV,
p. 70).
[655] Villeneuve-sur-Yonne, dont les partisans du dauphin
s'étaient emparés au mois de février 1421, tomba entre les mains
du roi Henri V le 27 septembre, après un siège de deux ou trois
jours (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 241); en 1429, cette place,
toujours au pouvoir des Anglais, avait pour capitaine Pierre
Grassart, qui commandait en même temps à la Charité (_Ibid._, JJ
174, fol. 149 vº).
320. Item, en ce temps estoit le duc de Bourgongne devant Sainct-Requier
en Pontieu, et là tenoit le siege, et comme il volt aller à
Boulongne-sur-la-mer en pelerinaige, les Arminalz le seurent et le
cuiderent sourprendre, mais la Vierge Marie y fist miracle, car une
partie de ses gens le laissa et s'enfuirent comme consentans de la venue
des Arminalz; mais malgré eulx, par la grace de Dieu [et de sa glorieuse
mere], les Arminalz furent tous[656] desconfiz, et en demoura bien XIc
sur la place, sans les cappitaines qui furent prins, et tous les grans
qui là estoient, [qui] furent menez en diverses prinsons[657].
[656] «Tous» manque dans le ms. de Rome.
[657] Après avoir levé le siège de Saint-Riquier, Philippe le Bon
livra bataille, le samedi 30 août, aux troupes dauphinoises qui
venaient au secours de cette place, et, malgré la panique qui
faillit compromettre le sort de la journée, remporta un avantage
signalé sur ses adversaires. Parmi les capitaines français faits
prisonniers se trouvaient Poton de Saintrailles, le bâtard de la
Hire, Gilles et Louis de Gamaches, Raoul de Gaucourt. Quant au
chiffre des morts donné par l'auteur du Journal parisien, il est
fort exagéré; l'estimation la plus élevée est celle de Lefèvre de
Saint-Remy, qui évalue à 6 ou 700 la perte des deux partis; le
chiffre moyen indiqué par Monstrelet et G. Chastellain est de 4 à
500, dont le sixième environ représente celle des Bourguignons.
Par convention spéciale conclue au mois de novembre 1421, la
reddition de Saint-Riquier aux Bourguignons servit de rançon aux
prisonniers français; les habitants, à l'exception du maire J. de
Bersaque et de quelques autres individus, obtinrent, le 28 août
1422, des lettres de rémission (Arch. nat., JJ 172, no 145).
321. Item, le IIIe jour de novembre ensuivant mil IIIIc XXI, fut
derechief la monnoie criée, que les gros de XVI deniers ne seroient mis
que pour II deniers[658], et firent autre monnoie qui ne valloit que II
deniers tournois[659], dont le peuple fut si oppressé et grevé que povres
gens ne povoient vivre; car comme choux, poreaux, ongnons, verjus, etc.,
on n'avoit à moins de II blans, car ilz ne valloient que ung denier après
le cry. Et qui tenoit à louaige maison ou autre chose, il en convenoit
paier VIII foys plus que le louaige, c'est assavoir, du franc VIII frans,
de VIII frans, LXIIII frans; [ainsi] des autres choses, dont le povre
peuple ot tant à souffrir de fain et de froit que nul ne le scet que
Dieu. Et si geloit aussi fort à la Toussaint qu'il fist oncques à Nouel,
et ne fynoit [on] de rien qui n'avoit menue monnoye.
[658] Indépendamment de l'ordonnance spéciale fixant le cours du
gros et mentionnant l'émission de nouvelles espèces, ordonnance
datée du 12 octobre et publiée le 3 novembre dans les carrefours
de Paris, un mandement du 31 octobre à l'adresse du prévôt de
Paris, également publié le 3 novembre, interdit non seulement la
circulation, mais encore la conservation des anciennes monnaies,
dont le dépôt devait être opéré sous peine de confiscation et
d'amende arbitraire, et réglementa le prix des denrées et
marchandises ainsi que le salaire des ouvriers suivant un tarif
uniforme (Arch. nat., X{la} 8603, fol. 74 vo; Z{1b} 58, fol.
165).
[659] Il s'agit de doubles tournois blancs portant une fleur de
lys couronnée, à un denier douze grains de loy, et de neuf sols
quatre deniers obole au marc de Paris. Ces doubles qui «au commun
langaige furent appelez niquets» devaient avoir cours pour deux
tournois pièce; quant aux simples tournois au type d'une fleur de
lys sans couronne, ils valaient un tournois.
322. Item, en ce temps avoit à Paris le premier presidant de Parlement,
nommé Philippe de Morvillier[660], le plus cruel tirant que homme eust
oncques veu à Paris, car pour une parolle contre sa voulenté, ou pour
sourfaire aucune denrée, il faisoit percer langues, il faisoit mener bons
marchans en tumbereaux parmy Paris, il faisoit gens tourner ou pillory;
brief il faisoit jugemens si crueulx et si terribles et si espoventables
que homme nul n'osoit parler contre luy ne appeller de luy, et avec ce
faisoit paier si grans amendes et si pesantes que tous ceulx qui venoient
entre ses mains s'en sentoient toutes leurs vies, ou de villennie ou de
chevance, ou de partie de leurs corps.
[660] Philippe de Morvilliers, avocat au Parlement de Paris,
plaida dans diverses affaires criminelles de novembre 1412 à
février 1414; compromis dans la conspiration de Pâques 1416, il
fut banni en même temps que le mercier Colin du Pont (Cousinot,
_Geste des nobles_, p. 160). C'est alors qu'il fut chargé de
présider le Parlement établi en Picardie par le duc de Bourgogne
(Monstrelet, t. III, p. 145, 234). Après l'entrée des
Bourguignons à Paris, Philippe de Morvilliers fut appelé, le 12
juillet 1418, au poste de premier président du Parlement, vacant
par suite de la révocation de Robert Mauger. D'importantes
missions lui furent confiées, la plupart affectant un caractère
politique. Il était à Montereau lors de l'assassinat de Jean
Sans-Peur, eut grand'peine à s'échapper et revint à Troyes, fut
envoyé en Flandre auprès du nouveau duc de Bourgogne, se rendit
ensuite en Normandie vers le roi d'Angleterre et revint à Paris à
la fin de décembre 1419. Il visita le duc de Bretagne en décembre
1422 (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 265); on le voit faire de
fréquents voyages à Rouen où le mandait le duc de Bedford; l'une
de ces absences se prolongea du 3 novembre 1425 au 3 avril 1426
(Stevenson, _Wars of the English in France_, vol. II, 1re partie,
p. 57, 65). De nombreuses donations récompensèrent ses services;
le premier président du Parlement occupait en 1421 une maison rue
de la Bretonnerie, faisant le coin de la rue Pernelle-Saint-Paul,
dont le roi l'avait gratifié, indépendamment de plusieurs hôtels
sis rue Vieille-du-Temple et rue de la Mortellerie (Arch. nat.,
JJ 172, no 185). Si en 1421 Philippe de Morvilliers exerçait au
sein de la capitale une autorité despotique qui le rendait aussi
impopulaire, c'est que le roi l'avait «commis à la police de sa
bonne ville de Paris.» Chassé de Paris par le retour de Charles
VII et dépossédé de sa charge de premier président, il mourut le
25 juillet 1438 et fut inhumé avec Jeanne du Drac, sa femme, à
Saint-Martin-des-Champs (Cf. Longnon, _Paris pendant la
domination anglaise_, p. 29, 41, 229).
323. Item, en ce temps il ordonna, de sa maistrise et de son orgueil, que
nul orfevre ne nul d'autre mestier ne changeroit pour nul besoing à son
amy ne à aultre or pour monnoye, ne monnoye pour or que les
changeurs[661]; et si n'y avoit si hardy changeur qui eust osé prendre
d'ung escu d'or pour change que II deniers tournoys[662], qu'i ne lui
eust fait tantost amender [de II ou] de IIIc livres de bonne monnoye.
[661] Cette prohibition, au moins en ce qui concerne les
orfèvres, remontait au lundi 18 décembre 1419; voici le texte
même de la décision prise ce jour par les généraux maîtres des
monnaies: «Fu dit aux maistres du mestier d'orfevrerie que il
estoit venu à la cognoissance du comptoir que plusieurs orfevres
faisoient fait de change publiquement, qui estoit contre les
ordonnances du fait des monnoies, et pour ce leur fu enjoint et
defendu de par le roy que doresnavant ilz ne s'entremeissent de
faire fait de change (Arch. nat., Z{1b} 2).» Un arrêt, rendu par
le Parlement le 31 décembre 1421 au profit des maîtres jurés du
métier de changeur, interdit aux orfèvres l'achat de toute
monnaie d'or en circulation dans le royaume, et pour les besoins
de leur profession leur ordonna de se pourvoir auprès des
généraux maîtres des monnaies (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 244).
[662] L'un des articles de l'ordonnance du 31 octobre 1421
enjoignait effectivement aux changeurs de délivrer «aux marchans
ou populaires qui requerront et vouldront avoir or pour et ou
lieu de la nouvelle monnoie» l'écu neuf à raison de dix-huit sols
parisis, et le salut à raison de vingt sols parisis de cette même
monnaie, «sans pour ce prendre, recevoir ne exiger que deux
tournois pour piece d'or et non plus» (Arch. nat., Z{1b} 58, fol.
165 vo).
324. Item, en ce temps, estoit uncores le roy d'Angleterre devant Meaulx,
qui là perdoit moult de ses gens de fain, de froit; car environ quinze
jours ou troys sepmaines devant Nouel, plut tant fort jour et nuyt, et
tant negea au hault païs que Sainne fut si desrivée et si grant que en
Greve elle estoit jusques par deça le moustier du Sainct-Esperit[663]
plus de deux lances, et en la grant court du Pallays tout oultre le
moustier de Nostre-Dame, de dessoubz la Saincte-Chappelle et en la place
Maubert [emprès] la Croix-Hemon[664]. Et [ne] dura [que] dix jours, et
puis commença descroistre le dimenche devant Nouel[665], et tant qu'elle
mist à croistre il geloit si fort que tout Paris estoit prins de glace
et de gelée, et ne povoit-on mouldre à nul moulin à eaue nulle part que à
ceulx au vent, pour les grans eaues.
[663] L'hôpital du Saint-Esprit formait un carré, limité à
l'ouest par la place de Grève, à l'est par la rue des
Vieilles-Garnisons, au sud par l'Hôtel de ville qui touchait à la
chapelle de l'hôpital.
[664] La Croix-Hémon était le nom du carrefour auquel
aboutissaient les rues Saint-Victor, de la
Montagne-Sainte-Geneviève, des Noyers, de Bièvre et la place
Maubert.
[665] Une procession en l'honneur de sainte Geneviève fut
organisée le 20 décembre, afin que cette sainte, par son
intercession auprès du Tout-Puissant, daignât faire cesser le
fléau dévastateur. Fort heureusement, dans la nuit la Seine
commença à décroître, ce qui n'empêcha point, dit le greffier du
chapitre Notre-Dame, la procession d'avoir lieu (Arch. nat., LL
215, fol. 350).
325. Item, en ce temps, toute maleureuseté estoit à Paris par lui qu'il
faisoit paier à tout homme qui n'avoit point de puissance selon sa
qualité, argent fin, l'un IIII marcs[666], l'autre III, l'autre II,
l'autre III ou IIII onces, et pour faire celle meschante monnoye davant
dicte; et qui estoit reffusant, tantost avoit sergens en sa maison et
estoit mené en prinsons diverses, et ne povoit on parler à lui, et le
convenoit paier, et n'eust eu plus vaillant au monde, puis que ce
president l'avoit dit. Et estoient de son conseil deux autres tirans,
Jehan Dole[667] et Pierre d'Orgemont, qui misdrent Pierre d'Orgemont
était, de même que Jean Dole, commissaire et gouverneur des
finances du royaume (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 230 vº).
marchandise si au bas, que homme ne vendoit ne n'achetoit que seullement
pain et vin, car ung homme estoit tout chargé de dix frans en monnoye, et
pour ce n'en portoit on point dehors. Et si estoit chascun si grevé de
paier sa maison que plusieurs renoncerent en ce temps à leurs propres
heritaiges pour la rente, et s'en alloient par desconfort vendre leurs
biens sur les carreaux, et se partoient de Paris comme gens[668]
desesperez. Les ungs alloient à Rouen, les autres à Senliz, les autres
devenoient brigans de boys[669] ou Arminalz, et faisoient tant de maulx
après, comme eussent fait les Sarasins, et tout par le faulx gouvernement
des devantdiz loups ravissans, qui faisoient contre la deffence du Vieil
Testament et du Nouvel, car ilz mengeoient la char à tout le sang, et si
prenoient la brebiz et la laine. Helas! la grant pitié d'aller parmy la
ville de Paris, fust à feste ou autre jour, car vrayement on y veoit plus
de gens demandans l'aumosne que d'autres, qui maudisoient leurs vies C
mille foys le jour, car trop avoient à souffrir. Car en ce temps on leur
donnoit tres pou, car chascun avoit tant à faire de soy que pou povoit
ayder à aultre nulle personne, ne vous eussiez esté en [quelque]
compaignie que vous ne veissiez les ungs lamenter ou plourer à grosses
lermes, maudisant leur nativité, les autres fortune, [les autres] les
signeurs, les autres les gouverneurs, en criant à haulte voix bien
souvent et asseurement[670]: «Helas! hélas! vray tres doulx Dieu, quant
nous cessera ceste pesme douleur et[671] ceste doloreuse vie et de
dampnable guerre»; en disant maintes foys: «[Vray Dieu] _vindica
[sanguinem] Sanctorum_! Venge le sang des bonnes creatures qui meurent
[sans deserte] par ces faulx traistres Arminalx.»
[666] Cet emprunt forcé, voté par les gens des Trois États
assemblés à Paris, emprunt que Juvénal des Ursins (p. 562)
appelle «l'impost des marcs d'argent,» mécontenta vivement la
population parisienne qui pour huit francs versés en argent ne
recevait que sept francs au monnayage (Chastellain, t. I, p.
313). Si l'auteur du Journal parisien s'élève aussi vivement
contre cette contribution, c'est qu'elle frappa indistinctement
les bourgeois, marchands et gens d'église. M. Douët d'Arcq
(_Recueil de pièces inédites sur le règne de Charles VI_, t. II,
p. 417) a donné des extraits du compte de Jean Courtillier,
changeur, chargé de recevoir l'impôt des marcs d'argent dans les
quartiers de la Cité et de l'Université (Arch. nat., KK 323). Le
marc d'argent qui, en 1391, valait 6 livres 2 sols tournois,
avait atteint, dans la période comprise entre le 3 février et le
3 novembre 1421, le prix de 28 livres tournois, mais après le 3
novembre il retomba à 6 livres 3 sols tournois; quant au marc
d'or fin, il valait alors 70 livres 5 sols tournois.
[667] Jean Dole ou Doule, avocat au Trésor dès 1401, plaida
également au Parlement jusqu'à 1419; il ne fut jamais, quoi qu'en
dise Blanchard (_Généal. des maistres des Requestes de l'hôtel_,
p. 122), avocat général; le compte du Trésor de 1420 le qualifie
conseiller du roi et avocat en Parlement (Arch. nat., KK 17, fol.
49 vº); à cette époque, il fit un voyage en Normandie auprès du
roi d'Angleterre et se rendit également pour les affaires de
l'État auprès du duc de Bourgogne. Il fut nommé, avant mars 1421,
maître des Requêtes de l'Hôtel et trésorier de France (Arch.
nat., KK 33, fol. 6 vº). P. Cochon (Chronique normande, p. 437),
l'appelle «l'un des plus avanchiez d'autour le roy d'Angleterre,»
qui l'envoya à Troyes, en compagnie des comtes de Kent et de
Warwick, pour négocier son mariage avec Catherine, fille de
Charles VI (Juvénal des Ursins, p. 557). Dole siégeait avec
Pierre d'Orgemont dans la séance extraordinaire tenue par le
Parlement le 12 mars 1421 pour le jugement des prisonniers de
Melun. Le 9 septembre 1421, il fut, ainsi que l'évêque de
Thérouanne, investi du gouvernement des finances (Arch. nat.,
X{la} 1480, fol. 230 vº, 240 vº). Après la mort de Henri V, il
devint conseiller du régent et, en cette qualité, assista le 24
septembre 1425 à la lecture de la bulle du pape Martin V,
interdisant tout duel entre le duc de Bourgogne et le duc de
Glocester (Stevenson, _Wars of the English_, vol. II, 2e partie,
p. 414).
[668] «Gens» manque dans le ms. de Rome.
[669] Les lettres de rémission de cette époque abondent en
détails curieux sur le genre de vie et les exploits de ces
«brigans de bois, aguetteurs de chemins», qui avaient établi leur
repaire dans les forêts de Lyons, de Bray, de Jouy, du pays
d'Auge. Ces malheureux, poussés à bout par la misère,
contraignaient les habitants des campagnes à leur porter des
vivres ou faisaient irruption pendant la nuit dans les villes,
disant «qu'ilz mouroient de fain et qu'ilz ne vouloient que
soupper» (Arch. nat., JJ 172, no 502). L'un de ces «brigans» ou
«Armignaz» (on leur donnait indifféremment l'un ou l'autre de ces
noms), songeant au salut de son âme, donna, à cette intention, un
assemblage hétéroclite d'objets pillés, savoir, une peau
«d'escureux», un bissac de toile «ouquel avoit deux balances, du
vif argent, noix de Galles, coupperose, rigolice, et environ dix
livres de cire» (_Ibid._, no 609). Ces brigands et leurs
émissaires étaient impitoyablement traqués et justiciés, témoin
ce «messagier» qui fut apprehendé et, pour ses démérites,
décapité à Vernon (_Ibid._, no 597).
[670] Ms. de Rome: «à sceu» au lieu de «bien souvent et
asseurement.»
[671] Ms. de Paris: en.
326. Item, en ce moys de decembre, le Ve jour d'icelluy, ot la fille de
France en Angleterre ung filx nommé Henry[672].
[672] Catherine de Valois mit au monde le 6 décembre, au château
de Windsor, un fils qui eut pour parrains le duc de Bedford et
l'évêque d'Exeter. Le 23 octobre précédent, le chapitre de
Notre-Dame, après avoir pris connaissance des lettres adressées
par la reine d'Angleterre aux habitants de la ville de Paris en
vue d'obtenir une heureuse délivrance, décida à cet effet qu'une
messe solennelle de Notre-Dame serait célébrée le lendemain dans
la cathédrale et que le prévôt des marchands, destinataire
desdites lettres, en serait avisé (Arch. nat., LL 215, fol. 344).
327. Item, le lundy devant Noel, l'andemain Sainct Thomas, furent
apportées les nouvelles à Paris, dont on sonna partout moult grandement,
et fist on par tout Paris les feux comme à la Sainct Jehan[673].
[673] Le mercredi suivant (24 décembre), des processions
générales à l'église Notre-Dame fêtèrent cet heureux événement
(Arch. nat., X{la} 1480, fol. 244).
[1422.]
328. Item, [en ce temps], la vigille de la Thyephaine, vint à Paris le
duc de Bourgongne[674], qui admena foison de gens d'armes qui firent
moult de mal aux villaiges d'entour Paris, car il ne demoura riens après
eulx qu'ilz peussent (emporter)[675], s'il n'estoit trop chault ou trop
pesant; et les Arminalx estoient au costé de la porte Sainct-Jacques, de
Sainct-Germain, de Bordelles jusques à Orleans, qui faisoient des maulx
tant que oncques firent tyrans Sarazins.
[674] Philippe le Bon entra le 5 janvier à Paris avec le comte de
Saint-Pol et toute sa chevalerie, et fut «receu des Parisiens
tres solemnellement» (Monstrelet, t. IV, p. 78). Après avoir
visité Charles VI au Bois-de-Vincennes, il partit le vendredi 16
janvier, en compagnie du chancelier de France, des évêques de
Thérouanne et de Beauvais, pour rejoindre le roi d'Angleterre
occupé au siège de Meaux (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 245).
[675] Lacune d'un mot dans les mss.
329. Item, en ce temps estoit le roy d'Angleterre devant Meaulx, et y
fist son Nouel et sa Thyephaine, qui en toute la Brie avoit ses gens qui
partout pilloient; et, pour iceulx et pour les devantdiz, on ne povoit
labourer ne semer nulle part. Souvent on s'en plaignoit aux signeurs
dessusdiz, mais ilz ne s'en faisoient que mocquer ou rire, et en
faisoient leurs gens pis trop que davant, dont le plus des laboureurs
cesserent de labourer, et furent comme desesperez, et laisserent femmes
et enffans, en disant l'un à l'autre: «Que ferons nous[676]? Mettons tout
en la main du deable, ne nous chault que nous devenons; autant vault
faire du pis qu'on peut comme du mieulx. Mieulx nous vaulsist servir les
Sarazins que les Chrestiens, et pour ce faisons du pis que nous pourrons.
Aussi bien ne nous peut on que tuer ou que prendre; car par le faulx
gouvernement des trestres gouverneurs, il nous fault renyer femmes et
enfans, et fouir au boys comme bestes esgarées; non pas ung an ne deux,
mais il a ja XIIII ou XV ans que ceste dance doloreuse commença, et la
plus grant partie des signeurs de France en sont mors à glaive, ou par
poison, ou par traïson, ou sans confession, ou de quelque mauvaise mort
contre nature.»
[676] «Que ferons nous» manque dans le ms. de Rome.
330. Item, en ce temps n'avoit point à Paris de evesque, car maistre
Jehan Courtecuisse devant dit, esleu par l'Université et par le clergé et
par Parlement, ne plaisoit point au roy d'Angleterre, et pour ce ne fut
il tout cel an aucunement possesseur de l'evesché, mais demoura tout ce
temps à Sainct-Germain-des-Prez, car il n'estoit pas bien asseur en son
hostel à Paris, pour ce qu'il n'estoit en la grace du roy
d'Angleterre[677].
[677] Jean Courtecuisse, comme l'on sait, avait été élu
contrairement au vœu exprimé par le roi d'Angleterre, qui avait
inutilement usé de tous les moyens pour empêcher cette élection,
allant même jusqu'aux menaces, ainsi que le montre le langage
tenu le 24 décembre 1420 par le premier chapelain de Charles VI,
langage textuellement reproduit par l'un des chanoines de
Notre-Dame, Jean Voygnon: «Messeigneurs, dit-il, je viengs de la
Court, et m'a chargé mons. le premier chapelain de vous dire ce
que je vous diré. Il m'a dit que messire Lourdin de Saligny et
messire Regnier Pot, chevaliers, sont venus à lui et li ont dit
de par le roy d'Angleterre que il vous deist que vous elisissiez
cellui pour qui il vous avoit ou a prié, et se vous faictes
aultrement, l'eglise de Paris en pourra bien avoir à souffrir, et
cellui que vous eslirez n'ara pas beau demourer en ce royaume.»
(Arch. nat., LL 215, fol. 304.) Bien que l'élection de Jean
Courtecuisse eût été confirmée par bulle du 16 juin 1421, le
nouvel évêque n'avait point trouvé grâce auprès du roi
d'Angleterre, et le 31 août 1421, à la requête de l'Université,
le Parlement dut lui donner lettres recommandatoires à l'adresse
de Henri V (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 239). Le chapitre de
Notre-Dame lui-même écrivit en sa faveur le 20 octobre (_Ibid._,
LL 215, fol. 343). Le roi anglais se montra inflexible et, au
début de l'année 1422, témoigna tout son déplaisir de la présence
à Paris de l'élu, s'en prenant au chapitre qui n'avait pas trouvé
moyen de l'éloigner (_Ibid._, fol. 353). Jean Courtecuisse fut
transféré à l'évêché de Genève le 12 juin 1422 et mourut le 4
mars 1423; il n'oublia point, dans ses dispositions
testamentaires, le chapitre de Notre-Dame et lui légua 1,200 écus
d'or, sans préjudice des donations énumérées dans un acte du 28
juillet 1422 (_Ibid._, fol. 511). Pour conserver le souvenir de
ces libéralités, le chapitre institua un obit solennel chaque
année (_Ibid._, fol. 343).
331. Item, pour la bienvenue du duc de Bourgongne devantdit on fist crier
que une petite monnoye nommée noireis, qui ne valloit que une poictevine,
vauldroit une maille tournoise[678]; et fut tout le bien qu'il nous fist
pour lors à la ville de Paris, qui tant l'amoit et qui tant avoit eu à
souffrir et encore avoit et de rechief pour lui et pour son pere, qui
tant fut long et negligent en ces choses toutes, que Dieu scet. Et
vraiement le filx en tenoit bien les taches, car il eust bien fait en ung
quart d'an[679] ce où il mettoit deux ou trois ans, et faisoit bien
semblant que de la mort de son pere pou ou nyant lui chausist; car certes
il menoit telle vie dampnable et de jour et de nuyt, comme avoit fait le
duc d'Orleans et les autres signeurs qui estoient mors moult
honteusement, et estoit gouverné par jeunes chevaliers plains de folie et
de oultrecuidance, et gouvernoit selon ce qu'ilz se gouvernoient, et eulx
selon lui, et en vérité de Dieu à nul d'eulx ne challoit [que] d'acomplir
sa voulenté.
[678] L'ordonnance générale du 15 décembre 1421, publiée le
samedi 17 janvier 1422, en vue de fixer définitivement le cours
des monnaies d'or et d'argent, telles que saluts, demi-saluts,
nobles, demi-nobles, quarts de nobles, blancs deniers et gros,
assimile comme valeur le double denier parisis à la maille
tournoise (Arch. nat., X{la} 8603, fol. 77 vº).
[679] «D'an» manque dans le ms. de Rome.
332. Item, en ce temps fut desposé de la prevosté de Paris cil qui est
nommé davant le Warrat, et fut le bailli de Vermandois[680] de
Champluisant[681].
[680] Nous restituons «de Vermandois» d'après le même ms.
[681] Simon de Champluisant, licencié ès lois, bailli de
Vermandois, était originaire de Noyon; reçu prévôt de Paris le
mardi 3 février 1422, il prêta serment en présence du Parlement
et non entre les mains du chancelier, comme le portaient ses
lettres d'institution que la Cour fit rectifier. Lorsqu'il quitta
la prévôté le 1er décembre suivant, le duc de Bedford récompensa
ses services en lui attribuant la charge de quatrième président
au Parlement, sans qu'il fût procédé à aucune élection, et il fut
installé le 2 décembre. Simon de Champluisant ne resta pas
inactif dans le nouveau poste qui lui était confié; on le voit
figurer au nombre des commissaires désignés le 18 septembre 1423
pour ouvrir une enquête sur les abus commis au Châtelet; le 24
février 1424, le Parlement lui donna mission de visiter les
merciers «et merceries de ceintures et autres joyaux d'or et
d'argent.» Le président de Champluisant mourut à la fin de
l'année 1426, laissant un fils nommé Charles, que l'on qualifie
d'écuyer; ses obsèques, auxquelles assistèrent les présidents et
conseillers, eurent lieu le lundi 30 décembre (Arch. nat., X{la}
1480, fol. 246, 264, 283, 290, 363).
333. Item, le roy d'Angleterre fist son Nouel, sa Thiephaine et sa
quarantaine devant Meaulx.
334. Item, le IIe jour de mars IIIIc XXI, le signeur d'Auphemont[682]
cuida venir conforter les Arminalx de Meaulx, et vint environ minuyt,
acompaigné de cent fers de lance, et savoit bien par où on povoit mieulx
entrer en la cité par sur les murs; et là les Arminalx de dedens avoient
mises eschelles apuyées aux murs pour monter ledit signeur d'Aulphemont
et ses gens, et avoient lesdiz Arminalx couvertes les eschelles de draps
de lit pour sembler à ceulx de l'ost, quant ilz tournoient pour faire le
guet, que ce fussent les murs qui blans estoient à celluy androit, et
aussi le cuidoit le guet en passant par celluy androit. Quant le guet fut
passé, ceulx de dedens virent que temps estoit de faire monter ledit
signeur, si firent le signe que faire devoient quant temps seroit de
monter, et monterent par les eschelles qui moult estoient près à près.
[682] Guy de Nesle, seigneur d'Offemont, l'un des gentilshommes
qui prirent fait et cause pour le Dauphin en Picardie, coopéra à
la prise de Saint-Riquier, et, à la suite du combat livré le 31
août 1421, rendit cette place au duc de Bourgogne en échange des
capitaines français restés entre ses mains (Fenin-Dupont, p. 157,
170). Fait prisonnier par les Anglais et grièvement blessé, le
seigneur d'Offemont obtint en juillet 1422 des lettres de
rémission et d'abolition sous la caution de son oncle, Raoul de
Coucy, évêque de Noyon, d'Aubert, seigneur de Cauny, et de Jean
de Flavy (Arch. nat., JJ 172, no 117). C'est dans la nuit du
lundi 9 mars qu'eut lieu la tentative infructueuse de Guy de
Nesle; cette date est fournie par la relation insérée au registre
du Conseil (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 248) et par la Chronique
des Cordeliers (p. 309). Le lendemain, à deux heures après midi,
les Anglais pénétrèrent par escalade dans la ville de Meaux dont
les défenseurs s'étaient retirés dans le Marché.
335. Item, la moitié des gens dudit d'Aulphemont alla esmouvoir l'ost,
pensant[683], que quant il seroit monté lui et l'autre moitié de ses
gens, qu'il vendroit compaignie[684] de ceulx de la ville pour secourer
les autres, mais il advint autrement. Quar, en la propre eschelle par où
ledit signeur montoit, avoit devant lui iiii ou v ribaulx, montans comme
lui, dont l'un avoit à son col unes besaces qui [toutes] estoient plaines
de harens sors que ledit larron avoit emblées en venant à ung marchant;
comme il estoit presque au plus hault de l'eschelle, et sa besace lui
eschappe, qui pesoit et estoit fort loyée, et encontre ledit signeur
d'Aulphemont sur la teste et le trebuche de si hault comme il estoit
dedens les fossez. Quant ses gens l'entendirent, si dirent l'ung à
l'autre: «Aidons à monsigneur. Helas! monsigneur est cheu!» Çà et là es
fossez avoit des Anglois du commun qui faisoient le guet, si cuidoient
que ceulx qu'ilz ouoient parler[685] fussent de leurs gens; mais, quant
ilz ouirent dire: «Aide à monsigneur!», [si] furent esbahiz, car bien
savoient que nul homme de nom n'avoient[686] celle nuyt avec eulx au
guet, et cuiderent que ceulx de la ville descendissent sur eulx. Si
cuiderent eslonger la place pour l'aller dire en l'ost, mais, pour ce
qu'il estoit après mynuit, que leurs corps estoient travailliez de
veiller, adventure les mena tout droit aux eschelles. Si ouirent que on
plaignoit trop le signeur, si dirent: «Monsigneur, de par le deable, pert
vous mors tretous[687]». Et crierent alarme, si furent les Arminalx si
effraiez qu'ilz s'enfouirent qui mieulx mieulx, et fut ledit signeur
prins par ung qui estoit queux de la cuisine du roy angloys, et dix ou
XII autres qui furent menez au roy d'Engleterre comme prinsonniers.
[683] Les mss. donnent: l'ost puissant.
[684] Ms. de Rome: accompagné de ceulx.
[685] Ms. de Paris: ceulx qui avoient parlé.
[686] Ms. de Paris: n'avoit esté.
[687] Ms. de Paris: Par vous morrons trestous.
336. Item, ceulx qui dedens la ville estoient savoient bien que la minne
que le roy d'Angleterre avoit fait faire estoit pres de[688] parcée, et
sceurent bien le lendemain que le sire d'Auphemont estoit prins et autres
assès, et que le plus des habitans estoient contre eulx, s'ilz eussent
peu ou osé. Si prindrent conseil ensemble qu'ilz porteroient leurs biens
et leurs vivres au Marché, qui moult estoit fort, et bouteroient le feu
en la ville, et tueroient tous ceulx qui ne seroient de leur malle
intencion dampnable; et ainsi commencerent à porter leurs biens oudit
Marché, et tellement et de tel cueur y entendirent, qu'ilz delaisserent
et oublierent tout entierement la garde des murs de la ville. Ung bon
proudomme des habitans de ladicte ville, quant il vit qu'ilz estoient en
ce point, si soy pensa, s'il povoit, qu'il garderoit la cité d'ardoir, et
monta sur les murs, et fist assavoir aux Angloys leur voulenté, et que
hardiement assaillissent, que personne ne leur contrediroit; si lui
baillerent une eschelle, et descendit, et fut mené au roy
d'Angleterre[689] et lui dist qu'il voulloit qu'on lui coppast le col, se
ainsi n'estoit, comme devant est dit. Si la fist tantost le roy assaillir
et la print sans avoir guieres de peine[690]. Quant les habitans de la
ville se virent ainsi sourprins, si se bouterent es eglises çà et là où
ilz porent et cuiderent mieulx eulx sauver; et quant le roy angloys
apperceut ainsi leur meschief, si fist crier partout que chascun revenist
à son propre hostel, et que chascun feist son labour, comme devant
faisoient. Et ainsi le firent, et le roy d'Angleterre mist le siege
devant le Marché de la dicte ville.
[688] Ms. de Paris: presque.
[689] «D'Angleterre» manque dans le ms. de Rome.
[690] La fin de la phrase, «si la fist, etc.,» manque dans
l'édition de La Barre.
337. Item, en ce temps avoit ou chastel de Oursay[691] XX murdriers ou
XXX, qui le VIe jour d'avril prindrent le pont et le chasteau de
Meullent[692], et fut avecques eulx le cappitaine de Estampes[693]; dont
tout enchery après merveilleusement en cellui an, l'an mil CCCC XXI à
Paris, pour ce qu'il ne venoit nulz vivres en ce temps à Paris que de
Rouen[694], si convenoit passer par là allant et venant; dont ceulx de
Paris furent moult esbahiz[695]. Mais par la grace de Dieu ilz ne s'y
tindrent que XIIII jours ou environ qu'ilz ne s'en allassent frans et
quictes par traicté, et emporterent tout ce qu'ilz voldrent emporter; car
on ne povoit pour lors mieulx faire, pour ce que le siege estoit
touzjours devant Meaulx.
[691] Ms. de Paris: Coursy.
[692] Ms. de Paris: Melun.
[693] Louis Paviot ou Patiot, capitaine d'Étampes, s'empara le
dimanche 5 avril du pont de Meulan, mais, assiégé aussitôt par le
comte de Salisbury, il se vit obligé de rendre la place le 15
avril. Lors du second siège que soutint Meulan en 1423, Louis
Paviot qui commandait la garnison fut tué d'un coup de canon
(Cousinot, _Geste des nobles_, p. 184, 189).
[694] Aussitôt que la prise de Meulan fut connue à Paris,
c'est-à-dire dès le mardi 7 avril, défenses furent faites au nom
du roi de renchérir vivres ou marchandises (Arch. nat., X{la}
1480, fol. 250). On se plaignait toujours «de la chierté du
temps»; le blé valait dans les premiers mois de 1422 seize sols
parisis le setier (_Ibid._, KK 33, fol. 43); à l'entrée du
carême, le maître de l'Hôtel-Dieu, eu égard à la cherté et à la
pénurie des subsistances, obtint de faire manger aux malades du
lait, du beurre et des œufs (_Ibid._, LL 215, fol. 359).
[695] Ms. de Paris: troublez.
338. Item, en celle année estoit la plus belle apparance es vignes en
tout le royaulme de France que on eust oncques veu, mais la nuyt Sainct
Marc et la nuyt ensuivant furent toutes gelées [entierement], et sembloit
proprement que on eust bouté le feu partout de fait advisé, tant estoient
brouyes jusques à la terre.
339. Item, celle année mil CCCCXXII fut la grant année de hannetons, de
Pasques jusques à la Sainct-Jehan.
340. Item, le premier dimenche de may ensuivant, se rendirent ceulx du
Marché de Meaulx à la voulenté du roy d'Engleterre; et fist on parmy
Paris les feuz et tres grant feste[696].
[696] Aux termes de la capitulation conclue entre le duc
d'Exeter, les comtes de Warwick et de Conversan, W. de
Hungerford, au nom du roi d'Angleterre, et Philippe Mallet,
Perron de Luppé, Jean d'Aunay, Sinador de Girême et plusieurs
autres capitaines, pour les assiégés, la garnison du Marché de
Meaux se rendit non pas le dimanche 3 mai, mais le 2 mai; le
texte anglais de ce traité se trouve parmi les _Acta publica_ de
Rymer (t. IV, 4e vol., p. 64). Monstrelet en donne une analyse
(t. IV, p. 93). L'acte de la reddition de Meaux fut lu et publié
à Paris le mercredi 5 mai, à l'issue du sermon prêché lors de la
procession générale de Notre-Dame à Sainte-Geneviève (Arch. nat.,
X{la} 1480, fol. 251). Quant aux habitants de Meaux qui avaient
pris part au siège, Henri V leur accorda le 14 mai 1422 des
lettres de rémission portant restitution de leurs biens, à la
condition de jurer la paix et de réparer avant la Toussaint les
remparts et portes de la ville, y compris le pont réunissant la
Cité au Marché (Arch. nat., JJ 172, no 98); la même faveur fut
étendue au mois d'octobre 1425 à trente-sept habitants du Marché
également compromis dans la rébellion (_Ibid._, JJ 173, fol. 195
vº).
341. Item, le jeudi ensuivant, envoia à Paris le roy d'Angleterre bien
cent prinsonniers dudit chastel, et estoient liez IIII et IIII, et furent
mis dedens le [chastel du] Louvre; et le deuxiesme jour après furent
remis en bateaux et menez en diverses prinsons en Normendie et en
Angleterre[697].
[697] Les prisonniers de guerre amenés à Paris furent pour la
plupart transportés par bateaux de Paris à Caudebec et de
Harfleur à Portsmouth. Le roi Henri V chargea Jean Harpeley,
lieutenant du capitaine de Rouen, et Robert Witgreve de conduire
en Angleterre ceux des captifs dont on espérait tirer bonne
rançon, comme Perron de Luppé, Guichard de Chissay, capitaine de
Meaux, et il fit répartir entre divers châteaux, notamment ceux
de Flint, Holt, Nottingham et Conway, cent cinquante de ces
malheureux d'abord enfermés à la Tour de Londres (Rymer, _Acta
publica_, t. IV, 4e vol., p. 66). L'un des chevaliers qui
négocièrent la capitulation, Philippe Mallet, revenait à peine
d'Angleterre, où il avait subi une longue captivité comme
prisonnier d'Azincourt; repris à Meaux, il fut mis une seconde
fois à rançon (Arch. nat., JJ 172, no 650).
342. Item, le mardy ensuivant, on en admena de rechief bien cent et
cinquante, et l'evesque au Louvre comme les autres, et [le vendredi
ensuivant, XVe jour de may, furent mis en] bateaux comme les autres
devantdiz, mais les premiers ne furent point ferrez, mais ceulx cy le
furent deux et deux, chascun par une des jambes, senon l'evesque de
Meaulx[698] et ung chevalier qui avecques lui estoit. Ces deux furent
entre eulx deux en ung batel petit, et tous les autres comme porcs en
tas, et en ce point furent menez comme les autres devantdiz; et n'avoient
III et IIII à l'eure que ung pain bien noir pesant deux livres, et tres
pou de pitance, et de l'eaue à boire. Et ce pourquoy ferrez estoient et
non les autres, la cause est [pour ce] que natifs du païs estoient et
d'environ, et estoient avecques ce tous de renon de chevance, mais les
laboureurs du païs en icellui temps n'avoient nulz pires ennemis, car ilz
estoient pires à leurs voisins que n'eussent esté [les] Sarazins.
[698] Robert de Girême, emmené en Angleterre et remis entre les
mains de l'archevêque de Cantorbéry, conformément à un ordre de
Henri VI donné le 8 février 1424, fut confié à la garde du
capitaine de la Tour de Londres; c'est sans doute dans cette
prison que le prélat meldois mourut en 1426 (Rymer, t. IV, 4e
vol., p. 105).
343. Item, le Ve jour de may, fut le bastart de Vauru[699] trainé parmy
toute la ville de Meaulx, et puis la teste coppée, et son corps pendu à
ung arbre, lequel il avoit nommé à son vivant l'Arbre de Vauru, et estoit
ung ourme; et dessus lui fut mise sa teste en une lance au plus hault de
l'arbre, et son estandart dessus son corps.
[699] Ms. de Paris: de Bavon.
344. Item, emprès lui fut pendu ung larron murdrier nommé Denis de
Vauru[700], lequel se nommoit son cousin, pour la grant cruaulté dont il
estoit plain, car on n'ouy oncques parler de plus cruel chrestien en
tirannie, que tout homme de labour qu'il povoit trouver[701] et atrapper,
ou faire atrapper, quant il veoit qu'ilz ne povoient de leur rançon
finer, il les faisoit mener liez à queues de chevaulx à son ourme tout
batant, et s'il ne trouvoit bourrel prest, lui mesme les pandoit, ou
cellui qui fut pandu avecques lui, qui se[702] disoit son cousin. Et pour
certain tous ceulx de ladicte garnison ensuivoient la cruaulté des deux
tirans davantdiz.
[700] S'il faut en croire Monstrelet (t. IV, p. 96), Denis de
Vauru, cousin du bâtard, aurait été décapité aux Halles de Paris
en même temps que Louis Gast et Jean de Rouvres.
[701] Ce mot manque dans le ms. de Rome.
[702] Ms. de Rome: qui ce.--Ms. de Paris: pour ce se disoit.
345. Et bien paru par une dampnable cruaulté que ledit de Vauru fist que
c'estoit le plus cruel que oncques gueres fut Noiron ne autre; car quant
il print ungs jeunes homs en faisant son labour, il le loia à la queue de
son cheval et le mena batant jusques à Meaulx, et puis le fist gehenner,
pour laquelle doulour le jeune homme lui acorda ce qu'il demandoit pour
cuider eschever la grant tyrannie qu'il lui faisoit souffrir, et fut à si
grant finance que telx iii ne l'eussent peu paier. Le jeune homme manda à
sa femme, laquelle il avoit espousée en cel an, et estoit assès pres de
terme d'avoir enffent, la grant somme en quoy il s'estoit assis pour
eschever la mort et le quassement de ses membres. Sa femme qui moult
l'amoit y vint, qui cuida ameliorer le cueur du tirant [plus que pour
l'omme], mais riens n'y esploita, ains lui dist, que s'il n'avoit la
rançon à certain jour nommé, qu'il le pandroit à son orme. La jeune femme
commanda à son mary à Dieu, moult tendrement plourant, et luy d'autre
part plouroit moult fort pour la pitié qu'il avoit d'elle. Adong se
departi la jeune femme maudisant fortune, et fist le plus tost qu'elle
pot finance, mais ne pot pas au jour qui nommé [luy] estoit, mais environ
huit jours après. Aussi (tost) que le jour que le tirant avoit dit fut
passé, il fist mourir le jeune homme, comme il avoit fait mourir les
autres, à son ourme sans pitié et sans mercy. La jeune femme vint
aussitost qu'elle pot avoir fait finance, si vint au tirant, et lui
demanda son mary en plorant moult fort, car tant lassée estoit que [plus]
ne se povoit soustenir, [tant pour l'eure du travail qui aprouchoit] que
pour le chemin qu'elle avoit fait, qui moult estoit grant; brief tant de
douleur avoit qu'il la convint pasmer. Quant elle revint, si se leva
moult piteusement quant au secret de nature, et demanda son mary de
rechief, et tantost lui fut respondu que ja ne le verroit tant que sa
rançon fust paiée. Si attendi encore et vit plusieurs laboureurs admener
devant lesdiz tirans, lesquelz aussi tost qu'ilz ne povoient paier leur
rançon, estoient noyez ou panduz sans mercy; si ot tres grant paour de
son mary, car son povre cueur lui jugeoit moult mal; neantmoins [amour]
la tint de si pres, qu'elle leur bailla ladicte rançon de son mary.
Aussitost qu'ilz orent la pecune, ilz lui dirent qu'elle s'en allast
d'illec, et que son mary estoit mort ainsi que les autres villains. Quant
elle ouyt leur tres crueulle parolle, si ot tel deul à son cueur que
nulle plus, et parla à eulx comme femme desesperée et[703] forcenée qui
son sens perdoit pour la grant douleur de son cuer. Quant le faulx et
cruel tirant, le bastart de Vauru, vit qu'elle disoit parolles qui pas ne
lui plaisoient, si la fist batre de bastons, et mener tout batant à son
ourme et lui fist acoller, et la fist lier, et puis lui fist copper
[tous] ses dras si tres cours que on la povoit veoir jusques au nombril,
qui estoit une des grans inhumanités c'om pourroit pencer. Et dessus luy
avoit IIIIxx ou cent hommes panduz, les uns bas, les autres hault; [les
bas, aucunes foiz, quant le vent les faisoit brandeler,] touchoient à sa
teste, qui tant lui faisoient de freour que elle ne se povoit soustenir
sur piez; si luy coppoient les cordes dont elle estoit liée la char de
ses bras; si crioit la povre lasse moult hault criz et piteux plains. En
celle doloreuse douleur où elle estoit, vint la nuyt, si se desconforta
sans mesure, comme celle qui trop de martire souffroit, et quant il lui
souvenoit de l'orrible lieu où elle estoit, qui tant estoit espoventable
à humaine nature, si recommançoit sa douleur si piteusement en disant:
«Sire Dieu, quant me cessera ceste pesme douleur que je seuffre.» Si cria
tant fort et longuement que de la cité la povoit-on bien ouir, mais il
n'y avoit nul qui l'eust osée aller[704] oster dont elle estoit, que
n'eust esté mort. En ces douleurs et[705] doloreus criz le mal de son
enffant la print, tant pour la douleur de ses criz, comme de la froidure
du vent qui par dessoubz l'assailloit de toutes pars, ces ondées la
hasterent plus et plus; si cria tant hault que les loups qui là
reperoient pour la charongne, vindrent à son cry droit à elle, et de
toutes pars [l'assaillirent], especialment au pouvre ventre qui
descouvert estoit, et lui ouvrirent à leurs cruelles dens, et tirerent
l'enffent hors par pieces, et le remenant de son corps despecerent tout.
Ainsi fina celle pouvre creature et autres assès, et fut ou moys de mars
en karesme, l'an mil CCCC XX.
[703] «Desesperée et» manque dans le ms. de Rome.
[704] «Aller» manque dans le même ms.
[705] «Douleurs et» manque dans le même ms.
346. Item, en ce temps, le sabmedi XXIIIe jour de may, firent crier
soubdainement les gouverneurs de Paris que nul, de quelque estat qu'il
fust, ne prinst gros[706] ne ne feist prendre sur [tres] grosses peines,
et que on les portast tous aux changeurs ordonnez pour ce changer,
lesquelx estoient quatre, qui avoient chascun une banyere de France à
leur change. Et n'avoit on du marc pesant des bons gros que VIII solz
parisis, des mauvais aussi comme rien, qui fut une tres esbahissant chose
à Paris aux riches et aux pouvres, car le plus n'avoient aultre monnoye;
si perdoient moult, car le meilleur qui soulloit valloir XVI deniers
parisis ne valloit que I denier ou I tournois. Si y ot grant murmure du
peuple, mais à souffrir leur couvint, quelque necessité qu'ilz eussent de
pain ou de vin, par deffaulte d'autre monnoye. Car vray est que iceulx
gros furent ainsi deffenduz à prendre, pour gros tres mauvais que le
Dalphin ou les Arminalx faisoient faire en son nom, qui par eulx estoient
envoyez à Paris et es autres bonnes villes non tenant leur partie
dampnable, par faulx marchans qui après ce encore gaingnoient par grant
decepcion; car quant la monnoye fut criée que plus ne eust de cours, tout
le meilleur d'iceulx gros faulx on n'en avoit que une maille tournoise,
et pour celle cause fut ainsi deffendue que nul n'en feist aucun tresor.
[706] Par un mandement du 22 mai à l'adresse du prévôt de Paris,
Charles VI ordonna de faire crier et publier solennellement que
les deniers gros ne fussent acceptés à aucun prix, mais fussent
portés au marc pour billon en la plus proche des monnaies royales
ou chez les changeurs institués _ad hoc_; cette démonétisation
subite du gros, succédant à une énorme dépréciation, n'avait
d'autre but que d'arrêter l'émission des deniers blancs fabriqués
au nom du dauphin, identiques à ceux qui sortaient des ateliers
royaux et que l'on voulait discréditer en les déclarant «faulx et
mauvais tant en poix comme en loy» (Arch. nat., Z{1b} 56, fol.
170 vº).
347. Item, le XXVe jour de may, jour sainct Urban, furent à Paris
decapitez deux des cappitaines de la rebellion de Meaulx, c'est assavoir,
maistre Jehan de Rouvres, et ung chevalier qui estoit bailli de ladicte
ville, nommé messire Loys Gas[707].
[707] Jean de Rouvres et Louis Gast subirent la peine capitale le
mardi 26 mai, le jour même où le Parlement prononça son arrêt
confirmant la sentence du prévôt de Paris, dont les condamnés
avaient interjeté appel. Les biens de Jean de Rouvres, confisqués
et donnés à Jean de Rinel, notaire et secrétaire du roi
d'Angleterre (Longnon, _Paris sous la dom. angl._, p. 108),
furent réclamés par Simon l'Uillier et Marion l'Uillière,
beau-frère et belle-sœur de Jean de Rouvres, auxquels on
accorda, à titre de compensation, un hôtel à la Ville-Évrard,
provenant de Thomas d'Aunoy (_Ibid._, p. 109). Un autre
secrétaire du roi d'Angleterre, Jean Milet, se fit délivrer sur
les biens de Louis Gast le domaine de la Bergeresse en Brie
(_Ibid._, p. 100).--Louis Gast eut pour successeur dans sa charge
de bailli Jean Choart, clerc de la prévôté de Paris et
examinateur au Châtelet, reçu le 23 août (Arch. nat., X{la} 1480,
fol. 250 vº).
348. Item, ce jour, vint la royne d'Angleterre au Boys de Vincennes à
moult belle compaignie de chevaliers et de dames[708].
[708] Pendant que l'on procédait à Paris à l'exécution des
défenseurs de Meaux, la jeune reine d'Angleterre venait rejoindre
au château de Vincennes son royal époux (Arch. nat., X{la} 1480,
fol. 252 vº).
349. Item, le XXIXe jour dudit moys de may, vint la royne à Paris[709] et
portoit on devant sa litiere deux manteaulx d'armines, dont le peuple ne
savoit que pencer sur ce, se non que ce estoit signe qu'elle estoit royne
de France et d'Angleterre.
[709] L'entrée solennelle de la reine d'Angleterre eut lieu le
samedi 30, et non le 29 (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 253).
350. Item, pour l'amour du roy d'Angleterre et de la royne, et des
signeurs dudit païs, firent les [gens de] Paris les festes de la
Penthecoste, qui fut le derrain jour de may, le mistere de la passion
Sainct George en l'ostel de Nelle[710].
[710] Cette représentation théâtrale, organisée par «aucuns
habitans qui s'entremetoient d'iceulz jeus», dura deux jours
consécutifs, les mardi 2 et mercredi 3 juin. La nouveauté du
spectacle attira une brillante affluence; l'élite de la noblesse
anglo-française, se pressant sur les pas du roi et de la reine
d'Angleterre, assista à la fête; ce genre de divertissement,
malgré les malheurs des temps, était alors très goûté même dans
les petites villes. Nous citerons comme exemple «les jeux ou
personnages des Trois Roys» donnés à Chauny, en l'église
Notre-Dame, le jour des Rois de l'année 1420 (Arch. nat., JJ 171,
fol. 156 vº), et le jeu de la passion de saint Barthélemy
représenté à Senlis le 6 janvier 1427 (_Ibid._, JJ 173, fol.
298).
351. Item, l'endemain de la Feste-Dieu, se party le roy d'Angleterre de
Paris[711] et enmena à Senlis le roy et la royne de France et sa femme.
Et la sepmaine ensuivant, fut prins ung armeurier de la Heaumerie, nommé
maistre Jehan ***, lequel estoit ou avoit esté armeurier du roy, et sa
femme, et ung boullenger du coing de la Heaumerie, nommé ***, lequel
boullenger ot la teste coppée ung pou de temps après; et fut prins ledit
armeurier à Couppeaulx lez Saint-Marcel dehors Paris, et sa femme aussi,
et furent emprinsonnez au Pallays. Et disoit on qu'ilz avoient marchandé
aux Arminalx de livrer la ville de Paris le dimenche ensuivant, qui
estoit XXIe jour de juing IIIIc XXII, et que pour celle cause les
Arminalz de Compigne s'estoient plus tost rendus[712] en esperance que en
celle journée on pillast Paris. Mais Dieu, qui ordonne et nous devisons,
les en garda, dont ilz se tindrent moult à deceupz, car ilz estoient
assés fors et bien envitaillez pour tenir ung an entier la place, comme
il apparoit quant ilz issirent. Ilz estoient plus de cent hommes d'armes
à cheval, et bien mil de pié, et bien vc foles malles femmes, qui tous
firent serment aux roys que jamais ne s'armeroient contre le roy de
France ne d'Angleterre; et ainsi s'en allèrent frans et quictes,
emportans chascun ce qu'il pot emporter, sans aucune autre aide de
chevaulx ou de charrettes, et s'en alloient moult joyeusement en celle
intencion de piller Paris.
[711] Henri V quitta Paris le vendredi 11 juin et passa la nuit à
Saint-Denis; son intention était d'aller prendre possession de
Compiègne dont la reddition venait d'être stipulée par traité
conclu avec les partisans du Dauphin (Arch. nat., X{la} 1480,
fol. 253).
[712] D'après Monstrelet (t. IV, p. 103), Guillaume de Gamaches,
capitaine de Compiègne, rendit cette place au duc de Bedford le
18 juin 1422, afin de racheter la liberté de son frère, Philippe
de Gamaches, abbé de Saint-Faron de Meaux, fait prisonnier par
les Anglais.
352. Item, en celle année fist merveilleusement chault en juing et en
juillet, et n'y pleut que une foys, dont les terres se sentissent, pour
quoy les potaiges et les marès furent aussi que tous ars aux champs, et
ne rendirent pas la moitié de leur semence; et convint aracher les
advoynes et les orges à la main, racine et tout sans faulcher ne soyer.
Et pour celle grant challeur fut si grant année d'enfans mallades de la
verolle que oncques de vie de homme on eust veu, et tant en estoient
couvers que on ne les congnoissoit; et plusieurs grans hommes l'avoient,
especialment des Angloys, et disoit on que le roy d'Angleterre en ot sa
part. Et vray est que moult de petis enffans en furent si aggrevez que
les ungs en mouroient, les autres en perdoient la veue corporelle.
353. Item, en celle année mil IIIIc XXII, fut largement fruict et si bon
que on doit ou peut demander, et tres bons blez et largement; et vray est
qu'il fut si tres pou de vin que en deux arpens on ne trouvoit que ung
caque de vin, ou ung poinsson tout au plus.