Car avec tout le mal devant dit, on avoit la toux si fort et la rume et
l'enroueure, que on ne chantoit qui rien fust de haultes messes à Paris.
Mais sur tous les maulx la toux estoit si cruelle à tous, jour et nuyt,
que aucuns hommes par force de toussir furent rompus par les genitoires
toute leur vie; et aucunes femmes qui estoient grosses, qui n'estoient
pas à terme, orent leurs enfans sans compaignie de personne, par force de
tousser, qu'il convenoit mourir à grant martire et mere et enfant. Et
quant ce venoit sur la garison, [ilz] gectoient grant foison sanc [bete]
par la bouche et par le nez et par dessoubz, qui moult les esbahissoit,
et neantmoins personne n'en mouroit; mais à peine en povoit personne
estre guery, car depuis que l'apetiz de menger fut aux personnes revenu,
si fut il plus de six sepmaines après, avant que on feust nettement
guery; ne fisissien nul ne savoit dire quel mal c'estoit.
[240] Ce mot est resté en blanc dans le ms. de Paris.
[241] Cette maladie, dont Nicolas de Baye décrit les symptômes
observés sur lui-même, puisqu'il déclare en avoir été atteint,
fut déterminée par un vent «merveilleux, puant et tout plein de
froidures», dont on subit les atteintes en février et mars (Juv.
des Ursins, p. 496); elle sévit à Paris avec une telle violence
que, depuis le 1er mars jusqu'au 19, les plaidoiries du Parlement
furent suspendues (Arch. nat., X{1a} 4790, fol. 49 et 50), et
causa un tel émoi au sein de la population parisienne que le
chapitre de Notre-Dame crut devoir ordonner, le 20 mars 1414, des
processions pour le dimanche suivant: «Fiant processiones
generales die dominica proxima, tam propter infirmitatem
currentem quam alias, in ecclesia Parisiensi.» (_Ibid._, LL 214,
fol. 301.) Cependant le mal redoutable, que N. de Baye appelle
_lues aut pestis aerea_, n'était qu'une épidémie de coqueluche
(Monstrelet, t. II, p. 463).
94. Item, le derrenier jour de mars oudit an, vigille de Pasques
flouries, menerent les devantdiz bandez le roy et son ainsné filx
ostoier[242] contre le duc de Bourgongne et lui firent assegier
Compingne. Aussi lui firent passer la sepmaine peneuse et les Pasques en
celle bonne besongne.
[242] Ms. de Paris: _escris_ (probablement pour _escrier_).
95. Et ce pendant ceulx qui devoient garder la ville, comme le roy Loys,
le prevost de Paris et leurs bandez, firent et ordonnerent une tres
grosse taille, et firent crier parmy Paris que chascun portast la bande,
et tantost plusieurs la prindrent tout à plain, et fut ou moys d'avril
après Pasques.
96. Et en cedit moys fut ars le pont à Choisy[243] tretout; et si ne pot
homme savoir qui ce avoit fait, mais moult de bonnes gens y perdirent
tout le leur entierement.
[243] Choisy-au-Bac, sur l'Aisne, près de son embouchure dans
l'Oise (Oise, arr. et cant. de Compiègne), place importante
connue à cette époque sous le nom de Pont-à-Choisy et dont les
partis bourguignon et armagnac se disputèrent tour à tour la
possession. L'accident dont parle le Journal parisien est
également mentionné par Juvénal des Ursins qui nous apprend que
l'incendie, qui consuma le village et le pont, coïncida avec
l'arrivée du roi. En 1418, les Bourguignons s'emparèrent du
Pont-à-Choisy que commandait en 1427 Jean d'Abbecourt, écuyer
(Arch. nat., X{1a} 4795, fol. 26.) Deux années plus tard, la
forteresse de Choisy se rendit à Charles VII; reprise en 1430 par
le duc de Bourgogne, elle fut démolie (Monstrelet, t. III, p.
267; t. IV, p. 354, 382).
97. Item, ou moys d'avril IIIIc XIIII, la darraine sepmaine, fut prinse
Compigne[244], par ainsi que ceulx qui dedens estoient ne se armeront
jamais contre le roy pour quelque homme du monde, sur peine de perdre
corps et biens sans mercy, et de estre reputez pour traistres à
touzjours.
[244] Suivant Lefèvre de Saint-Remy (t. I, p. 161), Compiègne se
rendit le 7 mai 1414: le roi, la reine et le duc de Guyenne y
dînèrent le 8 mai (P. Cochon, p. 424). Une lettre de rémission
accordée à un cordonnier de cette ville en novembre 1414 (Arch.
nat., JJ 168, fol. 5 rº) complète les détails que donnent les
chroniqueurs, notamment Juvénal des Ursins, sur les opérations du
siège; on voit par ce document que, dans la sortie où fut
enclouée la grosse pièce d'artillerie nommée la _Bourgeoise_, les
habitants parvinrent à s'emparer de sept canons: «Lesquelx gens,
est-il dit, prindrent certains canons, qui par nostre
commandement avoient esté dreciez contre icelle ville, jusques au
nombre de sept qu'ilz emporterent dedens icelle.»
98. Item, de là eulx en allerent à Soissons, et assegerent la ville et y
firent plusieurs assaulx où ilz gaignerent pou; car dedens estoit
Enguerren de Bournonville, ung homme moult prisié en armes, qui en estoit
cappitaine. Si la gardoit si songneusement jour et nuyt que oncques n'y
porent riens gaigner [en] ycellui temps, car ledit Enguerran ne laissoit
reposer ceulx de l'ost ne par nuyt ne par jour, et en prenoit souvent et
menu[245] de bons prinsonniers. Et advint à ung assault où il estoit, que
le bastard de Bourbon[246] y sourvint et se mist en la meslée tres
asprement, et Enguerran le navra à mort. Si laisserent ceulx de l'ost
l'assault, et Enguerran s'en alla en la cité, lui et ses gens.
[245] Ms. de Paris: mesme.
[246] Hector, bâtard de Bourbon, issu de Louis II, duc de
Bourbon, frère de Jean I de Bourbon, créé chevalier en 1409,
accompagna le maréchal Boucicaut à Gênes, prit part à la défense
de Dun-le-Roi et de Bourges en 1412 contre l'armée royale et fut
mortellement blessé le 10 mai 1414 d'un coup de flèche qui lui
traversa la gorge.
99. Item, le XXe jour de may, oudit an, [advint][247] que fortune, qui
avoit tant amé Enguerran, le fist troubler aux gens de ladicte ville, par
quoy une tres grant murmure s'esmut contre luy, et machinerent que,
quant il yroit à la monstre pour veoir ses gens, ilz livreroient la ville
à ceulx de l'ost et sauveroient leurs vies, s'ilz povoient. Si avint que
Enguerren sceut leur voulenté, et se meslerent l'un à l'autre de parolle,
et les autres de fait. Adong yssit ung homme en larrecin hors de la
ville, qui dist en l'ost: «Se vous voullez assaillir la cité, vous
l'aurez en present, car ceulx de la ville se sont meslez aux gens
Enguerran, et ne trouverez personne qui la deffende, car tous sont couruz
à la meslée.» Tantost la ville fut assaillie tres asprement[248] et fut
tantost prinse et habandonnée à tous, et tous [les] biens et les corps.
Là fut prins Enguerren, qui bien se deffendit, et plusieurs autres
gentilz hommes de sa compaignie[249]; mais rien ne leur valut, car tous
furent prins, et liez et admenez par charrettées à Paris[250], et en
moururent tous par le jugement des bandez qui faisoient du tout à leur
vouloir.
[247] Nous restituons le mot _advint_ qui manque aux mss. de Rome
et de Paris.
[248] Lors de la prise de Soissons, l'abbaye de Saint-Médard,
convertie en forteresse et occupée par les gens du duc de
Bourgogne, se rendit volontairement au roi (Rel. de Saint-Denis,
t. V, p. 321). Vingt hommes de la garnison bourguignonne furent
pendus la veille de la Pentecôte à un gibet dressé près du logis
du roi. Quant aux serviteurs de l'abbaye et aux habitants du pays
réfugiés à Saint-Médard en nombre assez considérable, ils durent
composer pour leurs biens avec le connétable d'Albret, le duc de
Bar et le comte d'Armagnac, dans les mains desquels ils versèrent
la somme de 7,147 francs. Enfin, ils obtinrent le 5 juillet 1414
des lettres de rémission (Arch. nat., JJ 168, fol. 27 vº).
[249] Voici les noms de quelques-uns de ces gentilshommes, qui
furent faits prisonniers en même temps qu'Enguerran de
Bournonville: PIERRE DE MENOU, chevalier, capitaine «du commun»
de Soissons, tomba ainsi que son père, «le viel seigneur de
Menou, remply d'aage et de richesse,» au pouvoir des assiégeants;
au moment même de son exécution, il intercéda pour son père,
affirmant qu'il l'avait entraîné dans le parti bourguignon (Rel.
de Saint-Denis, t. V, p. 329); le père fut épargné, mais les
biens de sa famille furent confisqués et attribués au duc de
Bourbon en dédommagement des pertes que lui avait fait subir
Pierre de Menou par le pillage et l'incendie de divers châteaux
de Beauvaisis (Arch. nat., JJ 167, fol. 482). RAOUL DU PLESSIS,
dit Guynaye, chevalier, originaire du pays de Caux (Chron. norm.
de P. Cochon), que Monstrelet (t. III, p. 11) appelle Gilles du
Plessis, fut pris à Soissons dans l'abbaye de Saint-Médard et
exécuté à Paris; sa tête fut placée à la porte du lieu de sa
naissance. Jeanne de Villiers, sa veuve, et ses filles Charlotte
et Robinette obtinrent la restitution de ses biens et la remise
de son corps pour l'inhumer en terre sainte (Arch. nat., JJ 168,
fol. 226). SIMON DE CRAON, chevalier, qui s'opposa à la sortie
projetée par Enguerran de Bournonville, fut gracié à la requête
du duc de Bar, des comtes d'Eu et d'Alençon, qui firent prendre
en considération ses efforts pour déterminer la reddition de la
place. La rémission qui lui fut accordée en mai 1414 invoque
comme circonstance atténuante l'impossibilité où il se serait
trouvé de quitter Soissons, s'étant porté caution pour 200 livres
tournois (_Ibid._, JJ 167, fol. 589). GUILLAUME DE CRANNES,
écuyer au service d'Enguerran de Bournonville, pris lors de
l'assaut dans l'église Notre-Dame par Henri l'Allemand,
chambellan du roi, fut conduit à Laon, condamné à être décapité,
livré à l'exécuteur et gracié au moment suprême, à la prière du
comte d'Alençon, qui alla le chercher au lieu de l'exécution et
le ramena avec lui (_Ibid._, JJ 167, fol. 611).--Parmi les
rémissions accordées à des habitants de Soissons, nous citerons
celle de Mathieu de Corcy, bourgeois de cette ville, eu égard au
mariage de sa fille avec Jean Pigeon qui l'avait fait son
prisonnier (_Ibid._, fol. 585), et une autre grâce accordée à un
malheureux qui était resté deux jours suspendu aux portes de la
ville (_Ibid._, JJ 168, fol. 259 rº).
[250] Au nombre des prisonniers amenés à Paris le 28 mai, sur des
chariots attelés de quatre chevaux, sous la garde du prévôt de
Paris et du prévôt des marchands, on cite seulement un personnage
de marque, savoir Raoul du Plessis (Rel. de Saint-Denis, t. V, p.
327; Monstrelet, t. III, p. 11).
100. Et fut la ville prinse le XXIe jour de may IIIIc et XIIII, à ung
lundi après digner[251], et Enguerran ot la teste couppée en ladicte
ville le XXVIe jour dudit moys, et plusieurs autres, et plusieurs en
furent penduz, et les femmes de religion et autres prudes femmes et
bonnes pucelles efforcées, et tous les hommes[252] rançonnez, et les
petiz enffans, et les eglises et reliques pillées, et livres[253] et
vestemens; et avant qu'il fut dix jours après la prinse de la ville, elle
fut si pillée au net qu'i n'y demoura chose que on peust emporter. Et dit
on que on n'ouyt oncques parler que les Sarazins feissent pis que firent
ceulx de l'ost en ladicte ville par le mauvais conseil qui [pour] lors
estoit entour le bon roy, dont homme n'osoit parler.
[251] La ville de Soissons fut prise d'assaut le lundi 21 mai,
entre trois et quatre heures de l'après-dînée; on en reçut la
nouvelle à Paris le mardi matin, et le même jour eut lieu, en
l'honneur de cet événement, une procession solennelle de
Notre-Dame à Saint-Magloire (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 296,
X{1a} 4790, fol. 81 vº). Le greffier du Parlement, en
enregistrant ce fait d'armes, ajoute: «Et ibi infinita facta sunt
crimina.»
[252] Ms. de Paris: biens.
[253] Ms. de Rome: livrées.
101. Item, quant ilz eurent fait du pis qu'ilz porent en ladicte ville,
ilz menerent le bon roy[254] à Laon, et entra dedens sans noise et sans
tançon[255], car ilz prindrent exemple à ceulx de Soissons.
[254] Le mot _bon_ manque dans le ms. de Rome.
[255] Ms. de Paris: sans façon.
102. Item, il est vray que ceulx de la bande, qui pour lors gouvernoient
le royaulme à Paris et ailleurs, firent faire les feus comme on fait à la
Sainct Jehan, aussitost que ilz sceurent la nouvelle de la destruction de
la ville, comme se [ce] eussent esté Sarazins ou mescreans que on eust
destruis, ne il n'estoit nul qui de ce osast parler ne [en] avoir pitié
devant les bandez [et bandées], dont vous eussiez veu à cesdiz feuz et à
la vigille Sainct Jehan et Sainct Pere[256] plus de IIII mil femmes,
toutes d'estat, non pas d'onneur, toutes bandées, et des hommes sans
nombre; et estoient si obstinez à celle faulce bande qu'il ne leur estoit
pas advis qu'il fust digne de vivre qui ne la portoit. Et s'aucun homme
en parlast par aventure, se on le povoit savoir, il estoit mis à grant
finance ou banny, ou longue peine de prinson sans mercy.
[256] Ces réjouissances publiques eurent lieu le 28 juin, lors de
la réception des lettres royales annonçant la déconfiture des
Bourguignons dans le Hainaut; à cette occasion, de grands feux
furent allumés dans les carrefours, et les danses au son des
instruments se prolongèrent toute la nuit (Religieux de
Saint-Denis, t. V, p. 341).
103. Item, de Laon s'en alla le roy à Peronne[257] et là vindrent ceulx
de Gant, et de Bruges[258] et du Franc, et des autres bonnes villes de
Flandres parlemanter[259], et aussy y vint la dame de Houllende[260] et
ne firent rien.
[257] Si l'on suit l'itinéraire que permettent de tracer les
lettres de rémission du Trésor des chartes, Charles VI se
trouvait à Saint-Jean-des-Vignes, près Soissons, le 18 mai, à
Laon le 30 mai, à Saint-Quentin du 13 au 24 juin. Suivant le
Religieux de Saint-Denis (t. V, p. 347), le roi serait arrivé à
Péronne le 29 juin et en serait reparti le 20 juillet; le 24 du
même mois il était devant Bapaume (Saint-Remy, t. I, p. 167).
[258] Ms. de Paris: Bourges.
[259] Les députés flamands qui vinrent trouver Charles VI à
Péronne représentaient les quatre _membres_ ou _mestiers_ du pays
de Flandre, c'est-à-dire les habitants de Gand, de Bruges,
d'Ypres et du Franc; suivant la chronique des Cordeliers
(Monstrelet, t. VI, p. 222), ils avaient été secrètement mandés
par lettres royaux que des mains invisibles transmirent dans
toutes les villes de Flandre et s'en retournèrent chargés de
présents; avant leur départ, le roi leur fit donner pour cent
marcs d'argent en vaisselle dorée (Monstrelet, t. III, p. 16).
[260] Marguerite de Bourgogne, sœur de Jean Sans-Peur et femme
de Guillaume IV de Bavière, comte de Hollande et de Hainaut,
avait reçu mission de négocier la paix avec le roi de France.
Après une tentative infructueuse faite à Saint-Quentin, elle fit
une nouvelle démarche à Péronne, en compagnie de son frère, le
duc de Brabant.
104. Item, de là s'en alla le roy devant la cité d'Arras, et y fut moult
longuement le siege[261].
[261] Le siège d'Arras commença le 28 juillet; c'est à cette date
que le duc de Bourbon et le connétable d'Albret arrivèrent avec
l'avant-garde sous les murs de la place (Religieux de
Saint-Denis, t. V, p. 370).
105. Item, en cedit an IIIIc et XIIII fut commencée par lesdiz bandez une
confrairie de sainct Laurent aux Blans Manteaux, le jour de l'Invencion
Sainct Estienne, IIIe jour d'aoust, et disoient que ce estoit la
confrarie des vrays et bons catholiques envers Dieu et leur droit
signeur, et fut la Sainct Laurens au vendredy. Et le dimenche ensuivant
firent leur feste à Sainct Laurens, et furent plus de IIIIc tous bandez,
[et n'osoit] homme ne femme estre ou moustier ne à leur feste, s'il
n'avoit la bande, et aucunes personnes d'onneur qui y estoient alés veoir
leurs amis pour la feste Sainct Laurens qui se faisoit au dimenche, en
furent en tres grant danger de leur bien, pour ce qu'ilz n'avoient point
de bande.
106. Item, en ce temps estoient guerres par toute France, et si y avoit
si grant marché de vivre [à Paris], de pain et de vin; car on avoit une
pinte de bon vin sain et net pour ung denier parisis, blanc et vermoil en
C lieux à Paris, et pain à la vallue, et en toute celle année ne fut
trouvé du creu d'icelle vin qui devenist gras, ne bouté, ne puant.
107. Item, ceulx de l'ost en avoient grant charté[262], car ilz furent
moult devant Arras sans riens faire.
[262] Les besoins étaient si grands que pendant le siège le roi
fut obligé de demander au parlement de Paris un emprunt de mille
livres parisis (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 304).
108. Item, quant ilz virent que tretout encherissoit, leurs biens et
tretout, et leurs chevaulx mouroient de fain partout, si firent crier la
paix le XIe jour de septembre[263] environ trois heures après mynuit à
ung mardi, et quant ilz partirent des tentes après le cry qui avoit esté
tel: que homme nul, sur peine de la hart, ne mist feu en son logeys. Mais
les Gascons, qui estoient en l'aide[264] de la bande, firent le
contraire, car ilz mirent le feu partout où ilz peurent, en despit [de
ce] que on s'en alloit ainsi; et fut le feu si grant que couru au
pavillon du roy par darriere, et eust esté le roy ars qui ne l'eust mis
hors par devers le meilleur. Et dient ceulx qui se salverent, que ou feu
demoura plus de Vc hommes qui furent ars, qui estoient malades dedens les
tentes.
[263] Monstrelet (t. III, p. 32) indique une date différente qui
nous semble plus exacte; suivant lui, la paix conclue par
l'entremise du duc de Brabant et de la comtesse de Hainaut aurait
été publiée devant la tente du roi le mardi 4 septembre à huit
heures.
[264] Ms. de Paris: en le halde.
109. Item, le jeudi ensuivant, fut sceu à Paris, et ne vistes[265], ne
ouistes oncques plus belle sonnerie à Paris que on y fist cellui jour,
que depuis le matin jusques au soir en tous les moustiers de Paris on
sonnoit, et faisoit on grant joye pour l'amour de la paix.
[265] «Et ne vistes» manque dans le ms. de Rome.
110. Item, ce jeudi XIIIe jour de septembre, ung jeune homme osta la
bande à l'ymage [de] sainct Huistace[266] que on lui avoit baillée, [et
la deschica en despit de ceulx qui lui avoient baillée]. Et tantost fut
prins, fust tort ou droit, lui fut le poing coppé sur le pont Allaiz[267]
devant Sainct Huistace, et fut banny à touzjours mais; et si ne fust
oncques homme qui osast dire le contraire, tant estoit tout mal gouverné
et de maulvaises gens.
[266] Le Religieux de Saint-Denis (t. V, p. 447) est plus
explicite; ce fut un artisan qui, dans l'église Saint-Eustache,
arracha l'écharpe ou bande blanche dont l'image de saint André
était parée.
[267] Le Pont Alais était une passerelle recouvrant, au bas de la
rue Montmartre et de la rue Traînée, un cloaque où venaient se
déverser les immondices des halles.
111. Et si sachez que tous ceulx qui devant Arras avoient esté, ou la
plus grant partie, quant ilz venoient, estoient si descharnez, si palles,
si empirez qu'il sembloit qu'ilz eussent esté en prinson VI ou VIII moys
au pain et à l'eaue, et n'en apporterent que pesché, et en mourut plus de
XI mil quant ilz vindrent à leur aise[268].
[268] L'armée royale fut décimée pendant le siège par une
«malladie de flux de ventre» qui fit de nombreuses victimes,
entre autres Amé de Sarrebruck; le duc Louis de Bavière et le
connétable en furent atteints (Saint-Remy, t. I, p. 182).
112. Item, le XIe jour d'octobre ensuivant, ung jeudi, fut fait ung champ
de bataille à Sainct-Ouyn, d'un Breton[269] et d'un Portingalois, et
estoit l'un au duc de Berry et l'autre au duc de Bourgongne; et furent
mis ou champ à oultrance, mais ilz ne firent chose dont on doye parler,
car on dist tantost,: «ho!» qu'ilz devoient faire armes. Et fist ce faire
le duc de Berry pour le Breton, qui estoit de la bande, dont il avoit
moult grant paour, car le Portingallois se maintenoit en son harnoys si
tres ligierement, que chascun lui donnoit la victoire, mais on ne pot
oncques dire lequel la deust avoir au vray.
[269] Le champion breton était un écuyer du nom de Guillaume de
la Haye qui périt dans les massacres de 1418 (_Documents relatifs
à la surprise de Paris_, publiés par M. J. Garnier dans le
Bulletin de la Société de l'Hist. de Paris, 1877, p. 52); le
Religieux de Saint-Denis (t. V, p. 411) lui donne pour adversaire
un chevalier portugais appelé Jean de Metz, le même sans doute
que Jean du Mez, seigneur de Croy, marqué sur l'état des
officiers de Philippe le Bon en qualité de chambellan et de
bailli de Lille (cf. Labarre).
113. Item, le sabmedi ensuivant, XIIIe jour dudit moys d'octobre, oudit
an, s'en vint le roy à Paris, à belle compaignie de ceulx de Paris, et
plut tout le jour si tres fort[270] qu'il n'y avoit si jolis qui n'eust
voulu estre à couvert. Et soudainement, environ huit heures de nuyt,
commencerent les bonnes gens de Paris sans commandement à faire feus, et
à baciner le plus grandement que on eust veu passé c ans devant, et les
tables en my les rues [drecées à tous venans, par toutes les rues] de
Paris qui point aient de renon.
[270] Ms. de Paris: tant.
114. Item, le XXIIIe jour d'octobre, depposerent le prevost, c'est
assavoir, Andry Marchant, et firent lesdiz bandez prevost ung chevalier
de la court du duc d'Orleans, qui estoit baron, nommé messire Tanneguy du
Chastel[271], et ne le fut que deux jours et deux nuys, pour ce qu'il
n'estoit pas bien de leur accort. La IIIe journée ensuivant fut reffait
prevost sire Andry Marchant, tres cruel et sans pitié, comme davant est
dit.
[271] Tanneguy du Châtel, chambellan du roi et du duc de Guyenne,
fut institué prévôt de Paris le mardi 23 octobre, entre quatre et
cinq heures après midi, en vertu de lettres du roi publiées au
Châtelet par Jean de Vailly, l'un des présidents du Parlement
(Arch. nat., Y, 5228, fol. 28 vº). La veille, André Marchant
s'était présenté au Parlement afin de mettre opposition à la
réception de Tanneguy du Châtel, disant «qu'il estoit venu à sa
cognoissance que messire Tanneguy du Chastel, par le moien de
monseigneur de Guienne ou autrement, avoit impetré son office de
prevost.» En acceptant les fonctions de prévôt, Tanneguy déclara
le mardi matin qu'il «se deporteroit dudit office toutes fois
qu'il plairoit» au duc de Guyenne. Le mercredi 24 octobre, André
Marchant, ayant obtenu lettres royales auxquelles le Parlement
obtempéra, parvint à se faire réintégrer dans sa charge (Arch.
nat., X{1a} 4790, fol. 146).
115. Item, en cedit temps, entre la Sainct Remy et Noël, lesdiz bandez,
qui tout gouvernoient, firent bannir toutes les femmes de ceulx que
devant avoient bannyz sans mercy, qui estoit moult grant pitié à veoir,
car toutes estoient femmes de honneur et d'estat, et la plus grant
partie de elles n'avoit oncques eslongné Paris sans honneste compaignie;
et ilz estoient acompaignées de sergens très crueulx, selon signeur,
mesniée duicte. Et qui plus leur destraingnoit le cueur, c'estoit que on
les envoyoit toutes ou païs du duc d'Orleans, tout au contraire du païs
où leurs amys et mariz estoient; et encores autre chose qui leur venoit
au devant, car toutes femmes sont vittuperées d'estre menées à
Orléans[272], et là les envoyoit on le plus; mais autrement ne povoit
estre pour le temps, car tout estoit gouverné par jeunes signeurs, senon
le duc de Berry et le conte d'Arminac.
[272] Il est assez difficile de s'expliquer pourquoi; ne
serait-ce point parce qu'on avait coutume d'y interner des femmes
de mœurs légères? Voici ce qui peut jusqu'à un certain point
justifier cette hypothèse. Dans une affaire criminelle jugée au
Parlement en 1407, Guillemette de Gouy prétendait avoir été
violentée par un laboureur d'Arcueil; mais sa vertu n'étant point
à l'abri de tout soupçon, une vieille femme nommée la Renaudine
l'avait engagée à ne pas donner suite à sa plainte et à se
désister moyennant finance, car, disait la vieille, «autrement
elle seroit menée à Orléans» (Arch. nat., X{2a} 14, fol. 375).
116. Item, les festes de Nouel ensuivant, c'est assavoir, IIIIc et XIIII,
fut fait par le roy le conte d'Alençon duc d'Alençon, et fut faicte
duchié qui n'estoit que conté, ne oncques mais n'avoit esté duchié
jusques à cellui jour; ainsi en fut[273].
[273] Le comté d'Alençon fut érigé en duché en faveur de Jean,
comte d'Alençon, par lettres données à Paris dans la
Sainte-Chapelle du Palais le 1er janvier 1415, en présence des
ducs d'Orléans et de Bourbon, des comtes de Vertus, de la Marche,
de Vendôme et d'autres conseillers et chambellans du roi (Arch.
nat., JJ 168, fol. 210 rº).
[1415.]
117. Item, à l'entrée de fevrier ensuivant, jouxterent le roy et les
grans[274] signeurs en la grant rue Sainct-Anthoine, entre
Sainct-Anthoine et Saincte-Katherine du Val des Escolliers, et y avoit
barrieres. En ces jouctes[275] vint le duc de Breban pour traicter la
paix, et jouxta et gaigna le prix.
[274] «Grans» manque dans le ms. de Rome.
[275] Ces joutes faisaient partie du programme des fêtes données
à Paris en l'honneur des ambassadeurs anglais, fêtes qui
commencèrent le 10 février et qui durèrent trois jours; le roi y
tournoya avec le duc d'Alençon, et le duc de Brabant jouta avec
le duc d'Orléans (Monstrelet, t. III, p. 60).
118. Ad ce temps estoient les Anglois à Paris pour traicter d'ung
mariaige à une des filles du roy de France[276].
[276] Ce fut le mercredi 8 août 1414 que le Parlement prit, à la
requête du duc de Berry, les dispositions nécessaires pour
recevoir l'ambassade anglaise conduite par le comte de Dorset et
deux évêques accompagnés d'une nombreuse suite; seize membres du
Parlement eurent mission de se rendre à cheval jusqu'à la
Chapelle-Saint-Denis pour y attendre l'arrivée de l'ambassade;
les autres conseillers restèrent dans la salle du Palais donnant
sur la Seine pour faire accueil aux «messagiers» d'Angleterre
(Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 304). Les Anglais, logés «en
l'ostel du Temple» (J. des Ursins), étaient encore à Paris le 12
mars 1415, jour où leur visite était annoncée au Parlement
(_Ibid._, X{1a} 4790, fol. 219 vº).
119. Item, le mardi XIXe jour, (fut) depposé de la prevosté de Paris
Andry Marchant, qui autresfois avoit été depposé par ses desmerites, mais
il finoit[277] touzjours par argent, fors que à celle foys en ladicte
prevosté fut remis sire Tenneguy du Chastel la IIe ou la IIIe foys.
[277] Ms. de Paris: Fuioit.
120. Mais en ce temps aussi estoient chevaliers d'Espaigne et de
Portingal, dont trois du Portingal[278], bien renommez de chevallerie
prindrent par ne sçay quelle folle entreprinse champ de bataille encontre
trois chevaliers de France, c'est assavoir, François de Gringnos, la
Rocque, Morigon[279]; et fut à oultrance ordonné au XXIe jour de
fevrier, vigille Sainct Pere, à Sainct-Ouyn, et fut avant soleil resconcé
qu'ilz entrassent en champ, mais en bonne vérité de Dieu, ilz ne mirent
pas tant que on mettroit à aller de la porte Sainct-Martin à celle de
Sainct-Anthoine, à cheval, que les Portingalloys ne fussent desconfiz par
les trois Françoys, dont la Roque fut le meilleur.
[278] Les trois chevaliers portugais se nommaient Alvar Continge,
Pierre Gonsalve de Mallefaye et Jean Gonsalve. Au lieu de Jean
Gonsalve qu'indique Monstrelet (t. III, p. 61), Saint-Remy (t. I,
p. 209) mentionne un champion appelé Rumaindres, nom qui paraît
totalement défiguré.
[279] FRANÇOIS DE GRIGNOLS, chambellan du roi, s'était déjà fait
connaître par ses goûts chevaleresques. Vers le commencement de
l'année 1406, il avait conçu le dessein, avec Jean de Garancières
et le sire de Boqueaux, de faire «certaines joustes ou passes
d'armes à Royaumont»; le roi, craignant la surexcitation des
esprits, interdit formellement ces joutes par mandement du 25
janvier 1406 au prévôt de Paris (Arch. nat., X{1a} 8602, fol.
194). François de Grignols prit part à l'expédition dirigée par
Charles VI contre les Bourguignons, et fut du nombre des otages
envoyés aux assiégés de Compiègne lors des pourparlers relatifs à
la reddition de cette place (Rel. de Saint-Denis, t. V, p. 307).
Il occupa le poste de capitaine et de gouverneur de la Rochelle
jusqu'au 25 octobre 1414, date de son remplacement par Tanneguy
du Châtel (Arch. nat., X{1a} 4790, fol. 146). Il s'attacha
ensuite à la personne du dauphin, auprès duquel il était le jour
de l'entrevue de Montereau (Chron. des Cordeliers, p. 281); selon
le Religieux de Saint-Denis (t. VI, p. 372), le duc de Bourgogne
y aurait été reçu par Tanneguy du Châtel, François de Grignols et
le vicomte de Narbonne. Grignols suivit dès lors la fortune de
Charles VII, qui lui confia en 1423 une mission importante; il
fit le voyage d'Écosse en compagnie du comte de Bucan avec une
flotte considérable et dut ramener le comte de Douglas et le
contingent écossais (Stevenson, _Wars of the English in France_,
I, p. 6). Enfin il trouva la mort à la bataille de Verneuil
(Monstrelet, t. IV, p. 196).--Les écrivains contemporains ne sont
pas d'accord sur l'identité de LA ROCQUE: Archambaud de la Roque,
écuyer gascon, selon Juvénal des Ursins (p. 503); François de
Roque, chevalier poitevin, d'après le Religieux de Saint-Denis
(t. V, p. 413).--Quant à MAURIGON (de Songnacq), écuyer gascon,
ce fut l'un des capitaines chargés, en 1417, de la défense de
Pontoise qu'il dut rendre aux Bourguignons. Retiré à Paris, il
fut l'une des premières victimes des massacres de 1418 et reçut
la sépulture dans la cour de Saint-Martin-des-Champs (Religieux
de Saint-Denis, t. VI, p. 247, 251; Cousinot, _Geste des nobles_,
159).
121. Item, le sabmedi ensuivant, vigille Sainct Mathieu, fut la paix
criée parmy Paris à trompettes[280] et disoit chascun que ce avoit fait
le duc de Breban; et fist on à ce sabmedy plus de feuz parmy Paris que
toutes les autres foys devant dictes, et si estoit les IIII temps des
Brandons.
[280] A la suite de plusieurs conférences tenues par le grand
conseil du roi avec le duc de Brabant et les gens du duc de
Bourgogne, la paix pourparlée à Arras fut définitivement conclue
et publiée à son de trompe le 23 février, et non le 24, comme le
dit Monstrelet (t. III, p. 60); voici à cet égard ce que nous
apprennent les Reg. capitulaires de N. D.: «Sabbati xxiii
februarii, nichil actitum est in presenti capitulo propter
solemnitatem pacis hujus regni hodie publicate, et quia dominus
Aquitanie et omnes alii domini venerunt ad ecclesiam Parisiensem»
(Arch. nat., LL 215, fol. 37). La publication des lettres de la
paix au Parlement eut lieu le 16 mars, et les princes du sang,
ainsi que les membres de la Cour, en jurèrent l'observation
(Arch. nat., X{1a} 1480, fol. II vº). Pareil serment fut exigé du
prévôt des marchands et des échevins le mardi 19 mars (Arch.
nat., X{1a} 4790, fol. 224, 225).
122. Item, environ sept ou huit jours en mars, fut Saine si cruelle à
Paris que ung moulle de buche valloit IX ou X solz parisis, et ung cent
de costeretz, qui les voulloit avoir bons, XXVIII ou XXXII solz p.; le
sac de charbon, XII s. p.; bourrées, foing, semblablement[281]; tuylle,
plastre, en la maniere. Et si sachez que depuis la Toussaint jusques à
Pasques, ne fut oncques jour qu'il ne cheist (eaue) de jour ou de nuyt,
et dura la grant eaue jusques en my-avril[282] que on ne povoit aller es
marez entre Sainct-Anthoine et le Temple, ne dedens la ville, ne dehors.
[281] Ms. de Paris: sable.
[282] Ms. de Paris: jusques ou moys d'avril.
123. Item, le XVIIe jour d'avril[283] fut monseigneur de Guienne en
l'ostel de la ville, et ordonna trois eschevins nouveaulx, c'est
assavoir, Pierre de Grant-Rue[284], Andriet d'Esparnon et Jehan de
Louviers[285], et depposa Pierre Oger, Jehan Marcel[286], Guillaume
Cirasse.
[283] Le 18 avril 1415, suivant le Cartulaire de la prévôté des
marchands (Arch. nat., KK 1009, fol. I vº); c'est donc à tort que
le ms. de Paris donne la date du XXVII avril.
[284] Pierre de Grand-Rue, épicier, l'un des fournisseurs
ordinaires du roi, comme on le voit par le compte de l'hôtel des
années 1405 à 1409, qui mentionne l'achat chez ce marchand «de
cire pour le cierge benoist de Pâques et pour le seel secret du
roy, ainsi que de plusieurs espices de chambres confites» (Arch.
nat., KK 31-32). Il ne fut échevin que quelques mois; on le perd
ensuite de vue complètement; tout ce que l'on sait, c'est qu'il
ne vivait plus au 27 mars, date sous laquelle le registre de la
prévôté mentionne une maison de la rue Saint-Denis, attenante aux
hoirs ou ayants-cause de feu Pierre de Grand-Rue (Arch. nat., Y
5231, fol. 13).
[285] Jean de Louviers le jeune, bourgeois de Paris, partisan de
la cause bourguignonne, fut dépossédé de ses fonctions d'échevin
le 10 octobre 1415 et rétabli le 10 juin 1418 après l'entrée des
Bourguignons (Arch. nat., KK 1009, fol. 3 rº). Il prêta serment à
Jean Sans-Peur le 25 août suivant.
[286] Jean Marcel, drapier, l'un des échevins nommés le 17 août
1413 et évincés en avril 1415, rentra dans la vie politique en
1418 par sa prestation de serment au duc de Bourgogne faite le 25
août. Le 2 janvier 1419, les bourgeois de Paris le déléguèrent
avec Imbert des Champs pour siéger chaque jour à l'hôtel de ville
et veiller «au bon gouvernement» de la capitale (Arch. nat.,
X{1a} 1480, fol. 163). Jean Marcel possédait alors une maison rue
des Bourdonnais, provenant de Denisot Mauduit (Sauval, t. III, p.
293).
124. Item, le jour Sainct Marc ensuivant, fut criée parmy Paris la paix à
trompettes, sur peine de perdre corps et biens qui la contrediroit.
125. Item, le moys d'aoust ensuivant, au commencement aryva le roy
d'Engleterre à toute sa puissance en Normendie, et print port emprès
Harefleu, et assegea Harefleu et les bonnes villes d'entour.
126. Item, monsieur de Guienne, filz ainsné du roy, se party de Paris le
premier jour de septembre, à ung dimenche au soir, à trompes, et n'avoit
que jeunes gens avec lui, et party pour aller contre[287] les
Angloys[288]; et le roy de France, son pere, se parti le IXe jour
ensuivant pour aller après son filx, et alla à Sainct-Denis au giste. Et
tantost après fut cueillie à Paris la plus grant taille qu'on eust vu
cueillir d'aage de homme, qui nul bien ne fist pour le prouffit du
royaulme de France[289], ains estoit tout gouverné par lesdiz bandez, car
Harefleu fut prins par les Engloys oudit moys de septembre, le XIIIIe
jour[290], et tout le pais gasté et robbé, et faisoient autant de mal les
gens d'armes de France aux pouvres gens, comme faisoient les Angloys, et
nul autre bien n'y firent.
[287] Ms. de Paris: au devant des Anglais.
[288] Le duc de Guyenne se dirigea sur Rouen, où devaient se
réunir tous les vassaux aptes au métier des armes, convoqués en
vertu de lettres royales; d'intéressants détails sur les mesures
de défense prises en Normandie lors de la descente des Anglais
sont révélés par des lettres de rémission accordées en septembre
1415 à Guillaume de Lescaux, chevalier (Arch. nat., JJ 168, fol.
246 rº).
[289] «De France» manque dans le ms. de Rome.
[290] Monstrelet et Juvénal des Ursins s'accordent à donner la
date du 22 septembre, qui n'est pas exacte; l'auteur de notre
Journal est mieux renseigné. En effet, le roi d'Angleterre était
en possession d'Harfleur dès le 16 septembre, ainsi qu'il résulte
de lettres de ce jour, où il propose au dauphin de vider leur
querelle par un duel (Rymer, t. IV, 2e partie, p. 147). C'est le
dimanche 22 septembre que le bruit de la reddition d'Harfleur se
répandit dans Paris: «Ipsa die dominica, dicitur quod Hariflotum
fuit perditum» (Arch. nat., LL 215, fol. 72).
127. Et si fist[291] bien, VII ou VIII sepmaines puis que les Angloys
furent arivez, aussi bel temps comme on vit oncques point faire en aoust
et en vendenges, jour de vie de homme, et aussi bonne année de tous les
biens, mais neantmoins, pour ce, ne s'avanssa oncques nulz[292] des
signeurs de France de combatre les Anglois qui là furent.
[291] Ms. de Paris: si y furent.
[292] Ms. de Paris: oncques mais.
128. Item, les dessusdiz bandez, le Xe jour d'octobre, l'an mil IIIIc et
XV, firent à leur posté ung prevost des marchans nouvel et quatre
eschevyns, c'est assavoir, le prevost des marchans, Philippe de
Breban[293], filx d'un impositeur; les eschevins, Jehan du Pré,
espicier[294], Estienne de Bonpuis, pelletier[295], Regnault Pidoye,
changeur[296], Guillaume d'Ausserre, drappyer. Et si estoient le roy et
monseigneur de Guienne à ce jour en Normendie, l'un à Rouen, et l'autre à
Vernon[297]; ne oncques ceulx de Paris n'en sceurent rien, tant que ce
fut fait, et furent moult esbahiz le prevost des marchans et les
eschevins qui devant estoient, quant on les depposa sans autre[298]
mandement du roy ne du duc de Guienne, ne sans le sceu des bourgoys de
Paris[299].
[293] Philippot de Breban ou Braban, riche changeur parisien,
exerça la charge de prévôt des marchands du 10 octobre 1415 au 12
septembre 1417. A cette date, pour cause de «certaine maladie en
quoy il estoit encheu», et de son âge avancé, il demanda à être
relevé de ses fonctions et fut remplacé par Guillaume Cirasse
(Arch. nat., KK 1009, fol. 2 vº). Le 9 août 1420, il s'associa
avec quinze de ses confrères pour l'exploitation des monnaies de
Paris, Tournai, Châlons, Troyes, Mâcon, Nevers et Auxerre (Arch.
nat., Z{1b} 58, fol. 159); Philippot de Braban dirigea alors la
monnaie de Saint-Quentin, et, par suite de l'inexécution de ses
engagements, un procès lui fut intenté en 1432 par ses
co-associés (_Ibid._, X{1a} 4796, fol. 303, 304). Le 3 octobre
1421, lorsque Pierre de Landes, l'un des seize changeurs réunis
en association, obtint l'entreprise de la monnaie de Paris,
Philippot de Braban et Germain Vivien se portèrent caution pour
lui jusqu'à concurrence de 8000 livres tournois (_Ibid._, Z{1b}
362). Tout en exerçant la profession de changeur, Braban avait le
titre d'ouvrier et monnoyer du serment de France (_Ibid._, X{1a}
4794, fol. 217).
[294] Jean du Pré, épicier, valet de chambre du duc de Berry,
fournit à ce prince en 1410 «des parties de plons et fondeures
pour les reparacions des fontaines» de Bicêtre et Gentilly (Arch.
nat., KK 250, fol. 76); quoique originaire de Rouen et ne pouvant
faire partie de l'administration municipale, il fut désigné par
Tanneguy du Châtel pour entrer dans l'échevinage (Arch. nat.,
X{1a} 4795, fol. 55).
[295] Etienne de Bonpuits, marchand pelletier, l'un des
fournisseurs du duc de Berry, auquel il fit livraison le 18
décembre 1410 de plusieurs «parties de pelleterie» destinées au
comte d'Eu, son fils, comme cadeau de Noël (Arch. nat., KK 250,
fol. 55 vº). A la date du 16 décembre 1413, Martin Gouge, évêque
de Poitiers, en considération des «bons et agreables services»
que lui avaient rendus Étienne de Bonpuits et Denisette sa femme,
leur céda un hôtel sis au bourg de Saint-Germain-des-Prés, dans
la censive de l'abbaye (Arch. nat., LL 1037, fol. 71 vº). Au mois
d'avril 1418, Étienne de Bonpuits fut adjoint aux négociateurs
chargés de traiter avec les ambassadeurs du duc de Bourgogne et
se rendit à Montereau en compagnie de Jean de Vailly, président
au Parlement, et de J. Tudert, doyen de Notre-Dame (Arch. nat.,
X{1a} 1480, fol. 133 vº). Dès l'entrée des Bourguignons à Paris,
il prit la fuite et fut remplacé comme échevin le 10 juin 1418
(_Ibid._, KK 1009, fol. 3 rº), tous ses biens furent confisqués
et attribués d'abord à Henri Gregory, anglais, puis à Jean de
Saint-Yon. (Cf. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_,
p. 270.)
[296] Renaud Pis-d'Oue, changeur-orfèvre du roi et de la cour
(Arch. nat., KK 29), est cité en 1416 parmi les changeurs
présents à la lecture des ordonnances faite au comptoir de la
cour des Monnaies (Arch. nat., Z{1b} 2). Il se fit relever de ses
fonctions d'échevin le 16 août 1417, mais continua à prendre part
aux délibérations politiques; il assistait à la séance du
Parlement tenue le 18 avril 1418, lorsque le président de Vailly
exposa le résultat de ses négociations avec le duc de Bourgogne
(Arch. nat., X{1a} 1480, fol. 134). Devenu suspect aux
Bourguignons, il dut quitter Paris; on fit main basse sur ses
biens et son bel hôtel de la rue des Bourdonnais fut donné le 30
mars 1424 à un chevalier anglais, Jean de Haveford (Longnon,
_Paris sous la domination anglaise_, p. 125). Les rentes qu'il
prenait sur les terres de Robert, duc de Bar, passèrent en 1427
aux mains de Jean de Luxembourg, seigneur de Beaurevoir (Arch.
nat., JJ 173, fol. 326). Pis-d'Oue, chargé en 1423 de
négociations relatives à la délivrance du comte d'Angoulême, se
rendit en Angleterre avec un sauf-conduit que lui donna Henri VI
(Rymer, t. IV, part. II, p. 94). Il mourut quelques années après;
le 26 avril 1428 sa succession était ouverte au profit de ses
enfants, Jean et Colette Pis-d'Oue (Arch. nat., X{1a} 4795, fol.
247).
[297] Charles VI se trouvait à Vernon le lundi 7 octobre et
rejoignit le duc de Guyenne à Rouen le samedi suivant (Juv. des
Ursins, p. 507).
[298] Ms. de Paris: avoir.
[299] Ce fut Tanneguy du Châtel qui, le 10 octobre 1415, vint en
l'hôtel de ville accompagné de Robert le Maçon et de Jean Louvet,
et qui, de son propre mouvement, renouvela l'échevinage sans
suivre aucune des règles usitées en pareil cas, notamment sans
s'astreindre rigoureusement à choisir comme échevins des
bourgeois nés à Paris. Juvénal des Ursins (p. 509) raconte que
l'annonce de la prochaine arrivée du duc de Bourgogne faite par
un banni du nom de Colin, propriétaire de l'hôtel du Boisseau, à
la porte du Temple, inspira des craintes aux gouverneurs de Paris
qui changèrent aussitôt l'échevinage et firent murer les portes.
129. Item, le XXe jour dudit moys ensuivant, les signeurs de France
ouïrent dire que les Anglois s'en alloient par la Picardie, si les tint
monseigneur de Charrollays si court et de si près qu'ilz ne porent passer
par où ilz cuidoyent. Adonq allerent après tous les princes de France,
sinon vi ou vii, et les trouverent en ung lieu nommé Agincourt, près de
Rousseauville; et en ladicte place, le jour Sainct Crespin et Crespinien,
se combatirent à eulx; et estoient les Françoys plus la moictié que
Angloys, et si furent Françoys desconfys et tuez, et prins des plus grans
de France.
130. Item, tout premierement, le duc de Breban[300], le conte de
Nevers[301], freres du duc de Bourgongne, le duc d'Alençon[302], le duc
de Bar[303], le connestable de France Charles de Labrait[304], le conte
de Marle[305], le conte de Roussy[306], le conte de Psalmes[307], le
conte de Vaudesmons[308], le conte de Dampmartin[309], le marquis du
Pont. Ceulx cy nommez furent tous mors en la bataille, et bien trois mil
esperons dorez sur les autres; mais de ceulx qui furent prins et menez en
Angleterre, le duc d'Orleans, le duc de Bourbon, le conte d'Eu[310], le
conte de Richemont[311], le conte de Vendosme[312], le mareschal
Boussiquault[313], le filx du roy d'Ermenie[314], le sire de Torsy, le
sire de Helly[315], le sire de Mouy, [monseigneur de Savoysi] et
plusieurs autres chevaliers et escuiers dont on ne scet les noms.
Oncques, puis que Dieu fut né, ne fut fait telle prinse en France par
Sarazins ne par autres, car avec eulx furent mors plusieurs bailliz de
France[316], qui avoient avecques eulx admenez les communes de leurs
bailliaiges, qui tous furent mis à l'espée, comme le bailly de Vermendoys
et ses gens, le bailly de Mascon et ses gens, celuy de Sens et ses gens,
celuy de Senliz et ses gens, celuy de Caen et ses gens, le bailly de
Meaulx et ses gens; et disoit on communement que ceulx qui prins estoient
n'avoient pas esté bons ne loyaulx à ceulx qui moururent en bataille.
[300] Antoine de Bourgogne, duc de Brabant, deuxième fils de
Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, et de Marguerite, comtesse
de Flandre.
[301] Philippe de Bourgogne, comte de Nevers, troisième fils de
Philippe le Hardi.
[302] Jean Ier, duc d'Alençon.
[303] Édouard III, duc de Bar.
[304] Charles d'Albret, nommé connétable en 1402.
[305] Robert de Bar, comte de Marle et de Soissons, grand
bouteiller de France.
[306] Jean VI, comte de Roucy et de Braine.
[307] Jean V, comte de Salm, ne mourut pas à Azincourt; il fut
tué seize ans plus tard à la bataille de Bulgnéville.
[308] Ferri de Lorraine, comte de Vaudémont.
[309] Charles de la Rivière, comte de Dammartin, souverain maître
des eaux et forêts, réussit à s'échapper sain et sauf, et ne
mourut qu'en 1427 (Cf. Monstrelet, t. III, p. 124).
[310] Charles d'Artois, comte d'Eu, resta vingt-trois ans captif
en Angleterre, et mourut le 25 juillet 1472.
[311] Artus de Bretagne, comte de Richemont, rentra en France en
1421, épousa le 20 octobre 1423 Marguerite de Bourgogne, veuve du
duc de Guyenne. Il devint plus tard connétable de France et duc
de Bretagne.
[312] Louis de Bourbon, deuxième fils de Jean de Bourbon et de
Catherine de Vendôme, conduit à la tour de Londres, ne sortit de
prison qu'en 1426, contribua à la levée du siège d'Orléans.
[313] Jean le Meingre, dit Boucicaut, maréchal de France depuis
le 23 décembre 1391, mourut en captivité en 1421.
[314] Le dernier roi d'Arménie, Léon III, mort en 1393 et enterré
aux Célestins de Paris, ne laissa qu'un enfant naturel, Guy ou
Guyot.
[315] Jacques, seigneur de Heilly, maréchal de Guyenne,
gouverneur de la Rochelle depuis le 14 mai 1411, déjà fait
prisonnier par les Anglais en 1413.
[316] Les baillis étaient si fréquemment renouvelés qu'il n'est
pas facile de savoir quels étaient les baillis alors en
fonctions. Nous nous bornerons à donner le nom du dernier
titulaire que nous rencontrions avant la bataille, suivi de celui
de son successeur; quelquefois seulement celui de ce dernier:
MACON. Philippe de Bonnay, nommé le 27 décembre 1415 (Arch. nat.,
X{1a} 1480, fol. 40).--SENS. Guy d'Aigreville, reçu le 9 octobre
1411 (_Ibid._, X{1a} 1479, 173 vº). André Marchant, nommé le 27
décembre 1415.--SENLIS. Trouillart de Maucreux, reçu le 12
septembre 1411. Guillaume de Han, nommé le 27 décembre 1415
(_Ibid._, fol. 172 vº; X{1a} 1480, fol. 40).--CAEN. Girard
d'Esquay, 7 juin 1412 (Arch. nat., X{1a} 4789, fol. 283). Olivier
de Mauny, nommé le 7 décembre 1415 (_Ibid._, X{1a} 1480, fol. 39
vº).--MEAUX. Guillaume de Noiray, reçu le 6 octobre 1413
(_Ibid._, X{1a} 1479, 267).--VERMANDOIS. Pierre de Beauvoir,
seigneur de Bellefontaine, reçu le 15 mars 1414 (Arch. nat.,
X{1a} 1479, fol. 288), tué à Azincourt, remplacé le 19 décembre
1415 par Thomas de Larzi (_Ibid._, X{la} 4791, fol. 17 vº).
131. Environ trois sepmaines après, vint le duc de Bourgongne assez près
de Paris, moult troublé de la mort de ses freres et de ses hommes, pour
cuider parler au roy ou au duc de Guienne, mais on lui manda qu'il ne
fust si hardy de venir à Paris. Et fist on tantost murer les portes,
comme autresfois, et se logerent plusieurs cappitaines au Temple, à
Sainct-(Martin)[317] et es places devant dictes, par deffaulte de
signeurs; et furent toutes les ruelles d'entour les lieux devant diz
prinses desdiz cappitaines ou de leurs gens, et les pouvres gens boutez
hors de leurs maisons, et à grant priere et à [grant peine] avoient ilz
le couvert de leur hostel, et ceste larronnaille couchoit en leurs lictz,
comme ilz feissent à xi ou à xii lieues de Paris; et n'estoit homme qui
en osast parler ne porter coustel, qui ne fust mis en diverses prinsons
[comme au Temple, à Sainct-Martin, à Sainct-Magloire[318], en Tyron et en
autres diverses prinsons].
[317] Le mot entre crochets est resté en blanc dans le ms. de
Paris.
[318] Le couvent de Saint-Magloire, situé entre les rues Aubry le
Boucher, Saint-Denis, Quincampoix, Saint-Magloire et
Salle-au-Comte, communiquait avec la rue Saint-Denis par un
passage, avec la rue Quincampoix par le cul-de-sac de Venise.
132. Item, environ la fin de novembre, l'an mil IIIIc et XV, le duc de
Guienne, ainsné filx du roy de France, moult plain de sa voulenté plus
que de raison, acoucha malade et trespassa le XVIIIe jour de decembre
oudit [an], jour mercredi des IIII Temps[319]. Et furent faictes ses
vigilles le dimenche ensuivant à Nostre-Dame de Paris, et fu aporté du
Louvre sur les espaulles de quatre hommes, et n'y avoit que six hommes à
cheval, c'est assavoir devant; après, les quatre ordres mendians et les
autres colleges [de Paris]; après sur ung grant cheval, lui et son paige;
sur ung autre fut le chevalier du guet[320], après grant piece le prevost
de Paris; après le corps, fut le duc de Berry, le conte d'Eu et ung
autre. En ce point fut porté à Nostre-Dame de Paris, et là fut enterré le
lendemain.
[319] Louis, duc de Guyenne, dont Nicolas de Baye nous a laissé
un portrait peu flatté, menait une vie fort irrégulière,
employant la nuit à veiller et «po faire» et le jour à dormir,
dînant à trois ou quatre heures après midi et soupant à minuit.
Aussi, pour nous servir des expressions du digne greffier, avec
une existence aussi accidentée «estoit aventure qu'il vesquist
longuement». Ce jeune prince, tombé malade en l'hôtel de Bourbon,
succomba le 18 décembre 1415 aux atteintes d'une violente
dyssenterie compliquée de fièvre pernicieuse. Des obsèques
solennelles, auxquelles assistèrent le duc de Berry et le comte
de Ponthieu, lui furent faites à Notre-Dame le lundi 23 décembre
à dix heures du matin; son corps ne fut point transporté à
Saint-Denis, comme le prétend Monstrelet (t. III, p. 131), mais
enterré dans l'église même de Notre-Dame entre «le grant autel et
les chaieres où se sient le prestre et diacre à la grant messe»
(Arch. nat., X{la} 1480, fol. 40); il y reposait encore en
novembre 1416, ainsi que le prouve une donation de 120 livres de
rente sur les biens de N. d'Orgemont (_Ibid._, JJ 170, fol. 57).
Pour donner une idée du luxe de luminaire déployé à la cérémonie
funèbre du duc de Guyenne, il suffira de dire qu'après la
célébration du service, la cire fondue par ordre du chapitre
produisit une masse de 2150 livres (_Ibid._, LL 215, fol. 85).
[320] Le chevalier du guet était vraisemblablement Bertrand
d'Enfernet, qui exerçait cet office à la date du 13 octobre 1414
(Arch. nat., X{la} 4790, fol. 146).
133. Item, en ce temps fut le pain tres cher, car le pain que on avoit
devant pour viii blans valloit v solz parisis, et bon vin pour ii deniers
parisis la pinte. En ce temps furent les portes murées, comme autresfoys,
pour le duc de Bourgongne qui estoit pres de Paris, et grant foison de
gens d'armes; par quoy fromaiges et œufz [furent si chers] que on
n'avoit que trois oefz pour ung blanc, et ung fromaige commun (pour) III
ou IIII solz parisis.
134. Et Paris estoit gardé par gens estranges, et estoient leurs
cappitaines ung nommé Remonnet de la Guerre[321], Barbasan[322] et
autres, tous mauvais et sans pitié. Et pour mieulx faire leur voulenté
manderent le conte d'Armignac, personne escommeniée, comme devant est
dit, nommé Bernart, et de celui firent connestable de France à ung lundi
en la fin de decembre[323]. Et le prevost de Paris, ou moys ensuivant,
fut fait admiral de France, gouverneur de la Rochelle; et fut depposé
d'estre admiral une mauvaise personne nommée Clignet de Breban[324], qui
moult fist de mal en France, tant[325] comme il fut admiral.
[321] Raymonnet de la Guerre, brave et habile capitaine gascon,
tué dans les massacres de 1418 (le 12 juin) avec le connétable
d'Armagnac et le chancelier de Marle, tint presque constamment la
campagne contre les Anglais et Bourguignons; on le voit en
octobre 1415 passer par le comté d'Étampes à la tête d'un corps
de mille hommes (Arch. nat., JJ 169, fol. 5 rº), tenir garnison à
Saint-Denis en décembre, conduire une expédition au pays de
Santers le 24 janvier 1416 et retourner à Paris vers la fin
d'avril (Monstrelet, t. III, p. 131, 133, 141).
[322] Arnaud Guilhem, seigneur de Barbazan en Bigorre, célèbre
capitaine qui illustra le règne de Charles VII, fut accusé
d'avoir trempé dans l'assassinat de Montereau et se défendit
énergiquement de toute participation à cet attentat. Chargé par
le dauphin de la défense de Melun, il tomba en même temps que
cette place au pouvoir des Anglais qui le retinrent prisonnier et
l'enfermèrent le 24 février 1430 au Château-Gaillard (Chron. de
P. Cochon, p. 464). Barbazan fut tué à la bataille de
Bulgnéville.
[323] Bernard d'Armagnac fut élevé à la dignité de connétable de
France par lettres du 30 décembre 1415.
[324] Pierre de Breban, dit Clignet, seigneur de Landreville,
pourvu par lettres du 1er avril 1405 de la charge d'amiral de
France au lieu de Renaud de Trie, fut remplacé le 27 avril 1408
par Jacques de Châtillon; mais il continua à porter le titre
d'amiral de France et défendit ses droits devant le Parlement
(Arch. nat., X{la} 4790, fol. 36 rº, 120 vº). Breban occupa, en
1411, le poste de gouverneur du comté de Vertus (_Ibid._, JJ 160,
fol. 49 vº). Lors du siège de Montaimé en Champagne, il s'échappa
de ce château, déguisé en valet (_Ibid._, JJ 165, fol. 245; JJ
166, fol. 8). Il possédait alors à Paris, dans la rue
Neuve-Saint-Merry, un fort bel hôtel que firent vendre des
marchands de Lubeck, ses créanciers. Le principal enchérisseur de
cet immeuble fut Hélion de Jacqueville (_Ibid._, X{la} 4789, fol.
226 vº).
[325] «Tant» manque dans le ms. de Rome.
135. Item, le duc de Bourgongne estoit touzjours en la Brie, ne ne povoit
parler au roy, ne le roy à luy, pour puissance qu'ilz eussent eulx deux;
car les traistres de France disoient au roy, quant il demandoit, qui
moult le demandoit souvent, que plusieurs foys on l'avoit mandé, mais il
ne daignoit venir; et d'autre part mandoient[326] au duc de Bourgongne,
qui estoit à Laingny, que le roy lui deffendoit sa terre, sur peine
d'estre repputé [pour] traistre faulx[327].
[326] Ms. de Paris: mandement.
[327] Pendant que le duc de Bourgogne était à Lagny (du 10
décembre 1415 au 27 janvier 1416) avec «moult grant nombre de
gens d'armes de pluseurs nacions qui tenoient toute la Brie et
partie de la Champaigne et les rivieres de Marne et de Seinne»,
une députation composée de Jean de Vailly, président au
Parlement, de Simon de Nanterre et de l'évêque de Chartres, vint
le trouver «pour traicter et apaiser les besoignes», mais ce fut
en pure perte (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 41).
[1416.]
136. Item, le XIIe jour [du moys] de fevrier, fut fait par les dessusdiz
bandez ledit conte d'Armignac seul[328] de tout le royaulme de France, à
qui qu'il en despleust, car le roy estoit tousjours mal dispousé. En
celui temps, s'en alla le duc de Bourgongne en son païs.
[328] Les mss. de Rome et de Paris n'indiquent pas de lacune.
137. Item, le premier jour de mars IIIIc et XV ensuivant, jour Sainct
Aulbin, entra l'empereur roy de Hongrie à Paris, à ung dimenche[329], et
vint par la porte Sainct-Jacques et fut logé au Louvre; et le IIe mardi
ensuivant, furent envoiées semondre les damoiselles de Paris et des
bourgoises les plus honnestes, et leur donna à disner en l'ostel de
Bourbon, le Xe jour ensuivant après sa venue, et à chascune aucun jouel.
[329] Au moment de l'arrivée de l'empereur Sigismond, les corps
constitués de Paris, tels que l'échevinage, le Parlement, la
Chambre des comptes, tous à cheval, allèrent au-devant du
souverain allemand, les uns jusqu'à Étampes, les autres jusqu'à
Longjumeau, le duc de Berry et sa suite jusqu'au moulin à vent
vers Bourg-la-Reine (Arch. nat., X{la} 4791, fol. 45 vº). Le 8
mars, à huit heures du matin, l'empereur se rendit à Notre-Dame,
où une réception solennelle lui avait été préparée dès le 28
février. Mais là comme ailleurs il laissa une réputation de
parcimonie bien méritée; reçu à son entrée dans la nef par
l'évêque de Paris entouré des chanoines, au son des grosses
cloches Marie et Jacqueline, il entendit la messe dite en son
honneur, mais ne donna rien à l'offrande. Après la messe,
Sigismond alla visiter les reliques et le trésor de Notre-Dame
qu'il admira beaucoup, mais ne fit aucune largesse pour les
reliques, se bornant à gratifier les enfants de chœur d'un
pauvre écu. Le dimanche suivant, l'empereur honora de sa présence
le Palais où il se fit également montrer les reliques et poussa
la générosité jusqu'à offrir un demi-franc (_Ibid._, LL 215, fol.
93, 94). Lors de sa visite au Parlement, qui eut lieu le 16 mars,
Sigismond prit fait et cause pour l'une des parties plaidantes,
Guillaume Seignet, qui réclamait l'office de sénéchal de
Beaucaire, et l'arma chevalier, ce qui ne plut que médiocrement
au roi et à son conseil (_Ibid._, X{la} 4791, fol. 54 vº;
Monstrelet, t. III, p. 138).
138. Item, il fut à Paris environ trois sepmaines, et puis s'en alla
devers Engleterre[330] pour avoir les prinsonniers du sang de France, qui
là estoient de la prinse d'Egincourt.
[330] L'empereur Sigismond quitta Paris le mercredi avant Pâques
fleuries (20 mars) pour se rendre en Angleterre, et passa par
Beauvais, Saint-Riquier et Calais; il fit à Londres un séjour
d'un mois à cinq semaines (Monstrelet, t. III, p. 136;
Saint-Remy, t. I, p. 229).
139. Item, [commençant] la sepmaine penneuse ensuivant, qui fut [entrant]
le XIIIe[331] jour d'avril IIIIc XV, entreprindrent aucuns des bourgois
de Paris[332] de prendre ceulx qui ainsi tenoient Paris en subgection, et
devoient ce faire le jour de Pasques, qui furent le XIXe jour d'avril,
mais ilz ne le firent point par sens[333], car il fut sceu par ceulx de
la bande, qui les prindrent et les misdrent en prinson.
[331] Ms. de Paris: XIIII.
[332] Indépendamment des principaux chefs de la conspiration
nommés plus loin, Thierry de la Bée, couturier, fut banni du
royaume «comme consentant et coulpable de certaine commocion et
monopole que aucuns habitans de Paris cuidierent mettre à
execucion le jour de Pasques». Son hôtel à Paris rue de la
Ferronnerie, ainsi qu'un autre hôtel à Chaillot (_Challoyau_)
échurent à Mengin de Trèves, valet de chambre du dauphin (nov.
1417, Arch. nat., JJ 170, fol. 125). L'ancien échevin, Jean de
l'Olive, paraît avoir été impliqué dans ce complot, car une rente
que J. de l'Olive, «nagueres condempné pour crime de leze
majesté», possédait sur une maison rue Aubry le Boucher, passa en
mars 1417 à G. Belier, chapelain en l'église Saint-Leu et
Saint-Gilles (_Ibid._, JJ 169, fol. 349).
[333] Ms. de Paris: Ilz ne le firent pas secrets.
140. Et le XXIIIIe jour dudit moys d'avril IIIIc XVI, fut [mené] en ung
tumberel à boue, le doyen de Tours, chanoyne de Paris, frere de l'evesque
de Paris de devant cellui qui pour lors estoit, nommé Nicole d'Orgemont,
filx de feu Pierre d'Orgemont[334]. En ce point, vestu d'un grant mantel
[de] viollet, et chapperon de mesmes, fut mené es halles de Paris, [et]
en une charrette devant estoient deux hommes de honneur sur deux aiz,
chascun une croix de boys en sa main; et avoit l'un esté eschevin de
Paris, et l'autre estoit homme de honneur et estoit en ars nommé maistre
Regnault[335], et l'eschevin Robert de Belloy[336]. Et à ces deux on
coppa les testes, voyant ledit d'Orgemont, lequel n'avoit que ung pié, et
après la justice fut ramené [sans oster dudit tumberel] en prinson ou
chastel de Sainct-Anthoine, et environ quatre jours après, fut presché ou
parviz Nostre-Dame et condampné en chartre perpetuelle au pain et à
l'eaue.
[334] Nicolas d'Orgemont, dit le Boiteux d'Orgemont, archidiacre
d'Amiens, chanoine de Notre-Dame de Paris, de
Saint-Germain-l'Auxerrois et de Champeaux en Brie, maître des
comptes, expia cruellement le double tort qu'il eut de faire
partie en 1412 de la commission instituée contre les Armagnacs
(Arch. nat., X{la} 1479, fol. 212 vº) et de posséder une fortune
considérable. Ses envieux et ses ennemis lui firent un crime
irrémissible de n'avoir point révélé le complot qui se tramait
dans Paris, complot dont il avait eu connaissance le mercredi
avant Pâques. Arrêté le mardi 21 avril dans sa maison du cloître
Notre-Dame, il fut aussitôt emprisonné en la Bastille, et le
vendredi suivant, le chancelier H. de Marle, assisté du prévôt de
Paris, de Robert le Maçon, de Pierre de l'Esclat, de Robert de
Tuillières, le fit amener au Châtelet dans la chambre des fiefs,
et là, en présence des chanoines assemblés, lui donna lecture des
lettres qui le déclaraient déchu de tous offices royaux et lui
infligeaient une amende de quatre-vingt mille écus. Pour
respecter l'immunité ecclésiastique, le chapitre de Notre-Dame
fut chargé pour la forme de lui faire son procès; la sentence du
chapitre, prononcée le 30 avril 1416 (Arch. nat., LL 215, fol.
498) le condamna à perdre tous ses bénéfices et à tenir prison
perpétuelle «au pain de doleur et à eaue d'angoisse» (_Ibid._,
X{la} 1480, fol. 54). Ce même jour, Nicolas d'Orgemont, extrait
de la Bastille et remis au chapitre, fut conduit sur le parvis
Notre-Dame où il fut prêché sur «l'eschaffaut» au milieu d'une
affluence énorme de populaire. Dès le 4 mai, les chanoines
intercédèrent auprès du roi pour qu'une prison ecclésiastique fût
assignée à leur confrère et afin qu'on lui donnât un confesseur;
néanmoins, d'Orgemont ne fut transféré à Meung-sur-Loire, dans
les prisons de l'évêque d'Orléans, que le samedi 18 juillet; à
partir du mois d'août, sa captivité devint de plus en plus
rigoureuse et ne tarda pas à entraîner sa mort (_Ibid._, LL 215,
fol. 99-120, _passim_). Il n'existait plus au mois de novembre
1416, comme le prouve la donation de 120 livres de rente sur ses
terres de Méry-sur-Oise faite à l'église Notre-Dame (_Ibid._, JJ
170, fol. 56 vº). Emeline de Nostemberg, dame d'honneur de la
reine, obtint à titre gracieux 502 livres de rente sur ses biens
confisqués, à condition de donner décharge d'une somme de dix
mille livres dont le roi lui avait fait présent lors de son
mariage (_Ibid._, JJ 169, fol. 322). Jean Taranne se fit adjuger
pour 1500 livres le grand hôtel que d'Orgemont possédait à
Gonesse (_Ibid._, fol. 312 vº), tandis que Hugues de Guingamp,
maître des comptes, acquérait, moyennant 410 livres, une vieille
tour à Fontenay et un hôtel à Montreuil (_Ibid._, JJ 170., fol.
74).
[335] «Maître Regnaut Maillet», qualifié homme d'église et curé
par le greffier du Parlement (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 54).
[336] Robert de Belloy, riche drapier et échevin pendant la
période cabochienne; après son exécution, Jeanne sa veuve et sa
fille Gilles de Belloy obtinrent la restitution de ses biens
confisqués (Arch. nat., JJ 169, fol. 155 vº). Il laissa aussi un
fils, Jean de Belloy, qui arriva plus tard à l'échevinage. Robert
possédait une maison rue de la Ferronnerie.
141. Item, le premier sabmedi de may ensuivant furent decollez pour ce
fait trois moult honnestes hommes, et de moult bonne renommée, c'est
assavoir, le signeur de l'Ours[337], de la porte Baudet, ung tainturier
nommé Durant de Bry[338], ung marchant de laton et espinglier nommé Jehan
Perquin; et estoit ledit tainturier maistre de la soixantaine des
arbalestiers de Paris.
[337] Le possesseur de l'hôtel de l'Ours, sis en la rue de la
Porte Baudoyer, était un sergent d'armes du roi, nommé Jean
Roche, qui passait pour un «grans riche homs», partisan dévoué du
duc de Bourgogne à Paris. Après son exécution, les Armagnacs
s'emparèrent de ses biens et réduisirent ses proches à
l'indigence; la femme de Jean Roche, sa fille Jeannette avec son
mari Jacquet Guillaume, l'un des conjurés de 1430, tombèrent dans
une situation extrêmement précaire, et à la suite de la vente à
Alexandre des Marais, changeur, d'une maison sise rue
Saint-Antoine à l'enseigne de la Huchette, ils furent emprisonnés
au Châtelet à cause de dépositions faites par témoins supposés;
mais ils firent valoir des circonstances atténuantes et obtinrent
des lettres de rémission (Longnon, _Paris sous la domination
anglaise_, p. 119-127). Quant à l'hôtel de l'Ours, il subit
encore de singulières vicissitudes. Ensuite du complot de 1430,
son propriétaire Jacquet Guillaume fut exécuté, et la femme dudit
Jacquet bannie du royaume; l'hôtel resta vide et en quelque sorte
abandonné. Au mois d'août 1430, maître Jehan Carrelier, «commis à
louer et recevoir les loyers de l'ostel de l'Ours,» demanda
d'urgence que l'on y fît certaines réparations, faute desquelles
«briefment ledit hostel devendroit en non valeur et en ruyne»;
l'autorité compétente fit droit à cette requête (Arch. nat., Y
5230, fol. 36 vº). En 1436, au moment de l'expulsion des Anglais,
l'hôtel de l'Ours était occupé par Jacquet de Raye, «espicier»,
partisan bien connu de la cause anglaise, qui fut banni (_Ibid._,
X{la} 1481, fol. 120).
[338] Ce nom est orthographié «De Vry» dans le ms. de Rome, et
«Debry» dans le ms. de Paris.
142. Item, le VIIe jour de may, fut crié parmy Paris, que nul ne fust si
hardy de faire assemblée à corps, ne à nopces, ne en quelque maniere sans
le congié du prevost de Paris. En ce temps avoit, quant on faisoit
nopces, certains commissaires et sergens aux despens de l'espousé, pour
garder que homme ne murmurast de rien.
143. Item, le VIIIe jour de may, vendredi, furent ostées les
chaisnes de fer qui estoient à Paris et furent portées à la porte
Sainct-Anthoine[339]. En ce temps estoit [touzjours] le pain si cher que
petiz mesnaiges n'en povoient avoir leur saoul, car la charté dura moult
longuement, et coustoit bien la XIIne, que on avoit devant pour XVIII
deniers, IIII solz parisis.
[339] Les chaînes de fer enlevées le vendredi 8 mai «à foison de
gens d'armes» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 55) et portées «ou
chastel de la bastille St-Anthoine» furent restituées deux jours
après sur la demande du prévôt des marchands et des échevins,
«pour icelles estre tournées et converties au prouffit,
fortifficacion, emparement et decoracion de Paris,» à condition
qu'il serait rendu compte de leur emploi ou des deniers qui en
proviendraient. (Lettres de Charles VI du 10 mai 1416: _ibid._, K
950, no 22.)
144. Item, le sabmedi ensuivant, IXe jour dudit moys, furent ostées les
armeures aux bouchers en leurs maisons, tant de Sainct-Germain, de
Sainct-Marcel, de Saincte-Geneviefve [et] de Paris.
145. Item, le lundi ensuivant, fut crié parmy Paris, sur peine d'estre
repputé vray[340] traistre, que tout homme, prestre, clerc ou lay,
portast ou envoiast toutes ses armeures, quelles qu'elles fussent, ou
espées, ou badelaires, ou hachetes, ou quelque armeure qu'il eust, au
chastel de Sainct-Anthoine.
[340] Ms. de Rome: traistre.
146. Item, le vendredi, XVe jour dudit moys, firent lesdiz commencer à
abatre la grant boucherie de Paris[341], et le dimenche ensuivant
vendirent les bouchers de ladicte boucherie leurs chars sur le pont
Nostre-Dame, moult esbahiz pour les franchises qu'ilz avoient en la
boucherie, qui leur furent toutes ostées[342]; et sembloit ce dimenche
que les[diz] bouchers eussent [eu] quinze jours ou trois sepmaines [de
temps] à faire leurs estaulx, tant furent bien ordonnez du vendredi
jusques au dimenche.
[341] En vertu de lettres du 13 mai 1416, publiées le 15 du même
mois, portant que la grande boucherie, sise devant le Châtelet,
serait «du tout demolie» et abattue jusqu'au ras du sol, et que
l'écorcherie derrière le Grand Pont serait supprimée (Arch. nat.,
K 950, no 23; Y 3, fol. 46 rº). Cette mesure d'ordre public, qui
frappait la puissante corporation des bouchers, trouvait sa
justification dans la nécessité de dégager les abords du Grand
Châtelet et de faire cesser l'insalubrité notoire de la grande
boucherie.
[342] Ce ne fut qu'une installation provisoire. Afin de remplacer
les trente-deux étaux que renfermait la grande boucherie démolie,
le roi, par lettres publiées le 21 août, ordonna l'établissement
de quatre nouvelles boucheries, comportant quarante étaux, en la
halle de Beauvais, près du Châtelet en face Saint-Leufroy, près
du Petit Pont, et autour des murs du cimetière Saint-Gervais; il
supprima en même temps la communauté «que avoient les bouchiers
tueurs et escorcheurs de la grant boucherie» et abolit leurs
privilèges (Arch. nat., Y 3, fol. 47).
147. Item, le vendredi ensuivant, furent commencées à murer les portes
comme autresfoys.
148. Item, le lendemain de la Sainct Laurens ensuivant, firent crier
lesdiz bandez parmy Paris, que nul ne fust si hardy d'avoir à sa fenestre
coffre ne pot, ne hotte, ne coste en jardin, ne bouteille à vin aigre à
sa fenestre qui fust sur rue, sur peine de perdre corps et biens, ne que
nulz ne se baingnast en la riviere sur peine d'estre pendu par la gorge.
149. Item, le jour de Sainct Laurens ensuivant, firent chanter lesdiz
bandez aux Quinze-Vingt, fust tort ou droit, et y avoit commissaires et
sergens qui faisoient chanter devant eulx telz prebstres qu'ilz
vouloient, malgré ceulx dudit lieu, lesquelx vouloient que on leur fist
droit de certains prinsonniers qui estoient à Graville[343], lesquelx
furent prins en la franchise par l'oultraige du prevost de Paris; et
furent prins le XXVe jour de may, vigille de l'Ascencion
Nostre-Seigneur[344], et fut avant la Sainct Laurens ensuivant que on
chantast ne messe ne vespres en ladicte eglise.
[343] Le ms. de Rome donne, mais d'une manière peu lisible, à
_grauille_; celui de Paris écrit _greuille_ en toutes lettres.
[344] Par suite de l'arrestation de ces malfaiteurs, opérée par
les gens du roi du Châtelet au mépris de l'immunité des
Quinze-Vingts, la célébration des offices avait été suspendue.
L'évêque de Paris se joignit aux Quinze-Vingts pour demander
réparation; l'affaire, portée devant le Parlement, reçut le 30
mai une solution: le procureur du roi et l'évêque, d'un commun
accord, arrêtèrent les poursuites, et il fut convenu que dans les
huit jours le service religieux serait repris par les
Quinze-Vingts, sans préjudice de leurs droits et privilèges
(Arch. nat., X{la} 1480, fol. 58).
150. Item, la premiere sepmaine de septembre ensuivant, fist on deffense
aux bouchiers que plus ne vendissent leur char sur le pont Nostre-Dame,
et en celle dicte sepmaine commencerent à vendre en la halle de
Beauvays[345], à Petit-Pont, à la porte Baudays, et environ xv jours
après commencerent à vendre devant Sainct-Lieufray[346] au
Trou-Pugnais[347].
[345] Seize étaux de bouchers furent édifiés en la halle de
Beauvais «es halles de Paris»; leur revenu, estimé 2,500 livres
tournois, se monta pour l'année 1418 à 2,378 livres parisis. Le
22 avril 1418, Charles VI en abandonna la propriété à l'abbaye de
Saint-Denis pour l'indemniser du prêt de 20,000 francs par elle
consenti, sacrifice d'autant plus lourd que les religieux durent
pour se procurer cette somme vendre la châsse d'or où reposait le
corps de saint Louis (Arch. nat., K 59, no 19). Après les
observations présentées par G. le Tur, faisant fonctions de
procureur du roi, le Parlement, ayant égard aux nécessités
pressantes du moment, se résigna le 27 avril à enregistrer ces
lettres, «combien qu'elles semblassent dommageables et
préjudiciables au roy» (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 135).
[346] La chapelle de Saint-Leufroy se trouvait près du Grand
Châtelet entre le quai et la grande boucherie; l'emplacement de
la boucherie qui fut établie sur ce point est déterminé par un
article du compte des confiscations de 1421 mentionnant la
démolition d'une maison au bout du Pont-aux-Meuniers «pour ce que
l'on vouloit illec faire une boucherie» (Sauval, t. III, p. 283).
[347] Il y avait alors à Paris plus d'un de ces cloaques, appelés
_Trous punais_, où venaient se perdre les immondices et s'écouler
le sang provenant des tueries d'animaux; le plus connu est celui
du cul-de-sac Gloriette, où il y eut une boucherie du même nom.
151. Item, en celle sepmaine fut crié que nul sergent à cheval ne
demourast hors de la ville de Paris, sur peine de perdre son office.
152. Item, fut crié celle dicte sepmaine que lesdiz estaulx de boucherie
seroient baillez au prouffit du roy au plus offrant[348], et que lesdiz
bouchiers n'y auroient quelque franchise.
[348] Suivant le compte de l'ordinaire de la prévôté de Paris
pour 1417 (Sauval, t. III, p. 274) les étaux des nouvelles
boucheries furent mis aux enchères en l'auditoire civil du
Châtelet, le vendredi 2 octobre.
153. Item, le mois d'octobre ensuivant, fut commencée la boucherie du
cymetiere Sainct-Jehan, et fut achevée, et [y] vindrent vendre ceulx de
derriere Sainct-Gervais, le premier dimenche de febvrier oudit an.
[1417.]
154. Item, le XXe jour de febvrier[349] oudit an, fut crié que on ne
prinst nulle monnoye à Paris que celle du roy[350], qui moult fist grant
dommaige aux gens de Paris, car la monnoye du duc de Bretagne et du duc
de Bourgongne estoient prinses comme celles du roy, dont plusieurs
marchans, riches et pouvres, et autres gens qui en avoient perdirent
moult, car pour la deffence homme n'en eust eu quelque neccessité senon
au buillon; mais environ ung moys après, on reprint les dessusdictes
monnoyes[351], et deffendues comme davant furent.
[349] Ms. de Paris: XXIe jour de febvrier.
[350] Voici la désignation des monnaies dont le cours et la
valeur furent réglés par l'autorité royale: 1º deniers d'or fin,
dits _écus à la couronne_, valant 22 sols 6 deniers tournois la
pièce; 2º petits deniers d'or fin, dits _petits écus à la
couronne_, d'une valeur de 15 sols tournois; 3º deniers blancs
d'argent, appelés _gros_, valant 20 deniers tournois la pièce; 4º
deniers blancs d'argent, nommés _demi gros_ et _quarts de gros_,
reçus pour 10 deniers tourn. et 5 d. t. pièce; 5º blancs _deniers
à l'écu_ de 10 d. t. la pièce; 6º petits blancs, appelés _demi
blancs à l'écu_, de 5 d. t.; 7º doubles deniers tournois de 2 d.
t. la pièce; 8º petits parisis, petits tournois, valant 1 den.
parisis et 1 den. tournois; 9º petites mailles, valant une maille
tournoise. Les dispositions qui prohibèrent toutes monnaies
frappées dans le royaume, en ne laissant subsister que la monnaie
royale, sont insérées dans un mandement du 20 janvier 1417,
enjoignant au bailli de Mâcon, sénéchal de Lyon, de faire publier
dans l'étendue de son ressort l'interdiction des espèces
étrangères; pareilles lettres à l'adresse du prévôt de Paris
furent remises le 19 février à son lieutenant par les généraux
maîtres des monnaies (Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 142, 143).
[351] Rien ne prouve que cette assertion soit exacte, tandis
qu'il est hors de doute que les monnaies de Bretagne et de
Bourgogne restèrent prohibées; à la date du 7 juin 1417, nous
voyons rendre à Robin Charon, épicier, demeurant sur le
Petit-Pont, 18 fr. 4 s. de blancs, de dix deniers tournois la
pièce, «lesquelx lui furent tous coppez, pour ce qu'ilz n'avoient
point de cours» (Arch. nat., Z{1b} 2).
155. Item, le IIIe jour d'avril oudit an, trespassa monseigneur de
Guienne, ainsné filx du roy de France, à Compigne[352], qui avoit esté xv
moys ou environ Dalphin[353].
[352] Ms. de Paris: accompaigné.
[353] Jean, duc de Touraine (et non de Guyenne), quatrième fils
de Charles VI, marié le 29 juin 1406 à Jacqueline de Hainaut,
mourut à Compiègne vers le 4 ou 5 avril 1417 (_Bibl. de l'École
des Chartes_, 4e série, t. IV, p. 480). Bien que sa mort eût été
amenée par une cause toute naturelle, les Bourguignons firent
peser sur l'entourage du roi une accusation des plus graves, dont
Monstrelet se fait l'écho (t. III, p. 168) et que répète l'auteur
anonyme de la Chronique des Cordeliers (t. VI, p. 234). Suivant
le bruit public, le duc de Touraine et même son frère le duc de
Guyenne auraient été victimes d'un empoisonnement. L'accusation
fut nettement formulée par le duc de Bourgogne dans certaines
lettres scellées de son sceau et signées de sa main, lesquelles
furent placardées sur les portes de plusieurs églises de Rouen;
ces lettres qui contenaient des menaces de mort contre les
conseillers de Charles VI, qu'elles traitaient de «rapineurs,
dissipeurs, traistres, empoisonneurs et murtriers», furent
envoyées à Paris et apportées au Parlement le 24 mai 1417 par le
lieutenant du prévôt; lecture publique en fut donnée, et
l'original rendu au chancelier. Le 10 juillet suivant, le
procureur du roi, analysant les lettres en question, s'exprime en
ces termes au sujet du prétendu empoisonnement du Dauphin: «En
oultre, lesdictes lettres contiennent libelle diffamatoire, et en
especial en tant qu'elles font mencion de l'empoisonnement de feu
monsr. de Guienne et de feu monsr. le Dauphin, et sont choses
controuvées et diffamatoires, et est vray que lesdiz seigneurs
après leur mort furent ouvers en presence de medicins et autres,
et n'y avoit quelque signe de empoisonnement» (Arch. nat., X{la}
4791, fol. 275). Le 21 juillet 1417, le Parlement rendit un arrêt
conforme aux conclusions du procureur du roi données le 16
juillet précédent, déclara les susdites lettres «mauvaises,
sedicieuses et scandaleuses,» et ordonna qu'elles seraient
déchirées en la Cour, «rompues et arses publiquement en la ville
de Paris» (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 92, 99).
156. Item, ledit roy Louys, l'an mil IIIIc [XVII], trespassa environ
trois jours en la fin[354].
[354] Louis II, roi de Sicile, beau-père de Charles VII, mourut à
Angers le 30 avril 1417, suivant des informations précises tirées
du livre d'heures du roi René et des comptes de l'hôtel de la
duchesse d'Anjou (Arch. nat., KK 243, fol. 47 vº); il fut enterré
le 1er mai.
157. Item, en icelluy temps, on avoit vin sain et net pour ung denier la
pinte, mais de grosses tailles [trois ou quatre] tous les ans; et n'osoit
nul parler du duc de Bourgongne, qu'il ne fust en peril[355] de perdre
le corps ou la chevance, ou d'estre banny.
[355] Ms. de Paris: En grand danger.
158. Item, le XXIXe jour de may ensuivant, vigille de la Penthecoste, fut
crié que nul ne prinst quelque monnoie que celle du coing du roy
seullement, et que on ne marchandast que à solz et à livres[356]; et
furent aussi criez à prendre petiz moutons d'or pour XVI solz parisis,
qui n'en valloient pas plus de XI solz parisis[357].
[356] «Que nul de quelque condicion ou estat qu'il soit ne face
aucuns contraulx ou marchiez à sommes de mars d'or ou d'argent,
ne à pièces d'or, mais seulement à solz et à livres.» (Lettres du
20 janvier 1417: Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 142.) L'application
de cette mesure souleva de nombreuses difficultés, à chaque
instant des contestations étaient soumises au jugement de la
prévôté de Paris «pour cause des lettres de change que les
marchands faisoient les uns aux autres pour avoir change en
divers pays;» aussi le 8 août 1417, le lieutenant du prévôt
exposa-t-il en la Chambre des monnaies l'embarras qu'il
éprouvait, demandant l'avis des généraux maîtres qui déclarèrent
que, pour toutes lettres de change passées avant le 10 mai,
chaque cent d'écus valant 18 sols parisis pièce se solderait par
118 moutons au cours de 20 sols tournois pièce (_Ibid._, Z{1b}
2).
[357] Un mandement de Charles VI adressé le 10 mai 1417 aux
généraux maîtres des monnaies prescrivit la fabrication dans tous
les ateliers monétaires du royaume de deniers d'or fin, appelés
moutons, à 23 carats, qui devaient avoir cours pour 20 den.
tournois la pièce (Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 144 vº). Le 14 juin
suivant, un nouveau mandement au bailli de Meaux donna cours aux
petits moutons (_Ibid._, fol. 148).
159. Et le lundi ensuivant, premier jour des festes de Penthecoste,
commencerent les gens de Paris, c'est assavoir, de quelque estat qu'ilz
fussent, prebstres ou clercs, ou autres, à curer les voiries[358] ou à
faire curer à leur argent; et fut celle queullecte si aspre, qu'il
falloit que chascun, de quelque estat qu'il fust, de v jours en v jours
en baillast argent, et quant on poyoit pour cent on ny en mettoit mie XL,
et avoient les gouverneurs le remenant[359].
[358] L'auteur du journal, probablement atteint par cette taxe,
exhale son mécontentement. Cependant il était vraiment urgent de
«curer les voiries»; divers témoignages puisés à des sources
authentiques montrent jusqu'à quel point Paris laissait à désirer
sous le rapport de la salubrité. Malgré des défenses maintes fois
renouvelées, notamment en janvier 1404, les habitants
continuaient à jeter des immondices dans la Seine; en 1414, le
chapitre de Notre-Dame, voisin d'un foyer permanent d'infection,
s'émut de cet état de choses et, voulant y porter remède, chargea
trois de ses membres d'en conférer avec le prévôt des marchands
(Arch. nat., LL 214, fol. 318). Du reste, le nettoyage des rues,
mal organisé, ne se faisait que d'une façon très imparfaite; des
lettres du 25 janvier 1415 accordant l'exemption du guet aux
voituriers chargés de l'enlèvement des boues, laissent échapper
cet aveu caractéristique: «Par default de tumbereaux, nostre
ville est à present tres orde et pleine de boues, ordures, et
immundices» (_Ibid._, Y 3, fol. 100). (Cf. le mémoire de M.
Lecaron sur les _travaux publics de Paris au moyen âge_, Mémoires
de la Soc. de l'hist. de Paris, t. III, p. 108).
[359] Ms. de Paris: revenu.
160. Item, celle dicte sepmaine, fut fait le pont leveys à la porte
Sainct-Anthoine, et celle année furent faictes les maisons entre les
bastilles et l'escorcherie aux Tuilleries[360].
[360] L'écorcherie établie aux Tuileries Saint-Honoré, sur la
Seine, en vertu des lettres d'août 1416 citées plus haut. En ce
qui concerne les maisons dont la construction est ici mentionnée,
nous savons qu'à cette époque les échevins édifièrent avec une
partie du «Pont-Neuf XXX ou XL maisons d'entre la tour de Billy
et la porte Saint-Honoré, et firent provision d'artillerie, de
canons et de pouldres» (Arch. nat., X{la} 4793, fol. 99).
161. Item, en cellui temps, fut prins de par le prevost de Paris ung
nommé Loys Bourdon, chevalier, qui tant fit de peine au chastel
d'Estampes, comme devant est dit, et fut noyé pour ses demerites. Et fut
la royne privée du tout, que plus ne seroit au conseil, et lui fut son
estat amendry. Et demourerent les choses en ce point, sinon que tousjours
prenoient lesdiz gouverneurs desquelx vouloient et les bannissoient; et
si failloit qu'ilz allassent où lesdiz gouverneurs vouloient, et en mains
de trois sepmaines en bannirent plus de VIIIc[361], sans ceulx qui
demourerent en prinson.
[361] Le Parlement lui-même fut enveloppé dans ces mesures de
proscription; le 30 août 1417, on l'avisa que le roi ou plutôt
son entourage avait décidé l'éloignement de Paris de treize
conseillers, du procureur du roi, de deux notaires, du greffier
criminel, de quatre huissiers, «soubz umbre, disait-on, de ce que
on les souspeçonnoit d'estre favorisans ou affectez au duc de
Bourgongne.» Malgré la démarche faite en faveur des suspects par
le Parlement tout entier, la décision du grand conseil fut
maintenue et les membres de la Cour frappés de bannissement
durent quitter Paris; cependant, pour atténuer ce qu'un tel
procédé avait d'arbitraire, chacun des bannis obtint lettres de
sauf-conduit du roi et du Parlement, portant que le roi «envoyoit
iceulz conseillers et officiers en certaines parties de ce
royaulme pour certaines besoingnes touchant le fait du roy et de
la court» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 104).
162. Item, en ce temps, à l'issue d'aoust, s'esmeut[362] le duc de
Bourgongne pour venir à Paris, et vint en conquestant villes, cités,
chasteaulx, et partout faisoit crier, de par le roy et le daulphin, et
de par luy que on n'y paiast nulles subsides; dont les gouverneurs de
Paris prinrent si grant haine contre lui qu'ilz faisoient [faire
processions[363] et faisoient] prescher qu'ilz savoient bien de vray
qu'il voulloit estre roy de France, et que par lui et que par son conseil
estoient les Engloys en Normendie. Et par toutes les rues de Paris avoit
espies, qui estoient residans et demourans à Paris, qui leurs propres
voisins faisoient prendre et emprinsonner; et nul homme, après ce qu'ilz
estoient prins, n'en osoit parler aucunement, qu'il ne fust en peril de
sa chevance ou de sa vie.
[362] Ms. de Paris: se surent.
[363] Pendant les mois d'août, de septembre et d'octobre, les
processions succédèrent aux processions. Indépendamment de celles
que le chapitre de Notre-Dame ordonna de faire trois fois par
semaine dans les églises soumises à son autorité, presque chaque
dimanche eut lieu une procession générale; le 22 août à
Sainte-Geneviève avec les châsses de Saint-Merry, Saint-Benoit et
Saint-Marcel; le 2 septembre à Saint-Germain-l'Auxerrois; le 19
septembre à Saint-Magloire; le 3 octobre à Notre-Dame; le 17
octobre aux Carmélites (Arch. nat., LL 215, fol. 164-170).
163. Item, à l'entrée de septembre [mil] IIIIc XVII, aproucha le duc de
Bourgongne de Paris[364], et gaigna l'Isle Adam, Pons Sainte-Messent,
Senliz, Beaumont. Adonq fut la porte Sainct-Denis fermée, et furent
abatues les arches pour faire ung pont leveys, et fut deux moys fermée en
la droicte saison de vendanges.
[364] Jean Sans-Peur, parti d'Arras le 9 août 1417, prit
possession le 24 août de Montdidier, le 26 de Beauvais, et dans
les premiers jours de septembre de Pontoise, de Provins et de
Beaumont-sur-Oise.
164. Item, environ VIII ou IX jours en septembre, fut depposé Breban
devantdit de la prevosté des marchans[365], et fut fait prevost Estienne
de Bonpuis, lequel ne le fut que cinq jours, et fut mis en la prevosté
ung faiseur de cofres [et de bans], nommé Guillaume Syrasse, le XIIe jour
de septembre oudit an.
[365] Philippe de Breban, malade et déjà avancé en âge, fut
relevé de ses fonctions sur sa demande. Guillaume Cirasse, son
successeur, fut remplacé dans ses fonctions d'échevin par Henri
Mauloué, secrétaire du roi. Peu de temps auparavant (le 16 août),
Regnaut Pis d'Oe avait cédé la place à Simon Taranne (Arch. nat.,
KK 1009, fol. 2 vº).
165. En ce temps vindrent les Bourguignons devant Sainct-Cloud, et lors
fut le pont rompu, et les Bourguignons assaillirent la tour à engins[366]
et l'endommaigerent moult, mais point ne fut prinse à celle foys, ains la
laisserent, mais ilz tindrent si[367] le païs autour de Paris, que
quelque marée ne venoit à Paris de nulle part.
[366] C'est le 16 septembre que le duc de Bourgogne fit mettre le
siège devant la grosse tour de Saint-Cloud.
[367] Entre les mots _tindrent si_ et _le païs_, on a laissé un
blanc dans le ms. de Paris.
166. Item, la livre de beurre sallé valloit II solz parisis, et vendoit
on II œufs ou III au plus IIII deniers parisis; ung petit haren caqué vi
den. parisis; le freys haren vint environ les octabes Sainct-Denis III ou
IIII pennyers, et vendoit on la piece III ou IIII blans tout lavé[368],
et le pouldré II blans rien mains; et le vin que on avoit en aoust pour
ii deniers coustoit en septembre ensuivant IIII ou VI deniers parisis.
[368] Ms. de Rome: tout lancé.
167. Item, en ce temps avoit si pesme douleur à Paris, que nul n'osoit
aller vendenger hors Paris, devers la porte Sainct-Jaques, de toutes
pars, comme à Chastillon, à Banuex, à Fontenay, Vanves[369], Icy,
[Clamart], Montrouge[370]; car les Bourgongnons hayoient moult les
bourgoys de Paris, et ilz venoient fourrer jusques aux forsbourgs de
Paris, et quelque personne qu'ilz trouvoient estoit prins et emmené en
leur ost. Et avecques eulx avoit moult de gens de Paris qui avoient esté
banniz, qui tous les congnoissoient par enquerir ou autrement; et s'ilz
estoient de quelque renon, ilz estoient cruellement traictez et mis à si
grant rançon, comme on les povoit mettre, et s'ilz eschappoient par
aucune aventure et venoient à Paris, et on le savoit, on leur mettoit
sur[371] qu'ilz s'estoient fait prendre de leur bon gré, et estoient mis
en prinson.
[369] Ms. de Paris: Vavernes.
[370] Jean Sans-Peur séjourna huit jours à Montrouge, où son
logis est connu sous le nom de l'arbre sur lequel fut planté son
étendard, l'_Arbre Sec_ ou l'_Orme Haudon_ (cf. Monstrelet, t.
III, p. 217; Chron. des Cordeliers, t. VI, p. 240).
[371] Ms. de Paris: on leur mettoit ceux.
168. Item, en ce temps fut fait cappitaine de la porte du Temple ung
nommé Symonnet du Boys[372], qui estoit clerc Jaquot l'Empereur[373]
garde des coffres du roy, et de la porte Sainct-Martin ung nommé
Jehannin Nepveu, chauderonnier, filz d'un chauderonnier nommé Colin
[Nepveu].
[372] Ce Simonnet du Bois ne serait-il pas le personnage de ce
nom inscrit sur la liste des prisonniers annexée à la dépêche du
4 juin 1418 au duc de Bourgogne (_Documents relatifs à la
surprise de Paris par les Bourguignons_, publiés par M. J.
Garnier dans le Bull. de la Société de l'hist. de Paris,
mars-avril 1877).
[373] Jacques l'Empereur, maître et enquêteur des forêts et
garennes du roi par tout le royaume en 1381, occupait en 1404 le
poste d'échanson du roi, uni à celui de garde des joyaux et de
l'épargne. Il remplit ces fonctions jusqu'en 1418; fait
prisonnier par les Bourguignons, il parvint à échapper aux
massacres et fut remplacé le 6 août par l'un des partisans de la
faction cabochienne, Jean de Puligny, dit Chapelain, premier
valet de chambre du roi, banni le 31 décembre 1413, qui
recueillit en même temps une bonne partie des biens délaissés par
son prédécesseur (Longnon, _Paris pendant la domination
anglaise_, p. 31, 79). Jacques l'Empereur avait épousé avant 1404
Eude Pis-d'Oe, veuve de Guillaume de Sens, président au Parlement
(Arch. nat., X{la} 4786, fol. 281 rº).
169. Item, en cestuy mois d'octobre, fut faicte une grosse taille de sel;
car [pou] fu de gens qui fussent de nulle renommée, à qui on ne envoiast
II sextiers ou III, au gros[374] ung muy ou demy muy; et [si] le
couvenoit paier tantost et le porteur, ou avoir sergens en garnison, ou
estre mis en prinson au Palays, et coustoit le sextier IIII escus de
XVIII solz parisis pour piece.
[374] Ms. de Paris: sestiers en gros.
170. Item, la plus grant partie des cappitaines qui estoient dans Paris,
on les paioit des advoynes que on avoit amenées à Paris pour estre
bien[375] salvement[376], et avoient congié de prendre ce qu'ilz povoient
[piller][377] autour de Paris, à II ou III lieues environ, et ilz ne s'en
faignoient pas[378]. En ce temps firent les bouchiers de
Sainct-Germain-des-Prez leur boucherie en une rue qui est entre les
Cordeliers et la porte Sainct-Germain[379], en ung lieu en maniere de
celier où on descendoit à degrez qui avoient dix marches.
[375] Ms. de Paris: bien seurement.
[376] A l'approche des Bourguignons, on se hâta de mettre à
l'abri non seulement les grains, mais encore le bétail; ainsi
nous voyons le 15 septembre 1417 l'Hôtel-Dieu de Paris demander
au chapitre l'autorisation de disposer de l'île Notre-Dame pour y
placer les bœufs et moutons qu'il avait fait rentrer dans Paris
par crainte des incursions ennemies (Arch. nat., LL 215, fol.
168).
[377] Ms. de Paris: Et avoient congié de piller tout ce qu'ilz
povoient.
[378] Ce que dit l'auteur du Journal des déprédations exercées
par les gens de guerre chargés de défendre la capitale n'a rien
qui doive surprendre; l'argent faisant absolument défaut aux
conseillers du roi, les gens de guerre n'étaient pas payés. Dès
le 18 septembre 1417 le dauphin en était réduit à solliciter du
chapitre un prêt de 12 à 15 mille francs sur les joyaux de
Notre-Dame; son chancelier Robert le Maçon revint à la charge le
8 octobre, en exposant l'urgence de la situation. Jean Louvet,
président de Provence, voulant se rendre compte par lui-même des
ressources capitulaires, se fit montrer le même jour le trésor de
Notre-Dame; bref, après bien des négociations, le chapitre
consentit le 9 novembre à prêter une somme de 3,000 francs
augmentée le 15 novembre de 500 francs, et garantie par le dépôt
d'un fleuron de la couronne comprenant dix-neuf grosses perles,
dix rubis, trois saphirs et huit diamants; ce fleuron, remis le
17 novembre 1417, fut retiré le 31 janvier suivant, et remplacé
par une chapelle rouge, dite aux anges (Arch. nat., LL 215, fol.
169-171). Dans les circonstances critiques que traversa Paris en
ce moment, le chapitre de Notre-Dame s'imposa de réels
sacrifices: il avait déjà donné le 27 août, à titre gracieux,
cent francs à la ville de Paris pour subvenir à la mise en état
des fossés de l'enceinte depuis la porte Saint-Jacques jusqu'à la
Seine (_Ibid._, fol. 166).
[379] Les tueries et les étaux du bourg Saint-Germain se
trouvaient dans ces «forsbours» dont parle Guillebert de Metz et
qui correspondent à la rue des Boucheries-Saint-Germain,
aujourd'hui la partie supérieure de la rue de l'École de
Médecine.
171. Item, en ce temps valloit le caque de haren XVI livres[380] parisis.
Item, que autour de Paris, de quelque part que ce feust, n'osoit homme
aller qu'il ne fust desrobé, et, s'il se revenchoit ou deffendoit, il
estoit tué des gens d'armes de Paris mesmes, qui yssoient toutesfois
qu'ilz vouloient hors de Paris pour piller; car quant ilz revenoient, ilz
estoient aussi troussez de biens que fait le heriçon de pommes; et nul
n'en osoit parler, car ainsi plaisoit aux gouverneurs de Paris.
[380] Ms. de Paris: XV liv. parisis.
172. Item, en icellui temps, allerent les Bourguignons [devant
Corbeil[381], et] fourerent le païz[382] tout entour et firent plusieurs
assaulx, mais pas ne le prindrent à celle foys, car ilz se retrairent
vers Chartres, mais la nuyt Sainct Climent ariverent devant Paris si
soudainement que merveilles[383], et les gens d'armes de Paris les
allerent sovent escarmoucher, mais touzjours y perdoient grant [foison
de] soudayers de Paris, et ceulx qui eschappoient s'en revenoient par les
villaiges d'entour Paris, et pilloient, roboient, rançonnoient, et avec
ce admenoient tout le bestail qu'i povoient trouver, comme beufs, vaches,
chevaux, asnes, asnesses, jumens, porcs, brebis, moutons, [chevres],
chevreaulx et toute autre chose dont ilz povoient avoir argent; et en
eglise prenoient ilz livres et toute autre chose qu'ilz povoient happer,
et en abbayes de dames autour de Parys prindrent ilz messel, brevieres et
toutes autres choses qu'ilz povoient piller; et quelque personne qui s'en
plaignoit à justice ou au connestable, ou aux cappitaines, tout bel luy
estoit de soy tayre. Et vray est que les gens aucuns qui venoient de
Normendie à Paris, qui estoient eschappez des Angloys par rançon ou
autrement, après et avoient esté prins des Bourguignons, et puis à demie
lieue ou environ, estoient reprins des François et traictez si
cruellement et par tyrannie comme Sarazins; mais ilz par leurs
seremenz[384], c'est assavoir, aucuns bons marchans, hommes de honneur,
qui avoient esté prinsonniers à tous les trois devant diz, dont ilz
estoient eschappez par argent, juroient et affermoient que plus amoureux
leur avoient esté les Angloys que les Bourguignons, et les Bourguignons
plus amoureux cent foyz que ceulx de Paris, et de pitance et de rançon,
et de paine[385] de corps et de prison, qui moult leur estoit esbahissant
chose, et à tout bon chrestien doit estre.
[381] Après la levée du siège de Corbeil (28 octobre), Jean
Sans-Peur passa par Chartres que ses gens occupaient depuis le
14, se dirigea sur Tours afin de délivrer Isabeau de Bavière de
l'étroite captivité qu'elle subissait, et revint à Chartres le 8
novembre en compagnie de la reine.
[382] Ms. de Paris: soyerent les païs.
[383] L'auteur du Journal, qui ne dissimule point ses sympathies
pour la cause bourguignonne, glisse à dessein sur la conspiration
qui devait éclater à Paris dans la nuit de la Saint-Clément (23
novembre) et livrer aux troupes de Jean Sans-Peur la porte
Bordelle; ce complot, qu'avait tramé un curé de Champagne, P.
Jeannin, dit Michel, fut dévoilé à Tanneguy du Châtel par l'un
des conjurés, un pelletier de la rue Saint-Jacques, et la
tentative que firent les Bourguignons sous les ordres d'Hector de
Saveuse échoua complètement. On instruisit aussitôt le procès de
P. Jeannin qui avait été incarcéré au Châtelet, et un arrêt du
Parlement en date du 26 novembre 1417, arrêt cité par Mlle Dupont
dans son édition de Fenin, dont nous n'avons pu retrouver le
texte, rendit le coupable à l'évêque de Paris (Cf. Juv. des
Ursins, p. 537).
[384] Ms. de Paris: sermons.
[385] Ms. de Paris: deppence de corps.
173. Item, [ung pou] après la Toussains, enchery tellement la buche que
le cent de bons costeretz valloit II frans, et XXIIII solz moyenne buche,
et celle de Bondiz XX solz parisis.
174. Item, la buche de molle valloit X solz parisis le molle, et dura
celle charté tout l'yver.
175. Item, en ce temps fut la char si chere, que ung petit quartier de
mouton valloit VII ou VIII solz parisis, et ung petit morsel de beuf de
bon androit II [solz parisis] qu'on avoit en octobre pour VI deniers
parisis, une froissure de mouton II ou III blans, une teste de mouton VI
deniers parisis, la livre de beurre sallé VIII blans[386].
[386] L'approvisionnement de Paris ne se faisait qu'avec une
extrême difficulté, aucun marchand ne voulant s'exposer aux
risques que faisaient courir les allées et venues continuelles
des gens de guerre; aussi la cherté des vivres alla toujours
croissant, et les embarras de la situation préoccupèrent vivement
le prévôt des marchands et les échevins, comme le prouve la
démarche qu'ils firent auprès du Parlement le 16 novembre 1417.
«Ce jour, vindrent le lieutenant du prevost de Paris, les prevost
des marchans, eschevins et autres officiers du roy et habitans de
la ville de Paris, pour avoir advis et deliberacion et provision
à ce que on puist seurement amener vivres à Paris, et obvier à ce
que aucunes roberies ou extorcions ne soient faictes indeuement
aux marchans» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 110 vº).